LA KI'FOU.MATION
pardoniieul, elles adorent ce qu'elles oui frappé; quand Rome chrétienne est vaincue, elles demeurent encore pliées sous le souvenir de Rome païenne. Pour bien marquer la grandeur et la nouveauté de la révolution religieuse, c'est une race nouvelle qui en donnera le signal. Dès le commencement, on verra que la scission est irrévocable , que le génie, la langue, le tempérament, la destinée d'une nouvelle famille d'hommes se dressent entre la vieille et la nouvelle Église , pour empêcher que la réconciliation ne se fasse trop vite. Lorsque la Providence veut qu'une pensée entre dans le monde pour n'en plus jamais sortir, elle en fait l'âme d'une nouvelle race humaine ; elle en dépose d'avance le germe dans les instincts le plus anciens. Voulez-vous abolir la réforme, brisez d'abord le moule dans lequel ont été jetés dès l'origine les peuples germaniques. Au lieu de la fantaisie d'un homme , c'est la pensée du Créateur qui fait explosion dans le monde civil.
On s'étonne des inconséquences de Lutlier; elles forment la plus grande partie de sa puissance. Dans le schisme des Grecs, chacun savait au juste, en commençant , où il s'arrêterait. Luther n'en sait rien, il se précipite tète baissée; et sa fougue mêlée de ravissements, d'injures, d'élévations, de terreurs subites, de violences sublimes et vulgaires, mêle le
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ciel et la terre; c'est une force qui ne veut pas se connaître. On y sent la nature du vieux Germain qui se réveille; dès qu'il se décide contre Rome, il pousse l'ancien cri de guerre des Barbares , et la colère suspendue depuis les temps d'Alaric renaît d'elle-même.
A cette sorte de fureur se môle un fond de paix qui vient de la certitude de la réussite ; il est seul contre le passé ; mais dans le présent que d'alliés invisibles ! Toute la terre d'Allemagne conspire pour lui , la glèbe et le seigneur. D'abord il croit n'attaquer que le trafic de l'âme, sous le nom d'indulgences; une puissance supérieure le pousse; il ne l'arrêtera pas sitôt. Tout d'abord le voilà en guerre avec la papauté ; il l'excommunie ; et cet anathème l'entraîne à beaucoup d'autres. Avec chaque anneau que Luther brise, il s'engage à en briser un second. La vieille Église, si lentement édifiée de siècle en siècle, disparaissait d'années en années; par une logique inexorable, culte, célibat des prêtres, ordres religieux, tout ce qui formait le christianisme visible, tombait de lui-même.
Car ce n'est pas un renverseur vulgaire; dans son déchaînement il garde une raison suprême. Aux promesses de l'Évangile dans sa force native, il compare la religion affaissée sous ses œuvres de pierre.
Il tient dans sa main un livre qui est pour lui celui du jugement, et devant lequel il fait comparaître l'Église défaillante ; dans cette balance il la pèse comme dans la main de Dieu ; il mesure chaque chose sur ce type originel; et la vérité est, que suivant ce principe absolu, aucun des changements que le temps avait amenés ne pouvait trouver grâce. La création elle-même devrait être détruite, si on la comparait à ce qu'elle peut être dans l'idéal du Créateur.
Mais enfin de ruine en ruine le terrible destructeur s'arrêtera-t-il avant de toucher au fond de l'abîme? Il s'arrêtera devant le livre qui lui a servi à condamner et détruire tout le reste. La nature et l'Église étant frappées l'une et Tautre au nom de l'idéal, le passé est vaincu; la colère tombe; le Luther rebelle disparait. Il reste de tout ce chaos une âme émue, subjuguée, agenouillée sur les ruines du temps, devant un livre ouvert.
Luther ne s'inquiète pas du vide qu'il a fait, puisque sur le fondement de l'Évangile un nouveau monde va renaître. Une page écrite le sépare de l'abîme, et cela suffit pour lui ôter le vertige. Mais, grand docteur, si le vent de l'abîme emporte par hasard cette page , si , après que vous avez détruit le moyen âge au nom de la Bible, elle vous est un jour enlevée par l'esprit même que vous avez dé-
2o4 LA KEIOKMATION.
chaîné, qu'arrivera-t-il? Sera-ce la tin des choses? Vous avez fait remonter le monde chrétien à son idéal. De ce sommet il y a deux pentes; et lorsque vous pensez ramener la terre à saint Paul , que serait-ce si, en réalité, vous la poussiez vers le Vicaire savoyard et Mirabeau?
Tout le monde a vu dans Luther deux crénies différents, l'un qui brise les liens du passé , l'autre qui nie la liberté de l'homme. Comment ces deux principes opposés, T affranchissement et la servitude, ont-ils pu entrer dans le même esprit? Est-ce une fantaisie particulière , un hasard? Non, c'est une idée commune à tous les réformateurs, depuis Wicklef jusqu'à Calvin; j'ai déjà indiqué en quoi ces deux systèmes opposés se rencontrent , et comment l'homme, en sortant de l'Église romaine, était venu à ce point que, pour rentrer dans la liberté, il avait besoin de passer par la servitude.
Le vrai moyen , en effet , de saper par le pied la vieille Église, était d'affirmer que la multitude de ses œuvres ne sert de rien, que Dieu seul agit, et qu'il ne laisse rien à faire au prêtre. A quoi bon l'ii!tervention du clergé, ses solennités, ses sacrements, ses cérémonies, s'il est démontré que tout ce qui vient de la terre est incapable de mérite? A quoi sert le sacrifice de la Messe , si tout est prédes-
LA HÉIOUMAilON. 255
tiué et enfermé dans le premier sacrilice du Golgotha? Par ce seul mot, se renversait la puissance de l'Église. Songez bien que pour arracher l'homme à ce reste d'autorité, il fallut un effort extraordinaire. Luther et Calvin le précipitent en Dieu ; il y disparaît ; sans volonté, sans liberté, sans mérite, noyé dans cette mer sans fond, il n'offre plus aucune prise par où TÉglise puisse l'atteindre et le ressaisir.
Qui croirait aujourd'hui qu'il ait fallu, en quelque sorte, ensevelir l'esprit humain tout vivant, pour le soustraire au sacerdoce du passé? et cependant rien n'est plus vrai.
Les réformateurs, pour dépouiller le prêtre, dépouillèrent l'homme lui-même; c'est-à-dire qu'ils remirent directement au Christ tout ce que l'Église s'attribuait. Si la réforme se fût accomplie au nom de la liberté humaine, nul doute que l'Eglise l'eût d'abord accablée des reproches de l'esprit évangélique. Mais que répondre à une révolution qui, dès le premier mot, prend sa force dans l'excès même de l'humilité? Où avait-on vu une révolte se faire, comme dit Calvin, à fomhre du bon plaisir de Dieu? On s'affranchissait de l'Église: mais cette liberté conquise, on la remettait aussitôt k Dieu : en sorte que, dans cette grande affaire, l'homme était pour ainsi dire désintéressé. Tout le
256 LA RÉFORMÂTION.
débat s'agitait entre le ciel et la terre, et il n'était question jamais que de rendre à l'un les usurpations de l'autre ; la volonté humaine s'abritait dans la pleine souveraineté du Christ, comme, en politique, la liberté de tous dans la souveraineté absolue du roi.
Est-il vrai que Luther n'ait rien fait que détruire et nier? de chaque homme il a fait un pape et un concile; il a affermi l'autorité de l'individu, et en cela il a réalisé une partie vitale du christianisme. Auparavant, on se contentait de dire que l'âme de chacun est sans doute en soi d'un prix inestimable, qu'elle occupera son rang dans le ciel, qu'elle pèsera alors autant qu'un monde; mais on remettait après la mort de reconnaître cette puissance. Tant que durait la vie terrestre, on voulait que cette âme fût enchaînée par la société comme par la nature. Une pensée, une volonté, une opinion privée, qu'était-ce que cela en présence de la communion des siècles? de la même manière que le corps devait être macéré sous le poids de la nature, l'âme isolée devait être macérée sous le poids de la société présente et passée. Le genre humain était comme le sépulcre dans lequel il fallait que la pensée de chacun mourût à toute vie particulière.
Luther affranchit l'individu de cette passion, il le détache de cette croix; il lui doime, dès cette vie.
LA RÉFORMATION. 2ri7
la liberté, rautorité, la valeur intime, que l'Église ne reconnaissait que pour les morts; ou plut(jt, de chaque homme, il ûiit une église inviolable : résurrection anticipée de l'homme sur la terre. Quand il y aurait, dit-il, contre moi seul, mille saint Augustin, mille saint Cyprien, mille conciles, qu'importe? Est-ce là douter? c'est afTirmer la vie dans son foyer intime. Aujourd'hui nous travaillons à nous débarrasser du poids de l'univers matériel ; nous armons la nature contre la nature ; mais auparavant il y avait un autre fardeau à soulever, plus pesant que celui du monde visible. Qu'on se figure chaque âme accablée de l'autorité de toutes les autres; c'était la constitution du vieux monde moral. Il ne suffisait pas d'écarter l'autorité des siècles par un discours, un théorème; il fallait par un fait, par une action vivante, montrer que le droit de chaque homme, de chaque instant est en soi aussi imprescriptible que le droit du genre humain et de l'éternité : c'est ce que Luther a fait. Il va, dans la diète de Worms, au-devant de tout ce que la tradition a de plus redoutable, r Empereur et le Pape. A ces deux puissances qui résument toutes les forces du passé, qu'opposet-il? peu de chose, et pourtant ce qu'il y a de moins négatif, de plus réel dans le monde, quoi qu'on en dise : un grand cœur, voilà tout. Le passé
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se brise contre cette force ; le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont convoqués pour assister à leur défaite ; l'âme rentre dans la société moderne ; et le droit de l'individu est si solennellement établi que désormais on ne pourra plus songer à le destituer. La première pierre du monde nouveau est posée.
Comment ne voit-on pas que si la réforme a ébranlé la terre, elle a affermi l'homme? elle a préparé les tempêtes, mais elle a donné à chacun le pouvoir d'y survivre. Avant que le jour arrivai des révolutions modernes, il fallait bien que chaque individu sentît qu'il portait en lui-même un mondt»! indestructible, et que lors même que la vieille société périrait, il survivrait tout entier. Laissons donc ces plaintes efféminées sur la chute de l'unité, sur la division de l'Europe qui était déjà morcelée, sur le divorce du Nord et du Midi qui étaient déjà brouillés. Sans doute, il est à regretter que la cathédrale de Cologne n'ait pas continué de grandir; mais il est plus nécessaire encore que l'homme s'achève et s'édifie jusqu'au faîte. Vous avez perdu le sentier des légendes, le souvenir et le fil du moyen âge, quoi encore? la couronne du César de Rome. Cela est vrai, mais n'est-ce rien de vous être trouvés vous-mêmes? cette prétendue unité du monde au
moyen âge n'était qu'une ligure, une ébauche, il faut que la figure passe, que l'ébauche se brise pour fpie l'œuvre s'accomplisse ; préfère-t-on la promesse anticipée à l'accomplissement laborieux? voilà toute la question entre l'Église du moyen âge et le monde moderne.
La réforme ne se bornait pas à constituer l'individu; elle l'obligeait encore de faire un pas de plus dans le monde intérieur. Car ce qui heurtait le plus les réformateurs dans l'Église du moyen âge, était la pensée que le prêtre pouvait en quelque sorte lier Dieu à un objet extérieur, à une hostie exposée. Ils voyaient dans cette autorité du prêtre une sorte d'incantation de la matière. Pour eux ils faisaient, au contraire, surgir la présence divine du fond de la croyance ; tout se passait dans l'âme. Le mystère n'avait plus rien de visible; l'esprit seul correspondait avec l'esprit ; la nature et le prêtre se retiraient; et tandis que l'Église du moyen âge cherchait de plus en plus son Dieu au dehors, l'Église nouvelle le cherchait de plus en plus au dedans; cela seul marquait un nouveau degré dans le monde de l'âme.
Si le 2;énie de Luther eut été seul à construire la réforme, on eût pu penser que ce mouvement allait se dissiper par sa violence même. Il faut qu'il rencontre pour barrière uu esprit tout différent, qui,
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en le contenant, le porte à sa dernière extrémité. Je cloute que Calvin eût commencé la réforme; mais il avait tout ce qu'il fallait pour donner un corps il ce qui semblait incapable d'en revêtir aucun. L'esprit méthodique de la France achève ainsi l'entreprise de l'Allemagne. Vous reconnaissez, dans les moindres paroles de cet homme, je ne sais quoi d'inexorable, comme la fatalité d'en haut. Au milieu môme de la plus grande tourmente et d'une sorte de tempête de l'Esprit divin , poser tout d'abord à cette furie une limite que l'on ne dépassera pas pendant trois siècles, arrêter et glacer le torrent, cette œuvre n'est pas sans puissance. Dans les violences passionnées de Luther, vous retrouvez encore l'ancien fils de l'Église; il se sépare le cœur ému, la voix tremblante; d'anciens souvenirs le poursuivent dans son sommeil. Mais Calvin n'a pas un seul de ces moments où reparaît l'homme du passé; d'une main froide il ferme la porte de la vieille Église. On sent que ce qu'il a fermé ainsi ne se rouvrira pas.
Amère déception des choses humaines! La réforme a réussi dans tout ce qu'elle a voulu. Quinze siècles sont supprimés; il n'y a plus aucun obstacle à ce que l'Église primitive recommence. Voilà, comme dans la première heure du christia-
iiisme, riiomme tout seul en présence de l'Évangile; il peut se croire, s'il veut, au lendemain même de la mort du Christ. Vous pensez que dans cette aurore nouvelle, un chant d'allégresse va sortir de la terre rajeunie; au contraire, la marque extraordinaire de la réforme est de commencer par une plainte qui quelquefois touche au désespoir ! Oh ! que cette histoire apprend de choses en un moment ! Pourquoi les anciens jours ne renaissent-ils pas? Toutes les conditions nécessaires sont remplies. Le livre par excellence , TÉvangde est retrouvé : on a soufflé sur la poussière des siècles qui le couvrait. 11 est là dans sa simplicité, dans sa majesté primitive ; hélas ! pour revenir aux premiers jours, il n'y a qu'une seule chose qui manque, c'est l'homme. L'idéal est resté le même; mais lui! qu'il a changé!
Où sont les aspirations, la naïveté des disciples ! où est l'espérance, où est la joie? A côté du livre immortel et rajeuni l'homme se sent doublement vieilli; il cherche dans son cœur le ciel pur des apôtres, il ne trouve qu'orages, inquiétude, ennui. Qui. empêche que les merveilleuses journées de l'antiquité chrétienne ne renaissent, que les pensées des premiers Pères ne descendent de nouveau sur la terre réparée? qui l'empêche? lui seul ! Car cette Église qui le séparait de l'âge d'or du christianisme, il Ta détruite,
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et son impuissance à rentrer dans le siècle heureux en éclate davantage. 0 tristesse! ô misère de ne pouvoir plus accuser que soi-même !
Yoilk le sens le plus profond de la réformation; rien de plus lugubre que cette soudaine rencontre de l'humanité moderne avec son idéal. De là, la misanthrophie amère qui découle de chaque parole de Luther, vers la fin, de Calvin, de Melanchton, de Brucer, et qui fait le fond des puritains, de Crom\vell , et l'âme de la révolution d'Angleterre.
Pourquoi vous étonner de la mélancolie de leurs cantiques ! On dirait des voix de ressuscites qui languissent sans abri entre le ciel et la terre. Un levain de douleur fermente au fond de leurs poètes, depuis Milton jusqu'à Klopstock. Car ils ont fait, pour revenir à la joie, à la sincérité vierge des premiers jours, l'effort le plus grand qu'on puisse imaginer, effaçant tout sur la terre, excepté le jour des Apôtres. Ils ont été se replacer eux-mêmes dans la grotte de Pathmos, dans la maison de saint Paul , toujours aspirant à un passé plus lointain ; et, quand il ne restait plus qu'un pas pour rentrer dans l'enceinte du siècle bienheureux, ils n'ont pu le faire; une force inexorable les a arrêtés, ils n'ont pu ramener ni goûter les jours dont rien, en apparence, ne les séparait plus. L'esprit, l'àme nue, ils ont été frapper, comme des nouveau-
nés, à l'ancienne porte d'Éden. Partout avec euxmêmes, à l'extrémité des temps, ils ont entraîm'' el retrouvé l'homme et le fardeau du seizième siècle. N'est-ce pas assez que tout cela, pour se composer à jamais un culte de tristesse et de deuil !
Les temps des Apôtres fuyant toujours, quelquefois les contemporains de Luther essayaient de les chercher par des réformes sociales ; mais ces essais tentés au delà de l'esprit du protestantisme manquaient de la vraie force. Les paysans d'Allemagne se lèvent; ils veulent que l'idéal de justice qu'on vient de faire briller sur eux, descende en réalité dans leurs sillons; cet idéal, pour produire ([uelciu»! chose, doit germer plus longtemps. Ce n'est là qu'une annonce lointaine. Ce que ceux-ci ne font pas, d'autres le feront, dit Luther ; et, en effet, il faut attendre trois siècles que quatorze armées de paysans viennent de France accomplir les prophéties de Luther. Le peuple parle aussi de ce grand utopiste, le chevalier Franz de Sickengen, le Cid protestant. qui, à la tête de la ligue des villes, veut profiter de l'esprit de la réformation pour changer le droit public et social, renverser les princes, mener TAllomagne à l'unité. Il périt dans cette œuvre prématurée ; et l'imagination allemande le peint aux pieds des châteaux-forts, lalanee à la main , rêvant elclie-
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vaucliaiit clans la mort. Son cheval se heurte contre les crânes et les reptiles des cimetières ; mais rien ne le réveille de son rêve politique ; il continuera de songer de l'Allemagne jusqu'à la résurrection. Ses l ongues guerres ont été inutiles. Mais à la place de ce cavalier mystérieux, viendra plus tard un autre cavalier, qui, chevauchant de Wagram à léna, tout éveillé, accomplira à la lettre le rêve du premier : diminuant, médiatisant les princes, abattant les vieilles murailles, rapprochant non-seulement les vdles, mais les peuples. Napoléon réalise, traits pour traits dans la vie, en l'agrandissant, l'idéal de Franz de Sickengen dans la mort ; et la Révolution française accomplit ainsi ce qui, dans la réforme, était ^ une utopie.
A travers le changement des temps, qu'est devenue la fougue de la réformation? que liiit-elle aujourd'hui? Elle a ramené dans le monde l'idéal primitif; cela certes est une grande chose ; et pourtant qui peut s'en contenter? Pareille au catholicisme révolutionnaire qui l'a précédée d'un siècle, elle s'effraye d'elle-même; car, à force de regarder l'Évangile, de le creuser, il arrive, ô douleur! qu'elle efface elle-même son livre ; elle s'est si bien acharnée, elle a examiné de si près chaque mot, chaque syllabe, qu'elle a pour ainsi dire usé le texte, el
qu'il lui reste quelquefois entre les mains, oserai-je le dire, une page blanche.
Dans le pays de Luther, que d'hommes, à cette heure, sont occupés depuis deux siècles, sans colère, sans haine, à retrancher quelques lignes de l' Ancien et du Nouveau Testament! Depuis Lessing jusqu'à Strauss, que de pages arrachées et emportées dans l'abîme ! A la vue de cette destruction de la lettre, la réformation s'effraye ; elle voudrait reculer. L'Angleterre s'indigne de l'audace de l'Allemagne; on ne sait oii fuir ! Comment défendre le livre sacré des atteintes de l'esprit que l'on a soi-même évoqué? Il faudrait l'enfouir de nouveau dans le sanctuaire catholique ; mais il y a une force plus grande que tous les regrets; et ceux mêmes qui reculent jusqu'au seuil de la papauté sont décidés à ne pas le franchir. Alors, il reste à se roidir contre tout effort de la vie, s'endurcir, se tenir les yeux fermés dans la tourmente, ou bien encore, s'abuser de mille formules ; et, arrivé à ce point, le protestantisme trouve aussi son jésuitisme.
Pourquoi cela? parce que la ré formation avait promis de ne reconnaître, de n'adorer que rEs))ril. et voilà qu'elle ne peut tenir sa parole. Ils s'épouvantent à la nouvelle qu'un nouveau critique, un de Wette, un Schleiermacher, un Strauss, vient dénie-
ver une nouvelle syllabe à l'Évangile ! Et que seraitce donc si tous les livres disparaissaient de la terre î Faudrait-il croire que l'Esprit de Dieu s'est évanoui? Ils on retranché l'Église, afin qu'il n'y ait plus de barrière entre l'homme et Dieu ! et que saventils si, un jour ou l'autre, Dieu ne voudra pas retirer le livre lui-même pour que la parole, la pensée, l'âme vive sans le lien de la lettre? Quand l'enfant possède sa leçon, le maître lui fait fermer la page. Depuis dix-huit cents ans, l'homme épèle sa loi sur l'Évangile ouvert : que savent-ils si le maître ne veut pas qu'il la répète au fond de l'âme, sans le secours matériel des Écritures? Depuis dixhuit cents ans l'homme se contente de lire l'Évangile, ce n'est pas assez; il est nécessaire désormais qu'il récrive lui-même sur la surface de la terre, sur le front des peuples, sur le sable, sur l'airain, sur les lois, sur les institutions et sur les chartes nouvelles. Quand le livre sera partout, non pas sur une feuille périssable, mais dans les choses vivantes, on ne s'éveillera plus chaque matin en se demandant si quelque savant, par hasard, n'a pas détruit dans la nuit un verset ou un chapitre ; l'humanité sera tranquille sur le livre sacré, lorsquelle l'aura gravé, imprimé en caractères permanents à lasurface du monde ; ni le vent, ni la critique n'en emporteront plus les pages.
LA n!:i ORMATION. ^267
Le visage pâle et consterné, vous vous inquiétez sans relâche de saint Marc et de saint Luc ; vous veillez et vous craignez qu'en vous les enlevant, k votre insu, ou ne vous enlève, comme à un érudit, l'histoire de Dieu. Rassurez-vous. Qu'avez-vous à craindre? Tout peuple chrétien doit être un évangéliste mortel.
Ainsi la réforme perd sa force au moment qu'elle a peur de l'Esprit jeté par elle dans le monde; sans se l'avouer, quelquefois elle conspire contre lui avec son ancienne ennemie.
Où est aujourd'hui l'âme de Luther? Dans le siècle tout entier plutôt encore que dans l'Église réformée. Il s'ensuit que protestantisme, catholicisme^ ces Églises particulières se fondent déjà malgré elles, à leur insu, dans une société plus grande. Nous avons vu que la puissance spirituelle, le terrorisme de Grégoire VII a passé dans la Convention ; mais Luther lui-même, avec son génie de révolte, n'est-il pour rien dans la Révolution française ? qui peut le croire? Voilà donc les deux principes les plus contraires, Grégoire VII et Luther, qui fermentent dans les mêmes cœurs, les mêmes assemblées, la même révolution : signe palpable que l'avenir, en s'élevant, peut concilier ce que tout le passé a séparé.
Où se fera la réunion ? le protestantisme assigne
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pour rendez-vous l'époque des apôtres; mais il a montré par trois siècles qu'il est incapable d'y rentrer; le catholicisme assigne le monde au moyen âge ; mais le monde ne veut pas y remonter. La question ainsi posée, les pourparlers sont inutiles. Ce n'est pas dans le passé, c'est dans l'avenir qu'il faut marquer le rendez-vous.
Le catholique, parmi nous, ne tolère pas l'idée que le protestant, après sa mort, soit couché dans la même poussière que lui. Si cela est arrivé par mégarde, il le déterre et le rejette au loin. Le dernier terme de la barbarie se rencontre ici avec le dernier terme de l'impiété, puisque l'on ne veut pas même de la fraternité du ver de terre, et que l'on met sa dernière pensée à désespérer de l'éternité. Vous vous êtes brouillés dans un moment du temps! gardez au moins les siècles des siècles pour vous réconcilier.
Aujourd'hui le catholicisme ne fait plus la guerre à la réforme; il la croit à demi rangée de son côté, il en triomphe d'avance ; et cependant on doit y mieux songer. Luther vieilli peut s'effrayer de son œuvre; Melanchton épuisé peut pleurer; mais le genre humain est lui-même un immortel réformateur; et s'il pleure comme Melanchton, ce ne sont pas des armes de défaillance ou de peur.
ONZIEME LEÇON
Le nouveau monde est donné à un nouvel esprit. — Christophe Colomb missionnaire et novateur. — Son hérésie plus vraie que l'ancienne orthodoxie. — L'É-jlisc du moyen âge en Amérique reste au-dessous de la ieliL,non et de. Tidéal de Colomb. — Lutte du catholicisme H de la rél'orme dans l'ancien monde et dans le nonveau. — La monarchie espagnole ; expression politique du catholicisme moderne. — L'Escuiial. — Poniquoi l'Inquisition a été particulière à rEspagnc. — Comment la Péninsule a compris l'association du Christ et de Mahomet dans la religion et dans la polifi(iue. — Sainte Tiiérèse, l'accent des peuples du Midi. — Au Nord, le protestantisme se délénd par des institutions. — La révolution d'Angleterre ; l'àme de la rélorme dans une société léodale. — Où est l'idéal de la constitution anglaise'!* — Le principe du protestantisme achève de se réaliser diuis la démocratie des États- Unis. — Le catholicisme rhms l'Amérique méridionale, — Principe de contradiction dans les républiques du Sud. — De l'unité morale qu'« chfrchail Christopht' Colomb.
ONZIEME LEÇON
l'aMÉRIQLE et la R^FORMATIOW.
La réformatioii longtemps préparée s'est accomplie ; pendant ce temps-là, il arrivait qu'un monde nouveau sortait du fond des mers, comme si le Créateur en étendant son œuvre eût voulu montrer à l'homme que le moment était venu d'étendre et de renouveler l'esprit lui-même. Ce. n'est pas seulement une combinaison scientifique qui a conduit Christophe Colomb sur le chemin de l'Amérique; c'est une nouvelle idée religieuse. L'ennui de l'ancien monde l'accable, il se sent à l'étroit dans les
limites connues ; il aspire à ce que ses yeux ne voient pas; il brûle de réunir ce qui est séparé, et d'embrasser l'univers entier dans une étreinte de charité. Ce navigateur est, dans le fond, le plus grand desmissionnaires; le monde moral qu'il porte en lui est aussi nouveau que le monde physique qu'il va découvrir.
A quelle distance n'était pas de la vieille Église l'homme qui rassemblait les prophéties, les pressentiments des païens, des juifs, des mahométans, des chrétiens, dans une même parole de vie, et qui, de la croyance religieuse du genre humain, s'élevait à une vueclaire des destinées du globn. ' ! Il y a en lui de l'âme de Jeanne-d'Arc et de l'àme de Galilée \ il est le premier des croisés du monde moderne. Emporté au delà des mers par le souffle de toutes les Églises, il traverse l'étendue sur les griffons ailés d'isaïe et d'Ézéchiel. Orthodoxie toute nouvelle qui mêle - ce que le catholicisme adore et -ce qu'il maudit, l'Évangile, le Talmud, le Coran . L'esprit, avant de partir, rassemble ses forces; il ouvre, il élargit ses ailes dans toute leur étendue, pour tra-
> « Je dis que rEspiit-SaiiU agit dans les chrétiens, les Juifs, le-. Maures et toutes autres sortes de sectes. Pour l'exécution de l'en treprise des Indes, ni les mathématiques, ni les mappemondes ne me suffirent; mais la parole d'isaïe s'accomplit, etc. »
' Ben Ismaël. Sénèque et Joachim de Flore.
verser l'abîme. Personne n'avait encore déployé au dedans une croyance aussi vasle, et, pour ainsi parler, une aussi large envergure. Lapensf'^e d'un peuple, d'une race d'hommes, d'une secte, d'une conmuinion particulière, disparait dans Christophe Colomb devant Thumanité; il franchit le christianisme luimême. ])u haut de toutes les Edises accumulées, il aperçoit des yeux de rame, comme du haut d"nne tour, le Nouveau-Monde à travers l'abîme. Unité, solidarité, indivi,sibilité morale de l'univers, ce sentiment respire dans la moindre de ses paroles. Vous diriez une pensée cosmogonique , une idée de la grande àme du monde, qui envahit cet Esprit; et pour qu'il échappe mieux encore aux limites du passé, ce révélateur reçoit son éducation sans souillures au milieu des mers, comme 3Ioïse dans le désert; son cœur s'ouvre et se dilate dans l'infini. Voilà à quel esprit nouveau le Nouveau-Monde a été donné. Tout semblait dire à l'ancienne Édise : Vous représentez le Créateur sous les traits de la vieillesse, ou immobile sur la croix. Vous ne sentez plus la vie germer dans ce qui frappe chaque jour vos yeux; et parce que votre âme languit, vous restez persuadée que le livre de la nature et le livre de la vie sont fermés pour toujours. Afin de vous tirer
de votre stupeur, un univers va surgir; tout y frappera vos yeux d'un air étranger et inconnu ; les sentiers d'Eden n'étaient pas plus immaculés que ne le sont ceux de cette terre où tout est vierge. Des frères vous y attendent, nus de corps et d'esprit ; vous les vêtirez, vous les réchaufferez, vous les nourrirez de voire propre substance. Ce nouvel essor delà création marquera un nouvel essor de l'humanité elle-même ; transportée dans une seconde Genèse, l'Église du moyen âge entrera dans une seconde époque. Le contact de tant de merveilles lui rendra le don des merveilles, l'amour, l'innocence, la fécondité du monde naissant , avec la science du monde ancien. Dans ces immenses forêts, l'arbre de la science du bien et du mal ne s'est encore épanoui sur personne ; l'Église est libre de se renouveler sous son ombrage ; elle peut en un jour se purifier de tout le passé dans les sources d'un nouvel univers.
A l'arrivée de l'Église du moyen âge, en Amérique, ces paroles partaient de tous les objets; mais personne n'y prêta l'oreille.
Au lieu de cette grande âme de Christophe Colomb, qui semblait sortir des entrailles de l'univers, vous savez quel esprit y porta le catholicisme. F. Cortès
ET LA RI'FOUMATION. tt»
met dans ses relations les prAtres espatçnols fort audessous des prêtres mexicains. Que ce soit là une exagération de vainqueur, je n'en doute pas ; mais enfin, ce qu'il y a d'incontestable, est qu'une création tout entière surgit de l'Océan; et cette merveille des merveilles ne dit rien, n'inspire rien à l'Église. Le pape Borgia se contente de marquer de son doigt le méridien qui sépare les comptoirs des Espagnols de ceux des Portugais: voilà tout. Du reste, pas même un cantique ne célèbre cette dernière journée du Créateur. Les abîmes s'entr'ouvrent ; les jours de la Genèse reparaissent; on ne s'en aperçoit pas. Le bruit de la politique des petits princes d'Italie couvre le murmure d'un univers naissant.
Que deviennent ces vastes pensées qui avaient soutenu Cbristophe Colomb , l'idée de trouver en Amérique le dénouement de la politique sacrée, de l'aire servir ce continent à consommer l'alliance et l'unité du monde moral, de baptiser cette nouvelle terre dans un nouvel amour? Ces pensées ont de nouveau éclaté de nos jours; mais au moment de la découverte, l'Église ne les ayant pas comprises, le fait le plus religieux du monde moderne perd aussitôt sa signification. Il reste de ces desseins du Créateur l'image d'une terre où l'or se môle à tout;
l'Éden spirituel, oiî le genre humain devait trouver la fin des Écritures , n'est plus qu'un El-Dorado. Si vous suivez les conquérants , vous vous apercevez à chaque pas que l'Église n'a pas compris le caractère tout divin de cette révélation d'un monde à un autre; elle pénètre dans ces îles , à travers ces forêts , dans ce paradis^, sans aucun enthousiasme: c'est pour elle une province à ajouter à ses provinces. Quand il aurait fallu une charité immense pour embrasser ces continents et se proportionner à la création agrandie, au lieu de se dilater elle se resserre; elle se fait un Christ aux bras étroits qui étouffe et brise sur sa poitrine cet univers trop vaste. Le baptême d'amour de Christophe Colomb devient un baptême de sang.
Nul ne montrant un signe d'avenir dans cette occupation d'une terre nouvelle, on mita pressurer ce sol, pour en tirer de l'or, l'enthousiasme que la découverte n'avait pu manquer d'exciter. Dans ce qui devait êtrô une communion entre l'Europe et l'Amérique, les Espagnols ne voient plus qu'une occasion de dépouiller en une nuit tout un univers. Il semblait que ce continent allait retomber dans son ancien abîme, tant on était pressé d'en emporter au
*■ C«st 1« mot de CbirLitophe Colomb.
loin la pîus pure substance. De gré ou de force , les prôtres prenaient l'ànie, les soldats prenaient l'or; loin de célébrer cette création nouvelle, on n'était occupé qu'à en tarir la source.
Si quelque chose est évident pour moi , c'est que r%lise du moyen âge a manqué, vers le temps de la découverte de l'Amérique, à la plus grande mission des temps modernes. î'.lle a maudit la terre innocente qui n'avait connu d'antre souillure que la rosée d'Éden ; elle a fi'appé juscju'it la mort les races qui sortaient de l'abîme en demandant le baptême d'avenir. Lorsque tout appelait, par la bouche des indigènes , dans le fond des forets , le (ji-and JL.ynii elle n'a apporté avec elle que le plus petit des Es prits du passé. A une nature neuve elle a marié une àme surannée; tout s'est stérilisé.
Il faut bien que l'Espagne ait commis siu' ce monde nouveau quelque grand atU^ntat pour avoir été si durement châtiée par sa propre conquête. Oi aveu fait la principale beauté poétique dit YAruticana d'Ercilla; encore aujourd'hui les pierres du Chili saignent' et crient contre ies6'o//(.s. Si vous de-
* Le ressentiment ()e rAmt'iii|iu' contre les dt'prédalioii»; de l'Espagne et (lu catholicisme des inquisiteurs éclate d'une iiKUiii''ie pn squi' ofticielle dans un mémoire éminent adressé à rUniversit'- du Chili. — V. investigaciones sobre la influencia social delà couqisUv i del sistem.i
mandez en Espagne depuis quand cette plaine est
inculte, cette vallée dépeuplée, presque toujours la i
première cause remonte à la conquête de l'Amérique. L'or arraché par la violence a ruiné les déprédateurs ; il sort du Nouveau-Monde trompé une voix de condamnation contre ses conquérants. Étrange compensation! l'Amérique vaincue a pris à l'Espagne et au Portugal leurs habitants et leur fortune.
A l'endroit de la Péninsule d'où les vaisseaux partaient pour les Indes-Orientales et Occidentales, s'élève encore un monument du seizième siècle ; on l'appelle le couvent de Belem'. Il retrace tout le génie aventureux de ces temps : des mâts de pierre servent de colonne à l'église; des cordages et des câbles de marbre se nouent autour de l'édiGce ; l'église est un vaisseau qui appareille pour lever l'ancre. Les ornements de sculpture sont des sirènes qui nagent dans les flots, des perroquets, des fruits de l'Inde, des quadrumanes qui se balancent sur des lianes, des boucliers, des haches, presque partout le globe enveloppé dans une couronne. Un peu plus loin, une grande tour regarde la mer ; ses fon-
colonial de los Espanoles en Chile. Por J. V. Lastarria, p. i\, 22, 113, 134,
^ Les arceaux du couvent de Belem sont muréa.
déments sont appuyés sur quatre hippopotames de pierre qui marquent le génie amphibie de la Péninsule. Rien au monde n'est plus triste aujourd'hui que ces apprêts, et ne marque mieux l'espèce de condamnation dont je parle ; car ce vaisseau si bien pavoisé pour l'éternité n'a plus de passagers, et ces hippopotames de granit ne se traînent plus jusqu'au flot.
Ce que n'a pu faire le prodige d'une création nouvelle, la réformalion l'a accompli; elle a réveillé le catholicisme en sursaut. L'œuvre de Dieu s'était levée sans émouvoir personne; la révolte des hommes ressuscite l'Église. Il est beau de voir ce grand corps, qui semblait abattu sans ressources, se redresser et développer des forces qui n'étaient qu'endormies. Dans ce moment de surprise, l'Église est sauvée par le monde, la papauté par la monarchie. Il se trouve à l'extrémité du Midi un homme, Philippe II, qui, étant tout l'opposé de Luther, abattra le premier sa furie, .lamais la haine de l'avenir ne fut mieux et plus naturellement représentée. La pJiysionomie même de Piiilippe II a la roideur inexorable de la mort ; il règne invisible comme du fond d'un sépulcre; et partout autour de lui s'étend la chaumiue des cimetières. Dans sa haine de la vie, il pétrifie sou
immense empire; s'il l'eût pu, il eût glacé de son regard le regard du soleil d'Espagne.
Qui n'a pas vu l'Escurial ne se figurera jamais la forteresse où l'esprit du passé se retranche et défie favenir; ces murs de granit d'un aspect égyptien, ces donjons, ces cloîtres, ces bastilles, ce palais enveloppé de cellules, tout est dédié à la mort. Comment une seule idée du monde moderne pourrait-elle franchir ces enceintes? On voit, dans chacune de ces pierres, que l'Église et la monarchie ont été saisies toutes deux d'une même terreur; elles se réfugient fune dans l'autre; elles se pressent l'une contre fautre, comme dans un moment où la terre tremble. L'Église s'abrite dans le palais, le palais dans l'Église; au milieu de l'ombre profonde, le pâle spectre d'argent de Philippe II est agenouillé devant l'autel. D'enceinte en enceinte, de palais en palais, de cloîtres en cloîtres, vous arrivez enfin à la pièce qui est le centre et le fondement de l'édifice; cette pièce ne renferme que des tombeaux, comme une pyramide d'Egypte. L'Escurial tout entier est lui-même un tombeau où s'appuient l'Espagne et le génie de l'Europe du Midi au seizième siècle.
En effet, c'est autour de cette nécropole que l'Es-
pagne se range pour soutenir le siège contre le protestantisme. Ce rôle lui appartenait plus qu'à personne : accoutumée à la guerre sacrée contre l'islamisme, elle n'avait ({u'à changer de front pour se trouver tout armée contre la réforme. En Améri(jue , où il avait fallu s'attacher un univers par les liens d'une charité suprême, elle avait échoué ; mais dès qu'il est de nouveau question de haïr, de comhattre , de continuer la guerre sainte, elle retrouve son génie. Deux milices particulières se forment dans son sein, l'inquisition et le jésuitisme'. La première lui appartient en propre : ce fond de violence nuisulmane couvert de la mansuétude des apôtres, cettu épée de feu de Mahomet dans la main glacée de Philippe II, cetteardeur du désert, cesecretderEscurial. ces deux génies du Coran et de lÉvangilc, unis seulement dans iine alliance de colère et de haine, tout cela fait du Saint-Office une institution qui ne jkjuvait se développer pleinement et libicmeul (pi'en Espagne.
On refuse encore de comprendre comment une combinaison de ce genre a pu èlre populaire; en effet, elle n"a jamais été jugée qu'à la surface.
' Poui ce qui couccnu' lu Suciclé de Jl'.sus et le Cuiicile cleTicnlo, Voyez le Ijvre Des Jésuites et V Ultramontanisirie.
282 LÂMÉRIQUE
Le même mélange qui s'est formé partout , en Espagne, entre le mahométisme et le christianisme, dans la langue, l'architecture, les romances, la poésie, les lettres, s'accomplit dans cette législation incroyable de l'inquisition. Mahomet inspire le principe même, celui de l'extermination ; le christianisme y mêle lesapparences d'une douceur inépuisable; la royauté y ajoute le silence, les ténèbres. De tout cela se composait la facile obéissance à une institution qui renaissait de chaque chose. Allah exterminateur et le Christ pleurant du moyen âge s'identifiaient et vivaient dans l'âme de l'inquisiteur; ces deux religions, mortellement ennemies, s' unissant en un moment et rassemblant leurs terreurs pour enfanter un monstre de colère, voilà ce qui a étonné et glacé le reste du monde.
De ce mélange prodigieux viennent à la fois et la violence inexorable des châtiments et la tendresse, la commisération des paroles, le contraste entre la torture implacable et les entrailles de miséricorde des interrogatoires officiels.Que l'on dénature comme on voudra le christianisme, jamais on ne parviendrai constituer l'Inquisition; il faut, pour en arriver là, faire entrer dans l'Évangile le ferment d'un autre culte. La France, l'Italie, au moment le plus vif de
leur colère, ont repoussé cette arme ; elles sentaient au fond de cet établissement un génie étranger, l'âme des déserts d'Afrique, qui les épouvantaient, parce qu'il leur était impossible de s'en rendre compte par les traditions chrétiennes.
L'Espagne a scellé le contrat du Christ et de Mahomet dans la vengeance ; elle a écrasé ses ennemis entre deux religions, comme si elle n'eût pas assez cru à la puissance de haine du christianisme. Sur le seuil de l'inquisition étaient écrits ces mots : ce lieu est terrible! terribilis est isle locus! En effet, celui qui y entrait se trouvait tout à coup torturé, en sens opposé, et par la violence de Mahomet et par la mansuétude du Christ ; il se sentait précipité dans une région où chaque mot de l'Evangile flamboyait d'un éclair du Coran. Les mots accoutumés perdaient leur sens; L'homme ne pouvait plus rien dire à l'homme ; la paix signifiait la guerre. De la parole la plus douce des apôtres dégouttait le sang des cimeterres.
On accuse le catholicisme d'avon- produit l'Inquisition ; nous venons de f absoudre k demi. Livré à lui seul, jamais il n'eut trouvé ce prodige de haine : il a fallu pour cela non-seulement réunir deux enfers, mais les attiser l'un par fautre.
En même temps que cette milice masquée dé (en-
daitles abords del'EspagneetduMidi, la Société de Jésus passait les Pyrénées. Il y a deux causes pour lesquelles la popularité lui a toujours manqué en Espagne, son esprit cosmopolite, et son instinct politique. La flexibilité du jésuitisme était tout l'opposé de la roideur de l'Espagne; d'ailleurs, tant de précautions, d'ambages, de détours, convenaient mal à un pays qui ne discutait pas, brûlant les hérétiques et ne condescendant pas jusqu'à les convertir. Les inquisiteurs devaient nécessairement l'emporter sur tous les ordres.
Au reste, ni Philippe II, ni l'Inquisition, ni les Jésuites n'eussent empêché la vie nouvelle de s'étendre, si une puissance plus réelle n'eût combattu avec eux. Derrière ces armées spirituelles qui s'ébranlent pour heurter le Nord, j'entends une voix que l'on peut considérer comme celle du cœur même de tous les peuples du Midi; c'est celle de sainte Thérèse. Écoutez-la! elle explique poui'quoi le protestantisme s'arrête. La réforme a des docteurs, des héros, elle est audacieuse, elle plaît k l'esprit, elle Ta subjugué; et pourtant il lui manque quelque chose, puisque jamais elle ne s'est élevée au-dessus du cœur de sainte Thérèse. Une àme se sent blessée jusqu'à la mort du coup que reçoit le Christ dans
le déchirement de son Église. Elle pleure avec le Christ, à la nouvelle du succès des luthériens; elle établit un ordre, pour combattre, mais seulement par les larmes, par le silence, par la douleur, par Tamour. Au milieu de la mêlée du Nord et du Midi de l'Europe, la toix de sainte Thérèse est la prière de la terre ébranlée. — k Qu'est ceci , s'écrie-t-elle, mon Seigneur et mon Dieu ! la terre brûle! ou mettez fin au monde, ou donnez un remède à de si grands maux, qu'il n'y a pas de cœur qui les puisse supporter. » Dansce cri de sainte Thérèse, il y a un frémissement maternel comme dans le cri de la mère de Jésus au pied de la croix. On n'avait pas ouï sur la terre un pareil gémissement, ni vu un pareil brisement de cœur, depuis la descente du Golgotha. La réforme a opposé ses docteurs aux docteurs de Rome, sesarmées à d'autres armées, Gustave-Adolphe à Wallenstein ; mais en quoi a-t-elle vaincu jamais ce cri d'angoisse parti du Golgotha du seizième siècle? où a-t-elle montré jamais plus de flammes intérieures, plus d'amour inextinguible que dans la sainte Espagnole? ce seul cœur qu'elle ne peut surpasser montre d'avance que sa victoire ne sera jamais entière. Car le cri de cette âme percée des ilèches de feu', c'est le cri de la terre et du ciel du
• Como si \iniessc una saeta de fueg:o.
Midi, c'est l'acceut de cette passion défaillante, de celte faim d'amour qui est au fond du génie de l'Europe méridionale, et qui. s'élevautàlapluspure puissance, portait au protestantisme le défi de l'égaler. Quand tout se précipitait vers la haine, inquisiteurs, dominicains, jésuites, une femme tient obstinément son cœur attaché à une vision d'amour divin : par cette constante aspiration oii la réforme a peine à la suivre, elle fait autant que des armées.
Enire le Nord et le Midi, la question était, au fond, de savoir lequel avait le plus de charité, d'amour, d'entrailles : sainte Thérèse a mis dans la balance plus d'or pur que tous les docteurs du Saint-Siège.
On demande ce que ferait aujourd'hui la femme qui aurait le génie divin de l'Espagnole? quel emploi la société moderne laisse-t-elle à ces sublimes puissances? Nous sommes trop disposés à penser qu'elles ne sont plus de saison ; nous ne savons plus assez comment une sainte pensée , même cachée, comme la lampe du foyer, rayonne au loin, par des chemins inconnus ! Nous ne croyons plus qu'aux effets immédiats. Et qui sait, nourtant, ce qu'une nouvelle Thérèse trouverait même dans ces temps de disputes, quel cri elle pourrait jeter, de quelle pitié maternelle elle serait encore suisie î Fût-elle retirée dans une retraite plus grande que n'était le mo-
ET LA UÉl-ORMATION. 287
nastère d'Avila, cette âme finirait par percer les murailles ; on la respirerait sans savoir où elle vit.
Voilà donc la réponse du catholicisme à la réformation dans le pays qui est le plus tôt prêt à la combattre; on le croyait abattu, il reparaît dans son énergie première. L'Italie résiste par ranathème.La confession d'Augsbourg se heurte contre le concile de Trente, les visions de sainte Thérèse contre la logique de Calvin, le jésuitisme contre le puritanisme, après quoi il ne reste plus qu'à laisser la discussion et à se jeter dans les effroyables guerres de France et d'Allemagne.
Au milieu de ce chaos, celui qui ne regarde que les disputes des théologiens, les massacres , les bûchers, doit penser que la réformation assaillie avec cette violence imprévue , va disparaître. La discussion par la parole cesse ; les monuments éclatants de la première époque des réformateurs ne se reproduisent pas; il se fait un moment de silence dans le protestantisme comme s'il allait se noyer dans son sang. Mais ce silence est celui du grain qui germe dans une terre puissante. Le catholicisme tombe alors dans une illusion irrémédiable; il entasse livres sur livres, réfutations sur réfutations; il croit qu'il a vaincu, et c'est à ce moment qu'il voit le protestantisme se revêtir en quelque sorte d'iastitutions
inexpugnables : ses livres sont des révolutions. La république de Hollande, celle de Genève, la révolution d'Angleterre, la constitution des États-Unis, toutes ces institutions qu'il forn.e de son esprit lui sont une cuirasse contre laquelle s'émoussent tous les traits de la religion du moyen âge. Il s'élève à une forme de gouvernement plus chrétienne que l'idéal catholique; montant d'un degré plus haut dans l'échelle de la politique de Dieu, il se rit des anathèmes du concile de Trente.
En effet, comme nous l'avons montré ailleurs ', la constitution de l'Église catholique, réglée par ce concile, est l'idéal du pouvoir absolu. Sur ce modèle se sont réglées et formées les monarchies cathoUques du Midi depuis trois siècles. Qu'est-ce, au contraire, que ces formes nouvelles montrées à l'Europe, Genève, la Hollande et la révolution d'Angleterre, sinon le protestantisme lui-même devenant l'âme de l'ordre temporel? Les docteurs catholiques disputent encore contre des individus ; ils pensent que s'ils avaient effacé tel livre, réfuté telle page, détruit la renommée de tel auteur, ils auraient avancé la destruction de la réforme ; et ils ne voient pas que cette réforme était si bien dans les desseins de la Providence, que, pour la mettre à l'abri de
' * V. Y Uliramontunisme.
toutes leurs colères, elle en a fait le fondement et le type des sociétés nouvelles. Il n'y a qu'un moyen d'abolir le protestantisme : c'est de lutter non par des controverses, par des sermons, mais par des œuvres vivantes, par des institutions, lesquelles donnent la mesure de l'esprit qui les crée. Vous voulez réfuter d'un mot la réforme; j'y consens; moi-même, je ne pense pas qu'elle soit le dernier mot des choses. Laissez là Luther, Calvin ; élevez quelque part une société pi us libre que l'Angleterre, plus franchement démocratique que les États-Unis, plus universelle que la France de la révolution, voilà à quoi vous êtes obligés. Les livres de la réforme du seizième siècle sont aujourd'hui des caractères vivants. Pensez-vous les effacer avec de l'encre? Bossuet est éloquent; mais la révolution d'Angleterre parle en core plus haut que lui.
Qui ne reconnaît, en effet, dans les institutions sorties de cette révolution, l'àme de la réforme au sein d'une société féodale? La Charte, n'est-ce pas la Bible politique devant laquelle toute discussion s'arrête? Cet esprit de révolte qui semble vouloir tout briser et qui ne va qu'à s'incliner devant le livre de la loi, cette apparence de rébellion qui rend l'obéissance plus frappante , cette consécration des droits de l'individu, ce foyer domestique respecté
autant que le temple, cette prédestination de bonheur etde mallieur qui concilie l'inégalité avec la liberté, ces garanties de la presse qui ne sont qu'une suite du droit d'examen ; enfin la monarchie tronquée, décapitée comme la papauté, ne sont-ce pas là trait pour trait les dogmes des premiers réformateurs? Montesquieu va chercher dans les forêts des Germains le sceau de la constitution d'Angleterre; il est visible, que ce mystère est écrit dans l'idéal de l'Église anglicane. La révolution d'Angleterre, comme la réformalion, semble moins se précipiter dans l'avenir que tendre vers un passé inaccessible ; les Anglais cherchent la liberté comme la religion, en remontant à leur berceau, non pas en hâtant le lendemain ; et, conformément à l'esprit de Calvin, leur révolution a cela d'étrange que les plus emportés se proposent moins d'innover un ordre inconnu que de res aurer une félicité oubliée dans la vieille Angleterre. Ajoutons ce point important : la réforme avait diminué la solidarité entre les hommes ; les œuvres, les mérites de l'un ne servaient plus à l'autre ; chacun était pour ainsi dire chargé tout seul du soin de lui-même ; ce caractère se retrouve tout entier dans la révolution britannique. Au milieu de la plus grande ferveur des partis, personne ne songe à étendre la vie nouvelle aux peuples étrangers. Le volcan
ET LÀ RÉFÔftMÀTlON. ^Ôl
se consume dans l'océan , il n'échaiifïe pas le reste du monde. Vous diriez d'un schisme politique avec l'humanité ; c'est tout le contraire de la révolution universelle et véritablement catholique de France^
D'ailleurs, pour juger la lutte du Catholicisme moderne et du Protestantisme, il faut sortir de l'Europe. Ici, trop d'établissements antiques, de coutumes les embarrassent l'un et l'autre dans leurs mouvements. La Providence les appelle tous doux darls un vaste champ clos, où chacun n'étant environné que de ses œuvres, ne sera jugé que par elles. L'Église du moven iV2:e et la Réform;ition auront chacune en Amérique un monde entiei- pour s'y mesurer à Taise. Due! qui a le ciel et la terre pour témoins! Quelques hommes arrivent isolément sur la plage de l'Amérique du Nord; pauvres, sans nom, sans passé, ils n'apportent avec eux qu'un livre, la Bible; ils rouvrent sur le riva^-e. et commencent aussitôt à édifier la cité nouvelle sur le plan du livre retrouvé par Luther.
Le principe protestant se réalise là avec une suite manifeste; et il est surprenant que plusieurs des écrivains qui, chez nous, ont traité de la démocratie en Amérique, n'aient vu dans ces institutions que l'intlueuce vague de la religion en général. Ces institutions portent exclusivement le
sceau de la réforme. Car chacun des fondateurs s'en va à l'écart dans le fond des forêts ; il est là, pour ainsi dire, le roi d'un monde; il ne relève que de lui-même dans l'univers physique et dans l'univers moral. La nature et la Bible l'enveloppent. Dans cette immensité, il est lui-même une église ; prêtre, roi et artisan tout ensemble, il baptise ses enfants, il célèbre leur mariage. Peu à peu d'autres souverains semblables à lui se trouvent presque sans le savoir toucher à ses confins; les intervalles se remplissent ; la cabane devient village, le village devient ville. La société se forme sans que l'individu ait rien à céder de son pouvoir; et ce spectacle ne s'est pas vu deux fois. L'Évangile, partout ouvert, est le contrat primitif qui, de ces solitaires, fait les citoyens d'une république d'égaux. L'autorité que chacun s'attribue sur la crovance conduit nécessairement à la sou veraineté du peuple en matière politique; comment celui qui est souverain dans ledogme, ne leserait-ilpasdans le gouvernement? Chacun a son vote dans la cité
de Dieu et dans la cité des hommes; et cette liberté qui enfante les sectes a pour forme nécessaire la confédération.
Ainsi, cette société des États-Unis renferme dans son berceau la force que donne la conséquence absolue d'un principe. Les Européens, qui n'ont pas
le secret de cette organisation et ne voient pas quelle en est la base sacrée, décident de tout sur leurs antiques formules. Au moindre mouvement qui les étonne, ils prophétisent volontiers cet ancien adage, que la forme républicaine n'est possible que pour les peuples de médiocre étendue; sur cela, ils déclarent que les États-Unis, demain ou après-de- I main, vont crouler et retomber dans la monarchie.
Mais sans môme prendre garde à ces avertissements, l'Amérique du Nord sent qu'elle n'est pas bâtie sur le sable ni sur une convention vague ou arbitraire, que le germe de ce grand arbre social qui prend chez elle son développement libre est un principe positif, le protestantisme, qu'aussi longtemps qu'on ne l'aura pas extirpé, ou remplacé par la hiérarchie catholique, la vie républicaine peut s'épanouir et croître sans limite.
Aussi, voyez le calme et l'audace de ces hommes! je retrouve dans le tempérament de cet empire naissant , tout ensemble la fougue de Luthei* et la froideur de Calvin. Quelle intrépidité à s'élancer dans cet infini visible, h reculer de plus eu plus les barrières, k dompter les hydres des f(»rêts! travail d'Hercule accompli par un esprit chvétienî sainteté du travail de l'homiutMH'cupéàdon pter tout un hémisphère ! Un empire se fait artisan ;
l'atelier est un nouvel univers; les instruments sont les fleuves; le Christ redevient charpentier.
Écoutez le bruit de sa cognée ; il abat le chêne primitif au milieu de la forêt inviolée. La sueur inonde ses joues. Tout le monde croit qu'il n'est occupé que de l'équerre et du compas. Il bâtit à grand' peine, près du torrent, une cabane inconnue; à peine si le voyageur consent à détourner la tête vers cette humble demeure , où le bruit de la hache et du marteau se môle au chant d'un psaume. Mais si quelques années après il repasse au même endroit, il voit, par une sorte de miracle social, à la place de la cabane, un empire puissant qui se lève de terre. Le charpentier est devenu l'instituteur d'un monde.
Dans cette Amérique du Nord, qu'on nous dépeint si matérielle, je trouve l'écrivain le plus idéaliste de notre temps. Comparez les formules souvent alexandrines delà philosophie allemande, àl'inspiration, à l'essor, à l'élan moral d'Emerson! Une philosophie vierge devait naître à la fin dans ces forêts vierges ; elle commence à y poindre. L'homme que je viens de nommer suffit pour prouver que de hardis pionniers s'engagent, en Amérique, àla recherche du vrai dans le monde moral ; ce que nous publions ici du haut des ruines dn passé, bien souvent il le pnbUe de même dansl'essor et la soUtude d'une nature toute
ET LA I\i;:FORMATION. 295
neuve. Que veulent dire ces voix, ces âmes qui se rencontrent sans se connaître à travers l'Océan? Pour avoir quitté le passé, nous ne sommes point égarés ni les uns ni les autres, comme clans une île déserte. Sur le sable inviolé du Nouveau-Monde, voilà les pas d'un homme qui tend à l'avenir par le même chemin que nous !
Dans cette grande lice ouverte entre deux religions, le catholicisme du Concile de ïreute a reçu pour se développer l'Amérique du Sud. Là , les fondateurs ne sont pas des individus isolés ; c'est, au contraire, conformément au principe catholique, une association formée d'avance, un empire puissant qui, armé de toutes ses forces, vient prendre possession du sol. L'Espagne avec son Église, son autorité, ses armées, s'assied en Amérique; pour que la part soit plus belle, d'un côté le peuple qui vient occuper ce théâtre est le bras droit du catholicisme, de l'autre, la contrée qui lui est donnée est la plus visiblement favorisée du Créateur. Des vallées, des plaines neuves semblent appeler la vie qui doit y faire germer des empires nouveaux. Afin cpie l'expérience soit plus décisive, on ne permettra l'approche de ces rivages qu'au catholicisme seul '; la ci-
' D'après le recensement de 179G, sur les six millions d'Indiens du Pérou, cinq millions et demi avaient été détruits. Aujourd'hui le catholicisme leud à coiiseiver les indigènes.
vilisation des indigènes aurait pu le contrarier peutêtre en quelque chose: elle disparaît.
Il ne reste plus qu'une nature puissante, qui, dans sa solitude, invite l'homme à la couronner de vastes pensées, de projets, d'innovations, de sociétés, de royaumes gigantesques comme elle. Mais l'homme reste immobile ; une force invisible lui lie les bras.
Sa pensée ne se hausse pas, ne grandit pas, dans ce moule nouveau qui s'ouvre pour la recevoir. Trois siècles passent ; tout tarit près de lui. Au milieu des forêts virginales, pas une pensée nouvelle n'éclate dans une institution, dans une œuvre, ni même dans un livre \ Le souffle matinal de l'univers passe sur le front de l'homme, et ne peut raviver ce vieillard. Que sont ces berceaux d'empire, Mexico, Rio- Janeiro, Buenos-Ayres, Lima-, qui, dès le premier jour, ont les rides de Byzance? Le seul Chili ^ sem-
* Il était d'ailleurs défendu d'imprimer en Amérique un livre quelconque, même de dévotion. Lastarria, p. 42.
* En 1706, une ordonnance de Lima défendit aux noirs, aux mulâtres, aux métis et aux Indiens de commercer, de trafiquer, de vendre dans les rues, par cette considération, « qu'il ne serait pas décent que « cette sorte de gens s'égalât à ceux qui ont choisi ces professions, « et qu'il convient de la réduire aux occupations purement mécani- « ques, puisqu'elle n'est propre qu'à cela. »
^ J'ai sous les yeux un morceau plein d'élévation et de logique sur les rapports de l'Église et de l'État dans le Chili, par M. Francisco Bilbao, Sociabilidnd Chilena ; il est vrai que cet écrit a été condamné comme hérétique par les tribunaux du Chili. Ce peu de pages montre-
ET LA Rl^.FORMATION. -297
ble garder encore l'âme dos anciens Araucans dans le poënie d'Ercilla. Que signifie ce prodige de stérilité, dans un monde nouveau, sinon que l'idée qu'on y a apportée avait déjà donné ailleurs tous ses fruits, que le catholicisme, essentiellement conservateur depuis trois siècles, a perdu la force d'impulsion, l'esprit de création; qu'il est incapable de répandre désormais sur les vastes océans le Verbe qui enfante un nouveau monde social; que son àme, emprisonnée dans les cathédrales du moyen îige, n'a plus la force de la tempête divine, pour purifier le chaos et baptiser les continents?
Dans sa jeunesse, que n'avait il pas fait des forêts abruptes des Gaules, de Germanie, de Bretagne ! Quelles cathédrales il avait su tirer des montagnes ! Quels cris, quelles paroles il avait arrachés des pierres! Coumie il avait plié cette nature à son image ! Et maintenant le voilà transporté dans la nature sans tache que rêvaient les ermites, les saint Paul, les saint Antoine, les Athanase des premiers temps! Il voit ce monde immaculé, et il ne le comprend plus. Tristement il s'assied, immobile au bord des grands fleuves, n'ayant que des souvenirs dans un monde
raient seules, qu'eu dépit de toutes les entuives, ou commence à penser avec force de rauirc c('ilé des Cordillères. Le baptême de la parole nouvelle, el baiistismo de lu palabra mwva, voilà des mots qui ont dû étonner dans une brochure écrite aux contins des Pampas.
qui n'a point de passé, ne sachantcomment s'associer à tant de jeunesse, y renonçant bientôt, refaisant au pied des Cordillères ce qu'il faisait sous les Mérovingiens, sans que le chœur d'adoration qui émane de tant de créatures nouvelles ajoute un seul accent, une seule forme, une seule note à sa liturgie, etsemblant répéter à chaque mot : il est trop tard, il est trop tard pour aimer, célébrer, embrasser les œuvres sorties hier toutes vives des mains du Dieu toujours vivant.
Vous cherchez la cause du mal étrange qui dévore les institutions de TAmérique du Sud ; d'après ce que je viens de dire, il n'est pas malaisé de la découvrir. Ce mal est la contradiction. D'un côté, la religion d'État, le catholicisme du Concile de Trente, fait planer sur ces peuples l'idéal du pouvoir absolu et l'ombre de Philippe IL De l'autre , le souffle de l'Amérique du Nord et de la France est arrivé jusqu'à eux; il les tourmente d'un désir inextinguible de liberté. Entre ces deux forces opposées, qu'arrive-t-il? ces peuples s'agitent d'un mouvement désespéré. Quoiqu'ils fassent, ils finissent inévitablement par réaliser dans la politique l'idéal qu'ils ont inscrit dans la religion d'État, c'est-à-dire le pouvoir absolu. Tout ce qu'ils peuvent faire est de changer de dictateurs. On voit alors des républi-
ET LA RÉPOmiATIO^. ^299
ques n'aboutir jamais qu'à resserrer leur servitude. Supplice nouveau ! L'Amérique du Sud est couchée à l'ombre d'un vaste mancenillier qui lui verse sa torpeur; le tronc et les racines jetés dans un autre continent lui restent invisibles.
Cependant qui oserait dire que ces deux religions, le catholicisme et la réforme , ne soient mises ainsi en présence que pour un vain spectacle? Si chacune d'elles a reçu ainsi tout un monde, n'est-ce pas un signe qu'aucune d'elles ne vaincra sans partage, et qu'elles sont destinées à se fondre dans une unité plus haute , où l'enthousiasme de sainte Thérèse pourra se concilier avec le raisonnement de Calvin , où la tête et le cœur s'entendront de nouveau? L'idéal de Christophe Colomb rassemblait les deux pôles de la pensée humaine , la rectitude des géomètres, la flamme des prophètes, la liberté des esprits dissidents; et de même que dans le passé, chaque missionnaire communiquait son esprit particulier à la contrée où il était envoyé, qu'Orphée léguait son àme d'artiste à la Grèce , saint Paul son esprit de discussion à ses églises d'Asie, saint Pierre son esprit d'autorité à son Église romaine, ne peuton pas penser que cette grande àme de Christophe Colomb, qui contenait tout ensemble, par avance, Rome et Genève, l'orthodoxie et Thérésie, le Xord
300 ï;amérique et la réformation.
et le Midi , deviendra tôt ou tard le principe vital de la communion du Nouveau-Monde? L'hérésie de Christophe Colomb, plus vraie que la vieille orthodoxie, est le grain de vie semé dans le sillon de l'avenir ; tôt ou tard, la société , en croissant, ressemblera à son germe.
L'unité morale que Colomb poursuivait sur son vaisseau n'est pas encore atteinte; mais depuis qu'il a commencé à la chercher, le rivage d'alliance n'a cessé de se rapprocher. Le monde social Hotte aujourd'hui, impatient de toucher le bord où les pressentiments vont se réaliser. Quelques-uns crient déjà Terre! souvent c'est un nuage. Alors la foule désespère ; elle demande à retourner dans le passé, sur le seuil de la vieille Église. D'autres aperçoivent des oiseaux voyageurs, des herbes marines, et ils voudraient se détourner vers chacun de ces signes. xMais un souitle inexorable enfle les voiles du vaisseau qui ne peut reculer; le moindre cœur qui s'élance le hâte comme le battement d'une rame. 11 marche, il ouvre son sillon, il avance. Dieu l'attire vers le port.
DOUZIEME LEÇON
L'Église renverse l'Église. — La France catholique se défie du catholicisme. — Poliiiqiie sacrée de Bossuet : la charte du pouvoir absolu. — Quel est le signe d'un gouvernement légitime et chrétien ? — Une Eucharistie sociale. — Les libertés gallicanes et le futur Concile; une servitude dissimulée. — La papauté donne au dix-huitième siècle le signal de toute négation. — La bulle Uîiigenitus. Le christianisme nié par le Saint-Siège. — La guerre civile dans l'Église; Bossuet et Fénelon. — Nécessité d'un autre idéal. — La littérature française est-elle catholique? — Comparée à la littérature espagnole. — La philosophie légitimée par l'Église. — Fausse passion de l'esprit chrélieii au dix-huitième siècle.
DOUZIÈME LEÇON
l'église gallicane et l'église de l'avenir.
Dans cette crise qui partage le monde entre le catholicisme et la réforme, lorsque chacun fait son choix, et que l'on voit la France, après quelque hésitation, se décider pour TÉglise du moyen-âge, s'y rattacher avec fureur dans la Ligue, avec réflexion dans le dix-septième siècle, ou doit craindre que ce pays ne s'interdise pour toujours la voie de l'avenir. En s'enfermant dans le cercle de l'Espagne et de l'Italie, ce peuple ne se condamne-t-il pas inévitablement au môme déclin? Comment pressentir que
la nuit de la Saint-Barthélémy puisse aboutir jamais au réveil de la Constituante , et que le même peuple se donne le plaisir de consacrer toutes les entraves pour les briser toutes ensemble? l'imagination ne va pas jusque-là. Par cet acharnement contre les nouveautés du seizième siècle, il paraît évident que la France s'enchaîne au passé de la race romane, qu'elle se lie des mêmes entraves que les peuples du Midi, qu'elle consent à rester une province conquise de Rome spirituelle. La France suit la Gaule dans sa défaite ; elle refuse de s'affranchir ; le pape conserve sur elle la moitié des droits de César ; tout cela semble irrévocable.
De plus, pour que l'on sache à quoi l'on s'engage en restant dans l'alliance de l'Église du moyen-âge , il arrive que l'écrivain , que l'on appelle avec raison le dernier des pères, Bossuet, se charge d'écrire la charte politique ^, qui est la condition de ce pacte. Avec une candeur incomparable qui n'appartient qu'au génie, Bossuet déduit du catholicisme moderne la constitution idéale de l'État; jamais assurément on ne mit tant de logique, de bonne foi, de modération à tracer la théorie du pou-
^ Politique tiret' de l' Ecriture, par Bossuet. Voyez aussi la Politica (h; Dios, par Quevedo. C'est un des plus beaux livres do l'Espagne du <lix-se.plièiue sièclo.
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voir aljsoUi. La iiiouarchie , sans limite qu'ellemême , sans contrôle sur la teiTe, l'État tout entier contenu clans le roi. la suppression entière de l'autorité du peuple, tous les droits d'un côté, tous les devoirs de l'autre, renfermés dans l'ohéissance aveugle, découlent de source sous la plume de Bossuet; jamais un scrupule ne l'arrête dans cette éclatante charte de servitude. On la croirait née dans la pensée même de Louis XIV.
L'évoque de Meaux donne à son prince la même autorité ([u à celui de Machiavel ; mais tandis (pie chez le publiciste tlorentin on jouit au moins des angoisses du tyran , on éprouve une sort*' d'etîroi de voir le roi de Bossuet se faire despote par scrupule de conscience. Il usur[)e tout, il absorbe tout, pour mieux imiter le dieu de l'orthodoxie , dans sa politique sacrée. Cette lignée non interrompue de monarques absolus que Bossuet évoque autour de vous, depuis les patriarches et les rois de Judée, cette tradition d'esclavage qu'il fait remonter au delà du déluge ne laisse pas une issue par où l'on puisse respirer. Dans cotte continuité crobéissance passive, toute liberté semble hérésie ; et cette servitude politique, qui va en s' amoncelant et se consacrant de siècle en siècle, comme l'ortho-
doxie même, écrase l'esprit, mieux que ne font la violence et le fer de Machiavel.
Car, remarquez que dans cette charte catholique toute espérance est ôtée à qui voudrait en sortir. Le lien enveloppe l'avenir autant que le passé : nul crime, nul parjure du roi ne peut affranchir les sujets. Aucun engagement ne le lie; il n'a rien promis ni juré. Tout se passe entre Dieu et lui ; il est sacré; le peuple ne peut rien sur la couronne de ce Christ. D'où il résulte que toute révolution est en soi illégitime et impie. Les remontrances à voix basse, etsi elles ne sont pas écoutées, les soupirs, les gémissements, c'est jusqu'où va le droit des peuples. Le catholicisme, ayant pour principe de voir toujours le droit où est le fait, l'esprit où est le signe, l'Évangile dans le prêtre, la légitimité dans le prince, troubler l'ordre des dynasties équivaut pour lui à troubler l'ordre intérieur de Dieu même.
C'est-à-dire que l'Église, par la voix de Bossuet, en retenant la France dans les chaînes spirituelles du passé, lui ôte tout lendemain politique. Éterniser la monarchie de Louis XIV est le dernier mot de ce prophète. La Révolution s'avance; il lui jette prématurément l'anathème. Ce grand homme, aveuglé par son Église, ne veut rien voir, rien pressentir de
ET L'ÉGLISE DE L'AVENIPi. 307
ce qui se prépare ; tout son génie ne lui sert ici qu'à se faire démentir, un siècle après, et par le roi , et par le peuple, et par le pape môme; il fait l'oraison funèbre de l'avenir, au moment où l'avenir se lève.
Voilà donc la France garrottée par le plus grand de ses prêtres, dans le corps et dans l'esprit. Il faut pourtant qu avant peu d'années, ces liens si serrés tombent les uns après les autres, que ces traditions de mort aboutissent à l'éclat de la Constituante, Louis XIY à Napoléon, la souveraineté du roi à la souveraineté du peuple, et que cette politique de Bossuet soit corrigée par une politique plus sacrée. Comment cela pourra-t-il se faire? Révolution spirituelle qu'il faut suivre avant de toucber à la révolution politique.
Avant tout, vous me demandez à quel signe je reconnais si un. gouvernement est vraiment chrétien ; je réponds que j'ai vainement cherché cette marque distinctive dans les écrivains ecclésiastiques. Mais après y avoir bien songé , je pense qu'un souverain est chrétien, dans le vrai sens du mot, non pas s'il protège l'Église , s'il jure le serment ordinaire d'exterminer les héréliques, mais bien , si à l'imitation du Christ, il donne lui-même son esprit et son âme en pâture à son peuple. Un gouvernement légitime
et chrétien est une sorte d'Eucharistie sociale, dans laquelle le souverain nourrit un pays, une nation de sa propre substance morale. Si le chef de l'État se nourrit de son peuple et le dévore . il fait le contraire du Christ : quelles que soient les apparences, sa politique est l'opposé de celle du Dieu des modernes.
Sur ce principe, jugez l'action des princes et des peuples dans la politique universelle ; beaucoup de choses vous apparaîtront dans un jour inattendu. Les gouvernements de Philippe II , de Louis XIV vers la fin, de Louis XY, bien qu'appuyés sur l'Église et sur les confesseurs, ramenant k eux toute la substance de leurs sujets, les brisant comme le pain, étaient devenus des monarchies anli-chrétiennes. Au contraire, le peuple de France, emporté dans un moment de fureur contre l'Église visible, mais se distribuant, pour ainsi dire lui-même, à toute la terre, et disant aux autres peuples en répandant son esprit : Ceci est mon corps et ceci est mon sang ; ce peuple était, au milieu de son blasphème, plus chrétien que ce qu'il renversait.
Pendant deux siècles, le Nord et le Midi se sont déchirés pour la question de l'Eucharistie et de la présence réelle de Dieu. Ils n'ont pu réussir à se réduire l'un l'autre. Le catholique n'a pu forcer le cal-
i:t L'église dl l'âvkiMu. tm)
viiiiste de croire que Dieu soit enfermé dans une hostie ; le calviniste n'a pu contraindre le catholique d'admettre que le mystère de vie se réduise à la commémoration d'une scène historique, passée il y a dix-huit cents ans. La Terre s'obstine k répéter aux uns, que Dieu nourrit aujourd'hui les âmes comme il les nourrissait autrefois, dans la cène d'Emmaiis; aux autres, qu'il n'est pas attaché à un objet indépendamment de l'Esprit. Le monde commence k entrevoir qu'il ne communie pas avec le ciel seulement par l'hostie, ou par les vases sacrés. Une pensée d'en-haut qui fortifie votre cœur comme le vin, une parole intérieure qui la nourrit comme le pain, n'est-ce pas Ik aussi une hostie sans tache? L'enthousiasme désintéressé pour la cause de l'univers, n'est-ce pas aussi la nourriture des anges? Pour moi, j'estime que toute la France a communié le jour du serment du Jeu de Paume; et qui m'assurera que tous les continents qui se rapprochent ne comnuinieront pas k la fin, k la même heure, dans un autre serment répété par tous les membres de l'Assemblée du genre humain ?
En entrant dans ce point de vue, il est aisé de montrer l'enchaînement du dix-huitième siècle, et comment la vieille société détruisant elle-même
chaque jour un de ses principes, ne laisse plus à lafin qu'un cadavre à renverser, quand la Révolution arrive. Une seule chose servait de limite à la monarchie de Louis XIV; c'était l'autorité de l'Église qui planait sur le roi. Cette ombre éloignée devient insupportable; le demi-dieu de Versailles ne peut tolérer d'être primé par l'autorité du demi-dieu du Vatican. Le clergé de France, par la Déclaration de 1682, affranchit le monarque de ce reste de dépendance spirituelle. L'État politique est ouvertement délié de l'État religieux ; on brise le nœud gordien, le trône se sépare de l'autel ; il s'estime assez puissant pour ne s'appuyer que sur lui-même.
Tout le monde pense, ce jour-là, à Versailles, que la monarchie absolue , débarrassée du contrôle de Rome, n'a plus rien à redouter; et, au contraire, il se trouve que ce prétemlu affranchissement est la ruine de cette royauté sans limites ; et les libertés de l'Église gallicane, proclamées au profit de Louis XIV, deviennent, dans le fond, le premier acte de la Révolution française. Comment cela? Le voici ; il est étonnant qu'on n'ait pas fait encore cette remarque.
La monarchie absolue de Louis XIV avait pour condition la monarchie absolue du catholicisme ro-
main. Ces deux choses sont insépcirables. Vouloir s'affranchir de Rome, c'était en réalité, pour Louis XIV et ses successeurs, se dépouiller de leur principe et détruire leur fondement Je veux bien, si je suis croyant, me soumettre au pouvoir absolu, à la condition que l'on me montre que ce pouvoir est une suite de ma croyance, que je ne puis discuter le premier sans ébranler la seconde. Cette royauté, enveloppée des mystères du catholicisme, devient elle-même un objet de foi; je suis investi de tous côtés; je plie le genou devant une autorité qui couvre le roi par le prêtre, et le prêtre par le roi.
Mais, si cette monarchie, en restant absolue, ne veut pas même se laisser limiter par son principe, si elle met son génie à se séparer du sanctuaire, à descendre dans la place publique, à ne s'appuyer que sur elle-même, alors son orgueil fait sa perte; car je la surprends dans son isolement et dans sa nudité. Toutes ses draperies ne m'empêchent pas de mesurer le vide qu'elle a elle-même creusé sous ses pas. Pour être maîtresse plus absolue elle a repoussé l'autorité qui la soutenait; il ne lui reste plus qu'à tomber. Conserver la forme absolue de la monarchie d'Espagne, et se délivrer de ce qui en est la sanction, est une chose impossible. En détruisant son lien
ÔI-2 ];i'(;iJSE GALLICÂM.
avec la catholicité romaine, Louis XIV détruisait la racine même de son autorité. Il croyait monter sur le trône de Charlemagne, et, dans le fait, il commençait à descendre les degrés de Louis XVL
Cette séparation du spirituel et du temporel, qui est le fond de l'Église gallicane, renferme en soi un singulier présage. Chaque peuple suit avec confiance l'idéal de sa croyance; l'Espagne s'identifie avec le catholicisme, l'Angleterre avec le protestantisme. Au milieu de cela, la France seule déclare à plusieurs reprises, depuis des siècles, qu'elle sépare sa destinée de la destinée de son Église; elle consent k ne pas la changer; mais elle prend d'avance cette pi-écaution de ne pas lier sa fortune à celle du catholicisme. Elle ne tolère pas d'autre culte; cependant, elle refuse de s'engager à accepter le sien l)Our idéal de sa vie politique.
Quelle étrange réserve! ou plutôt quelle défiance précoce dans ce que l'on nomme les libertés de l'Église gallicane ! Au moment même oi!i sa foi est la plus vive, la France ne donne au catholicisme que la moitié d'elle môme , comme si elle pressentait déjà que cette croyance n'est pas celle où. elle doit s'arrêter. L'Église d'un côté, la France de l'autre. Si la première languit, la
seconde ne lui est pas enchaînée ; on conserve au milieu de soi l'esprit du passé, on se réserve de ne pas l'écouter. Étrange convention, pleine de soupçons, et qui seule explique comment notre pays, sans se donner au protestantisme, a pu échapper k ce que Saint-Simon appelle le chancre rongeur de Rome. Les États du Midi n'ont pas eu un seul moment d'appréhension ; ils se sont embarqués sur le vaisseau du catholicisme pour surnager ou périr avec lui. Ils se sont donnés tout entiers, ingénument, sans se ménager d'issue; aujourd'hui les voilà en effet qui périssent sans savoir par où se ressaisi i-. Si les libertés gallicanes ont permis ainsi de ne pas tout mettre, ciel et terre, croyance, patrie, dans un môme enjeu, voyez d'ailleurs les contradictions où elles ont jeté l'Église ; vous les jugerez par un seul mot. Sur quoi reposent ces libertés ? Elles consistent, en dernier recours, à appeler du pape au futur concile ! Mais cette assemblée, qui doit rétablir tous les droits de l'Esprit, où a-t-elle paru ? qui en a entendu parler. Il y a trois siècles que le christianisme a formé cet appel ; de bonne foi, ne crainton pas que la patience ne se lasse , que le droit ne succombe, et qu'en attendant le Christ ne meure encore une fois de soif sur la croix ?
On répète encore de nos jours, que l'Église gallicane est libre parce qu'elle n'accepte d'autre souverain que le pouvoir des assemblés œcuméniques. Que diriez -VOUS d'un État qui se croirait indépendant parce qu'intérieurement il prendrait en patience sa servitude, en se complaisant dans le fantôme d'une prétendue assemblée constitutionnelle, qui jamais ne se réaliserait, que personne ne songerait à convoquer, qu'on saurait impossible, et que tout le monde craindrait également? Si les siècles se passaient et que ce même peuple continuât de goûter l'esclavage, d'ajourner le réveil, de se proclamer libre, uniquement parce qu'il s'amuserait de ce leurre d'une délibération future, sans rien faire même pour la provoquer, et si sa vie se tarissait ainsi en se trompant complaisamment lui-même, ne serait ce pas là une illusion insupportable, puisqu'elle donnerait à des esclaves l'infaluation des hommes libres? Or, cette condition doublement fictive est celle de l'Édise gallicane; ou plutôt c'est ce mensonge qui l'a amenée à cette profondeur de néant oii vous la voyez aujourd'hui et d'oii rien ne peut la faire sortir.
L'ultramontanisme est encore un système; le gallicanisme n'est plus qu'une chimère; car le monde détrompé, las d'attendre le rêve de cette assemblée
qu'on ajourne à la consommation des temps, a convoqué de lui-même la Constituante, la Législative, la Convention. Est-ce là le futur concile de l'Église gallicane? je le veux bien, qu'elle choisisse. Sinon, que l'on nous dise au moins combien de siècles il faut patienter encore.
Pour en finir, ajoutez que ce rêve, en décapitant la papauté, ne la remplace que par une autre servitude. Lors m.ême que cette illusion du futur synode s'accomplirait pour nos descendants, ce ne serait encore là qu'une autre forme de l'esclavage; puisque dans ces libertés prétendues, il n'y a qu'une chose qu'on oublie, le droit sacré de l'individu, l'autorité désormais inviolable de la conscience privée, le dieu intérieur caché dans chacun de nous.
Convoquez aujourd'hui les évêques et archevêques de toute la terre; que cette assemblée prétende décider en maîtresse absolue du monde intérieur; sa tyrannie me sera aussi iusupportable que celle de l'Évêque de Rome. Qui pourrait aujourd'hui se démettre de sa pensée, de son droit moral, de l'évidence intérieure, devant une réunion du clergé, quelque nombreuse qu'elle fût? Dans la nouvelle constitution de l'esprit, chacun doit se représenter lui-même; il n'y a plus de
députés ni de mandats; nul ne peut céder à un autre le droit de voter à sa place sur les questions éternelles.
Le Catholicisme sait très-bien que le Concile est fini pour toujours, qu'il ne doit plus être rouvert, que s'il fallait mander devant lui les Jean Huss, les Jérôme de Prague, les Luther, les dissidents de nos jours, il risquerait d'amener le monde à sa barre. Il a perdu la majorité sur la terre ; et l'on veut qu'il s'en remette de sa destinée à l'ancien vote par tête de nations! Comment le lui demander? Dictature pour dictature, la plus logique l'emporte par la force des choses. L'orthodoxie catholique doit se confondre de plus en plus avec l'ultramontanisme; c'est là sa pente et sa nécessité ; et le grand avantage que j'y découvre, c'est qu'entre l'Église du moyenâge et l'esprit vivant, il n'y aura bientôt plus de faux intermédiaires. L'extinction de ces libertés gallicanes auxquelles je viens d'ôter le masque rend plus nette la situation du monde. Désormais le passé et l'avenir sont aux prises , sans que personne puisse s'abuser ni sur l'un ni sur l'autre.
Si l'on veut voir de plus haut combien la vieille société française était condamnée, longtemps avant la Révolution française, il suffit de considérer le pre-
mier monument du Saint-Siège au dix-huitième siècle; on s'aperçoit alors que cette vieille société est frappée à la tôte ; la papauté a le vertige.
En effet, son danger lui apparaît pour la première fois. Le jansénisme, poussé sur les voies des réformateurs, tendait comme eux à diminuer l'autorité des prêtres en tout abandonnant à Dieu. Le péril était réel pour l'ancienne Église; malgré les serments d'obéissance, nul ne pouvait dire, en entrant dans ce chemin, où il s'arrêterait. Port-Royal ruiné se relevait dans lésâmes. Cette même humilité de Luther et de Calvin, présage de révolte, reparaissait sous d'autres traits, au milieu de l'Église catholique. On se sentait menacé du fantôme de la réforme jusque dans le sanctuaire. Alors, qu'arriva-t-il? la chose la plus extraordinaire du monde, et à laquelle je ne puis me lasser de songer. C'est que, pour en finir de ces armes spirituelles que les adversaires empruntaient aux Écritures, la papauté imagina d'effacer d'un seul coup et d'une manière solennelle l'esprit et la lettre de l'Évangile. Je m'explique.
Le Saint-Siège, en 1712, publie sa bulle UnUjenitus , monument incroyable dans l'histoire du christianisme. Une vraie stupeur saisit les plus fervents croyants : la France en est déchirée peu-
dant un demi-siècle; et si, pour ma part, je lis et je relis cette bulle, je partage de nouveau la stupeur de ces générations; je ne puis en croire mes yeux.
La papauté , après avoir affirmé pendant dix-huit cents ans, nie tout en un jour, excepté sa puissance ; et cette négation universelle, elle l'afliche au front du dix-huitième siècle naissant. Ces incroyables interdictions parleront d'elles-mêmes.
Anathème à cette maxime : Dieu n'est pas, la religion n'est pas, où nest pas la charité^. D'oii il suit que Dieu et la religion vont l'un et l'autre sans la charité.
Anathème à cette autre : // nija pas de bonne œuvre sans l'amour de Dieu ^; ce qui veut dire, qu'après s'être passé de charité envers les hommes, on peut se passer d'amour envers Dieu. Après cela, que reste-t-il? le pape.
Malédiction sur ces mots ^ : La foi justifie quand elle agit, mais elle n'agit que par la charité. Ceci regarde
* Nec Deus est, npc religio, ubl non est caritas.
* Ut nullum peccdlum est sine amore uostrî, ità nuUum est opus bonum sine amore Dei.
3 Fides jusiificat, quandô operatur; sed ipsa non operatur, nisi per caritatera.
saint Paul; F excommunication tombe sur lui, du plus haut du Vatican.
Damnation et malédiction sur ces paroles * : On se sépare du peuple des élus dont le peuple juif a été la figure, et dont Jésus-Christ est la télé, en ne vivant pas selon l'Evangile ou en ne croyant pas à l'Evangile. D'oi!i il résulte que pour rester avec les élus, il n'est besoin ni de vivre selon l'Évangile, ni d'y croire. Et qu'a dit de plus Voltaire?
Analhème, damnation et malédiction sur ceci : Bien de plus vaste que l'Eglise de Dieu, parce que tous les élus et les justes de tous les siècles la composent. Ce qui veut dire que l'Église, telle que l'entend Rome, n'est pas ce qu'il y a de plus vaste-; cet avis est le nôtre, et ainsi la papauté, se niant elle-même, finit en cet endroit, comme les Césars, par un pompeux suicide.
• Separalur quis a populo electo, cujus figura fuit populus judaicus, et caput est Jésus Chrislus, tàm non vivendo secuudùm Evangelium, quam non credeiido Evangelio.
2 Nihil spaiiosiùs Ecclesià Dei, (juia omnes electi, et jus'i omnium séculorum illam componunt.
L'anatlièmti va encore frajjper, par exemple, cette maxime : Le jour du dimanche doit être sancli(ié par des leciurcs de piété, el surtout des Saintes Ecritures ; il est coupable de vou'o r détourner le chrétien de cette lecture. Homme de bonne foi, qui vois cet anatlièrae, dis-moi ce que tu veux que j'en pense?
Qu'on se figure ainsi les textes les plus éclatants de saint Paul, quelquefois même les paroles de Jésus-Christ, les maximes des saints, des martyrs et des pères, c'est-à-dire, l'Évangile et la tradition, tout cela, pour plus de sûreté, foudroyé, anathéniatisé pêle-mêle, au hasard, comme autant de blasphèmes. Cette dictature devait en arriver là, et s'aveugler de ses foudres. Il était impossible que le pouvoir absolu ne finît pas au spirituel par un jour de vertige. Les égarements sensuels de la papauté, au sortir du moyen-âge, avaient précédé le protestantisme ; il fallait qu'un égarement plus profond, celui de l'esprit, annonçât une réforme plus vaste.
A vrai dire, dans cette bulle L'nigemiua, le pape, pour se débarrasser des hérésies , non-seulement poignarde le christianisme, mais l'idée même de la religion et de Dieu. Et remarquez ainsi l'acharnement de ces anciens pouvoirs à se détruire de leurs mains. La monarchie de Louis XIV, voulant s'exagérer, détruit son principe, il ne reste que le roi; le pape, pour n'avoir pas de rival, efîace l'Évangile, il ne reste que le prêtre; c'est-à-dire que, d'un côté, vous voyez un roi sans peuple, de l'autre, un prêtre sans Évangile, de tous côtés, un État sans idéal, un catholicisme sans christianisme, un monde sans fon-
dément. Vous étonnerez-vous s'il s'éeroule avant môme d'être frappé?
Que l'on ne dise donc plus que les philosophe: ont ébranlé la foi. Cette initiative a été prise pa une autorité établie longtemps avant la leur. Le dix-huitième siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne nous le raconte. Dans ses premières années, ini pape, du haut du balcon du Vatican, au nom de la vieille Église, dans toute la majesté de son autorité infaillible, jette l'Évangile dans l'abîme. Pour ne laisser à ses adversaires d'autre refuge que lui-même, il met le Christ à l'interdit. Voilà la première journée du dix-huitième siècle.
Cette bulle est en soi la marque d'une nouvelle ère ; et ce reste de gloire appartenait bien à l'ancien souverain spirituel , de donner lui-même le premier signal du renversement de l'ancien monde religieux et social. Ni Voltaire, ni Rousseau n'avaient une autorité suffisante pour le précéder. Avant que le monde essayât rien de nouveau, il fallait que le prêtre livrât lui-même son Dieu, qu'il fermât l'ancien livre, et que cet aveu sortît des lèvres mêmes de l'Église , que tout était consouimé.
Or, rien de cela ne manque à ce décret de la papauté, qui est le dernier dont le bruit se soit
fait sentir à toute la terre. Au milieu des fêtes de la Régence, cet écho retentit comme les coups de marteau du prêtre sur les clous de la croix. Signal pour la terre de trembler, et pour le voile antique de se déchirer. En maudissant, interdisant, anathématisant les fondements mystiques de la vieille société française, le pape légitimait d'avance tous les efTorts que le monde allait faire pour en établir d'autres sur la seule raison. Jamais cette logique divine que nous avons suivie depuis le berceau du Christ, n'a mieux paru qu'à ce moment. Le pape renverse l'Église de l'esprit ; la révolution française en arrivant ne trouve plus qu'une Église de pierre.
Il est vrai que ces ruines possèdent encore deux hommes, Bossuet et Fénelon. Par malheur, tous deux passent leur vie à disputer l'un contre l'autre pour savoir où est l'orthodoxie ; l'autorité de l'un renverse celle de l'autre, et leur théologie va à se nier réciproquement, au lieu de se fortifier et de se confirmer, comme il arrivait aux Pères de la première ÉgHse. Bossuet condamne Fénelon qui condamne Saint-Cyran; les saints se jettent l'anathème. On s'accuse mutuellement, comme dans toutes les grandes causes perdues. Jésuitisme contre Jansénisme, Église romaine contre Église gallicane,
la guerre civile est entrée clans l'unité. La vieille Église se lézarde ; et pour que l'ironie céleste s'en mêle, la papauté veut donner un chef digne d'elle à cette Ésilise française du dix-huitiéme siècle. Elle fait tant qu'elle découvre au fond de la société, dans je ne sais quelle orgie de la Régence, l'homme le plus notoirement souillé, le plus universellement déshonoré de cette époque, l'abbé Dubois; et de ce débauché elle fait son cardinal. Sur les épaules de cet apôtre des roués, elle met sa pourpre, symbole du sang des martyrs ; et il faut que le pieux Massillon soleimise cette parodie de l'antiquité chrétienne.
Venez donc, hâtez-vous, saintes colères du ciel! Anges et Archanges, qui guérissez les plaies par le feu, si vous n'êtes pas une illusion du juste, descendez de vos nuages! l'Église elle-même appelle son châtiment. Poussez devant vous, précipitez comme un chariot de guerre la Révolution qui s'approche avec la fin du siècle. Apportez, s'il le faut, le calice des cruelles années ; les saints l'accepteront pour purifier de si indicibles souillures.
A demi séparée de son Église, la France a dû nécessairement chercher bientôt un autre idéal dans les lettres et la philosophie. De cette situation
L'ÉGLISE GÂLLICÂÎNE
est né le caractère tout social delà domiiiatiou littéraire du dix-septième et du dix-huitième siècle. Cette universalité de nos écrivains, que l'on explique ordinairement par des considérations tirées du génie particulier de l'époque de Louis XIV, tient à des causes plus profondes. Il y avait eu de grands poètes modernes avant ceux de la France; aucun d'eux n'avait pu aisément gagner le reste du monde; au contraire, une fable de La Fontaine , une comédie de Molière, Télémaque , de î'énelon, Phèdre, de Racine, Cinna, de Corneille, sont adoptés en même temps à Madrid, à Londres , à Pétersbourg, k Berlin, tomme les œuvres d'autant de compatriotes. Savez-vous k quoi tient ce prodige? il vient de ce que la littérature de France est restée, comme l'État lui-même, indépendante de l'Église de France*, en sorte qu'elle n'est renfermée dans l'idéal d'aucune secte, ni catholique ni protestante. Elle appartient k un idéal plus universel; et voilà pourquoi elle a pu être admise universellement par des peuples de communions différentes. Après les longues guerres de religion, ce fut un jour de fête pour le monde que l'apparition de ces
* Ceci est si vrai que le législateur de cette littérature, Boileau, croyait que le catholicisme est inconciliable avec la poésie.
œuvres du dix-septième siècle qui mettaient tous les peuples en communion dans un esprit plus grand que celui qui les avait divisés. Le protestant d'Allemagne, l'ultramontain d'Espagne, le schismalique grec de Russie , se sentaient réconciliés entre eux par des médiateurs qui dominaient les vieilles querelles. En un mot, la littérature française, quittant l'esprit de secte, cesse d'être catholique pour devenir universelle. Quand Fénelon, sans songer à Rome, écrit Télémaquc, il appartient au monde; quand il écrit en vue de l'Église, il n'est plus que l'orateur d'un parti.
Faut-il donner à ceci une éclatante confirmation? Depuis trois siècles, la littérature orthodoxe par excellence, celle ({ui a été écrite sous l'œil même de l'Église, est la littérature espagnole : l'universalité lui a toujours manqué. Les pièces religieuses • de Calderon, de Lope de Vega, sont jetées dans le moule exclusif du génie catholique. Il est impossible d'y être plus conforme. La poésie, l'inspiration, rien ne manque à ces œuvres; et cependant, qui les connaît en Europe? Tous les efforts qu'on a faits pour les répandre sont restés inutiles. Le sceau de l'orthodoxie leur donne un air étranger au milieu de l'esprit européen; on y sent l'Ame d'uiKî i-randf
secte, non plus l'âme vivante du genre humain. Le catholicisme, transporté ainsi avec toutes • aucunes et ses limites dans la poésie des auto-da-fé, semble aujourd'hui un schisme dans l'art moderne. Le seul fait, que l'Église a elle-même renversé l'Église, change ainsi tout l'aspect du dix huitième siècle. Premièrement, en voyant la société précipitée de plus haut, on comprend l'inexplicable impétuosité de sa chute; en second lieu, paraissent dans leur vrai jour et la victoire aisée des philosophes et l'altitude passive du clergé. Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot, entrent, la tête haute, dans une place livrée d'avance ; ils n'ont pas besoin de combattre; ils marchent sur des cendres. Tout ce qu'ils se donnent la peine de toucher se renverse de soi-même; voilà pourquoi la plus étonnante destruction s'accomplit sans que Ton entende aucun cri de douleur. A voir le peu de pitié des vainqueurs, • vous sentez qu'ils ne tuent que des morts ; les coups mêmes, le plus souvent sont légers, comme si l'on ne frappait que des ombres; à la bulle Unigeniius réi^on{}en[]es Lcitres Persanes. Une ardente joie s'empare de tout ce siècle, en voyant combien son triomphe est facile.
D'autre part, le clergé qui s'est dépouillé de l'É-
vangile ne.sait plus où se retrancher ; il cède sur tous les points, sans défense. A peine quelques points d'érudition obscurément contestés à Voltaire; mais, au reste, plus de souille, plusde larmes, plus d'entrailles. Quand, au milieu des rires, le vinaigre et le fiel sont de tous côtés offerts à l'Église, c'est alors, ce semble, que devraient être poussés de nouveau les trois cris du Golgotha : Moupère, pourquoi m' abandonnez-vous 't Au contraire, pas un accent d'angoisse profonde ne s'échappe alors de la conscience du monde chrétien. Les pierres des cathédrales ne crient pas ; tous les yeux restent secs ; et je ne vois ni femmes éplorées, ni disciples éperdus au pied du Calvaire du dix-huitième siècle. Pourquoi cela? Ne le devinez-vous pas?
C'est que cette prétendue Passion de l'esprit chrétien au dix-huitième siècle n'est plus alors que la Passion d'un simulacre. L'Église a dépouillé la croix de son esprit, et personne ne se passionne plus ni ne gémit sur la terre pour un bois mort. L'ordre du clergé a voulu se substituer, dans les ténèbres, au Dieu de l'Evangile ; et il a cru un moment que le monde serait dupe de ce masque. 11 s'est assis sur un Golgotha d'argent et d'or; il a tendu ses deux bras au plaisir, à l'avarice; et par cette imitation,
après avoir rejeté l'Evangile, il a cru que la terre le prendrait pour le Crucifié.
Mais il n'en a pas été ainsi. La lumière est venue avec le jour, et toute la terre a surpris la fraude; elle dix-huitième siècle, avec ses. railleries, a passé tout entier, peuple et noblesse, écrivains et artisans, au pied de ce masque du Christ ; et il a dit de mille manières, en riant, au prêtre qui voulait se faire passer pour Dieu : « Je te salue, roi des Juifs ! » Et le prêtre a été si interdit, qu'il n'a pas môme trouvé dans son cœur un soupir pour se plaindre que l'usurpation ait été découverte. Il s'est tu. La terre, loin de se fendre, a tressailli d'aise, parce qu'au moment où se jouait cette feinte Passion, l'esprit du Christ vivant était ailleurs ; le masque était ôté , la vérité restait.
Au milieu de ces ruines, l'homme montrait* une radieuse allégresse; il sentait, au fond du cœur, que pour refaire un monde, le Dieu vivant demeurait avec lui.
1 Voyez VUltrawontanisme, sur la philosophie au dix-hiiitièine siècle, p. Î71.
TREIZIÈME LEÇON
La Révolution représentée par le catholicisme comme un enfer.
— Poèmes de Monti. — Difficulté particulière à la France. — Une révolutidu politique et sociale sans une révolution religieuse.
— Tentation vaine de la Constituante de concilier la démocratie et le catholicisme. — Alliance naturelle, l'Église et la Vendée. — Comment le tempérament du catholicisme reparaît sous les formes révolutionnaires. — Le culte de VÉlre-Suprdme ; une bulle delà Convention. — La terreur. — Les armes de l'Église du moyen-âge retournées contre elle. — Infaillibilité que s'attribuela Convention.
— Spiritualisme de la Révolution : Fichte et Saiut-Just. — Un peuple fait son testament. — Réponse de l'Église à la Convention : M. de Maistre.
TREIZIÈME LEÇON