‹ Le christianisme et la Révolution françaiseChapitre 12 sur 15 · L ASSEMBLEE CONSTITUANTE ET LA CONVENTION · texte numérisé non relu

L ASSEMBLEE CONSTITUANTE ET LA CONVENTION

Le jour où le drapeau de la Révolution est arboré à Rome, l'envoyé de France, Basseville, est massacré par le peuple à la porte de l'ambassade. Un grand poëte italien s'empare de cet événement pour consacrer la première impression que l'Europe méridionale et catholique reçoit de la Révolution française. Monli compose, au point de vue de Rome, l'épopée de la Constituante et de la Convention; il imagine que Vâme de Basseville, arrachée de son corps *, est condamnée à flotter à la sur-

* Basvilliana, 1794.

face de la France, dans les limbes de la Révolution, comme dans le vestibule de l'enfer. Un ange de vengeance, qui part du Vatican, l'accompagne ; ces deux esprits, battus par la tempête, se montrent du doigt avec terreur l'horizon de la France. Ils le traversent; de cercles en cercles, ils arrivent à Paris ^, la ciié dolente, la sentine du monde. Sur les nues, ils rencontrent l'âme sanglante de Louis XVI qui monte au ciel, en même temps que les logions d'archanges en descendent et se précipitent sur la ville condamnée.

La Révolution française apparaît ainsi à travers le lac de sang de la Comédie divine ; et, depuis Dante, on n'avait plus entendu en Italie cette langue des spectres. Ce qui manque à la sincérité de cet enfer terrestre est la pensée du christianisme. Au lieu des personnages et des réalités de la foi, ce ne sont qu'abstractions 2. Les Pleurs, les Soucis, la Discorde, la Folie gardent les portes. On se demande comment le poëte, qui veut châtier la

« Le c;trdinal Pacca, dans ses Mémoires (1813), jette un cii tout semblable h la vue de Paris : « A peine vis-je paraître cette ville immense que je sentis en moi une espèce de frisson et d'horreur, etc. »

* Fui primo eiitrar doUa citta dolente

Staimo il Pianto, le Cure e la Follia, etc.

Basvilliana, c. ii.

ET LA CONVENTIOIN. 555

France de son impiété, ne lui oppose qu'une mythologie alexandrine. Il prétend frapper au nom de toute l'humanité chrétienne; et il ne trouve pour cela dans son cœur que les verges du paganisme. Au lieu du Christ juge, je vois le Jupiter d'Homère ; pour venger la foi, rien ne manque à Monti que d'être croyant. Le sentiment vrai qui surnage , qu'aucun système n'a pu fausser, et quiestl'àmede ces poëmes, c'est la Terreur. Quand, au nom de Robespierre, les chevelures ^ des esprits immortels se hérissent et frémissent dans la tempête, l'auteur disparaît ; vous respirez l'épouvante de l'Église. Dans ce poëme du passé, le catholicisme inscrit au seuil de la Révolution française l'inscriplion de l'enfer. Si, après qu'un demi-siècle a été donné au monde pour se remettre de cette terreur, nous refaisons le "voyage de ces esprits déchaînés par Monti, si nous nous élevons comme eux à celte hauteur d'oiî tout s'entrevoit en même temps, si nous voulons non pas apporter une étincelle à Tin-cendie, mais converser avec l'àmemême de cette

1 Un Robespiero !

Tacque ; e al nome crudel su l'auree teste Si sollevâr le cliiome a^rl' immortali Frementi in suon di nembi e di tempeste. La Mascheroniana, c. m.

554 L'ASSEMBLÉE CONSTITUAINTE

Révolution, voici un des premiers principes que j'aperçois, et qui commence déjà pour moi à jeter la lumière dans ce chaos. Seule des nations modernes, la France a fait une révolution politique et sociale avant d'avoir consommé sa révolution religieuse. Suivez un moment cette idée ; vous en verrez sortir, tout ensemble, ce qu'il y a d'original et de monstrueux , de gigantesque et d'implacable dans cette histoire. Une société qui veut d'abord accorder l'Église et l'État, en les réformant l'un et l'autre, puis, qui après y avoir renoncé, les brise l'un par l'autre ; et au milieu de cela, des hommes qui ne sont pas croyants, et qui conservent le tempérament de leur croyance, extrêmes dans le soupçon et l'intolérance politique, comme on l'était autrefois dans l'intolérance religieuse; le christianisme et le catholicisme bannis en apparence, et demeurant au fond de toutes choses, l'un par l'esprit de fraternité et d'égalité, l'autre par le principe d'unité et de centralisation; c'est-à-dire l'essence même de la religion antique se réalisant dans le monde, au moment oii le monde en renverse la forme , telle est l'épopée que Monti n'a pas aperçue.

Une joie profonde m'anime quand je vois tous

les principes que j'ai établis dans le passé, éclater dans les actes les plus spontanés de la Constituante. Il ne faut pas croire qu'elle vienne , tête haute, jeter un défi à l'ancienne Église. Rien n'est moins conforme à la nature de cette assemblée. Elle est elle-même trop croyante pour traiter légèment la foi du passé: de plus, elle ne semble pas pressentir quelle difficulté inextricable viendra de ce côté. Depuis que ces hommes sont réunis, que la parole publique a jailli au milieu d'eux, ils semblent convaincus que l'âme qu'ils apportent dans le monde va retremper en un jour la vieille Église : loin de la craindre, ils pensent s'y appuyer. L'enthousiasme donne à Mirabeau l'accent religieux ; n'est-ce pas lui qui tout d'abord , dans un discours écrit et médité, trace l'avenir de la Révolution par ces paroles sacramentelles qui pèsent autant qu'un monde : « La « France apprendra aux nations que l'Évangile et la (( liberté sont les bases inséparables de la vraie lé- « gislation et le fondement éternel de l'État le plus « parfait du genre humain. »

D'ailleurs, on est si loin d'affecter l'orgueil de la victoire sur le catholicisme, que le protestant Rabaut Saint-Etienne ne veut prendre dans l'assemblée que Vatiitude d'un suppliant. Depuis le serment

du Jeu de Paume et la réunion des ordres dans la séance de l'église Saint-Louis, la philosophie devient avant tout religieuse. Près d'enfanter un monde nouveau, çlle répète à la tribune le verset d'allégresse de Marie qui sent tressaillir le Dieu : « // a e'/ere les humbles et détrôné \es puissants ^.))

On semble persuadé que la réconciliation avec le clergé vase consommer. Au milieu de cette effusion , un seul mot ramène chacun à sa situation réelle. Après un discours du philosophe Garât, l'évêque de Nancy demande, par parenthèse, que la religion catholique, apostolique et romaine soit déclarée la religion de l'État. L'assemblée se réveille en sursaut. Lier la Révolution naissante des entraves du catholicisme, affranchir la France, et lui mettre, au préalable , un bandeau sur les yeux, ces conséquences étaient contenues dans ce peu de mots. Et cependant, il s'en faut qu'ils aient été repoussés avec éclat. Soit imprévoyance , soit crainte de se brouiller sitôt, la Révolution, ce jour-là, n'évite que par un stratagème de se lier les mains. Elle voit le piège , elle feint de ne pas le reconnaître. On n'ose pas encore avouer qu'on est libre. Audacieuse devant la royauté, l'Assemblée Constituante hésite devant le

^ Discours de M. Lameth.

Eï LA CONVENTION. 357

catholicisme; elle est affranchie au fond du cœur; elle n'en fait pas l'aveu. A la fin elle trouve une issue , et cette issue est une défaite. On ne se liera pas au calholicisme par cette raison subtile, qu'en ne le nommant pas, on l'honore davantage. Seule équivoque à laquelle se soit résignée cette assemblée !

Le clergé demande une soumission plus explicite. Alors Mirabeau se lève; il s'approche de la fenêtre de la terrasse des Feuillants, et il montre du doigt le palais d'où est parti le signal de la Saint-Barthélemi. Tout le monde se tait; chacun sent que la France, en ce moment, vient de faire un grand

pas.

Il est certain que les constituants trouvaient devant eux une difficuUé particulière à la France. Tout inclinait de soi-même à la démocratie et à la liberté; nul obstacle ne résistait. La royauté s'efiaçait si vite, que Mirabeau songeait déjà à la défendre ; et voilà qu'au milieu de cette société réparée, continue, de se dresser l'idétal immuable du pouvoir absolu sous la figure de l'Église catholique. Fallait-il laisser cette contradition de la liberté dans les faits et de la servitude dans la loi des lois? Que devenaient alors les vastes projets de régénération

338 L'ASSEMBLÉE CONSTITUAINTE

de tous les peuples par un seul? Il fallait absolument mettre d'accord la religion nationale et la Révolution; et pour cela, entraîner la première dans le mouvement et le progrès de la seconde. La société laïque se sentait un surcroît de vie morale; elle crut pouvoir en prêter à l'Église. La ramener à la liberté perdue, lui rendre les formes de l'élection, la renouveler dans l'âme et l'émotion d'un grand peuple, la retremper dans ses origines, la sauver après avoir été sauvé par elle, n'était-ce pas un bienfait qui devait compenser la perte des biens matériels? De sa grande voix, l'Assemblée appelle à la résurrection la glèbe du bas clergé. On invoque la croix de bois à la place de la croix d'or. Cette nouvelle constitution civile du clergé, qu'était-ce en soi sinon la démocratie transportée dans l'Église? La France de la Révolution offrait ainsi l'alliance au catholicisme, à condition qu'il se laissât pénétrer par un souffle vivant. Il paraissait beau d'associer l'essor de l'Église primitive et l'essor d'une nation rajeunie, la première ère chrétienne et la nouvelle, le principe et le but.

Mais on sait ce qui arriva. Liberté, élection des prêtres rendue au peuple, tout ce christianisme démocratique ne sembla qu'hérésie, La Révolution

ET LA CONYEiSTION. 339

française s'était trompée en croyant qu'elle réchaufferait de sa vie les sépulcres; son alliance est rejetée; pour prix de ses rê\es, l'Assemblée Constituante est anathème.

Il est décidé, à Rome, que le projet d'accorder la Religion et la Révolution est impossible ou impie, que la vieille servitude est la seule orthodoxe. Tandis que la France va de plus en plus en se démocratisant, son Église tend de plus en plus à la forme contraire; en sorte que chaque jour les sépare davantage ; quoi qu'elles fassent l'une et l'autre, la scission a commencé.

Alors on vit à nu l'Église ne faire qu'un môme corps avec la noblesse, voter avec elle, dans le principe de l'inégalité, c'est-à-dire tous les rapports renversés, l'abbé ^laury, l'orateur du clergé, plaidant contre les apôtres pour l'esprit païen de l'aristocratie, et le marquis de Lafayette pour la fraternité de l'Évangile. Dés les premiers pas, le catholicisme refuse le traité d'alliance que lui offre la Révolution; il veut la guerre, il la fait; la paix serait pour lui l'apostasie.

Dés ce commencement, aussi, la différence entre la Révolution d'Angleterre et celle de France éclate tout entière. La première s'appuie sur l'Église nationale ;

presbytériens, indépendants , puritains, niveleurs, tous les partis ont la Réforme pour alliée ; ils se fondent sur une base connue. En France, la Constituante veut de même former un contrat avec la Religion établie ; mais cette religion la repousse aussitôt, non par la malice des individus, mais par l'incompatibilité des principes. Constituants, Girondins, Montagnards, se succèdent: l'inimitié réciproque entre l'ancien pouvoir spirituel et le nouveau ne fait qu'augmenter-

Parmi tant de factions démocratiques je n'en vois pas une qui songe seulement, qu'autrefois il s'est trouvé des prêcheurs catholiques pour afficher, dans la Ligue , des maximes populaires. La grandeur de ce temps fait que les amis comme les ennemis de la Révolution rentrent les uns et les autres dans le vrai. A cette lumière de la passion sincère, il n'y a point de place pour la mésalliance religieuse et politique ; chacun se précipite vers son drapeau, la France vers la liberté, son Église vers le pouvoir absolu. Dans ce duel acharné, c'est l'honneur des uns et des autres, de se combattre à ciel ouvert; le catholicisme ne fait pasle démocrate, l'État ne fait pas le catholique. On se hait, on se déchire, on se frappe de l'épée; on ne se donne pas le

ET LA CONVENTION. 3il

baiser de Judas. Le jésuitisûie disparaît pour un moment de la terre.

Ce qui résultait inévitablement de la nature des choses, était l'alliance de l'Église et de la Vendée. Pourquoi la France s'honore-t-ellede cet héroïsme qui a manqué la faire périr? parce qu'au fond de u cette guerre civile, il y a une éclatante sincérité, que

chacun est sous sa vraie bannière, que c'est là un combat de principes, non de personnes et de hasard. 11 fallait, d'ailleurs, que cette guerre fût vidée en France. La vieille Église et la vieille Royauté devaient se retrouver et se liguer ensemble. La Poliiique sacrée de Bossuet et la politique du droit nouveau devaient s'entrechoquer un jour sur un champ de bataille français, entre des Français, afin que soutenues héroïquement de part et d'autre, et le courage, le sang, le cœur, l'àme étant les mômes des deux côtés. Dieu seul pût décider h la fin, quelle cause était désormais la sienne.

Pour que personne ne puisse s'y méprendre, l'armée de la Vendée s'appelle l'armée catholique et royale. Ainsi, comme cela était inévitable, le catholicisme, bannière en tète, conduit la noblesse àl'assautde la Révolution ; tout le passé, éveillé en sursaut, sonne le tocsin. Cette guerre de Vendée est en soi une

guerre entre deux Religions 5 et la vérité est que la France nouvelle ne peut rien ou presque rien contre l'ancien catholicisme tant qu'elle lui emprunte ses vieilles armes, son intolérance, la puissance de maudire, le bûcher changé en échafaud. Les sillons de la Vendée font germer des héros, comme le blé. Il faut, pour en finir, que cette grande figure de Hoche paraisse, noble comme les rois chevelus, intrépide comme les chevaliers, plus clément que les croisés, plus humain que les prêtres, plus chrétien en soi que le catholicisme du moyen-âge. Voilà le missionnaire qui va clore par la clémence la guerre religieuse ; il montre à la Vendée quelque chose de plus grand que ce qu'elle adorait ; il ne la détruit pas, il la convertit à la France nouvelle.

Si la Constituante a offert la paix, la Législative accepte la guerre. Chez les Girondins, toute espérance est tombée de se ménager le concours de l'Église. Il ne reste plus que le désir de ne pas offenser trop ouver(ement la liberté promise aux cultes. Au bruit des insurrections de la Vendée, l'Assemblée délibère deux mois; elle est irritée, elle menace; il ne reste plus qu'un fil à rompre. Le fond du discours de tous les orateurs girondins est le même ; est-ce donc aux prêtres de nier l'Évangile civil? Ne

ET LAfCONVENTION. 345

reconnaissent-ils plus l'esprit des Écritures transporté dans la loi ? Comment ! d'accord avec le Nouveau Testament, la Déclaration des droits établit l'égalité, la fraternité ; c'est-à-dire la volonté de Dieu s'inscrit sur la terre ; et ce sont eux qui protestent ! On les délivre et ils s'insurgent! La conclusion de ces discours est le décret par lequel les prêtres réfractaires sont contraints de prêter serment à la constitution de l'État. Pour la première fois, le Koi hésite à sanctionner un décret de l'Assemblée ; tant qu'il n'a rien changé à la vieille Église, le retour vers le passé lui semble encore possible. On insiste ; il refuse. Cette question religieuse fait sortir de terre l'insurrection du 20 juin, qui apprend au peuple le chemin de l'intérieur des Tuileries. Après cela, il ne faut plus qu'une journée pareille pour efïiicer la monarchie ! Entre le peuple et le roi, l'Église du pa?sé s'est levée ; elle les sépare pour toujours l'un de l'autre. Depuis que Louis XYI identifie sa cause avec le système de l'ancien clergé, on sent qu'aucune puissance humaine ne peut le sauver. Il s'enferme dans le passé ; sa prison commence. Tant que la famine physique avait seule crié sur le chemin de Versailles, la réconciliation avec le peuple ava t été possible ; les femmes étaient allées

chercher dans son palais le boulanger royal. Mais, dans cette journée du 20 juin, le peuple ne demande plus le pain du corps-, il est affamé d'une idée; il demande, en aveugle, le pain nouveau de l'Esprit; et comme le Roi, ce jour-là, ne peut plus lui donner cet élément de l'avenir, l'inimitié se déclare. La famine de l'âme devient fureur; on prend pour un refus ce qui est une impossibilité. Une autre époque commence ; la Convention succède à la Législative. Une chose étonnante est de voir, par un dernier effort, le Conseil exécutif écrire à Rome pour démontrer au Saint-Siège ^ , l'identité du christianisme et de la Révolution française. Que pouvait penser la papauté en entendant la théologie de la Convention? qu'y avait-il de commun entre deux pouvoirs dont l'un ne reconnaissait l'esprit que là où étaient les formes, et dont l'autre, en brisant toutes les formes, prétendait ainsi retrouver et mettre à nu l'âme même de la chrétienté? S'obstiner à vanter son alliance avec le dieu de l'Évangile, au moment où l'on fermait les portes de l'Église du moyen âge, parut à Rome le renversement de l'esprit humain. Tout ce qu'elle put faire fut d'ad-

1 « Les principes évangéliques qui respirent la plus puredémocratie, régalité la pins parfaite... » Lettre du Conseil exécutif à Home, 1793.

mettre que la Révolution était une seconde descente de Jésus-Christ dans les Enfers; disparu de la terre, il était allé passer les trois jours de ténèbres dans le royaume de la mort. On sentait la terre trembler ; c'était, sans doute , l'effort et le tressaillement du Dieu, pour s'arracher à l'esclavage de la nuit.

De son côté, la Convention tient à garder sa parole. Au milieu de la terreur, elle consacre encore une fois, par un décret, chose illusoire ! la liberté des cultes ; elle essaye de faire surnager le principe, en dépit des cruautés qui la démentent. Elle veut même se faire présider un moment par un évèque, dans son costume ecclésiastique. Un jour, des prêtres, cédant à la peur, viennent en pompe, remettre à sa barre le crucifix. Dégoûtée de cette apostasie, elle condamne le lendemain ces hommes à mort, pour les punir d'avoir eu peur de la mort. En face de ces renégats, dans le moment le plus terrible, l'abbé Grégoire, à la tribune de la Convention, fait ouvertement sa profession de foi catholique; il n'y eut pas de plus grand courage que celuilà, dans une époque qui en montra de toutes les sortes. La Convention laisse tomber sa colère devant ce défi d'un chrétien; Rome conserve sa rancune contre celui qui avait voulu être martyr, l'abbé

Grégoire, épargné par les clubs,qu'il défie, reste anathématisé par l'Église qu'il relève.

Quand, après toutes ces tentatives, il est bien décidé que le divorce est prononcé entre le catholicisme et la Révolution, on découvre avec étonnement que ce peuple, que l'on disait sceptique, nçpeut se passer une heure d'un culte national; déjà il travaille à s'en former un autre. A peine lés églises sont fermées, les esprits se tourmentent; ils cherchent d'autres rites.

Représentez-vous, au soleil levant, sur les ruines de la Rastille, entouré d'un peuple innombrable, le président de la Convention, buvant à la coupe antique de l'égalité, et faisant passer cette coupe aux lèvres des représentants des quatre-vingt-sept départements! Qu'est-ce que cette gigantesque communion, où se mêle, au bruit des canons, échos de Fleurus et de Mayence, le souvenir de Sparte et de Nazareth? Appelez cela égarement, vertige d'enthousiasme; mais ne croyez pas qu'il n'y ait pas eu, un moment, une étincelle de foi dans le frémissement de cette foule, qui, son Église écroulée, croit pouvoir, d'un seul souffle, en rebâtir une autre, et faire éclore, d'un seul battement de son cœur, un verbe, un dieu nouveau !

L'égarement a été de prétendre refaire un autre catholicisme, avec ses images, ses pompes extérieures, ses signes. On a cru que dans un miracle d'enthousiasme, on pourrait inventer, en une heure, cet amas de rites et de cérémonies, que la vieille Église a mis dix-huit cents ans à composer. Le malheur est, qu'au moment où l'on pensait être le plus révolutionnaire, on retombait dans l'ombre de l'Église que l'on venait de répudier. Ces abstractions mises à la place des saints, ces saisons, ces vertus, à la place des fêtes ecclésiastiques, n'était-ce pas une imitation constante du catholicisme? 3îême désir de frapper les sens, môme foi aux images, aux surfaces.

La Convention a repoussé tant qu'elle l'a pu le culte de la Raison, inauguré par la Commune; comprenant tout d'abord que cette mythologie vivante n'était qu'une dégénération de la mythologie muette du moyen âge. Sa pensée , il faut l'avouer, était plus haute ! et pourtant, dans la conception du culte de l'Étre-Suprême, que peut-on voir, sinon une Assemblée qui, croyant faire un pas de Titan vers l'avenir, retombe, au contraire, dans les liens et le moule de la société qu'elle a détruite?

Oi!i est, en effet, le point qui blesse en cette affaire? le voici : l'idée de l'Étre-Snprême et de l'immorta-

iité de l'âme, toute vraie qu'elle est, relève delà conscience de chacun: en se substituant à cette autorité, en décrétant par une loi à sa barre le monde intérieur, la Convention usurpe un pouvoir qu'elle n'a pas; elle remonte à l'époque des Conciles, comme si cette époque n'était pas finie; elle refait une religion d'État. Robespierre n'est plus seulement un dictateur; il devient pape. Le décret est une bulle. Ce qui revient à dire que si les choses continuent ainsi, la figure du catholicisme a changé , mais son esprit demeure. On lira demain au fond de l'âme ; l'État fouillera dans les cœurs. Déjà , pourquoi le parti de Danlon est-il envoyé à l'échafaud, si ce n'est parce qu'on lui reproche de manquer de croyance? Élre épicurien devient un crime d'hérésie.

Un peuple a bien pu , pressé par l'enthousiasme et la terreur, donner son sang, sa vie; mais ici, le Comité de Salut Publicdemande davantage, l'abandon du sentiment intime, du secret entre l'honmie et Dieu, du cielintérieur.Cette portion de l'individu qui échappe ktousles yeux, est, depuis troissiècles, affranchie du pape; la rendra-t-on à Robespierre? Non. Ce roi de la terreur est moralement découronné, le jour où il devient le pontife d'une religion d'État. Sa sanglante auréole pâlit; il a demandé ce que les hommes mu-

dernes ne peuvent livrer. L'échafaud le reçoit à son tour, encore paré du costume de la fête de l'Étre- Suprême; et les plus grandes crises de la Révolution française sont, jusqu'à ce moment, tout ensemble, religieuses et politiques.

Vous entrevoyez ainsi le mystère de la Terreur. 11 y a dans ces années un prodige que l'on ne retrouvera nulle part : d'un côté un idéal suprême de félicité et de justice, un âge d'or écrit sur le seuil ; de l'autre, pour le mettre en pratique, une implacable Némésis. Vous diriez que pour faire entrer ses idées dans le monde , le dix-huitième siècle se sert du bras du seizième siècle. Deux époques coexistent, monstrueusement unies ; la logique sentimentale de Rousseau prend pour instrument la hache de la Saint-Barthélemi.

Nées du protestantisme, la révolution d'Angleterre et celle des États-Unis n'ont rien enfanté de semblable, par la raison que la France a été obligée de partir du catholicisme , c'est-à-dire du fond du moyen âge, pour s'élancer d'un bond clans la vit; nouvelle. Son éducation non interrompue d'intolérance ne s'est pas effacée en un m.oment. A mesure que la Révolution est descendue dans les masses, elle y a trouvé ce génie exclusif qui v uvaiî été dé-

posé sans intervalles depuis des siècles. Le catholicisme les avait retenues dans le moyen âge; avec la violence du moyen âge, elle se sont précipitées pardelà l'avenir. Cette justice terrible qui vient d'en haut a voulu alors que l'intolérance du passé fût expiée par une autre intolérance, les dragonnades des Cévennes par les dragonnades des Marseillais, le bûcher par la guillotine , la Saint-Barthélemi par le 2 septembre. La philosophie qui n'est pas encore dans les mœurs, prend pour se défendre les armes toutes fourbies qu'elle rencontre ; dès le premier émoi, le peuple va chercher dans les arsenaux les piques et les fureurs de la Ligue ^

L'esprit d'examen, de discussion, n'ayant pas été enraciné par une révolution religieuse, il s'ensuit que le moindre dissentiment passe pour un schisme inexpiable. On voit les assemblées s'ériger en conciles; chaque parti s'attribue souverainement l'orthodoxie politique, hors de laquelle il n'y a point de salut. Peu à peu , l'Lgiise politique devient aussi soupçonneuse que l'a été autrefois l'Église religieuse. Où est le pape plus intolérant que Saint-

- « Nous ferons usage et de la tactique européenne et des moyens spontanés de la rébellion catholique. » Discours à la Société des Jacobins. Anacharsis Clootz, 1793.

ET LA COINVENTION. SSl

Just? Ses censeurs, qui, partout présents, doivent lire jusque dans le fond des âmes, ne ressemblentils pas beaucoup à une ombre de l'inquisition? De plus en plus, l'orthodoxie politique se resserre ; la guerre de Voltaire et de Rousseau reparaît dans les clubs ; elle partage Danton et Robespierre. Comme chacun est convaincu que l'infaillibilité est toute d'un côté, l'égarement de l'autre, il ne reste qu'à s'interdire mutuellement dans la même cause; l'anathème est la mort. Pour composer la loi des suspects, Merlin de Douai déclare qu'il n'a besoin que de transcrire l'ordonnance jésuitique des dragonnades; en un mot, dans la France catholique éveillée sans préparation à la liberté , vous Toyez la Révolution conserver d'abord, en partie, le tempérament exclusif de l'Église qu'elle remplace.

Mais, d'autre part, il s'en faut que tout soit mal dans cet héritage, puisqu'enfin il n'est pas dans le catholicisme une seule grande qualité qui ne passe toute vivante dans l'âme de la Révolution. D'où vient chez elle cette tendance à l'universalité, si ce n'est qu'elle veut réaliser ce que l'Église nationale s'était contentée de promettre? D'où vient cet mstinct de prosélytisme qui l'emporte dés le premier moment de la Constituante? n'y a-t-il pas dans

le cri de la Marseillaise uu écho du Dieu le veut des croisades? Si la Convention s'arroge l'autorité spirituelle du Vatican, elle fait de Paris la Rome nouvelle; en sorte qu'en accablant le catholicisme, elle trouve moyen de lui enlever son génie absolu.

Les habitants des îles Sandwich croient que la force d'un ennemi passe dans celui qui le renverse; c'est ainsi que la force du catholicisme, unité, centralisation, entre au cœur de la Révolution française. Pour mieux en triompher, elle le remplace.

En vertu du même principe d'infaillibilité et de toute-puissance, la Convention décrète que telle ville sera prise, qu'une victoire sera gagnée tel jour. Dumouriez, qui ne sent pas de quel principe elle part, s'écrie : La Convention se croit capable de tout, parce qu'elle ne connaît lien. Il ne voit pas que, dans sa grandeur, elle sent un Dieu de colère s'agiter dans son sein. Ce qu'elle veut, il faut qu'elle l'impose à l'univers; elle vit de miracles. Danton commanderait au besoin, comme Josué, au soleil de s'arrêter. Yoilà encore pourquoi le culte de la Raison et celui de la Nature ne représentent pas la Convention; elle s'élève, dans sa foi, également au-dessus de la nature et de la raison qu'elle déconcerte. Elle demande à ses généraux des prodiges. Couvain-

eue qu'elle leur communique la force d'en produire, tout ce que les autres appellent impossibilité, elle l'appelle trahison.

Un camp de quarante mille hommes se révolte ; il va marcher sur Paris. La Convention choisit pour le réduire un de ses membres, Levasseur, qui jamais n'a touché un sabre ; profondément obscur, sans dehors, sans maintien, cet homme se récrie sur son impuissance. Elle s'obstine sur son choix. Il part; avant qu'il ait dit un mot, d'un seul regard il a dompté ces quarante mille furieux qui tombent à ses pieds. Le Iwrs la loi produit sur les masses la même terreur que l'interdit de Grégoire YII au moyen-âge. Rien de semblable ne s'était vu depuis les bulles du onzième siècle.

Mais, si la Révolution française conserve ainsi dans la Terreur le tempérament du catholicisme, d'autre part, elle est incontestablement plus idéaliste qu'il ne l'a été jamais ; car son génie est de supprimer le temps. Elle ne remet rien au lendemain, à l'action desannées; elle ne se donnepasmême les sept jours pour faire un monde. Avec l'impétuosité foudroyante que nous avons reconnue dans l'islamisme, à peine un idéal s'est-il formé dans la tétc colossale de la Convention^ qu'elle prétend le réaliser incontinent.

Je ne m'étonne pas que le métaphysicien le plus spiritualiste de l'Allemagne, Fichte, ait écrit deux volumes pour montrer que le Comité de Salut Public lui a enlevé son système. Si l'idée pure survit, au besoin elle repeuplera la terre ; c'est là le fond de la politique de Saint-Just, et c'est aussi toute la métaphysique de Fichte.

Dans l'antiquité biblique, lorsque l'esprit d'extermination marque d'un signe la porte des condamnés, il se fait un silence de peur ; le souffle et la pensée s'arrêtent. Au contraire, la grandeur de la France est de continuer de penser, de créer, d'inventer sur les marches de l'écliafaud, et même de faire tout cela avec une force que semble redoubler la vue de l'éter- Mité. La mort pèse également sur tout le monde. «Si Brut us ne tue pas les autres, Brutus se tuera, dit Saint-Just. — Vous n'avez encore vu que les roses, » ajoute Danton; et sur cela, un grand peuple fait tout entier son testament. Chacun, comme s'il n'avait plus qu'un jour, se hâte de concentrer sa vie dans un point brillant et indestructible, le député dans un rapport, le volontaire dans une action d'éclat, le général dans une victoire, le chimiste, le naturaliste dans une découverte. André Chénier, Hoche, Geoffroy-Saint-Hiîaire, tous ces hommes, jeunes d'âge,

ET LA CONVENTION. SSt

ont mûri dans la mort; leur première strophe, leur premier jour d'éclat, leur première découverte, ont déjà rempreinte et le poids d'une longue vie

remplie.

Dans la prison du Luxembourp:, on remarquait que Danton, au milieu de son indifférence pour l'échafaud, donnait à ses paroles un relief qui pût les faire durer et passer de bouche en bouche. La même chose arrivait à la France révolutionnaire; condamnée par le reste du monde, elle travaillait à laisser en chaque chose un souvenir immortel ; ou plutôt elle avait, au fond, la certitude de vaincre et de détruire l'aiofuillon de la mort.

Parmi tant de choses extraordinaires, la plus étonnante sans doute est de voir un peuple assiégé, qui après avoir perdu la moitié de son territoire, ne gardant l'autre que par miracle, et ne s'étant laissé de retraite que dans la mort, enfante mille projets pour l'humanité, délibère sur des théories encyclopédiques d'éducation, d'administration, de science, les poids et mesures, le calendrier, comme s'il était retiré dans l'immuable paix. Archimède, au milieu du siège de Syracuse, ne choisissait pas pour méditer le champ de bataille. Bossuet a montré l'histoire de tous lus peuples de

l'antiquité gravitant par degré vers un seul point, et aboutissant, enfin, à la croix du Golgotha. On pourrait tout aussi bien établir que toute l'histoire moderne, d'âge en âge, tend à la consommation de la Révolution française. Elle hérite de ce qui l'a précédée ; l'esprit de tous les peuples est renfermé dans ce panthéon vivant. Rousseau qui en est le législateur y verse l'âme du protestantisme ; en sorte que le germe de chaque révolution précédente y est représenté : la réforme par la souveraineté du peuple, le catholicisme par l'unité, la philosophie par l'abstraction et l'âme qu'elle mêle à tout. Sans qu'il puisse s'en rendre compte, le volontaire qui marche à la frontière sait qu'il est chargé non pas seulement du salut de sa chaumière, ou de sa ville, ou de son peuple, mais du salut du monde. Ce qui reste de vivace dans toutes les croyances et les églises du genre humain se concentre dans sa croyance; il est nu, il a faim, il a soif, mais sa foi le nourrit et l'abreuve.

Le général Serrurier voit sa division mourante de faim ; il vient de recevoir du pain ; il va le distribuer ; mais ce seront deux heures perdues, et elles sont précieuses; il en avertit les troupes. «Partons sur-le-champ sans manger», répond d'une voix la

division, et ils arrivent à temps. Si, vingt-deux ans après, le maréchal Grouchy se fût rappelé que les Français peuvent ainsi se nourrir et se désaltérer sans boire et sans manger \ il ne se fût pas arrêté à Gembloux ; il eût eu une avance de trois heures, et Waterloo était une victoire.

A mesure que cette foi s'allume davantage, la vieille Église nationale la regarde de plus en plus comme la foi de l'Enfer. Les nouveaux croisés, Marceau , Hoche, Desaix, Joubert, passent devant elle et elle ne les reconnaît pas. Cette unité, cette solidarité ne lui disent rien; elle est frappée par une force surhumaine, et l'idée ne lui vient pas qu'elle expie le passé; où elle pourrait se renouveler, elle s'endurcit.

Par la contagion de la violence, le théologien M. de Maistre devient en idée le Robespierre du clergé. Il oppose, en théorie, un terrorisme de l'Édise au terrorisme de la Convention. Son Dieu inexorable, assisté du bourreau'^. Christ d'un

1 « Il était plus de six hourcs; les soldats faisaient leur soupe. Le maréchal Grouchy jugea qu'il serait temps le lendemain de suivre l'ennemi qui se trouva ainsi avoir gagné trois heures sur lui. Cette funeste résolution est la cause principale de la perte de la bataille! de Waterloo. » Napoléon, Campagne de 1815, p. 93-96.

' Les Considéralions sur la France et les Soirées de Saint-Po" tersbcurg-

comité permanent de salut public, est l'idéal de 93, mais d'un 93 éternisé contre la Révolution. Au nom de l'Église , il admet du système de la Montagne, la tcKreur, l'échafaud, dont il fait un auiel, la ierve continueUement imbibée de sang^^ tout, hormis la liberté, l'égalité, la fraternité promise. Dans cette théologie qui met véritablement la mort à l'ordre du jour, il reste au fond l'absolutisme de la Convention, sans l'espérance de l'affranchissement avant le dernier jour du globe, Robespierre sans Rousseau, le moyen sans le but. La haine du catholicisme est alors si grande contre la Révolution, que pour la tuer au berceau on lui emprunte en idée ses propres armes. On lui dispute son enfer, on ne rejette que son ciel.

1 « Le terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. » Soirées de Saint- Pétersbourg.

QUATORZIEME LEÇON

Napoléon dans le plan de l'histoire universelle ; il marque l'alliance de la France et de l'esprit de l'Europe méridionale. — Pourquoi le chef de la démocratie française a-t-il été un étranger? — Influence de la Corse, de l'Italie sur la destinée de Bonaparte. — Son éducation par l'Italie et l'Egypte. — Le Concordat, une fausse trêve. — Qui faisait les miracles sous le Consulat? — Le Génie du christianisme, une hérésie. — Le sacre. Napoléon se livre à l'idéal du catholicisme et du Midi. — Rptoiu- au passé ; Imitation de Charlemagne. — D'où vient la stérilité des institutions de l'Empire? — Comment la démocratie était représentée dans l'Empereur. — Caractère des proclamations. — Lt Sainte-Alliar.ce ; les invasions. — Waterloo.

OriTOBZlt^IE Lie ON'.

jfcancHiiF.

feinnei : tît: s jf TÙm: fie

"}.' "•- :»f Jt Cnisftiainfe- me F:!ai!:ff jmrf«

562 NAPOLÉOiN.

à ses foyers; mais dans cette prudence vous souhaiteriez plus d'audace. Quand la Montagne a fait peur au monde, que la frontière est sauvée, que la fatigue se montre, il semble qu'il soit temps de se reposer, vers la fin de la Convention ; la liberté est acquise ; il ne reste qu'à en jouir chez soi. Les fêtes du Directoire commencent ; mais aussitôt ce peuple entre dans un nouveau travail.

La Révolution avait promis de faire le tour du monde ; elle prend un soldat, elle le met sur le pavois, et court frapper au seuil de tous les peuples. Cette marche de Capitale en Capitale devient la figure de son triomphe à venir à travers les siècles.

Pour entraîner l'univers, il ne suffisait pas déparier du haut d'une tribune, ni de montrer une tête du haut de l'échafaud. L'écho des paroles et la terreur même s'affaiblissaient par l'éloignement; il fcillait faire toucher à l'Europe le monstre de plus près. De là, la nécessité de franchir la frontière, d'aller exciter, réveiller à leurs foyers ceux qui restaient endormis; la terre devait être ébranlée comme la France.

Ici se montre à nu le caractère universel de la Révolution; l'homme qu'elle adopte pour la conduire est étranger. Il sort de l'île à laq-ielle

INÂPOLÉON. 363

J.-J. Rousseau prédisait do si éclatantes destinées. Par ses origines, Napoléon est Toscan ; c'est-à dire que la France se choisit son chef hors d'elle-même, dans le pays de Dante et de Michel-Ange, montrant ainsi clairement que sa cause est, comme elle avait promis de l'être, non pas celle d'une nation, d'une race, mais du globe. Les partis ont reproché à Napoléon d'être un étranger, un Corse; ils n'ont pas senti, dès le commencement, que c'est l'honneur de la France de n'avoir pas borné son cœur à ses foyers. Pour couronner la démocratie, elle appelle à soi l'homme le plus grand qu'elle aperçoive autour d'elle: peu importe, qu'il ait un autre foyer, une autre langue, une autre origine; cette différence uiême fait éclater le principe nouveau. On a commencé par ériger dans la Constitution les droits de V homme; c'est Vlioimnc que l'on cherche en Bonaparte, non pas le Frank ou le Gaulois. Rome a tiré son César de son sein , et son action a été toute romaine ; la France a pris le sien dans un berceau lointain, et son génie devient cosmopolite. Elle élargit son foyer par l'adoption de l'Inconnu; et le grand cœur de la Révolution, tel qu'il s'est annoncé dans la Constituante, apparaît lu tout entier. Il a détruit le droit d'aînesse, il a effocé les jalousies, les inégalités

entre les frères; et pour que personne n'en doute, l'enfant d'Ajaccio, le dernier fils de la famille française, qui hier ne lui appartenait pas, qui ne lui appartient aujourd'hui que par adoption, passera avant tous les aînés des vieilles provinces de France.

Dans le fait, Napoléon a la même famille que Christophe-Colomb ; il est l'homme du genre humain; il détache violemment le monde de l'ancien rivage. Sans savoir clairement où il touchera, croyant mêma à la fin aborder dans le passé, il conduit l'équipage vers un nouveau monde social.

Voyez comment l'alliance de la Révolution et de Napoléon s'accomplit dès le commencement : le secret de tout ce qui a suivi est dans ce berceau. Qu'est-ce que Napoléon dans l'ancien régime? un enfant, un Corse, qui ne voit rien au delà de son île. Passionné pour elle, il lui sacrifierait le reste du monde. Paoli, errant sur la montagne, est son héros. Dès les premiers jours de la Constituante, au contraire, un immense changement s'accomplit dans cet çsprit. La France s'est annoncée, dévoilée à lui par un coup de tonnerre; la Révolution et la France lui apparaissent ensemble; lapreuîière lui révèle la seconde. L'enfant devient homme, le Corse Français, l'insulaire cosmopolite, en un moment; c'est l'éclair

sur le chemin de Damas. Du fond de son île, Napoléon découvre pour la première fois le monde, au bruit que fait la France; cette terre qui lui montre l'univers restera pour lui une terre de révélation, le continent dos continents, ce qu'il appelle le sol sacrée le grand peuple.

D'autre part, quel est le jour où la France entend pour la première fois parler de lui? c'est le 13 vendémiaire. La Convention aux abois va périr avec ce qui reste de vivant et d'audacieux dans les esprits. Bonaparte la sauve;, il fait alliance intime avec elle ; mais en la sauvant, il la détrône ; car elle a montré par sa détresse que la terreur a usé la terreur. Il faut, si l'on ne veut s'arrêter et se contenir déjà, que la Révolution continue sous une autre forme; le temps n'est pas encore arrivé de s'asseoir. Le principe d'autorité qu'a possédé la Convention va devenir l'héritage de celui qui l'a défendu en vendémiaire ; et pour user en une fois ce fond absolu que le catholicisme de quinze siècles a déposé dans tout un peuple, la dictature d'une assemblée sera remplacée aisément par la dictature d'un seul; la liberté s'ajourne encore, l'égalité surgit déjà.

Cependant , l'étoile n'apparaît que dans les campagnes d'Italie. Napoléon avoue qu'il ne l'a

366 NAPOLÉOiN.

vue au ciel qu'après Aréole et Lodi. Comment alors ne se serait-il pas senti prédestiné? quelle que soit la rapidité de sa pensée, elle est déjà comme innée dans ceux qui doivent l'exécuter ; les hommes et les choses devinent son commandement ; en sorte que si le général a été de loin préparé pour de pareils soldats, d'autre part ces soldats ont été faits d'avance pour ce général. Dès la première journée, ils s'entendent sans se parler.

A la bataille de Castiglione , un soldat sort des rangs . « Général, voici ce qu'il faudrait faire. — Tais-toi, malheureux. » C'était précisément l'ordre que le généra voulait donner.

Le lieu où il était envoyé devait lui paraître choisi par une faveur d'en haut; ce n'était pas ces contrées du Nord, oi!i l'armée de Sambre-et-Meuse était contrainte d'hiverner une partie de l'année. Bonaparte apparaît d'abord sous son ciel, au milieu des peuples de sa race. Là, la nature ne l'arrête pas ; il peut frapper hiver et été, sans relâche et seul, la renommée, pendant que l'armée du Rhin immobile dans les glaces s'étonne avec Desaix de ce miracle continu.

Enfin, dans un temps oii la société tout entière se réglait sur l'antiquité romaine, ce fut une fortune

NÂPOLb*:ON. 5fiT

incomparable, d'avoir à combattre dans le voisinage de Rome. 11 semble que les victoires plus sonores arrivaient plus vite à l'immortalité, sur des champs de bataille classiques. Le souvenir des hommes de Plutarque vieillissait, en un jour, de mille années le jeune général; il apparaissait sur le fond de l'antiquité. Les victoires de la république française, sous le ciel de la république romaine, parlaient aux imaginations tout autrement que les autres. Dés le premier jour, Lodi, Aréole, Rivoli, se sont élevés devant les contemporains, sur un piédestal antique de marbre et de granit. J'ai vu, à la tête du pont d'Arcole, dans la solitude des marais, une petite pyramide qui reste debout; sur les faces sont sculptés des haches d'armes, des faisceaux de licteurs, des trophées antiques, des aigles romaines. Qui a passé par là? Est-ce Scipion? est-ce César?

L'expédition d'Egypte n'a pas seulement montré la révolution française à l'Orient; elle a montré à Bonaparte ce qu'il enveloppait encore en lui-môme. Napoléon. Comment un esprit semblable eût-il et''en contact avec le génie oriental, sans lui rien emprunter? Transporté loin du foyer d'une révolution, aux confins de l'Afrique et de l'Asie, il respire quelque chose de ce nouveau génie. Classiques en Italie,

368 INAPOLÉOiS.

ses projets deviennent gigantesques, en Egypte ; peu s'en faut qu'il ne parte pour l'Inde, par le même chemin qu'Alexandre. Il a déjà envoyé des officiers en Perse. Surtoutsou instinct de commandement achève de se déclarer dans cette terre d'obéissance. En se voyant aux sources des vieilles sociétés, il est impossible qu'il ne songe pas aux moyens de conserver les nouvelles ; il lit constamment la Bible et le Coran ; et si Arcole lui a montré le capitaine, le Sinaï lui découvre le législateur. Dans le silence du désert, au berceau des institutions , il songe à refaire l'ordre social. L'Italie avait rendu à la France un général ; l'Orient lui envoie l'auteur du Code civil, du Concordat, un instituteur, un maître. Il revient; avec l'accent de l'Asie, il dit, au 18 brumaire : Croyez en moi ; je suis le Dieu de la guerre !

En Orient, Napoléon avait vu tout un monde établi sur l'accord de la religion et des institutions civiles; sa première pensée, dès le Consulat, est de ramener la paix en réconciliant la Révolution et le Catholicisme. Il y eut cela de frappant dans ce retour, que la politique parut des deux côtés, et que l'entraînement ne se montra nulle part. La France reçoit ce baptême de Sicambre comme une nécessité, la papauté le donne dans la crainte de tout per-

dre. Des deux côtés, la lassitude morale tint lieu do l'espérance. La religion catholique nés' attribuait qu'à demi ces conversions inattendues ; elle en était presque aussi étonnée que sa nouvelle conquête. Lorsqu'il survenait une difficulté sur le Concordat, avec le légat du pape, Napoléon disait : « Cardinal Caprara, avez- « vous conservé le don des miracles? alors faites-en « usage, vous m'obligerez; sinon, laissez-moi faire. » Restauration sans enthousiasme, sans puissance; œuvre de prudence et de raison, que l'Église acceptait sans presque y concourir. La Révolution, s' arrêtant, faisait l'aveu qu'elle n'avait pu entraîner, d'un seul pas, son Église dans le chemin de l'avenir; le catholicisme reconnaissait qu'il n'avait pu détruire la Révolution. Dès-lors, chacun consentait à vivre à côté l'un de l'autre, sans plus chercher à se convertir. Le vivant se liait au mort. On voulait bien appeler cela la paix. Mais c'était une trêve sans persuasion, toute négative, sans triomphe, sans prodiges, sans vie morale, l'alliance de deux muets aux pieds du médiateur. Le Catholicisme et la Révolution venant ainsi à se paralyser complaisamment l' un l'autre, ceci explique le vide prodigieux qui se forme partout où n'est pas le Consul. Pour ne pas troubler cette fausse trêve, la France cesse de penser.

Ce prétendu partage du temporel et du spirituel n'avait, au fond, rien que d'apparent. « Les prêtres, disait Bonaparte, voudraient prendre l'àme et me f

jeter le cadavre; » mais c'est lui, au contraire, qui abandonne aux prêtres l'extérieur, le corps, les cérémonies, les rites; il se réserve, à lui, le feu sacré, le privilège divin de l'enthousiasme, le don de nourrir les âmes, de les aimanter d'un regard, c'est-à-dire ce qui fait les prodiges.

Dans ce partage réglé parle Concordat, d'une part voici des prêtres habiles, prudents, circonspects, les cardinaux Pacca, Caprara, Fesch, l'abbé Bernier, sachant temporiser, s'insinuer; ils reprennent peu à peu la puissance de l'habitude; ils rentrent, sans éclat, diplomatiquement, dans l'Église immuable. D'autre part, je vois un homme qui rappelle les légendes; d'un regard il console les pestiférés; à son approche les blessés, les amputés marchent et vont au-devant de lui ; quiconque touche ses vêtements court avec joie à une mort rapide ; un mot de sa bouche communique un frémissement d'espérance à des multitudes. Dans ce partage, de quel côté est l'empire de l'àme, la puissance morale, spirituelle, le signe de Dieu? qui fait alors les miracles? est-ce l'Église

du Concordat, ou le Consul de Marengo ?

ISÂPOl.l'ON. 571

Un livre illustre dès le premier jour, le Génie du Christianisme, montrait dans la papauté une puissance rajeunie et réparée. M. de Chateaubriand avait tenté de renouveler l'extérieur du culte en empruntant les couleurs vierges des forêts d'Amérique ; surtout il puisait dans les souvenirs et la détresse de l'émigration un sentiment de douleur qui purifiait l'Église. Il noyait dans ses larmes la grande Madeleine pécheresse du dix-huitième siècle; et bien que cet ouvrage contînt l'anathènie de la Révolutiou, du moins il laissait croire que le catholicisme avait appris quelque chose c'ans l'exil. Ce n'était pas la malédiction féodale de M. do Maistre ou de M. de Bonald, imposant le catholicisme comme une corvée aune terre conquise; c'était une supplication gémissante au seuil de la France.

La plainte est entendue; la France ouvre son cœur. Aussitôt, pour que la méprise ne dure pas longtemps, le livre (jui a fait cette merveille est condamné par le pape. Rome était si bien accoutumée à prononcer des paroles éteintes, qu'à tout hasard le génie éloquent lui parut hérétique. On dit que l'Autriche, dans la crainte du bruit, ne permet pas à ses écrivains de la louer avec trop d'enthousiasme ; l'I'^ghse en était arrivée justement à ce poird. Le premier

372 NÂPOLKON.

Consul crut faire sa cour au Saint-Siège en envoyantM. de Chateaubriand à l'ambassade de Rome; il se trompait. L'homme qui avait le secret de la papauté, M. Cacault, l'ambassadeur, écrit sur-le-champ qu'il faut qu'on se ravise; un sceptique, un indifférent seront plus agréables à Rome que l'auteur du Gém'c du Clmsiianisme. La dépêche est précise. Qui l'aurait attendue?

Du Concordat au sacre il n'y a que deux années; mais entre l'une et l'autre commence l'abîme. Lorsqu'on voit le pape, attiré par une force surhumaine, venir dans Paris et consacrer l'oingt de la Révolution, c'est, il semble, la marque la plus haute du triomphe de Napoléon. Le cardinal Pacca, huit ans après, se souvenant de ce jour-là, répète la malédiction de Job : que ce jour soit changé en ténèbres ! Mais, en y bien songeant, il est clair que le triomphe était pour le pape, non pour l'empereur; car dans chacun des symboles de la fête de Notre-Dame on eût pu discerner un présage de défaite. Dans ce Te Deum qui résonne, il y a des voix discordantes qui m'annoncent Sainte-Hélène. Que pouvait fonder d'éternel cette cérémonie sans croyance, ce catholicisme sans hostie, cette convention de diplomates scellée au pied de la Croix sur les lèvres de l'empereur et du pape?

Qu'avait besoin de cette empreinte du passé celui qui avait été sacré par les rites vivants des peuples? Le pape effaçait sur son front, autant qu'il le pouvait, l'auréole de la Révolution ; il la remplaçait par l'auréole des morts.

Nul ne peut jouer impunément avec les symboles. Napoléon croit échapper à tous les présagées, parce que, contrairement aux habitudes du passé, il prend la couronne sur l'autel et la pose lui-même sur son front. Subtilité de conquérant ! il a en réalité, accepté , d'un plus puissant que lui , une couronne invisible , pesante du fardeau de mille années ; et tout grand qu'il est, pour la première fois, il plie sous le faix. Car, cette couronne que le pape lui a octroyée , et qui ne se détachera plus de son front qu'elle ne l'ait écrasé, c'est l'idéal du moyen âge. Quoique ses yeux soient perçants, désormais il verra tout à travers ce voile fictif. Étonnante justice! Il s'est soumis un moment, devant le monde entier, à une puissance morale à laquelle il ne croit pas. Et lui, le maître de l'univers, il va rester, malgré lui, dans ses plus grands projets, le vassal de cette puissance, au moment même où il afTectera de la briser. Il s'est rendu, sans y croire, à la religion du moyen âge, et il va refaire, sansy croire, l'empire du moyen âge.

C'T-i NAPOLEON.

La fascination s'en mêle. Depuis qu'il a été dévoué au passé, pour ne plus être Bonaparte, il travaille à être Charlemagne. Le vieillard de Rome a donné le sacre à la Révolution; et tout retombe aussitôt dans l'ancienne forme. Masséna, Lannes, Augereau, ne sont plus les compagnons d'un consul romain; ils sont les douze Pairs d'un Arthus féodal. Toute cette société qui marchait vers l'avenir au pas de course, s'arréle et se tourne vers le passé. Obsédé de ce faux idéal du catholicisme, Napoléon imagine des conciles impossibles; le plus original des hommes ne crée plus que des institutions surannées; et, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, il finit par punir, de ce qu'il y a d'impossible dans son système, la papauté qui devait en être le soutien. I! ne voulait dans le pape qu'un instrument; il s'indigne de s'être donné un maître; sitôt qu'il s'en aperçoit, il l'emprisonne. Mais c'est lui qui reste captif dans le cercle tracé autour de lui par le catholicismo.

D'une part, Texcommunication, de l'autre la prison de Fontainebleau , voilà par où devait finir la paix fictive, scellée à Notre-Dame. Et bien que ce soit la plus mauvaise page de l'histoire de Napoléon, sans doute il fallait que ce dernier essai d'organi-

sation sociale, sur le principe et dans l'idéal du catholicisme, fût essayé par le plus grand homme et le plus original des temps modernes, afin qu'en voyant ses institutions glacées et mortes en naissant, à ce souffle du passé, tout ce qu'il avait fondé sur l'accord de la papauté tomber ou s'effacer de soi-même, noblesse, royauté, baronnies, hérédité Carlovingienne, son tombeau de Saint-Denis transporté k Sainte-Hélène, et le Code civil repoussé par le pape, subsistant seul au milieu de ces ruines, personne au monde ne fût plus jamais tenté de faire sacrer et oindre l'avenir par la religion du moyen âge.

Malgré ce changement, le peuple se reconnaissait encore dans l'Empereur; la capote grise faisait pardonner la couronne de Charlemagne. Dans cet âge héroïque de la démocratie , ce qu'elle demandait avant tout à son chef, était, non la liberté, mais l'héroïsme. Faire des rois k sa guise était encore un attribut de souverain. N'ayant pu renverser d'un souffle la vieille Europe , on pensait la braver , en donnant k qui l'on voulait, en un moment, la dignité des siècles; puis la France pardonnait k son héros d'être tout chez elle, parce qu'elle espérait devenir

tout chez les autres.

Une autre chose servit à conserver jusqu'au bout à Napoléon le cœur des masses; il ne connut pas la distinction impie de la bourgeoisie et du peuple. Jamais l'idée ne lui vint de partager le pays en riches et en pauvres, de se donner aux uns, de se défier des autres. Appliquant à la société son principe de tactique , il fit de tous les enfants de la France une seule masse , la grande Nation, la grande armée, qui respirait, il est vrai, sous la mitraille, mais qui n'avait qu'un foyer , un drapeau et une àme. Y avait-il un pays légal et un pays illégal, des bourgeois et des prolétaires, à Marengo, à Austerlitz, à léna? Non : il y avait des hommes qui tous ensemble ont conquis , pour eux et pour leurs descendants, le droit de cité.

En dépit de tous les déguisements, le principe de la démocratie éclatait, étincelait à la veille des batailles. Ces jours -là, l'Empereur, quoi qu'il fît, était obligé de se retrancher dans sa vraie force; il la déployait comme un étendard, dans ses proclamations. C'est dans ces paroles de feu qu'est toute l'âme de l'Empire ; et il faut avouer qu'on ne vit jamais rien de semblable , ni la démocratie plus ouvertement triomphante. Qu'est-ce que cet empereur, qui promet son trône à l'enfant

du plus cligne? Qu'est-ce que ce général qui, entrant en campagne, confie au moindre de ses soldats son projet, quelquefois son plan de manœuvres, son idée et son but politique? Au grenadier qui est sur l'Elbe ou l'Oder il annonce qu'il veut frapper là l'Inde, Pondicbéry, le cap de Bonne-Espérance. Une autre fois , dans les neiges d'Eylau, il proclame qu'il faut gagner là pour le monde la liberté des mers. Et c'est, pour cette cause générale, universelle, pour ces secrets d'État, cette haute politique du globe, qu'il prétend passionner les sous-officiers et les masses de l'armée !

Quelle foi dans l'intelligence et dans le cœur de ces hommes ! quelle égaUté, quelle familiarité de génie entre le chef et la foule! Car enfin, ces proclamations contiennent les idées les plus élevées, et comme la philosophie pohtique de l'Empereur. En les livrant aux siens, dans l'abandon d'un jour de péril commun , il faisait de ces hommes autant de confidents de sa pensée et de représentants de la civilisation de l'univers. Le grenadier de la garde qui entendait au bivouac ces immenses paroles, ne pouvait en comprendre exactement la valeur; mais il faisait mieux que cela; il en saisissait l'âme, il sentait avec une force électrique, qu'il était le bras qui

devait remuer un monde, à ses extrémités. Pour montrer qu'il avait tout compris, il disait à son chef, le soir d' Austerlitz : « Sois tranquille ! tu n'auras à combattre que des yeux. »

A mesure que Napoléon semble tout ramener à lui, on s'aperçoit qu'il est moins maître de sa fortune. Lorsqu'il paraît ne plus agir qu'arbitrairement, c'est alors qu'il est l'instrument presque passif d'un plan qui vient d'en haut. Plus il est absolu, moins il est libre. Général d'Italie, consul, il fait exactement ce qu'il a le dessein de faire; empereur tout-puissant, son action va presque toujours au delà de son projet ; il frappe des coups qui ont un retentissement là où il ne l'attendait pas. J'en veux montrer un exem

La guerre d'Espagne est la plus injuste qu'il ait faite ; mais le merveilleux est que le coup qui op- |

prime l'Espagne délivre l'Amérique. L'Europe n'est préoccupée que de la violence faite à Madrid, et il se trouve que tout le Nouveau-Monde applaudit à cette guerre que tout l'ancien condamne. A chaque bataille livrée en Castille, à Burgos, Somosierra, contre l'Espagne, une république indépendante surgit de l'autre côté de l'Océan, au Chili, au Pérou, au Mexique. Une justice supérieure éclate, car il flillait

trois choses : premièrement que l'Espagne fût punie de sa dureté envers 1 Amérique ; secondement que ce châtiment la régénérât ; troisièmement que ses colonies asservies devinssent des États libres. Or, tout cela s'accomplit, par la même main, dans l'entreprise qui est considérée avec raison comme la plus inique de l'Empire.

Voilà pourquoi, aujourd'hui, le nom de Napoléon fait battre le cœur à tous les peuples ; derrière lui on commence à voir la Providence. On reconnaît que le plus puissant des hommes a toujours été entraîné par quelque chose de plus puissant que lui , que la paix n'a jamais été entre ses mains, qu'un Dieu le poussait sans relâche, que presque tout l'univers est son complice. Si le général d'Italie se fût arrêté à Marengo, il eût représenté dans l'avenir la démocratie française; mais aux yeux des étrangers, celui qui est allé au Caire, à Vienne, à Madrid, à Berlin, à Varsovie, à Moscou, est le précurseur de la démocratie universelle ; nous aimons le consul, ils saluent l'empereur.

Il arriva le moment où le monde devait montrer qu'il n'avait plus besoin du débordement de la France ; mais il fallut encore attendre qu'elle fût entrée dans la ville sainte, Moscou. Alors toute l'Eu-

rope continentale a été visitée. Chaque race, chaque peuple a reçu son ferment d'avenir. Le signal de la retraite est donné de haut ; la neige de Russie couvre la grande armée, et quelques hommes rapportent le drapeau en ceinture. Personne n'attaque plus la Révolution par le manifeste féodal de Brunswick; on la combat par l'esprit même qu'elle a créé. Les rois ont appris à la fin le mot sacré de la Constituante, la liberté et l'Évangile; ils le retournent contre le pays qui l'a prononcé le premier. Deux Français, dans la campagne de Saxe, Bernadotte et Moreau, tuent la France, en portant chez les autres le secret de la grande tactique ; en sorte que de tous côtés notre pays est assiégé par la force même qu'il a répandue dans l'univers; et ce qu'on n'a pas encore vu, la défaite d'un peuple n'est consommée par tous les autres qu'à la condition qu'ils adoptent son principe et sa foi.

Ainsi commence à s'expliquer la dictature de Napoléon. Comme tous les grands inventeurs, la France devait donner la Révolution au monde et payer son bienfait par un jour de mort. Prométhée donne à la terre le feu du ciel, il est lié au rocher; Christophe Colomb montre à la vieille Europe un nouvel univers, il est ramené les fers aux pieds du milieu de sa

conquête. Si ce jour d'angoisses fût arrivé pour la France sous le Directoire, l'invasion se fût consommée au nom du passé par ce Souwarow qui s'armait du knout. Mais quinze années d'un soleil éclatant sont encore données pour mûrir le grain semé dans la tempête. Alors, peuples , rois , tous ceux qui se lèvent contre la Révolution, déclarent être convertis par elle. Fiction ou vérité, l'empereur Alexandre a sur les lèvres les mots de Mirabeau.

Qu'est-ce que la Sainte-Alliance, si ce n'est la déclaration des droits de l'homme empruntée pour un jour, et le drapeau de la Constituante déployé par les rois? Peu importe qu'ils aient voulu jouer le monde par ce déguisement ! La robe sanglante de l'esprit qu'ils ont revêtue un moment, s'est attachée à leurs os; elle les brûlera tôt ou tard, eussent-ils tous ensemble la force physique de l'Hercule païen.

Fascinée par cette ombre, cet écho, ce fantôme de son esprit, qui se .'Iresse de tous côtés, depuis la Crimée jusqu'au Rhin, la France est aveuglée ; puis aussi le sang lui manque dans les veines. On lui crie liberté au dedans, au dehors ! Le monde lui a pris son mot d'ordre; en le répétant à haute voix, chaque peuple passe ses frontières. Elle tombe, et sa pensée triomphe.

Assez de sophismesont été entassés sur l'invasion, tantôt pour s'en distraire, tantôt pour s'en glorifier, toujours pour s'abuser. Il n'est pas bien que les peuples se consolent trop tôt. On a cherché mille détours pour ne pas voir la plaie ; acceptons la douleur, si nous voulons en guérir. Dans ce moment de détresse, oij était l'âme, le sanctuaire du territoire sacré? Était-ce avec l'Église du concordat? elle allumait la Vendée. Avec le pape? il était dans la ligue des schismatiques. Avec les systèmes des doctrinaires naissants? M'"° de Siaël allait jusqu'à dire qu'il fallait se consoler de l'invasion, par l'avantage d'étudier les mœurs anglaises et la littérature allemande. La vraie vie, la philosophie réelle était réfugiée au cœur de ces hommes d'instinct qui, avec Carnot, tenaient encore le drapeau, ne voyant plus, à cette heure, que le héros dans l'Empereur. L'àme de Jeanne d'Arc n'était pas sous les fleurs de lis ; elle était en Champagne, sous le drapeau tricolore. Qui n'a pas vu ces hommes rentrer, à la fin, un à un dans leurs chaumières, muets, stupéfaits, ne sait pas jusqu'oia peuvent atteindre la dignité et la profondeur de la douleur chez un peuple chrétien. Ils ne demandaient pas, comme M"^ de Staël, à se consoler par des livres; ils se nourri'isaient d'un unique souvenir, et cherchaient toujours l'étoile!

Dans ce silence obstiné, dans ces regards qui creusaient un mystère, dans un soupir qui sortait de ces poitrines d'airain, il y avait plus de l'âme et de l'image du Christ, que dans tous les Te Deum que l'Église depuis trente ans a entonnés sur sa victoire.

Waterloo! il faut regarder en face cette autre blessure; on nous disait que cette journée n'était rien qu'une bataille entre des idées, et qu'en y mieux pensant, elle pourrait nous paraître une fête. De quoi servent lessophismes qu'à énerver les cœurs? Ne jouons pas avec de pareils mots. Si nous avons été frappés, sentons au moins le coup. J'ai parcouru ce champ de colère; je crois en connaître les moindres débouchés ; dans la nuit, j'ai écouté vers la Belle-Alliance, les voix des morts. Ce ne sont p^as des abstractions qui crient, mais des hommes qui veulent être ensevelis dans une mémoire glorieuse.

Je n'ai rien vu, sur leGolgothade Mont-saint- Jean, qu'un immense calice tout plein des larmes et du sang d'un grand peuple; buvons-y à loisir, sans détourner les yeux, jusqu'à la lie. Caril est bien évident, ce jour-là, que nous avons reçu le coup d'en haut. Ces trois armées qui se succèdent, quand l'une est lasse, de Wellington, de Bulow, de Blilcher, et ce dernier qui débouche de la forêt, en un clin d'oeil,

sans être aperçu, tout cela marque une stratégie que l'homme n'a pas faite. Pourquoi avons-nous été frappés là pour la seconde fois? Où était le nouveau crime ? Pourquoi la Vestale a-t-elle été enterrée vivante? Apparemment pour avoir laissé s'amortir le feu d'en haut. Si là est le mal , là est le remède; il faut rallumer la lampe. Eh! qui sait si cette mort, où nous nous agitons depuis trente ans, ne nous est pas donnée pour nous renouveler? Déjà la France, en 1830, s'est relevée d'un genou dans le sépulcre. En croissant au dedans, nous finirons , par briser, de la tête et du cœur, la lourde pierre que l'univers a amassée sur nous.

Un grand signe, est de voir qu'avec Napoléon lié à Sainte-Hélène, la Révolution devient elle-même prisonnière de guerre sous la Restauration. Les insignes de l'esprit nouveau sont effacés ; le peuple est captif commxC son chef. Mais dans cette mort vivante de Sainte-Hélène, l'âme de Napoléon grandit ; il voit des choses qu'il n'apercevait pas dans sa toute-puissance; surtout, il fait l'aveu magnanime de ses fautes. Sans cette incurable douleur, le monde ne l'eût connu qu'à moitié ; il boit goutte à goutte le calice de Waterloo; et quand il l'a épuisé, il se réveille dans la paix de l'immortalité, réconcilié avec tous les

peuples qui l'ontmaudit. N'est-ce paslàune dernière phase dans laquelle doit entrer la démocratie qu'il a représentée? Après avoir eu sa geôle de Sainte-Hélène; ne (iiut-il pas qu'elle ait aussi sa délivrance, non dans le marbre et le bronze, mais dans la conscience d'un nouvel ordre social?

Dans le fond, la Constituante, la Convention, Napoléon, marquent les différentes époques d'un même principe. Ne croyons pas que tout soit perdu , quand une de ces époques finit ; c'est le moment d'entrer dans une autre. L'idéal de l'avenir, qui se développera par les siècles, doit renfermer et concilier tout ensemble l'essor moral de la Constituante sans ses illusions, l'énergie de la Convention sans la cruauté, la splendeur de Napoléon sans le despotisme. Voilà les racines du nouvel arbre social. N'ensevelissons donc pas notre pensée dans un seul de ces moments ; les choses qui les remplissent ne sont si grandes que parce qu'elles ne peuvent plus être refaites par personne ; et leur puissance même nous avertit qu'il est temps d'en imaginer d'autres.

QUINZIEME LEÇON

Poiirciiioi le catholicisme n'est plus l'àme de la France.— Résultats de la Révolution de 1830. — Une grande secte. — Nouvelles théories sociales comparées h celle de Campanella. — Avenir de la démocratie. — De l'éducation du peuple. — Conscience du divin dans l'homme; source de la législation nouvelle. — L'État remplace-t-il l'Église? — Un sanctuaire au-dessus de l'État. — La Réforme de la Réforme. — Que la Révolution a ramené la foi à l'impossible. — Cause d'un divorce d'esprit entre les hommes et les femmes, — Comment juger si une théorie est dans le plan <le la Révolution française. — Conclusion.

QUINZIÈME LEÇON

Après Waterloo, Byroii chante les funérailles de la France. On retranche du passé les trente années où elle a vécu le plus, comme on enlève à un cadavre, dans l'autopsie, le cœur et les entrailles. Son drapeau, ses couleurs, ses armes, sont enterrés; personne ne peut dire ce qu'ils deviennent. Sa fortune est octroyée comme un butin. Le drapeau blanc sert de linceul. Pour peser sur le cadavre et en répondre au monde, on fait asseoir, aux pieds et h la tête, la vieilleRoyauté etlavieilleÉglise; après celal'ancienne

Europe prête encore une fois l'oreille. N'entendant aucun souffle de vie, elle s'éloigne; ses soldats repassent un à un la frontière, sans détourner la tête. Dans cette heure d'agonie, d'oii viendra le secours? qui réchauffera le grand blessé ? Si le catholicisme est encore, à un titre quelconque, la religion nationale de la France, l'instant est venu de le montrer; il fera cause commune avec elle dans cette détresse ; il sera le premier à lui communiquer le nouveau souffle de vie. Mais le contraire arrive : à chaque effort que fait ce pays pour se ranimer, la vieille Église le repousse ; elle le scelle, par le droit divin, à une dynastie morte. Jamais on ne vit une lutte semblable : d'un côté, une société défaillante qui tente de surnager, de l'autre, son Église qui travaille à la replonger dans le gouffre. Il y a eu des moments où ces grands efforts pour revivre ont excité môme la pitié de l'Europe; le clergé est demeuré impassible; il est resté jusqu'au bout l'allié, l'ombre inséparable de l'étranger. Dans les chaumières, un lambeau de drapeau, un vieil uniforme, une cocarde cachée, étaient les reliques qui relevaient les cœurs; mais le prêtre n'a pas trouvé, dans toute sa liturgie, un accent pour s'associer à cette douleur, à cette passion d'un peuple. Il n'a su que l'empirer; s'il

avait pu l'éterniser, il l'aurait fait. L'Église ne priant plus pour cette grande nation défunte, il a fallu qu'un homme, qui unit le sourire aux larmes, fit l'office du curé de campagne. Déranger a ramené, sous chaque toit, l'espérance avec le chant du Dieu des bonnes gens !

Avez-vousjamais ouïdire que l'Église de France ait pris le deuil, qu'elle ait répété jour et nuit laliturgie des agonisants, lorsque l'emiemi a fait invasion sur ce territoire sacré? Quelqu'un a-l-il entendu le glas de ses cloches, lorsque les cavaliers hérétiques de Crimée et de Prusse sont venus bivouaquer au seuil de Notre-Dame? Qui sait, pourtant, ce qu'un gémissement aussi solennel d'une Église réellement nationale eût pu produire, quelle commotion en eussent ressentie cette terre envahie et ce qui restait de ce peuple guerrier ! Ah ! si elle eût seulement tenté ce miracle , pour ma part je lui eusse tout pardonné. Mais non ! Elle a vu, les yeux secs, le pays agoniser; elle a vu les schismastiques de Russie et d'Angleterre se répandre, comme une mer, sur les villes et les hameaux de sa fille aînée; et, dans ces jours où le calcul s'efface, où l'instinct seul paraît, non-seulement elle ne s'est pas frappé la poitrine, mais elle s'est réjouie. Plus tard, au contraire, lorsque trois

jours de réparation ont brillé pour la France, s'estelle la première ornée de fleurs pour la fête? Non, elle s'est attristée comme d'une défaite.

Qu'est-ce donc que ce prodige d'une Église qui se dit nationale et qui toujours seglorifîede ce qui nous désespère, et se désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s'élève ; si nous nous élevons, elle périt. Après qu'en ces moments suprêmes, le salut d'un peuple s'est accompli en dépit d'elle, suffira-til, aujourd'hui ou demain, d'un livre, d'un sermon, d'un mandement d'évêque, pour renouer, avec le pays, l'ancienne alliance? Non! les pénitences et l'éloquence de saint Bernard échoueraient, si on pouvait les retrouver; car quelque chose de plus éloquent que toutes les paroles du monde a éclaté dans ces jours solennels, où la vie et la mort étaient en jeu.

A la clarté funèbre des invasions, on a pu voir de quel côté étaient l'espoir, la vie, la rédemption. Le prêtre a passé devant ce peuple frappé par le glaive de tous les peuples ; il a laissé se noyer dans son sang le grand samaritain, et il s'est mis du côté des assaillants. Avec M. de Bonald et tous les autres, il a prouvé doctement, sèchement, que le blessé avait tort de se plaindre: avec M. de Maislre, il disait qu'il faudrait peut-être le sang et la mort de plus de qaa-

tre millions de Français, pour étaiicher la soif de son Dieu implacable! Et, après cela, on pense, on feint d'imaginer que cette terre de France peut oublier ce qui s'est passé dans les heures d'angoisses, où elle avait tout perdu, jusqu'au sentiment d'ellemême! Jamais. Si les hommes perdaient la mémoire, les choses la garderaient à leur place !

Cessez donc de répéter que la Révolution de 1830 a découronné violemment le Cathohcisme en lui ôtant l'auréole de la religion d'État. Cette destitution est, en effet, le résultat capital de la Révolution ; mais ce n'est pas elle qui l'a provoqué. Tout au plus elle a déclaré une chose accomplie. Le Catholicisme lui-môme, en se séparant des douleurs de la France, a commencé par établir dans tout l'univers qu'il n'est plus le foyer moral, la conscience, la Religion nationale de notre pays, c'est-à-dire qu'il n'en a plus le cœur ni les entrailles. Par où l'on voit que la légitimité de cette Révolution est d'avoir écrit, dans la loi, une chose qui était dans les faits, et que ses adversaires eux-mêmes y avaient mise: Toute l'âme des journées de 1830 est là; et c'est pourquoi aussi ce qu'elles ont fait est irrévocable. Les siècles des siècles passeront. Le Catholicisme, avec ce qui en est la conséquence rigide, le droit divin inféodé à une

dynastie, se repliera de mille manières. Il s'offrira à tous les partis. Il essaiera, ce qu'il y a de moins probable et d'impossible, de se renouveler dans l'esprit même qui le renverse; ou encore il continuera de subsister, sans s'accroître, immuable témoin d'un passé qui s'éloigne chaque jour. Malgré toutes ses fautes, soit qu'il tente de se réparer, soit qu'il se contente d'être le Brahmanisme ou le Bouddhisme de l'Occident, les esprits lassés s'abriteront dans cette ruine. Il restera une grande secte ; mais quelles que soient les chances de la destinée, jamais il ne sera plus l'âme ni la religion de la France. Pourquoi cela? parce qu'il l'a voulu ainsi.

On a vu de quelles sources éloignées part la Révolution française; elle ne tombe pas seulement des mains du dix-huitième siècle; elle descend des hauteurs de tout le passé. Aussi, depuis un demisiècle, malgré les apparences, ne s'est-elle pasarrêtée une l'.eure. Lorsqu'elle trouve un obstacle, elle creuse la terre, et va surgir un peu plus loin. Sous la Restauration, les écrivains, les philosophes doctrinaires disaient que le péril était passé, qu'avec un peu de prudence, on s'assurerait que la démocratie a vidé sa coupe. iMais, avec l'instinct de sa propre conservation, la royauté absolue entendait bouillonner et

trembler le sol sous ses pas. Rien ne pouvait la rassurer; le sentiment de son danger lui en apprenait plus sur cela que toute la science des publicistes. Eu effet, après 1830, tout le monde a vu sortir de terre le fleuve enseveli; seulement il était bien changé. De l'altîme où il avait été contenu, il apportait une question que personne ne connaissait, la guerre des classes, l'inimitié de la bourgeoisie et du peuple.

Dans le vrai, l'esprit de la Révolution française est de s'identifier avec le principe du Christianisme. Au milieu du vertige des passions, cotte idée reparaît depuis Mirabeau jusqu'à Danton; elle devient l'héritage de chaque parti; c'est l'arc d'alliance qui brille dans la pluie de sang.

Après dix-huit siècles, l'homme commence enfin à déclarer que Dieu est descendu dans l'homme; et cette conscience réfléchie de la présence de l'Esprit divin crée un nouveau Code des droits et des devoirs. La Révoluliun, dès l'origine, promet d'être religieuse et universelle; d"oii cette première conséquence, que son esprit repousse tout ce qui peut diminuer la dignité intérieure du aenre humain.

Gardez- vous donc d'abaisser le niveau moral, croyant par la rendre plus aisé Tavéneraent de la démocratie; vous feriez précisément l'opposé de ce que

VOUS voulez faire. J'ai bien peur, je l'avoue, de ces facilités de mœurs, que l'on érige en théories sublimes. Vous voulez surmonter la bourgeoisie; ne commencez pas par lui emprunter ses vices. Tout serait perdu si, par je ne sais quelle fascination, la misère morale des riches devenait l'objet de la convoitise des pauvres.

Car, ne pensez pas, qu'à aucun prix, Thomme, le orenre humain, consente à déchoir du beau moral qu'il a une fois entrevu. Il ne suffirait pas, que du fond de l'abîme, un grand peuple criât : J'ai faim et soif. Dieu lui jetterait la pâture du corps, mais il lui retirerait la magistrature du monde. L'avènement de la démocratie ne peut être qu'un nouveau progrès de l'esprit, de la civilisation, de l'ordre universel. Ou elle sera tout cela, ou elle ne sera jamais rien; ce qu'il est impie de supposer.

Que faut-il pour hâter l'avenir? Qu'une contradiction manifeste éclate entre la dignité intérieure d'un peuple et sa condition réelle, que cette opposition aille toujours en s' accroissant, jusqu'à ce que par la force des choses, elle ne puisse plus subsister ; de telle sorte que l'esprit émancipe forcément le corps ; car c'est ainsi que se sont accomplies toutes les émancipations durables que le monde connaît.

Il ne s'agit pas ici d'une instruction scientifique, d'un appareil de théorèmes, d'une bibliothèque à étaler devant des gens qui ont à peine le temps de vivre. Non. Je ne demande qu'une étincelle, mais puisée au foyer le plus pur de la vie morale. Ce peuple est accoutumé à comprendre aisément les mots tombés de haut. L'Assemblée constituante , la Convention , Napoléon , lui ont donné en courant cette éducation de roi ; il la faut achever.

Vous voulez l'émanciper de la glèbe ; relevez donc sans relâche son esprit à la hauteur du nouveau ciel moral. Que sont ces théories par lesquelles chacun sera dispensé tôt ou tard de toutes les vertus? L'homme fera tout ce qui lui plaira, dites-vous, et jamais rien qui lui coûte. Eh ! ne voyez- vous pas que vous détruisez jusqu'au dernier ressort del'àme? Pour moi, j'aimerais mieux cent fois cette devise : Fais toujours ce que tu as peur de faire. Car je sais que dans cet assaut intérieur, dans ce travail héroïque, l'âme s'accroît, elle prend sa force, son point d'appui, elle crée, elle soulève un monde; et l'homme enfante le surhumain.

Si la souveraineté du peuple n'est pas le plus trompeur des mots, c'est une âme royale qu'il faut

élever dans ce berceau, non pas seulement un artisan dans l'atelier, un laboureur sur le sillon. Je ne veux pas seulement que la démocratie ait son pain quotidien; avec l'esprit de mon siècle , je veux encore qu'elle règne; et voilà pourquoi je demande d'elle des vertus souveraines.

Pendant trois jours de juillet, elle a marché sur les nues. Le souvenir de sa clémence dans le combat, la foi du volontaire de 92, l'héroïsme chevaleresque d'un Latour d'Auvergne, l'inébranlable constance d'un Carnot, le christianisme Spartiate de M"'* Roland, l'élan du serment du jeu de paume, l'âme d'airain de la Garde dans les jours de détresse, voilà la couronne idéale qui doit flotter sur son front; c'est le diadème que Dieu a préparé pour le sacre de la démocratie moderne. Entre tant de partis ou de classes qui se divisent, vous demandez lequel aura la victoire. Je réponds que celui-là auralapuissance, l'autorité, la légitimité qui, restant !e plus fidèle à ce beau moral, s'en approchera davantasfe.

On dira que je suis trop exigeant, que j'élève jusqu'au ciel l'idéal de la démocratie; cela est vrai; mais songez qu'il faut le placer haut, puisqu'il doit être vu, comme un phare, du Globe entier.

Remarquez ici une chose étrange ! Ladeslinée de la France veut qu'elle renferme tout ensemble la Révolution la plus nouvelle et l'Église la plus ancienne ; et le prodige est que l'avenir naît de cette contradiction même. Louis XVI tranche la difficulté par le veio, le Comité de salut public par le culte de l'Être suprême, Napoléon parle sacre, Charles X par les ordonnances; tous ces gouvernements ont été entraînés par cette question; elle n'est pas encore résolue. Comment ne pas voir que le Catholicisme accomplit chez nous, depuis un demi-siècle, une mission extraordinaire ? Sitôt que la France veut se reposer, cet esprit du passé se réveille ; il se lève, il la provoque, il la harcelle, jusqu'à ce que, pour lui échapper, elle se jette dans l'inconnu.

Au reste, n'allons pas retomber dans une autre idolâtrie. Toute grande qu'est la Révolution, je ne demande pas que vous en fiissiez une idole. Si elle avait été identique avec l'idéal religieux, si elle l'avait absorbé tout entier, il ne resterait qu'à la recommencer éternellement. De l'or pur qui était au fond de ces temps de douleur et de gloire, je ne prétends pas que vous vous formiez un veau d'or.

Véritablement il serait trop commode de croire que nous sommes les plus pieux , les plus religieux

des hommes, parce que nous exigeons que le christianisme se réalise à notre profit ; et l'erreur serait étrange de croire que pour devenir l'apôlre de l'esprit nouveau, il suffit de diviniser notre intérêt. Ne nous rendons pas la tâche trop aisée, car nous ne la remplirions pas même. Croirai-je ce philosophe allemand qui m'enseigne, qu'après tout, le vrai baptême est un bain pour la santé du corps, que la vraie communion est un repas splendide ? Flétrir l'âme, est-ce là m' affranchir ? Nous parlons presque uniquement de réaliser l'Évangile social pour en jouir. Quelqu'un espère-t-il arriver à l'âge d'or de la fraternité universelle sans passer par le dévouement, par le sacrifice, par le travail intérieur, et par la mort peut être? Si cela est, il se trompe; et le comble de la misère serait, en perdant le trésor de l'âme, de perdre jusqu'à l'espoir de thésauriser pour le corps.

A quelque moment que je considère l'histoire de cette Révolution, il n'en est aucun dont je voulusse éterniser l'esprit, parce qu'il n'en est pas qui contienne et réalise en soi l'idéal de vérité dont j'ai besoin. Elle a tendu, d'un effort sublime, à embrasser le divin; elle s'en est approchée en des instants suprêmes ; mais enfin, elle n'est pas la .lustice, TÉvan-

gile éternel, la Religion absolue. Je ne me rengagerai donc aveuglément dans aucun de ses partis; je ne rentrerai pas dans le moule du passé; je ne me condamnerai pas à marcher, les yeux baissés, sur les vestiges d'aucune des factions qui ont eu, un moment, la conscience du salut de la France. Hommes nouveaux, faisons-nous un monde nouveau. Parce que j'ai parcouru les champs de bataille de Napoléon, croirai-je que l'Empire peut renaître? prendraije pour idole la Constituante, dont le pur enthousiasme me séduit? adorerai-je, en aveugle, comme un Juif au pied du Sinaï tonnant, la montagne de la Terreur? me ferai-je un culte d'épouvante? Un des conventionnels, amis de saint Just, souvent en mission avec lui, un des hommes qui ont le plus abusé des moyens de la Terreur, me disait, il y a peu d'années : Les hommes de nos jours qui parlent de î'échafaud, ne le connaissent pas : c'est un ressort usé. Puisque la mort est usée, de l'avis même de ceux qui la donnent , qu' est-don c qui ne l'est pas? La vie de l'âme, la conscience insatiable de vérité et de justice, l'esprit de création qui descend perpétuellement en vous, pour vous renouveler : voilà le ressort qui ne se brisera jamais. Celui qui le tient dans sa main, le retrempe inces-

sammeiit aux sources où il a puisé l'univers.

De tout ce que j'ai établi, il résulte que l'idéal de la Révolution est, à beaucoup d'égards, plus prés du Christianisme que ne l'est aujourd'hui l'Église. Dirons-nous pour cela que l'État est la Religion même? Nous ferons-nous un fétiche des lois politiques et civiles? ce serait où nous péririons à bon droit. Prendrons-nous le Code civil pour la parole sainte, les Chambres constitutionnelles pour nos conciles? Par ces abus de mots, croirons-nous nous rapi)rocher l)eaucoup de cette conversation avec Dieu, laquelle ne peut et ne doit jamais manquer h l'homme? Que serait véritablement tout cela, sinon la parodie de notre pensée?

Il y aura toujours un sanctuaire dans lequel l'Étal avec ses armées ne pourra pénétrer ; et ce sanctuaire idéal, élevé au-dessus des gouvernements et des institutions réalisées, ce temple, où n'entrera plus jamais laforce, cette enceinte, cette Église que ne peutre'gr/emsruer aucun pouvoir temporel , c'est la conscience religieuse de l'homme, en commerce avec l'intini. Vous cherchez toujours au loin ce pouvoir spirituel, indépendant de la terre. Vous l'avez placé d'abord dans Rome, au Vatican, puis dans les livres du dixhuitième siècle, puis dans les assemblées, dans les

conseils de la Révolution, toujours en dehors. Combien de temps vous faudra-t-il donc pour déclai er que le pouvoir spirituel, qui lie et qui délie, habite tout près de vous, en vous, dans votre poitrine? F^'État ne peut rien sur cette Église, et cette Éc^lise domine l'État; car elle le juge, elle l'absout, ou elle le condamne; et ses arrêts finissent par être exécutés.

Un homme, en grandissant intérieurement, en redoublant en soi, par un effort sublime, la vie morale, fait, sans qu'il le sache, une révolution danslegenre humain, qui, tôt ou tard, est obligé de se mettre à son niveau. Je dirais volontiers que chacun porte, au dedans de soi, la chaîne de diamant qui soutient l'univers moral; à mesure qu'il s'élève, il oblige l'univers de monter avec lui.

Ce qui sera la force de ce temps commence par en faire la misère. Nous sommes embarrassés et comme accablés des puissances que vient de nous donner la nature. Ces forces nouvelles et incalculables, ces machines inconnues, où fermente l'énergie du globe, attendent l'idée qui doit les dominei'. Qui aura la victoire, la goutte de vapeur condenséedanslachaudière, ou la pensée divine dans le cœur de l'homme? Voilà le combat auquel nous assistons. La nature se montre avec toute sapuissance, pour défier l'homme àceder-

nier duel. Ne voulant pas être vaincus dans ce combat d'honneur, rasseniblons donc, il le faut, de nouvelles énergies morales. Quand, au seizième siècle, la découverte de l'imprimerie a éclaté, l'Esprit s'est recueilli; il s'est élevé à la Réformation. Aujourd'hui, l<;s découvertes du monde physique viennent de nouveau harceler l'âme humaine; pour ne pas être écrasée sous la roue, la voilà obligée de remonter usqu'à Dieu.

Dans les systèmes généreux qui éclatent depuis une vingtaine d'années et qui attestent l'espérance dont la terre est saisie, presque toujours on imagine changer l'ordre social, sans toucher à la religion, (^omme si un monde nouveau pouvait s'insinuer en silence et apparaître sans troubler les anciennes églises, ou même en s'y appuyant ! Dirai-je ma pensée? Nos utopistes ne me semblent pas assez hardis. Quand même toutes leurs promesses seraient réalisées demain, cela ne me suffirait pas. Je demanderais encore la réforme de la réforme, c'est-à-dire, le renouvellement non-seulement des choses, mais de l'homme intérieur, de l'esprit, de l'Église vivante.

La Révolution française, dans ses développements, a promis d'être universelle; d'oij résulte cette seconde conséquence, qu'elle doit renfermer

DE LA DÉMOCUATIE- 405

en soi et concilier le principe social de chaque Église, en particulier du catholicisme et du protestantisme. Par cette simple idée, il est aisé de voir si une théorie, une utopie, un rêve est dans le plan, dans le génie de la France moderne.

A la fin du seizième siècle, un moine d'Italie, Campanella, dans le fond d'une prison, imagine une nouvelle humanité. La communauté des biens ^ l'abolition de la famille, du foyer domestique, de la patrie, de la nationalité, l'agriculture pratiquée en commun, la hiérarchie de haut en bas, la distribution des richesses suivant la capacité et le travail de chacun, la papauté au faîte; telle est l'utopie catholique dans son expression la plus nue. Le monastère en est le fond. Campanella dit lui-même qu'il l'emprunte à l'Église '^ ; et, pour réaliser la monarchie du Christ -^^ il demande le bras séculier de l'Espagne. L'idée grande qui saisit dans cette république idéale, est le principe de l'association, l'àme du catholicisme ; mais, d'autre part, que devient l'individu? il n'existe pas.

' Omnium commiinitas, etc. De Civilate solis.

- Sed ego dico finem monarcliiarum jàm advenisse, et quèd in eo jàm œvo simiis qvio omiiia Saiiclis et Ecciesiaî siibjicidebent. Mon. Hisp., p. 22.

* Monarcliia Messiw. Atheismu? irinmphatus. Do Monarcliia liispanica.

Au contraire, voici dans une île déserte, un homme, Robinson, jeté, par le naufrage, sur un rocher. Nu, sans défense, il ne lui reste que la Bible; il est seul, et il tire tout de lui-même et du livre sacré ; c'est l'extrémité et l'utopie du protestantisme. Entre ces deux rêves, le monde cherche son chemin.

Lorsque l'idéal du moine de Calabre fut transporté en France, dans le Saint-Simonisme , beaucoup de personnes crurent faire un pas irrévocable vers le pur avenir; et cependaut. il est évident que, d'autre part, en continuant sans interruption le rêve de la fin du moyen âge, elles supprimaient toute l'individualité de l'homme moderne. Pendant quelque temps, elles marchèrent plongées dans ce sommeil merveilleux; à la fin, elles trouvèrent en ellesmêmes cet homme moderne, qui poussa un cri. Ce cri les éveilla. Elles avaient, sans le savoir, rêvé de l'avenir, à l'ombre puissante de ll'^glise du moyen

âge.

Entre les deux principes contradictoires que la Révolution française doit finir par concilier, l'association et le droit de l'individu, nous sommes naturellement disposés à ajourner le second. L'éducation catholique que notre pays a reçue pendant dix-sept cents ans nous laisse une empreinte absolue qu(; nos

DK LA DEMOCUATli:. lOT

yeux ne discernent pas toujours. De là, une facilita singulière à laisser se voiler la liberté, sans pourtant y renoncer jamais. Chaque parti se promet intérieurement une heure de despotisme, un 18 brumaire, pour assurer l'indépendance des autres. Nous avons toujours Tair d'être un peu étonnés du droit de discussion et d'examen, quand nous en faisons usage. Notre premier mouvement est de fortifier l'État, l'association ; nous ne pensons que par réflexion à l'individu, à la personne. Et une chose qui étonne le monde, est de voir qu'après tant de bouleversements, l'institution par excellence, la famille, est encore régie exclusivement chez nous, parle droit ecclésiastique. Le mariage est demeuré, parmi nous, le sacrement indissoluble de l'Église romaine; notre loi civile tient le divorce pour hérésie. Il paraît incroyable, qu'avec la liberté des cultes, nous continuions ainsi d'imposer également à tous, aux croyants et à ceux qui ne le sont pas, le sceau du catholicisme dans le for le plus intime de la vie privée. De combien de révoltes intérieures cette contradiction a été lacnuse la plus prochaine! Tel a été chercher au loin une théorie transcendante, qui n'avait besoin que de réclamer, d'abord, la logique du sens commun. Élévations, aspirations vers un monde meilleur

que Ton pense saisir dès ici-bas, tel est le génie de notre siècle. La secousse que la Révolution a donnée à la terre a été telle, et tant de choses extraordinaires ont été vues, tant de montaocnes abaissées, tant de vallées comblées, qu'il n'est plus de miracle social qui ne semble possible. Autrefois, Je genre humain, courbé sur la glèbe, sentait, par intervalles, un souffle passer sur son front, comme la fraîche haleine des siècles à venir; il s'amusait à imaginer un âge d'or; puis, l'instant d'après, il se disait : C'est un rêve ! Aujourd'hui, au contraire, en contemplant l'édiûce des nuages et les cités féeriques qui s'amoncellent à l'horizon, dans la pourpre et l'or du soleil, il va jusqu'à penser que ce songe du ciel pourrait descendre dès demain sur la terre, et devenir son domaine. Chose nouvelle, grande en soi, présage d'avenir ! il se trouve des hommes qui croient déjà embrasser leur idéal. Ce que l'on appelait autrefois leurre, utopie, s'appelle maintenant théories. Ne méprisons pas les songes. Pour qui sait les interpréter, ils contiennent sans doute des lambeaux et des prémices de vérité. Ce grand trépied de l'avenir, dont Napoléon parlait à Sainte-Hélène, et qu'il faisait reposer sur trois grand peuples, résonne de paroles étranges, souvent dures à entendie; ces mots sibyl-

lins étonnent l'oreille. Les uns les acceptent, le plus grand nombre les repousse; ce qu'il y a d'évident pour tous, est que la Révolution française a ramené sur la terre la foi à l'impossible.

Tout, en effet, non-seulement est possible avec les siècles, mais inévitable et sans cesse imminent, dans ce qui doit augmenter la dignité intime de l'homme. 11 n'y a rien d'impraticable que le renoncement à la beauté morale et le renversement de l'âme humaine. Dans r ivresse des théories, laissez- moi donc à jamais le sacrifice, l'intimité, la fidélité du cœur, la sainteté du serment, la personne morale, la pierre du foyer, la famille, la patrie : hors de là, je ne vois que confusion et désespoir.

On a remarqué justement qu'un divorce d'esprit éclate de nos jours entre les femmes et les hommes. Elles n'encouragent plus les novateurs ; elles rentrent une à une et disparaissent dans la foi caduque * de l'ancienne Église. Pourquoi cela? il y en a beaucoup de raisons; mais voici peut-être la plus importante.

Les femmes forment entre elles le cœur du genre humain, et le cœur a été blessé. Ces âmes nourries

* Calvin. Inst. chrét.

l\{) IDÉAL

de sacrifices, d'abnégation, insatiables d'un idéal de pureté, n'ont su que devenir au milieu de systèmes qui semblaient rendre tout cela inutile. D'un côté, le prêtre murmurait à leurs oreilles les mots éternellement puissants: dévouement, larmes, immolation, beauté, sainteté de l'âme; de l'autre, elles n'entendaient presque jamais que ceux-ci : restauration de la matière, hausse du salaire, vanité du sacrifice, folie des larmes intérieures. Est-ce une merveille qu'elles se soient presque toutes retirées vers celui qui gardait au moins l'apparence des choses invisibles? où disparaissait le sacrifice, devait disparaître le génie de la femme.

Mais ce n'est là qu'une méprise qui ne peut durer longtemps; car, en dépit de toutes nos forfanteries de princes, après nous être couronnés de myrte, nous ne pouvons même, sur ce trône de l'avenir, nous passer de larmes, de crucifiement, d'immolation, de sainteté morale. Homme , genre humain, grand roi, nouveau parvenu, qui as déjà le vertige, tu ne te délivreras pas du berceau, ni de la mort, ni de la soif de l'invisible, du beau éternel, du vrai, du pur sans tache et sans déclin. Pour tout cela tu as besoin de pleurs; tu en verseras que tu ne connîiis pas encore! Et c'est la raison pourquoi les femmes revien-

dront du côté des novateurs. Là aussi, il y a des larmes ! Que prétendez-vous faire sans vos mères el sans vos sœurs? Pour nous laisser passer faut-il que les anciennes vertus nous fassent place et disparaissent? c'est folie de l'imaginer. Relevons donc nos pensées, si nous voulons rallier à nous les âmes sans lesquelles nous ne pouvons vaincre; tant il est vrai que le moyen de s'emparer irrévocablement de l'avenir n'est pas, en abaissant le seuil, d'en rendre l'entrée plus commode aux âmes bourgeoises, mais bien de l'élever d'un dea^ré vers l'idéal éternel d'àmour, de sainteté et d'héroïsme.

La Révolution française n'est si laborieuse que parce que, ayant plusieurs principes à concilier, elle ne veut se renfermer dans aucun à l'exclusion des autres. Ne croyons pas avoir tout décidé pour la société future, quand, afin de nous rendre le problème plus facile, nous supprimons un membre vivant. Quelquefois, dans nos théories, je vois pâlir la France, la patrie, au profit du genre humain. Ne vous abandonnez pas à cette p»>nte. Si l'on cherchait l'origine de celte pensée, on verrait qu'elle est née, sous la Restauration, dans l.i nuit de l'invasion, lorsque la France avait perdu la conscience d'elle-même. Ce svstème de renonce-

meut à la nationalité est né dans le tombeau d'un peuple. Mais le mort est ressuscité ; la France a retrouvé le sentiment d'elle-même, laissons donc là les pensées du sépulcre !

D'ailleurs, ne sentez-vous pas que ce pays, cette terre que vous foulez, est nécessaire au monde? M. de Maistre dit que la France est investie d'une véritable magistrature dans l'univers; quand ses ennemis parlent ainsi, sont-ce ses enfants qui soutiendront le contraire? Les aveudes ne verront-ils pas que la magistrature continue avec la nécessité de la fonction; que le peuple, quia fait la Révolution, est nécessaire pour la diriger, pour l'expliquer, la développer ? qui dira au monde le sens, la conséquence, l'esprit de cette ère nouvelle, si ce n'est le peuple, qui l'a créée ou inaugurée? ne fautil pas que l'ouvrier subsiste pour surveiller ou réparer son ouvrage? Et d'ailleurs, où est la puissance, où est la nation qui, à la place de la France, se charge de prendre la magistrature et les dangers qui y sont attachés? Où est le peuple qui a posé avec plus d'éclat les difficultés nouvelles de la bourgeoisie et du prolétariat, lesquelles enferment dans leurs flancs un monde inconnu? Il ne faut que passer la frontière pour en apprendre beaucoup sur

ce sujet. Partout vous entendez des nations tranquilles, assises à leur foyer, répéter que la France cherche des périls volontaires, qu'elle ne peut se reposer, qu'elle se travaille pouu un bien auquel elle n'arrive pas, qu'elle se consume au lieu de jouir. Oui, en effet, elle se consume; et c'est pour la gloire du monde, pour les autres autant que pour elle-même, pour un idéal non encore atteint d'humanité et de civilisation. Aimez donc ce pays, non comme une abstraction doctrinaire, mais comme une terre consacrée. Quand les métaphysiciens vous proposent d'émigrer sans choix , sans souvenir, à la surface du globe, rappelez-vous ce mot par lequel a été sauvée la Révolution : « Emporterai-je ma patrie à la semelle de mes souliers ? »

Il est fini, ce long pèlerinage que nous avons entrepris ensemble. Eu touchant le but, d'autres horizons s'ouvrent; mais il faut s'arrêter aujourd'hui. Parmi tant d'événements et de siècles différents, je me suis imposé la tâche de ne rien dire que je n'aie puisé dans l'étude immédiate des monuments et des sources. J'ai paru devant vous comme devant ma conscience ; j'ai cherché, j'ai appelé la vérité. La voilà, sans art, telle qu'elle m'a été donnée. J'ai parlé avec le sentiment que notre siècle est grand,

et que ce serait lui manquer que de manquer de liberté et de franchise.

Si cette année a été rude pour nous, elle n'a pas été inutile. Dans cette fraternité de pensées, qui. depuis vingt ans, nous unit, M. Michelet et moi, nous avons senti nos paroles germer en des cœurs amis. Puisse cette fraternité s'étendre avec nos paroles elles-mêmes !

INous avons regretté de ne plus voir dans la lutte cet envoyé de l'exil % ce pèlerin polonais, qui, en consolant l'émigration polonaise, marquait l'alliance de la France et du monde Slave.

Je dois remercier la presse, qui toutes les fois qu'une difïicuité est survenue contre nous, a revendiqué aussitôt les droits du libre examen ; elle a vu en nous des hommes qui, placés hors des partis, n'ont point ici d'autre cause que l'honneur de la France et la dignité de l'esprit humain.

Quant à vous, que vous dirai-je? nous nous connaissons désormais, et nous n'avons plus besoin d'explications mutuelles. La France sait qu'il s'élève une tçénération qui apporte un souffle nouveau ; personne ne peut dire quelle forme prendra la vie morale que

' M. Mickiewicz.

DE LA DÉMOCRÂTIi:. 415

VOUS avez montrée ici. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne s'éteindra pas tout entière, et qu'elle comptera pour quelque chose dans le travail de ce temps. Vous nous avez entourés, et nos ennemis n'ont pu arriver jusqu'à nous; vous nous avez accablés de témoignages partis du cœur, et Dieu sait que jamais je ne les ai rapportés à ma personne. Je vous ai donné ce que j'avais de mieux en moi ; vous m'avez donné en retour l'étincelle sacrée que toute àme jeune apporte dans le monde. Conservons, les uns et les autres, le foyer qui s" est formé ici du plus pur de nousmêmes, et que ce soit là notre offrande au dieu du passé et de l'avenir. En nous séparant nous resterons unis. Je penserai loin de vous à ces heures de tlamme; et vous aussi quelquefois vous vous souviendrez de nous.

N'oubliez pas qu'à ce dernier instant nos adversaires veillent encore. Retirez-vous paisiblement. Adieu, messieurs, vous êtes le printemps de Tannée et l'espoir de la France.

Page 1