‹ Le christianisme et la Révolution françaiseChapitre 5 sur 15 · I.F. CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

I.F. CHRISTIANISME

c'était un Dieu. Le Christ de plus ou de moins dans le monde, cela valait-il la peine d'une discussion? Elle fut solennelle, quoique la liberté n'y ait pas été entière , puisque la minorité fut constamment menacée par l'empereur, et, a la fin, obligée de se dédire. Celte minorité se repliait dans une foule de détours; on chercha, hors de l'Kvangile, dans la langue philosophique, les mots les plus précis, pour ôter toute incertitude. Les pêcheurs du lac de Galilée n'eussent pas compris cette profession de foi ; Platon l'eût entendue. Ce fut le traité de paix entre l'Évangile et la philosophie antique , sur les hauteurs les plus élevées de l'Esprit. On déclara le Christ de la même substance que son père, c'est-à-dire Dieu comme lui. Alors tout fut dit. L'humanité nouvelle, encore incertaine, eut son Credo, sa charte divine, sans peut-être en voir encore toutes les conséquences. Le travail intime des trois premiers siècles fut résumé dans une parole ; le Dieuhomme fut fait Dieu lui-mêma irrévocablement; le moyen de s'étonner que pour cette parole, qui contenait un monde, tant de génies aient été aux prises !

Il y a quinze siècles que cela s'est passé, et c'est, sans nul doute, un spectacle sublime de voir l'une

après rautie arriver les générations humaines, en répétant d'une manière immuable les termes du Credo de Nicée. Mais dans le travail et la substance de ces quinze siècles, n'y a-t-il pasanssi quelque parole qui puisse être ajoutée à l'ancienne profession de foi? Les saints mêmes l'ont pensé.

Dans le fond , ce Credo a été continuellement développé. Le concile de Nicée a décrété ce que Ton peut appeler la déclaration des droits de Dieu; tout le moyen âge a travaillé à la déclaration des droits de l'Église; enfin, les t(;mps modernes ont ajouté, dans l'Assemblée constituante , à l'antique Credo, la déclaration des droits du genre humain. Or, ces professions de foi, faites en des temps différents, semblent d'abord se contredire et se heurter, quoiqu'elles soient nées les unes des autres. Qui les conciliera? qui rassemblera dans un esprit, dans un symbole nouveau , ces fragments de la législation divine et humaine? c'est là le travail qui . aujourd'hui, divise et oppresse le monde.

Quand on veut faire le procès à l'esprit de notre temps, on ne manque pas de le comparer à l'époque de la décadence du monde païen. Un seul point renverse une si belle analogie : la société antique arrive à son dernier moment sans le savoir: elle

va mourir, et elle ne le pressent pas. Nulle part vous ne trouvez chez elle le deuil, la plainte qui précèdent la chute. Réunissez tous les poètes qui assistent à ce moment suprême d'une civilisation; ce n'est qu'image de paix, satisfaction du présent ; dans Théocrite, Bion, Moschus, Lucien, Longus, le monde grec meurt en souriant. Jamais Ta pensée leur vient-elle de s'inquiéter de la ruine des croyances! l'histoire ne leur ayant pas encore montré à nu la chute d'une société, l'idée ne leur vient pas qu'une civilisation puisse disparaître de la terre. Aussi ils assistent de corps, non d'esprit, à l'agonie d'un monde; au lieu d'en recueillir les plaintes, d'en marquer les pulsations, quand chaque moment vaut un siècle, ils vont chercher dans l'imitation homérique une vie fictive. Déjcà la société antique a disparu; ils chantent encore l'âge de Saturne.

Qui ne voit que l'esprit de notre temps incline à un extrême tout opposé? il afïecte de porter d'avance son deuil, il tire vanité de ses propres funérailles. S'il y a un principe de douleur dans le monde moderne, n'a-t-il pas été exhalé comme à plaisir? la plainte est allée quelquefoisjusqu'à énerver l'intelligence. Cette douleur féconde qui se connaît et s'aiguise chaque jour, est précisément le contraire de

cette décadence stérile qui s'ignore et se couronne de myrte.

Au moment où a éclaté l'Évangile, le monde ancien marchait de lui-même \ers un catholicisme païen. En rassemblant chez elle tous les dieux, toutes les croyances de la terre, Rome tendait, avant le christianisme, à une ébauche de papauté ; son Panthéon était le Vatican de la mythologie. Pontife de la terre, l'empereur personniliait en lui l'universalité de l'Église païenne; le pape n'eut besoin que de s'asseoir à sa place, et de suivre la pente des choses, pour personnifier l'universalité de l'esprit chrétien.

D'autre part, l'alliance n'était pas moins naturelle entre l'Église et les Barbares, puisqu'un lien commun les unissait dans le combat contre l'ancienne société. A mesure que les Barbares approchaient, le christianisme leurexpliquaitàeux-mémesleur vocation de colère. Comment auraient-ils résisté à une croyance qui célébrait en eux les exécuteurs des jugements de Dieu? Leurs déprédations en recevaient un caractère sacré. Ce n'étaient plus des hordes sans mission. Ils devenaient autant d'ambassadeurs des vengeances célestes, ils avaient été annoncés par les prophètes; leur titre de noblesse remontait aux me-

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naces de l'Aucien Testament. Isaïe légitimait Âlaric. Qu'était, d'ailleurs, la religion de la race germanique, pour lutter avec le christianisme? Au milieu d'un hiver éternel, sous le frêne sacré, ces dieux à la chevelure de neige puisaient leur force dans l'âme du nord. A peine descendaient-ils dans les Gaules, en Italie, en Espagne, sous le ciel de ces contrées tout contrariait, démentait la fiction. Rien ne rappelant le monde qu'ils représentaient, leur âme de brume se dissipait au premier souffle; avant que l'Évangile eût parlé, la nature tout entière les avait réfutés à chaque pas. Ainsi s'explique la chute aisée du paganisme dans le midi de l'Europe, sa résistance obstinée dans le nord. Il a fallu huit campagnes à Charlemagne pour baptiser, de l'autre côté de l'Elbe, ceux qu'une journée convertissait au sud des Pyrénées et des Alpes.

Sitôt qu'avec le christianisme une âme nouvelle entre dans le monde, on doit croire que cet enthousiasme divin va éclater par des merveilles d'imagination et de poésie : il n'en est rien. La religion est déjà toute formée, que l'art nouveau se montre à peine en germe ; tant il est faux de dire que la foi la plus obéissante est la plus propre aux arts. Les poètes chrétiens des premiers siècles, Prudence,

Paulin (le Nola, célèbrent aciidénn(|nement l'ère nouvelle avec l'accent artificiel d'Horace et de Virgile. Ils auraient la sincérité du martyr, ils n'ont pas celle du poêle; les saints redeviennent païens dés qu'ils veulent, de propos délibéré, être des auteurs. Trop prés de l'idéal nouveau pour le regarder en face, ils touchaient le Christ, ils n'osaient le contempler; comment auraient-ils pu le peindre? Le véritable hymne harmonieux d'un saint Paulin de Nota, c'est sa vie ; ses odes chrétiennes ne sont que virgiliennes. Combien de poëmes ont été alors écrits au fond du cœur, qui jamais n'ont dépassé les lèvres! cantiques muets, gestes de l'âme qui parle à Dieu, hymnes que les lions seuls ont entendus. Le chefd'œuvre et le résumé de tout cela, est la liturgie de l'Eglise, épopée vivante, œuvre anonyme de la chrétienté tout entière.

Un trait frappant, dans les premières époques du christianisme, est la soif de solitude, aussi longtemps que l'on travaille à la constitution du dogme. Quand la vieille société se dissout, les hommes n'ont plus rien à se dire les uns aux autres ; et pourtant, ce n'est pas la haine de la société qui les chasse, hors des villes, au milieu des sables, Tout au contraire : à mesure que la solitude morale augmente dans les

villes, k Alexandrie, Byzance, Athènes, les hommes vont clans le désert pour recommencer la société, en renouvelant leur alliance avec Dieu. Ils s'aperçoivent que la vie n'est plus où elle avait coutume d'être, dans les institutions, dans T Aréopage, dans le Forum, au foyer domestique ; par amour de la vraie vie, ils fuient un monde qui n'est plus qu'apparence. Comme des oiseaux qui pressentent les orages, ils s'éloignent; ils vont bâtir au loin la cité nouvelle dans des lieux et sur un plan qu'aucune invasion de Barbares ne pourra atteindre.

Au temps de saint Basile, de saint Jérôme, de saint Augustin, il y avait un reste de Forum et d'Aréopage; on y contre {^lisait encore, çà et là, les grandes choses de Home et d'Athènes. Partout, le monde antique se drapait; il jouait le vivant, dans les lois, les discours, dans une ombre de sénat. Comment des hommes nouveaux qui partaient de Tagaste ou d'Illyrie, attirés par la majesté des noms, n'auraient-ils pas été stupéfaits d'abord, puis révoltés ensuite, quand, au lieu des choses, ils ne trouvaient plus qu'une fiction, un mensonge? ils fuyaient épouvantés dans le fond des rochers, là où jamais l'homme n'avait mis le pied. Ils tombaient à genoux, et le moindre insecte qui cherchait sa pâ^

ture, œuvre vraie du Ditni vrai, leur semblait luarcher clans la voie droite, cent lois mieux que ne faisaient Rome et Athènes sous leur masque de théâtre. Le moindre murmure de l'eau élait un discours véridique pour des oreilles fatiguées des sophismes de Bvzance.

L'homme se séparait de l'homme, cela est vrai ; et jamais pourtant il n'avait été moins seul, car il allait converser avec Dieu. Chacun prend un chemin particulier vers la solitude. Maiscette solitude est peuplée ; tous ont le môme compagnon et sont occupés de la même pensée. Si les corps ne se voient ])lus, les esprits se touchent; ils sont incomparablement plus voisinsque lorsqu'ils discutaient ensemblesur la place publique, sans pouvoir se concilier. Séparés, en apparence, ils habitent en commun dans la même idée. De ce désert, il n'y a qu'un pas au type et au renouvellement de la société moderne, fondée sur l'individualité et l'association tout ensemble.

De nos jours, aussi, on éprouve, malgré soi, quelque chose de semblable ; nous courons d'abord audevant delà société, croyant trouver un foyer de vie dans chacun de ses établissements. Par malheur, la vie n'est pas oii nous la cherchons; nous la demandons à l'Église : et l'Église ne nous la donne pas ;

iOA LE CHRISTIANISME SANS ROME.

aux assemblées politiques : elles ne nous répondent pas ; à la famille : souvent elle nous laisse orphelins. La fiction nous enveloppe peu à peu. Nous aspirons vers la vérité, et nous, à notre tour, nous trouvons un masque. INi us cherchons une cité meilleure; aussitôt une autre Byzance s'élève avec ses sophismes, et nous enceint de ses murailles de mensono-es.

Oii fuirons-nous donc? il ne s'agit pas de fuir au désert, ni de retourner dans les sables. Rentrons en nous-mêmes, avec sincérité. L'homme retrouvera encore une fois, dans ces sables vivants, la trace des pas du Dieu perdu.

CINQUIEME LEÇON

Rapport des dogmes chrétiens et des institutions sociales. — Comment l'histoire universelle découle des dogmes. — Qu'ils sont la cité des idées dans la philosophie de l'histoire. — Les conciles, les assemblées constituantes du moyen âge — Pourquoi le christianisme est représenté par l'Église et les gouvernements comme une charte et une vérité d'outre-lombe. — Du miracle dans le monde moderne. — Que le Christ s'incarne depuis dix-huit cents ans dans le droit chrétien. — Après la passion du moyen âge, la résurrection dans l'ère de la Révolution française. — L'Église était la pierre qui enfermait l'esprit dans le sépulcre. — Pourquoi le dogme de la fraternité humaine s'est inscrit si tard dans le droit civil et politique.

— Saint Augustin, le législateur du moyen âge. — Une féodalité éternelle dans les cieux, type de la féodalité temporelle sur la terre.

— Des seigneurs suzerains du ciel, des serfs de l'enfer. — L'organisation du moyen âge existait en idée avant d'être réalisée par les Barbares. — De la cité de Dieu, de la cité de l'homme. — Qui marchera au devant des nouveaux Barbares? — N'y a-t-il plus de peuple de Dieu?

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