J2 DE LA CITÉ DE DIEU
substance et la loi des événements et des révolutions politiques? on explique ordinairement le moyen âge, la féodalité, par l'arrivée des Barbares; ils ne sont rien qu'une cause secondaire; la première est dans les dogmes, moules profonds où viennent se jeter et se fondre les peuples nouveaux. Dans ce sens, les conciles des quatre premiers siècles sont les véritables assemblées constituantes du monde moderne. Chacune de leurs décisions imprime un mouvement particulier à la terre; il semble d'abord qu'ils ne règlent qu'une politique sacrée; mais ce conseil divin se traduit sur la terre dans les faits, les lois, la formation des États, la succession des races. Cessez donc de chercher dans les abstractions de l'école le plan idéal sur lequel se bâtit la société vivante. Cette cité des idées qui domine et qui règle le monde politique et social des modernes est elle-même une réalité; elle vit dans les dogmes; c'est là la vraie et la plus haute philosophie de l'histoire.
Sans doute, il est commode pour les gouvernements et pour le clergé de montrer toujours dans l'Evangile et l'Eglise primitive un idéal tellement sublime qu'il ne doit exercer aucune influence sur les affaires terrestres et la politique du monde. Dans les temps modernes, les chefs de l'Etat poUti-
tr DE LA CITÉ DE L'HOMiVlE. H5
que et de l'Église s'étaient entendus pour dire par mille bouches aux peuples : « L'Évangile est un excellent livre, un ouvrage divin ; il se réalisera quand vous mourrez; avant cela, vous auriez le plus grand tort d'exiger de nous que nous fissions entrer ses doctrines dans notre politique. Feuilletez-le en songeant au tombeau qui est près de vous ; au demeurant, n'embarrassez pas de cette sainte utopie les hommes qui conduisent le monde. »
Pendant combien de temps les multitudes n'ontelles pas mis toute leur espérance dans le jugement dernier qu'on ajournait de siècle en siècle! Elles écoutaient avec patience le livre des promesses, pensant que peut-être avantque la page fût tournée, la mort allait réaliser ce que refusait la vie. Mais la mort n'est pas venue si vite qu'on l'attendait; et dans cet intervalle, à l'insu môme des hommes qu.i croyaient cela impossible, le dogme chrétien descendait peu à peu dans la politique universelle. L'humanité stupéfaite a fini par reconnaître que le Christ s'incarne de siècle en siècle dans l'histoire. Or, ce qui se faisait sans que personne en eût conscience, doit s'accomplir désormais avec le concours et la liberté de l'esprit humain : tel est le signe et le caractère derépo({uedans laquelle nous entrons. Les
lU DE LA CITÉ DE DÏEU
peuples ne se contenterif plus d^entendre l'Évangile bomme un murmure avant-coureur de la cité des morts; ils veulent sciemment le réaliser dans la vie sociale; ils ont compris que, de toutes les religions de la terre, le christianisme seul ne peut pas être condamné à rester impossible. De ce moment , ils travaillent silencieusement et sans relâche à rapprocher la société de son idéal ; dans cette voie toute nouvelle, Dieu seul peut dire où ils s'arrêteront. '
Comment ! le paganisme a réalisé toutes ses promesses; il a fini par rendre les hommes d'Athènes, de Rome semblables à ses dieux; il a élevé sur la terre une société régie par les mêmes lois, les mômes formes que la société des Olympiens; il a mis la couronne de Cybôle sur le front des reines, de Cléopâtre, de Sémiramis; il s'est résumé en substance ' dans un code païen : il ne s'est arrêté qu'à la fin de son œuvre. Et le christianisme, au contraire, réduit à être une utopie, une chimère éternelle pour les vivants, ne deviendrait une réalité que pour les morts! et il serait dans l'impuissance avouée de faire entrer son levain de justice, de vérité dans les choses et les institutions humaines! il ne pourrait établir un droit chrétien !
Non, cela ne doit pas être. Puisqu'il a commencé,
il faut qu'il achève. Tout ce qu'il renferme d'esprit, de vie, le droit idéal, la législation sacrée qu'il enveloppe dans les replis de la lettre, doivent tôt ou lard, sous une forme ou sous une autre, pénétrer les législations positives. Le monde ne se reposera pas que cela ne soit consommé. C'est une tâche immense, pour les gouvernements qui s'élèvent; mais il serait aussi trop commode, pour eux, de n'octroyer jamais que des droits, une justice, une charte, une vérité d'outre-tombe. Ni on ne trompera, ni on n'amusera plus le genre humain par une ordonnance, une bulle, dont il se repaîtra pendant des siècles. Vous l'avez nourri dix-huit cents ans d'un idéal de société ; il est trop tard pour extirper cet idéal du fond de son âme. Un article de loi, un amendement ne suspendra pas sa course. Vous lui avez montré une loi d'affranchissement, il veut la pratiquer; vous lui avez enseigné un abîme de justice, il veut s'y plonger avant la mort. Qui est-ce qui l'en empêchera? est-ce l'Édise?
i'iK ^
Pourquoi donc nous conseiller toujours d'attendre la réalisation du christianisme dans le tombeau? at-on peur de déshériter les morts? Pourquoi attendre? les jours sont longs, quand on les passe dans le faux.
H6 DE LA CITÉ 1)K Dliaî
Il semble que l'Évangile et l'Église primitive reposant, en partie, sur le miracle, il était impossible que cette idée reparût et se réalisât dans la société moderne ; cependant, elle a pu s'y produire, puisqu'il est juste de dire que la société repose sur le sentiment de la toute-puissance de l'esprit, en fixée de la nature. Si un païen reparaissait parmi nous, nul doute que notre monde entier, notre histoire, notre science, notre vie, lui sembleraient un miracle continuel. L'Église a cessé de faire des miracles; mais l'humanité, et la France en parliculier, en ont fait à sa place, c'est-àdire qu'elles ont cru qu'un sentiment, une volonté de l'âme pouvaient commander à la matière déchaînée.
Il y a aujourd'hui justement une année que je passais devant le port de Palos, d'oii est parti Christophe Colomb. Suivez des yeux avec moi ce point noir qui s'avance dans l'Océan : il suit une ligne droite, inflexible; il ne se dirige ni sur la terre ni sur les cieux; il obéit à la pensée d'un homme, et cet homme voit d'avance, au fond de son esprit, le rivage incunnu qui l'attend. Sans se détourner, il y aborde, par le chemin le plus court, avec la régularité d'une planète. Jamais un homme de l'antiquité païenne n'aurait eu cette foi tranquille dans la puissance de l'esprit. Qu'est-ce que cela?
Qu'est-ce que cet univers, qui, k l'appel d'un croyant, émerge du fond de la création? Cela ne peut-il pas être mis à côté de plus d'un prodige de la légende? Combien de miracles que l'Église ne connaît pas! Nous sommes entourés de merveilles qui changent autour de nous le monde matériel ; et chacune d'ellesestsortied'un moment, ou, pour mieux dire, d'un acte de foi en la toute-puissance de l'âme sur le monde. Dans l'ordre moral , que de peuples boiteux, il y a un siècle, ont été soulevés de leur grabat par nn mot, liberté! Pendant combien d'années de la Révolution , la France et ses armées n'ont-elles pas été rassasiées par cinq pains, que multipliaient l'enthousiasme et la religion d'une bonne cause ! Le temps des miracles n'est pas passé, quoiqu'ils ne se consomment plus dans l'Église: s'il y a des peuples morts, le monde n'attendra pas jusqu'aux derniers jours de l'Apocalypse pour les voir renaître.
Ainsi, la société chrétienne se réalise dans le monde, depuis le jour où l'Évangile a paru. Seulement une chose étonne d'abord, c'est que l'idée qui semlikiit devoir éclater avant toutes les autres, celle d'égalité, de fraternité, a été, au contraire, la dernière à pénétrer dans la vie sociale. Des dogmes abs-
il8 DE LA CITÉ DE DIEU
traits deviennent la loi du monde; et la pensée qui tient le plus au cœur de l'iiomme, reste enfermée dans le saint livre, sans presque aucune application. Lorsque, pour ta première fois, éclate, dans l'Évangile, le dogme de la fraternité, vous vous dites involontairement que les peuples vont pousser un cri de joie, que les esclaves, les affranchis, l'immense plèbe du monde antique, vont, d'un commuil accord, relever la tête, réclamer, sans perdre nne heure, que la servitude cesse, que l'affranchissement divin soit une réalité ; vous croyez qu'ils vont eux-mêmes rejeter leur fardeau et prendre dans la cité le rang que leur donne la loi suprême. Mais , loin de là , cette parole magique d'égalité, de fraternité ne semble pas entrer dans les oreilles des peuples; ils la répètent machinalement, sans la comprendre, ou sans y ajouter foi. L'idée ne vient encore à personne que les franchises de l'Évangile puissent, sur cette terre, s'établir dans le droit positif. L'esclave devient serf, il se croit trop heureux. Dans ce moment de surprise du monde antique, nulle révolte, nul effort de la part de la foule pour eflfacer les stigmates de l'inégalité sociale. Au commencement du septième siècle, les habitants des côtes de l'Italie vendent leurs enfants
pour payer les inipùts. On est étonné et effrayé de voir combien il faut de siècles pour que l'homme sô,; relève de la glèbe, et commence à se persuader que ce qui est écrit dans le livre peut s'écrire dans la vie. , Ayant la consommation des siècles , tout le moyen âge se couche dans le sépulcre ; il attend la trompette de l'ange. Quelquefois, sans doute, dans ce laps de temps, il est des heures lumineuses, au m,Qmtîpit^de l'affranchissement des communes, de la renaissance, de la réformation, oii l'homme, se réveillant en sursaut, tressaille ; il a senti qu'il porte dans son âme le monde de l'Évangile, et que, sous ce soleil, sur cette terre, il peut établir le commencement du règne de la justice. Mais ces lueurs rapides s'évanouissent, et l'Église aussitôt le raille de son utopie.
Le christianisme reste ainsi enfermé dans les tombeaux jusqu'à l'heure de la Révolution française, où l'on peut dire qu'il ressuscite, qu'il prend un corps, qu'il se fait, pour la première fois, toucher, palper par les mains des incrédules, dans les institutions et dans le droit vivant. Sorti des morts, ce christianisme qui apparaît dans la vie sociale, porte encore la marque des clous et de la croix du moyen âge ; mettez le doigt dans la plaie ouverte
120 DE LA CITl^: DE DIEU
par le coup de lance des époques de violence et de guerre ; c'est à cette marque que vous pouvez le reconnaître. Les peuples, en s'appelant frères, commencent, comme les disciples d'Emmaiis, k voir cet esprit qui s'assied au milieu d'eux, à la table des vivants. Chose étonnante, au moment où la Révolution française se rencontre dans les lois," face à face avec ce grand Christ émancipateur, elle écarte l'Église qui, pour quelques années, se brise d'elle-même. L'Église était devenue la pierre qui enfermait l'esprit dans le sépulcre. Il fallait que cette pierre fût ôtée un instant ; l'ange de la France l'a soulevée, et l'esprit s'est montré.
Toutefois, l'Évangile n'eût pas tardé si longtemps à éclater dans les révolutions politiques si un dogme dont je n'ai encore rien dit ne l'eût comme enchaîné dès le commencement : l'idée de ]ii prédestination. Quand les quatre premiers siècles eurent achevé de déterminer l'idée du Dieu chrétien, l'homme finit, au milieu de cette sublimité continue, par retomber sur lui-même, et par se demander ce qu'il était, ce qu'il pouvait, ce qu'il devenait dans cette révolution de la vie divine. Avec cette logique extraordinaire dont je parlais plus haut, les conciles, qui ne s'étaient occupés que de Dieu pen-
KT Dt: I A CITK J)K L'UOMMK. iâl
liant les quatre premiers siiicles, ne s occupent (pie de rhomine pendant le cinquième. Ce qui l'inquiétait était sa liberté morale : l'avait-il sauvée ou perdue? Voilà ce qu'il voulait savoir, avant de fermer la discussion qui durait depuis cinq cents ans.
Saint Augustin fut celui qui répondit à cette dernière question. Vous savez conmient il refusa la liberté k l'homme, comment il établit une inégalité irrémédiable en Dieu même, comment il imposa aux: uns la fatalité du ciel, aux autres la fatalité et la glèbe de l'enfer, allant jusqu'à dire que, pour ces derniers, la prière même était changée en crime; comment, en un mot, il fonda, dans le dogme, une sorte de féodalité éternelle des seigneurs suzerains de la vie et des serfs liges de la mort. Ce grand docteur est véritablement le législateur de la vie sociale du moyen âge. Avant que leschefs barbares fussent arrivés et que la conquête eût courbé personne vers la glèbe, il institue en Dieu toutes les inégalités sociales qui paraîtront plus tard marquées du sceau sacré, il établit au pied du Christ deux conditions éternellement et irrévocablement distantes de toute l'éteudue des cieux, sans que le mérite y soit poiu' rien; il reconnaît, il sanctionne l'inégalité de Jacob et d'Ésaii. Désormais les Barbaies peuvent arriver. Ils n'ont rien à faire qu'à