DK LA CITÉ DE DIEU
réaliser celte société idéale que le grand docteur fait planer sur leur esprit ; les vainqueurs, nouveaux venus, enlèveront par surprise le droit d'aînesse des anciens peuples. Sur cette féodalité divine s'établira la féodalité civile et réelle que vous connaissez.
Ceci fait comprendre la longue patience du monde sous le joug des inégalités des conditions. Puisque l'inégalité est dans le ciel, comment ne serait-elle pas sur la terre? Pourquoi les uns ne seraient-ils pas immuablement prédestinés à jouir de la vie présente, puisque d'autres sont immuablement prédestinés à jouir de la vie future? Â quoi bon essayer d'ébranler les donjons, les manoirs? ils reposent sans doute sur le roc immuable des volontés divines. Quelques-uns, sans mérite, par le bon plaisir de Dieu, occupent le trône invisible ; pourquoi quelques autres, également sans rien faire, n'occuperaient-ils pas de droit divin les trônes visibles? Un petit nombre d'élus dans le ciel, un petit nombre d'élus sur la terre; ne doutez pas que ces idées ne se soient liées, souvent, dans les esprits, et que ce ne soit une des raisons pour lesquelles le principe de l'inégalité sociale a si longtemps persisté sans contradiction au milieu môme des révolutions religieuses.
Saint Augustin, représentant l'ancien esju'it romain, vient clore ladiscLission libn^ des idées ; il fonde l'autorité ; il ferme, d'un triple sceau, le grand livre des pères de TEglise. Moment solennel ! le travail du dogme est achevé pour longtemps; tout ce que l'esprit avait à faire est consommé pour des siècles ; tout est écrit, résolu, comme le testament d'une époque qui va finir. L'idéal est tracé ; il faut maintenant que le monde d'action s'ébranle pour le réaliser. En effet, k peine saint Augustin a-t-il déposé la plume, les Barbares frappent à la porte. Le plan de la société future est marqué : ils viennent la construire.
A la vue de ces étranges ouvriers qui commencent par tout renverser, un cri s'élève dans l'ancien monde : c'est la faute des chrétiens ; les anciens Dieux se vengent!... A ce dernier instant de ce monde qui croule, saint Augustin, comme la plupart des pères de l'Eglise latine, a besoin de rasseoir son esprit. Cette grande Rome de l'antiquité, qui semblait inexpugnable , a été prise et saccagée. Pourquoi cela? il s'explique aisément cette condamnation delà vieille société par les erreurs, les crimes du paganisme; mais il ne se contente pas de cette raison. Il veut que le monde se réjouisse de cette ruine ; à la place de celte cité croulante, édifiée par
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■les hommes, il montre une autre cité de l'ame, qui u:randit dans le monde invisible.
Dirai-jecequi me frappe dans cette coiisolalion que saint Augustinjetteà la terre? C'est qu'on n'y entrevoit pas le moindre pressentiment des choses et des siècles à venir. Le fds de Monique n'imagine pas une seule fois que cette cité des esprits pourrait bien se bâtir, après lui, du moins en partie, dans les temps qui vont se succéder. Il admet que la ville de Dieu a été construite sur terre par le peuple hébreu, et après ce peuple, c'est un goufFre où rien ne surnage ; il ne découvre pas cette suite, cette société de saints, de docteurs, qui lui tendent les JMas du fond du moyen âge ; il ne trouve pas un mot pour répondre d'avance aux hymnes, aux cantiques qui se préparent dans l'avenir, sous les arceaux des cathédrales enfouies encore dans le bloc des rochers; il ne voit pas de loin cette Eglise visible, qui s'élève et se réalise dans l'âme du genre humain. Tout cela il le cherche , il l'attend, dans la seule communion des morts ; et jamais, au bruit de la cité que les Barbares renversent, il ne dit, il ne pense, il n'espère qu'une autre puisse s'élever ici-bas sur le plan de la cité de Dieu.
Nous aussi, nous sommes en des temps où l'on as-
sure que de nouveaux Barbares s'approchent de la vieille société. Les voilà, dit-on, déjà au seuil; ils demandent à entrer. Vous savez que l'on appelle ainsi les multitudes illettrées, nues, misérables, qui ont en effet conservé la sève de la barbarie, et font entre elles presque tout le genre humain. Elles nous assiègent déjà de tous côtés, par la faim, par la douleur, par les besoins du corps et de l'âme. L'invasion approche. Que ferons-nous? qui marchera au-devant des nouveaux Barbares, comme un nouveau saint Léon? Dirons-nous que le monde va finir? nous dirons qu'il va recommencer une époque nouvelle, qu'avant d'être surpris par ceux qui frappent à la porte, il faut préparer un nouvel esprit, rouvrir le sceau fermé des grandes discussions, et travailler encore une fois à l'achèvement du christianisme. Attendrons-nous tranquillement , sans rien faire, le jugement dernier? mais il a déjà commencé, la trompette a déjà sonné. Tout ce qui est du vieux monde est jugé; il s'effiice, il disparaît, il passe à la gauche, comme une ombre, à l'instant où il croit ressaisir l'existence. Dirons-nous encore aux nouveaux Barbares qu'il y a deux cités inconciliables , que nous leur abandonnerons l'une et que nous garderons l'autre? mais cette division est précisément ce qui a