DE LA CITÉ DE DIEU
amené les choses humaines au point où elles sont aujourd'hui. Quand la cité terrestre n'était que la cité de l'homme, elle était trop étroite; la violence s'en emparant, y habitait presque seule, et, pour le plus grand nombre, il fallait camper loin de son enceinte, hors du droit, dans des déserts sans nom. Que reste-t-il donc à faire? le voici. Établir la trêve entre la cité de Dieu et la cité de l'homme; réunir l'une et l'autre dans le môme principe, agrandir la seconde en y arborant la loi et le droit de la première; et qu'est-ce que tout cela, si ce n'est reconnaître que, dés cette vie, nous pouvons bâtir une maison de justice, de liberté, de vérité, assez grande pour nous tous abriter.
Ne sentez-vous pas en vous-même, en des instants choisis, des élans d'espérance comme si vous saisissiez quelque chose de palpable? ce ne sont pas de vains songes; ils prendront, tôt ou tard, un corps. Instinct précurseur du droit nouveau, c'est le cri étouffé des siècles à venir, qui feront ce que nous nous contentons de dire. Rome païenne, avec ses cirques, devient pendant tout le moyen âge la ville sainte, la cité de Dieu. Étendez cela à la terre entière, il faut que la ville sainte s'élève partout où l'homme habite.
A entendre le langage actuel de l'Église, ne diraiton pas que, prétendre, dès cette vie, réaliser en partie le christianisme dans les institutions, c'est frustrer et dépouiller les morts? Comme si l'on risquait d'appauvrir le tombeau, en usant, dès ici-bas, du denier de l'Évangile! comme s'il était nécessaire de diminuer la terre pour enrichir les cieux ! Qu'ôtezvous à votre immortalité , en commençant à vivre dès les jours qui vous sont donnés ? A-t-on peur d'abréger l'éternité en datant de cette heure l'ère de vie? Nous n'absorberons jamais si bien dans la société visible l'éternelle justice, qu'il n'en reste pour alimenter éternellement les morts. Élever, icibas, une loi vivante, où ils puissent reconnaître le même soufïle qui les soutient par delà le sépulcre, est-ce rompre notre communion avec eux? Je pensais que cela s'appelait la réaliser.
Saint Augustin, et, après lui, Bossuet, reconnaissent que la cité de Dieu a été élevée d'abord ici-bas par le peuple hébreu; ils admettent encore qu'elle a continué de grandir visiblement avec les premiers peuples chrétiens; mais, depuis ce moment, le silence s'élend sur elle; personne n'en parle plus; on pourrait croire qu'elle est écroulée et cachée sous les ronces. Psotre tâche, celle des hommes qui viendront
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après nous, sera de montrer que le peuple de Dieu n'est pas tout en Judée, qu'il vit aussi parmi nous; que la cité de Dieu n'est pas en ruine, qu'elle continue de grandir au milieu de nous et par nous, chaque jour, cimentée de notre sang, de nos sueurs, et souvent aussi de nos larmes».
SIXIEME LEÇON
CoiidiUon fondamenUile de la papauté : tout pape doit être un saint.
— Le Saint-Siège remplit-il cette condition ? — L'inégalité d'esprit entre les Barbares et Rome, une des causes de la suprématie spirituelle de la papauté. — Que l'Église a changé de formes comme les gouvernements temporels. — L'ambition de Grégoire VII n'est plus assez grande pour nos temps. — Pourquoi? — Il fait naître d'une fraude ou d'un crime tous les pouvoirs politiques. — Sa vraie grandeur. — Grégoire VII, un ancêtre de la Révolution française.
— Un terrorisme moral, un 93 spirituel. — Principe identique du Saint-Siège au onzième siècle et de la Convention : que les empereurs et les rois sont les vassaux de l'esprit. — Le droit d'anathème est inhérent à la constitution du monde chrétien. — Qui jette l'anathème dans le "monde moderne ?
If
SIXIÈME LEÇON
LF. PAPE.
Le miracle par excellence dans le monde, est l'apparition d'une idée nouvelle; il suffit d'être homme pour avoir assisté à ce prodige, puisqu'il n'est persoune à qui il n'ait été donné de découvrir un des détails infinis de la vérité. Au moment où votre esprit languissait, une pensée fond sur vous. Où était- elle un instant auparavant, cette idée qui n'avait pas encore paru sur la terre? de quel ciel estelle tombée? Vous avez beau chercher, vous la sentez, vous la possédez, et vous ignorerez toujours
le chemin qu'elle a suivi, également incapables de la devancer ou de la fuir. Cette commotion spontanée du vrai marque la venue de Dieu dans un esprit; et ce qui arrive pour vous arrive aussi pour le monde. Tel peuple est réveillé en sursaut par une idée que ses pères n'ont pas connue; il se lève, il se trouve renouvelé par cette effusion d'une pensée sortie des abîmes inconnus de l'intelligence. Plus une nation est remplie de ces idées spontanées qui sont tombées des cieux comme une pluie de justice, plus son histoire est sacrée.
Au milieu de ce miracle permanent, je rencontre une institution, la papauté, qui seule, k l'écart, s' asseyant hors du temps, se vante de n'acquérir et de ne perdre rien parles années, d'avoir toujours pensé sur chaque chose ce qu'elle pense aujourd'hui, de n'avoir jamais ni subi l'explosion instantanée d'une idée vierge, ni connu une seule de ces révolutions qui transfigurent un individu, un peuple. Donnons-nous largement le plaisir de l'impartialité ; soyons envers la papauté plus libéraux qu'ellemême, en montrant qu'elle aussi a vécu, qu'elle a changé de forme, qu'elle a grandi, que le sang des vivants a coulé dans ses veines, que la flamme spontanée de l'esprit s'est allumée pendant des
siècles sur son Iront sans rides, qu'enfin elle n*a pas toujours été le vieillard centenaire du Vatican moderne.
M. de Maistre, avec le ton impérieux que vous lui connaissez, croit avoir tout résolu quand il a dit : « S'il y a quelque chose d'évident pour la raison « autant que pour la foi, c'est que l'Église univer- « selle est une monarchie. » Qu'(>lle soit devnue telle, et la plus absolue de toutes les monarchies, cela, en effet, frappe les yeux. Mais ce qu'elle est aujourd'hui. Tétait -elle autrefois? Attribuer aux papes des premiers temps la suprématie spirituelle de Rome moderne, antant vaut donner à la rovauté de Chilpéric les formes et la puissance de Louis XIV. Où était cette dictature de la papauté, dans les quatre premiers siècles, lorsque la pensée du christianisme se développait dans les conciles, partout ailleurs que dans Rome; lorsque Antioche, Alexandrie, Constantinople éiaient tour à tour la capitale du dogme, que l'élection des prêtres, des évêques appartenait au peuple, que dans son premier essor la vie religieuse éclatait spontanément du fond de l'antiquité renouvelée? Si quelqu'un eût annoncé à ces assemblées, à ces communes, qu'elles avaient un chef absolu, un roi spirituel dans l'évéque de
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Rome, cette prétention n'eût pas même été comprise. On se sentait encore trop près du Dieu chrétien pour abandonner à un homme, quel qu'il fût, le droit de régner à sa place. Qu'était-ce donc que ce gouvernement de l'Église primitive? Ou l'on abuse des mots, ou il faut y reconnaître une grande démocratie, une république d'États confédérés; les conciles représentaient les anciennes assemblées du peuple ; les évêques étaient les magistrats électifs de cette république sacrée. Elle avait tous les inconvénients de la vie, puisqu'en même temps qu'elle fertilisait le dogme, elle donnait libre carrière à la variété des pensées : d'où cette multitude d'hérésies qui marquent la fécondité spirituelle de cette époque. De loin à loin, le nom de l'évêque de Rome est prononcé avec respect; mais nulle marque d'une obéissance particulière. Voilà la première forme de gouvernement dans l'Église.
Au lieu de cette origine modeste, les historiens vous montrent la papauté siégeant dès le commencement sur son trône immuable. Ils veulent frapper l'esprit par le spectacle d'une institution qui, échappant à la loi du progrès, échapperait aussi à la loi du déclin. Ils élèvent hors du temps, sur une ruine de Rome, la figure de l'éternité visible \ mais, pour
peu que vous approchiez de celte figure, vous apercovez que le temps qui l'a laite, travaille aussi à la changer. Cette première découverte vous étonne ; elle vous conduit à penser que cette institution, tout extraordinaire qu'on la dépeigne, peut avoir h la fin le destin de toutes les autres.
J'ai montré que tant que le travail du dogme a continué, Rome est restée sans prépondérance ; elle trouvait partout des maîtres ou des rivaux quand il s'agissait de penser. Sitôt que ce travail de l'esprit est achevé, et qu'il faut non plus ])roduire, mais conserver, non plus créer, mais se souvenir, le rôle de la papauté commence ; elle entre fkns une époque où l'autorité lui arrive par la force des choses.
Nul ne peut hahiter Rome qu'il ne se sente grandir d'une coudée; fussiez-vous dans la condition la plus humble, vous êtes là, à chaque pas que vous faites, le centre vivant d'un monde, le chef d'un passé sans limites. Que sera-ce d'une institution jetée dans ce moule? elle prendra d'elle-même la forme de cette immensité.
Sans l'invasion des Rarbares, jamais la papauté n'eût pu aussi aisément se saisir du monde. Si la vieille société filt restée ce qu'elle était, il y aurait eu trop d'égalité intellectuelle pour qu'aucun lieu
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s'attribuât la souveraine puissance sur tous les autres; la Grèce n'eût jamais cédé à l'Italie. Mais, entre les Barbares et Rome la différence d'esprit était si prodigieuse, que cela devait à la longue légitimer tous les genres de prétentions de cette dernière. Quand les invasions eurent tout renversé, il y eut un point qui, restant lumineux, servit à rallier le monde. Dans cette époque, la papauté se sent grandir le cœur; et rien n'est plus beau, en effet, que de voir en ce moment cette puissance à qui tout réussit sans qu'elle ait besoin d'aucun effort violent. Elle se contente de nier au patriarche de Constantinople le titre d'évêque universel ; elle ne se l'attribue pas encore. Dans la ruine des anciens éléments de sociabilité, elle surnage comme une arche d'alliance; âge de force, de modestie, admirablement personnifié par Grégoire I. C'est lui qui ferme ce que j'appellerais volontiers l'époque de sainteté de la papauté. Les œuvres morales de saint Grégoire ont peu d'éclat, encore moins d'invention; mais au milieu du débordement des violences mérovingiennes, il est impossible de ne pas être frappé de vénération pour tant de placidité. Sans avouer ouvertement leur ambition, les papes sentent que l'avenir vient à eux, qu'ils n'ont l)esoin de rien faire pour le précipiter.
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Une joie intérieure , une sérénité extraordinaire éclatent dans leur langage, leurs lettres, leurs homélies; eux seuls semblent sourire quand tout le reste du monde se noie dans le sang ; ils habitent alors une région infiniment supérieure à celle où se déchire la société politique et civile ; ils régnent et méritent de régner.
Tournez la page de cette histoire, tout change : dans le neuvième et le dixième siècle, où est l'Église? elle semble abîmée sans retour. Après avoir résisté d'abord à la barbarie, elle s'en laisse pénétrer; dans ce premier choc elle a perdu le plus pur de sa pensée; elle a élevé les Franks et les Vandales, niais elle s'est abaissée à leur niveau; et il se fait dans ces temps une effroyable égalité entre le prêtre et le laïque. Changeant la candeur des anciens temps contre la ruse de la barbarie, l'Église se fabrique, en silence, de faux titres, de fausses donations, une fausse législation, dont le secret ne sera reconnu que six siècles plus tard. La supériorité morale est perdue pour un moment ; on la remplace par des décrets frauduleux. En face de cette Église menteuse, les rois chevelus, qui s'étaient prosternés, se relèvent avec une ironie effrayante. Quelle étrange chose que cette moquerie du neuvième siècle dans la bouche
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d'un roi aiiî^io-saxoii ! Vous croyé?! que c'est fait du monde chrétien ; et si vous regardez sur le Saint- Siège, tous les débordements y sont représentés avec une audace que les chroniqueurs du moyen âge peuvent seuls atteindre.
Laissons ces papes Jean XII, Jean XIII, Benoît VII, Jean XV, cesHéliogabales du Saint-Siège. Nés de papes, ces adultérins mettent la papauté à l'enchère; ils livrent les croix d'or, les calices du Christ à leurs concubines ; ils ordonnent leurs diacres dans les écuries de leurs chevaux. Qu'est devenue cette sainte ÊgHse de Rome? les femmes romaines, selon le mot d'un témoin contemporain, n'osent plus y entrer, craignant les vices et l'impudeur des souverains pontifes. Et c'est l'empereur qui est obligé d'arriver des frontières de laBarbarie pour remettre une apparence de dignité dans ce chaos.
Pourquoi faut-il redire ces choses? est-ce pour profiter de ces misères? au contraire, c'est pour montrer quel ressort prodigieux est caché dans cette institution, puisque le moment où vous la croyez souillée, déshonorée pour toujours est celui où elle atteint sa plus haute splendeur : nous venons de la laisser dans la boue, elle va remonter au ciel. Nous quittons les saturnales de la papauté du dixième
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siècle, nous nous trouvons déjà en face des austérités de Grégoire Yll.
Pour relever en un clin d'œil l'Église tombée dans le gouffre, ce héros, Grégoire YII, avait besoin d'un grand principe qui vînt légitimer tout ce qu'il voulait tenter; et je ne puis trop m'étonner que personne, dans le clergé, ne dise plus rien de ce premier fondement de son autorité ; on revendique chacune de ses prétentions, excepté la seule qui donne à toutes une sanction irrésistible. Je savais bien qu'il devait y avoir dans cette grande âme une idée, un sentiment particulier qui lui servait de levier pour ébranler le monde. En le cherchant je l'ai trouvé, ce levier; et, véritablement, la découverte n'était pas difficile, puisqu'il l'a montrée lui-même dans sa langue lapidaire. C'est une chose immense, que l'autorité qu'il a demandée pour lui et ses successeurs; être le roi de la pensée, sans qu'on ait môme le désir d'élever une contradiction ! Transporter comme il lui plait l'autorité, la royauté, la propriété! Et pourtant, cette puissance énorme, je m'engage à la reconnaître et à laisser toute discussion, si le Saint-Siège remplit, de son côté, sans iutervalle, la condition que pose Grégoire YII : « Tout pape, dit-il, élevé sur le Saint- « Siège, devient un saint. » Quod roinanus pontifex
efficUur uninuià sanctus. Comnienl les philosophes n'ont-ils pas vu cette idée au fond de l'âme d'Hildebrand? le système tout entier est là.
En effet, l'esprit même de l'institution du Saint- Siège suppose dans celui qui l'occupe la nécessité de la perfection morale. Ce n'est pas une monarchie comme une autre, qui, née des conventions des hommes, porte au front leurs faiblesses. Si vous voulez queje reconnaisse sans contestation la représentation permanente de la divinité sur le Saint-Siège, si vous voulez légitimer à chaque moment de sa durée une institution si extraordinaire, [il faut, comme ledécrète Grégoire VII, que vous me montriez sans interruption, sur le trône de Dieu, une sanction également extraordinaire, une dynastie de sainU, omninb sanctos ; c'est la condition : à ce prix le monde admettra ce qu'on exige de lui. Pour exercer la toute-puissance morale sur la terre, il ne suffit pas que d'autres , en d'anciens temps , aient été sublimes à votre place; il faut que nous voyions luire l'auréole autour de votre front ; et, connue vous prétendez à une soumission non interrompue de l'esprit, il est nécessaire que vous exerciez vous-même cette autorité non interrompue d'une âme vivante. Ne me dites pas que Grégoire, Léon, Urbain, Innocent et tant d'au-
très dont vous empruntez au moins les noms ont été (les saints il y a mille ans; je veux que vous en soyez un vous-même aujourd'hui pour que tout le monde moral se mette sans contestation à vos genoux.
Cette idée n'est pas seulement le fond de l'esprit de Grégoire YII ; elle est celle qui a présidé à l'établissement du Saint-Siège et lui a donné, à ses origines, la force de se produire et de croître. Lisez les noms des cinquante premiers papes, c'est-à-dire, de ceux qui soutiennent l'édifice. Ces fondateurs sont tous des saints, des héros du monde moral. Par là, vous voyez dans quelle voie la i)apauté s'est engagée et à quelle condition la terre l'a acceptée dès l'origine. Le principe de ce contrat social entre le Saint-Siège et le monde, est la sainteté. Otez-la, toute sanction disparaît. Pourquoi, après ces cinquante noms, la liste est- elle comme épuisée? A une institution qui doit éternellement représenter Dieu je n'accorde pas un moment de défaillance ni d'interrègne; car, on aura beau faire, jamais le monde ne consentira aisément à ce que le vicaire de Jésus-Christ puisse être un fourbe, un violent, un libertin, ou seulement une âme commune. Nous pouvons, sans révolte, voir passer des hommes vulgaires ou même criminels sur les troues
des hommes; nous les rejetons k la postérité, et cela même répond k la défaillance de notre nature. Mais sur le Saint-Siège de Jésus- Christ il en est autrement; nous n'admettons Ik pour légitimes que les saints ou les héros du genre humain. Je suis bien exigeant, allez-vous dire? Et vous, ne l'ôtes-vous pas, qui prétendez occuper sans rien faire le trône de Dieu !
A quelques égards, Grégoire YIÏ est le Napoléon de l'Église; il a fait le 18 brumaire du catholicisme ; nouvelle révolution dans le gouvernement spirituel qui prétend n'en subir aucune. La démocratie de l'Église primitive avait été remplacée par la féodalité des évoques; ces barons de l'Église se brisent dans les mains du .moine Hildebrand ; il reste un pouvoir unique, absolu, infaillible. Grégoire YII a comme Napoléon ses assemblées muettes, ombre des anciennes délibérations : il y a autant de différence entre les conciles de Rome et les conciles de Nicée, qu'il y en a entre le Corps législatif et l'Assemblée constituante. Quant on lit les lettres de cet empereur de l'Église, on voit que son grand cœur était continuellement déchiré par la situation de la chrétienté, et par les obstacles terribles qu'il rencontrait, k sa réforme, dans les seigneurs du clergé. Ce qui rendit sa victoire légitime et possible, c'est
qu'en brisant la suzeraineté des barons spirituels, il rentrait par là dans la vieille égalité de l'Église primitive. Combien de fois n'est-il pas arrivé (pie, dans les moments de péril, le grand peuple de l'Église tournait les yeux vers Grégoire YII, comme s'il eût absorbé en lui toute la cbrétienté ! C'est ainsi que le monde voyait dans Napoléon l'image vivante de la démocratie; le capuchon de bure a couvert l'usurpateur de l'Église, comme la redingote grise l'usurpateur de la Révolution. Mais aujourd'hui, qui sera assez avisé pour éterniser l'absolutisme de saint Pierre sans l'âme et les lettres de Grégoire YII? il serait plus aisé d'éterniser l'empire sans Marengo et l'Empereur.
Voyez, d'ailleurs, de plus près, quel a été le but de ce grand homme, et pourquoi, légitime en son temps, son ambition n'est plus assez grande pour les nôtres. Étudiez les monuments de Grégoire YII, vous arrivez nécessairement à ce résultat, que, s'il a pensé de loin à loin aux misères des peuples, il s'est contenté d'assurer les droits et la liberté du prêtre. Au milieu des entreprises continuelles de la violence, tracer dans l'humanité une enceinte de flammes, où la force aveugle n'entrerait jamais; faire du sacerdoce une race sacrée, un peu-
pie d'élection, un refuge assuré, une condition indépendante, à l'abri des passions des rois, des princes, des barons, la fierté seule de cette idée étonnait le onzième siècle ; il a fallu un cœur de feu et de bronze pour aller jusque là. Aux yeux de Grégoire YII, la société, l'humanité réelle c'est l'Église; le citoyen, c'est le prêtre ;le reste est une ombre. Voilà pourquoi il ne réclame rien, à proprement parler, que la constitution des droits du sacerdoce, laliberté de l'homme d'Église. Il s'élève au sommet de l'édifice social tel qu'il le comprend, et sa devise, qui contient tout son système, est celle-ci : Ne touchez pas mes prêtres, mes Christs : Nolite tangere christos meos. D'autres fois il ajoute : Celui qui les touche, touche la pupille de mes yeux : Qtii vos tangit, tangit pupilJam. oculi met. Tout ce qu'il entreprend a pour résultat d'établir des garanties absolues, au profit de cette société particulière qui s'appelle le clergé. Il faut que les puissants de la terre apprennent ce que c'est qu'un prêtre, quanti vos estis, ce qu'il peut, quid potestis, et que le monde se soumette à sa charte.
Spectacle nouveau que celui d'une âme saigne, en secret, à chaque blessure de l'homme d'Église, dans toute l'étendue de la chrétienté. Du fond de la Hongrie ou do l'Angleterre, inquié-
tude, plainte, angoisse, le moindre soupir du prêtre va retentir dans le cœur de Grégoire YIÏ. Malgré cela, si l'on demande pourquoi ce systi'îme est suranné , pourquoi le monde ne veut pas y rentrer, l'Église de nos jours ne senible pas même s'en douter. Elle croit que nous accusons Grégoire YII de trop d'ambition; c'est tout le contraire. Ses projets ne sont plus assez grands. Le moindre d'entre nous est aujourd'hui plus ambitieux qu'Hildebrand; car ce qu'il se contentait de demander pour ses prêtres, comme un privilège, nous le demandons aujourd'hui pour la charte de chaque homme. Nous voulons que, non-seulement le diacre ou l'évêque, mais toute créature humaine, et la femme aussi bien que l'homme, soient entourés d'un cercle sacré, que ne puisse franchir la violence des princes et des rois, dans le temporel ni dans le spirituel. Nous voulons que la maison, le seuil privé, soit gardé de toute offense par un archange, comme le monastère du moyen âge ; et nous nommons cela les garanties de la liberté individuelle. Ne touchez PAS MES CHRISTS, Nolile tcuiycre christos meos, ce mot nous l'appliquons à chaqu*? personne morale. Grégoire YII sentait la société vivante dans le clergé ; nous la sentons dans toute l'humanité. Grégoire YIT
Ua LE PAPE.
ne réclamait que la liberté de l'Église^ pro libertate Ecdesiœ; et nous, nous réclamons dans notre esprit la liberté du monde. Voilà pourquoi, tout ensemble, nous admirons Hildebrand, et ne pouvons reculer jusqu'à lui.
Peut-être vous étonnerez-vous si je dis que Grégoire YII, l'homme de Dieu, vir Dei, est un ancêtre de la Révolution française; néanmoins cela est évi*", dent. Dans son effort contre les pouvoirs politiques, dans ses instructions à ses soldats spirituels, espèces de proclamations qui précèdent la bataille, il ne donne pas aux royautés de la terre un autre fondement que la violence, le crime, le mensonge. « Qui ne sait, écrit- il à ses ^ évêques, que l'autoritédes rois et des chefs d'Étal vient de ce qu'ignorant Dieu,' livrés à un orgueil, à une cupidité sans frein, ils ont, à. l'aide du prince du mal, prétendu dominer leurs égaux, c'est-à-dire, les honnnes, par l'insoleiice, les rapines , la perfidie , les homicides , enfin , presque tous les genres de scélératesse? » Ce sont là, mots pour mots, les expressions dont le tiersétat, dans sa première ferveur, en 89, et plus tard les Montagnards, se servaient en marchant à l'assaut de la royauté absolue. La ressemblance est si
ïf/'Epist ad Herimannum Episcojjum .
LE PAPE. un
frappante dans les termes, que l'on dirait qu'ils ont passé littéralement des bulles du onzième siècle dans l'àme de la Convention. Il est certain, en effet, qu'en voulant briser la société laïque par la société spirituelle, Grégoire VII a donné le premier ébranlement révolutionnaire au monde.
Un biographe contemporain, un pauvre moine s'interrompt en racontant les anathèmes du pontife, la misère de l'empereur, agenouillé, pieds nus en chemise, au bas de la fenêtre du pontife, et il s'adresse cette question prophétique : Quoi donc ! mais si le pape et l'empereur, si l'Église et l'État se trompaient l'un et l'autre ! Quicf ergo ! numquid errât uterque ? Exemple rare, presque unique de la manière dont se sèment et se forment les révolutions humaines. Ce n'est d'abord qu'une question, une opinion craintive, un germe égaré par la tempête au fond de l'àme d'un solitaire. Les murs de sa cellule srardent longtemps le secret de cette pensée imprudente, elle meurt avec lui; puis des siècles se passent; après quoi, il arrive que tout le monde à la fois répète cette même question : Est-ce que l'Église et la Royauté se trompent? Numquid errât uterque? Une voix anonyme, qui est celle d'un grand peuple, répond : Oui; alors l'époque commencée obscurément, dans la
pensée du moine du onzième siècle, éclate et se consomme dans l'Assemblée constituante et dans la Convention.
Remontant d'un seul bond à l'esprit du christianisme dans sa force première, Grégoire YII a senti qu'il portait en lui la conscience du moyen âoje ; de là, le droit d'interdit, d'excommunication, qui enlevait aux empereurs leurs empires, n'était qu'une conséquence naturelle et légitime. Dans le monde chrétien, les pouvoirs politiques sont fondés sur l'esprit; il faut qu'il y ait quelque part une autorité supérieure qui les ôte et qui les donne au nom de la pensée. J'aime à voir ce grand homme, les yeux fixés sur l'idéal du royaume spirituel, exercer une terreur morale sur les royaumes politiques à mesure qu'ils s'écartent de ce modèle. Quand l'àme des peuples était encore endormie, qu'ils étaient séparés les uns des autres par des barrières infranchissables, il fallait bien qu'une personne morale fût la conscience vivante du monde de l'esprit. A ce moment d'une organisation barbare, la conscience de chaque peuple est, pour ainsi dire, hors de lui-même ; mais du moins elle existe quelque part : elle vit dans le Vatican. (Pendant que le serf est penché sur la glèbe et
le bourgeois tout occupé de sa misère présente, il y a sur la terre un homme qui, avec les yeux de l'aigle, discerne, suit les projets de l'empereur, du roi, des nobles, de l'évêque ; quelquefois il avertit les rois qu'il sait ce qui se passe au tond de leur esprit. Avec cette lumière de Tàme, il voit dans l'épaisseur des murailles, des donjons, des églises; et il balance, il brandit incessamment sur le monde l'épouvante de la mort spirituelle, qui souvent amenait la mort physique. Aucun livre ne donne l'idée de ce système, ni de cet homme : imaginez un terrorisme moral, un 93 spirituel qui tient l'anathème en permanence suspendu sur les âmes des suspects. On peut dire que l'échafaud des révolutionnaires modernes est peu de chose en comparaison de ce glaive de l'excommunication qui jetait l'honnue, le roi hors du ban de l'humanité et de Dieu pour ce monde et pour l'autre. Un abîme s'ouvrait oi!i le plus brave ne savait à quoi se prendre ; la terre et le ciel se retiraient, l'enfer seul restait. Aussi, tandis qu'il n'est pas rare que les honnnes courent avec joie à l'échafaud, ne parle-t on de personne qui ait pu soutenir jusqu'au bout, sans chanceler, l'interdit de Grégoire VII. Suivant les légendaires, la flamnie des archanges s'allumait sur sa tète.
Ce qui marque ce génie tout nouveau dans le, monde, c'est qu'en ôtant aux rois leurs royaumes, il ne doute pas un moment du droit qu'il a de les dépouiller. Son clergé, à qui manque la vie morale, ne croit pas, comme lui, à ce privilège de l'âme- et Grégoire VÎI se plaint de la lâcheté de ses évoques, pareils, dit-il, à des chiens qui n'osent pas aboyer devant le loup. Où est donc la force de Grégoire YII? dans cette idée, vraie en soi, que pour le monde moderne, l'autorité politique repose sur la conscience, que les couronnes, les sceptres, la noblesse, les fiefs, sont la propriété de l'esprit, et qu'à l'esprit seul appartient d'élever les couronnes, de confirmer ou de destituer les ducs, les rois, les empereurs et tous les maîtres de la terre.
Au reste, il ne suffisait pas de porter en soi cette idée essentiellement révolutionnaire; il fallait que Grégoire YII se sentît personnellement le droit de Texercer ; or, ce droit il l'avait par la sainteté du cœur et l'héroïsme de l'esprit. ïl savait, il sentait qu'il habitait réellement un monde meilleur que n'était la. société de son temps ; sans hésiter, il puisait dans sa conscience une de ces colères de Dieu, iram Dei, un de ces rayons de ilamnie, que tout le monde reconnaissait : il jetait cette flamme vivante au front
des rois ; tout était ébranlé ; le coup tombait de haut; le monde de la force cherchait son titre dans l'intelligence. 11 se rasseyait un moment sur le droit de la pensée. Bans ce sens, Grégoire Yll a devancé l'avenir. Il a posé le droit chrétien pour fondement du droit politique; c'est là son éternelle grandeur. On avait parlé avant lui du célibat des prêtres ; mémo, on avait tenté d'abaisser la féodalité épiscopale. Mais constituer l'esprit comme le suzerain, et toutes les royautés comme ses vassales, c'est-àdire, commencer à réaliser dans le monde pohtique la cité de l'Évangile, personne ne l'avait encore imaginé.
Voulez-vous savoir pourquoi, depuis la lui du moyen âge, vous n'entendez plus parler d'interdit jeté à la face des chefs des sociétés modernes? N'y a-t-il plus depuis trois siècles d'empereurs rebelles ou hérétiques, de mauvais rois, de gouvernements qui restent au-dessous de leur mission? Et, qui pourtant a ouï dire qu'aucun pape ait enlevé, de fait, à personne, depuis le moyen âge, le sceptre ou la couronne? Pense-t-Dn que si ] âme de Grégoire VU vivait encore quelque part, s'il en restait seulement une trace, une étincelle, l'inlerdit du feu et du sel et de l'eau n'aurait pas de-
mandé compte de la Pologne à l'empereur de Russie, de l'Irlande au gouvernement anglais, et de tant de ruisseaux de sang à la monarchie d'Espagne? L'Église se travaille pour continuer de croire au principe de Grégoire YII; seulement, on ne se sent plus intérieurement le droit moral de déposséder les forts. On n'est pas assez sûr de représenter la conscience de l'univers, pour se charger ainsi spontanément des représailles de la Providence, avec la certitude que le jugement sera exécuté. La parole de vie et de mort hésite et tremble sur les lèvres du pape moderne ; elle ne vibre plus dans le cœur de l'athlète de Dieu, athleta Dei, comme une tlèche qui tue : elle ne part plus du sommet du monde moral. Sans se l'avouer, la papauté commence à s'apercevoir que cette puissance de prononcer sur les empires et les dynasties le jugement d'en haut, ayant passé à d'autres, ne lui appartient plus.
Dans le sommeil où l'Église est tombée vers la fin du moyen âge, qu'est-il ari-ivé? que les chefs de la société politique ont profité de cette défaillance de l'esprit, pour établir leur légitimité sur la seule violence, la conquête. Le fait est partout devenu le droit. Alors, contrairement à l'idée de Grégoire VII, toute principauté temporelle s'est donnée comme sa-
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crée et inaliénable. La théorie du droit divin attaché à chaque couronne, date de la décadence de TÉglise. Avoir possédé un moment la couronne, parut alors une raison divine pour la conserver toujours. Quand l'Église eut perdu la force de déposséder les dynasties, naturellement chaque fils de roi ou de prince se crut maître de son héritage pour l'éternité; la puissance qui, au nom de l'âme, avait exercé le droit de donner ou de reprendre l'empire, la propriété, la noblesse, les terres, renonçait k cette autorité. Les nobles, les rois, les empereurs, débarrassés de cette unique crainte, regardèrent autour d'eux; ils ne virent rien paraître, à la place de l'autorité morale qui les dominait ; ils jugèrent qu'aucun anathème ne les atteindrait plus; et l'époque de la monarchie absolue s'établit sans contradiction. Cessant d'être les vassaux de Dieu, les souverains crurent qu'ils devenaient les propriétaires inaliénables des peuples et des couronnes. Mais Dieu devait les ressaisir par une voie dont ils ne se doutaient pas. En effet, le droit d' anathème est inhérent à la constitution du monde chrétien; il ne peut pas disparaître. Écrit au fond de toutes les chartes nouvelles, il est identique avec le cri de la conscience. Dès que la papauté s'en dépouillait en réalité, il était
immanquable que la conscience morale fit explosion sous une autre forme.
Ce peu de mots renferme la nécessité et l'esprit de toutes les révolutions modernes; depuis que la papauté n'a plus le cœur de prononcer les excommunications politiques et la déchéance des souverains, les peuples sont contraints de faire cela à sa place. Que sont toutes les révolutions, depuis trois siècles, si ce n'est un anathème sorti de la conscience du monde? L'Angleterre, l'Amérique, la France, l'Espagne, la Grèce ont jeté, chacune à leur tour, une de ces paroles de feu qui, autrefois, ne sortaient que de l'âme de Grégoire VIL L'une après l'autre, ces sociétés ont compris ce qu'il avait avancé le premier, à savoir, que les dynasties, les empires, les royautés, les noblesses, les principautés, les duchés, les marquisats et les comtés, imperia, régna, principatus, ducatus, marchias, comitatus, ne sont que des vasselages de l'esprit, et que l'esprit, en se retirant, abolit tous leurs titres.
Dans chacune de ces révolutions, après le cri jeté par la conscience publique, on voit les anciens pouvoirs absolus, condamnés par une force surhumaine, se dépouiller eux-mêmes, descendre de leurs
sommets, et venir, les pieds nus, tête basse, passer les trois jours d'épreuve a genoux sous les fenêtres des nations nouvelles, comme l'empereur Henri IV sous les fenêtres de Grégoire VII. A peine l'anathème est sorti d'une bouche, il est répété par toutes ; et celui qui en est l'objet, fût-il entouré d'une armée, toute sa force se retourne contre lui; le pain et le sel lui sont refusés. Vous avez vu cela il y a quinze ans. Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? Vous savez si l'excommunication jetée par la bouche d'un peuple est pesante aujourd'hui sur la tête d'un prince.
Ainsi, d'une part, tant que l'Église a mené le monde, son gouvernement a subi les révolutions de la vie; démocratie, aristocratie, monarchie, il a traversé ces différentes phases. D'un autre côté, la puissance de lier et de délier les empires a passé d'une main à l'autre; et ces changements se sont faits pour que le plan du christianisme entrât de plus en plus dans le monde politique et réel.
Assurément, la Révolution française ne pensait pas accomplir, en l'agrandissant, l'idée de Grégoire VII; et pourtant elle n'a pas fait autre chose quand elle a établi un droit supérieur k la possession séculaire de l'autorité, de la noblesse, de la couronne. Le régime
de terreur que le grand pontife a imposé au moyen âge a bien pu un moment se retourner contre ses desseins en les empêchant de se réaliser sous la forme qu'il voulait leur donner; mais le principe de sa politique sacrée n'a pas laissé de grandir et d'éclater dans la conscience du monde moderne. Il en est de môme de cette terreur qui s'attache au nom de la Révolution française : ses anathèmes sanglants ont pu faire reculer d'épouvante une partie du monde; ils n'empêcheront pas que le droit de l'Évangile, d'abord réservé pour le prêtre, plus tard étendu au genre humain, ne se consomme un jour sous des formes que n'ont pu prévoir ni le pape du onzième siècle, ni la révolution du dixneuvième. ' •
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SEPTIEME LEÇON
Origines du mahométisme. Il commence le jour où le catholicisme s'arrête. — L'unité de Dieu manifestée trois fois dans le désert. — Le Coran et la Bible. — Allah accomplit les menaces de Jehovah. L'Islamisme expliqué par l'architecture arabe. — La mosquée. — L'Alhambra. — Esprit de terreur. L'Orient antique épouvante l'Orient moderne. — Le Coran, un monologue de Dieu. — En quoi l'islamisme diffère du clnistianisme ; il se réalise instantanément dans les institutions politiques. — La propriété. — Les femmes — L'esclave. — Quelle a été la mission de Mahomet? — Pourquoi la société musulmane est immobile? — Impuissance du catholicisme à terminer la guerre entre l'Évangile et le Coran. — La France et l'Algérie.
SEPTIÈME LEÇON
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Au moment où la papauté^ vers le temps de Grégoire-le-Grand , saisissant la dictature spirituelle, ferme par l'autorité la discussion des idées et des dogmes, il semble que la victoire du catholicisme soit consommée. Les nations nouvelles ont accepté, sans examen, le joug de l'Église; le paganisme a disparu. De quel côté peut naître désormais le danger ou seulement la résistance? cela échappe à tous les yeux. Le chef de la chrétienté dut croire que les temps de l'unité universelle
160 LE MÂHOMÉTISME.
étaient venus. Ce fut un beau jour pour l'Église et pour le monde.
Cette joie était prématurée ; et, au contraire, sitôt que les dogmes paraissant achevés, le mouvement d'esprit s'arrêta, la moitié du monde brisa l'alliance. Les idées, que l'on se contentait désormais de condamner, comme mortes, sous le nom d'hérésies, sans les discuter plus longtemps, se dressent tout à coup en face de la chrétienté ; au grand étonnement de l'Occident, elles forment, dans le mahométisme, une religion rivale. La papauté s'était trop pressée de fermer le cercle des choses religieuses ; la moitié de la terre ne pouvait y trouver place. Lejourmêmeoîi l'esprit, en Occident, voulut se reposer dans le passé sans y rien ajouter, l'islamisme apparut; on avait mis le sceau sur les Écritures, en déclarant qu'aucune puissance ne les augmenterait d'une ligne; pour toute réponse, une race d'hommes se cherche un nouveau livre; elle le trouve dans le Coran.
Laissons pour un moment l'accusation de fraude, de mensonge ; seule, elle ne suffira jamais à expliquer le miracle de ces peuples qui, dispersés à l'origine dans le désert, se réunissent soudainement, comme s'ils eussent entendu la trompette de l'ange Gabriel. Ce n'était d'abord qu'une poignée d'hom-
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mes, uue Iribu ; eu quelques années, c'est un monde, et il va heurter un autre monde. Par quelle puissance a été ressuscitée cette race d'hommes queTon croyait éteinte depuis le temps des patriarches?
Par l'autorité d'un livre qui, poésie et réalité tout ensemble, jette chaque membre de la tribu, de la nation, dans une extase morale semblable à celle de l'homme auquel il a été inspiré. Quelques vers, quelques hymnes, rien de plus ; mais chacun de ces vers reflète une action ; chacun de ces hymnes est descendu des cieux qu'habite l'âme de la race arabe. Remontons nous-mêmes à ce premier moment d'où est sortie la destinée de l'Orient moderne. A considérer la situation actuelle du monde, l'Asie investie détentes parts par des peuples missionnaires, la tâche que la France vient de se donner en Algérie, jamais il ne fut plus nécessaire qu'aujourd'hui d'entrer impartialement dans l'esprit et dans l'âme du Coran.
Un grand fait domine tous les autres. Par trois fois, la même race d'hommes annonce au monde l'unité de Dieu dans le judaïsme, le christianisme, l'islamisme. Au point de vue humain, Moïse, Jésus, Mahomet sont de la même famille. Et comme si l'alliance par le sang n'était pas assez claire, consi-
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dérez, je vous prie, que par trois fois cette idée de l'unité pure de Dieu se révèle, éclate dans le même lieu, dans le même désert d'Arabie ou de Syrie, là où la nature est abolie par elle-même. Au milieu de ces solitudes éternellement vides, la pensée de Dieu ne se montre à l'homme sous aucune image, puisqu'elles y manquent toutes également. Ni sources, ni fleuves à adorer ; point de forêt sacrée qui enveloppe le mystère. Sans laisser de trace sur le sable, l'esprit seul visite et parcourt le désert, au milieu du silence de l'univers consterné.
Pendant que partout ailleurs le monde se fait des dieux visibles qu'il peut entendre et palper, les villes du désert, Jérusalem et la Mecque restent fidèles à l'esprit éternellement solitaire. Jehovah , Allah, sans autres compagnons que leur ombre, sans demeure fixe, à la parole embrasée, portent l'un et l'autre sur leur face l'empreinte, ou, pour mieux dire, le tempérament du désert.
Si le dieu de Mahomet est, dans son principe, le Dieu de Moïse, si l'un et l'autre sont marqués du même sceau, vous apercevez déjà en quoi ils diffèrent. Jehovah est le dieu des Hébreux; il s'est choisi un peuple privilégié entre tous; il cherche à détruire, non à convertir les autres. Partout
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OÙ il s'arrête il fait autour de lui un désert social ; son peuple étant trop faible pour lui donner l'empire du monde, il se contente de se séparer des infidèles. Il vit à l'écart. Pourvu qu'il se conserve, sous les pieds des colosses de Chaldée, de Perse, d'Egypte, c'est un miracle suffisant. Il attend patiemment Favenir. Tout autre est la politique de Jehovah renouvelé par Mahomet. Premièrement, il n'est plus le dieu d'aucun peuple en particulier; son affection n'est plus enfermée dans une tribu, ni dans une race. Il est devenu le dieu du genre humain. Voyez, d'ailleurs, combien tout sur la terre a changé autour de lui ! autrefois il était accablé par les énormes empires idolâtres qui l'entouraient; maintenant ces chahies sont tombées; la Perse, la Chaldée, l'Egypte ne l'obsèdent plus, ne l'étreignent plus. Les barrières qui le renfermaient se sont renversées d'elles-mêmes.
Que s'ensuit-il de ces énormes changements? que si dans l'antiquité il était réduit à se défendre, désormais il peut attaquer. Il s'isolait dans la loi do Moïse, il va se répandre au dehors dans l'islamisme. Longtemps contenue dans les murs de Jérusalem, sa colère déborde sur toute la ftice de l'Asie; il jette l'interdit non plus seulement sur le pays de
Chanaan, mais sur tout l'Orient. Allah va accomplir la longue menace de Jehovah.
Tel est le lien du judaïsme et de l'islamisme ; d'où i résulte que la condition de la révélation nouvelle est la conquête. Il faut qu'elle aille purifier par la sainte colère du glaive la terre trop longtemps souillée des impuretés du passé; et il est impossible de pénétrer le caractère du mahométisme si vous ne le rattachez à la loi de Moïse ; car il porte dans son sein les colères, les menaces et tout l'héritage de haine des prophètes. Aussi sa révélation éclate dans le cri des batailles, son paradis est à l'ombre des épées ; il emprunte ses paraboles aux mouvements des combats ; pour sacerdoce, il a le cimeterre ; son livre de la loi est la proclamation du dieu des armées.
Voulez-vous toucher dans la pierre et le marbre la vraie pensée de l'islamisme, jetez avec moi les yeux sur une mosquée ; je choisis celle de Cordoue, parce que je l'ai visitée à loisir, et qu'élevée dans l'époque de splendeur du mahométisme, il n'en est pas qui soit une image plus fidèle du Coran. Ces longs murs armés de créneaux et de tours militaires, sont les retranchements d'une forteresse : c'est la maison de Sébaoth, de la divinité des batailles. Au-dessus de la
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citadelle sacrée, le minaret porte dans la nue la sentinelle deDieu: en priant, elle veille suri' armée des fidèles. Si l'on approche, quel seuil hérissé ! les créneaux etles meurtrières de ces tours de défense sont laits pour les anges de colère ; armés de leur carquois couleur de feu, ils aiguisent en secret leurs flèches d'or. Tout est menaçant, comme les apprêts d'un combat éternel. Mais osez franchir cette porte mystérieuse, pénétrez dans l'enceinte et dans l'intimité d'Allah : quel changement! quelle douceur! quelle oasis de colonnes innombrables ! Vous vous égarez dans cette forêt de palmiers aux troncs de marbre. Ajoutez que les hardiesses de nos monuments gothiques sont des œuvres prudentes et raisonnées, en comparaison de ce qu'ose l'architecture arabe. A voir ces voûtes qui s'élancent l'une sur l'autre sans appui, vous diriez que ces pierres ne restent debout depuis des siècles que par la puissance de la parole et le miracle du Coran. Nos cathédrales fondées sur une même pensée, à l'extérieur et à l'intérieur, ont la sublimité de l'harmonie; au dedans et au dehors, leur physionomie est la même. Mais il y a aussi une majesté saisissante dans cette brusque transition des souvenirs des batailles, à la paix immuable des forêts célestes ; il semble qu'après avoir passé sous la voûte des
épées, vous vous trouviez dans le jardin d'Allah.
Je dirai de l'Alhambra quelque chose de semblable. Ce monument qui éveille tant de rêves vous étonne par le même contraste. Levez les yeux vers le sommet de ces hautes collines : ces tours massives, ces bastions énormes, sans aucun ornement, ces citadelles hérissées que rien ne déride, est-ce bien là le palais enchanté d'où s'exhalent les parfums de tant de poètes ?
Je ne vois rien, encore une fois, que la face irritée du génie de la guerre. Mais, que je traverse cette porte dérobée, le changement n'est pas moins soudain que dans la mosquée ; les murs émaillés des fleurs des oasis, les sources jaillissantes à chaque pas; cette architecture qui, pour ainsi dire sans toucher terre, bâtit autour de vous la demeure des songes ; les mots de félicité, félicité, écrits et brodés sur les murailles, à côté de ceux-ci : Dieu seul est vainqueur; cette solitude embaumée, ce murmure perpétuel de l'eau, ces pavillons, ces tocadores qui s'ouvrent sur des jardins de citronniers et d'orangers; de loin à loin, un murmure qui monte de Grenade, comme un souvenir de la terre; tout ce monde de délices, que dérobe aux yeux le dieu jalouxdc l'Orient, comme la perle dans sa nacre, n'est-
ce pas l'image réalisée du paradis de l'Islam? C'est du moins celle du Coran ; comme l'Alhambra, il a le front du soldat, le cœur de l'auge ; il cache ses promesses et son ciel derrière une enceinte de menace et de terreur.
Représentez- vous le seutiment d'épouvante porté au comble, consacré par les traditions de la Bible, poursuivant les vivants comme les morts, les anges comme les hommes, devenant pour toujours le principe non-seulement de la terre, mais de l'univers entier; vous concevrez comment l'horreur du jugement dernier est dépeinte dans le Coran, en traits vivants qui laissent loin derrière eux les inventions de Dante et de Michel-Ange. Vous trouvez là, dans la réalité même, ce tremblement, ce grincement de dents dont parle l'Écriture. Le jour irrévocable approche, l'heure s'avance; voilà la parole qui retentit le plus souvent. Les cheveux des enfants blanchissent d'effroi; les cieux se fendent de peur. Mais dans ce monde de terreur est enveloppé un monde de délices; les bienheureux, au bord des sources, aperçoivent de loin les damnés ; les extases des saints sont ravivées par la vue de l'enfer; volupté qui confine au supplice. Jusqu'au milieu de la joie des anges se glisse un reste d'épouvante. Dans
l'Alhambra, la salle du meurtre des Abencerrages, avec ses larges taches de sang, regarde les voûtes embaumées de la sultane chérie Linda-Raja; mélange qui fait le fond de toute la vie musulmane.
Puis, toute la terre est prise à témoin ; ce sont des |
serments de colère, tels que l'Ancien Testament ne pouvait les connaître : « Je jure par les tempêtes, je « jure par les nuées grosses de la foudre, par les « chevaux rapides, par le mont Sinaï, par le livre « inspiré, par le temple visité, par la mer écu- « mante, le châtiment approche, il est là ! »
Savez-vous, en outre, de quel argument formidable se servait le Prophète? il avait recours à une preuve visible qui manquait en grande partie à l'Occideni ; il montrait ^ aux peuples de l'Orient nouveau les villes ruinées de l'Orient ancien, les cités sansnom, aux grandes colonnes, dont les peuples avaient été lapidés par les anges. Elles aussi avaient refusé d'écouter le Prophète, et elles avaient été emportées par les vents, comme des branches de palmier, ou mêlées comme la paille sèche à l'argile. Avouons que cette éloquence était parlante, dans le voisinage des ruines de Babylone, de Persépolis, de Thèbes, de Tyr, quand Mahomet pouvait ajouter : « N'avez-
1 Le Coran, cap. VU, 3 ; c. XIX, 97 ; c. XXII, 44 ; c. XLI, 14, etc.
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VOUS donc pas parcouru le pays? n'avez-vous pas vu de vos yeux? Ces sociétés, ces nations se disaient Tune à l'autre, en voyant le nuage s'avancer vers leurs vallées : C'est un nuage, il nous apporte de la pluie. — Non! c'est la tempête! elle vous apporte le châtiments »
Ainsi, la nature consternée du désert porte le sceau de l'épouvante, et donne elle-même témoignage à l'islamisme. Les squelettes de ces anciennes sociétés, épars dans les sables, se relèvent et parlent pour le prophète présent. Mahomet excelle à épouvanter le monde moderne à la vue du monde antique; il fait, de ces ruines mystérieuses, de ces cités ensevelies au fond des lacs, autant d'êtres qui assiègent les vivants. Où est, dès lors, la merveille qu'une immense terreur ait saisi les peuples, au spectacle de ces vastes demeures abandonnées ; elles ouvraient, en quelque sorte, la première scène du jugement dernier. Qu'étaient devenus ceux qui les avaient habitées ; on croyait déjà entendre le bruit des chaînes de soixante-dix coudées qui les liaient à Satan. De là, le sentiment de hâte, de précipitation qui est un des traits du Coran. Puisque les signes sont si près, si palpables, on n'a que faire de discou-
' Le Coran, ch. XLVI, 23.
470 LE MAIIOMÉTISME.
rir j ni de chercher le dogme ; il faut agir. Les antiques murailles s'écroulent, la trompette va sonner. Tout le passé de l'Orient se retournant ainsi contre lui pour l'effrayer, est-il bien étonnant que les peuples se soient précipités en toute hâte sur leurs chevaux pour devancer l'heure funeste? s'ils se retournaient en arrière; ils voyaient le spectre des peuples morts traînés sur le front dans le chemin de l'enfer, et ils accéléraient leur course.
Oubliez pour un moment, avec le dix-neuvième siècle, le christianisme lui-même. Ne voyez autour de vous que le désert, qui partout, dans les ruines, se hérisse d'effroi. Que des messagers rapides vous apportent, l'un après l'autre, chacun des serments de colère du Dieu nouveau; représentez-vous que vous êtes, non pas rassemblés dans des villes, où vous pouvez vous interroger, vous consulter, vous instruire les uns les autres, mais disséminés à travers de vastes solitudes, et que vous y receviez isolément la même nouvelle du dernier jour qui s'approche; êtesvous bien sûrs, même sans aucune fraude, que votre cœur, votre esprit ne finiraient pas par être ébranlés?
Du livre des musulmans, cet esprit passe dans leur histoire; il explique toute la différence des invasions des Barbares, et de celles des Arabes. Les Barbares
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se poussent les uns les autres pendant cinq ou six siècles; avides de posséder une terre qui n'appartienne qu'a eux, ils s'arrêtent où ils la trouvent, ils s'y établissent et s'y enracinent. Mais les invasions orientales ont un autre caractère : un Dieu les mène et éperonne leurs chevaux. L'heure presse, le jour approche ! cri d'effroi que matin et soir le Coran répète. Il faut franchir les monts et les fleuves sans s'arrêter nulle part, courir de la Perse aux Pyrénées, des Pyrénées aux Indes, et avant le jour irrévocable remettre la terre entière sous l'autorité d'Allah. Ainsi, l'histoire arabe se consume en une journée.
C'est peu de dire que l'unité de Dieu est le fond du Coran; il s'agit de voir quelle sorte de sublimité particulière lui prête cette doctrine appliquée dans toute sa rigueur. La première conséquence est que le prophète, le médiateur disparaît, pour ne laisser parler que le Dieu. Delà, le ton, l'expression unique qui distingue le Coran de tous les livres religieux du monde. C'est un monologue de Dieu avec lui-môme.
Que j'ouvre la Bible, l'Évangile, ou les Épîtres, je trouve toujours les paroles de Jehovah ou du Christ rapportées par un homme, à la suite d'un récit. Toujours un homme entre Dieu et moi, disait
Rousseau. Au contraire, dans le Coran, le discours céleste ne passe par aucun organe intermédiaire. Il éclate dans l'infini; Dieu converse, dans la solitude, et discute avec lui même ; il s'interroge, il se répond; il commente du haut des nues ses anciennes Écritures ; il se fait, dans son désert, les objections des incrédules ; il ne les résout pas ; il les amasse, il les recueille comme une vengeance. Il se réjouit d'avance, en se peignant le dernier jour. Soliloque qui, sans être jamais interrompu par la voix d'aucune créature, a le monde pour écho. • — « Nous crierons à l'enfer : Es-tu rempli? et il répondra : Non ! Avezvous encore des impies? » — Ce monologue fermente ainsi, au haut des cieux, comme un orage qui pèse sur toute la surface de la terre, sans s'adresser à un lieu, à un peuple, à un homme plutôt qu'à un autre. Quelquefois, c'est une familiarité sublime : « De quoi s'entretiennent-ils? — de la grande nouvelle, du jour inévitable, de la Résurrection. »
Vous diriez le souffle haletant du désert. Cette tempête se promène en grondant sur le monde. Tous les points sont menacés; aucun n'est encore atteint ni frappé. A la fin, ce discours, qui enveloppait toutes choses, se concentre sur un point particulier. Il s'arrête! il éclate; il frappe une tribu, une ville,
la Mecque, ou Médine, quelquefois le Prophète luimôme : plus la parole a été longtemps suspendue, plus le coup est terrible. Or, ce n'est pas là une rare saillie de génie dans le Coran; c'est l'esprit de chacune de ses paroles sans exception. Autant de chapitres (et ils sont plus de cent), autant de ces monologues d'Allah. Tout l'univers se tait et se cache sous le sable ; le Prophète lui-même reste muet , la race arabe qui passe dans le désert s'arrête ; elle entend ce discours qui, mêlé d'interrogations et de pauses, roule avec fracas sur sa tête. L'humanité surprend, par hasard, au milieu des solitudes, le secret de l'Éternel. Voilà l'originalité et le sublime du livre de Mahomet. Dans ce que je viens de dire, sont implicitement contenus les rapports du prophète et du Dieu. Mahomet reçoit le commandement sans le provoquer. Il n'est pas le fils, il est l'esclave d'Allah. Si le livre de Vévidence, comme on appelle le Coran, eût contenu des récits, on eût pu le nier ; des doctrines, des paraboles, on les eût controversées. Mais des ordres précis, des commandements militaires, au milieu de la mêlée des choses humaines, ne se discutent pas ; il faut y obéir. C'est trancher dans le vif le principe de la discussion. Le prophète nouveau ne voit plus Dieu face à face, ni dans le buisson ardent,
ni clans la fumée de l'holocauste, comme faisaient les envoyés de l'ancienne loi. Une voix intérieure le réveille au milieu du silence des nuits et il la répète au peuple; souvent ce n'est qu'un mot : « Parle f dis-leur f avertis-les f demande- leur/ » Tel est, en général, le préambule de la révélation.
Lorsqu'on pense qu'au temps de Mahomet, l'Asie occidentale, déjà éprouvée par le christianisme, rejetait d'elle-même ses anciennes croyances, que le sentiment de l'unité de Dieu rentrait de toutes parts dans le monde, que c'était là le cri des choses, il n'est certes pas impossible que Mahomet, saisi, obsédé plus que personne par cet instinct, ait cru sincèrement être l'écho de cette parole inarticulée, qui était au fond des événements et de toute l'histoire contemporaine. Ce n'est qu'un poëte, disaient les tribus incrédules, et elles ne se trompaient pas ; seulement, la poésie était pour lui la vérité môme. 11 ne composait pas arbitrairement ses rhapsodies sacrées, comme Homère; il était bien plutôt de la famille de ces rhapsodes orientaux, hindoux, de Valmiki par exemple, qui écrivaient leurs épopées sous la dictée immédiate de Dieu. Plus tard la politique se mêla évidemment à sa mission. Mais qu'il y ait eu un moment où l'inspiration poétique et la révélation d' en-haut
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se soient confondues sincèrement dans sa pensée, voilà une chose dont je ne puis douter. Un poëme, une épopée intérieure, prise d'abord à la lettre, comme une réalité, par l'auleur lui-même, et qui devient ainsi un culte, une religion, c'est dans son origine l'esprit de l'islamisme.
Il faut un instant de vérité, un levier de sincérité à l'homme même pour déplacer un ver de terre; qu'est-ce donc pour remuer un monde !
Toute la destinée du génie arabe, ces victoires de la foi, ces miracles de l'épée, ces conquêtes instantanées, ces cinq ou six siècles de grandeur, ce monde splendide qui s'étend de la Perse à l'Arabie, à l'Espagne, tout cela a vécu un moment enfermé en germe dans le cœur du Prophète. L'histoire de l'Orient moderne, avec toutes ses vicissitudes, n'est rien que la grande âme de Mahomet, déployée comme un drapeau de siècle en siècle.
Voltaire, dans sa tragédie, n'a vu que le politique; c'est commencer le drame oi!i il finit, en effet. Il resterait une tragédie bien plus sérieuse à composer, si l'on montrait dans le moment suprême de l'inspiration Mahomet partagé entre la poésie et la foi, assailli par sa propre pensée, qu'il ne connaît pas encore, ne sachant si la voix qu'il entend au désert est
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la sienne, ou l'écho du Dieu de Moïse dans les rochers du Sinaï, si c'est le cri d'un homme ou le cri de l'Éternel, si, en un mot, il est un prophète ou s'il n'est qu'un poëte. Drame terrible dont l'histoire n'a point conservé de trace. Peut-être cette lutte a-t elle rempli les quarante années obscures de la vie de Mahomet. Sitôt que sa vie publique commence, la tragédie s'arrête. Soit qu'il engage le combat comme une prière, soit qu'il prêche dans la chaire de la Mecque, vous ne trouvez pas en lui la marque d'un seul de ces combats intérieurs qui ont ébranlé jusqu'au bout le prophète du Nord, Luther. Pas un moment de défaillance, de contradiction, d'incertitude. La poésie est devenue vérité, action ; et comme il ne tolère pas la délibération chez les autres, il a commencé par se la rendre impossible à lui-même. Au seul point de vue politique, la différence entre le christianisme du moyen âge et l'islamisme est aisée à marquer. Le premier ajourne ses promesses après la mort; le second veut faire entrer, sans perdre un jour, ses doctrines dans la constitution de la société civile et temporelle. Considérez un instant l'Orient moderne après Mahomet. Sitôt que l'unité de Dieu a remplacé les castes de dieux inégaux qui formaient l'idéal social de l'ancienne Asie, sitôt que
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la Révolution religieuse est consommée dans le dogme , quel changement apercevez-vous sur la terre? Partout où l'islamisme s'étend, les castes disparaissent. Cette institution, qui était le droit indigène, indestructible de l'Asie, est abolie. L'idéal et la réalisation, ces deux moments séparés par dixhuit siècles dans notre Occident, ces deux périodes, marquées pour nous par l'Évangile et par la Révolution française, se pressent et co-existent en Orient dans le même instant.
Mahomet est tout ensemble la tête et le bras, le Christ et le Napoléon de l'Orient moderne; il établit le nouveau dogme religieux, et il le réalise incontinent dans le monde social.
Vers le sixième siècle, voyez, depuis la Perse jusqu'aux frontières d'Espagne, ces énormes inégalités sociales, débris d'un passé que personne ne peut compter; ces nations, assises les unes sur les autres comme autant de cariatides ; ces distinctions immémoriales du laboureur, de l'artisan, du soldat ; ces classifications désespérantes où le malheur enfante éternellement le malheur; cet édifice de servitude, où le prêtre seul est affranchi. Tout cela disparaît en une journée devant le cimeterre du dieu niveleur. Tandis que dans notre Occident môme ces inégalités
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s'appesantissent sur tout le moyen âge, en Orient l'armée clés croyants forme une société de frères ; et l'armée c'est le peuple. Tout soldat est prêtre du dieu des batailles.
Ne cherchez plus pourquoi les conquêtes de l'islamisme furent si rapides. Qui donc aurait pu ou voulu résister à l'autorité du dogme nouveau et à l'application instantanée qu'on en faisait? Conséquent avec lui-môme, l'islamisme commençait par promettre l'égalité des droits sociaux aux peuples convertis. Comme le dieu de l'unité est le dieu de l'égalité, il oifrait à toute la terre d'entrer sans combat, sans discussion^ dans la communion de l'épée. Un idéal qui se réalise dans le même moment, est ce que l'on n'avait encore jamais vu ; l'affranchissement civil suivait immédiatement l'affranchissement volontaire de l'idolâtrie. Le soldat-prêtre portait avec lui, non pas seulement un nouveau livre, mais un nouveau droit social.
Il est visible qu'on ne peut rien comprendre au génie de l'Orient moderne, si l'on ne remarque cette suppression du temps, cette simultanéité foudroyante de l'idée et du fait, cette identité de la religion et de la politique, cet éclair qui illumine à la fois le ciel et la terre, l'Église et l'État. Les voyageurs s'étonnent
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de l'indifférence apathique des Orientaux sur ce qui nous touche; j'ai pu moi-môme observer, dans de graves circonstances, combien ils sont à peine effleurés par le bruit de nos affaires. Mais, admettez que l'Orient a rassemblé dans un moment ce que nous avons répandu à travers les siècles, qu'il a vécu en un jour de la vie de mille années, qu'il a eu tout e?asenible, à la même époque, son Messie et son Contrat social, la prédication de ses apôtres et sa Révolution de 89, son concile de Nicée et sa bataille d' Aréole, son Église primitive et son Assemsemblée constituante. Des hommes qui ont été frappés instantanément de cette double révélation dans le temporel et dans le spirituel, et comme investis de tous côtés par l'intervention d'Allah dans l'Église et dans l'État, ont quelque droit d'affecter peu de curiosité pour nos agitations ordinaires. Voyant dans leur passé un moment unique sur la terre, ils dédaignent tout le reste.
On ne s'aperçoit pas qu'ils remarquent* très-bien que dans notre Occident l'Église dit une chose, et l'État une autre; ne pensez pas trouver ailleurs la cause principale de notre impuissance à nous les associer. Cette division les frappe comme une infériorité de notre part; elle est, pour notre monde
180 LE MÂHOMÉTISME.
chrétien, le défaut de la cuirasse. Les mahométans ont atteint avant nous T unité religieuse et sociale ; nous leur offrons d'en déchoir pour entrer avec nous dans la contradiction. Comment accepteraientils l'échange? cela est impossible.
Cette simple idée nous permet de marquer, d'un mot, la question de l'islamisme qui n'est pas encore posée. Nous l'attaquons par nos missionnaires : effort parfaitement inutile! les Orientaux savent comme nous, que nous avons des doctrines, des théories, des idées, un Évangile. Ce qu'ils demandent, c'est la rai son pourquoi nous ne faisons rien de si belles théories. Tant que l'on se contentera de leur montrer un livre, ils ne tourneront pas même la tête de notre côté; ils commenceront seulement à s'émouvoir, s'ils apprennent, un jour, que cet idéal, ce livre^est réalisé dans la vie, la constitution d'un peuple, et que le Coran de l'Occident est appliqué comme celui de l'Orient; car, alors, l'avantage qu'ils ont ou qu'ils croient avoir sur nous, ils l'auront vraiment perdu. Réconcilier le mahométisme avec la grande association de l'humanité chrétienne, est-ce l'affaire d'un obscur prédicateur? Pour cela, il faut un fait, le miracle d'un peuple, d'une société, qui montre enfin l'accord de l'idéal religieux et du droit social, de
l'Église et de l'État, dans un esprit supérieur à celui du Coran.
L'islamisme a le premier commencé à réaliser le principe d'égalité ; reste à voir ce qu'il a fait de l'institution de la propriété. Si l'on conquiert le monde dans un but spirituel pour le rendre à son maître légitime, qu'en résulte-t-il? que toute terre occupée par la victoire appartient à Dieu seul , que l'homme en a seulement l'usage et l'usufruit. Le mahométisme ne recule pas devant cette conséquence ; et si vous allez au fond du droit oriental sans vous laisser abuser par les apparences et les usurpations, vous trouvez ce fait extraordinaire que l'on commence à découvrir et que chaque jour met de pkis en plus en lumière ^ : à savoir que les terres conquises par les musulmans n'ont point été , à l'origine, partagées ni tirées au sort, comme cela est arrivé chez les Francs et les Barbares de l'Occident. Elles sont restées la propriété inaliénable, de qui? d'Allah, du Vivant, de l'Éternel.
Quelle clarté ce résultat jette sur l'histoire et la condition des personnes et des choses dans l'Orient moderne! il s'ensuit que vous ne trouvez
' V. De la conslilHtion territoriale des paijs musulmane, par M. le D'' Worms, Revue de législation et de jurisprudence, t. V.
182 LE MAHOMÉÏISME.
là réellement point de grands propriétaires fonciers ; que ceux qui se parent de ce nom ont usurpé un titre qu'on ne pouvait leur céder, puisqu'il n'appartenait à personne ; qu'ils ne sont rien que des dépositaires , des détenteurs des biens de l'Éternel. Par là je m'explique un point vraiment incompréhensible auparavant, qui est la mobilité arbitraire, l'incertitude de la propriété dans la société mahométane. Le visir, le délégué de Dieu enlève comme il lui plaît à chacun ses domaines ; de riche , il le fait pauvre en un moment ; et ces caprices , non de la fortune, mais du chef de l'État, forment, pour ainsi parler, le fond des institutions.
Le pacha d'Egypte vient de déposséder ses sujets. C'est une fantaisie, dites-vous, une confiscation. D'accord ; mais quand une fantaisie dure depuis un millier d'années sans contestation, elle repose sur un fondement inébranlable. Ce fondement , vous venez de le voir : la terre étant à Dieu, l'homme n'a que l'usufruit, sans le droit d'hérédité. Le calife qui lui ôte son domaine ne fait que rendre à Allah ce qui n'a pas cessé d'appartenir à Allah!
Malgré cette rigueur de logique, il est deux points sur lesquels l'islamisme a cédé devant la tradition de l'Orient antique; les femmes et l'esclave ont em-
LE MAHOMÉTISME. m
barrasse Mahomet. Ce n'est pas qu'il n'ait profondément changé l'institution de la famille patriarcale; il l'a si bien altérée qu'il l'a, pour ainsi dire, détruite. Comme il n'y a plus, sur la terre, de peuple élu, il n'y a plus, dans l'État, de familles privilégiées. Dans le droit de succession ^, plus de droit d'aînesse, Fégalité entre tous les membres, le principe de notre Code civil , appliqué dès le septième siècle. Chaque race humaine se perd dans le grand peuple d'Allah; chaque famille privée, dans la famille musulmane.
Au milieu de cette révolution, que devient la condition des femmes? Mahomet commence par les dépouiller dans le dogme. Allah n'a point de parents, point de fils, point de famille; pour la première fois ,- les femmes , devenues orphelines , n'ont point de mères dans le ciel. Il n'y a pas, dans le firmament de l'islamisme, une vierge, une madone, qui leur serve, à la fois, de protection et d'idéal. Rien de plus extraordinaire que la violence avec laquelle Mahomet repousse l'image des anges aux traits de femmes; il veut évidemment extirper l'idée du sexe, dans sa théodicée. Après y avoir bien réfléchi , je reste convaincu que cette inflexibilité du réformateur a été toute systé-
* V. Ganz, Erbrcchl, t. U, p. 17&.
matique ; elle vient de la nature même de l'dolâtrie qu'il avait à combattre. Où faisait-il sa révolution religieuse? Ne l'oubliez pas. C'était dans le lieu, dans la race même où la nature avait été presque toujours divinisée sous la figure d'une femme. Ne vivait-il pas au milieu des vestiges partout renaissants, de la grande Déesse, Astarté, Alilah, qui enivrait la terre, depuis Babylone jusqu'à la Phénicie? N'était-ce pas là que plus d'un roi hébreu avait marié Astarté à Jehovah ? Pour renverser d'avance cette alliance impie , en extirpant dans sa racine le principe toujours renaissant de l'idolâtrie indigène , Mahomet repousse obstinément tout ce qui tient de la femme, dans la constitution de son Dieu.
Aux lieux mêmes où avec Sémiramis, Artémise, Cléopâtre, Athalie, Zénobie, les femmes avaient résiné tant de fois, Mahomet les découronne dans le dogme ; elles restent aussitôt découronnées dans l'État; il leur ôte, au même moment, leur droit de souveraineté, dans le ciel et sur la terre.
Pour l'esclave, il en est autrement; le système n'obligeant à rien, la loi de. Mahomet retrouve ici son équité naturelle. L'esclave n'est plus cette chose sans nom qui faisait le fond de la vieille société. Qu'il soit croyant, il entre dans l'association, il peut
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atteindre à tout, à la famille, à l'État, au gouvernement même. Tel était esclave hier, qui est aujourd'hui chef d'armées, bey, émir sultan; sur cette rapide transformation repose en partie la poésie des Mille et une Nuits. Mais, je veux montrer quelque chose de plus parlant que tout le reste. Rappelezvous de quelle manière l'Egypte a été gouvernée depuis le moyen âge jusqu'à l'expédition de Napoléon. Tout nourris que vous êtes dans l'esprit d'égalité, vous n'inventeriez rien de semblable. L'Egypte était gouvernée par les mameloucks, c'est-à-dire, par des esclaves achetés sur les marchés de Circassie. Nul n'entre dans cette classe privilégiée , s'il n'a passé par la dignité de l'esclavage. C'est là son titre de noblesse. Ainsi, il y a au monde une société régulièrement instituée, dans laquelle le gouvernement appartient aune dynastie d'esclaves, légitimement, par droit de servitude; et cet établissement dure des siècles.
Imaginez- vous riende plus radicalement contraire à l'ancien Orient et au principe des castes? le dieu de l'islamisme n'a pas émancipé l'esclave ; il l'aconservé, il l'a adopté, il l'a épousé, il a fini par le couronner.
Aussi simple que sa doctrine, la mission de Mahomet est de fermer pour toujours à l'Asie le retour
^ers le culte de la nature. Entre l'Orient antique et l'Orient moderne, il place le cimeterre; nul ne rentrera vivant dans le passé ; telle est sa première loi. Le christianisme , sorti de sa simplicité primitive , était devenu une doctrine trop composée pour ne |3as se dénaturer dans les esprits des Orientaux. Aussi, du cinquième au sixième siècle, l'Asie se méprenant constamment sur la plupart des symboles catholiques, les interprète dans le sens de son paganisme indigène. L'Orient baptisé menace de rentrer presque aussitôt dans son ancien système, auquel il donne seulement un nom nouveau. Mahomet voit le danger, et il délivre pour jamais le monde de ce panthéisme matérialiste qui renaissait de toutes parts sous la forme des hérésies du christianisme asiatique.
Il fait comme un homme qui, menacé par l'incendic dans le temple , renverse en toute hâte les murailles, les péristyles, afin de sauver au moins le sanctuaire. Il tranche au vif dans la tradition 'universelle ; il rejette à pleines mains les croyances pour en garder une seule. Avec une sorte de fureur, il s'acharne sur tout le reste ; et le point fondamental qu'il veut sauver est si bien choisi, que personne au monde ne pourra jamais le lui disputer. Après cette œuvre terrible, l'Asie déconcertée
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est transportée hors de sa nature, de son tempérament, de son histoire, dans un chemin opposé à cehii qu'elle avait suivi jusque-là. Dépaysée, elle cherche vainement l'ancien sentier. Le Prophète l'a arrachée à ses fondements; en la ramenant au désert, il l'a comme égarée dans l'ample sein d'Allah. Désormais, elle lui appartient aveuglément; après avoir effacé chez elle la mémoire du passé, il peut seul la conduire ; et (j'allais oublier ce dernier trait) sa réforme est si radicale, dès le commencement, qu'elle rend, en quelque sorte, toute réforme impossible dans l'avenir; le Moïse arabe est aussi son Messie.
Appliquez ces idées à la politique , vous en verrez naître aussitôt l'immutabilité de la société musulmane. Ordinairement on cherche la cause de cette invariabilité dans la doctrine de la fatalité et de la résisfnation; comme si la fatalité avait ôté aux Grecs anciens la puissance d'agir, comme si ce principe dans sa force avait empêché les Arabes de courir d'un bout de la terre à l'autre, comme si enfin la résignation à la volonté d'eu-haut n'était pas aussi en partie le dogme du christianisme. Le vrai est que la force de l'Islam a été toute renfermée dans sa première époque; jeté hors du temps, il s'est épuisé bientôt, parce qu'il ne s'est pas renouvelé par la
tradition. Comparez-le aux autres religions. Elles vivent dans le temps, elles acquièrent par les années, elles s'accroissent , elles se transforment, et, grandissant toujours, elles font grandir la société avec elles. La plus immobile en apparence , la loi de Moïse, n'est pas si bien scellée par sou auteur, qu'elle ne se développe de siècle en siècle, comme une espérance , un héritage qui s'accroît par les lévites et la suite des prophètes ; et ce mouvement intérieur de l'âme religieuse se communique à la vie civile et politique. lien est de même du christianisme. Le livre fondamental, l'Évangile, est développé, interprété par les épîtres, les épîtres par les pères de l'Église, puis par les conciles, par l'Église , par les docteurs, par la réformation qui ravive le catholicisme lui-même : et celte pulsation intérieure , ce grand cœur du Christ qui ne cesse de battre, répand une vie toujours nouvelle dans le corps social.
Mais dans l'islamisme, rien de semblable. La tradition religieuse ne s'y augmente pas; elle est entière dès le début, dans les pages du Coran. Luttes, angoisses, espérances des générations nouvelles, tout passe sans ajouter un mot à la révélation. Les générations se succèdent inutiles les unes aux autres, puisque leur expérience religieuse est perdue ; les prières
(les siècles ne s'ajoutent pas aux prières; nul prophète n'est attendu. Par l'énergie native de son dogme, la civilisation orientale Hiit explosion spontanément, dans un essor lyrique, comme une ode, un hymne du Prophète, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à celles de la France; mais la source de l'islamisme ne se ravivant pas, ses conséquences sociales ont bientôt tari. Tout ce qu'il a pu faire a été de garder les positions qu'il avait prises dans le monde, sans les mettre à profit. Aujourd'hui, cette société immobile marque la place d'un dogme qui n'a pas reçu une idée depuis douze siècles.
Comment rendre la vie à ce dosjme tari sous le sable? Quelques personnes annoncent la venue d'un Luther musulman. Mais y a-t-on bien songé, et l'Orient tout seul peut-il se rajeunir lui-môme? que réformerait le protestantisme musulman ! L'Église? il n'y a pas d'Église ; la hiérarchie? il n'y a pas de hiérarchie; la tradition sacerdotale? il n'y a point de tradition du clergé. Où est la Rome de l'islamisme? est-ce la Mecque ou Médine? Je vois dans Médine le tombeau du Prophète ; je ne vois point de Vatican. Telle est donc la condition de cette religion, qu'au premier coup d'œil elle semble ne pouvoir ni se développer en restant ce qu'elle est, ni se
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réformer profondément sans disparaître ; et la grandeur de Mahomet est d'avoir usurpé et dévoré d'avance toutes les révolutions de l'avenir, au point de vue arabe.
D'autre part, qui portera en Orient le principe delà vie nouvelle de l'Occident? qui nous réconciliera avec la moitié du monde civilisé? est-ce l'Église romaine qui terminera la guerre entre l'Évangile et le Coran? Sont-ce les hommes du moyen âge? du moins, s'ils vivaient encore! Mais, où est l'espoir, que sans recevoir aucun esprit nouveau, notre clergé fasse de nos jours ce qu'il n'a pu accomplir dans l'élan de la foi des croisades! Le miracle de la robe de Trêves fera-t-il ce que n'a pas consommé le miracle de la voix de saint Bernard? Rome ellemême ne croit plus devenir la maîtresse de la Mecque; et, pourtant, il faut que l'alliance se renouvelle : la terre et les cieux y travaillent.
Que l'on explique pourquoi l'opinion a maintenu la France en Algérie, malgré tant de volontés contraires. Si ce fut hasard , obstination ou plutôt pressentiment, qui peut le dire? Pourquoi tant de patience à ne recueillir jusqu'à ce moment rien que des sueurs et du sang? n'y a-t-il au bout de cette mission , rien que du sable? Conquête étrange, qui
LE MÂHOMÉTISME. 191
entraîne, qui appelle, peu à peu, chaque jour, le conquérant plus avant dans le désert. Puisqu'un instinct secret l'y appelle , que la France s'y engage, sans crainte, dans sa conquête de sable, dans ces déserts où Moïse, le Christ, Mahomet, ont trois fois puisé la vie de l'univers. Elle aussi, peut-être, entendra quelque enseignement éternel sortir de la fente des rochers. Qui jugerait qu'elle ne trouvera pas, à la fin , quelque grande loi écrite sur la pierre d'un nouveau Sinaï! Un peuple prophète, qui, audevant de tous les autres, s'en va à l'écart, à la source de toute inspiration religieuse et sociale : voilà ce que nous voyons. La France ne fait qu'apparaître au seuil des mosquées; et déjà s'explique l'énigme de cette tradition populaire des Orientaux qui veut que le Christ transfiguré devienne le dernier calife de l'islamisme.
HUITIÈME LEÇON
L'Église catholique adopte dansles croisad(;s le principe de ITslamisme: l'extermination. — Que le Clirist n'a pas combattu Mahomet. — Gomment on peut JugcM- si une guerre se fait dans nn esprit chrétien. — Les guerres de la Révolution française comparées à celles des croisades. — Lesquelles sont les plus chrétiennes? — Le catholicisme et l'islamisme en Europe. — ^Mission de rKspagne; elle épouse, malgré elle, dans la religinu, le génie arabe. — Que conclure de Timpuissance du catholicisme à se réconcilier l'OiicntV — Napoléon en Egypte. — Où e>i !■• «ecret de la puissance future de l'Europe sur l'Asie ?
HUITIÈME LEÇON
LB CORAN ET t'ivANGILE.
En commentant Fislamisme, nous avons pris un cœur arabe. Pour acquérir le droit de parler des destinées d'une race d'hommes, il faut, un instant du moins, pouvoir vivre de sa vie ; nous avons dû parler comme si l'âme musulmane nous entendait. l'Église du moyen âge n'a cessé de mettre aux prises l'Europe et l'Asie; ces deux moitiés du monde ne se connaissent encore que par la haine. N'est-il pas temps, après une si longue exécration , d'éprouver quelque fonds d'amitié pour des ennemis de douze cents ans?
On répète chaque jour que l'Évangile et le Coran sont auxprises depuis les croisades : rien dans le fait n'est moins exact. Quelle est la solution que l'Église a donnée, à ce divorce de deux grandes races humaines? l'extermination *; est-ce là un mot de l'Évangile?
Il ne paraît pas que Rome ait entrevu une autre issue. Écoutez les terribles cris de guerre de la papauté, au temps d'Urbain II, de Pascal II; vous serez frappés d'une ressemblance extraordinaire dans l'accent des deux religions rivales. Le génie de la haine a passé du Coran dans la papauté. Môme ardeur de combats, de vengeance; dans l'une et dans l'autre , c'est le Dieu de l'Ancien Testament qui parle. Mais celui du Nouveau, qu'est-il devenu? il est tel de ces manifestes de guerre du Saint-Siège, empourprés de saiWg , pwpiirati sanguine , qui semble une page arrachée du livre de colère de Mahomet. Dans ces cris de bataille, où est la magnanimité après la victoire? oi!i est la douceur, où est l'amour chrétien qui s'insinue jusque dans la haine? Ne demandez pas aux proclamations des papes ces sentiments nouveaux ; la trace même en a disparu. Le mobile de la guerre sacrée est le même chez les croisés
* Hœreticos, bonâ fide pro viribus esterminare, Conc. Arel.
et les niahométans, Tabsolutioii de tous les crimes.
C'est assez dire que dans cette grande lutte entre deux mondes, l'Église, se plaçant sur le terrain de son adversaire, sur celui de l'Ancien Testament , descend des hauteurs de l'Évangile et perd ainsi sa supériorité avec son inviolabilité ; elle prend les armes qu'on lui oppose, sans y ajouter celles qu'a forgées l'esprit nouveau. Elle frappe avec une colère musulmane; mais dans cette colère, jamais un instant de douceur, de pitié, de sympathie cachée, d'attendrissement pour son ennemi. Elle le hait d'une haine biblique ; elle ne le domine pas. Si Jehovah est son allié, il est aussi celui de l'islamisme. Armés du même génie , plies sous les mêmes passions, le catholicisme du moyen âge et l'islamisme ne pouvaient absolument rien l'un sur l'autre : la position prise par l'Église était mauvaise en soi, puisqu'elle opposait à l'Orient le Dieu antique, implacable, qu'il portait lui-même dans son sein; les batailles stériles ne produisaient que du sang. Entre des forces de même nature, l'esprit du Christ aurait seul pu décider la victoire ; mais cet esprit, où a-t-il paru en face du Coran?
Autant le christianisme a été puissant par l'amour, autant il a été impuissant par la haine. Dans la pre-
mière Église, je vois souvent les Barbares apprivoisés par la prière d'un solitaire. Un sentiment surhumain les subjugue; et ces maîtres nouveaux de l'Occident semblent tout conquérir pour tout céder. Dans le onzième et le douzième siècle, au contraire, l'Église prend les instincts de la guerre; elle se couvre d'une cuirasse; elle se charge des malédictions de l'ancienne loi. Rivalisant de fureur avec le Coran , elle fait rouler des fleuves de fer , et tant de haines, tant de menaces n'aboutissent pas même à la remettre en possession du tombeau de son Dieu. Le Christ de Golgolha n'a pas voulu être affranchi par la haine.
En réalité, quel moyen spirituel l'Église a-t-elle employé pour dominer l'islamisme? quel livre opposait-on à ce livre tout nouvellement sorti des cieux du Prophète? on ne combattait pas la simplicité du Coran par la simplicité de l'Évangile. Au contraire, à des hommes que l'unité nue de Dieu jetait dans le ravissement , l'Église du moyen âge ne présentait que chaos de doctrines, échafaudage de rites, de liturgies, de traditions. Si le Christ tout seul eût éclaté dans l'Évangile, peut-être eussent-ils reconnu ce langage; car eux-mêmes pensaient venir accomplir son œuvre ; au lieu que cet esprit, enseveli sous les formes de la
ET i; ÉVANGILE. i^
tradition d' Occident, ne disait plus rien à des hommes du désert. L'Église colossale leur cachait Jésus de Galilée ; plus elle accumulait de doctrines, plus elle était impuissante contre eux. Simplicité, d'une part, composition, de l'autre; dans cette voie, chaque jour créait une impossibilité. Il ne restait qu'à se détruire violemment l'un ou l'autre, sans discussion ; en soi^ qu'après ces longues guerres, où le Saint-Siège a été quelquefois vaincu par l'islamisme, il est vrai de dire que l'esprit du Christ n'a pas encore réellement combattu Mahomet.
Youlez-vous juger si une guerre est entreprise dans un esprit vraiment chrétien , il est pour cela un moyen infaillible, c'est de voir si la guerre profite même aux ennemis.
Pour qu'une bataille soit livrée sous le purdrapeau de l'Évangile, il est nécessaire que chaque coup porte en quelque sorte sa guérison, et que la réconciliation, l'alliance entre les races humaines naissent de leurs chocs. Sur ce principe, mesurez l'esprit religieux des guerres du moyen âge entre le catholicisme et l'islamisme. De qiiel avantage ont-elles été pour la société musulmane(? quel nouveau principe de grandeur ontelles fait pénétrer dans son cœur, avec le fer des batailles? je vois bien en Orient les peuples diminués.
le désert augmenté ; je cherche vainement où sont les idées évangéliques qui ont germé dans ce sol pétri de sang. L'occupation de Fépée a fait oublier de semer la parole. Avec les croisés, l'âme chrétienne a-t-clle pénétré dans les larges brèches laites à l'Orient? Nullement. Lorsqu'enfin, l'Europe et l'Asie, lasses de ne pouvoir rien l'une sur l'autre, viennent à s'arrêter, j'ai beau demander où est le traité d'alliance; il n'y en a pas. Ces deux Églises, le catholicisme et l'islamisme, demeurent à la même place, harassées, découragées, n'ayant plus que la force de se haïr, sans avoir conservé l'espérance de s'anéantir l'une ou l'autre.
Ajoutez que de ce moment le doute commence à entrer au cœur de la catholicité. Les peuples avaient quitté leurs chaumières, avec la persuasion que l'Église, en se montrant, dissiperait le dieu de Mahomet. On allait au-devant d'un miracle, plutôt qu'au-devant d'une bataille. Les enfants mêmes chasseraient d'un regard ces troupes de musulmans. Mais dans le chemin où les yeux apercevaient à l'issue l'extermination d'une race d'hommes, il n'y avait qu'une chose qui restait oubhée ; c'est celle qui fciit les prodiges du christianisme, je veux dire l'amour pour ceux qu'on va combattre. Lorsqu'arrivés
en face du sépulcre, personne ne vit sortir les anges gardiens ni la terre s'émouvoir, et qu'au contraire, il fallut peu à peu se retirer devant l'Islam, un premier sentiment d'étonnement change l'esprit des croisés. Ceux qui revinrent en Europe reparurent tout différents. C'était le premier mécompte dans le catholicisme. Le prestige inviolable était perdu ; désormais, l'Église, que l'on n'avait pas osé regarder en face, est examinée; le soupçon s'éveille; elle a montré visiblement son impuissance et ses limites. Le monde commence à entrevoir qu'elle n'a pas combattu avec les pnres armes du Christ; depuis ce jour, jusqu'à la réforme, sa défaillance ne s'arrête plus.
Il y a un demi-siècle, d'autres croisades sont sorties de la France ; et l'on a vu précisément, pour la première fois, le caractère que je ne trouve pas dans celles du moyen- âge : des hommes qui courent aux armes sans aucune haine pour les peuples qu'on leur oppose. Est-ce l'extermination de leurs ennemis que demandent ces premiers croisés de la République ? C'est l'affranchissement, l'élévation morale de leurs adversaires; ils veulent se réconcilier avec eux dans un principe plus haut que celui du passé. Voilà la grandeur de ces premi 'res et saintes guerres de la Révolution française, enthousiasme pur et vraiment
chrétien pour l'alliance des peuples! Combats à outrance sans le moindre levain des anciennes haines bibliques ! Le volontaire, redisons le mot, le croisé de l'an III, de l'an IV, de l'an V, haïssait-il jusqu'à l'exécration l'Italie, l'Allemagne, la Pologne, l'Espagne? il aimait ceux qu'il allait rencontrer sur le champ de bataille ; il portait avec lui une idée et une épée ; le soir du combat, sous chaque chaumière, il prêchait sa croyance; il voulait vaincre pour faire partager au reste du monde son héritage moral. Aussi, les deux armées, encore humides de sang, pleuraient également aux funérailles de Marceau sur les deux rives du Rhin.
Entrez, par delà nos frontières, dans les cabanes des paysans étrangers. Vous y trouverez la mémoire vivante de ces hommes qui, tout ennemis qu'ils étaient, apportaient avec eux le nouvel esprit d'alliance; on vous dira le jour, Theure de l'arrivée, les paroles qu'ils ont répétées, et qui ont germé dans une famille, dans un hameau, dans une ville. En échange du morceau de pain qu'on lui donnait, chacun d'eux rendait à son hôte une idée, un sentiment nouveau, une révolution religieuse et sociale. Lesquels, suivant vous, étaient les plus chrétiens, ou les croisés du onzième siècle, qui pillaient
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et dépeuplaient en une nuit Consiantinople, Antioche, Jérusalem, ou les croisés de Hoche, de Kléber, de Marceau, de Joubert, de Desaix, de Bonaparte, qui, dans la riche Italie, dans F heureuse vallée du Rhin, oubliaient le boire et le manger pour apprendre aux enfants le nom de la République française? De quel côté était l'évangile guerrier? Était-ce sous la cuirasse des seigneurs féodaux, qui voulaient s'arrêter à chaque endroit pour se faire une principauté, ou sous rhabit bleu des hommes de Sambreet-Meuse et de l'armée d'Italie?
Pour que cela devienne plus clair, voyez un peu la suite. Quand les guerres du moyen âge sont achevées, l'Europe et l'Orient restent ennemis; leur haine s'est accrue. Au contraire, sitôt que ces immenses guerres de 93 à 1815 sont parvenues au terme, il arrive que l'alliance est accomplie, que la pensée de la France est entrée, debout, dans la moindre chaumière. L'amitié des peuples, qui n'existait pas auparavant, se forme dans cette bataille d'un demi-siècle. Chaque coup que. se portent les nations profite aussitôt à celle qui le reçoit. Là, pas un combat stérile ; l'épée laboure et ensemence le monde. Sur chacun de ses champs de bataille s'exhale l'âme de la France ; à peine a-t-elle fait
une blessure qu'elle y répand son esprit pour la guérir. Elle abandonne au prisonnier le meilleur du butin, une pensée, une idée qui germe dans son sang.
Guerre toute nouvelle, qui profite presque toujours au vaincu plus qu'au vamqueur ! C'est l'Autriche qui profite de Rivoli ; l'Egypte, d'Héliopolis ; Rome, do Marengo; la Raviôre, de Holienlinden ; l'Espagne, de Somo-Sierra; la Prusse, d'Iéna; la Russie, de la Moskowa.
Et pour achever de donner à ces guerres une marque que n'eurent jamais les croisades du moyen âge, il faut encore ajouter ceci : tous ces peuples haletants qui rentrent dans leurs foyers relèvent des mêmes champs de bataille un même nom, une même figure, autour de laquelle ils se groupent en cherchant l'avenir; ils se font tous un même héros. Napoléon. De tant de haines apparentes, de la poussière de tant de combats s'élève cette figure comme la représentation vivante de l'alliance dans la pensée de la France. Chacun de ces peuples, et dans ces peuples chaque individu emporte silencieusement sous son toit la même image; il la considère et l'interprète à sa manière. L'Arabe d'Aboukir, l'Italien catholique^ l'Allemand protestant, le Slave, le Grec moderne, s'élèvent vers le même héros; en sorte que les cent
ET L'ÉVANGILE. 20n
batailles qui font la couronne du dix-neuvième siècle aboutissent de toutes parts à l'unité des ennemis, à l'alliance des Églises, à la réconciliation, c'est-àdire à l'accomplissement du christianisme. Rien de pareil ne peut être dit des croisades du moyen âge.
Un pays semblait être appelé plus qu'un autre à commencer l'alliance entre la société musulmane et la société chrétienne. En les voyant renfermées en Espagne, à côté l'une de l'autre, pendant huit cents ans, qui n'eût cru que l'Europe et l'Orient étaient mis là en présence pour apprendre à s'associer? Mais là aussi, l'extermination fut la seule loi qui s'établit entre l'un et l'autre. En vain l'Islamisme, refoulé de siècle en siècle, de lieux en lieux, de Tolède à Cordoue, de Cordoue à Séville, de Séville à Grenade, avait-il fmi par se réduire à quelques crêtes inhabitées; il ne demandait qu'à s'associera l'Espagne par le travail, en défrichant des lieux déserts. Cette terre elle-même, moitié Afrique, moitié Europe, ces gorges sauvages, ces rochers tigrés de bruyère, ces paysages de Syrie qui enveloppent les plaines de Grenade, celte imitation, ce souvenir du désert jusqu'aux portes des villes, tout cela n'annonçait-il pas un lieu fait pour célébrer la réconciliation des races d'ïsmaël et de Jacob? Malgré
tant de signes, le peuple espagnol n'a jamais voulu admettre l'idée d'une alliance : il a déclaré que le catholicisme et l'islamisme ne peuvent respirer le même air. Avec un orgueil tout biblique, il a mieux aimé laisser une partie de la terre en friche, que de la voir cultivée à sou proût par des fils soumis de l'Islam, ne voulant des Orientaux ni pour amis ni pour sujets. Jusqu'au milieu des frimas de la Sierra- Nevada, il est allé chercher quelques restes de tribus pour les jeter a la mer.
L'année dernière, j'ai assisté à la fête oiî l'Andalousie célèbre la fuite du roi Boabdil. A entendre cette cloche de l'Alhambra qui faisait dès la veille éclater sa joie sur toute la plaine ; à voir les multitudes qui, arrivant dès le soleil, couvraient les montagnes, et au bruit des instruments débordaient dans les galeries des rois maures, trépignaient d'enthousiasme dans la tour de la Captive, dans la salle des Abencerragcs, sous les voûtes du Généralife, il semblait que la fuite des Maures datait d'hier, que l'Alhambra était au pillage, et que ces cris, ces danses, ces chants, cette ivresse de l'âme étaient un nouveau déii jeté du fond du palais arabe au génie encore menaçant de l'islamisme.
€ar c'est l'originalité de l'Espagne, qu'avec cette
horreur sainte du génie arabe, elle ne peut s'en séparer. Elle l'a chassé il y a trois siècles, il est encore là, debout et vivant dans son cœur; elle le hait, et il court dans ses veines. Elle abhorre Mahomet; et son Dieu , tel qu'elle l'a fait, a toutes les passions, toutes les rancunes du dieu du Coran. Elle déteste l'Arabie, et l'Arabie s'attache à ses flancs comme une tunique.
Telle est donc la condition de ce peuple, pendant huit siècles, de haïr toujours le génie qu'elle imite et épouse à son insu. Si le peuple espagnol ouvre la bouche, dès son premier mot vous sentez qu'il a mêlé malgré lui le verbe de l'Afrique et le verbe de l'Europe. L'âme de l'Occident et celle de l'Orient se sont mariées, quoi qu'il ait fait, dans cette langue espagnole , qui est tout à la fois un écho de Rome et un écho de la Mecque. Veut-il se construire une église du Christ, il marie, dansSéville, la cathédrale gothique au minaret de la Mecque. Si je pénètre dans le sanctuaire, je vois, parmi les reliques, des têtes qui paraissent fraîchement coupées, comme on en rencontre au désert, auprèsd'unchampde bataille. N'estce pas là le rite d'une communion africaine? Célùbre-t-il une fête chrétienne, les taureaux s'élancent dans le cirque, avec les banderilles des Maures.
Veut-il convertir le Nouveau-Monde à l'Évangile, il emprunte à l'islamisme son cimeterre pour décapiter d'un seul coup toute la race américaine. Enfin, c'est surtout dans la poésie que cette alliance involontaire est profondément scellée. Au moment oii Calderon rallume toutes les colères de l'Espagne contre le génie de l'islamisme, et se croit le plus chrétien , il s'élance à un mysticisme tout semblable à celui des poètes persans ou arabes ; il célèbre le Christ avec une violence musulmane. Dans ses pièces consacrées aux auto-da-fé, n'est-il pas évident qu'il est plus près du génie du Coran que du génie de l'Évangile? tant il est vrai que le caractère de l'Espagne est d'épouser malgré elle l'âmo de rOrient, et de se débattre incessamment contre ces noces odieuses. Elle est là pour montrer une première ébauche d'alliance dans l'imagination et le rêve; mais il faut que d'autres achèvent l'ébauche, et que le rêve se consomme dans la réalité.
Une chose résulte de tout ce qui précède. Douze cents ans ont été donnés à l'Église du moyen âge pour trancher les difficultés de l'islamisme; elle a été impuissante à les résoudre, n'ayant su ni exterminer, ni ramener le monde oriental. Pourtant,
rOrieiit et VOccidenl avaient, dans leurs luttes, un même but; avec la même violence, l'un et l'autre voulaient l'unité promise par les prophètes, qui sont le fondement de leur double loi. De plus, ils avaient le même ressort moral, la terreur. Que je regarde Mahomet ou Grégoire VII, je vois la même épouvante du dernier jour, le même tremblement précipiter deux mondes l'un contre l'autre ; ils se hâtent, parce qu'ils croient tous deux toucher à leur dernier instant; des deux côtés, un ange d'effroi les pousse au même choc, et la même force se trouve paralysée par son contraire.
De cette impuissance de l'Église du moyen âge à fonder l'alliance des races humaines, il faut bien qu'il sorte un enseignement. On ne peut y échapper; il éclate de lui-même. C'est la nécessité de renoncer ou aux promesses de la Bible ou à la politique de l'Église qui ne peut les accomplir. Je ne saurais garder l'une et l'autre; voilà qui est évident. Laquelle de ces deux choses abandonnerai-je, ou l'Aucieu-Teslament, qui marque d'avance le traité de paix, ou l'Église du moyen âge, qui, lasse des croisades, ne peut plus faire ni la paix ni la guerre? Encore une fois, c'est là en toute sincérité la situation.
Je ne puis balancer; car les moments ont une
gTandeur qui n'a pas été surpassée depuis dix-huit siècles. La première explosion du christianisme a réconcilié la race germanique et la race romaine ; elle leur a donné la même conscience. Aujourd'hui, il s'agit de réconcilier des mondes plus séparés encore, le monde arabe, persan, indien, avec l'Europe. . Au fond, celte tâche sacrée parle au génie de tous les peuples d'Occident; c'est pour cela que le paysan de Moscou veut toucher Constantinople, que l'Angleterre est à Pondichéry, qu'hier nous étions en Egypte, qu'aujourd'hui nous sommes à Alger. Dans ce vaste rendez-vous, il semble que ces trois peuples, comme les rois Mages, vont audevant d'un grand inconnu, du berceau d'un droit nouveau qui doit tout apaiser. Lequel verra le premier l'étoile? Celui qui s'élèvera le premier au-des- . sus de l'idéal du passé. La terreur catholique n'a •I rien pu contre la terreur musulmane ; l'enfer d'Occident s'est rué sur l'enfer d'Orient; ils se sont désarmés l'un par l'autre. Après tant de combats, reste encore à assiéger l'islamisme par le principe qu'il ne possède pas. 11 ne suiiît plus de combattre du haut de l'Église catholique, il faut lutter du haut de l'esprit chrétien. Qui sait ce que pourrait sur l'Asie le Christ tout à coup reparaissant en réalité, au désert, Ti
dans l'esprit, dans la loi et les actions d'un grand peuple?
Napoléon, en racontant la campagne d'Egypte, s'arrête à un fait qui donne en partie l'explication de sa puissance sur l'imagination orientale. Un jour qu'il était entouré du divan des grands scbeicks, on l'informe que des Arabes viennent de tuer un fellah et d'enlever son troupeau ; il s'indigne; il envoie trois cents cavaliers châtier les coupables. Étonné de cette sympathie pour un étranger et de ce grand nombre d'hommes qui s'ébranle pour la cause d'un misérable, lescheick s'écrie : « Est-ce que ce fellah est ton parent, pour que tu te mettes tant en colère? — Oui, répondit Napoléon; tous ceux que je commande sont mes enfants. — Ah ! dit le scheick, en se prosternant, tu parles là comme le Prophète! » Ce fut un court moment où le génie musulman se sentit subjugué par le génie de l'Évangile. Qui fut cause que ces hommes du désert plièrent en cet instant devant le représentant de l'Europe? une parole vraiment religieuse, réalisée par un bras puissant. Si Napoléon se fût contenté de disserter sur la charité, la solidarité prêchée par les apôtres, il n'eût rien appris aux Orientaux ; mais cette pensée de l'Évangile, éclatant spontanément dans une adion,
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brillait pour eux comme un langage sacré. Étendez ce mot à la politique entière, vous avez le secret de la puissance future de l'Europe sur l'Orient.
Dans le fond, de quoi s'agit-il? de prouver à l'Asie que l'esprit de Dieu s'est fait chair. Pour cela, je ne vois d'autre moyen que de lui montrer des pensées divines sous des actions humaines. Vous voulez convaincre l'Orient que la sagesse d'en -haut s'est incarnée, il y a dix huit cents ans; laites mieux; prouvez-lui que cette sagesse, cet amour, ce paraclet attendu s'incarne, se révèle aujourd'hui même dans le monde sous la figure de la société euro^r péenne. Chaque époque, dit le Coran, a son livre; montrez, non par des dissertations, mais par des actions, que le nouveau livre s'écrit chaque jour dans la vie sociale. Étalez, ouvrez, dans le désert, la France comme un grand livre, dont chaque ligne se réalise dans un fait, dans une justice plus haute, dans une œuvre plus puissante, dans une gloire plus splendide, dans une politique plus sainte ; ce moyen est le seul qui puisse faire pâlir, à la longue, les lettres étincelantes du Coran. Les croisades ne , cherchaient que le tombeau du Christ ; et les musulmans, en restant possesseurs du sépulcre, ont pensé . rester maîtres du Dieu. Monlrtiz gu'il n'a pliis bç-
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soin de tombeau, puisqu'il est ressuscité, et qu'il revient lui-même s'asseoir eu esprit à l'entrée cîu désert.
A l'autre extrémité de l'Orient, l'Angleterre pèse de son côté sur l'islamisme. Par une fatalité extraordinaire, elle sent sa prise lui échapper, à mesure qu'elle-même devient plus puissante. Les enfants anglais, nés sur le territoire de l'Inde ^, meurent, presque sans exception, avant d'atteindre l'âge d'hommes. Cette terre les dévore; d'où il suit qu'une Inde véritablement anglaise est une chose que l'on commence à reconnaître impossible. L'Angleterre, occupée d'arracher à l'Inde son trésor, comme autrefois l'Espagne à l'Amérique, ne peut pas même songer à montrer l'esprit chrétien à l'Orient. 11 en faut dire autant de la Russie, qui n'agit que par la force physique, ou par la convoitise, sur le mahomélisme du Bosphore. Dans ces circonstances, la France seule semble appelée à une conquête encore plus intellectuelle que matérielle. Elle donne, elle ce reçoit rien; elle laisse la terre, elle s'occupe de l'homme. On dirait jusqu'à ce jour qu'elle n"a
^ V. Vlnde sous la domination anglaise, par h; baron Barchou de Penhoen, p. 178. EnquMe de la chambre des lords. V. p. 54-55.
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voulu rien conquérir que l'âme et l'esprit des Arabes.
Ainsi, dans ce dernier choc moral avec l'islamisme, c'est encore au cœur de la France que se prépare la vraie croisade. Vainement, on oppose à une religion étrangère un front de soldats intrépides; il faut que derrière les rangs l'islamisme sente l'action continue de l'âme d'un grand peuple. Ne croyez pas que les déserts soient sourds; ils entendent ce que nous disons ; ils savent si notre pensée est bien ou mal trempée dans notre sein. L'Afri- ' que entend le bruit même des rêves de notre peuple.
Ce reste de puissance des musulmans vient de ce qu'ils sont abrités dans l'idée de Dieu, comme en une citadelle imprenable. L'Occident, bien souvent, s'est arrêté au niveau du prêtre. Hâtons-nous de remonter plus haut. Tout Arabe est prêtre de la guerre ; tout Européen doit devenir prêtre de l'ail ianceï
Qui sait combien d'années sont nécessaires avant que noti'e France musulmane puisse se suffire à elle-même? Pendant cet intervalle, il faut que la France fasse la charité à l'Afrique ; position toute morale auprès des peuples de Mahomet. Les voilà placés sous notre tutelle ; et nous sommes dans celte obligation nouvelle de nourrir notre con-
quête de iiutre pain et de notre ànie. Nos vaisseaux portent à l'Afrique le froment de notre terre ; mais nos pensées, le pur travail de notre esprit, arriveront par des chemins plus rapides.
Continuons donc de nous élever, pour dominer la mêlée des guerres sacrées. Achevons tous ensemble le travail commencé de la vie nouvelle, puisqu'elle doit non-seulement fortifier la France, mais encore se commnniiiuer tôt ou tard au génie éteint des races du désert. Si, au fond de ces ruines, de ces peuples, de ces religions tombées, il reste la moindre étincelle morale, la France est envoyée pour la faire éclater. Il faut que nous ayons assez de vie pour résister deux fois k la mort, dans Rome et dans la Mecque.
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NEUVIEME LEÇON
Avertissements à l'Église. — Le schisme grec; la diplomatie introduite ilans le dogme. — La renaissance : une réconciliation de la Grèce et de ritalie, par rintervcnlion non de l'Église mais de l'art. — Les Albigeois, Saint Dominique. — L'inquisition espagnole: nne pensée du Coran, sous une forme chrétienne. — La réformation chez les poëtes du Midi, chez les docteurs. — Le pape et le crncilc se renversent l'un par l'autre. — Une nouv(^lle autorité paraîl : Jean Huss — V Imitation de Jésus-Christ : le livre d'alliance entre les protestants et les catholiques. — Il ouvre una ère nouvelle. — Le Dieu et l'honmie conversent sans le prètn'. — Di'rnière épreuve. Jeanne d'Arc; la puissance de l'âme s'appelle sorcellerie. — Légitimité de la réformation.
NEUVIÈME LEÇON