L EPISCOPAT
Tandis que la papauté romaine, avant et pendant rinvasion germaine, parvient ainsi, dans une notable mesure, à sauvegarder sa prééminence et à maintenir l'unité, Tépiscopat chrétien d'Occident sul)it une transformation profonde : aux v*" et vi'^ siècles, Tévêque cesse d'être uniquement le chef de l'église et le père des fidèles pour devenir le maitre de la cité.
Représentant des Romains, fonctionnaire royal, grand propriétaire îmmunistc, c'est à ces trois titres que l'évèque prend le premier rang parmi ses concitoyens. Lorsque les administrations impériales suivent dans la retraite les armées vaincues de l'empereur, les Romains attendent avec terreur ce que, dans leurs caprices, auront décidé les Barbares ; un seul grand personnage est resté parmi eux, investi, du reste, d'un certain rôle par la loi civile :
in la France chrétienne dans V histoire, Paris, 1896, p. 18j. Sur les rapports des Francs avec la papauté au vie siècle, voir Grisar : Roma e la chiesa dei Franchi (Analecta romana, I, 1899, p 483] et infra, p. 45. — Au cours du vie siècle, les Francs conquièrent la Gaule : ils en chassent les AVisigoths 507 à 531 ; ils détruisent le royaume Burgonde 5<X\ 524-534; ils commencent à déborder au nord du Rhin, 515, et au sud des Pyrénées, 542. L'anarchie qui trop souvent les divise et les affaiblit semble devoir çtre domptée par l'énergique et intelligente Brunehaut la mère d'Ingonde et la fille dAthanagilde"», reine d'Ostrasie, 56(3-613.
J'ajoute que c'est en Gaule qu'est née la pratique de la recommandation à saint Pierre, qui prendra une si grande importance plus tard : vers 54S, Childebert I recommande à l'Apùtre le monastère des SS. Pierre et Paul d'Arles ; de même Brunehaut pour un monastère d'Autun [Jaffé, 1745, 1875].
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c'est révèque. On se serre autour de lui. Lorsque les Germains ont décrété qu'ils se rendront propriétaires du tiers des terres conquises et que l'on procède au partage, c'est à l'évéque qu'on recourt en cas de violence ou de conflit ; son caractère sacré en impose aux vainqueurs. Ceux-ci songent bientôt à faire de l'évéque, si écouté de ses ouailles, leur porte-paroles auprès d'elles ; ils mettent la main sur les élections. Kt voici que, parce qu'il était le représentant le plus qualifié des Romains, l'évéque devient une manière de fonctionnaire royal. — Mais sa dépendance à l'égard du roi est souvent 2)lus nominale que réelle ; la consécration qu'il reçoit en fait im être à part, un être sacré, le représentant de Dieu, celui qui procure le salut de ses frères ; et le diplôme qui atteste sa fonction sacerdotale, parce qu'il émane de la chancellerie du palais, lui confère un caractère royal et lui permet de lutter sans désavantage contre le cointc^ officier du roi. — lùifin l'évéque devient grand propriétaire ; au moment où la richesse s'immobilise toute, où l'industrie et le commerce déclinent, où l'influence des villes passe aux campagnes — révolution qui explique le changement de nom du groupe social : à la cité, civitns^ succède le pays, piujiis — les églises deviennent puissances terriennes. C'est parmi les fidèles voués à l'ascétisme que prend naissance et se développe le mouvement de pieuse générosité qui pousse les riches à donner leurs biens.
ROLE SOCIAL DE l'ÉPISCOPAT 33
L'Ej^lise trouve encore dexcellents pourvoyeurs de sa fortune dans ses clercs eux-mêmes, grâce aux lois successorales des derniers empereurs : les évêques notamment ont coutume de tout léguer à leur église. Et cette puissance foncière est d'autant plus grande qu'on interdit absolument toute aliénation du (( patrimoine des pauvres » et que le roi barbare affranchit souvent Tévèque de l'autorité administrative : l'usage de la mainmorte et le privilège de V immunité consacrent et achèvent la transformation et Télargissement du pouvoir épiscopal en Occident. Dans chaque yvay.s-. l'évêque est le maitre \
1 Lœning : Geschichte des deutschen Khchenrechts, If, Bas K. R.bn Reiche der Merovinffer, iSlS ; voirM Prou : La Gaule mérovingienne, p. 108-122 et p. 164; Fustel de Coulanges : Le Bénéfice et le 'patronat, 1?90, p. 336; V Alleu et le domaine rural, 1889; la Monarchie franque, 1~*'8S : ^larignan. La, Société mérovingienne, Paris, 1899, p. 163: Vacandard, Grisar, Vaes : op. laud.; Bayet, dans l'histoire de France de Lavisse, II, 1, 1903, p. 21 et 2l'>. Le privilège d'immunité interdit au comte nommé par le roi l'entrée du grand domaine et transfère au g' and propriétaire, de fait, le pouvoir du comte.
Naturellement, la base solide de l'autorité de l'évêque reste sa dignité ecclésiastique, je a'cux dire «on caractère sacré et surhumain : le peuple et le roi, dans l'élection, ne sont que les instruments de Dieu ; la foi du" peuple, la foi des rois ne se trompent pas sur cette puissance terrible. Homme de Dieu, l'évêque peut à jamais séparer de Dieu par l'excommunication. L'évêque Prétextât dit à Frédégonde qui le menace de l'exil : «En exil et hors d'exil, j'ai toujours été évèque et je le serai toujours, tandis que to' tu ne jouiras pas toujours de la puissance royale. >'ous, si Dieu le veut, nous reviendrons de notre exil et rentrerons dans le royaume ; mais toi. tu seras précipitée de ce royaume dans labime. Tu feras mieux, renonçant à ta sottise et à ta méchancheté... » [Prou, 113;. >'izier, évèque nommé de Trêves, n'est pas encore installé qu'il menace de l'excommuni-
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Ce fait eu engendre un autre. Si telle est la force de révèque, il n'est pas étonnant que les f^randes familles s'emparent de l'épiscopat. Et c'est ce
cation les hommes de son escorte qui endommagent le blé d'un paysan.
La disparition des institutions municipales accroît le pouvoir de l'évoque dans les villes ; en fait, sinon en droit, il succède au defenxor civitatis [Prou, 110-120; cf. Chénon, dans la nouv. rrvue historique du dmit... 18S9, 5511. Félix, évêque de >'antes 549-582 accomplit des travaux d'utilité publique et joue un rôle politique entre Bretons et Francs. Desideratus de Verdun obtient de Theodebert un prrl pour sa Aille.
Les évoques [tels, Gélase à Rome et Pelade I| fout recueillir les titres de propriété de leurs églises, et dresser la liste des droits utiles qui en découlent. Partout, tous les établissements ecclésiastiques ont le droit d'acquérir des biens de toute nature, de toute manière, sans limite. Iniuriosus, évêque de Tours vers 5i(), décide Clotaire I*'" à retirer un édit financier nuisible aux églises.
Cette puissance énorme de l'évèque est, semble-t il, la cause directe du fameux « privilegium fori » [toute cause civile ou criminelle dirigée contre un clerc ne peut être jugée que par rE,i:lise|, qui nait au vi^ siècle, peu à peu [voir conciles de 506 et 541j et est sanctionné par le concile de Paris, 614, canon 4 et 1 edit de Clotaire II de la même année. ^\u criminel, ce privilège ne protège pas les clercs inférieurs]. La législation impériale ne reconnaît à l'évèque qu'une juridiction arbitrale et le libre exercice de sa juridiction disciplinaire. Sur la constitution de 412 d'Honorius et de Tliéodose II [Uaenel 456-4581, voir Viollet : histit. Polit., 1, 394; Esmein, dans la nouvelle Revue hic(. droit, XII, 309 ; Nissl : Dev Gerichtst-tand des Clerus im frunk. lîeich, 18?6. Innsbriick, et le concile d'Auxerre de 5S5 ou 586, canon 43. — Le droit d'asile, né à la fin du ive siècle, supprimé en 398, rétabli en 414, 419, 431, combattu par Cbildebert (Horclius, I, 15] consiste en ceci que le représentant de la justice ne peut saisir le réfugié qu'après avoir juré de ne lui infliger ni mutilalion, ni la mort Viollet : Inst. pol. I, iOSj : il est réglementé par le concile d'Orléans de 511.
C'est sans doute à ce moment que la crosse et l'anneau deviennent les insignes des évêques : ils sont attestés en Esi>agne vers l'an 600 IDuchesne : Culte, .397].
LES fa^iillesJépiscupales 3o
qui se produit en elle t. Au iv*^ siècle <léjà. il v avait en Espagne des n familles épiscopales » ; à la iin du VI'', un évéque de Tours se vante que, de tous les évèques cpii l'ont précédé, cinq seulement n'appartiennent pas à sa famille : sans avoir passé par les degrés inférieurs de la hiérarchie, les laïcs puissants se font nommer évéques />er sa! /uni. Lj peuple est favorable à cette évolution : c'est lui qui pousse Eucher à Lyon. Rurice à Limoges, le duc Germain à Auxerre. Les grands, d'autre part, se laissent doucement faire violence : le titre d"évc(|ue confirme leur autorité. Sidoine Apollinaire est un patricien d'une des plus nobles familles des Gaules : il prend une part active au mouvement politique et littéraire : il est intimement mêlé à la lutte des Romains contre les Wisigoths. et lorsque, passé quarante ans. il devient évèque de Clermont. on s'aperçoit qu'il ne voit d'abord dans ce titre que la consécration ofticielle de son autorité locale. Saint Avit de Vienne sort aussi d'une illustre famille d'Auvergne : iils de sénateur, il compte trois générations d" évèques parmi ses aïeux. Lui aussi tient à Rome et défend l'influence romaine : et lorsqu'il est élu évèque, c'est à son père qu'il succède : il ne veut pas laisser sortir de la famille le siège métropolitain de Vienne '.
1 lluricius, évèque de Limoges [485-507 ?^ PL. 58, 67J est beaucoup moins intéressant que Gaius Sollius Apollinaris Sidonius : né à Lyon vers 430, .rendre d'Avitns dont il prononce le
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^lais cette situation est pleine de danj^ers : le ])()uvoir épiscopal risque de tond^er entre des mains indi!j;nes. Si les Sidoine et les Avit savent accommoder leur genre de vie au titre nouveau qu'ils portent, beaucoup laissent voir combien peu d'empire a sur eux l'esprit clirétien. La vertu leur est aussi étrangère que la science : témoins les trois candidats (pii se disputent le siège de Ghalon en i70, ou ce
panégyrique, nommé pivfet de la Ville par Antliemius, il est élu évéque de Clerraont ver-; 470 : il meurt en 487. Ennemi des Barbares, il défend Rome. Elève de Stace et de Claudien, il emprunte à la mytholoirie les élégances puériles de ses poésies ; ses lettres, où il imite Pline et Symmaque. et qu'il a publiées luimême, sont aussi maniérées, mais font très bien connaître la curieuse société de ce temps (les poètes pullulent; Léon, Pierre, Severien, Auspiciolus de Toul .. Liie surtout lY, 25, VU, 9 : cf. Guizot : Histoire de la civilisation en France, I (1846 81-97 . Voir Châtelain : Etude sur Sidoine Apollinaire, 1875 ; et l'édition Mohr, 1895.
Alcimus Ecdicius Avitus né vers le milieu du v*^ siècle d'une famille arverne, évrque de Vienne vers 490, meurt vers 519. Il convertit au Catholicisme^ sinon le roi des Burgondes Gondebaud, du moins son fils Sigismond ; afin de promouvoir la conversion des barbares ariens, il leur montre en saint Maurice d'Agaune un protecteur puissant. Il est lame du concile d'Epaone, 517. Il s'intéresse à la controverse dyophysite : c'est le prélat le plus instruit des Gaules. Nous avons ^ardé de lui des lettres intéressantes, deux homélies, deux poèmes sur la vir(jinité et sur la Genèse, et quelques fragments. Voir Ul. Chevalier : Œuvres complètes de S. Avit, Lyon, 1890; Charaux : S. Avit... 1876, Paris; Denkinger : A. E. Avitus évrque de Vienne... Genève, 1890; S. Gamber : Le livre de la Genèse dant la poésie latine du V^ siècle, 1899, Paris — 11 a souvent défendu avec vigueur la primauté de l'église romaine, PL. 59.290, 253-254, 248.
Sur saint Germain d'Auxerrc, mort en 448, voir sa vie par Constantius, dans Mombritius, 1, 319 (cf. A. SS.31 juillet 201 j et l'étude de Lévison, dans le Neues Archiv., 1903, 97.
D»'XADE>CE DE l'ÉPISCUPAT 37
Cautiaus dAinergne. (]ui, arrivé à l'épiscopat en faisant la cour aux rois, ne sait pas respecter les libéralités qu'ils ont faites à ses prêtres, tire tout à lui dune main rapace et se venge «. sur les faibles a de la résistance qu'il trouve chez les forts. » Naturellement, les liens de la discipline se détendent : l'évèque d'Antibes Agrecius viole les canons qu'il a lui-même signés et refuse de comparaitre devant le tribunal compétent '.
1 Des trois rivaux de 470, à Cbalon, >i l'un, homme sans mœurS; vantait ses ancêtres ; l'autre, gourmet renommé, était appuyé par ses ijarasites ; le troisième s'était engagé secrètement à livrer à ses partisans, s'il était élu, les domaines de l'Eglise ». Durant tout le cours du vi« siècle, beaucoup d'évèchés sont achetés : voir concile d'Orléans de 549, canon lO, et l'histoire du marchand syriaque Eusèbe qui achète l'évèché de Paris en 592. « A la mort de Rémi, évèque de Bourges, Contran est assailli d'offres d'argent ». Egidius, évèque de Reims, sera condamné et déposé pour ses trahisons et perfidies ; Salonius d'Embrun et Sagittarius de Gap déposé en 579 ne valent pas mieux ^Rayet : op. laud. 22, 220, 225]. Jean évêque de Ravenne et Gaudentius évèque d'Auffinium volent les vases de leurs églises, au temps de Simplicius. Cautinus. le scandaleux évèqne de Clermont, meurt en 571. Eunius, évêque de Vannes vers 573 est un ivrogne.
L'influence croissante des grands propriétaires laïques (« sous le règne de Chilperic. peu de clercs arrivèrent à l'épiscopat », dit Grégoire de Tours] se marque encore d'autre manière : Us construisent des églises sur leurs domaines et se réservent le droit de nommer les clercs qui les desservent. On devine les conséquences du fait, la décadence du clergé. Un prêtre du Mans, souillé de tous les vices, s'enfuit en enlevant une femme; il est sauvé par l'évèque de Lisieux .Etherius qui lui confie l'éducation de ses enfants : « le misérable l'en récompense en complotant sa mort avec l'archidiacre. » Maracharius évêque d'Angoulême est empoisonné par ses clercs et par Frontinius, qui prend sa place. Son successeur, Heraclius, est attaqué par l'on-
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La décadence du corps épiscopal envahi par les grands est heureusement limitée par linfluence du monachisme. L'ascendant que prennent les moines sur les masses électorales donne à ces dernières un sentiment très vif des vertus propres îi Févéque ; et c'est ainsi que la conscience chrétienne arrête ou corrige l'indignité des laïcs entrés dans l'Eglise sans vocation : les moines ne sont toujours que de pieux laïcs vivant à l'écart du monde. Les centres de ce monachisme vivifiant sont alors Tours, Lérins et Home. Le souvenir de saint Martin anime es moines groupés à Ligugé et à Marmoutier. Héros, Proculus et Léobin sont les authentiques disciples de l'apotre des Gaules. Le monastère organisé par saint Honorât à Lérins trahit chez son fondateur un amour particulier de la discipline et de la règle : la liberté vagabonde que saint Martin laissait à ses disciples est retirée à ceux ([ui font
cle de Maracliarius, Nantinus, vers 575. Les conjuralions do clercs contre les évèques sont fréquentes : concile d'Orléans de 538, canon 21 (cf. il .
Vers 5"^4, ilUherius de Lisieux, clia?sé par ses clercs, est rappelé par le peuple.
On a recueilli les faits qui nous sont parvenus touchant la vie ecclésiastique en Calabre aux v^ et vi^ siècles : la situation générale qu'ils semblent révéler n'a rien de très réjouissant [L. . Duchesne : Les evéchés de Calabre in Mélanges Faire, p. 1-5|. Sur les débuts des pratiques siraoniaques, alors, voir N. A. Weber : A history of Simony in ihe Christian church from the beginning to the death of Charleni. Baltimore, 1909.
Dans les royaumes goth et burgonde, sinon dans le royaume franc, les grands propriétaires même laïques prennent part aux conciles.