LES RELIQUES DES MARTYRS
lant être ensevelis ad sanctos. Les pèlerinages, les vols de reliques, les inventions témoignent plus fortement encore du caractère local de ce culte. Lintercession du saint a plus de chances de se produire lorsque le fidèle l'implore sur la pierre de son tombeau : il a prouvé par im long et difficile voyage la dévotion qui l'anime et la vertu mystérieuse du corps agit plus aisément au lieu où il repose. Les pèlerinages redoublent donc d'intensité. Comme tous les fidèles ne peuvent les faire, comme c'est, d'autre part, un bien sans pareil que la possession d'une relique, il arrive que les âmes pieuses ne résistent pas au désir de s'en emparer lorsqu'une occasion se présente. Il faut dire qu'elles préfèrent recourir à des moyens licites : on négocie, on' implore, on demande à tout le moins un linge qui ait touché le tombeau, ou de l'huile des lampes qui l'éclairent, ou du plâtre imbibé du sang du martvr. Souvent Dieu vient au secours de ses enfants : il les avertit par un songe de la présence d'un martvr oublié: et, sur les indications de lévêque ou du moine auquel il parle, on trouve — ou l'on croit trouver — les reliques précieuses. Ainsi se sont produites les inventions de Gervais et Protais, d'Etienne protomartyr, de Barthélémy, et d'une inlinité d'autres. Le plus précieux trésor qu'un évéque puisse donner, saint Xicet de Trêves le déclare, c'est son corps, et les habitants de Spolète ne veulent pas se laisser persuader par leur évêque
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Achille que saint Pierre les protège, puisque son corps ne repose pas dans leurs murs K
1 Sur les tombeaux des saints aux ve-vie siècles, et les honneurs qu'on leur rend, voir Prudence: Peristeph , II, 519 ; Paulin N. Carvi. 18, 249 ,• 19, 409 ; 20 ; 27, 565 ; S. Arabroise : 'te Elia H jejunic, 17, 62. PL. 14, 754; Zenon de Vérone, PL. 11, 636; Augustin : Conf., Vi, 2 ; de mor. hccl. cath. 34, PL. 32, 1342 ; ep.ad Aurelinm, 22, 2. PL. 33, 91 ; contra Faustuni. XX, 21, PL. 42. 385 ; Serm. 311, 5, PL. 38. 1415; S. Jérôme : Ep. 107 ad, Leatam.9. PL. 21, 875. [Contra Vigilant iiini. PL. 23]. La cause de ces excès était qu'une foire était jointe à la fête [Variar. VIII, 33].
Sur les pèlerinages aux ve-vie s., voir Paulin désole \C.arm, 26, 384. llartel ; Augustin : Civ. Dsi. XXII, S, 10. Karl Meister vient de démontrer que la fameuse Peregrinutio ^Etherix, a été écrite au vi^ siècle en Gau!e Narboniiaise \RIiein. Mufetini, 1909. p. 337. Cf l'édition de Heraeus, Heidelberg. 1909, dans la Sammlung vulgàrlat. Texte].
Le tombeau de saint Privât à Mende fait de celte ville le centre religieux du pays ; pareille influence du tombeau de S. Martial à Limoges.
On réunissait dans de petits livres les récits des guérisons miraculeuses qui étaient survenues : Augustin : Cit\ Dei. XXII, 8, 20-21 et Serm. 320, 324.
Sur les inventions de reliques, voir les méfiances exprimées par le III® Conc. Carthage, c. 14 Mansi. III. 971 — comparer deux textes de Sophronius et de Schnudi, dans Lucius, trad. fr. 19rt^ n . — et par S. Martin [Sulpice Sev. Vita Mart. 11] : cf. Grégoire Tours: Gl. m. 51. — Eu 386. inv de Gervais et Protais par saint Ambroise [Du-fourcq': Ktud. Gest.Ma>t II II. 97]; en 415, 5 déc. : inv. de saint Etienne, Gamaliel, Xicodème à Kaphargamala par Lucien de Jérusalem [Lucius, 2ll]. Ces deux « inventions » ont eu un retentissement énorme, et suscité les recherches au cours desiiuelles furent « trouvés » les corps de saint Maurice à Agaune, Agricole et Vitalis, Nazaire et Gelse, à Milan. [Comparer avec l'invention de Saint Barnabe à Chypre. 45^ : on peut. ici. affirmer qu'il y a eu fraude, machinée afin de préserver l'autonomie ecclésiastique de Chypre [Duchesne : Mélanges.. Ecole de Rome, 1892, 46] Saint Germain de Paris trouve le tombeau d'Ursinus, fondateur de l'église de Bourges; Théodore de Conserans découvre vers 550 le tombeau de saint \ a-
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Au-dessous de Dieu, les paysans auxquels est prêché l'Evangile apprennent donc à voir, dans les martyrs que les chrétiens vénèrent, de petits dieux locaux, très actifs et fort utiles. Dieu est trop haut. Dieu est trop loin, quelques marques damour qu'il ait données, pour qu'il puisse se mêler aux mille soucis de l'existence quotidienne ; le Païen cherche par habitude un protecteur plus proche, plus familier, moins imposant, qui soit moins absorbé par les aifaires de tout un monde et qui puisse, par consé-
lère premier évèque du lieu : le fameux Cautinus découvre vers 551 le tombeau d'Austremoine à Issoire.
Sur la vertu, les démembrements, les translations, les vols de relirjues, voir Code Théod. IX, 17, 7, et le commentaire de Godefroid 111, 153: Paalin de Xole : Carm. 19, 321 et 21, 443 neque tantum qua jacet ora ..) ; Gaudentius : Serra 17, PL. 20 y63 ; Maxime de Tudn : Serm. 8^^, PL. 57, 708 ; Gesta Satumitii Toi. 6 ; Eugippius : Vita Severini. 9 ; G L L. VIlI, 8632 et 10515, 5664, 10686, 2334... : Grégoire de Tours : Gl. Mart. 14, 44. 47 ; la translation de saint Severin au château <ie LucuUanum : l'histoire des quatre Couronnés; Grégoire le Grand : Epist. IV, 30 et lettre d'Hormisdas [Thiel. 874 L En 596, Palladius de Saintes envoie un prêtre à P.ome chercher des reliques. Une femme do Moriana. dans les Alpes, Aa en Orient, jure de ne pas repartir avant davoir obtenu une relique de Jean-Baptiste : elle réussit. Cf. l'histoire de Lucilla dans Optât : de ichism. I. 16, PL. 11, 916, et Eusèbe : Mart. PaL 12 I peut-être y eut-il dès lors des polémiques touchant les reliquesj.
La poussière du tombeau, un linge qui l'avait touché étaient souvent considérés comme une relique ; de même Phuile des lampes : on croit qu'un linge déposé sur le tombeau de S. Pierre s'imprègne de force divine au point d'augmenter de poids. [Greg. Tour.^^ : Gl. Mart. 2S ; Vit. Pair. •■<, 6\.
C'est peui-être à la fin du vi^ s. environ qu'a été fabriquée à Rome la fameuse croix achéropite du Sancta Sanctorum, au Latran. l Wilpert, dans la RGmische Quart. 1907J.
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qucnt, plus attentivement écouter ses plaintes et plus dilig-emment secourir ses misères : telle la fée de la source voisine qu'imploraient ses pères... ou le martyr qui s'est laissé trancher la tête tout auprès, et dont le tombeau voit tant de merveilles î II s'incline peu à peu devant cette force mystérieuse dont il constate les etfets, et il en vient à vénérer les tombeaux comme il adorait les arbres. D'autre part, les martyrs glorifient les cités où ils ont vu le jour, où ils ont confessé la foi ; leur culte devient im intérêt local par l'effet des pèlerinages. C'est dire que l'orgueil municipal et les intérêts pécuniaires, le patriotisme local en un mot, s'accommode de la religion nouvelle aussi bien que des cultes anciens ; les sentiments qui ont soutenu ceux-ci peuvent s'exprimer encore dans celle-là. Comme les fêtes païennes font place, souvent aux mêmes jours, à des cérémonie chrétiennes, au dieu local vaincu succède un saint local qui continue de couvrir de sa protection ellicace les habitants de l'endroit. Grâce aux martyrs du Christ, l'hostilité des foules pour les missionnaires du Christ s'aflaiblit insensiblement ; elle iinit un jour par s'évanouir. Le culte des saints locaux, au v'^et au vi'" siècle, est le véhicule de l'Evangile.
La « Légende chrétienne » ne se rattache pas moins étroitement que le culte des martyrs à la vie chrétienne des foules ; elle sort de celui-ci, on l'a dit ; mais elle ne prend tout son essor à ce mo-
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ment qu'en raison de la lutte que soutient l'Eglise contre le Néo-Manichéisme.
Le Xéo-Manicliéisme tente d'insinuer ses doctrines parmi les fidèles en les enveloppant d'une histoire prétendue des origines chrétiennes ; et cette histoire, ses partisans essayent de l'écrire en rédigeant les gestes du Christ et des Apôtres, des évèques et des martyrs ; nassurent-ils pas ainsi à leurs prédications le double mérite d'une incontestable authenticité et d'une autorité quasi canonique ? Ils suivent l'exemple, ils utilisent les écrits des Gnostiques. Ils falsifient le texte des Ecritures, particulièrement du Nouveau Testament, afin de l'accorder à leurs dogmes. Ils rééditent les vieilles traditions qui disent l'enfance du Christ et sa descente aux enfers. Pareillement, ils remanient les légendes qui courent sur les Apôtres, notamment sur saint Pierre et saint Paul, sur saint Jean, saint André et saint Thomas ; c'est sous le patronage des Apôtres qu'ils placent le livre où est exposée leur doctrine. De la même manière, ils mettent parfois la main sur les souvenirs qu'ont laissés les fondateurs des églises ou certains martyrs peu connus : ils dévelojjpent. ils embellissent la légende et ils la marquent soigneusement en y insérant, soit des récits tendancieux, soit des discours qui sont l'apologie directe de leurs idées. Impossible aux fidèles de distinguer ces écrits des livres les plus authentiques : impossible à eux de se soustraire à lin-
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fluence qu'exercent sur leurs âmes les noms illustres sous lesquels se cachent les hérétiques. — Le danger est grave. Les Païens se forgent souvent d'étranges idées du Christ et de son règne ; que sera-ce si des esprits pervers leur donnent un Evangile falsifié ? Il faut donc qu'à l'histoire manichéenne une histoire catholique s'oppose, aussi merveilleuse et aussi précise. L'esprit des enfants est amoureux du miracle et impatient de l'inconnu : pour le satisfaire, il faut que la légende soit semée de merveilles et exactement détaillée. Tel est précisément le caractère des écrits (jui se rédigent afin de disputer au Néo-Manichéisme l'âme des foules. Les Catholiques ne se contentent pas, en effet, de reviser et d'expurger les textes bibliques, notamment le Nouveau Testament, ou de dresser des catalogues indiquant aux fidèles quels livres a corrompus le venin de l'hérésie ' . non plus que de les l^rùler sur le parvis des basiliques. Ils reprennent à leurs ennemis les traditions que ceux-ci voudraient accaparer ; ils les expurgent ou les remanient. Alors apparaissent les éditions orthodoxes des légendes qui content la naissance de ^larie, ou l'enfance du Sauveur, ou sa
1 C'est alors, vers 520, qu'un tliéologieu rédige le premier index où des livres aient été condamnés au nom de la foi catholique : il notait aussi ceux qu'on pouvait consulter, ceux qu'on devait recevoir. 11 oisposait de certains documents contemporains de Damase. 11 appartenait au monde romain, ou lérino-romain. En lire le texte intégral, et partiellement inédit, dans Dufourcq : Etude... tome IV, p. 168.
descente aux enfers. Après l'histoire du Christ et de sa mère, c est 1 histoire de ses compagnons qui attire surtout leur zèle : saint Jean, saint André, saint Thomas sont en passe de devenir les patrons des Manichéens, tant on voit de livres hérétiques paraître sous leur nom. Les Catholiques établissent leur culte dans leurs églises au temps dllilaire, de Simplicius, de Gélase et de Symmaque ; ils racontentleurs merveilleux exploits et leur mort héroïque. Ils remanient encore les gestes des martyrs que les hérétiques ont souillés de leurs mensonges. Ils prennent même Toilensive : à la vie de Mani où sont escamotées pour le mieux les mésaventures du faux prophète \ ils opposent l'histoire d'un de leurs martyrs, le saint diacre Cyriaque ; ils modèlent les vertus et les victoires de celui-ci sur les défaites et les défauts c-e celui-là, mettant admirablement en lumière par ce rapprochement contrasté la lâcheté, l'avidité et la fourberie de l'homme de Satan. — 11 n'y a plus à craindre désormais que les âmes pieuses soient exposées au danger de perdi^e la foi : elles peuvent satisfaire leur curiosité et alimenter leur piété en puisant à des livres aussi orthodoxes qu'intéressants.
Mais l'imagination populaire est mise en branle et mise en goût par ces polémiques. L'enthousiasme
1 Mani s'engagea à guérir le fils du roi de Perse et, piteusement, le laissa mourir.
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que les martyrs inspirent s'accommode, du reste, fort mal du silence qui pèse sur leur mémoire. La « Légende chrétienne » se développe et s'épanouit donc, remplaçant peu à peu l'histoire absente. Cinq apôtres ont seuls, peut-être, été mêlés à la bataille ; voici pourtant que les autres sont aussi pourvus de gestes merveilleux : on voit en eux les missionnaires du Christ dans l'Orient lointain. Matthieu, Simon, Jude et Barthélémy deviennent les évangélisateurs de FP^thiopie, de la Perse et de l'Inde; par suite de confusions \ Philippe est attaché à la Gaule, Jacques à l'Espagne. Un Breviariuni Apostoloriun résume en quekjues lignes toute cette histoire. Mais, les apôtres disparus, la curiosité pieuse des chrétiens se demande quelle a été la vie des églises. Les légendes apostoliques sont donc peu à peu complétées par les légendes épiscopales. Les Romains donnent l'exemple : ils rédigent, au temps d'Hormisdas, les gestes des papes successeurs de saint Pierre -.
1 Provoquées par l'identité de nom de deux personnages. Je soupçonne que la légende fameuse de révangélisation de l'Espagne par S. Jacques est née alois du besoin d'opposer un grand saint catholique au grand martyr hérétique, Priecillien, et de la présence au pays des Priscillianistes la Galice) d'un saint ignoré nommé Jacobus. Cette légende est attestée au vi^ s. — Sur le >'éo-Manichéisme, sur la littérature et sur l'influence qu'il a eue sur la littérature de ce temps, voir A. Dufourcq : Etude sur les gesta Martyruni romains, tome IV. Le Nêo- Manichéisme et la Légf'nde chrétienne, Paris, 1910.
- Sur LUjer PontificaUs, voir l'édition de Mgr Duchesne, 2 vol. Paris, 1886-t8y2 : et mélanges... Ecole de Home. 1898.
Cependant, on se rappelle que les martyrs et les évéques ne protègent pas seuls la cité ; il y a des solitaires et des moines dont les tombes voient aussi de surprenants prodiges : ce sont les « Confesseurs. » Saint Martin n'a pas moins de clients en Gaule que saint Laurent à Rome. On recueille pour eux les miracles qu'il a accomplis, et ceux qu'ont opérés ses émules. Saint Grégoire de Tours sauve de la sorte une bonne part de 17h'.S'toire des confesseurs des Gaules, au moment même où saint Grégoire le Grand arrache à l'oubli de très précieux fragments de l'histoire des confesseurs d'Italie '.
Si diverses qu'en soient les origines ou la forme, ces légendes présentent un air de parenté qu'elles
1 Grégoire de Tours, en ^63, a été guéri d"une grave maladie par un pèlerinage au tombeau de saint Martin : d'où l'idée lui vint de raconter les miracles contemporaiGS opérés par son fameux prédécesseur : de là les quatre livres de virtvtibits sancti Martini 'commencés avant 576 et auxquels il travaillait encore à sa mort). Rapprocher de ce texte capital le de virtutibiis ■^ancti Juliani (le martyr de Brioude), les Vitœ Patrum (en 20 chapitres), Vin gloria Confessovum, Yln gloria Alartyrutn, les Virtutes Andreae, la Passio septeni dormientiuvi. Ces textes d'une importance capitale ont été traduits et édités par Bordier 1857-64, 4 vol. Paris et par Krusch, dans les M. G.
Sur son illustre contemporain, le pape saint Grégoire le Grand [540 590-604], voir infra p. 115. Je rappelle seulement ici que les quatre livres des Dialogues ont été écrits A'ers 593-594. C'est pour raffermir son ami le diacre Pierre, qui croit passé le temps des miracles, c'est pour se distraire des tracas que lui apporte le gouvernement de l'Eglise, que Grégoire raconte les pieux exploits des ascètes d'Italie. PL. 77.
Voir Bernouilli : op. laud. ^S ; Dudden : History of Gregory the great. et Dufourcq : op, laud. III, 1907.