LIMON DE L^ÉGLISE ET DE L^OCCIDENT
doivent aux sentiments qu'elles expriment et aussi aux circonstances très particulières où elles ont pris tout leur essor. OEuvres anonymes, elles se placent souvent sous le patronage d'hommes illustres : de là les pseudo-Kusèbe, les pseudo- Damase, les pseudo-Jérôme, les pseudo-Linus, les pseudo-Marcellus, les pseudo-Meliton, les pseudo- Abdias, lespseudo-Craton ; les Manichéens venaient d'en donner l'exemple. — Les ^lanichéens insistaient aussi avec complaisance sur le mérite de la chasteté, perpétuel sacrifice d'une volonté qui s'immole, et l'opposaient malicieusement au sacrifice (pie les martyrs avaient fait de leur vie, souvent le moins volontairement du monde. Pour que l'ascétisme, tout paré de Fauréole des solitaires orientaux, ne devienne pas le monopole de la piété manichéenne, les auteurs de la Légende catholique doivent donc donner à leurs saints, non seulement la couronne dos martyrs, mais celle encore des ascètes : leur confiante piété n'admet pas que leurs patrons n'aient pas également remporté la palme dans « le combat de la chair » et dans « le combat du sang » : et c'est pourcjuoi ils transforment en vierges du Christ d'authcnticpies mères de famille. — Les « apostolicisations » des traditions, enfin, ont la même origine que les « ascétisations » : si l'origine d'une église remonte directement à un disciple des Apôtres, quelle chance les Manichéens peuvent-ils garder d'y introduire leurs nouveautés ?
Mais le caractère de la Légende tient surtout à ce qu'elle exprime la piété des foules que le Christianisme attire. Elle signifie avec une éloquente précision l'état de ces âmes au moment où Jésus les appelle. 11 s'en faut de beaucoup qu'elles répondent tout de suite à sa grâce ; ou du moins, si leur bonne volonté est réelle, elle est très malhabile encore à collaborer avec Dieu. Le culte qu'elles lui rendent reste longtemps imprégné d usages ou d idées idolàtriques : pour beaucoup, les reliques ne sont qu'un talisman nouveau, et le signe de la croix un signe magique, ^lais le culte des saints n'est pas seulement solidaire des cultes locaux qu'il prolonge : il est solidaire encore de la vie et de la pensée chrétiennes, qui le portent. Peu à peu, les martyrs du Christ font connaitre la puissance, font aimer la douceur de la relio'ion du Christ aux foules innombrables des humbles ; ils substituent Tidée du Père céleste, dont l'œuvre est réglée par la justice et toute pénétrée d'amour, à la notion d'un idéal divin uniquement composé de force brutale et capricieuse. Les « vies des saints », écrites à ce moment, marquent les tentatives de ces âmes obscures pour comprendre la vie de Jésus, pour s'approprier la Vie. L'image du Christ, aifaiblie. diminuée, mais non tout à fait détruite dans les histoires de ceux qui ont imité le Maître, se trouve mise ainsi à la portée de tous et se propage parmi les foules : humbles répliques de l'Evangile, déformées mais efficaces,
1)4 l'union ue l'église et de l'occident
elles accomplissent cette œuvre d'évano^élisation populaire pour laquelle tous les traités d'Origènc et de saint Augustin t'lai«'nl sans force et sans vertu ' .
Au v"" et au V[^ siècle, le Christianisme s'est enraciné dans les âmes de l'Occident ; on peut voir, au vil'', comment elles s'en accommodent et comment il les modifie.
La situation est toute nouvelle, en raison même du travail accompli. Les éléments autrefois juxtaposés se mêlent et se confondent. Romains et Germains fusionnent et ne forment plus qu'un peuple. Les noms cessent de révéler la race de celui qui les
' Mous avons conservé le souvenir d'un assez grand nombre de saints, donnés alors à l'Eglise par les pays de l'Occident. L'élude des textes qui les concernent n'est pas jusqu'ici fort avancée. La liste clironiologique en a été dressée, autrefois, par Baillet : Les F/e.s- des Saints et V Histoire des fêtes de rannée. tome IV, Paris, 1716, pp. H5-174, récemment ^en ce qui concerne la France) par A. Molinier : Les sources de Vllistoire de France, I, 1902. Paris, pp. 4(1 55 et pp. 04-133 et ;ea ce qui concerne la Germanie; par WattenbacliDiimmler : Deulschlands Geschichtsquellen I, 1904, pp. 124-141. Je rappelle sainte Geneviève, la patronne de Paris, qui mourut vers 512 : voir Kohler : Etude critif/ue sin' le texte de la vie latine de Sainte Geneviève. Paris, 1881, et sainte Radegonde morte en 587, l'amie de Fortunat qui conta sa vie, PL. 72, G51, ou éd. Krusch ; M. gerni. Script, rer. nierot\ II, 364.
LE SEPTIÈME SIÈCLE 9o
porte. Les rois descendent du pavois où se faisaient porter leurs ancêtres et trônent solennellement, entourés d'officiers cpie décorent les titres pompeux de la chancellerie impériale ; ils ressuscitent l'étiquette oubliée. Chaque Pâques entraîne de cité en cité, à Soissons ou à Autun, à Tolède ou à Gordoue, ou dans quelque villa royale, roi. reine, antrustions, évêcpies et clercs, chapelle et chapelains. C'est le temps des Dagobert et des Réceswinthe. A côté des Gaules et des Espagnes, gouvernées par les Francs et les Goths, et dont les habitants indigènes forment la masse du peuple chrétien, s'étendent, au nord, les pays rhénans, les iles de Bretagne et l'Irlande où n'ont jamais pénétré, ou du moins, longuement séjourné les Romains : au sud, l'Afrique et l'Italie que l'administration byzantine ne parvient pas à préserver longtemps des invasions arabe et lombarde. La situation de ces trois zones est loin d'être identique, bien que, un peu partout, sévisse une lamentable anarchie ^ ]vlais la vie chrétienne.
1 En Gaule, les Nobles ont fini par briser Brunehaut, 613 : l'anarchie, dont ils profitent, se développe malgré les efforts de Dagobert 623-639 et d'Ebroïn 657-6S7 ; elle est plus efficacement limitée lorsque leur chef. Pépin 6S~-714, prend la place d'Ebroïn et aspire au trône de Dagobert. — En Espagne, pareillement, les >'obles disputent à la royauté le pouvoir ; lorsqu'elle est, de fait, devenue élective, ils se la disputent entre eux : 6isebut 612-621 et Svintila 621-631, Chindaswinthe, 642- 652 et Réceswinthe 652 672, Wamba 672-680 et Egiza sont les plus fameux de ces rois de la noblesse.
L'Angleterre et l'Irlai^îe sont aujourd'hui, comme à l'époque druidique, le foyer qui rayonne sur les pays du nord. Mais
96 l'u>'ion de l'église p:t de l'occidem
pour plus tourmentée quelle paraisse dans les deux dernières, n'en est pas moins vivace : les crises qui l'y atteignent ou les difficultés qu'elle y rencontre surexcitent son énergie, et c'est de ces deux pôles opposés que rayonnent, sur les pays qui les séparent, sa chaleur et sa lumière.
Partout, à vrai dire, la vie s'est localisée. Le groupe social vit volontiers sur soi ; il n'y a plus de grande circulation. Ni l'Orient, ni même Rome ne rentrent dans l'horizon habituel des consciences. L'Afrique et l'Italie mises à part, rien ne parvient à l'Occicient, même à l'Espagne, des controverses monothélites. Lorsque saint Ouen part en pèlerinage à Rome, ses ouailles désespèrent de le revoir ; et, à son retour, le roi. la reine, les grands vont à sa rencontre afm de le féliciter ; le clergé et le peuple de Rouen se précipitent au-devant de lui avec croix, cierges et tout l'appareil des processions
ce n'est pas à dire qu elles soient épargnées par Tuniverselle anarchie : ici encore, celle-ci est déchainée par les nobles et leurs bandes pillardes. Ethelbert roi de Kent 556-610, son gendre Edwin roi de Northumberland 590 628, Ina roi de Wessex 68S-723, ne l'ont refoulée que pour un temps.
L'Afrique du nord et l'Italie font partie intégrante de l'empire romain au début du vue g >iais les Arabes conquièrent bientôt celle-là [642, Tripoli ; 647 victoire arabe de Bakcuba ; 674, Kairoan fondé par Okbaibn Nafi ; 697, Carlhage prise et détruite; l'Atlantique atteint 708 ; les Berbères luttent aussi tenacement contre les Arabes que contre les Impériaux]. Et, dès 568, un nouveau peuple germanique, les Lombards, se répand dans celleci : il ne laisse guère à l'empire que la possession des côtes ; l'intérieur relève de son roi de Pavie, ou de ses ducs (Spolète, Bénévent). — Sur l'arianisme lombard, voir infra.
LA CIMLISATKJ.N DL' Vil'' S. 07
solennelles, versant des larmes de joie et chantant des hymnes de reconnaissance.
En même temps, les villes se meurent. On vit aux champs. Nobles et rois résident dans leurs domaines. En contact perpétuel avec les paysans, les nobles perdent a cette distinction d'éducation, de mœurs et de langage que les Anciens avaient nommée urbanité pour marquer qu'elle était le propre des villes ». La manie du protocole et l'amour du luxe coexistent dans les âmes du vu'' siècle avec des habitudes de rusticité terre à terre et de grossiéreté campagnarde : le souci de la vie matérielle prédomine ^
D'autre part, la vie intellectuelle s'affaiblit. Les Chrétiens, victimes d'une excessive méfiance, se détournent des auteurs profanes, qui sont païens ; la réaction que saint Avit et Cassiodore ont conduite n'a obtenu aucun succès ; Ennodius renonçait aux belles-lettres comme à un péché. Si saint Martin de Braga et ses amis cultivent Sénèque, c'est qu'ils y voient un compatriote, peut-être un ami de saint Paul. Isidore de Se ville ne sait que compiler les Pères de l'époque romaine ; c'est pourtant
1 Voir Bayet-Pfister et Kleinclausz darts Vhistoire de France de Lavisse, 11, 1, 1903; Pirenne : Histoire de Belgique, I; Altamira : Historia de Espàna. 1, i900; et Godefroid Kurth : les origines de la civilisation morferne, \V^, 189S, ('assira. Les traditions juridiques romaines ne sont aucunement entretenues par l'Eglise [Flach, dam Mélanges Fitting. I, 390; cf. Lefebvre : Int. droit matrimonial, 1899, p 127.]
ÎJS I.LMUN DL i/ÉGLISE liT DE l'uCCIDE.M"
le grand docteur du siècle, « la moderne gloire de a l'Eglise catholique », disent les Pères de Tolède. Ses ouvrages ne sont que des « chaînes » reliant entre eux de multiples extraits ; son grand livre représente un dictionnaire encyclopédique des sciences humaines ; il atteste d'immenses lectures, il ne porte pas la marque d'un esprit original. Quant au commun des évèques, leur ignorance est si grande (pi'ils ne prêchent pas, par impuissance ; ils lisent et font lire les homélies de l'époque romaine. Ceux même dont on célèbre l'éloquence ne méritent guère ces éloges : que reste-t-il à saint Eloi si l'on retire de ses sermons ce qu'il doit à saint Césaire * ?
1 Saint Isidore, frère cadet de Saint LéandreJ archevêque deSéville de 584 à 600 environ, amidellermenegild, de Reccarède et du pape saint Grégoire], lui succéda cuiume archevêque de Se ville, 000-1)36 : son ami Braulion, évêque de Saragosse, les Pères de Tolède en (Î53, admiraient fort son érudition. El il est de fait que ses compilations ont rendu de grands services aux géuf'rations suivantes : elles font penser aux « chaînes » que l'on fabriquait à l'autrebout de la Méditerranée, au cœur de l'empire | IV. p.321.n.]. Son grand ouvrage, lesEti/mologifis (un Zcx Origines), que Hrau- Uon a divisé en 20 livres, « forme une encyclopédie abrégée de toutes les sciences... ; l'auteur, dans les diverses matières scientifiques, ne lesexpose ot ne les expliquequ'eu remontant à l'étymologie des mots qui les désignent» [1, grammaire ;2, rhétorique et dialectique ;3, mathématique (= arithmétique, géométrie, musique, astrouomie);4, médecine ; 5, droit, chronologie, histoire ; 6, offices et livres de l'Eglise ; 7,lJieu,anges, fidèle- ; 8, Eglise et sectes; 9, langues, armée, parenté ; 10, étymologies ; il, homme ; 12, animaux ; j3, monde et ses éléments; 14. terre et continents ; 15, habitations; 16, pierres, métaux; 17, horticulture et agriculture; 18, guerre; 19, marine, architecture, costumes; 20, mets, ustensiles. Rien de plus instructif que cette simple énumérationj. Il faut citer encore deux livres de Différences [synonymes ; défi-