LE TEMPS DE CHARLES .MARTEL
La tradition qui associe étroitement les destinées des Francs et celle du Christianisme n'est pourtant pas rompue. Un fait rejette dans l'ombre les \-iolences dont Charles s"est rendu coupable : le héros de Poitiers éclipse dans l'histoire le spoliateur des monastères. Après avoir conquis l'Espagne, les Arabes ont franchi les Pyrénées. En 719, ils ont pris Xarbonne ; en 725, par le Rhône, ils ont pénétré jusqu'aux Vosges ; en 732, ils ont enlevé Bordeaux. Les voici qui s'élancent par le seuil du Poitou : la riche basilique de Saint-Martin de Tours tente leur cupidité. Ramassant ses lourds escadrons, Charles court au-devant des envahisseurs. Pendant sept jours, dans une attente drama-
traire de ce qae croient certains, il y eut alors confiscation violente, et non point constitution de précaires verbo régis. Voir Ribbeck : Die sogenannte divisio des frnnkischen Kirchengutes in ihrem Verlaufe inter Karl Martel und seinen Sôhnen. 18s2: Kurth : op. îaud. II, 177 ; Bondroit : Les jprecorriêe verbo régis avant le concile de Leptifines, Revue d'histoire Ecclésiastique : 1900 ; P. Thomas : Le droit de propriété des laïques sur les églises et le patronage laïque au Moyen Age. Paris, 1905 ; Esmein et VioUet.
Les rancunes ecclésiastiques contre Charles Martel se marquent netiemsnt dans la Visio Eucherii episcopi aureliaaensis qui a été écrite avant 858, PL. 126, 9-25.
Il est certain que le gouvernement de C. M. a disloqué encore davantage la hiérarchie catholique et abaissé encore le niveau de la vie chrétienne Raganfrid. évèque de Rouen, ne sait pas lire ; leutsind, abbé de Saint-Wandrille et de Saint- Martin de Tours, dilapide en trois ans le tiers de leurs biens ; Lyon, Metz, Vienne restent sans évèques plusieurs années.
Sur Hugo, voir Duchesne : Fastes. II, 208 ; sur Rothgaire, Gauziolen et l'évêché du Mans, voir ibideyn 319 ; Symphorianus évèque de Gap vers 700 est dépossédé a malîs hominibus.
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tique, la Croix et le Croissant restent en présence; quand la bataille s'engage, les deux armées combattent tout un jour avec un acharnement extrême ; mais les Musulmans ne peuvent enfoncer les lignes épaisses des Francs qui les criblent de traits. Le soir ils rentrent vaincus sous leurs tentes et profitent de la nuit pour décamper. — L'Europe est sauvée, et le Christianisme avec elle, grâce aux Francs. Cet insigne bienfait sacre le vaste empire qu'ils construisent infatigablement ; si peu chrétienne que soit souvent leur vie, ils se tiennent, et on les tient, pour les fidèles défenseurs de f Apôtre Pierre et de son Dieu ' .
< Sur la bataille de Poitiers, samedi 17 octobre 732, voir Zoteraberg : Les invasions des Arabes en France... 1S72 ; Mercier : la bataille de Poitiers, dans la Revue historique, 1878; Irabart. de la Tour: les Francs et la défaite de ilslamisyne, dans la France chrétienne dans l'histoire. Paris, 1896 p. 47.
Sur les débuts de l'invasion arabe et ses progrès jusqu'à ce jour, voir supra, p. 125 et tome IV p. 326-328.
La bat lille de Poitiers n'a pas suffi, à elle seule, à arrêter les Arabes : en 733, il fallut les combattre dans les Pvrénées ; de 735 à 740, ils écumèrent la Provence et les pays du Rhône [prenant Arles 735, battant les Francs 736. battus par Charles au marais de Sigean 737J, si bien ([ue Charles envoya son fils Pépin en Italie demander aux Lombards leur alliance 729. En même temps que la n'-sistance des Francs, une révolte des Kabyles semble avoir arrêté l'offensive de l'Islam En 725, déjà, les Arabes ont essuyé une grande délaite à Toulouse]
A cause des Sarrasins, Willicaire évéque d'Arles doit transporter dans l'enceinte les reliques des saints Fcrréol et .lulien ; etc..
Sur l'époque carolingienne en général, cf Bohmer-Miihibacher : Die Reç/estefi des Kaiserreiches unter de7i Karolingern. 1899- 1908 2o éd. et Warnkonig et Gérard : Histoire des Carolinqiens^
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Le pape romain, successeur de Pierre, vit dans ces faits la preuve que la mission chrétienne du peuple de Clovis et d'Arnoul n'était pas près de prendre fin. Dans la première moitié du vm^ siècle, la papauté s'adresse en eiFet aux Francs, les intéresse à ses conquêtes, les associe à ses réformes, finalement conclut avec eux une véritable alliance. Grégoire 11 et Grégoire III. Zacharie et Etienne II sont conduits par les circonstances à travailler de plus en plus activement dans ce sens. Les deux premiers méritent par leur prudence et leur ferme sagesse de porter le nom de saint Grégoire : les deux autres ne sont pas moins remarquedjles par leur sens avisé et leur esprit de décision. Ils trouvent tous un auxiliaire de premier ordre dans un moine anglo-saxon, saint Boniface.
Grégoire II. conscient de l'évolution autonomiste de r Orient, songeait peut-être à appuyer le Christianisme sur les jeunes peuples de la Germanie. — en 716. il avait envoyé un légat en Bavière avec mission d'en réformer l'Eglise, d'accord avec le duc Théodore, — lorsque, vers la lin de l'année 718. il reçut un pèlerin qui lui remit une lettre de l'évêque de Winchester, Daniel. Il l'accueillit avec bienveillance, le garda auprès de lui pendant tout le V. iO
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reste de l'année, et apprécia bientôt la vaillance de son cœur. Enfin, il le laissa partir, le chargeant de porter la bonne nouvelle aux idolâtres ; il lui recommandait de se conformer aux usag-es de la liturgie romaine et, dans les cas ditïiciles, d'en référer au saint siège.
Arrivé en Frise, Boniface — c'était lui — alla trouver à Utrecht son compatriote Willibrord, qui venait de rentrer dans son diocèse, afin de relever les églises à demi ruinées par les persécutions du duc païen Radbod. L'arrivée d'un auxiliaire jeune et vigoureux fut pour le vieillard une consolation et un réconfort ; Boniface travailla trois ans avec lui, détruisit des idoles, bâtit des églises, mais refusa de lui succéder dans l'épiscopat. Son instinct l'appelait ailleurs, au cœur même de la Germanie, dans les vieux pays de H esse et de ïhuringe : ils étaient restés païens, malgré les eiïorts de saint Kilian. Secondé par deux personnages de marque, Dellic et Deoric, Boniface put conférer plusieurs milliers de baptêmes et construire un monastère à Amœneburg. Mais les difficultés sans cesse renaissantes le jetaient souvent dans le trouble ; à ses amis d'Angleterre il demandait des prières et des conseils, à Daniel de Winchester, notarnment ; il s'adressait aussi au pape de qui il tenait sa mission. Finalement, le pape l'appela à Rome, éclaircit ses doutes, ralîermit son Ame, et le sacra évéque, évêque de Germanie, si l'on peut dire ainsi : son
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diocèse comprenait toute l'Allemagne transrhénane. Boniface prétait le serment des évéqnes suburbicaires, ce qui le rattachait directement au siège romain : il promettait de ne jamais contrevenir « à l'unité de l'Eglise universelle:... de (( garder I la pureté de la foi et de donner son con- « cours en toutes choses à saint Pierre et aux inté- « rets de son église, qui a reçu de Dieu le pouvoir « de lier et de délier, ainsi qu'à son vicaire Grégoire «et à ses successeurs'». Grégoire lui donnait comme code le recueil des canons de l'Ecrlise : il le chargeait en même temps d'une lettre pour Charles Martel qu'il priait de protéger et de favoriser la mission de Germanie. Dès 723, Boniface était à la cour du duc des Francs : Charles lui donna une lettre scellée de son sceau par laquelle il déclarait le prendre sous sa protection. C'était beaucoup : Boniface écrivait un jour à son vieil ami de Winchester que, sans ce patronage efficace, son apostolat eut été souvent entravé.
L'avenir de la Germanie est assuré désormais. Représentant de R^ome, protégé des Francs. Boniface signale son retour par un coup d'éclat. 11 abat le chêne sacré de Thor qui se dresse sur le Gudenberg, à Geismar, à l'ouest de Frizlar. et construit à sa place une chapelle qu'il dédie à saint Pierre. Il évangélise la Hesse et la Thuringe. convertissant les Païens, réchauffant le zèle des Chrétiens qu'il rencontre, construisant enfin, près de Gotha, le
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monastère de Saint-Michel d'OhrdruH'. Il a su grouper autour de lui toute une phalange de moines et de religieuses, son élève chéri, le petit Lull, Eoban et Denehard, ses messagers iidèles, Burchard, Wigbert, Wiethbert, Wittan auxquels il contie les postes importants, la l^elle et savante Lioba, Chmiiiiilde, la tante de Lull, Tecla, Chunitrude et Walburge. Peu à peu il étend son œuvre première, construit à Fritzlar un troisième monastère d'hommes et élève trois couvents de femmes à Bischollsheim, Kitzingen et Ochsenfurt : ces six abbaves font rayonner l'Evangile à tnivers la forêt germaine. Leur chef ne cesse de recourir à Rome. Le pape ne veut pas qu'on pousse à Texcès la rigueur des dispositions canoniques touchant les empêchements de mariage ; il tolère la rupture du lien quand la femme est empêchée de rendre le devoir conjugal à son époux ; il tranche à la manière de saint Paul la question des viandes consacrées aux idoles ; il interdit de rebaptiser ceux (|ui ont reçu le baptême d'un prêtre indigne ; il rassure la conscience de son missionnaire qu'inquiètent ses relations avec les tristes évêques de Charles Martel.
Grégoire III ne laisse pas péricliter l'œuvre de Grégoire II et de Boniface ; il envoie à ce derniei' lepallium^ insigne qui l'élève au rang d'archevêcjue et ajoute un nouveau lien entre le saint siège et lui. Le pape, en outre, étend l'autorité de son re-