LA CONTRO\'ERSE ADOPTIE>">'E
Mais ces controverses n'ont pas le même intérêt qne la controverse adoptienne soulevée par Elipand de Tolède. Pour combattre certaines doctrines de couleur sabellienne, Elipand avait enseigné que le Verbe était véritablement une personne divine, distincte du Père, tandis que Jésus, l'homme historique, ne devait être considéré que comme iils adoptif de Dieu. Félix d'Urgel adhéra à cette théorie sitôt qu'il la connut ; Beatus, abbé de Libana. et l'évêque d'Osma, Etherius. la combattirent avec vigueur. La querelle se prolongea quelque temps ; elle occupa les conciles de Ratisbonne, de Francfort, et d'Aix-la-Chapelle. A la fin. Félix d'Urgel dut s'avouer vaincu, il abjura : sa doctrine n'était qu'une variante du nestorianisme : l'élite franque ne s'y était pas trompée ^
239 ; le concile d'Aix-la-Chapelle de 809 qui approuve le travail de Théodulfe ; )e rapport de Smaragdus, PL 98 923 (PI.. 102, 971 . Voir les encyclopédies, les liistoires du dogme, et de Régnon : Etudes de théologie positive sur la Sainte Trinité. IV. 203-222 Le de processione Sp. S. n'est pas d'Alcuin. PL. 101. 64).
• C'est contre un certain Migetius que s'était élevé Elipand vers 782 : ils étaient aussi ignorants lui que l'autre de la tradition. Averti (vers 785., le pape Hadrien condamne l'erreur, PL. 98. 373 ou M G. Epist. L 639. Puis viennent les conciles de Ratisbonne 792, Francfort 790, Aix 799. Alcuin est entré en ligne dès 793, PL. 101, i!9 : voir son adversus hspresin Felicis lihellus, PL, 101,85. ses conira Felicem. . libri VII, PL. 101, 1191; et M. G , Epist., tomellV, p. 258, les contra Felicem... lihri m de Paulin, le Lihpllus Sacrosyllabus des évèques italiens, PL. 99, 152, et 343, 17:M'*<c//a Sijnoiica des évèques de Germanie et des Gnules, PL. 101. 1331, la lettre du pape aux évèques de Galice et d'Espagne. Au concile d'Aix, Lei-
Cette élite comptait des hommes nés dans tous les pays d'Europe, Grande-Bretagne, Gaule ou Lombardie. C'était Angilbertet Théodulfe, Leidrad de Lyon, Paulin d'Aquilée et Arii de Salzbourg ; c'était surtout leur maître à tous, un anglo-saxon comme Boniface, Alcuin. Alcuin avait voué un culte sans bornes à la religion du Christ, au pape de Rome, au roi des Francs. Attaché à la cour de Charles en 781, il n'avait pas tardé à exercer sur lui une influence très grande : la fermeté de son esprit et la droiture de son caractère, l'étendue et la sûreté de son érudition avaient fait sa force et son crédit. Lorsque, âgé de plus de soixante ans, en 796, malade, fatigué, il demanda et obtint l'autorisation de se retirer à Saint-Martin de Tours, le roi continua de le consulter, les principaux hommes d'état et d'Eglise continuèrent de solliciter ses avis '.
drade de Lyon a ramené Félix, mais Elipand a gardé sa croyance jusqu'à la mort. — Tous ces textes sont très intéressants parce (ju'ils touchent au fondement de la foi, et permettent de voir l'idée que s'en faisait l'élite franque. Voir Walch : Zetzerhistorie, IX, 697 ; Hefele-Leclercq à paraître).
» Alcuin. né vers 735 près d'York, mort le 19 mai 804, a été l'élève d'Aelbert qui dsvient en 7t'6 archevêque d'York, le fait diacre, et lui confie en 77S la direction de l'école épiscopale d'York. En 780, il va à Rome demander le pallium pour Eanbald, successeur d'Aelbert. et rencontre au retour, à Parme, Charlemagne : celui ci lui demande de venir en Gaule, sa mission remplie, et lui donne les atibayes de Ferrières et de Sninl-Loup de Troyes En 790 il est revenu en Angleterre ; à partir de 801, il n'a plus guère quitté Saint-Martin de Tours. Il a écrit : l° des traités théologiques (voir supra, p. 190 : j'ajoute le De fide Trini-
l'élite FRANmUE 193
Mais, quelle que soit leur valeur, tous ces hommes sont éclipsés par Charlemagne, « Sa supériorité est due à l'harmonieux équilibre de ses facidtés.
fatis et le de Trinitate] ; 2" des Iraités d'exégèse sur la Genèse, les Psaumes, le Cantique, l'Ecdésiaste, levangile de saint Jean, l'épitre aux Hébreux, et surtout une édition de la Bible [Berger : Hutoire de la Vu'go.te, p. XV et 1^5] ; 3'' des livres de liturgie : un leclionnaire ms. 24 de Chartres. 1 ame'.ius : Liturgie lat.inoruni, II, 1571, p. 1), un honiiliaire en deux volumes [L. Delisle : Bibl. Nctionale. Mss. 1. t. et fr ... nouv. acquis. 1ST5- 1891, tome I, p. 353], un sacramen'aii e PL 101, 445 .. ; 4° des traités de philosophie: de virtvtibus et vitiis, de animée ratione. PL. ICI, 613, 639; 5° des livres d'enseignement grammaire,orthographe, rhétorique, dialectique, dispute avec Albinus, cours de la lune) ; 6'^ des vies de saints saint Martin, saint Waast, saint Willibrord^ ; 7^ des poésies et surtout près de 300 lettres. — Alcuin est, comme Cède, un compilateur et un pédagogue: il a et il répand l'amour des livrer le goût des choses de l'esprit : il dirige l'école du palais où il initie Charlemagne et sa cour à la pensée chrétienne. Surtout il a été son conseiller ecclésiastique et politique très influent. — Voir Werner : Aluia und sein lahrhundert. l!<76. Paderborn ; Tn. de Sickel : Alcuimtudieii dans les Comptes rendus de Vienne, 1875 et Diimmler dans le Xeues Archiv . 1893; Hauck ; Ebert ; Herzog-Hauck, Vacant Mang-ïQot, IIis\ li:t. de la F. ance IV 295. ' '
Voir encore L. Delisle : Mémoire sur l'Ecole callirj'-ayhique de Tours Taris, 1SS5. Extrait des Mém. Acad. Inscr. XXXII, 1 , Gaskoin : Alouin, his life and his work, 1904. London ; et G. Brunhes : La foi chrétienne et la philcsoj hie au temps de la renaissance c rolingienne^ Paris, 1903.
A côté d'Alcuin, il fiut citer Ang.lbert, abbé de Saint-Piiquier, qui fut l'amant de Berthe, fille de Charlemagne et le père de Xilhard et qui jouit d'une grande influence [leut-ètie a-t-il écrit le de Karolo Magna ; — Théodulfe, goth d'Espagne, qui arrive vers 798, devient abbé de Fleury et évèque d'Orléans, meurt disgracié en 821 ; c'est l'esprit le plus cultivé et le plus original de la cour ; c'en est aussi le meilleur poète imite Prudence dans son poème sur le Christ, Ovide dans le de exi'io ; ses Caioitula ad preshyteros parrochi£ sux, VL 105, sont intéres-
19i LE CIIRISTIAMSMK ET l'oRGAMSATION IMPÉRIAEE
Telle paraît être la nature de son génie qu'en rien il n'excède la mesure et cpiil déploie en tout une g-randeur soutenue. Il excelle dans les arts de la paix et dans les arts de la guerre ; avant tout, il possède la justesse du coup d'œil et la fermeté de la main. Il n'est aucun besoin social qu'il n'ait entrevu ou cherché à satisfaire. L'administration, la législation, l'instruction publi(]ue, les arts et les lettres, le commerce, l'industrie, la religion passionnent également son esprit. Sa pensée se meut avec un calme imperturbable au milieu d'un monde de préoccupations diverses sans se laisser ni accabler par leur poids, ni troubler par leur multiplicité. La vieillesse voit croître et redoubler son
sants : il a fait aussi une édition de la Bible — Paulin, ami d'Alcuin et d'Arn, reçoit de Charleinagne en 776 les biens des seigneurs révoltés et l'archeTèché d'Aquilée, chante la guerre coiitre les Avares, qu'il travaille à évangéliser, de concert avec Arn. Voir Ebert, Molinier, Wattenbach, et les encyclopédies et Cmss-dTÛ: rhéodu/fe, ii^92).
Je rappelle d'un mot les deux principaux historiens de ce temps, le loml)ard Paul Diacre (Faulus ^Va^lef^idi : 725-800 qni écrit Vliistoire des Lombards, complète Kutrope, refait et corrige un homiliaire ; et Eginard (Einhard : 770-810 de Eulda, qui est venu à la cour vers 7'J4, qui a reço, quoiqaoi laïciue, les abbayes de Saint- Cloud, Blandigny, Saint-Servais, Saiut-Havon : marié à Irama, conseiller de Charlemagne, djnt il écrira la Vie, il se retirera peu à peu du monde. Voir Kurze : Einhart ib9*J ; Molinier ; \Vallenljach-l)iïmmler,
Un fait permet de mesurer la décadence théologique de ce temps : 1 église romaine qui toujours a condamné la réitération du baptême décide la condamnation et la réitération des ordinations du pape Constantin^ 76y. [Saltet : Les rêordinations^ Paris, il'07, p 101].
l'idéal social fra::c 19o
énergie. Rien ne se détend chez cet homme de fer. Son regai^d reste perçant, son bras vigoureux jusqu'à hi lin, et il descend debout au tombeau '. »
Or, cette force s'emploie volontairement à servir une idée : et c'est là son incomparable grandeur : il est fâcheux seulement cpie les désordres de sa ^-ie privée en diminuent l'éclat. Charlemagne. c'est l'épée franque au service de l'idée chrétienne. Xon qu'il ait cédé aux suggestions de ses conseillers ; c'est sa conscience propre qui lui dicte sa politicpie et lui fixe son idéal. Nourri dans Fétude du droit canon, et faisant de la Cité de Dieu sa lecture favorite, il n'a pas d'ambition plus haute que d'organiser sur terre le règne de Dieu. Aucune préoccupation ne se fait plus souvent jour dans ses capitulaires que celle de mériter la protection divine en étendant le règne de Jésus-Christ. Il semble que les canons de l'Eglise soient devenus la seule source de la loi civile et que ses capitulaires ne soient souvent qu'une paraphrase du Décalogue. « Gouverner en tout les églises de Dieu et les dé- « fendre contre les méchants », telle est la mission à laquelle il se croit destiné : c'est mon office, écrit-il au pape Léon III, de « défendre par les « armes la sainte Eglise du Christ partout à Texté- « rieur contre les incursions des Païens et les dé-
1 G. Kurlh : Les origines de la civilisation moderne. JI', 189S, p. 210-213.
196 LE (IIiaSTlAMSME ET l'oRGAMSATION IMPÉRIALE
« vastations des Infidèles et de la fortifier à linté- « rieur par la connaissance de la foi catholique ». Lorsqu'il réorganise en 802 ses immenses états, il proclame solennellement le règne de la justice et de la charit'^ « Que personne ne soit assez osé, «dit-il, pour empêcher... l'application de la loi « et de la justice aux églises de Dieu, aux pauvres. (( aux veuves, aux orphelins, à lui-même et à tout « chrétien, comme cela se produit fréquemment. « Mais que toul le monde soit averti de vivre con- « formément à la justice et aux préceptes divins.
« chacun selon son genre de vie et sa profession
a tous vivant les uns avec les autres dans la paix « absolue et la charité ^ . »
Cet idéal évangélicpie rend C(Miipte du caractère ecclésiastique de son gouvernement, de Tesprit chrétien de sa législation et de lintérét (piil porte à tout ce qui touche la vie intellectuelle. Les agents ordinaires de Charles sont les évèques autant que les comtes ; et les commissaires qu'il envoie avec le titre de inissi doniinici sont toujours des clercs, par moitié tout au moins. Le premier personnage d'entre les palatins qui forment sa cour et son conseil est un archichapelain, choisi avec l'assen-
« D'après Kurlh : op. loud. 267 ; Waitz Ilf, 245; Dahn. VIII 265 fasc 6); Fpi l. Ca-ol. 10 [Cf. Tliegan. 6: Ermold le Noir, II, 81 b2] ; rapifulare missorum générale. S02, début, il fait frapper de? deniers, av.t^c la légende X Pictia.na nEur.io, et, au revers, un temple surmonlé d une croix (S. Pierre de Home ?}. Kleiuclausz : L'empire carolingien, l'J02, p. 210-218.