LA SIMONIE
reçoit 5.000. A Carcassonne, quand la comtesse Ermengarde vend Févêché et le comté au comte de Barcelone, elle renonce à l'élection, mais le comte assure par contrat que <( si un candidat « donne quelque chose pour révéché. le comte « de Carcassonne et ses enfants toucheiont la (( moitié du prix ou du don. » L'élection en arrive ainsi, souvent, à ressembler aune vente; et, dans tous les cas, elle est toute à la merci du seigneur. Pourquoi celui-ci se montrerait-il désintéressé ? Lévêché n'est-il pas son bien ; n'est-il pas légitime qu'il en tire profit comme de tout autre ? Quand sa conscience parle plus haut que son intérêt, son biographe ne manque point de le dire : Orderic Vital déclare glorieusement que Guillaume le Conquérant n'a jamais vendu les dignités ecclésiastiques, ^lais trop souvent, pillard et besoigneux, le seigneur n'écoute que son avidité ; il fait ses conditions au clerc ambitieux qui soupire après la mitre ; et celui-ci achète le ou les suffrages à beaux deniers comptants. La corruption n'est pas nouvelle ; ce qui est nouveau, c'est qu'elle devient générale. « Il n'y a presque rien, écrit Abbon, dans « l'Eglise qui appartient à Dieu seul, qui ne soit « donné à prix d'argent : épiscopat, prêtrise, dia- « conat, et ordres mineurs, archidiaconat. dé- « canies. prévôtés, trésoreries, baptême, sépul- « ture ». Et Gerbert écrit à son tour : « Si vous « voulez savoir ce qui fait les évêques, ils vous ré-
« pondent à leur aise et vous disent : Je viens « d'être consacré par mon archevêque, j'ai donné « cent sous d'or pour avoir la dignité de l'épisco- « pat. Si je ne l'avais pas fait, je ne serais pas « évêque. Aiiruni dedi et episcopatuin accepi », et il conclut que l'àme a perdu sa dignité si le corps a reçu la sienne. (( On ne cherche pas, dit encore « Rathier, celui qui se distingue des autres par son « obéissance, mais celui dont les colfres sont le « mieux remplis, qui a la meilleure table, qui dis- (( tribue le plus généreusement les terres ou les « bénéfices de l'église ; celui qui a le père le plus « puissant, le frère le plus riche, la famille la plus (( généreuse, les fîls les plus influents. Ainsi, on ne « tient plus compte de l'âge : les jeunes gens s'em- « parent d'une dignité due aux vieillards et ce qui « est divin est mis à r encan *. »
> Au même moment, et de la même manière, la paroisse achève de devenir, dans toute la force du terme, une propriété privée. Comme la terre, comme Yelectio, elle peut être vendue, donnée, échangée, constituée eu gage ou en dot, cédée en précaire, en usufruit, en bénéfice, en fief, partagée entre plusieurs héritiers ; et comme, presque toujours, au domaine éminent s'unissent les droits utiles, le seigneur, évèché, abbaye, individu, a mis la main sur le patrimoine et les revenus de la terre et de l'autel, dons, offrandes, prémices, droits de sacrements ou de sépultures. Il ne laisse au desservant, en général, qu'une tenure, un bénéfice ecclésiastique. Le desservant reçoit l'église ou son office presbytéral comme un bénéfice ou comme un fief. Aussi, dans une foule de localités, à l'investiture ecclésiastique donnée par l'évêque s'ajoute l'investiture féodale donnée par le seigneur. La commeudatio ecclesi.r se fait à chirge d'hommage et de fidélité, et le prêtre est tenu à tous les devoirs du vassal- Le diocèse n'existe plus.
LE MCOLAÏSME 271
Mais Thérésie nicolaïtc ^ ne fait pas moins de ravages que riiérésie simoniaque . Le mariage des prêtres, que les conciles avaient à maintes reprises rigoureusement interdit, était devenu un usage général : ici encore, des dérèglements individuels un droit nouveau sortait peu à peu. La vie canoniale avait disparu au ix^ siècle, minée par la différence de richesse des divers membres de la communauté, détruite par l'intrusion dans l'Eglise d'un personnel sans vocation : c'était la conséquence naturelle de la simonie. L'épiscopat seigneurial, lui-même de mœurs peu sévères, n'avait pas pu maintenir la discipline, et. après le clergé séculier, le mal avait atteint les moines. Le concile de Troslé; dans le diocèse de Soissons, se plaint avec amertume de ceux qui s'abandonnent aux douceurs d'une vie voluptueuse et molle, tandis que les laïcs occupent
Sur tous ces faits, voir Imbarfc de la Tour : Paroisses rurales et Election Episcopales, passim et p. 369-370 : c'est à lui que j'emprunte ceux qui sont réunis ici. — L'élection de Guifred à Narbonne date de 1016 ; le vente de l'évèché de Garcassonne par Ermengarde, de 1067. Voici le contrat de vente de révèché d'Albi, passé en 1038 par les vicomtes Bernard et Frotaire. avant même que le siège soit vacant ; « Nous donnons cet évêché pour le moment où mourra l'évêque Amelius, de façon que Guillaume (acquéreur) le possède sa vie durant, soit qu'il se fasse sacrer, soit qu'il fasse sacrer un autre à sa place... (Nous retiendrons en gage, jusqu'à solde complète de la somme convenue, la moitié du domaine de l'évêché. Quand Guillaume aura tout payé, il rentrera en possession de toute la seigneurie » [Luchaire : Histoire de France.. Lavisse II, 2,110].
Voir notamment le traité du Cardinal Humbert Ad versus Simoniacos libri III, PL. 143.1005, ou dans les M. G.
1 Apocalypse 2, 6-15.
272 CIIIUSTIAMSME ET DÉSORGAMSATION SEIGNEURIALE
le monastère avec leurs femmes et leurs enfants, leurs soldats et leurs chiens. « Au xi'^ siècle, la plaie s'est agrandie ; non seulement elle épuise une des forces de l'Eglise, la chasteté ; elle menace encore de ruiner son indépendance à jamais. Evêcpies et prêtres mariés ne cherchent qu'à laisser leurs églises à leurs enfants ; » le clergé tend à se iransformer en une caste héréditaire, le don de Dieu à n'être plus ({u'une part de succession.
« En Normandie, cette dissolution des mœurs a tout envahi ; non seulement les prêtres, mais les évêcjues ont des concubines, ils tirent pul)li(]uement vanité du nombre de leurs lils ou de leurs iilles. L'archevêque de Rouen, Robert, est marié et de sa femme, Herlève, a trois lils : Richard, Raoul tête d'Ane, et Guillaume. Son successeur Mauger est également marié et son lils Michel ])asse en Angleterre. Guillaume, qui fut d'abord abl>é de Saint- Etienne de Caen, puis archevêque de Rouen, a pour père l'évêque Radbod de Séez ». En Bretagne, c'est le même évêché qu'occupent le père et les enfants ; il s'y fonde des dynasties épiscopales. Au début du \f siècle, un comte de Cornouailles, Benoîi, réunit à son comté l'évêché de Quimper et le laisse à son (ils Orscand. « Ce dernier se marie à son tour, et son lils îu'né Benoit II lui succède dans la dignité épiscopale. En 1049, l'évêque de Nantes, Butic, avoue publiquement que son père Gautier a été évêcpie avant lui. d cpie lui-niênie a élT* investi de
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LES DYNASTIES ÉPISCÛPALES 273
la prélature lorsque son père vivait encore ; lépiscopat héréditaire en arriva donc à employer le même procédé que les seigneurs laïques : Tassociation anticipée du successeur. » A Nantes. Guerech. lîls d'Alain Barbe Torte, se marie et meurt en 988, laissant un fils. Si celui-ci meurt avant davoir pu obtenir l'évêché paternel, c'est un neveu de Guerech qui le prend. Judicael. L évèque du Mans Ses^enfried se marie, a des tils et des filles et laisse son siège au seul de ses enfants qui survive. Albéric. L'évêque de Gascogne et d'Agen. Gombaud, lègue ses évéchés ainsi que l'abbaye de Condom à son fils Hughes. A Rome, on se le rappelle, la famille de Théophylacte dispose du siège pontifical comme d'un bien patrimonial. Partout est oubliée la décrétale d'Innocent P'' qui interdit de conférer les ordres aux fils des prêtres, nés après l'ordination de leur père ; le mariage des prêtres tend si bien à devenir une institution régulière qu'on se récrie très fort lorsque, par hasard, un évêcpie refuse rentrée du clers^é aux enfants nés de ces ma-
1 Imbart de la Tour : op. laud. 362-364, Luchaire. p. 111 Voir Orderic Vital V, 9. 12; IV, 6; Vlli, 1 ; les canons du concile réuni à Trosly, en 909, le 16 juin, par Heriveus, archevêque de Reims [Mansi : XVlII. 263: Gousset: Actes de la province de Reims. I, 562; Hefele-Delarc. VI, 146j.
>'oter que, à la fin du ix^ siècle, « le nombre des prêtres, des évêques qui avaient été mariés est très considérable. Sans parler d'Hadrien II et de Tévêque Arsenius, le père du pape Marin I^r était prêtre ; le père du pape Etienne IV était prêtre également;
274 ( iinisi lA.MSMi; Kl i>i:s(H!c.A.MSAii(»N sr:ir.M<:ritTAi,i:
Quels désordres entraînent Ic^ nicolaïsme et la simonie, on le soupçonne aisément. Le bas cleri;é est entraîné par le courant ; il faut noter, du reste, que la vie lui est rendue plus dillicile ([uc jamais, les évè(jues ou les abbés lui disputant â])rement la dîme : depuis le milieu du i\'' siècle, celleci comprend le dixième des revenus de toute nature et ne porte plus seulement, comme au V siècle, sur les fruits de la terre. Ces pauvres clercs sont impuissants à maintenir les traditions ecclésiasti((ues. Beaucoup célèbrent la messe plusieurs fois en un seul jour. Le synode bavarois de Dinp^olling prescrit même la célébration de trois messes tous les jours déjeune de Tannée ; comme certains ne se tiennent pas pour satisfaits, et vont j)lus loin encore, le concile de Seligenstadt interdit de célébrer
celui de Bonifjice VI était évoque; Jean XI riait fils du pape Ser^ius III. > ^Wailerich. I, 29, 39, 33. d'après Lapotre : l'Europe f( le saint Siège à Vépoque carolingienne, 1895, p 43, note 4].
Sur les mœurs d'IIugue I de Breteuil, évoque de Langres, excommunié à Reims on 1049. voir Lucliaire, p 111-112.
Lire surtout le sermon synodal pul)li»'' par V. Krause d'aprrs les Monac. lai. oS5l et 3803 : « Unus quisque prorui duhio cum ordinahis fneril presbyler et indignus ad ecclosiam procuraudam accesserit, studet maxime ut stalim uxorem accipiaf .. cl publicc eam social » jAVf/rv AnJiir. XIV. 15^2. P. Fournier l'a retrouvé dans une colleclion canonique du Manuscrit do Troyes 24rt, livre IV, c. 209| Hurcliard de Worms. tout en mainlenant la tlu-orie de roxcolience ilu célibat, prend soin de lancer,à deiix reprises. Tanalbème sur le fidèle qui méprise la messe du prétro marié. Ka-ni^er : liurchard I v<>n Woryns umi die denlsche Kirche seinev Zeit. Munich. 1905 ; Diederich : Dos Dekret des B. B. V. Worms. Bresslau, 1908, I.