LE CHRISTIANISME ET LES GERMAINS
L'empire suivit au v'' siècle, dans les pays dOccident, une grave transformation. Vaincu pour la première fois dans les batailles décisiA'es, il accepte l'influence de ses soldats révoltés et se courbe sous le joug- des Germains auxquels il a confié ses frontières. Justinien n'est pas parvenu, on l'a dit '. à les faire rentrer dans le devoir. Vainqueurs et vaincus, nettement séparés au v*^ siècle, se mêlent donc au vi- pour ne plus présenter au vil'' que des peuples nouveaux oii se confondent les ennemis d'autrefois.
Les cadres sociaux, pourtant, sont demeurés les mêmes qu'à la précédente période. La machine impériale a pu être détraquée par l'invasion : pièces solides de l'antique armature, les cites sont demeu-
1 Tome IV, p. 2S6.
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rées debout, tant sont tenaces les racines qu'a jetées dans le sol cette civilisation municipale que fut vraiment la civilisation romaine. Ainsi s'explique comment le Christianisme survit à la crise barbare : les cadres ecclésiastiques survivent avec les cadres sociaux '.
La situation de la papauté et la situation de l'épiscopat conditionnent la vie chrétienne de l'élite occidentale aux v^ et vi^ siècles.
^ Sur l'histoire générale de cette époque, A'oir Fustel de Coulanges, éd. Jullian : Histoire des institution<< politiques de l'ancienne France, 6 vol. Paris, 1^90-1892; M. Prou: la Gaule mérovingienne, Paris; Hartmann: Geschichte Italiens im Mittelalter, 3 vol. Gotha, 1897-1903 ; Altamira y Grevea : Historia de EsjJai'ia y de la cicilizaciôn espanola, tome I, Barcelona, 1900; surtout Dahn : Die Kônige der Germanen, depuis 1861. Berlin le fascicule 2 du tome IX a paru en 1905) et Schmidt, Geschichte der deutschen Staemme bis zum Ausgang der Viilkerwanderung, Berlin, 1905. — Les histoires du droit de Brissaud, 1908, Paris ; Solmi, 1908, Milan et Brunner.
Sur l'histoire religieuse générale de cette époque, voir Duchesne, Fastes épiscopaux de Vancienne Gaule, depuis 1894, 2 vol.; Lœning: Das Kirchenrecht ini Reiche der Meroivinger, 1878, Strasbg ; Gams, K. G. Spaniens, I, 1862, Ratisbonne ; Hauck, K. G. Deutschlands, l, 1887, réédité depuis ; Savio ; Gli antichi vescovi d'Italia dalle origini, I. Il Piemonte, 1899. Torino ; L. Duchesne, Le Liber Pontificalis, I, 1886, Paris et Origines du Culte chrétien, Paris, 4^ éd 1909. Consulter aussi G. Kurth, Les Origines de la civilisation moderne, Paris, 3e éd. 1898, 2 vol , et Grisar (trad. fr. Ledos) ; Histoire de Pome et des papes au Moyen Age, 1906, Paris, lef volume en 2 tomes.
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Durant cette période, la tâche des papes était singulièrement lourde. C'est leur ofiice propre de maintenir l'unité parmi les croyants : or, voici que lempire assailli de toutes parts risque de se démeml^rer. L'Eglise s'est moulée sur lui : son unité ne périra-t-elle pas avec la sienne ? Tliéodose — après Dioctétien — n'avait pas vu sans terreur s'accentuer la poussée germaine tout le long du llliin et du Danube ; depuis un siècle déjà avait été emportée cette marche des Champs Décumates qui avait si heureusement couvert, avec la frontière d'Italie, le cœur même de l'empire. La diplomatie romaine avait pu négocier avec les chefs de l^andes dont les aïeux avaient jadis donné tant de mal à ^Larius, à César, à Germanicus : elle les avait attachés à Rome en qualité d'alliés. Mais ces alliés n'étaient pas toujours d'humeur commode, ni d'une inaltérable fidélité ; et puis, l^eaucoup de Barbares demeurés sur l'autre rive des fleuves frontières ne s'étaient engagés à rien et jetaient des regards d'envie sur les riches terres qu'ils apercevaient de l'autre côté. Il fallait se défendre. Les nécessités de la défense invitèrent les ministres de Théodose à grouper tous les pays d'Occident en un vaste commandement militaire dont le centre réel se fixa naturellement à Milan. De Milan, plus aisément que de Rome, l'empereur surveillait les Alpes, correspondait et avec les Gaules menacées et avec les pays d'Orient groupés de la même manière autour de Constantinople.
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— Comme Constant inople devenait la capitale de rOrient, ^lilan tendait, vers 400, à devenir le centre militaire et politique de l'Occident.
Ici comme là, cette situation particulière se reflète peu à peu dans l'organisation retij^'ieuse. L'église de Milan exerce une attraction de plus en plus étendue, d'autant qu'elle brille encore du prestige (|ue lui a donné saint Ambroise. Y.n Gaule et en I^^spagne, on semble la considérer comme un tribunal supérieur et ordinaire : on recourt à elle en même temps qu'à Rome pour trancher les diftîcultés disciplinaires ou doctrinales. L'église africaine elle-même attril^ue une extrême importance à ses décisions. Cette situation ne pouvait s'aiîermir sans tourner au détriment de Rome, encore cpie nul ne songeât à atta(|uer celle-ci. Du reste, le système métropolitain ne fonctionnait pas encore en Occident : aucune autre église que l'église romaine n'était donc lésée dans son orgueil par l'exaltation de ^lilan '.
1 Ducliesne, Fastes cpiscopaux, I l8'Ji 90 et sq., et Orlghies du Culte, 32, 84-81». L'influence d'Ambroise s'était fait sentir même dans les affaires de l'Eglise orientale, à Antioche, Césarée, Constantinople, Thessalouique. Les Espagnols, dans l'affaire priscillianiste, avaient recouru à Milan en même temps qu'à Rome vers 380, puis lorsqu'il fallut régler la situation des dissident*, enfin en 400, alors qu'Anibroise est mort. Les Gaulois agissent de même du vivant d'Ambroise, probablement, puis à un concile tenu à Turin vers lan 400. « Il s'agissait du conflit entre rcvt(]ue de Marseille et ceux de la seconde Narbonnaise, de la querelle de préséance entre les églises d'Arles et de Vienne, de la question de communion avec Félix de Trêves, de divers autres points... Sur tous ces points, le synode de
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Les papes sentirent le danger, ils ne négligèrent pas les occasions de se défendre. S'ils ne parvinrent pas à se rattacher les évèques d'Afrique aussi étroitement qu'ils le souhaitaient ' . ils démemhrèrent la
Turin juge et décrète sans la moindre hésitation sur sa compétence. Devant l'évêque de Milan, les évèques les plus importants de la Gaule se sentent en présence d'une autorité supérieure ; ils se croient obligés par ses décisions. Et, de fait, le concile de Turin fut inséré dans toutes les collections canoniques compilées en Gaule, comme un des textes les plus autorisés en matière de droit ecclésiastique ». De même, les Africains : en 393, le concile d'Hippone décide de recourir à Milan ; en o'JT et 401, les évèques d'Afrique consultent à la fois Rome et Milan. — On voit poindre la fortune de Milan au temps de l'évêque arien Auxeuce, que Constance y a installé, qui préside aux pourparlers épiscopaux [Aoir tome lY, p. 108, n., bOj, qui se maintiendra après la défaite de son parti, et qui incarne la doctrine de Piimini.
Noter du reste qu'on continue, à ce moment, par endroits, de s'adresser seulement h Rome : tels, Himerius de Tarragone en 3S4, Victrice de Rouen en 403, Exupère de Toulouse en 404.
1 Depuis longtemps, il y avait une Eglise africaine consciente de son individualité : Aoir tome IV, p. 38, comment elle s'est heurtée à Rome dès le iii'^ siècle. C'est en général l'évêque de Carthage, au temps même d'Augustin, qui apparaît comme son chef. — Le pape Zosime, 417-418 (qui. dans la question pélagienne, s'était d'abord opposé aux théories de saint Augustin, voir IV, p. 239 avait à cœur de rabaisser la tendance autonomiste des Africains : c'est peut-être contre ses projets que le seizième concile de Carthage du l^r mai 418 entend se garer en réglant, par son canon 17, la question des appels d'un clerc contre son évèque, de telle sorte que '< quiconque en appellera à un tribunal d'outre-mer sera exclu de la communion par tout le monde dans l'intérieur de l'Afrique ». Zosime avait une revanche à prendre. C'est alors que le prêtre Apiarus de Sicca (Afrique proconsulaire . que son évèque Urbain le disciple de saint Augustin} a déposé et excommunié, s'adresse au pape; et le pape prononce sa réintégration. — Mécontentement des -\iricains ; Zosime leur envoie trois légats qui arguent des canons
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province métropolitaine c[ui se formait autour de leur jeune rivale et orp^anisèrent contre elle la métropole de Ravenne, sinon celle d'Aquilée.En Gaule, ils formèrent un autre i^roupement qui portait un coup décisif, bien qu'indirect, à la primatie riiilanaise. Le pape Zosime, prévenu en faveur de l'évêque d'Arles. Patrocle, l'investit officiellement de pouvoirs supérieurs sur tous les évéques des deux diocèses administratifs de la (}aule et des Sept Provinces. Le siège apostolique prenait de cette fa^on. par l'intermédiaire d'un vicairr, la direction eifective de l'épiscopat des Gaules ^ Il se rattachait
de Sardique voir tome IV. p. 113) et menacent Urbain d'excommunication, au cas où il n'accueillerait pas Apiarius. Par malheur. Zosime et ses légats attribuent au concile de Nicée les canons de Sardi([ue. Renvoyés au concile de >'icée, les Africains n'y trouvent pas les canons qu'invoque Rome ; ils font des rechercbcs dans leurs archives et dans celles des diverses églises, 411». En 424, le vingtième concile de Carlhage écrivit au pape Célestin h'^' qu'Apiarius avait avoué ses crimes ; que l'oidonnance de Nicéc n'était pas de ce concile ; qu'on le priait de ne plus envoyer à l'avenir de juges en Afrique pour ne pas empiéter sur les droits de l'Eglise d'Afri([ue. Hefele-Leclercq, II, 1, 196-215 ; Tillemont. XIII, 77ô, 8(^2 et 1031 ; Duchesne, dans le Bulletin Critique, 18'J5, 644 ; Mansi IV, 401.
' i^uchesne. Fastes èpiscopaux, I. 84, <J3. Noter (|ue, de 407 à 411, Arles a été la capitale de l'usurpateur Constantin, et que Patrocle, personnage des plus suspects, a et»' installé de force à l'évrchc par Constance, le général impérial vainqueur de Cous tanlin: l'évêque légitime. Héros, a élé expulsé, comme partisan de l'usurpateur. C'est le jeudi saint 22 mars 417 que Zosime a nommé l'évêque d'Arîes métropolitain en Viennoise et dans les deux Narbonnaises et que, en outre, il en a fait son représentant en Gaule : « désormais aucun évê(|ue, aucun clerc des pays gallicans ne devait être admis auprès du pape s'il n'était porteur de lettres testimoniales litterx formatée' délivrées par
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de la même manière, par le vieariat de Thessaloniqiie, les églises de rillyricum \ La papauté romaine n'entendait se laisser entamer par aucime des deux jeunes capitales que les nécessités stratégiques avaient fait naître sur ses flancs. On n'a pas à revenir sur ce qui concerne Constantinople et rOrient : quant à Milan, il suffira d'ajouter que Rome continua de se garder contre elle. Saint Léon « eut pleinement conscience d'avoir recueilli dans l'héritage de saint Pierre le devoir de guider l'Eglise universelle ».: jamais la primauté romaine n apparut avec autant d'éclat que sous son pontilicat -.
révèqiie d'Arles. Toutes le-» affaires ecclésiastiques de Gaule devaient être déférées à Tévèque d'Arles, à moins que leur gravité ne nécessitât l'intervention du pape lui-même ». Le pape Boniface retira à Patrocle ses pouvoirs, peut-être d'une manière formelle ; même, il décida qu'il y aurait un métropolitain par province.
On a soutenu récemment qu'il y avait eu un second concile de Turin, en 417 : il aurait a'ouIu riposter à la décrétale du 22 mars 417. [Babut, Le concile de Turin... Paris, 19U4J. Cette théorie ne semble pas avoir la moindre Araisemblanco : voir Duchesne, Revue historique, 1905, tome LXXXVII, p. 278, el Hefele-Leclercq, II, 1, 129.
1 Voir tome IV, p. 116, note, 253, 302, note.
- S. Léon 440-461 a joué le rôle que l'on sait îtome IV, 262] à Cbalcédoine. L'Occident n'a pas moins senti la vigueur de son gouvernement. En Gaule, comme saint Ililaire d'Arles a fait juger et déposer par un concile Clielidonius, évéque de Besançon, 444, et installé à sa place, avec l'appui du préfet des Gaules, l'évêque Imporlunus, saint Léon ouvie une enquêté à la prière de l'évêriue déposé, s'aperçoit qu'il a été déposé à tort et le rétablit directement. Il rétablit de même l'évêque Projectus qui était tombé malade et à c[ui Hilaire avait fait donner un
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Le péril milanais devait disparaître avec la situation qui l'avait fait naître ; l'invasion victorieuse des Germains frappait de mort cette seconde By-
successeur. Il lance une lettre très dure contre Hilaire, lui reproche « sa précipitation, ses façons autoritaires, ses recours à la force publique », le dépouille de sa juridiction sur la province de Viennoise et déclare que, chaque métropolitain étant seul responsable dans sa province, nul d'entre eux ne pourra faire d'actes iuterprovinciaux. Bien pins, Léon obtient de Valen* linien III que la condamnation d'Hilaire soit officiellement communiquée au patrice .Etius : même une clause oblige les évèques appelés à Rome par le pape à obéir h sa convocation, « et ordonne aux gouverneurs des provinces de les y contraindre en cas de besoin. » [Duchesne, Fastes épisc, I, 112-H7. — G juin 445, PL. 54 628-639. Valentinien III écrit : Cum... sedis apostolica? primatum s. Pétri meritum..., et romana} dignitas civitatis, sacrée etiam synodi firmarit aucto ritas, ne quid prœter auctoritatem sedis istius inlicitum pripsumptio attentare nitatur]. — En Espagne, Léon a commencé et dirigé la bataille contre les Manicliéo-Priscillianistes [Dufourcq, Etude sur les Gesta mar(yri(,in romains, IV, 1909J. — En Afrique, il envoie 1 evêque Potentius déposer les éve-ques qui n'ont pas été élus canoniquement. Epist. 12. — En Illyricura, il a soutenu les droits des métropolitains contre son propre vicaire, Pévêque de Thessalonique Anastase. — Voir surtout les nombreux textes oii Léon parle de la primauté romaine et de son « institution divine » : ejust. 14, 1. PL. 54.668); ej). 80, et les sermons passim. Ils ont été réunis et commentés par Grisar, Il prinia.to roniano nel secolo quinto secondo i detti di San Leone [Analecta Romana, I, 1899, 307] ; Langen : Geschichte der romischen Kirche von Léo I bis Nikolaut^ I, 1885, Bonn. p. 1-112; Tillemont, XV, 414 ; Solim, Kirchenrecht, l, 1892, 420.
Les successeurs de saint Léon maintiennent avec vigueur la primauté de l'église romaine : ses décisions sont sans appel, pense (iélase ; jamais elle ne fut souillée par l'erreur [Jafl'é 664, 665] ; quand Symmaque est accusé d'adultère, le concile de la Palme, s'il l'absout en fait, déclare que Dieu seul peut le juger [M. G. AA. XII, 426] ; Hormisdas répète souvent les formules de Léon [voir sa correspondance avec Possessor, PL. 63, 489, et