PRESTIGE PERSISTANT DE LA PAPAUTÉ
Ces idées sont celles qu'expriment Artaud au concile dlngelheim et Févéque de Cambrai. Gérard. <'. Léçjdise romaine, dit encore labbé de Fleurv, (( Abbon, semblable au porte-clefs du royaume u céleste qui a la primauté sur le collège aposto- « lique, a le privilège de donner la vie à toutes les « églises qui sont comme ses membres dispersés « dans les quatre parties de l'univers. Celui qui « s'oppose à l'église romaine se sépare de ses <' membres et entre dans le corps des adversaires '(' du Christ. » Ainsi les droits de la papauté romaine peuvent être parfois violés ; la tradition n'est pas oubliée pour cela. Le pallium est toujours considéré comme le signe de la juridiction archiépiscopale ; en cas de compétition électorale, la papauté se fait reconnaitre comme tribunal supérieur; elle connait des dépositions prononcées et surveille l'élection du successeur, en cas de déposition ou de démission; elle commence même de consacrer directement des évéques non-italiens et de canoniser de pieux personnages qui ne sont pas romains *.
1 Un évènemeat mémorable, à la fin du x^' siècle, permet de mesurer le prestige de la papauté. Arnoul, archevêque de Reims, trahit en 991 l'usurpateur Hugue Capet au profit du prétendant carolingien à la couronne de France, Charles de Lorraine ; mais llugue l'emporta et voulut punir Arnoul : seulement, comme Arnoul, en tant qu'évèque, n était justiciable que du pape, et comme Hugue se méfiait du pape, favorable au roi de Germanie dont le capétien secouait maintenant la tutelle, Hugue décida de faire juger Arnoul par un « concile des Gaules » : de là, le concile de Samt-Basle de Verzy, des 17-1^ juin 991, « La question de fait ne soulevait aucune difficulté : le crime
312 CHRISTIAM>Mi; El DKSORGAMSAÏION SEIGNEURIALE
Cette force persistante de l'institution catholique prend, du reste, une forme particulière. A l'âge seigneurial, comme au temps des Barbares, le pres-
était patent, raccusé avait tout avoué» . Mais il s'agissait de savoir si les évèques de France avaient le droit de juger un de leurs collègues et de le condamner à la perle de sa fonction, ou si un évèque ne pouvait «Hre traduit que devant le ponlife sié géant à Home ou devant un concile présidé par les délégués du Saint Siège ». Arnoul d'Orléans soutient la cause royale; il fait le procès des papes misérables qui se succèdent à Home, des Jean XII et des Uoniface YII ; mais il n'ose conclure, car Alihon de Fleuri, ([ui défend la cause papale, conteste la régularité de la procédure en s'appuyant sur 18 fausses décrélales. i>ous la pression de Hugue Capet. venu siéger au concile avec son fidèle Bouchard, et après les aveux d'Arnoul et sa renonciation, les évèques élisent un nouvel archevêque, Gerbert, le 2i juin 991. — Mais la papauté proteste : Jean X'V envoie deux légats enquêter, Léon abbé de Saint-Honiface et Dominicus évêque de Sabine ; il s'appuie sur la Germanie et sur le préten dant carolingien Louis, fils de Charles de Lorraine; finalement, les évèques de Saint-Basle sont suspendus par R(une, Arnoul esl mis en liberté et rétabli sur le siège de Heims, janvier 998. tandis que Gerbert est casé à Kavenne, avril 9yj> [Sans doute Robert le Pieux a-t-il cédé avec Fespér.ince que le pape fermerait les yeux sur son mariage avec Berta de Blois. qui était sa cousine, et dont il était passionnément épris II se trompait : en juin 998, Grégoire V l'excommuniait pour ce motif|. — Voir F. Lot: FAudes sur le règne de Ilujues Capet et la fia du x» .«t<?- ^/e',Pa^is,lW3. Sur Kusèbe Brunon d.Angprs, voir suy-ra p. 5^57 n. Au cours de ses polémiques, iJéranger, son ami, n'a pas é, argné l'injure aux papes ni à la papaulé .
La canonisation d'Ulrich d'Augsbourg par la papauté date de 993 [Un capitulaire de Charlemagne de 805 a transporté des foules à l'évcque le droit de canoniser : cap. 17 ; voir aussi cao. 40 de 794] .
On cannaissait les hontes romaines, et l'on en souffrait : « licet vix ferendum ab illa sca sede imponatur jugum, lamen feramus... et toleremus, » dit le concile de Tribur, 895 [Schannat et Hartzheim : Concilia Germanix. IL 1760, p 400; cité par Yiollet : Inst. pol. I. 360].
LA RECOMMANDATION A l'aPÔTRE 313
tige de Tapôtre Pierre entre pour beaucoup dans le prestige de la papauté : les pèlerinages l'attestent qui. malgré les guerres et l'universel désordre, entraînent tant de Chrétiens à Rome : ces pieux évêques qui ont entretenu la vie de l'Evangile en Germanie, en Gaule, en Angleterre ont tous plusieurs fois passé les Alpes. La coutume tend à se transformer en règle, au moins pour les métropolitains : dans une lettre à Etienne \', Foulques s'accuse de n avoir pas fait le voyage ad Jimina. Mais c'est l'organisation de la protection apostolique qui montre le plus clairement comment saint Pierre soutient son successeur. Le comte Gérard de Roussillon demande à l'Apôtre et au pape son vicaire de « protéger et défendre » les deux monastères qu'il fonde à Vézelay et à Pothières : en échange de cette protection, le comte abandonne à Pierre et à son vicaire la nu-propriété de ces domaines et une redevance annuelle de deux livres d'argent pour chacun d'eux. Le pape accepte le marché, .les monastères deviennent la chose de saint Pierre, juris sunf sanc/i Pétri : nul n'a le droit de rien exiger d eux : ce serait un sacrilège que de les menacer seulement. « Si quelqu'un parmi (( les évéques, les fonctionnaires ou les laïques de (( tout ordre vient à enfreindre les règles arrêtées « par nous, dit Nicolas, qu'il soit frappé de l'ana- <( thème apostolique, déchu de tous honneurs et « dignités, et exclu de toute participation au corps
(( sacré du Christ. » Les contrats de ce genre se multiplient aux x*^ et xi'" siècles. Il arrive même, parfois, comme par exemple à Lure, à Montnuijour ou à Besalu, (pie la iihcrté romaine n'airrancliit pas seulement le donateur de toute obligation envers son suzerain temporel; elle le libère encore de toute dépendance vis-à-vis de son supérieur ecclésiastique, évécpie ou abbé, et le rattache directement à l'église romaine. Grâce à saint Pierre, le pape accpiiert donc par tout 1* Occident une puissance énorme ; grâce à saint Pierre, le pouvoir ordonnateur et centralisateur de l'Eglise ne sombre pas au milieu de l'anarchie sei":neuriale '.
1 Sur les pèlerinages à Uoiue, voir Zellinger, et Pfisler : op. laud. p. 344.
Raban Maiir, Floduard [894-966: Italie martyrum triumphi] etHrotswitha[née vers 933 ; Sapientia; Gall icanus aUesienl la célébrité de? martyrs de Rome à ce moment.— Noter que les pèlerinages en Palestine continuent comme par le passé (en 969, les Fatin'iites ont pris Jérusalem) : de 1009 à 1020, soulement, le Khalife Ilakam persécute atrocement les chréliens et détruit le Saint-Sépulcre. Depuis ce temps les pèlerins cheminent par bandes plus nombreuses: en 1027, Richard de Saint A'annes en guide 700, en 1025 Robert le Diable plus d'un millier ; en 1064 Guillaume de 15amberg plus de 10 000.
Sur la protection apostolique, voir supta,\} 120 et Paul Fabrc : Etude sur It Lihcr Censuum. Paris. 1892. C'est en 863 et 868 qu'ont été fondés Vézelay et Pothières, Jaffé 2^'31, PL. 119. 1116. Pareille situation semble attestée pour les monaslcres de Brngnato, d'Eléon eu Alsace, de Saint-Géraud d'Aurillac, de Blesle en Auvergne, de Cluni. de Bourgdieu, de ^aint-Pons. Dans la seconde moitié du x*^ siècle, au temps de Louis IV d'Outremer et d'Otlon P''',lc mouvement parait s'arrêter : les royautés se méfient [voir les fondations de Saint-Pons de Tonières, 939 ; de Quedlimbourg 967 ; de Saint Lambert de Salon : les fonda-
PRESTIGE PERSISTAIT DE l'ÉPISCOPAT 315
Le prestige de lépiscopat contribue de même à entretenir l'idée d'une société universelle reliant et encadrant les groupes locaux. Les évéques représentent et continuent dans la société chrétienne le collège des douze Apôtres : un lien spécial les unit donc qui renforce et surnaturalise la fraternité • naturelle à tout homme. Entin, ils sortent le plus souvent de ce monde des seigneurs qui, aujourd'hui, occupe partout la première place ; et cette communauté d'origine avive en eux la conscience qu'ils ont de former une même famille : le sentiment de l'unité catholique ne peut donc guère s'atrophier dans leurs âmes. Or. leur influence sociale et politique ne cesse de s'accroitre : depuis la fin de la période romaine, ce sont eux, vraiment, qui guident l'humanité dans sa route : la personnalité de Charlemagne les éclipse un instant ; Charlemagne disparu, ils recouvrent naturellement leur place, la première. Plus décline l'unité impériale, plus ils prennent conscience de leur responsabilité, plus grandit leur rôle : et le moment où l'anarchie triomphe est aussi le moment où se systématise
leurs spécifient qu'ils ne donnent pas à l'apôtre la propriété de la terre]. Mais, au xi^ siècle, on revient à la conception primitive • fondation de Langogne par Guillaume de Gévaudan, 999 ; de Saint-Sever, de Condom, d'Arles sur Tech 1008-1011; de l'Esterp 1032 ; de la Trinité de Vendôme 1047 ; dOttmarsheim 1049 ;etc
Les fondations de Lure. Montmajour, Bésalu datent de 959, 163, 979. Voir la bulle d'Hadrien 11 pour Sainte-Marie de Bagno, 872 |Dau, dans la Revue des questions historiques, juillet 1902J.
leur influence, où s'organise leur pouvoir. Remplaçant l'état disparu, les évéques travaillent à refréner les instincts violents qui troublent le monde: ils oul>licnt leurs propres dissensions, ils créent les institutions de pai.r.
(c L'honneur d'avoir conçu Fidée de la « paix de Dieu » et trouvé les moyens d'exécution revient aux cvèques d'Aquitaine et de Bourgogne. En 9SÎ), un concile réuni à Charroux, sous la direction d'un archevêque de I^ordeaux, lance les trois décrets suivants: « Si ({uel(]uiiii enlrc de lorce (hms « une église et en enlève (juelque chose, qu'il soit « anathème ! Si quelqu'un vole le bien des pay- « sans ou des autres pauvres, sa brebis, son bœuf, « son âne, qu'il soit anathème ! Si quelqu'un frappe « un diacre ou un clerc, ([u'il soit anathème ! » Et la même idée se précise aux conciles de Narbonne, du Pui, d'Anse, de Poitiers, de Narbonne : il s'agit de protéger les pauvres et surtout les serviteurs de Dieu. — Mais l'idée première s'épanouit bientôt. Les serviteurs de Dieu sont engagés dans la vie du monde : jxjur jn-otéger ceux-là. il faut donc pacitîer celui-ci. La paix d'un pays est [)récaire si la guerre ravage les pays voisins ; pour protéger l'un, il faut donc les pacifier tous. Ainsi l'initiative épiscopale tend naturellement à s'élargir: la « paix de Dieu », mesure locale par son origine et surtout ecclésiastique par sa nature, conduit insensiblement à la « trêve de Dieu », institution