RÉSURRECTION DE L EMPIRE
moine italien qui écrit le Ubellus de imperatoria potestate exprime le sentiment universel quand il déplore la fin de Tempire. De cet unanime regret la légende nait peu à peu, qui s'enrichit chaque jour de nouveaux épisodes : les Païens eux-mêmes reconnaissent la grandeur de Charles, le père du monde ; le voyage de Pampelune se transforme en une expédition à travers l'Espagne ; Benoît du Mont Soracte raconte même sans hésiter que l'empereur a visité la Palestine. La légende de Charlemage ressuscite l'empire '.
C'est naturellement le plus puissant des seigneurs qui bénéficie de la restauration. De ceux qui se disputent le titre de roi en Itcclie, en Gaule ou en Angleterre, aucun ne parvient à s'imposer à
1 Voir Gaston Paris, Histoire poétique de C/iorlemagne, Paris, 1865 ; nouvelle édition par Paul Meyer ; Léon Gautier : Les épopées françaises, t. III, 2^ éd. Paris. 1880; Kleinclausz : op laud. p. 491. — A part Haiton de Bàle : Liber de visions Wettini. 8. PL. 105, 775 « où l'on voit Charlemagne retenu dans le Purgatoire à cause ''e ses mauvaises mœurs », tous les écrivains de ce temps n'ont pour l'empereur qu'éloges et regrets : Dungal, Amalaire, Mthard. Voir surtout le Moine de Saint-Gall, qui est sans doute identique à >'otkerus Balbus et qui écrit en 884-887, à la demande de Charles le Gros, le de gestis Caroli Magni [anecdotes qu'il tient de son maître Werimbertus, et du père de celui-ci Adalbertus ; cf Wattenbach-Dûmmler. I-, 272. Ebert III, 228 ; G. Paris-Meyer, et PL. 98, 1371J. Voir encore la continuatio Erchemperti [Simson : Jabrbiicher... II. 612", le Libellus de imperatoria potestate, que Lapôtre date [Europe et le Saint Siège, p. 196] de 897-898, et Réginon. L'histoire de Charles le Gros et de Charles le Simple dit éloquemment le prestige de la race carolingienne, c'est-à-dire de Charlemagne.
C'est vers 968 que Benoit du Mont Soracte finit son livre \Mon. germ S. S. III. p. 708].
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ses rivaux : celui qu'élisent les Saxons à Fritzlar sait au contraire se rendre utile et se faire aimer. Henri FOiseleur bat les Hongrois, les Slaves et les pirates : il rétablit un peu d'ordre en Germanie. Son fils Otton est plus actif encore, plus vigoureux et plus habile ; durant son long règne il tire la royauté saxonne hors de pair, écrase les Hongrois, mate les seigneurs, protège 1 Eglise. Comme il est ambitieux, il profite d'une occasion })our s'introduire en Italie ; il s'y couronne roi et, après avoir occupé Rome, se fait proclamer empereur le 2 février 962. Qui voudrait lui en contester le droit ? 11 est roi d'Italie comme Louis 11. il possède Rome comme Gharlemagne, il est, comme lui, sacré par le pape ; il est roi des Francs comme lui : il s'intitule rcx Fraiicorum et non pas rex Saxonuin. Les Saxons, du reste, sont les plus vieux amis des Francs ; il n'y a jamais eu entre eux qu'un combat singulier, le duel de Widukind contre Gharlemagne. Les savants assurent même que les Saxons .sont vraiment des Francs, les seuls Francs : un décret de l'empereur \'alentinien l'atteste; ceux qui s'arrogent ce titre glorieux à l'ouest de la Meuse, ne sont ([ue de simples Gaudini conquis parle Teuton Gharles Martel. Voici donc, griiceà Otton, (pie l'empire franc reparaît et se réorganise ; il va restaurer l'unité chrétienne ; qui tient Rome doit posséder tout ce qu'a possédé Rome :
lioma capiil miindi rcgif orLis frena rotiindi.
OTTON III ET SYLVESTRE II 32o
Lci chrétienté catholique a retrouvé sa forme traditionnelle.
Fils dune princesse byzantine, petit-lils dune Italienne. Otton III semble choisi par Dieu pour continuer reiîbrt d'Otton le grand, et achever l'œuvre de Charlemagne : il se le propose pour modèle ; il lui voue un culte passionné : il ne peut résister au désir de contempler face à face, étendu dans son cercueil, l'empereur auguste. Comme lui, il protège la papauté dont il éloigne les indignes : Grégoire ^^ et Sylvestre II quil y fait parvenir sont pieux et savants. Plus c empereur » que lui. il fait de Rome la capitale ellective de l'empire, sinstallant sur l'Aventin. tandis que le pape s'établit au Quirinal : il ri^gle la transmission du pouvoir suprême chargé de conduire le monde : sept " juges i)alatins )) couronneront le nouveau césar et choisiront le nouveau pontife ^
^ La reslauralion impériale par Otton \^'', 1^36-&73 s'accoaiplit en 9r>i-962. — Otton U, 973 'jS3 est un guerrier comme son père.
Otton III, 983-1002 nomme à la papauté Grégoire V en 996 et Gerbert Silvestre II . 2 avril 999 : il a été son élève, et c'est aussi un « philosophe ». (A. K. Lux : Pap&t Silresters II Einflu.sis auf die Politik Kaiser Oflon III. Bresslau. 1898. — Remarquer qu'il nomme Grégoire V, fils de son cousin germain Otton de Franconie : cdi la première fois que le s^ége de Saint Pierre n'est pas occupé par un Italien [Pfisler : op. laud. 52]. D'après Keller : Die sieben rœmischen PfaUrichter... Stuttgart. 1904, les sept juges palatins datent de Damase •?) ; leur influence, acquise au parti militaire, se fortifie au vi- siècle et au vnie.
Henri II, 1002- 024, Conrad IL {024-1029 et Henri III de Germanie 1039-1056 maintiennent l'empire en se faisant nommer
Au-dessus de l'universelle anarchie, l'empire franc a donc reparu, ralfermissant la notion de l'unité d'une autre manière, mais avec autant de succès que la dévotion à saint Pierre ou les institutions de paix. Le sentiment catholique aussi bien que le sentiment chrétien a survécu, somme toute, à la désorganisation seigneuriale. Kt peu importe que cette survie ait été limitée ici et là, elle n'a pas été inféconde. Si le saint enq^ire des Otton n"a jamais cessé d'être germani(|ue, si la paix de Dieu n'a guère momentanément pacifié que les pays des Gaules, si la protection apostolique a été souvent combattue par tout seigneur qui sentait croître ses forces, il n'importe encore. Sachant qu'elle avait un centre, oii résidait le vicaire du Christ ; se rappelant (ju'ellc comptait des membres innombrables groupés autour des successeurs des Apôtres ; regrettant toujours l'empereur des Francs (|ui avait mis la force au service de la justice, la famille ca-
empereurs (14 février 1014, 26 mars 1027 cl 25 drcembi-e 104G) : ils accroissent son prestige en développant la force du royaume de Germanie, son soutien, en acquérant le royaume de Bourgogne 1032-1039, en se rattachant la petite noblesse italienne (constitution de iViYiel037), en dominant la Hongrie, la Hohéme et la Pologne. Ils afferuiissent leur autorité sur la papauté : en 1046 et 1048, Henri III nomme papes Clément II et Damase II. Sur les légendes g-iimaniques touchant Charlemagne, voir la x'ie de sainte Mathilie, 1, l'histoire de Widukind, les diplômes d Otton m, Thietmar ; la canonisation de Charlemague par Frédéric Barberousse en 11G6 [Kauschen : JJie Légende Ka 'Is des Grossen in 11 und 12 Jahr/i. \SW, Leipzig], Otton de Freising et Godefroi de Viterbe.
CLUM
tholiqiie a senti se raffermir dans sa conscience le sentiment de cette unité quelle trouvait dans sa foi ; et par là fut sauvé l'avenir. Le jour où s'associeront de nouveau l'esprit catholique et l'esprit chrétien, elle renaîtra de ses ruines.
De cet avenir sauveur, Gluni est le gage.
Le monastère de Cluni, fondé en 9 10 dans le diocèse de Màcon, par le duc d'Aquitaine Guillaume, a obtenu la protection de l'Apôtre ; et le pieux abbé Bernon qui a lui-même établi sur ses terres l'abbaye de Gigny, en a pris bientôt la direction. Odon, Maieul et Odilon l'administrent chacun pendant 22. 46, et o9 ans : ils permettent à leur maison de durer ; esprits catholiques et cœurs chrétiens, ce sont eux qui luttent les plus elÏÏcacement contre l'anarchie ambiante. Grâce à eux, Cluni exerce une influence extraordinaire sur l'Occident : une foule d'abbayes se fondent qui suivent sa règle. Rien qu'en Provence on en compte ii. maîtresses elles-mêmes de 81 prieurés '.
1 Le monastère est placé, dès 910. sous la protection et dans le domaine des apôtres Pierre et Paul : il paye à leur vicaire, tous les cinq ans, uu cens de 10 sous d'or. En 931. Jean XI confirme la charte de 9lO. La règle de Cluni est écrite dans la seconde moitié du xi^ siècle ; les A-ttiguiores Consu"tudines Clutiiaceitsis inonasterii rédigés vers 10S2-85 sous l'inspiration de l'abbé Hugue Pr, par Bernard et Udalrich 1018-1093) révèlent admirablement l'esprit de la congrégation, PL. 149, 635.
Bernon 910-927 conquiert à la réforme Meinsac en Auvergne, Massay en Berry, SauxQlanges iPfister: Robert le Pieux, Paris, 1885. p. 302J.
Cluni est l'ennemi patenté du nicolaïsme et de la simonie, et c'est un ardent foyer d'espérance, de loi et d'amour. Tous les moines couchent dans un même dortoir qui reste éclairé la nuit ; nulle femme ne doit franchir la clôture ; nul religieux ne peut entrer dans une maison où se trouve une femme ; le corps, du reste, est alfaibli i)ar des saignées, au besoin maté par la IhigeHalion. ^^)ilà pour h^s sen-
Odon 926-942 est appelé à Rome par Léon VII, 936-939 et par Ktienne IX, 93'J-942 pour réconcilier Albéric et Hugues ; l'L. 133, 43 (Cf. Neues Archir. XV, 109). 11 répand les idées réformatrices à Fleury, à Saint-Julien de Tours, à Saiut-Pierre-le-Vif. Sur sa méthode, voir Pignot, I, 172; Ilauréau : Jlist. lilt. du Maine, Vlll, 240.
Maïeul 948-994. PL. 120, 137 (cf. Neues Archir. XVll, 403, et Acta Sanciorurn, 11 mai. p (î6y. p. 684). Il obtient que llugue Capet renonce à son litre d'abbé laïc de Marmouliers, qu'il réforme, ainsi que sainl-Maur les Fossés.
Odilon 990-1049 [PL. 142. 888 et iMabiUon : Acta, VI, 1, <379[, a été ramené d'Auvergne, un jour, par Maïeul : il jouit d'un prestige extraordinaire. Il réforme Saint-l>enys, l'aray-le-Monial ; il obtient de Benoit VIII qu'il analhèmalise les déprédateurs de Cluny, 1016; il fonde la Voulle, réforme Saint-Flour et Tliiers, Saint-Sauveur de Nevers, IS'anlua, Cbarlieu.Il est lié avec Henri II de Germanie, Robert de France, Etienne de llon^'rie, Sanche de Navarre.
Voir Luchaire : op. laud. p. 123 ; Pignot : Histoire de l'ordre de Cluny. 1868. Paris; E. Sackur : iJie ('luniacenser in ihrer kirchlichen und allgemeinriescliichtlicheii \] irksaniheil bis zur Mille des elfien JahrUun'ieris, 1894, 2 vol ; Ogcrdias : Hist. de saint Mayenl, 1877 ; Ringliolz : der Jieil Abl Odilo von c. (Eludes Scient, de l'ordre de saint Benoit. V-VI. 1885) ; Schullze : Forsc/iungen c//»- Geschichic des KIosterreform im X JaJivh, 1883 ; Will : Die Anfuncje der Restauration der Kirche im XI Jahrh. 18.-9-64. Cf Recueil des Chartes de Vabbuye de Cluny. 1876-1903. 5 vol. par Bruel ; Marrier-Duchesne : ïiibliotheca Cluniacensis. Paris. 1614 (et Molinier : Sources .. Il, 234].
CLUM Eï LA VIE CHKÉTIE>>E 329
suels. Et voici pour les simoniaques : les moines ont le pouvoir d élire u selon le bon plaisir de Dieu « et la règle de saint Benoit » tout membre de Tordre qui parait digne de leur sutl'rage sans « qu'aucune puissance... s'oppose à cette libre et « religieuse élection » : avant de recevoir la bénédiction de l'évécpie qui précède le vote, trois fois. ils sont solennellement adjurés de dénoncer les pratiques simoniaques qu'ils viendraient à connaitre : la protection apostolique les soustrait, du reste, à toute domination temporelle. Mais ces vertus négatives n'épuisent pas leur programme. Ils emploient la meilleure part de leur temps à apprendre le chant, à copier les manuscrits, à étudier les ouvrages de la littérature sacrée et même de la littérature profane ; ils organisent partout des écoles pour les enfants et soignent avec la même sollicitude leur santé physique et leur développement moral : Guillaume de Dijon ou de Saint-Bénigne est un de leurs maîtres les plus fameux. Or. la charité de Cluni est plus célèbre encore que sa science. Deux fonctionnaires importants ont la direction spéciale du service des hôtes et des pauvres, le o gardien de l'hôtellerie » qui reçoit les cavaliers et << l'aumônier >- chargé d'accueillir les gens de pied et les mendiants. Tous les jours, les pauvres de la localité reçoivent d'abondantes aumônes : Udalric suppute que, l'année où il rédige la règle de l'ordre, i.TOO indigents ont reçu ses
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secours ; Odilon vend les vases sacrés pour subvenir aux besoins des misérables ; il aime à rappeler la maxime de saint Ambroise : « l'argent de « l'Eglise n'est pas fait pour être entassé, mais « pour être distribué à ceux qui en ont besoin. » Les légendes qui courent sur lui attestent l'impression (pi'ont produite ses vertus. La protection divine ne le quitte pas. Il traverse les ileuves à pied sec, il renouvelle le miracle de la multiplication des poissons à Saint-Martin de Tours, et celui des noces de Gana dans un monastère d'Italie ; un jour qu'il prie au tombeau de l'apotre des Gaules il est assailli par des renards qui le mordent ; survient un loup qui les met en fuite et reste désormais son compagnon lidèle '.
1 D'après Luchaire, Guillaume d'Aquitaine a voulu prémunir Cluui contre l'influence seigneuriale. « 11 m'a paru bon, disait il dans l'acte de fondation, de décider par la présente charte qu'à dater de ce jour les moines seront soustraits à toute domination temporelle, qu'elle vienne de nous, de nos parents ou même du roi » : en ^yS'J, Louis IV d'Outremer confirmera ce privilège Kt Guillaume d'Aquitaine continuait : « que les moines de Gluni,... après la mort de l'abbé Bernon, aient le pouvoir d'élire comme abbé, selon le bon i)laisir de Dieu et la règle de Saint-Benoit, tout membre de l'ordre qu'ils jugeront digne de leur suffrage, et qu'aucune puissance, la notre ou celle dautrui, ne s'oppose à cette libre et religieuse élection » — Les chapitres généraux apparaissent dès le temps dOdilon, s'ils ne se régularisent qu'au début du xin«^ siècle.
Le travail manuel est très restreint ; en revanche, on favorise la copie des raanuscri s, la lecture et l'étude des l'ères et même des Païens. Cluni veut dominer par la science. Guillaume de Saint Bénigne 961-1031 aura une telle réputation que Richard II le priera de réorganiser l'école de Fécamp : son excesjsive sévérité (on l'appelait Outre-Règle) ne l'empêchait pas d'être l'auxi-
CLUM ET LA VIE CATIIOLImUE 331
Ces grands chrétiens sont aussi de grands catholiques. Odilon semble avoir le don d'ubiquité : on le voit sur tous les grands chemins d'Europe, tombant à Timproviste dans les monastères les plus éloignés pour y corriger les abus, aidant les évéques et les rois à réformer les clercs ou à résoudre les plus dilïîciles questions de religion ou de politique : petit, pâle, nerveux, dévoré d'une flamme intérieure que décèlent la mobilité de sa physionomie et Fardeur de son regard, ce n'est pas lui qui penserait pouvoir faire son salut tout seul. Grâce à lui. Cluni forme une congrégation ; grâce à lui. le svstème des monastères isolés est condamné : une centralisation puissante peut seule les soustraire aux influences du monde ambiant. L'intérêt du monachisme et de l'Eglise veut qu'on organise (( un corps capable de se mouvoir et d'agir avec harmonie et promptitude sous l'impulsion d'une volonté mai-
liaire d'Odilon, dont les rigueurs se tempéraient souvent d'enjouement et de bonté De F^écamp, Guillaume porta la réforme à Jumièges, Saint-Ouen de Rouen, Saint-Michel au péril de la mer ; en Bourgogne, il réfurma Saint-Jean de Réome. Sa'nt-Michel de Tonnerre, Saint-Pierre de Molesme, Saint-Vivent de Vergy, Lièze ; à Paris, Saint-Germain-des-Prés, 1026-1S31. En Italie, sur un de ses domaines, il fonde en 1003 l'ahbaye de Fructuare En Lorraine, il réforme Saint-Evre, Saint-Arnoul. Gorze II était né en Italie en 962, dune famille souabe ; sa mère lavait consacré à Dieu dans le monastère de Sainte- Marie de Locedia, à Verceil ; de lui-même il avait voulu devenir clunicien, et c'est une rencontre avec Maïeul qui lui en avait fourni l'occasion. [Hauck. III. 460]. — Henri II de Germanie a confiance en lui plus qu'en Odilon ; il s'appuie aussi sur Adalbéron II, évêque de Metz.
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tresse. » Le chef de la coninmnauté est donc investi d'une autorité sans limites ; non seulement il gouvernera son abbaye en maître absolu, il gouvernera encore tous les monastères que fondera Tordre. « Dans les maisons dépendanles, le titre d'abbé est supprimé : leurs chefs prennent le nom significatif de (• prieurs » ; il n'y a cpiim abbé pour tout le corj)s. celui de la métropole, souverain inuuédiat de la grande abliaye comme de toutes les petites. Le clief de l'établissement allilié n'est pas directement élu par ses moines : il est n<tmmé ])ar labbé général. » L'unité est assurée en outre par les « visites » du chef suprême et par les <> chapitres généraux » (pii réunissent péiiocbcpiement à CJuni, sous la présidence de l'abbé, les prieurs et les abbés dépendants. Cette organisation très serrée est la riposte de l'esprit catholique à la désorganisation seigneuriale ; elle exprinu^ à mervcilh' h' travail (pii s'accomplit dans les profondeurs de la conscience chrétirnne. — Il est intéressant dvn noter une autre manifestation (pTOdilon siii\eille, dirige et fait pieusement s'épanouir. C'est de Tépocpie fran- (|ue, peut-être des monastères où se forma saint lk)niface, que datent les associations de j)rières pour les ^ivants et \)CiUV les morts (pii se réjiaïuhMil en ce moment de tous côtés ; hund)lemenl. mais efficacement, le Christianisme j^ioteste contre le localisme vainqueur. Cuidé ])ar la pensée plus forte et plus claire d'Odilon, le mouvement de la piété po-
LA FKTE DE l'oITÉ 333
pulaire aboutit à une glorification solennelle de l'unité de l'Eglise : en 998, Odilon institue la tête de la Commémoration des Morts, et il en fixe la date au lendemain de la Toussaint. Les deux premiers jours du mois de novembre sont désormais comme la fête de l'unité de l'Eglise, militante, souffrante et triomphante : les vivants donnent une prière aux morts, ils en demandent une aux saints K
1 L'œuvre catholique de Cl uni fut combattue par beaucoup de monastères bénédictins : Saint-Martial de Limoges dès 1063, Beaulieu, Saint-Bertin, Lézat (Languedoc) Elle fut naturellement bien accueillie eu Lorraine [dès 1005 : Richard de Saint- Vannes à Verdun] et en Flandre, 1008: Saint Vaast d'Arras, Florennes 1010, Lobbes, Gembloux], d'oîi, grâce à l'oppon, abbé de Stavelot et de saint Maximin de Trêves, elle se propagea en Allemagne [Sackur : II. 135] : Wazon de Liège surtout l'a favorisée. Richard, mort en 1()46, était né à Montfaucon et avait été élevé à Reims ; peu à peu. Saint- Vannes devint le centre d'une sorte de congrégation, dont Richard était l'âme : tous les ans, les prévôts ou abbés des couvents affiliés le venaient visiter. Son horizon est borné à la Lorraine ; il ne témoigne d'aucune hostilité à la Germanie. Voir PL. 154. 197 et M. G SS. XI, 281 ; Gauchie: La querelle des inveslitures dans les diocèses de Liège et de Cambrai. I. Louvain. 1891, p. XLI.
Les deux principaux disciples de Richaid sont Ledrun abbé de Saint Vaast en 10-^2, et le fameux Poppon, abbé de Stav«lot. A peine plus jeune que Richard, esprit aventureux, bizarre, Poppon est entré au cloître, la veille du jour où il devait se marier ; il avait été se promener jusqu'en Palestine. Après s'être formé à Saint Vannes, il gagne la confiance de Henri II, ([ui lui confie les monastères royaux de Stavelot, Malmédy, Saiot-Maximin 1020-1022, et surtout de Conrad II qui lui soumet, plus ou moins directement, Liniboury, Lchternach. Saiut-Ghislain, Hersfeld, Wissembourg, Sainl-Gall, Hostières. Des seigneurs lui confient d'autres abbayes encore ; Saint-Laurent de Liège, Saint-Vincentde Metz, S.-Eucher de Trêves,... Très habile, il ne craint pas de se mêler à la politique (soutient Conrad eu Lorraine ; mariage de
33 i CIIRISTIAMSME ET DÉSORGANISATION SEIGNEURIALE
L'Eg'lise n'est pas morte encore, on le voit ; mais l'heure n a pas encore sonné où lèveront les u^ermes de vie qu'elle recèle; et puis, le peuple franc semble avoir épuisé sa vie et menacer de l'entraîner dans sa ruine. Par la grandeur de son œuvre, par le prestige des souvenirs (|u"il a laissés, ce peuple
Henri III avec Agnès d'Aquitaine ; mais toujours, c'est l'influence clunicienne qu'il propage. Il meurt en 1048. — Voir M. G. SS. XI. 293 ; Gauchie, p. XLIV, Ilauck, Sackur.
La Fête des Morts du 2 novembre était d'abord propre à Cluni PL. 142. 1U35 ; mais Notger de Liège l'introduisit aussitôt dans son diocèse ^Binterim : Denku-urdigkeiten. V. 494]. La piété envers les morts semble avoir redoublé à la fin du ix» et au cours du xe siècle : c'est alors qu'apparaissent les premiers obituaires on nécrologes, » registres où sont inscrits, au jour anniversaire de la mort, les noms des membres d'une congrégation régulière et des confrères spirituels de cette congrégation». Voir A. Molinier : Les obituaires français an M. A. Paris. 1890; A. Ebner : Die KlnsterlicJieyi Gebets-Verbriiffcrungen bis cn7)t Ausfjange des Karolingischen Zeitalters. Regensburg. 1890 ; dans les Monumenta Germaniîe, les Libri confraternitatum de Reichnau, de Saint-GalJ, etc., les Xécrologes de Sens et de Paris, publiés sous les auspices de l'Académie des Inscriptions. Cf L. Delisle : Des monuments paléographiques concernant l'usage de prier pour les morts [Bibl. Ec. Chartes. VIII|, et Rouleaux des morts du ixe au xv® siècle, recueillis et publiés par la société de l'hist. de France ; Pasquier : de sodalitatibus ad mnrtuos sublevandos.., 1878, et Baudri. abbé de Bourgueil, PL. 189. 479.
C'est le pape Grégoire IV qui a proprement institué vers 830 la fête de la Toussaint et l'a fixée au !«"■ novembre; ce faisant il élargissait la fête romaine du 13 mai, consacrée à tous les martyrs, qu'avait instituée vers 609, en consacrant l'église du Panthéon, Boni face IV. — Le souvenir des Martyrs commence à s'enfoncer dans la nuit ; les témoins plus modernes du Christ passent au jireraier plan. Tout cela annonce bien la fin d'une époque, le début d'une autre.