‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · LA CONFESSION (SUITE) ARCHITECTURE DIVINE DE LA CONFESSION · texte numérisé non relu

LA CONFESSION (SUITE) ARCHITECTURE DIVINE DE LA CONFESSION

Si la divinité de la Confession apparaît quand on étudie les éléments dont elle se compose et la manière dont Jésus- Christ l'a créée, on la voit mieux encore en examinant sa structure intime, ce que j'ai osé appeler son architecture. La Confession est, en effet, si bien faite pour l'âme humaine ; elle répond si complètement , d'un côté à ses besoins les plus nobles, et de l'autre à ses plaies les plus tristes, que plus on l'étudié, plus on se dit : Une institution pareille n'a pu être établie que par Celui qui a fait l'âme humaine.

C'est à propos de la Confession que M. de Maistre a dit cette parole , qui est une des intuitions de son génie : « Il n'est pas un dogme, pas une institution de l'Eglise catholique qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de l'âme humaine1. » Et j'ajouterais : « Qui ne réponde divinement à ses plus nobles besoins. » Voilà le premier côté de la Confession.

1 De Maistre, Le Pape, livre III, chap. m

Il y en a un autre, à la vérité ; mais je dirais volontiers de celui-là, en me servant du même tour : « Il n'y a pas, dans la religion catholique, un seul dogme, une seule institution qui ne touche suavement et divinement aux plaies de l'âme humaine et qui ne les guérisse sans les flatter. » C'est le second côté de la Confession.

Et , de même qu'en regardant l'âme humaine telle que le péché l'a faite, on y voit manifestement deux parties, pour ainsi dire : l'une blessée et affaiblie, l'autre resplendissante et toute céleste ; ainsi, quand je considère la Confession, j'y vois manifestement aussi comme deux faces distinctes : la face douloureuse et la face rayonnante. On approche épouvanté ; on s'en retourne transfiguré.

Il y a à Avignon un christ célèbre. Le sculpteur a voulu mettre à la fois, sur la figure de Jésus-Christ, toutes les tristesses et toutes les joies de sa sainte âme , au moment de sa passion. Si vous regardez d'un côté, vous voyez les angoisses et les douleurs de son agonie et de sa mort; mais si vous regardez de l'autre, vous apercevez les espérances et les joies de sa résurrection; et, par un chef-d'œuvre de son art, les deux côtés, le côté douloureux et le côté resplendissant, se fondent dans une telle unité, qu'en regardant ce christ en face, on a le sentiment d'un Dieu qui meurt, mais qui va ressusciter.

Or, je prétends qu'il y a quelque chose de semblable dans la Confession, et je veux essayer de le montrer.

Je ne sais pas s'il y a dans toute la littérature antique une page plus profonde et qui émane d'une conscience plus sérieuse que celle que je vais citer. Elle est de Platon. Son beau génie y a jeté tout son éclat. « Si on a commis une injustice, il faut aller se présenter au lieu où l'on pourra recevoir une correction convenable, et s'empresser de se rendre auprès du juge comme auprès d'un médecin. Là il faut s'accuser soi-même le premier et ne point tenir le crime secret , mais le confesser au grand jour, afin d'être puni et de recouvrer la santé. Il faut se faire violence pour s'élever au-dessus de toute crainte et s'offrir à la justice, les yeux fermés et de grand cœur, comme on s'offre au médecin pour souffrir les incisions et les brûlures, s'attachant à la poursuite du bon et du beau, sans tenir compte de la douleur ; en sorte que, si la faute qu'on a commise mérite des coups de fouet, on se présente pour les recevoir; si les fers, on tende les mains aux chaînes ; si une amende, on la paye; si le bannissement, on s'y condamne; si la |mort, on la subisse; étant le premier à déposer contre soi-même et ouvrant les lèvres, afin que, par l'aveu de ses crimes, on parvienne à être délivré du plus grand de tous les maux, qui est l'injustice1. »

Voilà le principe de la Confession , superbement entrevu par un païen ; voilà la face sanglante dessinée de main de

1 Platon, Gorgias, p. 480.

maître. La Confession a été créée pour arracher le péché de l'âme, pour le lui faire vomir. A tout prix, il faut que le mal sorte de Pâme. S'il y demeure, il la corrompt. C'est ce que Platon n'a pas moins bien vu que tout le reste : « Tout cela, il le faut faire, de peur que la maladie de l'injustice, venant à s'invétérer dans l'âme, n'y engendre une corruption secrète qui deviendra incurable1.»

Encore n'est-ce pas assez. Il ne suffit pas que le péché sorte de l'âme. Il faut que ce soit l'âme qui le chasse ellemême librement, volontairement. Sans cela, nulle guérison n'est possible. Or, pour chasser le péché du cœur, il n'y a qu'un moyen : l'aveu. En avouant son crime, l'homme le désavoue ; et, en le désavouant, il rompt avec lui.

C'est quelque chose de semblable à ce qui se passe dans la vie physique. On ne sort du malaise, on ne retrouve la paix, le bien-être, que quand on a rejeté le poison qui pesait sur notre estomac et l'accablait.

Sous ce rapport , le châtiment ne vaut pas l'aveu et ne saurait le remplacer. Le châtiment vient du dehors. Il est extérieur à l'âme. Il peut bien, par peur, arrêter le crime; il n'en détruit pas le germe. Souvent même, par la colère qu'il inspire au coupable, il scelle le mal dans les profondeurs de l'âme, où, à l'heure opportune, il fera explosion. Voilà pourquoi la mère, même lorsqu'elle connaît la faute de son enfant, essaye de la lui faire avouer. Il faut que par un acte personnel l'enfant chasse le mal de son cœur. Elle lui dit : « Avoue, et je ne te punirai pas. » Et elle a raison; car si elle obtient un aveu dicté par le re-j pentir, à quoi bon le châtiment?

Voilà pourquoi aussi les magistrats attachent une si

i Platon, Gorgias, p. 480.

grande importance à ce que l'accusé avoue son crime. Ce n'est pas seulement pour être plus sûrs de la condamnation qu'ils portent ; même après que le coupable est condamné sur l'évidence des témoignages , même au moment où il va monter sur l'échafaud , quand l'aveu ne peut plus modifier la sentence , ils font encore un effort pour l'obtenir. Cet aveu ne sauvera pas le coupable ; mais il soulagerait la conscience publique et transfigurerait le châtiment.

Voilà pourquoi enfin, dans toutes les religions, il y a des rites solennels d'expiation qui contiennent l'aveu public des péchés du peuple, le genre humain ayant compris d'instinct qu'il était impossible d'obtenir le pardon si on ne commençait pas par avouer la faute.

Du reste, cet aveu si nécessaire est naturel à l'âme. Comme le cœur malade se soulève pour rejeter le poison qui le tue, ainsi fait le coupable pour trouver un peu de paix. Il le fait quelquefois à ses risques et périls, préférant la souifrance qui en résultera à la torture morale qui l'accable. On voit des misérables, des criminels aller se dénoncer eux-mêmes, « et l'on pourrait citer, dit M. de Maistre, des législations miséricordieuses qui confient, dans ces sortes de cas, à de hauts magistrats le pouvoir de tempérer les châtiments, même sans recourir au souverain 1 . »

C'est ce qu'a fait Jésus- Christ. Il a aidé à ce besoin naturel de l'aveu. Il s'est emparé de sa force expiatrice et transfiguratrice , reconnue par tous les peuples, et il l'a élevée à la dignité de sacrement. L'aveu était humain , il l'a divinisé. Ce qui était une loi de l'ordre naturel , il en a fait une loi de l'ordre surnaturel. Et afin qu'aucune déli-

1 Du Pape, liv. III, ch. ni.

catesse ne manquât à une telle institution, il a créé de hauts magistrats qu'il a obligés à un secret absolu, et auxquels il n'a donné qu'un pouvoir : celui de pardonner.

Cette merveilleuse harmonie de la Confession avec la nature et les besoins de l'homme coupable s'éclaire encore, quand on étudie de plus près la structure intime de la Confession. Voyez comme elle est divinement adaptée et proportionnée au mal qu'elle doit arracher de l'âme. De quels éléments se compose le mal ? D'abord d'un élément d'orgueil. On ne veut pas obéir, pas plus à Dieu qu'aux hommes. Toute loi est odieuse; tout joug est insupportable. Non serviam, voilà le premier cri du cœur révolté. Et pourquoi ne veut- on pas obéir à Dieu? Parce qu'on aime mieux obéir à ses passions, à son plaisir, à son orgueil, à ce qu'il y a quelquefois en nous de plus bas et de plus honteux. C'est là le second élément du mal , un élément de concupiscence. Et comme l'homme entraîné ainsi rencontre un obstacle, la loi de Dieu, la volonté de Dieu, son sang coupable bouillonne dans la révolte. Voilà le mal complet. Jusque dans le péché le plus léger, il y a ces trois éléments : l'orgueil, la concupiscence et la révolte.

Regardons maintenant la Confession. De quoi se compose-t-elle? De trois actes aussi, qui correspondent aux éléments même du mal. Le premier, c'est un acte d'humilité. On se met à genoux, et on dit : « Bénissez- moi, mon Père, parce que j'ai beaucoup péché. » Le second,

c'est un acte de sacrifice. On ouvre son cœur, et on laisse monter à ses lèvres pénitentes l'aveu qui nous déchire. Le troisième, c'est un acte d'obéissance. On baisse la tête, et on accepte la pénitence imposée , la séparation ou la restitution nécessaire, le sacrifice, sans lequel il est impossible d'arriver au pardon.

Voilà les trois actes qui constituent la Confession. Je ne m'étonne pas qu'ils fassent peur ; mais qui ne sent combien ils sont nécessaires ? S'il est vrai , comme nous l'avons établi ailleurs, que nous apportons en ce monde un sang vicié ; s'il est vrai que dans ce sang vicié il y a un triple bouillonnement d'orgueil, de concupiscence et de révolte , on conçoit qu'on ne puisse revenir à la santé et rentrer dans la vertu que si on passe par ces trois actes d'humilité, d'obéissance et de sacrifice.

Et, pour le dire en passant, voyez l'unité profonde de la Religion. Quand on cherche comment on peut communier à l'esprit de Jésus-Christ, on voit qu'on ne le peut que par la foi, et, analysant cette foi, on y trouve trois éléments : un élément d'humilité, un élément d'obéissance et un élément de sacrifice. Et de même, quand nous verrons bientôt comment on communie à h substance divine, et pourquoi le corps, le sang, l'âme et la divinité de Notre- Seigneur sont cachés sous un voile au saint Sacrement, nous verrons que Dieu l'a réglé ainsi, afin que nous en approchions dans une triple disposition d'humilité , d'obéissance et de sacrifice. Et en ce moment que nous sommes en présence de la conscience de Jésus -Christ et que nous cherchons comment nous pouvons en approcher la nôtre, l'Eglise nous répond : « Vous ne le pourrez qu'en substituant au triple mouvement d'orgueil, de concupiscence et de révolte qui fait le péché, un triple agenouillement dans

l'obéissance, dans l'humilité et dans le sacrifice. » C'est ce que j'ai appelé la face sanglante de la Confession.

Encore n'est-ce pas tout, et voici le chef-d'œuvre de la Confession, et où apparaît mieux encore la main divine qui l'a créée. On désavoue son péché ; mais on en garde le souvenir, on regrette le bonheur qu'il a causé. Si on n'ose pas le commettre de nouveau, aller jusqu'à l'acte, on en caresse îa pensée, le rêve, le désir. Et, comme l'esprit est prompt et la chair faible, on est toujours à la veille d'y retomber. Aussi, pour la pleine vertu de la Confession, n'est-ce pas assez d'avouer et de désavouer son péché, il faut en désavouer jusqu'à la pensée ; il faut en accuser, en pleurant, jusqu'au désir. L'Eglise traite le désir du mal comme le mal lui-même. Elle nettoie complètement la plaie ; elle fait place nette. Là où s'était établi le péché, elle arrache tout, non seulement les fleurs, les fruits, mais la tige, mais les racines. Elle passe la charrue sur l'emplacement même du mal. C'est superbe de profondeur et magnifique de hardiesse. Aucune législation n'a été jusque-là. Tous les philosophes l'ont remarqué, même Voltaire, même Diderot, même Proudhon, et on serait infini si on essayait d'enregistrer tous leurs témoignages.

Cependant, s'il n'y avait que cela dans la Confession, si divinement beau que ce soit, on ne se confesserait pas, à moins d'avoir dans l'âme cette énergie sublime dont parle Platon, et avec laquelle, pour sortir de l'injustice, on passe

par-dessus tous les obstacles. Mais où sont les âmes héroïques? Combien y en a-t-il? Aussi Dieu a traité l'humanité comme fait une mère qui met sur le bord du vase un peu de miel, afin que l'enfant trompé arrive jusqu'à l'amertume qui doit le sauver. Si donc il y a une face sanglante dans la Confession, il y a une face radieuse ; s'il y a une voix qui crie: « Agenouille -toi, humilie-toi, et obéis !» il y en a une autre qui crie : « Viens , fais ce sacrifice, et tu trouveras la consolation, la lumière, le pardon et la paix. »

La consolation d'abord 1 Grand besoin du cœur, brisé par les amertumes de la vie. Et plus l'homme a péché, plus il porte au fond de l'âme un lourd poids de fautes ; et plus Dieu les lui fait expier dans le malheur, plus il a besoin d'être consolé. Mais vous savez ce qui arrive. Quand on est dans la joie, on trouve des confidents et des amis; quand on est dans la peine, il n'y en a plus. Les païens parlent ici comme les saints, Platon comme Jésus-Christ. « J'ai cherché un consolateur, dit Notre-Seigneur en croix, Quœsivi consolantem me, et je n'en ai point trouvé, et non inveni f. » Il n'y en a jamais quand on est dans la douleur.

Eût- on la rare fortune d'en trouver un, que de peines on ne peut confier à personne, les plus intimes, celles qui naissent quelquefois de nos relations les plus chères ! Il faut boire ses larmes en silence.

Et, par conséquent, il était digne de la bonté de Dieu d'attirer les âmes et de les amener à la Confession par l'espérance de la consolation. Mais aussi il était digne de sa sagesse de nous faire trouver la consolation dans le sacrifice ; car il fallait que la face radieuse de la Confession

1 ls. LXIll, 5.

se rejoignît , pour ainsi dire , avec la face sanglante , dans cette unité divine dont nous avons parlé tout à l'heure. Et, en effet, comment la trouve- t-on cette consolation? Non pas en s'excusant, en accusant les autres, en les chargeant de nos fautes, comme cela se fait dans le monde. On va trouver un ami ; on lui dit ses peines , on se dégonfle près de lui. Mais c'est un dégonflement d'orgueil, de susceptibilité , d'amertume. On revient aigri , plus malade. Ce n'est pas ainsi qu'on trouve la consolation dans la Confession; mais en s'humiliant, en se frappant la poitrine, en demandant pardon à Dieu , en déclarant que de ses fautes on est à la fois la victime et le coupable.

Ah ! quel siècle aurait plus besoin que le nôtre d'une institution si divine ! En ce temps où il y a tant de déceptions, tant de rêves brisés, tant d'âmes meurtries, tant d'intérieurs amers ; en ce temps surtout où l'on se frappe si peu la poitrine, où l'on ne s'accuse jamais ; où, quand on est malheureux , on ne sait plus que montrer le poing à la société coupable de tout. Et aussi , que voit-on ? Que de suicides, de folies, de haines sourdes et sanglantes ! Dans les dix années qui viennent de s'écouler, on a retiré de la Seine plus de six cents femmes et jeunes filles qui se sont suicidées de désespoir, et près de deux mille hommes. Pauvres malheureux qui n'ont pu supporter leur douloureux isolement, leurs misères sans consolation, et qui ont mieux aimé mourir 1

Non seulement Dieu a mis au bord de ce vase plein d'amertume, pour nous y attirer, la consolation ; il a fait plus: il y a mis la lumière. Oh ! qu'on supporterait mieux la vie, et la peine , et ceux qui nous entourent ; qu'on serait plus doux, plus patient, meilleur, si on connaissait mieux ses faiblesses, son orgueil, son étroitesse, sa personnalité, son égoïsme ! Et voilà la lumière que la Confession nous donne !

Jésus -Christ a apporté une double lumière au monde : la lumière publique, générale, qui descend de la chaire chrétienne et y proclame les grands devoirs communs à tous les fidèles ; et, à côté de celle-là, une lumière secrète, intime, spéciale à chaque âme, proportionnée à ses besoins, à ses doutes, à ses inquiétudes, à ses tristesses : la lumière unique de Dieu à une âme unique.

Un jour vous entrerez dans une église, vous vous assiérez au pied d'une chaire , et vous entendrez une parole qui dira : « Bienheureux les pauvres d'esprit ! Bienheureux les cœurs purs 1 » Cela , peut-être , ne touchera votre âme qu'à la surface.

Mais un autre jour vous prendrez votre courage ; vous viendrez au saint tribunal , et on vous dira : « Chère enfant, chère fille, prenez bien garde : vous aimez les belles parures, les étoffes brillantes, les bracelets et les bijoux; vous voulez plaire, éclipser tout le monde; vous rentrez triste quand vous n'avez pas été la première. Oh 1 défiezvous de la vanité et de l'orgueil. » Ou bien on vous dira :

« Cher ami , vous aimez les conversations légères ; vous lisez des livres mauvais ; vous fréquentez des sociétés dangereuses. Prenez garde 1 vous êtes déjà corrompu, ou vous allez l'être. »

Voilà la lumière que vous trouverez dans la Confession ; et cette lumière , vous ne la trouverez que là. Allez chercher l'ami le plus cher; dites -lui : « Quels défauts avezvous reconnus en moi ? Faites-les-moi connaître. » L'ami s'esquivera. Adressez-vous à une personne, même la plus droite, la plus sincère; dites-lui: a Vous connaissez monsieur un tel : vous voyez bien qu'il se perd. Vous connaissez madame une telle : elle se compromet affreusement. Avertissez -les donc, vous qui êtes leur ami. » On hochera la tête et on s'en ira. Il n'y a que Jésus-Christ qui ait pu créer des amis assez purs, assez discrets, assez dévoués pour nous dire : « Chère enfant, cher ami, prenez garde ! vous allez vous perdre. »

Et, dans ces confidences sublimes, il était digne de Dieu, d'une tendresse, d'une délicatesse infinie, que ce ne Tût pas le prêtre qui commençât, et que le dialogue s'établit ainsi : « Mon père, je m'accuse d'être vaniteuse, orgueilleuse, de chercher toujours à plaire. — Oui, ma fille, regardez de plus près, ici et là, et là encore; vous verrez à quel degré vous êtes envahie par la vanité. » — « Mon père, le feu mauvais me consume : je suis sensuel, voluptueux; je ne désire que l'occasion de faire le mal. — Oui, oui, c'est vrai, mon fils; mais ne vous découragez pas. Priez, évitez les occasions, et vous deviendrez chaste. »

Ah ! si Platon avait connu ce tribunal divin où l'on appelle les âmes pour les aider à se guérir, où on leur apprend à fouiller jusque dans les profondeurs secrètes Je leur conscience sans les flatter, où on les humilie en les aimant,

où on embaume leurs plaies dans la tendresse, où on les aide à s'élever peu à peu jusqu'aux joies austères du repentir et de l'expiation, il se serait prosterné ravi. Ecoutons du moins Leibnitz, un protestant de génie : « Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent comme un grand instrument pour le salut des âmes ; car ses conseils servent à nous diriger dans nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l'occasion du péché, à dissiper nos doutes , à relever notre esprit abattu , enfin à enlever ou à mitiger toutes les maladies de l'âme. Si on a peine à trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu'un ami fidèle, quel bonheur n'est-ce pas d'en trouver un qui soit obligé, par la religion inviolable d'un sacrement divin, à garder la foi et à secourir les âmes ! »

Après avoir cité ce texte, M110 Eugénie de Guérin continue : « Ce céleste ami , je l'ai trouvé. Aussi la nouvelle de son départ m'afflige profondément. Je suis triste d'une tristesse qui fait pleurer l'âme. Je ne dirais pas cela ailleurs ; on le prendrait mal peut-être; on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur, cet ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière; cet homme qui nous lie et qui nous délie , qui nous donne la paix , qui nous ouvre le ciel, auquel nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu , notre père ; parce que , en effet , la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi, si, quand je suis à ses pieds , je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine , et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle aima beaucoup ! La Confession est une expansion du repentir dans l'amour1. »

1 Journal d'Eugénie de Guérin, p. 108.

Arrivons maintenant à des dons plus hauts. Après la consolation et la lumière, voici le pardon. Qui pardonne ici-bas? La société frappe; elle ne pardonne pas; elle flétrit, et puis, quand vous avez fini votre peine, elle vous laisse comme un misérable, traînant une existence que rien ne peut plus réhabiliter. Le monde non plus ne pardonne pas ; il est très large sans doute, très indulgent ; il y a une foule de choses qu'il tolère ; on peut être un scélérat devant Dieu et avoir encore l'estime du monde. Mais si une fois on passe certaines limites et que l'on vienne à encourir la condamnation du monde , c'est fini ; la flétrissure reste à jamais et déshonore même nos enfants. La conscience non plus ne pardonne pas. Fût- on arrivé au sommet des honneurs, eût-on sur sa tête toutes les auréoles ; quand la conscience a été blessée, elle ne pardonne pas : elle réveille le coupable, même couché sur l'or et la soie ; elle lui dit : « Quelles que soient la grandeur de ta fortune et l'illusion du monde à ton endroit , tu n'es qu'un misérable 1 » et, si Dieu n'intervient, ni larmes, ni soupirs, ni réparations ne peuvent faire taire cette voix.

Etre pardonné, le savoir, en être sûr, quel bonheur 1 Retrouver la paix, la dignité, l'honneur à ses propres yeux, aux yeux du monde, il n'y a que Dieu qui puisse faire cela ! Et c'est le chef-d'œuvre de la Confession. Qui ne s'est agenouillé, accablé de crainte et de honte, et ne s'est relevé radieux? Quel est celui qui, ayant entendu sur sa tête

cette parole : « Allez en paix, vos péchés vous sont remis, » n'a emporté dans son cœur une joie et une sérénité que les choses humaines ne donneront jamais !

Voilà la Confession : elle blesse et elle console ; elle abaisse et elle relève. Si elle ne faisait que blesser, elle irriterait Pâme; si elle ne faisait que consoler, elle l'énerverait. Mais tout cela est fondu divinement. Elle fait plier le genou dans l'humilité , dans l'obéissance et dans le sacrifice ; et en même temps elle inonde l'esprit, le cœur, de consolation, de lumière, de pardon et de paix. Et ainsi répondant d'un côté aux besoins les plus nobles de l'homme, et de l'autre à ses plaies les plus tristes et les plus profondes, il est manifeste qu'elle ne peut être que l'œuvre du Dieu qui a créé l'âme humaine.

Telle est la grandeur et la réalité de ces bienfaits de la Confession , que ceux qui les ont perdus , comme les protestants, les regrettent. J'ai déjà cité le mot de Mme de Staël : « Oh 1 que ne donnerais-je pas pour m'agenouiller dans un confessionnal catholique 1 » Et celui de M. Na ville: « Qui n'a tourné des regards d'envie vers le tribunal de la pénitence? Qui n'a souhaité, dans l'amertume du remords, dans l'incertitude du pardon divin , d'entendre une bouche qui pût lui dire, avec la puissance du Christ : Va en paix, tes péchés te sont pardonnes 1 ? »

1 Le Christianisme et les temps présents, tome IV, p. 324.

On trouverait facilement une foule de textes semblables. Mais voici qui fait pâlir tous les textes. La Confession renaît d'elle-même, par sa propre vertu, par la puissance de ses divins effets, dans les pays protestants. Ministres et fidèles s'entendent pour la rétablir, en dehors de toutes règles hiérarchiques, et malgré l'opposition des chefs officiels de l'Eglise. C'est ce qu'on voit en particulier en Angleterre, où le mouvement est si fort qu'il a ému l'épiscopat de l'Eglise établie. En 1878, une espèce de concile a été réuni à Londres1. Cent évêques, qui s'intitulent évéques de V Église catholique*, se sont assemblés sous la présidence de l'archevêque de Cantorbéry. Et pourquoi ce concile ? Pour essayer d'étouffer la Confession , qui renaît. Lisez-le ; il n'y a dans ses Actes que cela de sérieux. Après des considérations subtiles sur l'unité en Jésus-Christ, sur la variété qui ajoute à la beauté de l'unité, sur la flexibilité admirable de toutes les formules 3 ; après une protestation en quelques lignes contre le crime de l'Evêque de Rome, qui vient de s'arroger l'infaillibilité*, on arrive aux nouveautés coupables qui , hélas I envahissent l'Eglise d'Angleterre, et en particulier à la Confession, la première et assurément

1 Epistola cenlum Episcoporum in Anglia congregatorum in palatio Lambethano, mense Julio, anno M DCCC LXXV11I, graece et latine reddita, jussu reverendisskni Archiepiscopi Cantuariensis. Londini, apud Revington, 1878.

2 Nos episcopi sanctas Ecclesiae catholicae... centum numéro...

3 Et dum libère profitemur amplam quamdam rituum ecclesiasticorum flexibilitatem esse exoptandam... Rigidam uniibrmitatem non flagitamus...

4 Commonendi sunt a nobis fidèles, facinus illud a Romano Episcopo patratum in concilio Vaticano, anno MDCCCLXX, quo sibi supereminentiam super omnes homines in rébus fidei et morum vindicavit, arrogatae sibi infallibilitatis praetextu, attributorum ipsius Doinini Jesu Christi nianifestam fuisse invasionem.

la plus importante, qu'il s'agit d'extirper. Et de là quatre ou cinq défenses signées par les cent évoques :

Défense aux ministres anglicans d'exiger l'énumération détaillée des péchés à ceux qui , pour s'exciter à la contrition, viennent leur demander leur aide1 ;

Défense de leur ordonner la Confession privée ou secrète, avant de les admettre à la participation de la sainte Eucharistie * ;

Défense d'ordonner ou même simplement de recommander l'exercice de la Confession habituelle aux pieds d'un prêtre8 ;

Défense d'enseigner que cet exercice de la Confession, de cette soumission à un prêtre en vue d'une direction, est une condition absolument nécessaire pour arriver à la plus haute vie spirituelle4.

Voilà donc où l'on en est en Angleterre. On y enseigne que la Confession, non pas vague, générale, mais détaillée, de tous les péchés, est nécessaire au chrétien, surtout avant d'approcher de la sainte communion ; qu'il est bon , utile de la faire, non pas dans des circonstances extraordinaires, mais habituellement, fréquemment; et que, sans elle, il est absolument impossible d'arriver à la vertu, à la piété, et , à plus forte raison , aux degrés suprêmes de la vie spirituelle.

1 Et nos consulto censemus nulli Ecclesiae ministro licere, ab ils qui ad eum se recipiunt, doloris aperiendi gratia, omnium singillatim peccatorum minutam enumerationem exquirere.

2 Vel privatam confessionem iis imperare ante sacro - sanctae Eucharistiae participationem.

3 Vel prsescribere vel etiam commendare confessionis consuetudinariae coram sacerdote exercitationem.

4 Vel docere talem exercitationem , vel sacerdoti subjectionem, directionis, ut aiunt, causa, conditiones esse necessarias ad sublimissimam vitam spiritualem attingendam.

En 1552, les luthériens de Nuremberg envoyaient une ambassade à Charles-Quint, pour le supplier de rétablir chez eux, par édit, l'usage de la Confession, afin de contenir les crimes qui se multipliaient. En 1670, les ministres de Strasbourg émettaient le même voeu et sollicitaient, dans l'intérêt de Tordre civil, le rétablissement de la Confession. Et voilà que, en 1878, les ministres anglicans la rétablissent d'eux-mêmes pour répondre aux besoins des âmes, et avec un tel ensemble et un tel éclat, que tout l'Episcopat de l'Eglise officielle s'émeut, et prend les plus énergiques mesures pour tâcher de l'étouffer.

0 puissance du vrai et du bien ! 0 fécondité de la semence ! Vous pouvez la fouler aux pieds ; vous ne l'empêcherez pas de lever : comme ces grains de blé enfermés dans les tombeaux des Pharaons, qui en sortirent, pleins de vie, trois mille ans après, et donnèrent des moissons !

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