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LA CONFESSION (SUITE) LA FÉCONDITÉ DIVINE DE LA CONFESSION

Il y a d'autres preuves encore de la divinité de la Confession.

Quelqu'un de très éminent me disait un jour : « On peut discuter sur bien des choses quand il s'agit de l'Église catholique ; mais il y a un point sur lequel on ne conteste pas, et devant lequel je m'incline, c'est qu'elle est la plus grande fabrique de sainteté qui ait jamais été sur la terre. Partout ailleurs on trouve encore des honnêtes gens ; les saints ne sont que là. » Or, c'est la Confession qui les fait. Après la sainte Eucharistie, elle est par excellence l'institution créatrice de la vertu, transfïguratrice des âmes. Elle les retire quelquefois de bien bas; elle les élève souvent bien haut. Elle fait le chrétien; elle fait le prêtre; après les vies saintes, elle fait les morts sereines. Bien connue, mieux pratiquée, elle mettrait les familles dans la paix; elle épargnerait aux sociétés les plus graves périls.

Voilà ce qui me reste à dire. J'ai montré de quels élé-

ments Jésus-Christ avait composé cette institution admirable; j'ai essayé de peindre sa structure intime, si merveilleusement adaptée aux besoins des âmes. Achevons en parlant de son influence, de sa toute-puissante et divine fécondité.

Le mal , qui perd les âmes , trouble aussi les familles et met en péril jusqu'aux sociétés. Il est essentiellement destructeur et désorganisateur. Charitas œdificat\ la charité bâtit; justitia élevât gentes*, la justice élève les nations. Le mal fait précisément le contraire : il détruit, il désagrège, il rend misérables, même les peuples : Miseros autem facit populos peccatum*. La société en a la vue lumineuse : elle sent que dans ce déploiement du mal, dans ce développement incessant des passions, est son principal ennemi. Aussi il n'y a rien qu'elle ne crée, sinon pour supprimer le mal, ce qui est impossible, du moins pour le contenir.

Dans ce but , elle a créé la magistrature. Elle a assis le magistrat sur un trône, au centre des passions humaines; elle l'a fait inamovible , non afin qu'il fût libre ; la liberté naît de la conscience, non de l'inamovibilité; mais afin qu'il le parût et que les passions vinssent mourir à ses pieds; elle lui a mis sur le front une auréole, dans les

1 I Corinth. vm, 1.

2 Prov. xiv, 34.

s Id., ibid.

mains un sceptre et un glaive, et elle lui a dit : « Veille sur la société et défends-la contre les passions qui veulent la détruire. » Et si , en effet , nos toits sont paisibles , les berceaux de nos enfants et les tombes de nos pères respectés ; si une femme, une jeune mère, même une jeune fille , peut parcourir la France, sûre que pas un ouïr ge, pas une parole inconvenante ne montera jusqu'à elle, rendons justice à cette force vigilante qui nous protoge et qui assure à tous la sécurité. Et cependant, si puissante que soit la magistrature, qui ne sait les limites de son action? Elle ne frappe que les actes extérieurs; elle ne peut pas les prévenir. Elle ne sait pas arrachera temps ces pensées, ces désirs, qui bouillonnent dans un cœur, et qui, à la première occasion , produiront des crimes ; il lui est impossible d'aller jusque-là.

Aussi, à côté de cette magistrature civile, la société en a créé une seconde, la magistrature de l'honneur. Celle-ci va bien plus loin que l'autre. L'honneur flétrit des actes que la justice ne peut pas atteindre ; il pénètre au fond des consciences, et y discerne certaines bassesses, certaines indélicatesses que la justice ne peut pas réprimer ; il les flétrit et les oblige à se cacher sous terre. Et néanmoins, que de choses échappent encore à cette magistrature de l'honneur ! Il y a dans le monde des infamies qu'on peut se permettre, sans cesser d'être réputé un homme d'honneur. Il y a des horreurs , au point de vue de Dieu et des âmes, que la magistrature de l'honneur n'atteint pas. Elle est à la fois partiale et impuissante.

Et puis ces deux magistratures qui gouvernent le monde, la magistrature civile et la magistrature sociale , elles ont l'une et l'autre une grande infirmité : elles ne réhabilitent pas. Elles frappent, et, quand elles ont frappé, elles vous

laissent dans l'ignominie et le désespoir. Elles disent à ceux qu'elles chassent du monde social : Lasciate ogni speranza. Aussi l'une et l'autre ne peuvent faire que des excommuniés, qui, n'étant plus de la société, ne pouvant plus avoir l'honneur auquel tous les hommes aspirent, ne savent que comploter contre elle, et rêver de la faire sauter en l'air, par l'espérance de se réhabiliter dans sa ruine et de s'enrichir de ses débris.

La magistrature religieuse , dans les cultes païens, n'avait pas été moins impuissante. Elle avait bien senti que réprimer le mal par le dehors ce n'était rien ; qu'il fallait essayer de le faire rejeter par le coupable lui-même. Dans ce but, elle avait imaginé une sorte de confession ou d'aveu du crime : mais elle n'avait osé aller, ni jusqu'à l'accusation des péchés secrets , des péchés de pensée , de désir, source de tous les autres , ni jusqu'à la contrition. Avec quelques gouttes d'eau lustrale, avec quelques rites extérieurs, on sortait purifié, non guéri, sans promesse de faire mieux.

Combien donc est plus haut, plus profond, le vrai tribunal de la Pénitence 1 Là on n'accuse pas seulement les péchés extérieurs, publics, mais les plus secrets, jusqu'à un simple désir, jusqu'à une pensée. Là, en les accusant, on les pleure; nul pardon n'est possible sans la contrition, le repentir. Là, on ne les pleure pas seulement, on les expie : il y faut la promesse de restituer, de pardonner, de se séparer. Là des précautions sont prises de concert pour éloigner les occasions qui ont fait tomber, pour éviter les rechutes, les habitudes, ^ur une âme humble et généreuse l'effet est infaillible. Tous les observateurs, même les moins religieux, l'ont reconnu. « Le meilleur de tous les gouvernements, dit Kaynal, sérail celui où l'on établirait le tribunal de la

Confession1. » « On peut regarder, dit Voltaire, la Confession comme le plus grand frein des crimes secrets. Elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés à pardonner, et pour faire rendre par les petits voleurs (et pourquoi pas aussi par les grands?) ce qu'ils peuvent avoir dérobé à leur prochain*. » « Que de restitutions, dit Rousseau, que de réparations la Confession ne fait -elle point faire chez les catholiques 3 ! » « Il n'est pas rare , dit Hengstenberg, d'entendre des maîtres de maisons protestants dire qu'ils préfèrent avoir à leur service des domestiques catholiques, parce que si ces gens les volent, leur confesseur les obligera à restituer4. » « Tout récemment, dit le pasteur protestant Pestalozzi, je demandais à mon excellent voisin, L. de H., pourquoi l'on voyait dans son bailliage si peu d'exemples d'infanticide. Cela tient à la Confession, me dit-il. Avec la Confession, le prêtre peut descendre au fond du cœur et y combattre les germes du mal avant qu'ils se soient développés5. » C'est par la même profonde raison que Marmontel prétendait « qu'il n'est pas de meilleur moyen pour maintenir la jeunesse dans la pureté des mœurs8». « Bref, on serait infini, dit Chateaubriand, si on voulait citer tous les philosophes , quelles qu'aient été d'ailleurs leurs opinions , qui ont regardé le sacrement de Pénitence comme une des plus fortes barrières contre le vice, et comme le chef-d'œuvre de la sagesse7. »

1 Histoire philosophique du commerce des Indes, tom. III, p. 250.

2 Dictionnaire philosophique, art. catécliisme.

3 Emile, III, p. 201.

4 Gazette évangélique, 1863, p. 926.

5 Cité par Hettinger, iv, 252.

6 Mémoires, 1,1.

7 Génie du christianisme, lre partie, ch. VI.

Cette puissance de la Confession, pour la répression du mal, apparaît mieux encore dans le relèvement spirituel et moral des âmes déchues. Prenez celle qui est tombée le plus bas, l'homme le plus perverti; le jour où cet homme s'agenouille, où il dit : J'ai été un infâme, un misérable ; le jour où il courbe la tête sous l'absolution, ce jour-là il rentre dans l'innocence et dans la vertu. Si horribles que soient ses taches, elles disparaissent; et si abominables qu'aient été ses fautes, c'est comme s'il les prenait et qu'il les jetât dans la mer.

J'ai vu une fois un de ces infâmes; et quand il se releva, le front brillant de larmes, de la terre où il s'était agenouillé pour y avouer des crimes qui faisaient frémir, je me serais bien jeté à ses pieds pour les lui baiser. Le monde le montrait encore du doigt quand il traversait les rues; et dans les salons où on l'avait connu, un lisait encore : C'est un infâme 1 Mais moi, témoin du mystère de la transfiguration de son âme, je le saluais avec respect, et je disais : C'est un saint.

Et si, après cette première transfiguration, il reste Jans l'âme des faiblesses, ce qui est inévitable, la sainte absolution descend de nouveau ; et peu à peu le tempérament se réforme, les inclinations mauvaises diminuent, la paix renaît avec la santé ; et telles âmes qui , blessées par le mal, ont encore des cicatrices secrètes, des points longtemps

douloureux, montent peu à peu dans la vertu, plus haut quelquefois que des âmes qui n'ont jamais péché.

Cette puissance pour le relèvement des âmes déchues n'est pas seulement une des forces éclatantes de la Confession, elle est comme sa vertu réservée. Dans la plupart des cas, ni prières, ni repentirs, ni résolutions n'y peuvent rien ; il y faut la Confession. J'ai connu un jeune homme, bon, honnête, mais que les passions dévoraient. 11 voulait être chaste, il ne pouvait pas ; il priait, il gémissait, il faisait des vœux, il n'arrivait à rien. C'étaient de perpétuelles rechutes qui l'humiliaient et le décourageaient. Il ne fut guéri que par la Confession. Un homme d'un esprit élevé, d'un caractère fortement trempé, me disait : « Il ne me faudrait pas d'autre preuve pour croire à la divinité de la Confession que ma propre expérience. Jamais, malgré toutes mes résolutions, je n'avais pu être chaste. Je le suis devenu tout à coup, comme par enchantement, aussitôt que je me suis confessé et que j'ai communié. »

Ah ! combien il y a d'hommes dans cette situation 1 Combien qui disent : Je suis hésitant entre le vice et la vertu, pétri de faiblesses et de misères; je voudrais arriver au bien , et je ne puis pas 1 Je n'ai pas d'ailes pour monter là-haut. Et cependant quelles pures, quelles belles et saintes aspirations je sens dans mon âme 1 Mais la force me manque : mes pieds et mes mains sont enchaînés; mes ailes frémissent impuissantes. Qui me prendra? qui me soulèvera de cette boue, de cette misère? qui m'élèvera jusqu'à Dieu? — Qui? mon frère : la grâce de Jésus-Christ, mais par les sacrements qu'il a établis , par la Confession et par la sainte Communion I

Vous me direz : « Mais comment pourrais-je me confesser? je ne crois pas à la Confession. » — D'abord, est-

ce bien sûr? Il y a deux choses dans la Confession : il y a le pouvoir divin du prêtre; vous n'y croyez pas : soit; mais il y a l'humiliation du pénitent : qu'est-ce qui vous empêche de la pratiquer? Allez où vous voudrez, dans la chapelle la plus retirée, au prêtre le plus inconnu : agenouillez-vous; dites : « Mon père, j'ai péché. » Est-ce que vous ne pouvez pas faire cet acte-là ? Vous vous confessez bien par vanité i Pourquoi ne vous confesseriez -vous pas par humilité? Vous avouez bien vos fautes par orgueil, par bravade ! Pourquoi ne les a voueriez -vous pas pour vous guérir, pour vous mettre devant Dieu dans une situation qui attire sa miséricorde? Après cela, si vous ne croyez pas, vous ne recevrez pas l'absolution. Le prêtre vous dira seulement : « Allez en paix, ne péchez plus. » Il vous bénira, et, vous savez le mot de Pie VII : la bénédiction d'un vieillard ne fit jamais de mal.

iMais non, vous ne continuerez pas à douter. Cette humiliation vous méritera la lumière ; les écailles tomberont de vos yeux ; c'était la peur de l'aveu bien plus que le doute qui les y maintenait ; vous vous relèverez des pieds du prêtre comme autrefois saint Thomas de l'attouchement des plaies de Jésus-Christ, en disant : Mon Seigneur et mon Dieu 1 Dominus meus et Deus meus i 1

i Joan. xxf 28.

Mais si merveilleuse que soit la résurrection d'une âme par la vertu de la sainte absolution, résurrection constatée des milliers de fois et qui ressemble, dans l'ordre moral, à la résurrection de Lazare dans l'ordre physique, je ne sais pas si je n'admire pas davantage encore l'action cachée de la Confession sur la vie ordinaire des chrétiens, sur leur maintien habituel dans la vertu. A peine un enfant commence à grandir que la Confession lui apprend à s'étudier, à se connaître, non pas dans ce qu'il a de bon, mais dans ce qu'il a de mauvais, de périlleux ; à discerner les tendances divines qui lui viennent de son baptême d'avec les inclinations coupables qui naissent du péché originel, et qui, non contenues, le conduiraient infailliblement au mal. Tandis qu'au dehors, dans le monde, on ne lui parle , à cette jeune fille , à cette jeune femme, que de sa beauté, de son intelligence, de sa grâce, de ses charmes, elle vient, dans le silence, dans l'ombre, trouver un prêtre , un père , qui ne lui parle que de ses défauts. Dirigée , éclairée par lui , elle sait bientôt quelles sont ses inclinations mauvaises, et, dans le nombre, elle distingue la principale, celle sur laquelle sont greffées toutes les autres. Elle arrive ainsi peu à peu , et quelquefois de très bonne heure, à cette connaissance de soi-même que les anciens estimaient avec raison le plus grand des biens et le point de départ de toute vertu. « Connais-toi toi-même,»

disait l'oracle de Delphes. Mot superbe qu'il faudrait écrire sur tous les confessionnaux; car ils sont les plus puissants instruments de la connaissance de soi-même.

Mais ce n'est pas à cela que se bornent les effets de la Confession. Après nous avoir montré ce qu'il y a de mauvais en nous, elle nous enseigne à le vaincre. Elle a créé à cet effet toute une stratégie contre le mal , ce qu'on a si bien appelé le Combat spirituel. Là on apprend qu'il y a des passions qu'on combat en face et de haute lutte; et d'autres dont on ne triomphe qu'en les fuyant. Comme dans le combat des Horaces et des Curiaces, il faut les diviser pour les vaincre. En général , il faut n'en voir qu'une à la fois; s'acharner après elle un mois, un an, dix ans; ne passera une autre que quand celle-là est éteinte; et de préférence, choisir la principale, celle qui est comme le tronc d'où s'élancent toutes les autres. Pour aider à ce magnifique travail si digne de l'homme, la Confession a créé V Examen de conscience : examen général de toutes ses fautes pour se préparer à la Confession ; examen particulier sur tel ou tel défaut à déraciner. Deux inventions divines dont les anciens n'ont jamais eu l'idée.

En même temps que la Confession apprend à déraciner les vices, elle enseigne à cultiver les vertus : l'humilité, la douceur, la pureté, la patience, l'oubli de soi, l'esprit de sacrifice et de dévouement. Elle y emploie les mêmes procédés : diviser le travail ; ne pas tout entreprendre à la fois; ne chercher à acquérir d'abord qu'une vertu; s'examiner chaque soir sur le progrès réalisé ; mettre dans ce second travail ce qu'on a mis dans le premier : l'ordre, la constance, la méthode, la suite. C'est toute une culture de l'âme que la Confession a instituée, et qui conduit souvent à la plus haute sainteté

On aurait pu craindre que cette préoccupation habituelle de ses défauts amenât au front la tristesse : cela arrive dans quelques âmes pusillanimes ; mais, dans l'ensemble, c'est le contraire. Il en est résulté ce caractère aimable des peuples catholiques, à la fois grave et expansif, recueilli et serein, quelque chose d'ouvert dans la physionomie, comme le reflet d'une âme en paix , et de joyeux sans dissipation. De ces différents traits de la physionomie chrétienne, les protestants n'en ont gardé qu'un : la réserve. Ils ne connaissent plus ni la sérénité ni l'expansion. Et cette réserve même, un peu sèche et froide, n'a pas le charme du recueillement.

De ce travail des âmes sur elles-mêmes procède encore une création que l'antiquité n'a pas davantage connue , et que le protestantisme n'a pas su conserver : c'est ce qu'on nomme une âme intérieure. L'âme intérieure vit au dedans plus qu'au dehors : elle sait par la foi que Dieu habite en elle, et elle le sent par l'amour. De là une extrême attention sur ses moindres mouvements ; une vigilance continuelle pour que rien ne vienne contrister l'Hôte divin de son cœur ; un empressement à se parer de toutes les vertus pour lui plaire, avec une douleur sans bornes des moindres fautes qui peuvent lui échapper. Elle sait son Dieu jaloux, et il l'est; et elle veut l'être autant que lui, et répondre à sa pureté par la pureté, et à son amour par l'amour. Or c'est ici que la Confession lui est du plus grand aide. Demandez à saint Louis ce qui l'a soutenu à ces hauteurs, dans cette humilité, dans cette pureté sans nuages : il se confessait toutes les semaines. Demandez à saint Charles Borromée : il se confessait tous les jours. Et comment voulez -vous qu'il en soit autrement? S'accuser sans cesse ; chasser de son cœur les moindres grains de poussière ; les expier tou-

jours ; comment ne pas arriver par là à une élévation et à une pureté admirables?

Vous me direz qu'on voit une foule de chrétiens se confesser et ne pas changer. Je le sais bien ; mais qu'est-ce que cela prouve? Si excellente que soit une semence, jetée dans un terain mal préparé, elle n'y fructifie pas. Les aliments les plus généreux qui nourrissent et fortifient certains hommes n'en empêchent pas d'autres de dépérir. La Confession n'est pas un remède fatal : elle exige le concours de la volonté , le repentir, le ferme propos , l'énergie morale, et ce n'est que dans ces conditions et à ce prix qu'elle produit ses merveilleux effets.

Mais voici quelque chose de plus digne de considération.

La Confession ne fait pas seulement le chrétien ; elle ne l'élève pas seulement, quelquefois des dernières profondeurs du mal, jusqu'aux plus hauts sommets de la vertu; elle fait le prêtre, elle le sacre roi des âmes. Par l'expérience précoce qu'elle lui donne, elle le fait vieillard (presbyter) avant l'âge. Elle l'introduit tout jeune dans cet immense et magnifique empire des âmes, où les douleurs des unes, les fautes des autres , les merveilleuses opérations de la grâce en toutes, le remplissent d'étonnement, d'admiration, de pitié, de désir de se dévouer et de s'immoler, et créent en lui cette paternité dont parle l'Apôtre : Filioli mei, quos iterum parturio, douze formetur Christus in vobis *.

1 Galat. iv, 19.

Je parle ici, non de la Confession faite tous les huit jours par le prêtre (sous ce rapport, la Confession du prêtre ressemble à celle du fidèle, et a les mêmes effets). Je parle de la Confession entendue par le prêtre, reçue par lui, et qui Tin vestit d'une sorte de magistrature souveraine sur les âmes. C'est cette confession qui fait le prêtre ; les protestants l'ont remarqué. « La Réformation, dit le pasteur protestant Pestalozzi , a brisé le lien qui rattachait le peuple à l'oreille de son directeur spirituel. On ne peut nier que la condition essentielle du gouvernement des âmes , je veux dire la connaissance intime par le pasteur de chacune des âmes qui lui sont confiées, ne s'évanouisse de plus en plus tous les jours par suite de l'abandon de la Confession. En pays protestant, le prêtre d'autrefois s'est changé en un professeur de morale qui disserte doctement '. » « Ce n'est que par la Confession privée, dit le docteur protestant Kirchoff, que l'ecclésiastique peut devenir ce qu'il doit être selon sa haute destination : le conseiller, le guide, le protecteur des âmes dans toutes les matières spirituelles. Et ce n'est que par elle aussi que peut s'établir l'autorité, l'influence qui lui appartient comme vicaire de Dieu *. » « L'abandon de la Confession privée, dit Bretschneider, a brisé le lien si étroit qui unissait le pasteur à son troupeau. Qu'est-il arrivé ? C'est que les pasteurs en ont été réduits au rôle de simples prédicateurs ». » Et Walcher : « Ne doit-on pas gémir en voyant que, par l'abandon de la Confession privée, les pasteurs se sont volontairement séparés

* Cité par Hettinger, IV, p. 253.

2 Cité par le P. Ventura , Raison philosophique et raison catholique, tom. III, p. 143, note.

3 Hanbd, Der Dogmat., I, c.

des âmes confiées à leurs soins? Maintenant le pasteur n'est plus confesseur, mais seulement prédicateur1. »

C'est donc bien la Confession qui établit le prêtre roi, ou plutôt père des âmes. En même temps elle lui en confère les qualités. Tantôt il est appelé à diriger des âmes d'une vertu éminente : les unes qui ont tout quitté pour Dieu ; les autres qui, retenues dans les liens du monde, même du mariage, y vivent comme des anges. Quels sentiments il éprouve quand il les voit agenouillées à ses pieds, s'accusant avec larmes de fautes si légères! Combien il en est ému et humilié 1 Qu'est-il à côté de telles âmes? Et quels désirs n'éprouve-t-il pas de vivre, lui prêtre, au moins aussi saintement que ces âmes-là !

D'autres fois, c'est le contraire. Il voit arriver à son tribunal des âmes couvertes de crimes épouvantables ; il entend des aveux qui le font frémir. Son cœur devrait se soulever de dégoût. Mais non. Je ne sais quelles entrailles divines de miséricorde et de tendresse se substituent aux siennes, et en font un autre homme. Ce n'est plus lui qui vit, c'est Jésus -Christ qui vit en lui. On s'imagine quelquefois que si on va avouer ses fautes à un prêtre, on s'attirera son mépris. Cela n'est pas; et, indépendamment da la grâce du sacrement, cela est impossible, absolument, métaphysiquement impossible. Que le plus grand des scélérats, tombé dans les derniers degrés de l'abjection, vienne à vous; qu'il s'agenouille à vos pieds; qu'il vou* avoue ses péchés en pleurant; il vous sera d'une impossibilité absolue de le mépriser. Pourquoi? Parce que, si misérable qu'on soit, avouer son crime, c'est le renier, c'est en sortir, c'est se changer et se transformer. 0rt

* New theolog. annal., 1814.

quand un homme est dans le bien, qu'importe d'où il vienne ? Plus il vient de bas , de la fange , plus son entrée dans le bien est admirable; plus elle émeut de tendresse et de vénération celui qui est choisi de Dieu pour en être le témoin et l'instrument.

Et comme il lui serait impossible de mépriser ces âmes qui renaissent, il lui serait cent fois plus impossible encore de ne pas les aimer. Ces âmes qui vous estiment jusqu'à s'agenouiller à vos pieds, qui vous aiment jusqu'à vous raconter toutes leurs misères secrètes : ah ! on ne peut pas ne pas les aimer I on donnerait pour elles mille vies comme une goutte d'eau. 0 mon ami, mon frère, si vous n'avez plus personne qui vous respecte, si tout le monde vous fuit et vous méprise , allez chercher un prêtre ; prosternezvous à ses pieds, dites-lui vos fautes, et vous sentirez descendre sur vous un respect si tendre, si affectueux, si délicat, qu'il ne peut venir que du Dieu qui a fait le Confesseur et le Pénitent.

On n'ose pas dire que ce soit ce respect, cette vénération qui aient créé le secret de la Confession ; ce secret descend de plus haut : il est divin. Il étonne le prêtre lui-même. Non seulement le prêtre n'a pas la tentation de révéler les confidences qu'il a reçues, il n'a pas même la possibilité d'y penser. Il oublie aussitôt qu'il a appris. Quelquefois les fidèles, en se confessant, lui rappellent des péchés qu'ils lui ont avoués autrefois ; il ne s'en souvenait plus. Il faut les lui réapprendre. Quand il est sorti du confessionnal, tout ce qu'il a entendu est comme s'il n'avait jamais été. Cela tient du miracle. On voit des prêtres s'affaiblir par l'âge, retomber en enfance, fatiguer le monde par les interminables récits de leur passé ; jamais un mot des confessions qu'ils ont entendues. Et les fidèles le savent si

bien, que pas un n'est inquiet. On voit d'autres prêtres attaqués de cette horrible maladie de la folie, qui trouble et amène à la surface toutes les impressions anciennes. Comment celles des confessions ne remontent-elles pas à /eur tour? Mais non. Ces secrets sacrés dorment paisibles à des profondeurs où la folie elle-même ne parvient pas à les remuer. Enfin il y a des prêtres coupables qui apostasient leur foi , qui roulent d'autant plus bas qu'ils descendent de plus haut, et qui épouvantent par leur cynisme. Rappelez-vous la Réforme, la Révolution de 93, les vieux catholiques. Eh bien I y a-t-il jamais eu un prêtre déchu, un seul, qui dans sa rage contre l'Eglise, pour essayer de faire pâlir sa plus sublime auréole, ait eu l'idée de révéler une seule des confessions qu'il a entendues. L'étonnement fut profond à l'époque de notre grande Révolution, a II est singulièrement prodigieux, il est miraculeux peut-être, dit la marquise de Créqui, que, pendant tous les crimes de la Révolution française, on n'ait jamais entendu parler d'aucune révélation pénitentielle et sacramentelle de la part d'aucun prêtre apostat1. » Marmontel exprime la même admiration : « Comment est- il arrivé que, depuis la Révolution, parmi tant déjeunes enthousiastes des maximes républicaines, parmi tant d'espions et de délateurs, pour qui vous avez vu que rien n'était inviolable, pour qui ni l'amitié, ni la reconnaissance, ni la nature même et les liens du sang n'avaient rien de sacré, et tandis qu'on ne demandait que des prétextes pour dépouiller et pour exterminer les prêtres; comment, dis-je, est-il arrivé qu'il ne se soit pas présenté un seul dénonciateur d'un prêtre qui eût révélé la confession? Non, dans aucun des tribunaux de la tyrannie

1 Souvenirs de la marquise de Créqui, tom. V, p. 31.

révolutionnaire, on n'en a entendu parler1. » Tous les contemporains s'expriment de même, et laissent dans l'esprit l'impression d'un miracle.

La confession fait encore le prêtre, d'une autre manière, en l'obligeant à la chasteté. D'instinct, le monde a compris que la confession et l'amour conjugal ne pouvaient subsister ensemble. La confession exige qu'on ne dise rien ; l'amour veut qu'on dise tout. Aimera-t-il son épouse, celui qui, chargé de tant de secrets, n'aura vis-à-vis d'elle aucun épanchement? Saura-t-il, pour les garder, résister aux sollicitations de cette nature ardente, inquiète, curieuse, jalouse peut-être? Et celle-ci se croira-t-elle aimée, quand elle sentira son époux si fort, si discret, si réservé près d'elle? Et les fidèles, les femmes surtout, viendront-ils déposer leurs secrets dans ce cœur qu'elles sauront si tendrement aimé par une autre? L'expérience a jugé comme la raison. Partout où le prêtre s'est marié, la Confession a disparu. Et l'Eglise catholique grecque elle-même, qui a autorisé le mariage des prêtres, n'aurait pas conservé la Confession si, en obligeant à la continence les moines et les évëques, elle ne s'était créée une réserve de confesseurs. Le protestantisme, qui sait enfin, comme disait Mélanchthon, « quelle folie c'a été de supprimer la Confession, » et qui cherche à y revenir, n'arrive, à cause du mariage des prêtres , qu'à la confession libre , volontaire, et des péchés qu'on veut bien accuser. La confession obligatoire de tous les péchés sans exception ne se fera jamais qu'à des prêtres chastes.

Voilà quelques-uns des merveilleux effets de la Confession. L'homme du monde peut blasphémer ce qu'il

1 Opinion sur les cultes.

ignore ou ce dont il a abusé. La Confession n'en est pas moins un des chefs-d'œuvre de l'amour infini, et, après la sainte Eucharistie, le plus puissant instrument de vie que Jésus-Christ ait confié à son Eglise, pour l'accomplissement de sa céleste mission.

Qu'ajouterais-je? Après les saintes vies, la Confession prépare les saintes morts. Elle endort les justes dans la paix, et elle ajoute encore à leur innocence. Elle préserve les coupables du désespoir, en leur faisant trouver contre le remords un asile assuré dans la certitude du pardon. Aux uns et aux autres elle montre le ciel ouvert sur leurs têtes, où l'amour infini les attend. Par elle, une paix inexprimable descend sur ceux qui vont mourir. Qui n'en connaît des exemples célèbres ou touchants? Je n'en citerai qu'un , par lequel je terminerai.

C'était pendant l'année sanglante de 1793. Dans les charrettes qui emmenèrent à l'échafaud, le 22 juillet, un certain nombre de victimes, se trouvaient la maréchale de Noailles, vénérable par son nom et son âge, mais plus encore par ses vertus; sa belle-fille, la duchesse d'Ayen, et sa petite -fille, la vicomtesse de Noailles, à peine âgée de vingt- quatre ans, d'un esprit angélique, d'une beauté charmante. Dans les temps qui avaient précédé leur arrestation , elles voyaient tous les soirs un vieux prêtre qui venait en secret s'exciter avec elles au martyre. Elles lui avaient fait promettre que, quand elles iraient à l'échafaud,

il se trouverait sur leur passage pour leur donner une dernière absolution. Le vieux prêtre, bon et timide, avait d'abord été ému d'une telle demande; mais il l'avait aussitôt promis, ajoutant qu'il porterait ce jour -là un babil bleu avec une carmagnole rouge , et qu'elles le reconnaîtraient à ce signe.

Vint le jour fatal ; et, à peine installées dans la charrette qui les conduisait à l'échafaud, les trois nobles victimes n'ont qu'une pensée : reconnaître dans la foule le prêtre qui doit leur apporter le socours suprême. Il est là, vêtu de son habit bleu et de sa casaque rouge, les regardant et cherchant leurs yeux. Mais telle est la multitude de curieux qu'elles ne parviennent pas à l'apercevoir. Deux fois, pour se mettre plus en évidence, il s'échappe en courant par les petites rues transversales, et revient dans la grande voie se placer sur leur passage, en avant de la voiture. Deux fois il cherche leurs yeux sans les rencontrer. Le découragement va le prendre; la foule augmente; et, aux pieds de l'échafaud, il ne sera plus possible d'être reconnu. A ce moment un orage, qui grondait depuis la sortie de la prison, éclate ; d'affreux éclairs sillonnent la nue ; la pluie tombe à torrents. La foule se disperse , et va se réfugier sous les portes cochères, insuffisantes à la contenir. Mais le lugubre cortège n'en continue pas moins sa route, un peu plus lentement, dans la rue devenue presque déserte. Tout à coup la jeune vicomtesse de Noailles aperçoit quelqu'un qui, sous les torrents de pluie, court autour de la charrette. Elle le reconnaît ; elle fait signe à sa mère et à sa grand'mère. Le voilà, le voilà !

Le prêtre dépasse la voiture , se place à un tournant de rue, et les attend. Leurs yeux se rencontrent; leurs âmes se comprennent. Et comme les nobles victimes ont les

mains garrottées derrière le dos, « elles inclinent la tête, dit le bon prêtre, avec un air de contrition, d'attendrissement et d'espérance qui me transporte. J'étends la main, je prononce les paroles de la sainte absolution , et je les vois relever la tête avec une expression de bonheur tout divin. Quelqu'un qui serait venu, dans ce moment, leur annoncer leur délivrance leur aurait peut-être causé moins de joie1. » Quelques minutes après, elles montaient sur l'échafaud comme des agneaux sans tache , préparés pour le sacrifice.

Voilà l'absolution. Cette paix des victimes ; cette joie supérieure à toutes les joies de la terre ; ce prêtre vêtu d'uoe casaque rouge qui court autour de la iatale charrette et qui demande aux orages et aux torrents de pluie, aux éclats dû la foudre, la liberté de son ministère; ces nobles condamnées qui vont à la mort en priant, uniquement préoccupées de recevoir un pardon suprême avant de monter sur l'échafaud ; tout cela est d'une beauté surhumaine ; et tout cela cependant n'est qu'un des cas innombrables où éclate, en traits de lumière et de torce, la divinité de la Confession.

1 Histoire de Mme de Noailies , marquise de Montagu , 1 vol. in-12, p. 162 et suiv.

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