LES CATACOMBES
Il ne resterait plus, avant d'arriver à Jésus -Christ et aux paroles solennelles de l'institution, qu'à essayer de voir, jusque dans les Catacombes, la pratique de la Confession secrète, et à y contempler le Pénitent agenouillé aux pieds du Confesseur. Or cela, peut-être, n'est pas impossible.
On vient en effet de découvrir dans les Catacombes des sièges dont la forme et la position ne s'expliquent que si ce sont des sièges pour la Confession. D'une part, ils sont placés dans des encognures , à l'angle de deux parois de mur ; de l'autre, il y en a plusieurs dans chaque chapelle, m ou deux du côté des hommes , un ou deux du côté des emmes.
Que sont ces sièges ? Évidemment pas des sièges épis-
opaux : ceux-ci sont d'ordinaire plus imposants ; ils sont
oujmrs placés au fond de l'abside. Il n'y en a d'ailleurs
>\ïim, faisant face au peuple, et entouré de bancs destinés
%ux prêtres et aux ministres inférieurs.
Les sièges dont je parle, par leur position retirée, soli-
1 Joan. i, 16.
2 Act. Apost. xix, 18.
3 Id., ibid., 19.
taire, semblent destinés, non pas à une fonction publique, à laquelle prendrait part tout le peuple, mais à quelque action isolée, individuelle, loin des regards et du bruit.
Placés dans un angle, ces sièges de confession ne permettaient pas qu'on se mît à genoux ni adroite, ni à gauche, la muraille s'y opposant. Le pénitent était donc obligé de s'agenouiller au-devant du prêtre, inclinant sa tête vers ses genoux.
Aujourd'hui encore , à Naples , en Sicile , dans beaucoup de villes d'Italie , les confessionnaux sont ouverts ; et si les femmes se confessent à droite et à gauche à travers les grilles, les hommes viennent simplement se placer devant le prêtre, les mains et presque la tête sur ses genoux, comme dans la primitive Eglise.
C'est cette posture humiliée qu'a peinte Tertullien dans ce 3 expressions célèbres : Presbyteris advolvi, Caris Dei adgeniculari 1 ; et c'est de là qu'est venue une des plus affreuses calomnies des païens, confirmatrice, comme il arrive toujours, de la vérité.
Si enveloppées de secrets que fussent les Catacombes, il en transpirait quelque chose par les indiscrétions des uns, par les trahisons des autres ; et ce qui transpirait , passant par l'imagination des païens, s'y teignait de couleurs odieuses. Ainsi on racontait que, pendant les cérémonies des chrétiens, on apportait sur l'autel un enfant, on le couvrait de farine , puis on le tuait , et les assistants s'en partageaient les membres et les mangeaient. Allusion manifeste au mystère de la sainte Eucharistie, où l'Enfant divin, sous la forme du pain , est immolé et mangé par les fidèles. Ainsi encore on disait que les chrétiens se mettaient
1 Tertull., de Pœnitentia, cap. ix.
à genoux devant leurs prêtres et qu'ils en adoraient les parties honteuses1. D'où a pu venir une calomnie pareille? Il n'y 'a rien, dans le saint sacrifice de la messe ni dans aucun autre office, qui ait pu fournir un prétexte ; rien, si ce n'est la Confession. Evidemment quelque païen aura vu les chrétiens s'agenouiller un à un, avec un air recueilli, devant un prêtre assis, et incliner la tête vers ses genoux : ce qui cadre, d'une part, avec la posture signalée par Tertullien, et de l'autre, avec la disposition des sièges qui nous occupent.
a Les observations qu'on vient de lire, dit Mgr Gerbet, ne prétendent point à la certitude; mais c'est déjà quelque chose d'assez notable que de retrouver avec probabilité, au XIXe siècle de l'ère chrétienne, des confessionnaux du 111e siècle ou du IIe. Si j'étais protestant (ou non croyant), cette probabilité m'inquiéterait*. »
Nous arrivons enfin à Jésus -Christ. On demande quei est l'inventeur de la Confession. Le voici. C'est Celui que le prophète montrait au monde en disant : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui remet les péchés du monde3. C'est celui qui disait : Sachez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés*. C'est Celui qui, étendant la
i Minut. Félix. Octav., ix.
8 Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne, tome II, p. 184.
a Joan. i, 29.
* Matth. ix, 6.
main sur les pauvres , sur les malades , pour élever leurs esprits plus haut que les souffrances du corps, leur disait : Allez en paix, vos péchés vous sont remis K C'est Celui qui, entendant la foule étonnée et scandalisée dire : Il n'y a que Dieu qui peut remettre les péchés , ne craignait pas d'en appeler à un miracle pour attester la réalité de son pouvoir divin'. C'est Celui enfin qui, prêt à quitter la terre, voulant perpétuer et universaliser le pouvoir qu'il avait reçu de son Père, a institué le sacrement de pénitence, la Confession sacramentelle, dans des circonstances si solennelles, avec des paroles si hautes, si magnifiques, qu'il est impossible de ne pas y voir le Fils de Dieu, agissant en Dieu, et établissant dans son Eglise quelque chose de divin. Il s'y est pris à deux fois, comme pour la sainte Eucharistie. Il a promis d'abord le sacrement de la réconciliation des âmes ; puis il l'a solennellement établi.
Je laisse les paroles de la promesse3. Elles sont exactement les mêmes que celles de l'institution, et j'arrive immédiatement à celles-ci, à la grande scène où elles ont été prononcées.
C'était au lendemain de la résurrection. Les Apôtres étaient enfermés par peur des Juifs. Tout à coup, sans que les portes s'ouvrent, Jésus paraît au milieu d'eux. Il leur dit : Que la paix soit avec vous. Et , comme l'accent de sa voix pourrait ne pas suffire à le faire reconnaître, il leur montre ses mains percées , son côté ouvert. Et quand ses disciples, l'ayant reconnu, ne doutant plus de lui, sont pleins de joie, voici ce qui se passe. C'est saint Jean qui raconte.
« Jésus leur dit donc de nouveau : Que la paix soit avec
* Matth. ix , 5.
* Id., ibid.
» ld., xvnr, 18.
vous. Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Et ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : Recevez le Saint- Esprit. Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez 1. » Gela dit, Jésus disparaît. Il n'y a pas autre chose dans cette apparition ; elle n'a pas d'autre but.
De quoi s'agit-il donc? Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Quel exorde ! Ce qu'il va dire tient donc à la mission qu'il a reçue de son Père ! Oui , c'est cette même mission, rédemptrice et sanctificatrice, qu'il passe en quelque sorte à ses disciples. Lui , il a fini ; à eux de continuer.
Puis , élevant la voix : Recevez le Saint-Esprit. Pourquoi faire ? Ce dont il s'agit est donc bien haut ! Il dépasse donc bien les forces humaines ! Il ne peut donc pas s'accomplir sans l'intervention du Ciel ! Non , il y faut Dieu présent. Recevez le Saint-Esprit.
Mais qu'est-ce donc que Jésus va faire? Est-ce chose de peu d'importance ? Alors comprenez -vous cette mise en scène, cette solennité de la part du plus simple de tous les êtres ! Ne faut-il pas, au contraire, nous attendre à quelque chose de grand , d'auguste ? Il n'y a que cela qui puisse répondre à un tel commencement.
Recevez le Saint-Esprit. Encore une fois, mon Sauveur, pourquoi faire ? Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. Ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. A la bonne heure l Je comprends. Qui peut remettre les péchés, disaient les Juifs, si ce n'est Dieu? Recevez le Saint- Esprit, répond Jésus-Christ, afin que par lui et en lui vous puissiez accomplir une si grande mission. Je le de-
» Joan. xx, 21, 23.
mande à un homme grave, de bonne foi : Etant donné le caractère de Jésus -Christ, a-t-il pu dire : Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie; a-t-il pu dire : Recevez le Saint- Esprit ; si les paroles qui suivent , les péchés seront remis à qui vous les remettrez, sont des paroles banales, insignifiantes ; si elles n'ont pas le sens , grand , sublime , que leur a toujours donné l'Eglise ? Voilà donc un premier point certain : Jésus- Christ a voulu donner, et il a donné à son Eglise le pouvoir de remettre les péchés.
Cependant, s'il n'y avait que cette parole, on pourrait peut-être discuter; mais remarquez ce qu'ajoute Jésus- Christ : Les péchés seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. Les péchés ne seront donc pas tous remis; il y en a qu'on retiendra. Il faudra donc choisir; dès lors il faudra connaître, discerner. Comment faire, si celui qui a commis ces péchés ne les avoue pas? Exigerez- vous une enquête? mais combien odieuse, s'il s'agit des péchés publcs! Et combien inutile, impossible, s'il s'agit de péchés secrets! Il n'y a qu'un moyen de remettre ou de retenir les péchés, de pardonner ou de ne pas pardonner en connaissance de cause , c'est que celui qui les a commis les révèle.
Dira-t-on que cette confession, cet aveu, sont bons, salutaires, mais qu'ils ne sont pas d'obligation; que Jésus- Christ a donné à ses prêtres le pouvoir de remettre les péchés, mais qu'il n'a pas imposé aux fidèles le devoir de recourir à eux ? Cela ne paraît pas sérieux. Si la Confession est libre, personne n'en voudra. Quoil ces péchés qui me font rougir, je puis en avoir le pardon en les accusant à Dieu seul, dans le secret de mon âme ; et, n'y étant forcé par aucune obligation, j'irai les révéler à un prêtre et rougir à ses pieds ! C'est absurde. D'ailleurs, ce prêtre, il discutera peut-être avec moi. Il exigera une réparation,
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une restitution, une séparation ; et, si je m'y refuse, lui aussi me refusera le pardon : les péchés seront retenus à ceux j à qui vous les retiendrez. C'est une impasse. Dieu, au con- ' traire , pardonne toujours ; Dieu n'exige jamais rien ; on peut s'arranger avec Dieu. Décidément, je ne me confesserai qu'à Dieu.
Et ainsi Jésus-Christ aurait eu l'air de créer une grande institution ; il y aurait mis de la solennité; il aurait dit à ses apôtres : Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie ; il aurait soufflé sur eux ; il leur aurait dit : Recevez le Saint- Esprit; il aurait ajouté : Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez; et, je le répète, par de tels actes, par de si solennelles paroles, il aurait eu l'air de faire quelque chose ; au fond, il n'aurait rien fait. Non, si la Confession est libre, s'il n'y a aucune obligation d'en user, Jésus-Christ n'a rien fait, rien institué. C'est de la fantasmagorie pure. Il a conféré à ses prêtres un pouvoir vain, inutile, puisqu'on peut s'en passer sans inconvénient. Il a créé la Confession honoraire, dès lors ridicule ; car il n'y a que les niais qui en useront. Peut-on dire cela d'un Être qui n'est pas seulement le plus sublime de tous les êtres, d'une intuition si profonde, d'une conscience si sérieuse, mais qui est Dieu, le Fils éternel de Dieu.
Il n'y a qu'une chose dont on concevrait qu'elle pût dispenser de la Confession; c'est la contrition parfaite, c'est l'amour à son degré suprême ; car l'amour efface tout,
l'amour purifie de tout. L'amour enlève jusqu'aux dernières taches, aux plus légères souillures, avant tout rit extérieur, tout aveu, toute absolution. Quiconque aime est pur, et l'amour met au défi l'absolution elle-même d'être plus purificatrice que lui. Seulement voilà la merveille : l'amour, au lieu de fuir la Confession, la cherche. Il inclut, comme disent les théologiens, le désir de la Confession. Ce sont ceux qui n'aiment pas qui fuient la Confession, qui en discutent la nécessité. L'amour ne la trouve jamais assez profonde, assez humiliante. Ah ! que je souffre d'avoir offensé celui que j'aime ! Ce me serait un soulagement de le dire au monde entier. Alors, comme David, ce n'est pas assez de pleurer, de rugir dans le secret de son cœur et de sa maison : Rugiebam a gemitu cordis mei\ Ce n'est pas assez de tremper de ses larmes sa couche coupable et renentante ; ce n'est pas assez d'avoir toujours son péché devant les yeux et de le confesser jour et nuit à Dieu ; il faut que toute la terre le sache, et que les dernières générations connaissent, avec le crime de David, la bonté et la miséricorde de Dieu qui le lui a pardonné : Quia apud Dominum misericordia , et copiosa apud eum redemptio 2.
Alors, comme Madeleine, ayant aperçu en Notre-Seigneur la sainteté infinie, et relevée par cette vue de l'horreur et des abaissements de sa vie coupable, ce n'est pas assez de gémir en secret ; elle se dirige vers la maison de Simon. Là sont réunis ceux qu'elle aimait, dont elle désirait l'estime, dont elle est heureuse maintenant de sentir le mépris ; elle entre , elle traverse cette foule qui n'est plus rien pour elle; elle tombe à genoux aux pieds du Sei-
1 Ps. xxvn, 9.
* Ps. cxxix, 7.
gneur, et, par ses yeux gonflés de larmes, par ses cheveux flottant en désordre sur ses épaules, elle dit à tout le monde, avant de le dire à Jésus-Christ, qu'elle est une indigne, une misérable; qu'elle mérite tous les mépris dont les Pharisiens l'accablent, mais que cela lui est bien égal, puisqu'elle aime.
C'est de ce sentiment qu'est née, à l'heure des ferveurs primitives, la Confession publique, dont l'éclat a fait pâlir un instant et relégué dans l'ombre la pratique de la Confession secrète. C'est ce même sentiment qui a créé et qui maintient, dans les communautés religieuses, la coulpe et la pénitence publique. Le thermomètre est infaillible. Quand on monte dans l'amour, on arrive, ou du moins on aspire à la Confession publique. Quand on descend dans l'amour, on se cache dans la Confession secrète. Mais, secrète ou publique, la Confession a toujours été nécessaire. Jamais on n'a obtenu la rémission des péchés sans l'aveu et la réparation. Il n'y a que cela de moral.