CHAPITRE HUITIEME
LA SAINTE EUCHARISTIE LA PREMIÈRE PAROLE CRÉATRICE DE LA SAINTE EUCHARISTIE
Au moment où je voudrais écrire sur la sainte Eucharistie, je me prends à regretter de n'avoir pas une plume plus puissante et plus tendre pour en dire les merveilles. La sainte Eucharistie est le dernier mot de l'amour infini. C'est la réalisation de ce que l'homme désire dans le domaine du cœur, de ce qu'il voudrait pouvoir créer au bénéfice de ses affections, et de ce que, hélas! il ne peut trop souvent que rêver.
Mais précisément parce que ce mystère est le plus haut de tous les mystères, c'est le mieux établi. Il s'appuie d'un côté sur le roc immuable des paroles de Jésus-Christ , et de l'autre sur la foi universelle, perpétuelle, ardente, invincible de l'humanité. Par ces deux arguments, et par la beauté et la grandeur des résultats de cette foi de l'humanité, il s'impose à l'esprit. En même temps il éclate au cœur; il le séduit par des raisons que la raison ne connaît pas ; ses obscurités elles-mêmes sont pleines de lumière latente, d'autant plus douce à découvrir.
l-v4 LÀ VIE CHRÉTIENNE
Ce n'est évidemment pas par cette lumière latente que nous allons commencer; il y en a une autre plus accessible, une lumière extérieure, extrinsèque, comme dit l'école, qui ne jaillit pas du fond même du mystère, qui vient des circonstances au milieu desquelles il s'est produit, et que nom devons exposer la première. Dans cette lumière on aperçoit comme trois rayons plus brillants que les autres, trois gerbes étincelantes qui, s'unissant, se fondant ensemble, produisent un foyer que nul esprit sérieux ne saurait contempler sans y sentir la vérité vivante :
1° D'abord la parole de Jésus-Christ, si nette, si précise, et qui emprunte au caractère de Celui qui l'a dite, et à l'autorité divine de l'Eglise qui la certifie, une force où se brise toute objection;
2° L'impression faite sur l'humanité par cette parole; impression si profonde, si ravissante, qu'en dix-huit siècles l'humanité n'en est pas revenue;
3° Les grands et heureux résultats de cette foi de l'humanité.
Ces bases posées, nous pénétrerons plus hardiment dans les obscurités mystérieuses de la sainte Eucharistie pour en faire jaillir les tendresses sublimes.
Et d'abord la parole de Jésus-Christ, cette parole claire, précise, que je ne veux pas discuter, qu'il suffit d'exposer dans sa lumière ardente. On ne la conteste que quand on ne la connaît pas.
Voici , au témoignage de saint Jean , les termes mêmes dont Jésus-Christ se servit, lorsqu'il parla pour la première fois de ce grand mystère : Je suis le pain de vie descendu du ciel. Vos pères ont mangé la manne au désert, et ils sont morts; mais Moi. je suis le vrai pain descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et il ajoutait : Le pain que je donnerai, c'est ma chair que je dois livrer pour la vie du monde11 . Quelle clarté dans ces paroles ! Quelle lumière! Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi; car ma chair est vraiment une viande, et mon sang est vraiment un breuvage. Encore une fois , quelle simplicité 1 Quelle absence de style imagé! quelle prose, si j'ose ainsi dire ! Aussi les Juifs ne s'y trompent pas. Us se révoltent. Comment cet homme pourra- 1' il nous donner sa chair à manger et son sang à boire i ?
Jésus est là. Il les entend. Que fait-il ? Qu'aurait-il dû faire? Il aurait dû leur dire, comme il le fît en d'autres circonstances : « Mais vous vous méprenez. Vous êtes des grossiers, des charnels. Vous ne voyez pas que c'est une image, un symbole, une comparaison ! » Leur dit-il cela? Nullement. Il reprend sa proposition. Il l'affirme avec plus de force que jamais. En vérité , en vérité, je vous le dis , si vous ne mangez la chair du Fils de f homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Et comme s'il fallait pousser à bout le sens humain , et les accabler par un mot absolumen ! brrtal . Celui qui ME MANGE, c'est celui-là seul qui aura la vie. Qui manducat me , et ipse vivet *
1 Joan. vi, 52.
2 Id., ibid., 53.
3 ld., ibid., 58.
C'est clair. Aussi les Juifs n'insistent pas. Ils s'en vont en murmurant : C'est trop dur; qui peut accepter une pareille doctrine? Durus est hic sermo, et quis potest audire eum? Et jusque parmi ses disciples il se fait un schisme, une séparation. Beaucoup de ses disciples l'abandonnèrent et évitaient de marcher avec lui. Et jam non cum illo ambulabant. Que fait alors Notre -Seigneur? Est-ce qu'il va les chercher? Non. Est-ce qu'il n'aurait pas dû le faire, si vraiment on ne le comprenait pas ? Est-ce qu'il ne devait pas dissiper un tel malentendu ? Cependant il ne le fait pas. Il se tourne de l'autre côté, vers ses apôtres, et il leur dit : Et vous, voulezvous vous en aller? Comme s'il leur disait : c'est à prendre ou à laisser! ou comme s'il leur eût dit plus tendrement : est-ce que vous ne me connaissez pas encore ? est-ce que vous ne savez pas quelle est ma puissance? est-ce que je ne vous ai pas encore assez révélé mon cœur pour que vous entrevoyiez là une de ces inventions d'amour dont il est rempli ? Et c'est alors que saint Pierre poussa ce cri : Seigneur, à qui irions -nous? Vous avez des paroles pleines d'une vie éternelle! Pour nous, nous avons cru et nous ne doutons pas que vous ne soyez le Christ , le Fils de Dieu 1 .
Voilà la scène de la promesse. Et où se passait-elle? Dans quel encadrement destiné à la faire ressortir Jésus-Christ l'avait-il mise? Au milieu d'une foule affamée, défaillante, qu'il vient de nourrir d'une manière éclatante. C'est quand ces cinq mille hommes sont encore étonnés, ravis d'une bonté et d'une puissance pareille, qu'il leur fait entrevoir la merveille de la sainte Eucharistie. Il prend prétexte de ce repas grossier, matériel, où il a multiplié cinq pains, et avec cela rassasié cinq mille personnes (un pain pour mille
1 Joan. vi, 67, 70.
personnes, pas même une miette pour chacun), il prend, dis -je, prétexte de ce repas qui les a éblouis pour leur expliquer que le vrai pain dont l'homme a besoin, ce n'est pas ce pain grossier dont il vient de les nourrir ; ce n'est pas même ce pain plus céleste que Moïse a donné à leurs ancêtres au désert : pairi qui n'empêchait pas de mourir; que le vrai pain qu'ils attendent, dont l'humanité a faim, qui doit lui faire traverser la mort, c'est lui-même I c'est son corps et son sang, c'est son humanité, tout imprégnée de divinité, qu'il apporte aux hommes , et où ils puiseront la vie dont ils ont besoin ! Je suis le pain de vie descendu du ciel, et qui donne la vie au monde. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; car le pain que je lui donnerai c'est ma chair. Celui qui mange ma chair, c'est celui-là qui vit. En vérité , ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage.
Voilà le premier coup de lumière. Qu'il est vif ! Comme il va à ce fond douloureux de l'homme, qui a tant besoin de vivre 1 Cependant il reste des ombres. Ce qu'on savait, après ces premières paroles, c'est que, pour nourrir divinement l'humanité, Jésus-Christ lui donnerait un jour son corps à manger, son sang à boire. Mais comment? Sous quelle forme? On l'ignorait encore. On ne devait l'apprendre que dans les sublimes entretiens du dernier adieu. Celui qui a fait l'aurore pour préparer l'œil de l'homme à la splendeur du midi , avait voulu que le grand dogme de la sainte Eucharistie , que saint François de Sales appelle le soleil de la vie chrétienne , eût une aurore aussi , qui disposât les âmes à le comprendre et à le recevoir.
Ce fut ce qui arriva. Au moment de l'institution de la sainte Eucharistie, on ne voit ni discussions, ni contestations, ni étonnement. On est prêt. On sait le cœur du Maître ; on sait sa puissance ; on a compris ce qu'il prépare. Il n'y a qu'à se taire et à adorer.
Lisons les paroles de l'institution. Jésus-Christ ne les a pas encadrées moins splendidement que les paroles de la promesse Le jour qu'il choisit, c'est la veille de sa mort, parmi les tendresses déchirantes des adieux ; à ce moment où, quittant ceux qu'on aime, on parle non seulement avec plus de cœur, mais avec plus de netteté, de clarté, puisqu'on va mourir et qu'on ne sera plus là pour expliquer sa parole A ce moment donc, dans un festin préparé avec une grande solennité1, désiré avec impatience', voici ce qui se passe : Pendant qu'ils soupaient, comme ils mangeaient encore, Jésus prit du pain, le bénit, et, après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna à ses disciples, en leur disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps, qui sera livré pour vous : faites ceci en mémoire de moi. Et prenant la coupe, après le souper, il rendit grâces, et la donna à ses disciples, en leur disant : Buvez- en tous, c'est mon sang , le sang de la nouvelle alliance, qui est répandu pour plusieurs en rémission de leurs péchés : toutes les fois que vous ferez ceci, faites-le en mémoire
1 Joan. xxii, 8 et 10.
* Id., ibid., 15.
de moi*. C'est ici qu'il faut recommencer à dire: Quelle simplicité 1 Quelle netteté dans ces paroles ! Quelle absence de phrases ! Et l'original grec est encore plus fort : Ceci est mon corps, mon propre corps, le même qui est donné pour vous. Ceci est mon sang, mon propre sang ; le sang de la nouvelle alliance, le sang répandu pour vous en rémission de vos péchés. Et dans le syrien, aussi ancien que le grec, et fait du temps des apôlres : Ceci est mon propre corps ; et dans la liturgie des Grecs : Ce qu'on nous donne, ce qu'on fait de ce pain et de ce vin, c'est le propre corps de Jésus, so7i propre sang. Quelle simplicité , encore un coup ! Quelle netteté 1 S'il n'avait voulu donner qu'un signe, il aurait bien su le dire. Quand il a proposé des similitudes, des comparaisons, il a bien su tourner son langage d'une manière à le faire entendre, de sorte que personne n'en doutât jamais. Ici, sans rien préparer, sans rien tempérer, sans rien expliquer, ni devant , ni après , Jésus dit tout court : Ceci est mon corps ; ceci est mon sang; mon corps donné; mon sang répandu. 0 mon Sauveur, pour la troisième fois, quelle précision 1 mais en même temps quelle autorité ! Quelle puissance dans vos paroles 1 Lazare, sors du tombeau; et Lazare en sort aussitôt. Femme, tu es guérie; et elle est guérie. Ceci est mon corps; c'est son corps. Ceci est mon sang; c'est son sang. « Ces paroles, dit Mélanchthon, ont la clarté de la foudre, et l'esprit terrifié n'a rien à leur objecter2. »
1 Matth. xxvi. Marc. xiv. Luc. xxn.
* Ista verba: Hoc est corpus meum, fulmina erunt. Quid his opponet mens perterrefacta ? (Mélanchthon. De verilate corporis et sanguinis Christi, cité par Cornélius a Lapide, in Ia Ep. ad Corinth., cap. xi, 24.)
Il faut ajouter à ce récit, reproduit exactement, mot pour mot, par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, le récit de saint Paul. On cherche quelquefois à opposer la doctrine de saint Paul à celle des apôtres : son témoignage est donc ici d'autant plus grand.
« Mes frères, j'ai appris du Seigneur, et déjà je vous l'ai fait savoir, que le Seigneur Jésus, la nuit même qu'il fut livré, prit du pain;
« Et qu'ayant rendu grâces, il le rompit en disant: Prenez et mangez , ceci est mon corps qui sera livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.
« Il prit aussi le calice, après qu'il eut soupe en disant : Ceci est la nouvelle alliance par mon sang. Faites ceci en mémoire de moi , toutes les fois que vous le boirez.
« Car toutes les fois que vous mangerez ce Pain et que vous boirez ce Calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.
« C'est pourquoi quiconque mangera ce Pain ou boira le Calice du Seigneur indignement, sera coupable de crime contre le corps et le sang du Seigneur.
« Que chacun s'examine donc soi-même, et qu'après il mange de ce Pain et boive de ce Calice.
« Car quiconque en mange et en boit indignement , boit et mange sa propre condamnation, ne discernant pas le corps du Seigneur.
« Et voilà pourquoi il y a parmi vous beaucoup de personnes faibles et malades , et plusieurs même sont morts !. »
Quelle gravité dans ces paroles 1 Et comme on sent bien, rien qu'au ton , qu'il ne s'agit pas ici d'une image , d'un symbole, d'une comparaison, mais d'une réalité auguste et redoutable ! On a la même impression en lisant les écrits des disciples immédiats des apôtres, des premiers Pères apostoliques : saint Ignace1, saint Justin3, saint Irénée*, Tertullien 5 , qui écartent avec un soin extrême l'idée que Jésus-Christ ne serait au saint Autel que par la foi ; et une impression encore plus vive peut-être en contemplant les cérémonies si expressives de la primitive Eglise. Ce silence mystérieux qui entoure la sainte Eucharistie; cette pureté de cœur exigée pour y participer ; ce Sancta Sanctis par où on met à la porte les néophytes ; tout, jusqu'à cette calomnie des païens qu'on égorgeait un enfant couvert de farine, qu'on dévorait sa chair et qu'on buvait son sang, montre qu'on ne croyait pas à un simple morceau de pain mangé en souvenir de Jésus -Christ. Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair. Ma chair est vraiment une nourriture. Prenez et mangez ; ceci est mon corps.
1 Paul. / Cor., cap. xi, 23-30.
* Ignat. Epist. ad Smyrn., cap. 7.
3 Justin. Apolog., i, 66.
* lren. Adv. Hxreses, îv, 18.
5 Tert. Advers. Marcion., iv, 40. — De Resurrect. carnis, cap. 8. — De lapsis, p. 186.
Eh bien ï devant des textes , si clairs si précis , et , je le répète, si concordants, que direz -vous? que cela est irapossible; c'est-à-dire apparemment que, pour réaliser une telle merveille, il faudrait trop de puissance ou trop d'amour ! Mais si Jésus-Christ est Dieu , comme nous l'avons démontré , où peuvent être les limites de sa puissance ? Si c'est lui qui a créé le ciel et la terre et ces millions d'astres qui remplissent les espaces infinis, qui peut dire ce dont il serait capable , s'il voulait faire un effort pour contenter son amour ! Mais quoi ! vous ignorez ce qu'est la puissance de Dieu, et vous prétendriez savoir ce qu'est son cœur ! Ah ! vous ne connaissez pas même le cœur de l'homme. Voilà six mille ans qu'il pose devant voua, et vous n'en soupçonnez pas la profondeur ! Et tous les jours il en sort des dévouements , des sacrifices qui vous arrachent des larmes I Et les actes ne sont rien à côté de ses rêves, de ses désirs irréalisables 1 Et ne connaissant pas le cœur de l'homme, vous voulez fixer des limites au cœur de Dieu I
C'est de ce cœur incomparable et insondable qu'est sortie l'institution de la sainte Eucharistie. Un amour moins profond aurait dit : « Prenez : ceci est l'image de mon corps. Ceci est le symbole de mon sang. Ceci est le mémorial de mon passage sur la terre. » C'eût déjà été beau, dV.ne beauté tendre. Mais tout cela était trop extérieur, pas assez hardi. Jésus-Christ voulait aller plus loin, jusqu'au
fond de l'âme, y opérer une union qui dépassât tous les rêves de l'homme. Voilà pourquoi il dit : Ceci est mon corps, mon propre corps, donné pour vous, rompu pour vous; ceci est mon sang répandu pour vous. Mangez et buvez ; je veux vous mettre moi-même ce feu d'amour dans le cœur, afin que vous viviez d'une vie semblable à la mienne.
J'examinerai plus tard toutes les objections philosophiques, scientifiques. Mais déjà j'y réponds par un seul mot : Il y a ici un amour sans bornes servi par une puissance sans limites. Que voulez- vous répondre à cela? Voilà le premier rayon de lumière.
Voici le second.
En présence de cette affirmation de Jésus-Christ : « Ceci est mon corps; ceci est mon sang, » si nette, si précise, mais qui soulève, il faut bien le reconnaître, de si effroyables difficultés , qu'a fait l'humanité ? L'humanité a pris ce corps ; elle a pris ce sang. Elle s'est agenouillée. Elle a cru ; elle croit encore.
Je dis : l'humanité; car nos lecteurs comprendront qu'on ne peut pas tenir compte ici des négations de quelquesuns. Voilà soixante ans que beaucoup d'hommes en France ont senti leur foi défaillir. Mais qu'est-ce que soixante ans dans dix-huit siècles ? qu'est-ce qu'un point sur le globe ? qu'est-ce que l'insurrection d'une minorité contre la foi libre, spontanée, réfléchie, du grand nombre, contre ce flot d'adoration qui baigne la table sainte et que rien n'a
pu arrêter ? Laissons donc ces exceptions, que je n'examine pas, que je ne juge pas, dont je dis simplement que ce sont des exceptions , et regardons l'humanité. Eh bien ! l'humanité a cru, elle croit encore. La folie de la foi a égalé la folie de l'affirmation.
Comment expliquer cela? Qu'est-ce qui a pu persuader l'humanité, et la courber éperdue devant un tel mystère? Car enfin je regarde et je vois se dresser devant moi d'effroyables difficultés. J'ouvre les yeux et je vois du pain. J'étends les mains et je sens du pain. Et quand, laissant de côté les sens, parce qu'ils sont trop grossiers, j'essaye d'appliquer ici les forces de* mon esprit, je vois réapparaître d'autres difficultés plus formidables encore. Comment Jésus-Christ peut-il être présent en corps et en âme dans une si petite hostie ? Comment en plusieurs ? Comment en mille lieux à la fois ? Comment; comment; multipliez les comment ; plus vous le ferez, plus vous donnerez de force à ma question : Comment l'humanité a-t-elle cru ? Comment croit- elle encore ?
Car remarquez quelle est l'humanité qui a cru à ce mystère? Ce ne sont pas des hordes barbares perdues dans des steppes inconnues. Ce ne sont pas des sociétés dégradées dans les hontes du fétichisme et de l'idolâtrie, et qui auraient trouvé dans cette croyance l'aliment et l'excuse de leur corruption. C'est l'humanité chrétienne, la plus grande, la plus forte, la plus sensée, la plus libérale, la plus intelligente qui ait jamais existé. C'est la noble France ; c'est la brillante Italie ; c'est la fière Espagne ; c'est la tendre et rêveuse Allemagne ; c'est la riche et industrieuse Angleterre; car, en se séparant de l'Eglise catholique, l'Angleterre n'a, pas plus que l'Allemagne, abdiqué la foi à la sainte Eucharistie; c'est l'infortunée Pologne, qui y a
trouvé le courage de garder l'espérance au fond de l'abîme ; c'est la forte Russie, à peine dégrossie et encore barbare, mais destinée peut-être à un si grand avenir. En un mot, c'est l'esprit humain, élevé à sa plus haute puissance.
Et tandis que, dans le paganisme, c'étaient les plus grands esprits qui croyaient le moins, ici ce sont les plus belles âmes, les meilleures, les plus pures, les plus tendres et les plus fortes qui croient davantage. Oui, je les vois, ces âmes si nobles, ces cœurs si simples et si profonds, ces hommes, l'honneur de leur pays et de leur époque. Quelle assemblée 1 C'est le concile du genre humain. Voilà les poètes qui ont chanté la sainte Eucharistie : un saint Thomas, un saint Bonaventure, un Dante, un Corneille, un Racine! Voilà les docteurs qui l'ont expliquée ou défendue : un saint Justin , un saint Augustin , un Bossuet, un Malebranche! Voilà les architectes- qui ont bâti pour l'abriter des temples sublimes et qui n'ont pas dit leur nom pour honorer le mystère du Dieu caché! Voilà les peintres qui en ont représenté les splendeurs sur les murs des cathédrales : un Angélique de Fiésole, un Léonard de Vinci, un Raphaël, un Michel - An ge l Voilà les soldats qui ont courbé devant elle des fronts qui ne se sont jamais inclinés devant d'autres : un Condé , un Turenne , un Vauban ! C'est l'humanité tout entière dans ce qu'elle a de plus grand. Malgré tant et de si effroyables difficultés, elle a pris ce pain ; elle l'a adoré ; elle Pa porté en triomphe ; elle lui a imprimé , par ses hommages , un tel cachet de majesté que l'incrédule se découvre malgré lui, et que, même pour i'impie, le dernier des crimes ici -bas, c'est de profaner ce pain, parce que, dans l'estime de tous, c'est un attentat contre Dieu lui-même, dans sa propre personnalité.
Mais voici qui est plus admirable encore. Non seulement l'humanité a cru à ce mystère, mais elle en a vécu. Elle a pris à la lettre ce mot : « Comedite et bibite, prenez et mangez. » Et en mangeant ce nouvel aliment, en buvant ce nouveau breuvage, elle s'est transfigurée. Jusque-là elle était comme un homme sans nourriture, affamé, altéré, s'en allant de défaillance en défaillance dans la boue ; puis se relevant, l'œil en feu, les poings crispés, prêt à dévorer le monde. Elle a mangé, elle a bu, elle a changé de physionomie, elle a pris dans ses traits quelque chose de doux, de grave , de noble , de généreux , qui ne ressemble à rien de ce qui a précédé.
Et sur ce fonds général de douceur, d'humanité, de générosité et de noblesse qu'on appelle la civilisation chrétienne, on a vu tout à coup apparaître des vertus incomparables, inconnues jusque-là ; et quand on regarde de près et qu'on cherche d'où vient ce sang nouveau , généreux, qui donne à l'humanité de telles forces, il n'y a qu'une réponse : Accipite et bibite, hic est sanguis meus!
Oui, il y a dans le monde comme deux versants; et entre ces deux versants, si dissemblables, si opposés, il y a une croix, et au#pied de cette croix un calice! Vous ne trouverez pas d'autre explication. Qui a fait les vierges qui ont tout quitté pour Jésus-Christ ; les martyrs qui ont versé leur sang pour la vérité; les pénitents et les apôtres de la charité? Demandez-le-leur; demandez à
saint Vincent de Paul comme à sainte Thérèse ce qui les a élevés si haut dans l'amour de Dieu et des hommes. II3 vous montreront le tabernacle.
Mais quoil il n'y aurait pas là une preuve éclatante, étincelante, de la divinité de la sainte Eucharistie ! Que le génie s'égare , soit 1 Que Pascal , Malebranche , tombent dans l'erreur, je le veux bien ! Que l'esprit humain reste court par mille endroits, ne contestons pas! Mais que la vertu, que l'héroïsme, que le dévouement, que la pureté des anges se trompent, et que Dieu le permette pendant dix-huit siècles ! Que ceux qui ont, je ne dis pas seulement étudié, approfondi ce mystère; mais qui en ont vécu, qui en sont devenus meilleurs, qui y ont trouvé la force, la charité, le dévouement, la chasteté, soient dans l'erreur! Et qu'il n'y ait dans la vérité que ceux qui n'ont rien étudié, rien approfondi, rien fait! Quoi! ce seraient les égoïstes, les stériles, trop souvent les corrompus, qui seraient dans la vérité! et les grands, les héros, les purs, les vierges, les martyrs seraient dans l'erreur! Et, chose plus inexplicable encore, ce serait l'erreur elle-même qui serait la source de leur pureté, de leur chanté, de leur héroïsme! Ah! si cela était vrai, j'irais m'agenouiller au pied du saint autel, et, me rappelant ce qu'il a produit de vertus, consolé de douleurs, réprimé de passions, je me dirais: 0 Dieu, ô Père, ô Sauveur, que sera donc la vérité que tu nous caches , puisque l'erreur que tu laisses prévaloir fait de telles choses ! Mais non , de telles suppositions sont impossibles. Je crois à la pureté, au sacrifice, au dévouement, à l'amour. Et puisque ces sublimes choses naissent de la sainte Eucharistie, c'est donc qu'elle est la vérité 1
Achevons ce chapitre, en contemplant au pied du saint autel un grand génie et un grand cœur. Voici ce que madame Gornuau raconte de Bossuet. « Un jour du Saint- Sacrement, dit -elle, le mauvais temps ayant empêché la procession de sortir, on la fit dans l'église. Comme elle fut assez longue, cette personne vit plusieurs fois passer le saint Sacrement par l'endroit où elle étoit, et il lui sembla que le saint évêque de Meaux qui le portoit étoit tout perdu en Celui qu'il tenoit. Ayant eu occasion de le voir l'aprèsdînée, elle le supplia, si ce n'étoit point trop lui demander, de lui dire où il étoit pendant qu'il tenoit le saint Sacrement dans ses mains. Il lui avoua bonnement qu'il l'avoit encore plus porté dans son cœur que dans ses mains; que là il lui avoit dit tout ce qu'un amour tendre et respectueux peut dire, et qu'il avoit été si occupé de cette jouissance qu'il n'avoit pas pensé s'il marchoit ou non i . »
1 Lettre de la sœur Cornuau au cardinal de Noailles : sur les lettres que Bossuet lui avait écrites. Édition Gauthier, 1828, tom. 46, p. 57.