‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 13 sur 36 · LA SECONDE PAROLE CREATRICE DE LA SAINTE EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

LA SECONDE PAROLE CREATRICE DE LA SAINTE EUCHARISTIE

Mais, pour avoir au complet le récit de l'institution de la sainte Eucharistie, il ne faut pas s'en tenir à ces premiers mots : Prenez et mangez : ceci est mon corps : Prenez et buvez : ceci est mon sang. Il faut y joindre ces autres mots qui suivent immédiatement : Toutes les fois que vous ferez ceci, faites-le en mémoire de moi.

Ce sont là les deux paroles créatrices de la sainte Eucharistie : l'une, d'une autorité magistrale ; l'autre, d'une tendresse mélancolique et touchante.

La première est la parole d'un maître , d'un roi , d'un Dieu : Prenez et mangez : ceci est mon corps. Prenez et buvez : ceci est mon sang. La seconde est la parole d'un ami qui quitte ses amis et qui ne veut pas en être oublié : Toutes les fois que vous ferez ceci, faites -le en mémoire de moi.

Luther mania et retourna en tout sens la première parole, pendant une nuit fiévreuse, afin d'en tirer autre chose que la présence réelle. Il ne le put pas ; et le protestantisme luthérien a gardé la foi à la présence réelle de Jésus- Christ sur l'autel.

Ce que Luther n'avait pu trouver dans la première parole, Calvin s'imagina qu'on pouvait l'extraire de la seconde, et il enseigna que la sainte Eucharistie n'était qu'un souvenir , un mémorial; montrant ainsi qu'il n'avait ni cœur ni entrailles, et qu'il ne savait pas même ce que c'est qu'un souvenir.

Oui, sans doute, la sainte Eucharistie est un souvenir; !e divin Maître l'a répété plusieurs fois. Mais quand je pense à Celui qui donne ce souvenir, à l'heure où il le donne , je m'attends à quelque chose d'extraordinairement beau.

Comment les protestants ont-ils pu s'imaginer qu'à une pareille heure Jésus -Christ nous laisserait un souvenir vide, un souvenir mort, un souvenir vulgaire, un souvenir si misérable, que l'homme ne voudrait ni le donner, ni le recevoir I

Creusons donc cette notion du souvenir. Pesons cette seconde parole : Faites ceci en mémoire de moi; et, bien loin d'y trouver une atténuation de la première parole : Prenez et mangez, ceci est mon corps; nous arriverons, par une autre voie , à une preuve nouvelle , éclatante et touchante, de la présence réelle.

On ne s'étonnera pas que Jésus- Christ ait voulu nous laisser un souvenir; car notre grande infirmité, c'est l'oubli. Tant que les hommes ou les choses sont sous notre regard , nous y pensons . nous les aimons ; mais que le

LA VIE CHRÉTIENNE 2Ul

temps fasse un pas;, que l'espace mette entre eux et nous ce triste voile de la séparation, ils pâlissent; et les plus grands événements eux-mêmes, les âmes les plus charmantes, ce qui avait le plus profondément ému un siècle ou ce qui l'avait davantage ravi, au bout de deux ou trois générations qu'en reste-t-il? Le rêve d'un songe, comme dit le poète.

Aussi il n'y a rien que l'homme ne fasse pour lutter contre l'oubli. Il dresse des statues; il bâtit des pyramides; il roule des blocs immenses; il construit des monuments. Il leur dit: « Je m'en vais; encore une heure, j'aurai disparu; restez à ma place, et empêchez l'oubli de dévorer ma mémoire. » Quand Josué eut traversé le Jourdain à pied sec, il fit prendre douze pierres énormes dans le lit desséché du fleuve; il les éleva sur le rivage en forme de monument, et il dit aux Juifs : « Placez-les ici en souvenir de ce que vous avez vu. Et quand vos enfants et vos petits-enfants vous diront : Père, que signifient ces rochers amoncelés ? Quid sibi volunt isti lapides ? Vous leur répondrez : C'est ici que les eaux du Jourdain ont rétrogradé devant l'arche. Hic defecerunt aquœ Jordani ante arcom*. » Et sur un autre point du globe, quand Léonidas mourut héroïquement avec ses trois cents Spartiates à la porte de la Grèce (devait-on se défier de la mémoire des hommes vis-à-vis d'un fait pareil?), il écrivit sur une roche ces paroles fameuses: « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour sa liberté ! »

Voilà le souvenir. Il incruste dans l'immortalité de la pierre ou du bronze la mémoire des faits célèbres. Et aussi quand nous parcourons les terres illustres , que nous passons sous ces arcs de triomphe de Tite, de Constantin, de-

- Jos. iv, 7.

vant la colonne Trajane, tous les souvenirs antiques refleurissent dans notre mémoire ; et, pour un instant du moins, nous avons triomphé de l'oubli.

Je dis : pour un instant ; car, hélas ! même avec ces secours, notre victoire est incomplète. Le temps vaincu se relève et prend sa revanche. Combien passent sous ces monuments sans savoir ce qu'ils disent 1 Et , pour ceux mêmes qui sont plus instruits , que de monuments indéchiffrables ! Nous nous arrêtons étonnés, devant les pyramides d'Egypte ; nous visitons curieusement les blocs immenses des forêts druidiques ; et nous nous disons : Qu'est-ce que cela ? Qui a dressé ces blocs? Que veulentils dire? Quid sibi volunt isti lapides? Et il n'y a personne pour nous l'apprendre. Tant l'oubli est une triste et impitoyable puissance 1

Encore, si nous n'oubliions que les grands événements de l'histoire! Mais voici bien une autre misère.

Ce qu'il y a de plus intime en nous disparaît à son tour. Les affections les plus chères , les pures amitiés de notre enfance, les belles et saintes intimités de notre jeunesse ; attendez un an, elles ont déjà pâli; attendez-en dix; les voilà évanouies. C'est pour cela que, quand on se quitte, échangeant mille promesses de ne s'oublier jamais, comme on connaît la pauvre nature humaine, on se donne un souvenir; on se dit : « Adieu, je pars; sais-je si je vous reverrai jamais? Mais prenez ceci; et, quand vous le verrez,

pensez à moi et au bonheur que nous avons eu de nous connaître. » Hélas 1 hélas! cela dure quelques mois, quelques années ; puis l'oubli vient ; et un jour, en remuant dans une heure de désœuvrement toutes ces reliques du passé, on retrouve cet objet, et on ne se souvient même plus que c'a été un souvenir.

Est-ce tout? Avons-nous trouvé la borne que Dieu a tracée à ces flots de l'oubli qui sont si avides de tout submerger ? Et n'y aura-t-il pas dans les profondeurs du cœur de l'homme quelque chose sur quoi l'oubli n'aura pas de prise ? Ah ! je le sais , il y a des affections inoubliables à jamais ! Il y a des cœurs, comme celui dont parle le poète; on peut les mettre en morceaux ; mais leurs débris murmureront encore le nom de ceux qu'ils ont aimés. Une mère oubliera -t-elle son fils? Une fille oubliera- 1- elle son père? Soyez béni, mon Dieu, de ce que, dans ce flot des affections changeantes, vous en avez fait quelquesunes d'immortelles comme vous, d'indestructibles à jamais !

Et cependant, ô vanité du cœur de l'homme 1 ô misère de cette terre de changements où nous sommes ! ces affections elles-mêmes, si profondes, si invincibles, il n'est pas inutile qu'elles soient vivifiées , entretenues , protégées par un souvenir. Cet enfant qui vient de quitter sa famille , le berceau de son enfance, la douce compagnie de son père et de sa mère , pour aller à Paris achever ses études , il y a des heures où ces saintes choses pâlissent en lui. Le bruit du monde en étouffe l'impression ; l'entraînement des plaisirs l'emporte; tout à coup, au moment où, cédant à la voix du tentateur, il allait sortir de sa petite chambre d'étudiant , qu'a-t-il vu ? le portrait de son père , ses cheveux blancs, l'honneur écrit sur son front. Il s'arrête; il rougit;

il reterme sa porte ; il sera digne de son père ; il ne fera pas pleurer sa mère. Il a été sauvé par un souvenir.

Cette mère qui a perdu son petit enfant, ah ! elle ne l'oubliera jamais. Il vit toujours en elle. Elle le porte dans son cœur mille fois plus qu'elle ne l'a jamais porté dans ses bras. Mais enfin mille préoccupations l'absorbent. Tout à coup, au moment où elle y pensait le moins, un glaive aigu perce son cœur. Elle vient d'apercevoir une tresse de cheveux blonds, ces beaux cheveux qu'elle a tant embrassés quand ils étaient vivants. Elle les regarde, elle revoit son enfant ; elle lui parle , elle le presse sur son cœur. Illusion d'un instant, sans doute, mais douce et ravissante illusion 1 vous avez été créée par un souvenir 1

Et voilà, pourquoi je ne m'étonne pas que Jésus-Christ ait voulu nous laisser un souvenir. Car si profonde qu'ait été la trace de son passage, si touchante, si chère à l'âme qu'ait été sa vie, si un monument, un souvenir, n'en eût sans cesse entretenu la pensée, l'oubli l'aurait emportée de la mémoire des hommes. Connaissant donc le cœur humain et sa triste puissance d'oubli, Jésus-Christ attendit l'heure des adieux; et quand il fut au moment de quitter ses disciples, il leur dit : Prenez ceci, et gardez-le en souvenir de moi : Hoc facite in meam commemorationem.

Mais ceci, Hoc, qu'est-ce donc ? Quel sera le souvenir que nous laissera le Dieu-Homme? Ce cœur, qui est l'amour à son plus haut degré, et qui, plus heureux que nous, peut réaliser tous ses rêves, que va-t-il imaginer pour nous donner un souvenir digne de lui ? Creusons encore , allons jusqu'au fond; et, en étudiant nos désirs, nos rêves même impossibles, tâchons d'arriver jusqu'à l'auguste réalité.

Personne ne l'ignore, tous les souvenirs n'ont pas la même valeur. Il y en a de précieux ; de plus précieux ; et puis il y en a qui sont inestimables. Et dans cette hiérarchie des souvenirs , pour en graduer la valeur, où faut-il regarder ? Est-ce à l'or, à l'argent, au prix matériel ? Oh! non. Il y a tel objet qui n'a point de valeur, et qu'on ne donnerait pas pour tout l'or du monde.

Dans les premiers temps de son veuvage, on remarquait au doigt de Mme de Chantai une petite bague qui matériellement n'avait peut-être pas un grand prix; mais c'était celle qu'elle avait donnée à son mari le jour de ses noces ; et quand, après huit années du plus beau mariage, le jeune baron de Chantai fut frappé à mort, un peu avant d'expirer, il tira cette bague de son doigt et, la donnant à sa sainte épouse, il lui dit : « Gardez-la en souvenir de moi. Soyez-moi fidèle dans la tombe, comme vous me l'avez été pendant la vie. » Et aussi quand, après la mort de son mari, ayant rencontré un pauvre et n'ayant rien à lui donner, elle tira cette bague de son doigt et la lui remit, elle fit l'acte d'une charité vraiment sublime. Par où il est manifeste que, dans un souvenir, le prix matériel n'est rien: c'est le prix idéal qui est tout.

Mais ce prix idéal , d'où se tire-t-il donc? Qu'est-ce qui fait la vraie valeur d'un souvenir ?

Un souvenir, dit saint Thomas , est un signe représentatif de la personne. C'est ce qui, nous disparu, éloigné,

absent, mort, doit nous ressusciter dans l'âme de ceux qui nous aiment. Donc plus il y aura de nous dans un objet; plus nous nous serons incarné, pour ainsi dire, en lui ; plus, sous cette enveloppe, nous aurons mis de notre cœur, de notre âme, de nous-même enfin; plus ce souvenir sera précieux, parce qu'il sera d'autant plus puissant pour nous faire réapparaître aux yeux de ceux qui nous ont perdu.

Voilà pourquoi, quand nous voulons avoir un souvenir, nous cherchons quelque chose qui ait appartenu à la personne aimée; quelque chose où elle ait déposé un peu d'elle-même; une ligne de son écriture, par exemple, où on lit sa pensée ; un portrait où rayonne son image. Ce n'est pas assez. Nous voudrions quelque chose qui ait fait partie d'elle-même; qui ait appartenu à sa personnalité; qui ait vécu, si j'ose ainsi dire, de sa vie; qui ait été ellemême en un certain sens. Quand Louis XVI fut au moment de sortir de sa prison pour aller à l'échafaud, il aperçut sur le pas de la porte son fidèle serviteur Cléry à genoux et en larmes. Le roi aurait voulu lui laisser un souvenir, mais lequel ? Il n'avait ni or ni argent ; mais en eût-il eu des monceaux , il ne lui en aurait point donné ; car il y a des services qui ne se payent pas de cette manière. Il hésita un instant; puis, portant la main à son front, il détacha une mèche de ses cheveux, blanchis dans l'infortune, et il la lui remit comme le plus grand souvenir et le plus précieux que même un roi puisse laisser à son serviteur.

C'est là en effet le dernier mot de l'homme dans le souvenir. Là expire son pouvoir. Mais là ne s'arrête pas son cœur. L'amour rêve d'aller plus loin. Quelle est la mère qui, au moment de se séparer de son fils, si, au lieu de lui donner son portrait, de lui remettre une boucle de ses cheveux dans un médaillon qui reposera sur son cœur comme

un bouclier, si elle pouvait aller plus loin ; s'il y avait quelque moyen de mettre sous ce médaillon tout son cœur de mère, et même sa propre personnalité, quelle est la mère qui ne le ferait pas ? Quelle est la mère qui ne dirait pas à son fils : « Adieu, je te quitte; ou plutôt non, je ne te quitte pas. Je demeurerai sur ton cœur, pour mon bonheur et pour ta protection. »

Eh bien ! ce que vous ne pouvez pas faire, parce que vous n'êtes que des hommes, mais ce que vous rêvez parce que votre cœur est fait à l'image du cœur de Dieu, Jésus- Christ l'a réalisé. Et voilà pourquoi, au jour des adieux, il ne nous a pas laissé en souvenir sa crèche, parce qu'elle n'avait fait que toucher sa chair adorable ; ni même sa croix, quoique teinte de son sang; il a voulu quelque chose qui réalisât mieux les rêves irréalisables de l'homme. Il a dit : Prenez ; ceci n'est pas seulement quelque chose qui m'a touché ; ceci n'est pas seulement mon image , une mèche de mes cheveux, une petite et misérable portion de moi-même. Ceci est tout mon corps, tout mon sang, toute mon âme et toute ma divinité. Plus puissant que les hommes, je me renferme tout entier dans un souvenir.

Et comme il avait, par ce premier acte, réalisé tous les rêves et toutes les aspirations du cœur de l'homme , s'excitant et s'enhardissant dans l'amour, il voulut, dans un second acte, les surpasser.

Tandis que ces souvenirs , nous ne pouvons que les ap-

procher de nos lèvres, les suspendre à notre cou, et les mettre sur notre cœur; lui, plus grand que les hommes dans l'amour, il prendra ce signe sacré, ce souvenir divin, où il s'est enfermé tout entier, et il l'introduira jusque dans les profondeurs de notre être , jusque dans le sanctuaire sacré de notre cœur. Et nous, comme ce vieillard qui disait : « Je m'appelle Théophore, c'est-à-dire Porte-Christ, » nous traverserons la vie, ayant vraiment Jésus-Christ dans le cœur.

Voilà la sainte Eucharistie ; voilà le souvenir , tel que Jésus-Christ l'a conçu et nous l'a laissé. J'ose dire qu'il n'est aucun de nous, père, mère, époux, épouse, enfant, qui ne serait heureux de pouvoir en réaliser un semblable au bénéfice de ceux qu'ilaime !

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