CHAPITRE QUINZIEME
de la destinée éternelle des ames (suite)
l'enfer
Le Dante, au moment de franchir le seuil de l'Enfer, aperçut sur la porte les paroles suivantes :
Par moi l'on va dans la cité des larmes ;
Par moi Ton va dans l'éternelle douleur ;
Par moi Ton va dans la race perdue;
La justice a mu mon sublime architecte;
J'ai été fait par la divine Puissance ,
Par la souveraine Sagesse et le premier Amour.
Laissez tout espoir, ô vous qui entrez !
Ces paroles contiennent la terrible théologie de l'Enfer; terrible, mais non moins sublime que celle du Ciel, sa contre-partie nécessaire. S'il y a un Ciel, il y a un Enfer. Si on récompense les justes, on punit les méchants. A moins de les récompenser tous également, ce qui serait le comble de l'iniquité ; ou de les anéantir tous, ce qui serait le comble de l'ineptie. Le Ciel éternel appelle l'Enfer éternel. Ce sont les deux plateaux nécessaires de l'inexorable justice.
Dante ayant lu ces mots sur la porte de l'Enfer, ou plutôt ayant, selon l'énergie de son expression , entendu la porte vivante de l'Enfer lui crier ces mots, se prit à pleurer. J'en ferais volontiers autant. Comme lui je dirais : « 0 Maître, que le sens de ces paroles est dur ! » Mais, comme lui aussi, je m'inclinerais devant les fermes paroles de son guide : « Toute mollesse humaine doit mourir ici. » Oui, pour parler de l'Enfer, il faut monter plus haut que les sentiments de l'homme. Il faut entrer dans les pensées de Dieu. Nous allons essayer.
Il y a un Enfer, et un Enfer éternel.
La première preuve qui me frappe, preuve philosophique et de raison, preuve surtout de conscience, est celle-ci : Entre le bien et le mal il doit y avoir une différence, non seulement profonde, mais radicale, essentielle. La conscience le sent invinciblement. La distinction absolue entre le bien et le mal est la base de tout Tordre moral et social. Or supprimez l'Enfer éternel, aussitôt cette nécessaire différence s'évanouit. Il n'en reste rien. Et en effet, si le bien et le mal arrivent au même résultat, produisent la même gloire, c'est qu'ils ont la même nature. Si le bien et le mal aboutissent tous deux au Ciel , c'est qu'ils ne différaient pas sur la terre. Tout être développe le germe qui le constitue. Etant donc donné qu'il n'y a pas d'Enfer, et que par conséquent le bien et le mal ont pour développement dernier la même vie éternellement heureuse , c'est qu'ils sont identiques.
Et il n'importe pas que le bien ou le mal n'arrivent pas au Ciel du même pas ; que le mal fasse un plus long voyage ; qu'il mette des siècles pour arriver là où le bien n'a mis que des minutes. Question de route, de peu d'importance, puisque le résultat est le même. Acceptez même un enfer, mais temporaire, un enfer de 500 ans, de 1,000 ans, de 10,000 ans, si vous voulez. Qu'est-ce que cela, si ce fleuve de douleurs doit se verser, se perdre un jour dans l'Océan de la béatitude infinie ? Voilà un être vicieux, débauché, révolté contre Dieu, obstiné et opiniâtre jusqu'au bout dans sa révolte ; voilà une vierge , pure , chaste , dévouée au bien , opiniâtre jusqu'au bout dans son dévouement; voilà Marat et sainte Thérèse; voilà saint Vincent de Paul et Robespierre. Tous sont maintenant dans le Ciel. Tous jouissent de la vision béatifique. Seulement les uns y sont venus un peu moins vite que les autres. C'est toute la différence. Les éléments du bien et du mal n'étaient donc pas radicalement, essentiellement opposés, puisqu'ils ont produit les mêmes faits et abouti aux mêmes résultats. Je ne vois pas ce qu'on peut répondre à ce premier argument.
En voici un second qui est peut-être encore plus fort. On voudra bien reconnaître qu'entre Dieu et l'homme, s'il y a lutte, opposition, le dernier mot doit rester à Dieu. Or, sans l'Enfer et sans l'Enfer éternel , le dernier mot sera à l'homme contre Dieu. Supposez un scélérat endurci. Qu'estce que Dieu peut pour le ramener? Le combler de lu-
mières, de grâces? mais s'il les méprise! L'inonder de son amour ? mais s'il le foule aux pieds ! Le poursuivre de ses supplications jusque sur son lit de mort ? mais s'il meurt en l'insultant! Le punir dans l'Enfer? mais si cet Enfer n'est pas éternel , il se raidira contre Dieu ; il le blasphémera ; il le mettra au défi ; il lui dira : « Patience ! il faudra bien que tu m'ouvres ton Ciel, et que malgré toi je jouisse de ta béatitude! » Vl de fait, si l'Enfer n'est pas éternel , ce révolté entrera dans le ciel , la tête haute , ne l'ayant jamais pliée devant Dieu. Quoi ! Dieu est créateur, législateur, souverain maître, et il n'aura aucun moyen de se faire respecter! Et après une vie de crimes sur la terre, aggravée par dix siècles, par vingt siècles de blasphèmes dans l'Enfer, il faudra qu'il reçoive, bon gré mal gré, ce révolté dans le Ciel 1 C'est odieux. Donc, n'y eût-il qu'un homme pareil, pour que Dieu ait le dernier mot, comme il doit l'avoir, il faut un Enfer, et un Enfer éternel.
On dit : « Mais, au lieu de faire souffrir un être pareil, pourquoi ne pas l'anéantir? » Pourquoi? C'est que rien n'assurerait plus misérablement la défaite de Dieu. Quand ici -bas l'homme, par une série de fautes, a amassé sur sa tête un mépris universel et des hontes inexpiables, il prend un revolver, et il échappe par la mort à la punition que le monde lui inflige. Ce serait bien autre chose ici. Pour échapper à la colère de Dieu, du même coup de revolver il ne se plongerait pas seulement dans la mort, il se plongerait dans l'anéantissement. Au lieu de rétablir par sa punition l'ordre troublé par son péché , il achèverait de le détruire. La mort ne serait pas une expiation ; ce serait une fuite dans le néant, qui rendrait Dieu ridicule en le faisant impuissant.
On dit : « Pour celui-là, soit! l'Enfer est nécessaire.
Mais tant d'autres dont la vie n'a pas ce caractère , moins révoltés que faibles 1 » Tant d'autres 1 Mais savez- vous quels sont ceux qui sont en Enfer, et en quel nombre? L'Eglise enseigne qu'il y a un Enfer; mais elle ne nous dit pas ce qu'il y a dedans. Elle nous défend même d'y penser. Elle veut que nous pensions à l'Enfer pour nous; elle ne nous permet pas d'y penser pour les autres. Tout ce qu'elle autorise, c'est de croire que l'Enfer n'est pas vide. Mais défense d'arrêter notre pensée sur qui que ce soit, si criminel qu'il ait été. Dieu seul est juge. Seulement, je le répète, n'y eût-il hypothétiquement qu'un être, un seul, révolté contre Dieu, ne voulant pas céder, pour que dans cette lutte affreuse Dieu ait le dernier mot , comme il doit l'avoir, il faut un Enfer, et un Enfer éternel.
Telle est la force de ces deux arguments de simple bon sens et de conscience qu'ils ont produit un phénomène rare dans l'histoire de l'esprit humain, l'unanimité. Regardez toutes les religions, même les plus dégradées, et aussi les plus spiritualistes ; il n'en est pas une qui n'ait à sa base la foi aux peines éternelles. On a pu se diviser sur la nature de ces peines, sur le degré de culpabilité nécessaire pour y être condamné. Mais un Enfer, et un Enfer éternel, réservé aux impies et aux scélérats, cela se trouve partout. Même Mahomet, si porté à exalter ses disciples par des promesses de bonheur infaillible, n'a pas faibli sur
ce point, et l'Enfer éternel est un article de foi dans le Coran comme dans tous les livres sacrés des nations ' .
L'unanimité des philosophes n'est pas moins grande. Si on en excepte Lucrèce, le contempteur des dieux, le négateur de la différence essentielle du bien et du mal , et qui prouve, lui aussi à sa manière, la foi du genre humain au dogme de l'Enfer éternel1, tous les philosophes, tous les poètes, tous les écrivains de l'antiquité y ont cru et l'ont proclamé bien haut. On a recueilli avec soin leurs témoignages, en particulier ceux d'Hésiode, d'Homère, d'Hérodote, de Diodore de Sicile, d'Orphée, d'Eschyle, de Pindare, de Platon, de Virgile 3, etc. Ce sera assez de citer ces deux derniers, d'un génie si religieux et si profond. Après avoir parlé de ceux qui, ayant accompli la justice, ont droit à une récompense éternelle, et aussi de ceux qui, ayant commis des fautes, mais étant encore guérissables, ne sont soumis aussi qu'à des peines passagères, Platon ajoute : « Mais pour ceux qui, ayant atteint les limites du mal, sont tout à fait incurables , ils souffriront éternellement des supplices horribles. C'est pourquoi, méprisant les vains honneurs et ne regardant que la vérité, je m'efforce de vivre et de mourir en homme de bien ; et je vous y exhorte,
1 Du Dogme catholique sur l'enfer, par Cari, docteur en théologie; 1 vol in-8°, Paris, Débécourt, 1842. On trouvera dans cet ouvrage une foule de textes des plus importants.
2 « Il n'y a plus de repos, écrit Lucrèce, il est impossible de dormir tranquille: pourquoi? parce qu'on est forcé de craindre, après la vie, des peines éternelles... 11 faut à tout prix arracher cette crainte du cœur des hommes et la bannir à jamais de l'univers; car elle trouble la paix du genre humain; elle ne permet de goûter aucune sécurité, aucune joie, aucun plaisir. » (De Nat. rer., lib. 1, 3.)
3 Voir Le Dogme catholique sur l'Enfer, par Cari.
ainsi que tous les autres, autant que je le puis...; car vous ne pourrez plus vous être d'aucun secours, lorsque, présent devant le Juge, vous attendrez votre sentence, tout tremblant et saisi de terreur. La sentence rendue, le Juge ordonnera aux justes de passer à sa droite et de monter aux cieux ; et aux méchants de passer à sa gauche et de descendre aux enfers1. » Que peut-il y avoir de plus formel, de plus divinement entrevu, ou de plus puissamment retrouvé ?
Virgile n'est pas moins explicite. Qui ne connaît sa peinture de l'Enfer, et ces vers, frappés comme des médailles de bronze :
... Sedel ^ternumque sedebit In f dix Theseus 2.
Et cet autre, livré à la fureur d'un vautour qui le ronge éternellement.
Immortale jecur tondens, fœcundaque pœms Viscera 3.
Et ce troisième :
Sisyphon aspiciens: Cur hic e fratribus, inquit, Perpétuas patitur pœnas4?
Voilà l'Enfer, et l'Enfer éternel. Voilà la plaie qui saignera toujours. Dans l'Evangile, c'est un ver qui ne meurt
1 Plat. Gorgias, oper., tom. IV, p. 166. De Republ., lib. X, tom. VII, p. 133.
2 Virg. jEneid., lib. VI, v. 617 618.
3 Id., ibid., v. 598, 599.
* Ovid. Métamorph., iv, 465.
jamais : Verrais eorum nunquar/i morUûr 1. Ici, c'est un vautour qui vous dévore sans cesse : Immortale jecur tondens.
Mais ce qui est plus extraordinaire que cette unanimité des religions et des philosophies , c'est l'unanimité des sectes hérétiques. Depuis dix-huit siècles , elles ont pullulé autour de l'Eglise. Elles ont tout nié, tout dans le dogme, dans la morale, dans les sacrements, tout excepté l'Enfer. Elles ont contesté à Dieu le droit de pardonner, de nous faire indulgence , le droit de nous aimer ; elles ne lui ont jamais contesté le droit de nous punir. Elles ont nié le Purgatoire passager, elles n'ont pas nié l'Enfer éternel. Comment expliquer cela ? D'où a pu venir cette triple unanimité ? C'est le dogme qui épouvante le plus l'esprit humain. C'est le seul, le dirais-je, qui contriste et resserre le cœur. Il fait frémir les passions ; il soulève contre lui tous les vices, tous les mauvais penchants; il révolte la nature humaine , avide de liberté et de plaisir. Et c'est le seul qui n'ait pas été contesté I C'est le seul qui ait été cru, et par tous, et dans tous les temps; le seul qui, pendant six mille ans, ait réuni toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les sectes dans uno incompréhensible unanimité ! Cela donne à réfléchir. On sent ici , bon gré mal gré, le cri de la conscience éternelle.
1 Marc, ix, 43.
Rien de tout cela cependant n'aurait suffi pour faire plier l'esprit humain devant le dogme terrible de l'éternité des peines. Il y fallait la parole même de Dieu, l'affirmation divine dans son plus grand éclat et dans toute sa force. Ce fut ce qui eut lieu. Toute l'Ecriture en est pleine ; et sans remonter à Moïse, à Job, à David, à Salomon, à Isaïe, à Daniel', en nous en tenant à l'Evangile, on peut citer une £uite de textes parfaitement liés ensemble, se soutenant les uns les autres, et d'une telle clarté, que nul doute n'est possible sur ce point capital de la révélation divine. Rejetez, si vous voulez, les Evangiles ; mais ces livres admis, il faut accepter le dogme des peines éternelles.
Ouvrons l'Evangile de saint Matthieu, cet Evangile rédigé probablement par tous les apôtres avant de se séparer, et huit ans seulement après la résurrection de Jésus-Christ. Voici ce qu'on y lit d'abord : Malheur à celui par qui le scandale arrive. Si votre main ou votre pied vous scandalisent, coupez -les et les jetez loin de vous. Il vaut mieux entrer dans la vie, boiteux ou estropié, qu'ayant deux mains ou deux pieds,
1 Voir ces différents textes dans Le Dogme catholique sur l'Enfer, par Cari. On peut discuter sur chaque texte en particulier; mais l'ensemble est imposant, surtout en y joignant l'interprétation des Pères. Enfin il ne faut pas oublier, relativement au vrai sens de ces textes, que Notre-Seigneur a dit que, pour croire à l'Enfer, le témoignage d'un mort ressuscité n'est pas nécessaire; qu'il suffit d'écouter Moïse et les prophètes. Habent Moysen et prophetas. (Luc. xvi, 27, 29.)
LA VIE CHRÉTIENNE 3 7i 5
être jetéDANS LE feu éternel1. » Saint Marc, qui suit saint Matthieu, répète les mêmes paroles de Jésus- Christ et y ajoute quelques mots qui en augmentent la force, a Si votre main vous scandalise, coupez-la. Il vaut mieux pour vous que vous entriez dans la vie éternelle n'ayant qu'une main, que d'en avoir deux et d'aller en Enfer, DANS LE FEU INEXTIN- GUIBLE. LA LE VER QUI LES RONGE NE MEURT POINT , ET LE
feu ne s'éteint jamais. » Il répète plus bas la même parole : « La le ver qui les ronge ne meurt pas, et le feu ne s'éteint jamais2.» Voilà bien le feu éternel : ignem œternum â ; ignem inextinguibilem * ; Gehennam ignis inextingmbilis*.
Déjà saint Jean-Baptiste , dans sa prédication au désert, s'était servi de cette expression : « Il a le van à la main. Il nettoiera son aire. Il amassera le blé en son grenier; quant à la paille, il la brûlera dans le feu inextinguible. Comburet igne inextinguibili6. » Si ces paroles ne suffisent pas pour exprimer l'Enfer éternel, je me demande de quels mots il fallait se servir.
Ce texte, d'ailleurs, n'est pas le plus important de tous. Il y en a, toujours dans saint Matthieu, un second, de la dernière solennité et absolument décisif. C'est la scène du jugement dernier, la parole de la séparation des bons et des méchants. « Alors il dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dés le commencement du monde. Puis il dira à
1 Matth. xvin, 8.
2 Marc, ix, 42.
3 Id., ibid.
* Matth. xvin, 9:
» Id., ibid., 44.
6 Luc. m, 17.
ceux qui seront à sa gauche : Allez loin de moi, maudits, au FEU Éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges... Et alors ils s'en iront, les méchants au SUPPLICE Éternel, et les justes à la vie éternelle. » Déjà Daniel avait dit : « Ceux qui dorment dans la poussière s'éveilleront , les wis pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre où ils se verront à jamais*. » On avouera qu'il serait impossible de trouver une situation plus haute , plus solennelle, une parole plus retentissante: Allez, maudits, AU feu éternel. Les Pères ont noté le parallélisme des peines et des récompenses. Elles sont mises sur le même pied. Si les récompenses sont éternelles, les peines le sont aussi. Si les peines doivent finir, les récompenses de même. C'est le raisonnement de saint Augustin2, et celui de saint Grégoire le Grand3, et d'une foule d'autres.
Il ne restait plus qu'à voir une âme dans ce feu inextinguible. C'est saint Luc qui nous en donne la peinture. On connaît la parabole du mauvais riche. Il meurt et il est enseveli dans l'Enfer; et sepultus est in Inferno. Et quel est cet Enfer? Un lieu de douleurs, in locum tormentorum. Et d'où viennent ces douleurs? Du feu qui le consume, crucior in hac flamma. Il désirerait une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue desséchée ; mais il ne peut l'obtenir. Et le tout se termine par cette terrible parole : « Tu as reçu les biens dans la vie, et Lazare les maux. Maintenant il est consolé. A ton tour de souffrir *. »
Faut-il ajouter d'autres textes à ceux-ci? Donnons-en seulement un de saint Paul : « Il viendra se venger de ceux
1 Daniel, xn, 2.
2 Aug. De Civil. Dei, cap. xxui, 2.
3 Greg. lib. XXIV Moral., cap. xvi.
* Luc. xvi, 19-31.
qui ne connaissent pas Dieu et n'obéissent pas à V Évangile; et il leur fera souffrir les tourments d'une DAMNATION éternelle, loin de la vue du Seigneur et de l'éclat de sa puissance ' . »
Après de tels témoignages, s'étonnera-t-on si on lit dans le symbole de saint Athanase ces paroles qui résument tout ce que nous venons de voir : « Ceux qui auront fait le bien iront dans la vie éternelle , et ceux qui auront fait le mal dans le feu éternel. Voilà la foi catholique. Celui qui ne la gardera pas avec fermeté et fidélité ne pourra pas être sauvé. »
îl y a donc un Enfer, et un Enfer éternel. Cela est certain. Mais qu'y souffre-t-on? Quelle est la nature et le caractère des peines qu'on y subit ?
Écartons d'abord ces peintures de tourments horribles, ces raffinements de cruauté, inventés par les poètes, les théologiens et les prédicateurs. Si quelque chose a révolté les âmes et en a empêché beaucoup de croire à ce grand dogme, ce n'est ni l'existence de l'Enfer, ni même son éternelle durée ; bon gré mal gré, la conscience y souscrit. C'est la peinture de ces supplices odieux, inconciliables avec la sérénité d'un Juge tout- puissant qui punit et ne tourmente pas, et avec la nature d'un Être souverainement bon , « qui n'oublie pas ses miséricordes même au milieu
1 Paul, ii ad Thess., i, 8 et 9.
de sa juste colère '. » Ce sont là les tristes fruits de l'imagination humaine impuissante. Laissons -les et tenonsnous-en à l'Evangile. Aussi bien il y en a a<:sez, dans ces pages si sobres, pour effrayer un homme sérieux.
L'Evangile nous peint les condamnés de l'Enfer. Comment? Sous quelle forme? D'abord ils ont des larmes dans les yeux. Quand la souffrance est grande , si l'homme résiste, on voit quelquefois des larmes silencieuses descendre sur ses joues. Mais c'est rare. L'homme pleure difficilement. Ici, il pleure toujours. Ibi erit fletus*. Là il y aura un pleur éternel , comme dit Bossuet.
La douleur augmente- 1- elle? Les larmes ne suftisent pas. On entend des sanglots, des gémissements. Ploratus et ululatus. Le gémissement est plus profond que les larmes. Il vient d'un vase plus brisé.
Et ce n'est pas le dernier mot de la douleur. Après les larmes, après les gémissements, si la souffrance s'accroît, les nerfs se tendent. 11 y a le grincement des dents. C'est un des traits révélés de la physionomie des damnés. 16» erit stridor dentium 8.
Pesons ces choses simples, ces textes certains, précis, et commençons à entrevoir, dans la lumière de la vérité, sans excès, sans exagération, ce que seront les peines de l'Enfer : une éternité dans les larmes, dans les gémissements, quelquefois dans le grincement des dents, dans les cris tantôt étouffés et tantôt stridents de la douleur; et comprenons qu'il y a à réfléchir avant de s'exposer à un parer danger.
Ce qui provoque ces larmes, ce n'est ni le feu de l'Enfer,
1 Habac. in , 2.
* Matth. xm, 42, 50.
* ld., ibid.
ni ces flammes dévorantes, ni ces ténèbres, ni ce désordre et cette confusion ; c'est Dieu perdu. Avec Dieu possédé, le feu même serait un délice. Sans Dieu, loin de Dieu, rejeté et maudit de Dieu, tout est feu, flammes, ténèbres, douleurs. Il n'y aurait point de feu autour de lui, que le damné en créerait. Il le tirerait de ses entrailles consumées par la douleur, de son cœur brûlé par le désespoir. J'ai vu un jour un malade dévoré par une fièvre ardente. Il était brûlant. La sueur, tombant à flots de son front, ruisselait de tous ses membres. Il n'y avait pas de feu au dehors; il y en avait assez au dedans. J'ai encore dans l'oreille le cri des cholériques : « A boire 1 à boire ! » Au dedans, ils étaient tout feu. C'est donc une question secondaire que la question de la nature du feu de l'Enfer. L'Eglise ne s'est jamais prononcée sur ce point1. Et à quoi bon ? Que le feu soit au-dehors de nous comme un océan dans lequel on est plongé, ce qui est une doctrine commune dans l'Eglise; ou qu'il soit au-dedans comme un brasier dont on est consumé, ainsi que Bossuet aimait à le peindre1; ce qu'il
« Omnia quae spectant ad pœnarum naturam de fide non sunt. Nullo Ecclesiae decreto neque ulla in Synodo sancitum est ignem esse corporeum. » Perron. Prselect. thcologicae traclat. de Deo creatore, cap. VI, De futura hominis vila, art. m, De Inferno.
2 Écoutons Bossuet, commentant un beau texte d'Ezéchiel : « Producam ignem de medio lui qui comedat te. Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui te dévorera. Je ne l'enverrai pas de loin contre toi; il prendra dans ta conscience, et les flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous, chrétiens, que vous fabriquez, en péchant, l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez; vous avalez l'iniquité comme l'eau, vous avalez des torrents de flammes. L'Enfer, vous l'entendez bien, c'est le péché même; l'Enfer, c'est d'être privé de Dieu , et la preuve en est évidente par les Ecritures. » Sermon sur la gloire de Dieu dans
y a de certain , c'est que la douleur est intense. L'homme étant esprit et corps, ayant péché par l'un et par l'autre, souffre cruellement dans les deux éléments qui le constituent1. Avoir perdu par sa faute un bonheur éternel; être séparé à jamais de la beauté , de la bonté , de la tendresse, de l'amour infinis; habiter un lbu de ténèbres, de douleurs , et cela pour toujours I A ces pensées , les larmes montent aux yeux, les gémissements déchirent le cœur, et souvent on en vient aux grincements de dents et aux cris de désespoir.
Je dis : souvent, car rien ne prouve que ce soit l'état ordinaire des damnés, et surtout de tous les damnés. Là, comme dans le ciel, il y a une hiérarchie; des couches plus profondes, plus accablées*. Notre-Seigneur n'a pas dit: Il y aura en tous et toujours des pleurs et des grincements de dents. Il a dit simplement : Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Cette observation est de Mgr de Pressy, le pieux et savant évêque de Boulogne : Ibi erit fletus et stridor dentium ; non dixit Christus : Ibi erit continuus fletus*.
De même on représente ordinairement les damnés comme vomissant, tous et toujours, les plus horribles blasphèmes contre Dieu. Rien cependant n'est moins sûr. Estius, ce théologien si sage, si exact, le conteste ouvertement, et ce pour une raison très plausible. « C'est qu'il ne paraît
la conversion des pécheurs, lre partie. Bossuet est revenu plusieurs fois sur cette belle pensée. Sermon sur la nécessité de la Pénitence, III» Dimanche de TAvent, lre partie; Sermon pour le Dimanche des Rameaux, etc.
1 Pœna damni, pœna sensus.
8 S. Basil. Regulse breviores, interrog. cclxvii.
3 Pressy, Dissertation théologique sur l'Incarnation, III* par» tie, p. 571.
pas raisonnable, dit-il, de penser qu'un homme soit, dans la vie future, plus méchant qu'il ne l'a été dans la vie présente, le propre de la justice divine étant de punir les pécheurs , non d'augmenter leur malice. Or combien y a-t-il de pécheurs qui, au temps de la mort, n'ont à se reprocher ni l'acte ni l'habitude du blasphème ; qui pouvaient même avoir ce péché en horreur ; car on voit des hommes dominés parcertains vices etqui n'ont que de l'aversion pour d'autres 1 ? » Sylvius , autre théologien non moins exact et non moins recommandable qu'Estius, adopte le sentiment de ce dernier. « Il est, dit-il, des damnés qui sont sortis de ce monde avec l'affection à certains péchés , mais qui n'avaient jamais eu la volonté de proférer le blasphème. Cetta volonté leur surviendrait -elle dans l'Enfer? Sylvius ne le pense pas , parée que , dit-il , personne ne deviendra, dans le siècle futur, pire qu'il n'était en sortant de ce monde. Il s'explique encore plus fortement sur ce point en un autre endroit de son livre, et il y déclare que ce sentiment lui paraît très probable'. » M. Emery, supérieur général de Saint-Sulpice, qui cite ces deux textes et qui en approuve la doctrine, y ajoute le poids de sa propre autorité*.
Tout en reconnaissant la grandeur des peines de l'Enfer, il ne faut donc pas les. exagérer. C'est ce que recommandait le pieux et savant évêque de Boulogne, Mgr de Pressy, mort en odeur de sainteté , et le plus grand théologien du xvme siècle. Si douloureuses que fussent ces peines, il croyait que la vie, même avec elles, était préférable au
1 Estius, lib. Sentent, dist. xxxm, § 8, p. 373. * Sylvius, Quaest. xn, art. 4; quaest. lxxxviii, art. 5. 3 Emery, De la mitigation de la peine des damnés, conclusion.
néant; et, si on en excepte peut-être Judas et quelques autres, il estimait avec saint Augustin qu'il valait mieux, pour chaque damné, souffrir toutes les peines de l'Enfer que de ne pas exister. Il aimait à citer l'exemple du mauvais riche. Enveloppé par les flammes, il ne s'emporte pas contre Dieu ; il n'accuse pas sa justice ; il ne blasphème pas contre sa miséricorde. Bien plus, il détourne son attention de sa douleur présente pour se souvenir du passé; se rappeler son père, ses frères ; s'attendrir sur leur sort futur, et s'occuper des moyens propres à les préserver d'un malheur pareil au sien. « Or, disait Mgr de Pressy, si les tourments de l'Enfer sont aussi douloureux que le supposent les peintres et les prédicateurs; s'ils égalent, s'ils surpassent même ceux qu'endure un homme qui souffre l'opération de la pierre, à qui on arrache le cœur et les entrailles, qu'on tire à quatre chevaux ou dont le corps posé au milieu d'un grand feu brûle de toutes parts, estil possible qu'un damné, dans des conditions semblables, ait d'autre sentiment que celui de sa douleur actuelle , et qu'il en détourne son attention pour la porter sur d'autres objets? On n'a qu'à consulter l'expérience et le sens intime. » Mgr de Pressy citait encore d'autres traits analogues ; mais je n'insiste pas ». Il y a ici un double écueil à éviter : ou d'atténuer tellement les peines éternelles qu'elles n'effrayent plus les consciences, ou de les exagérer de manière à révolter les âmes et à les faire douter de l'Enfer.
1 Pressy, Dissertation citée plus haut, p. 509.
LA VIE CHRÉTiENiNE 353
On dit : « Mais quelle proportion y a-t-il entre une faute si rapide et une peine si longue, entre un péché d'une minute et une punition d'une éternité 1 » A la bonne heure? Mais ce n'est pas à la justice du ciel , c'est à toute justice, à tout tribunal, même de la terre, qu'il faut adresser l'objection. Pour un crime, un meurtre qui a duré cinq minutes, un quart d'heure, est-ce que vous n'avez pas vingt, trente ans de prison? Est-ce que vous n'avez pas les travaux forcés à perpétuité, la condamnation à mort? Quel rapport y a-t-il entre une faute si courte et une peine si longue? La proportionnalité entre un crime et son châtiment ne se tire pas de la longueur du temps. Autrement, à un crime d'une minute il faudrait une peine d'une minute. Ce qui est absurde.
Mais la question a besoin d'être serrée de plus près. J'admets qu'entre une faute d'un instant et une peine éternelle, il ne semble pas qu'il y ait de proportion. Mais voici deux réponses dignes toutes deux de la plus sérieuse attention.
En droit, en théorie, il est certain qu'un homme qui meurt en état de péché mortel, n'en eût-il qu'un sur la conscience, mérite l'Enfer. Le temps lui a été donné pour sauver son âme. Il n'en a pas profité. Ni les grâces qu'il a reçues, ni les leçons de l'expérience, ni la vieillesse qui glaçait en lui tous les attraits du mal , ni la mort avec ses épouvantements n'ont pu réveiller sa conscience. Il
meurt, séparé de Dieu, n'ayant pas voulu se réconcilier avec lui, hostile et révolté contre sa loi. Tel qu'il est en rendant le dernier soupir, tel il reste. Il est saisi, il est comme figé. Vous avez vu en Suisse la mer de glace. Elle descendait, ardente, vivante, les flots montant sur les flots. Tout à coup la température s'abaisse de cent degrés. Elle est saisie par le froid , fixée. Depuis six mille ans elle est là, semblant couler, ne coulant plus, immobile avec les apparences du mouvement, gelée à jamais. Image de ceux qui meurent en état de péché mortel. Le temps cesse; ils restent comme ils sont; et l'éternité tout entière ne leur donnera pas un mouvement. Ils sont morts dans la séparation de Dieu; ils y resteront à jamais. Les feux de l'Enfer ne les feront pas dégeler, pas plus que le soleil sur la mer de glace.
On dit: « Mais dans de telies douleurs, pourquoi ne se repentiraient -ils pas? » Ils se repentent assurément. Ils disent : « Nous avons été des fous. Nous avons perdu notre avenir. » Mais cela ne sert de rien. Pourquoi ? parce que le temps utile est fini. Dieu ne nous a pas donné l'éternité pour faire notre salut. Il nous a donné le temps. Or U temps expire à la mort. Si Dieu nous eût donné l'éternité pour nous repentir, qu'est-ce que nous aurions fait du temps? Nous l'aurions méprisé, gaspillé; nous nous en serions servi pour perdre notre ôme, la gâter jusque dans ses dernières racines. Rien ne pressait. Il serait temps de nous repentir dans l'éternité. Et comme l'éternité est longue, interminable, à quel moment aurions-nous commencé, même dans l'éternité, à nous repentir? Peut-être jamais, puisqu'après tout nous avions bien le temps 1 II était donc juste, raisonnable que Dieu fixât une limite à l'épreuve ; que cette limite passée il n'y eut plus de pos-
sibilité de se repentir ; et que dès lors on fût exclu de la vision béatifique, n'eût- on sur la conscience qu'un seul péché mortel.
Voilà qui est vrai en droit, absolument, théoriquement parlant. Mais est-ce vrai en pratique? Est- il vrai qu'une âme qui accidentellement commet un péché mortel, un seul, soit condamnée aux peines éternelles? On en peut douter. Car celui qui juge et qui condamne est l'amour infini. Or ce ne sont pas là les procédés de l'amour. Une mère rejette -t-eîle son fils à la première faute? Repoussée vingt fois, est-ce qu'elle ne revient pas vingt fois, cent fois, à la charge? Et si elle l'abandonne, n'est-ce pas à la dernière extrémité ? Pâle image de Celui qui a dit : Quand même une mère abandonnerait ses enfants, moi, je ne vous abandonnerai jamais*. Il a inventé l'Incarnation pour nous sauver. Il a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang sur le Calvaire. Il inventerait mille incarnations. Il remonterait mille fois sur le Calvaire, s'il le fallait. Ce n'est rien dire, et il n'y a pas de termes, pas de comparaisons pour donner une idée de la manière dont il aime les âmes. Pour en sauver une seule , il bouleverserait le monde ; il ferait voler en éclats les empires; il ferait s'entre -choquer lesétoiles. Quand une âme est en péril de mort, surtout sans prêtres, sans sacrements, il n'y a rien qu'il imagine pour la sauver. Elle devrait mourir ce soir, il attend, il retarde. Il donne le temps qu'un prêtre vienne, que l'absolution tombe comme une rosée, que la sainte Communion arrive comme un viatique à l'âme qui s'en va.
Pesons bien ceci : Celui qui juge et qui condamne c'est Celui auquel il appartient de régler l'heure de notre mort.
1 Is. XLIX, 15.
Tout dépend de l'heure de la mort, et c'est lui qui la règle. Oh 1 que cette pensée est ineffable ! Pour cela , il attend , il épie, quoi? l'heure où nous ne serons pas prêts, afin d'avoir le bonheur de nous damner ? 0 blasphème ! Au contraire, le moment où il pourra oublier nos faiblesses et nous recevoir dans ses bras 1 Combien y en aura-t-il qu'il frappera après le premier péché mortel? Combien peu, même après le dixième , après le centième ? Le grand hymne de l'éternité sera l'adoration de la patience et des délicatesses infinies de l'amour de Dieu. On apprendra des choses merveilleuses. Là est le secret, absolument invisible aujourd'hui , du grand nombre des élus.
On insiste : « Mais enfin l'Enfer reste, et un Enfer éternel ; et n'y eût-il dans un tel feu que quelques âmes, comment conciliez-vous cette éternité de douleurs avec l'amour dont vous parlez sans cesse? Vous prétendez que Dieu n'a pas seulement pour nous de la pitié , de la miséricorde , de la bonté; tout votre livre a pour but d'établir qu'il a pour nous de l'amour, un amour si ardent que rien sur la terre ne nous en donnera jamais l'idée. Et voilà que votre livre se termine par cette affreuse catastrophe de l'Enfer 1 » Ehl précisément; s'il n'y avait en Dieu que de la pitié, de la miséricorde, de la justice, le pécheur s'en tirerait peutêtre ; mais il y a de l'amour, un amour outragé , méprisé ; et c'est ce qui fait la répulsion infinie, c'est-à-dire l'Enfer.
Oh! ne badinons pas avec l'amour. Il n'y a rien de plu3
doux; mais quelquefois aussi il n'y a rien de plus terrible, de plus implacable. Il n'y a rien qui unisse plus deux âmes ; mais quelquefois il n'y a rien qui les sépare davantage. L'amour veut la réciprocité. Et quand il la trouve, c'est la fusion , la compénétration à son degré sublime. Mais imaginez qu'il ne la trouve pas; qu'il se \oie méprisé, trahi; plus il est grand, plus il se retourne contre l'infidèle, contre l'ingrat; plus il le repousse; plus il le chasse loin de lui, autant et plus que tout à l'heure il voulait l'attitirer. Le pauvre amour humain a lui-même de ces colères. Il va jusqu'à la haine de ceux qui l'ont trahi.
Je vous ai trop aimé pour ne pas vous haïr !
Voilà l'origine de l'Enfer. Le profond génie théologique du Dante ne s'y est pas trompé. Cherchant quels étaient les créateurs et les architectes de l'Enfer, il en avise trois : d'abord la puissance, ensuite la sagesse, et enfin l'amour.
J'ai été fait par la divine Puissance,
Par la souveraine Sagesse
Et le premier Amour. e
On remarquera cette parole exquise : « Le premier amour, E'I primo amore. » C'est-à-dire le plus généreux , le plus enthousiaste, le plus plein de foi et d'espérance; mais aussi, quand il est trahi, celui qui se blesse davantage et se change plus vite en colère. Comme un jeune fiancé , noble et pur, aime la compagne qu'il a choisie, Dieu a aimé nos âmes ; il les a embellies de ses mains pour pouvoir les aimer davantage. Rien ne lui a coûté pour avoir notre amour. Et il ne l'a pas! Il se voit méprisé, insulté jusqu'au blasphème , poursuivi quelquefois jusqu'à la
haine! Est-ce que cela peut durer toujours? Est-ce que vous vous imaginez que Dieu est fait pour être traité de la sorte? Est-ce que vous ne lui croyez pas un cœur semblable au nôtre? Plus il nous aime, plus il est jaloux; plus il s'enflamme de colère contre ceux qui ne veulent pas l'aimer. Oh! il ne se rend pas du premier coup. Il ne s'avoue pas facilement vaincu. Il revient à la charge. Il a pour ceux qui résistent des tendresses, des attentes, des bstinations qui ravissent. Mais enfin, mais enfin, cela ne peut pas durer toujours. Faudra- 1- il que Dieu se mette à genoux aux pieds de l'infidèle, de l'ingrat! Il le fera, car rien ne lui coûte. Mais après, si le révolté s'obstine, que voulez-vous? Ne calomniez pas l'amour, qui se retire, et qui emporte dans le ciel, et pour jamais, un cœur dont on n'a pas voulu.
Voilà l'Enfer éternel. C'est l'amour qui s'en va; le reste n'est que la conséquence. Et, au ciel comme sur la terre, quand l'amour est parti , il ne revient jamais.
L'Enfer, c'est donc l'amour qui s'en va. Mais s'en va-t-il tout entier? N'en reste-t-il rien dans l'Enfer, pas le plus petit rayon de miséricorde pour adoucir, pour mitiger les peines éternelles? L'Eglise ne défend pas de le croire. Elle autorise à penser qu'à cause de cette bonté que Dieu ne peut pas oublier même dans sa colère , les châtiments de l'Enfer sont moindres que ne l'eût exigé une rigoureuse justice. Comme Dieu récompense les élus cent
fois plus qu'ils ne l'ont mérité , il punit les damnés mille fois moins qu'il n'aurait pu le faire. C'était l'opinion de saint François de Sales. « Chose étonnante mais véritable , disait -il, si les damnés n'étaient pas aveuglés par leur obstination , ils trouveraient de la consolation dans leurs peines et verraient la miséricorde divine admirablement mêlée avec les flammes qui les brûlent éternellement. Les saints, voyant que ces peines, quoique éternelles et incompréhensibles , sont toutefois moindres de baucoup que les fautes et les crimes pour lesquels elles sont infligées , ravis de l'infinie miséricorde de Dieu : 0 Seigneur, dirontils , que vous êtes bon , puisque , au plus fort de votre colère , vous ne pouvez contenir le torrent de vos miséricordes i ! » Bossuet adhérait aussi à cette doctrine. « 11 y a , disait-il, une opinion très commune dans l'école, c'est que Dieu récompense au-dessus, et punit au-dessous des mérites. On apporte pour le prouver ce texte du psaume : Cum iratus fueris, misericordiœ recordaberis , et quelques autres. Je ne vois pas, dans cette opinion , qu'il soit mal de dire que les damnés doivent cet adoucissement aux mérites infinis de Jésus-Christ, auxquels Dieu a plus d'égard que ne méritait leur ingratitude1. » On peut citer, en faveur de cette même doctrine , Pierre Lombard , saint Thomas, Loup de Ferrières, Estius et une foule d'autres 3. Mais à ce premier adoucissement qui serait renfermé dans la sentence même, l'Eglise permet d'en joindre un autre. A la longue, le tourment des damnés s'adoucirait. Un rayon de bonté filtrerait à travers leurs ténèbres. Leurs
1 Traité de l'amour de Dieu, liv. IX, ch. i. * Émery, Dissertation sur la mitigalion des peines de l'enfe*-, § vu.
3 ld., ibid.
douleurs en seraient mitigées; dans les uns pour un temps, à certaines époques; dans les autres, d'une manière continue, sans cependant cesser jamais. « Avant Pierre Lombard , écrit le P. Faber, la généralité des théologiens soutenait qu'à la longue il y avait quelque adoucissement dans la rigueur des tourments de l'enfer. Au bout d'un certain temps, ils diminuaient d'intensité. Pierre Lombard, comme le dit saint Thomas lui-même, a apporté des modifications à cet enseignement *. » Saint Thomas a marché sur ses traces , et avec lui une foule de théologiens , mais sans détriment de la liberté laissée par l'Eglise. De nos jours, M. Emery, de Saint-Sulpice , Mgr de Pressy, évêque de Boulogne , le R. P. Ventura ont ranimé les traditions anciennes. Nul cependant ne l'a fait avec plus de succès que M. Emery , dans sa dissertation sur la mitigation de la peine des damnés, où l'on retrouve la solidité, la mesure, l'érudition et la force qui caractérisaient cet éminent supérieur de Saint-Sulpice. On raconte que l'empereur Napoléon se plaisait à discuter avec lui sur les matières théologiques; un jour, à la suite d'une vive conversation sur l'Enfer, M. Emery demanda à l'Empereur s'il aurait pour agréable la lecture d'un travail qu'il avait fait sur ce sujet. Napoléon y consentit, et, pendant la lecture, il s'écria plusieurs fois : « Bien , très bien, c'est ainsi que je voudrais voir traiter toutes les questions théologiques. » On dira que Napoléon n'était pas un grand théologien. A la bonne heure! Mais c'était un grand génie, doué d'un bon sens formidable. Il est d'ailleurs une autorité plus haute , c'est celle de la Congrégation de Y Index. Elle a examiné avec soin la dissertation de M. Emery et déclaré qu'il n'y avait
1 Faber, Le précieux Sang, chap. ni, p. 153.
rien à reprendre. Or, dans cet ouvrage, M. Emery soutient que l'opinion favorable à la mitigatiun des peines n'estpoint contraire à la foi catholique. Il distingue plusieurs sortes de mitigations. Il y en a qui naissent de la cessation des scandales donnés par le damné pendant sa vie , scandales qui durent quelque temps après sa mort, mais qui disparaissent ensuite par l'oubli ou la mort des scandalisés. H y a d'autres mitigations qui viennent du bien que continue à faire un damné après sa mort : par exemple, une institution de charité fondée par lui; un bon livre qui sauve des âmes : autant de mérites qui descendent comme une rosée sur ses douleurs , pour en mitiger l'acuité. Il y a d'autres mitigations qui résultent des prières et de saints sacrifices qu'on offre pour lui , et dont Dieu peut lui tenir compte. Il y en a enfin qui viennent de la pure bonté de Dieu, comme on voit quelquefois la justice humaine accorder quelques jours de repos aux condamnés au bagne à perpétuité. Toutes ces pensées sont orthodoxes. On peut les accepter tutà fide, à une seule condition posée par saint Thomas, c'est que cette mitigation n'ira jamais jusqu'à l'extinction de la peine.
Ne nous faisons donc pas d'illusions. Admettons, si cela nous plaît , ces petites mitigations comme un dernier hommage à la bonté de Dieu; mais n'imaginons pas qu'elles modifient beaucoup la physionomie de l'Enfer. Toujours les damnés seront privés de la présence de Dieu et de la vision béatifique. Toujours ils souffriront affreusement loin de lui. Toujours il y aura des larmes et des grincements de dents. Toujours l'Enfer sera la cité dolente. Et toujours on lira sur sa porte :
Vous qui entrez, laissez toute espérance l