‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 4 sur 36 · LA FOI · texte numérisé non relu

LA FOI

Le premier de nos devoirs envers Dieu, c'est la Foi. « Si quelqu'un, dit l'Apôtre, veut venir à Dieu, il iui faut croire d'abord que Dieu existe , credere enim oportet accedentem ad Deum quia est; et, après avoir cru à son existence, il faut qu'il croie à sa loyauté, et inquirentibus se remunerator sit 1 . » La loyauté de Dieu, et j'allais dire son honnêteté, voilà la base de tous nos rapports avec Dieu.

Ne nous en étonnons pas. C'est la base de nos rapports avec tous les esprits. L'enfant croit à sa mère ; le jeune homme à son maître ; l'épouse à son époux ; le soldat à son chef. S'il n'y avait dans Phomme que l'acte de raison, il n'y aurait sur la terre que des individus, des grains de poussière. C'est par l'acte de foi que commence la société, la famille, l'amitié, l'amour ; et c'est lui aussi qui , par le même procédé, fait la Religion.

Entrons dans le détail, et essayons de voir d'abord la nature , le vrai caractère de la Foi ; sa place et son rôle dans les choses du monde, et ses nécessaires rapports avec toutes nos facultés.

* Hebr. xi, 6.

L'ensemble de la création se compose de trois mondes divinement étages ; et à chacun d'eux correspond , dans l'homme, un organe visuel destiné à nous y introduire.

Le premier, c'est le monde de la nature. J'ouvre les yeux ; et toutes les beautés de la création , le soleil , la terre, les astres, les fleurs, la mer, viennent se réfléchir dans mon regard. Est-ce l'œil qui a été fait pour la nature? Est-ce la nature qui a été faite pour l'œil? En tous cas, où y eut-il jamais une harmonie plus douce et plus profonde ?

Derrière ce premier monde, pour le soutenir, il y en a un second, invisible à l'œil : le monde des lois qui gouvernent la nature, des principes qui la portent, des forces qui la font mouvoir. Or, comment pénètre- 1- on dans ce second monde ? Est-ce par les yeux, par ce regard du corps dont nous venons de parler? Au contraire, on n'y pénètre jamais mieux qu'en fermant les yeux. Pour nous introduire dans ce second monde, autrement vaste que le premier, Dieu nous a fait un second organe visuel , la raison. On entend par là cette faculté qui des effets remonte aux causes , et qui dans les phénomènes passagers découvre les lois éternelles. La beauté de l'œil n'est qu'une ombre comparée à la raison ; et on n'ose plus nommer les merveilles de la vue à côté des intuitions pénétrantes de l'esprit.

Encore n'est-ce pas tout ? Par delà ces splendeurs de la

nature, l'extase du poète, du peintre; par delà ces lois, ces principes, ces nombres, l'extase du philosophe, du mathématicien, du savant, il y a un troisième monde, aussi élevé au-dessus du second que le second est supérieur au premier : c'est le monde surnaturel. D'abord les régions infinies de l'être de Dieu, de sa nature intime, de sa vie mystérieuse , de l'existence et des relations des trois Personnes de la sainte Trinité ; ensuite les régions adorables des desseins de Dieu dans la création de l'homme : pourquoi il l'a créé; dans quel but; de quels dons il l'a enrichi, afin de le rendre capable de sa destinée surnaturelle. Tout ce troisième monde est plein de merveilles, auprès desquelles pâlissent les deux autres. Or, comment y pénètret-on ? Par les yeux ? tout ici est invisible. Par la raison ? tout ici est impénétrable, insondable. La raison peut arriver à voir que Dieu est, qu'il a certaines qualités ; mais pénétrer sa nature, sa vie intime, cela est interdit à tout esprit créé. Même en ce monde, l'intérieur d'un homme n'est connu que de son seul esprit. Quel autre donc que l'Esprit de Dieu pourrait nous apprendre ce que le sien renferme? Quant à ses desseins sur l'homme, comment la raison les connaîtrait-elle? Ils étaient libres de la part de Dieu, contingents, nullement nécessaires. Ils auraient pu être tout autres. Donc la raison, qui procède par déductions, par conséquences, n'a pas où mettre le pied pour s'élever jusqu'à ces desseins, absolument libres, de l'Amour infini. Il n'y aurait qu'un moyen de pénétrer dans ce troisième monde , ce serait que Dieu voulût bien nous en révéler l'existence et nous en montrer lui-même les merveilles. Or , c'est ce qu'il a fait par bonté. Et , comme pour plonger dans ce radieux et infini mystère nos facultés naturelles étaient sans force, et que nous n'avions pas

d'organe visuel qui y correspondît, Dieu a achevé son œuvre, et nous en a donné un, d'une délicatesse et d'une force proportionnées à son objet : c'est la Foi. La Foi est un télescope divin. Elle porte plus loin que le regard des yeux, plus loin même que le regard de la raison. Elle fait que notre âme, traversant, sans s'y arrêter, le monde de la nature et le monde de la raison, pénètre en des régions qui sont interdites au regard du corps comme au regard de l'esprit. La Foi est l'achèvement de l'homme.

L'œil est un don de Dieu, d'une beauté ravissante; mais il n'introduit pas dans le monde de la raison.

La raison est un don de Dieu, mille fois plus grand. Elle a des intuitions d'une clarté sublime ; mais elle n'introduit pas dans le monde de la grâce.

La Foi est un don de Dieu. Elle perfectionne en nous la connaissance du monde de la nature et celle du monde de la raison, et, nous élevant plus haut, elle nous fait pénétrer dans le monde de la grâce.

Heureux ceux qui ont ces trois dons à la fois ; qui ouvrent les yeux du corps, et qui jouissent, peintres, poètes, artistes, des beautés charmantes de la nature ; qui ouvrent les yeux de l'esprit, et qui jouissent, philosophes, mathématiciens, géomètres, penseurs, des beautés supérieures du monde de la raison ; qui enfin ouvrent les yeux de 1 i foi, et qui jouissent, chrétiens enfants de Dieu, fils soumis de l'Evangile, des ineffables splendeurs du monde de la grâce. Heureuses les âmes qui ne sont pas fragmentées : ne voyant celles-ci qu'avec les yeux, celles-là qu'avec leur raison, ces autres qu'avec leur foi. Oui, heureuses les âmes complètes qui ont ce triple regard, et qui montent et descendent, ravies, dans ce triple monde que Dieu a ouvert à leur admiration ! i /

On dit : « Pourquoi Dieu nous a-t-il révélé ce troisième monde? » Et moi, je réponds : Pourquoi ne nous l'auraitil pas révélé? Quand on aime, on n'a plus de secrets. On laisse tomber peu à peu tous les voiles. Les cœurs deviennent diaphanes. De plus, quand on aime, on élève, on enrichit. Ce n'est rien d'avoir des créatures ; on veut avoir des enfants. On souffrirait de les laisser à leur petite vie ; on rêve de leur communiquer la sienne , éternelle, infinie. Après avoir embelli outre mesure leur habitation d'un jour, celle où demeure leur corps , celle où se meut leur esprit, on leur prépare pour l'avenir une autre habitation plus belle encore ; et on le leur dit d'avance pour les rendre heureux.

Et comme on le leur dit par amour, on veut qu'ils le croient par amour aussi. Et, ce qu'on leur annonce étant plein de choses extraordinaires , inattendues , on incline divinement leurs âmes, afin qu'elles y adhèrent fermement, malgré les étonnements et les stupeurs de leur nature. Voilà la Foi.

1 On dit : « Soit ! mais pourquoi Dieu nous a-t-il révélé ces merveilles du troisième monde dans des formules si obscures ? » Pourquoi ? Parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Vous eussiez préféré que Dieu eût laissé aux vérités surnaturelles toute leur splendeur? Alors il n'y aurait plus eu place, dans l'âme humaine, pour le plus petit acte de liberté. En présence de cet infini, l'intel-

ligence aurait été ravie, foudroyée. Nulle place à aucune résistance. Plus d'épreuve possible. Par conséquent pas de mérite de notre part. Où est ma liberté de confesser la lumière du soleil ? Où est mon mérite de dire : Deux et deux font quatre ? Il était donc de la bonté de Dieu, comme de notre dignité et de notre grandeur, que les révélations, objet de notre foi, fussent mélangées d'ombres. Alors notre âme jouissait de toute sa liberté ; ses adhésions devenaient méritoires.

Otez les saintes obscurités de la Foi ; donnez au troisième monde tout son éclat, que deviennent, dites-moi, les deux autres? Les beautés du monde de la nature paraissent misérables. Les problèmes du monde de la raison ne sont plus dignes d'occuper notre esprit. Nous allons d'un bond à ce troisième monde, et nous y demeurons ravis. Que deviennent alors ces facultés actives de notre âme, si bien faites pour se développer dans de nobles recherches , dans de puissantes études, dans de généreuses confiances à des maîtres illustres ? Nous subissons la vérité ; nous n'aidons pas à son règne en nous. 0 homme, Dieu est plus grand artiste que toi ! Ce troisième monde, trop éblouissant, tuerait les deux autres , et nous tuerait avec eux.

Ces formules de la Foi, vous les trouvez ternes, d'un aspect médiocre. A la bonne heure 1 Mais les graines des arbres sont-elles si éclatantes? Prenez la semence d'un chêne. Qui aurait cru, si l'expérience ne l'attestait, que là, dans ce gland misérable, sont rangés avec un ordre parfait le tronc, les rameaux, les feuilles, les fleurs de cet arbre magnifique? Tout y est néanmoins. C'est de cet écrin obscur que l'arbre s'élance. Ainsi sont cachées dans d'humbles formules les splendeurs du troisième monde. Elles en jailliront un jour à nos yeux, étincelantes.

Je ne nie donc pas les obscurités de la Foi. Elles sont certaines. Mais avez-vous remarqué une chose singulière? C'est que plus on monte sur l'échelle des êtres, plus les ombres augmentent, soit à cause de la sublimité des choses , soit que Dieu par là ait voulu aiguiser les facultés de l'homme et l'exciter à de superbes conquêtes. Le monde de la nature, qui est le moindre, est le plus lumineux de tous, semé de mystères cependant, mais de mystères qui baignent dans l'évidence. Le monde de la raison plus élevé est beaucoup plus obscur. Que de problèmes 1 Que de questions insondables ! Et, chose remarquable, à mesure qu'on monte dans ce monde de la raison , l'évidence diminue. Il y en a davantage dans les sphères mathématiques que dans celles de la métaphysique. Cependant ces dernières sont plus nobles que les autres. Qu'est-il donc étonnant qu'il y ait encore moins d'évidence dans les sphères de la Foi, les plus hautes de toutes. C'est comme ces grandes montagnes des Alpes. Les bases sont dans la lumière ; mais les sommets se perdent dans les ombres ; non pas les ombres de la nuit, mais les ombres éblouissantes du jour.

Qu'importent d'ailleurs les ombres, si Dieu nous a donné un regard merveilleusement fait pour y pénétrer? La Foi perce les ténèbres. C'est son essence. Elle n'est faite que pour cela. Dès que la lumière paraît, elle s'en va. Elle ne croit pas, parce qu'elle voit; elle croit, quoiqu'elle ne voie pas , parce que Dieu a parlé. Ce qui détermine l'adhésion de l'âme , ce qui est la cause formelle de la Foi , comme on dit en théologie , ce ne sont pas les clartés que la raison pourrait en fournir, ni les analogies qu'elle y découvre, ni même les arguments extérieurs par lesquels elle l'appuie; car alors ce ne serait plus la Foi ; ce qui détermine la

Foi, c'est l'autorité de Dieu qui a parlé. On croit, sans voir, sur sa parole. On voit dans les ténèbres, avec les yeux de Dieu.

11 ne faudrait pas s'imaginer cependant que ce troisième regard ne serve qu'à pénétrer dans les profondeurs du monde surnaturel. Dieu, qui voulait faire de la Foi l'élément premier de la vie religieuse, afin d'y accoutumer l'esprit de l'homme, en a fait un des éléments nécessaires de toutes les vies. Il en a semé, dans tous les mondes, comme des pressentiments et des ébauches.

La Foi en général est l'adhésion de mon âme à des choses que je n'ai pas vues, mais auxquelles je crois, parce qu'elles me sont attestées par des témoins sincères. Or combien n'y a-t-il pas de choses pareilles, dans le monde de la nature comme dans celui de la raison ? Vous arrivez de voyage; vous m'apprenez qu'en un lieu que je n'ai pas visité, dans une gorge des Pyrénées, i! y a une vieille église romane du IXe siècle, avec une mosaïque byzantine des plus remarquables. Je vous sais incapable de me tromper, d'un goût sûr, d'une science profonde ; et cette église, que je ne puis atteindre ni par le regard de mes yeux, ni par celui de ma raison, j'y crois, parce que vous m'en révélez l'existence. Je la vois, pour ainsi dire, par vos yeux.

Autre exemple : Il y a quarante ou cinquante ans que je suis sur la terre. Mais, avant moi, que s'est- il passé?

Je n'ai qu'un moyen de le savoir ; c'est d'écouter ceux qui y étaient et de croire à leur parole. Ainsi, tout le passé m'échappe ; je ne saisis les six mille ans de l'existence de l'humanité que par la foi. Ainsi encore tout le globe m'échappe ; sauf quelques points imperceptibles que j'ai visités personnellement, tout le reste, je ne le connais qu'en adhérant à la révélation qui m'en est faite par les voyageurs qui l'ont parcouru. Même quand il s'agit de l'homme, que je vois pourtant de mes yeux, que je pénètre de mon regard, comment connaître ses pensées les plus secrètes, même les plus bienveillantes à mon égard, sinon qu'il veuille bien me les dire et que je croie à sa parole ? Or, puisqu'il y a sur la terre des choses qu'on n'atteint ni par le regard du corps ni par celui de l'esprit, des choses positives, certaines, qu'on ne connaît qu'en adhérant à la parole qui nous les manifeste, qu'est-il donc étonnant qu'il y ait, plus haut que la terre, des choses qu'on ne puisse saisir que par le même procédé ?

Que si la Foi est nécessaire pour connaître une foule de choses visibles , éclatantes , mais où ne porte ni le regard de mes yeux, ni le regard de mon esprit, combien plus pour pénétrer, dans ces ombres qui, même en ce monde , nous enveloppent de toutes parts ! Vous vous asseyez à votre table ; ce pain que vous prenez , où vous croyez trouver la vie, est-ce que vous ne pourriez pas y trouver la mort ? C'est donc un acte de foi que vous faites, en le mangeant. Vous êtes malade ; vous appelez un médecin ; vous lui livrez votre vie ; vous lui permettez de vous sonder les entrailles ; qu'est-ce que cela? un acte de foi tremblante, mal assurée; mais enfin un acte de foi. Vous êtes père ; vous prenez votre enfant dans vos bras ; vous lui apprenez à dire : Mon père 1 qu'est-ce que cela ?

un acte de foi. Vous êtes soldat; qu'est-ce qui vous soulève? C'est la foi. Vous ne voyez pas des yeux du corps l'ensemble du champ de bataille ; vous ne percevez pas , du regard de l'esprit, la beauté du plan d'opération ; mais vous avez foi dans le, génie de votre chef, foi à la parole qui vous crie : En avant 1 et vous vous jetez dans le feu.

Même dans les travaux purement intellectuels, dans les inventions des grands esprits, dans la découverte des astres ou des continents, qui dira le rôle qu'y joue la foi? Combien sont morts, n'ayant pu trouver les preuves de leurs inventions ; et cependant ayant foi en elles , persuadés que la postérité achèvera leur œuvre et donnera un corps aux intuitions incomplètes de leur esprit ! Et ainsi dans tous les ordres de la vie. Nous faisons tous dix mille actes de foi par jour; et si nous ne les faisions pas, c'en serait fini de nous. On meurt, quand on ne croit plus. Eh bien ! si cela est ; si sans la foi il n'y a ni vie physique, ni vie intellectuelle, ni vie de famille, ni vie de société ; si sans la foi il n'y a pas de relations possibles avec l'homme, comment sans elle pourrions-nous avoir des relations avec Dieu ? Nous ne pouvons pas traverser ce misérable monde sans croire à l'hommo, et nous voudrions pouvoir le traverser sans croire à Dieu 1 C'est de la folie.

Seulement voyez la différence.

On définit la Foi divine : une ferme et affectueuse adhésion aux vérités que Dieu nous a manifestées.

Je dis : ferme, c'est-à-dire excluant tout doute. L'homme peut se tromper; le plus savant, le plus habile, le plus loyal peut m'induire en erreur. Mais Dieu est la vérité infinie, sans nuages, sans défaillance. Aussi ma foi en lui est ferme, inébranlable, excluant toute hésitation, mettant mon âme dans une certitude absolue.

J'ajoute : affectueuse; car cette parole à laquelle j'adhère, c'est la parole d'un père, de Celui qui m'a créé, qui s'est penché sur le berceau de l'humanité pour lui parler, et qui, eût- il pu nous tromper, assurément ne l'aurait pas voulu. Voilà pourquoi ma foi est deux fois ferme. Elle est l'acte de mon esprit , elle est l'acte de mon cœur ; elle sort de mon âme tout entière comme une lumière et comme un amour.

Et ce sont là, du reste, les termes mêmes de l'acte de Foi : « Mon Dieu, je crois fermement et de tout mon cœur aux vérités que vous nous avez enseignées, parce que vous êtes la vérité même et que vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper. » /

On commence à entrevoir, dans ce qui précède, le grand plan de la création. Il y a trois mondes superposés, et, pour pénétrer dans chacun d'eux , trois organes distincts. Et de même que ces trois inondes ne sont pas opposés , ces trois regards ne sont pas hostiles. Au contraire, ils s'aident, ils se soutiennent, ils s'éclairent l'un l'autre. Combien de fois, par exemple, le regard de mes yeux n'a-t-il pas été rectifié par ma raison ? Ce bâton à moitié immergé dans l'eau, je le croirais brisé, si je n'écoutais que le jugement de mes sens. Ce soleil, j'imaginerais qu'il marche de l'Orient à l'Occident, si ma raison ne m'avertissait de n'être pas dupe des apparences. Et de même que ma raison rectifie sans cesse le regard de mes sens, que de

fois ne l'agrandit-elle pas? Je vois un arbre, et pendant que mes yeux n'aperçoivent que son tronc solide, ses branches, ses fleurs et ses fruits, mon esprit, pénétrant plus avant, contemple ses fortes racines qui plongent dans la terre, et cette sève, véritable sang de l'arbre, qui monte et descend à travers ses veines. Oh ! que de manières lifTérentes de voir la nature 1 II y en a qui reviennent de Suisse, n'ayant vu que des arbres, et des pierres, et de l'eau. Ceux-là sont encore aux confins de l'animalité; ils n'ont que des yeux. Et il y en a d'autres qui, sous les formes, aperçoivent, avec le regard de leur esprit, l'âme de la nature, cette âme sereine, tendre, sympathique, profonde , qui pleure et sourit en toutes choses et qui en est la vraie beauté. D'autre part, si inférieur que soit le regard du corps, combien cependant il aide au regard de l'esprit ! Il lui donne de la solidité. Il l'empêche de se perdre dans de vagues abstractions. Il lui fournit les phénomènes sur lesquels il s'exerce. Et c'est en regardant attentivement, profondément, avec les yeux du corps, en aiguisant encore ce regard avec le microscope ou le télescope, que le savant trouve la base dont il a besoin pour s'élever aux lois générales et aux principes. Ce qui a induit le moyen âge en tant d'erreurs, c'est que le regard des yeux était trop sacrifié au regard de l'esprit.

Or, les mêmes rapports d'harmonie, de soutien réciproque, se remarquent entre le regard de l'esprit et le regard de la Foi. Loin d'être hostiles, ils s'aident l'un l'autre et s'appuient l'un sur l'autre. Combien d'abord la raison aide la Foi ! C'est la raison qui établit avec certitude certaines vérités de l'ordre naturel qu'on nomme les préambules de la Foi et qui en sont comme le nécessaire point de départ. C'est la raison qui contrôle et vérifie les preuves

de la Foi, ses motifs de crédibilité! C'est la raison qui, arrivée à son terme extrême, ayant épuisé tous ses efforts, sent qu'il y a une foule de choses qu'elle n'atteint pas, qu'il faudrait atteindre, ce qui l'amène à soupçonner l'existence de la révélation. C'est elle enfin qui en démontre solidement la possibilité, l'utilité et la nécessité. Elle est la base de la Foi, comme la contemplation de la nature, faite par les yeux du corps , est la base de l'étude scientifique de la nature, faite par les yeux de l'esprit.

D'autre part, combien la Foi aide à la raison ! Ces vérités de l'ordre naturel, trouvées, établies par l'esprit humain, la Foi montre qu'elles ont une certitude absolue. Elle en augmente la lumière. Elle en élimine les ombres. Et comme il n'y a pas de solution de continuité entre les vérités de l'ordre surnaturel et les vérités de l'ordre naturel, que celles-ci plongent dans celles-là et réciproquement, en enseignant les unes elle éclaire les autres par le sommet, comme déjà elle les a solidifiées par la base. Et par là elle pousse l'esprit humain plus loin en étendue, en procondeur et en clarté. Ayant tant reçu de la raison humaine, elle lui rend davantage encore.

Mais cette réciprocité de secours entre les organes visuels de l'homme n'empêche pas qu'il y ait entre eux hiérarchie. Les regards sont divinement étages comme les mondes On monte des sens à la raison, comme on monte de la i ai o.i à la Foi. Et, ainsi qu'il arrive toujours, on ne s'élève à un échelon plus haut qu'en foulant aux pieds l'échelon inférieur. Considérez la manière dont les choses se passent. Quand on veut pénétrer un peu profondément dans le monde des idées , n'est-il pas vrai qu'on ferme les yeux? Malebranche tirait les rideaux de ses fenêtres, et, dans celte obscurité, dans ce silence, dans cette séparation

22 LA VIE CHRÉTIExNrsE

volontaire du monde de la nature , il trouvait les plus vives lumières intellectuelles. Le P. Lacordaire s'asseyait dans un des angles de sa petite cellule, et là, immobile pendant des heures, les yeux fermés, il quittait le monde des sens pour entrer dans le monde de l'esprit. C'est de ta même manière qu'il faut quitter le monde de l'esprit pour entrer dans le monde de la Foi. Pascal a dit quepouravoir ia Foi il fallait s'abêtir. Je le blâme de cette expression. Fermer les yeux du corps pour monter plus facilement et plus haut dans la région des idées, ce n'est pas ^e crever les yeux ni s'outrager le visage. De même renoncer librement, volontairement aux lumières de la raison personnelle pour adhérer à des clartés supérieures, ce n'est pas dégrader sa raison , c'est la mettre à sa place.

Ce que je blâme , du reste, dans cette parole de Pascal , c'est l'expression ; car la pensée est superbe. Pascal veut dire qu'il faut fermer les yeux de l'esprit pour entrer dans le monde de la Foi , comme on ferme les yeux du corps pour pénétrer dans le monde de l'esprit. Or il n'y a rien de plus vrai.

Même dans la foi humaine, il entre toujours un élément de raison ; mais prenez garde de le pousser trop loin. Si, après que je vous ai donné ma parole , vous exigez ma signature ; si, quand vous avez ma signature, vous voulez des témoins ; si, après les témoins, il vous faut des garanties et des hypothèques ; oh 1 alors , au lieu de m'honorer par votre foi , vous m'outragez par vos soupçons. Une foi trop appuyée n'est plus une foi. Elle n'honore pas plus Dieu que les hommes. La vraie foi consiste dans ce mot divin de l'Apôtre : Scio cui credidi*. Et dans cet autre

1 II Tim. i, 12. Je sais à qui je me confie.

mot si profond et si doux : Beati qui non viderunt et crediderunt*. 0 Thomas, tu es bien heureux, parce que tu as mis ton doigt dans la plaie des pieds et des mains, dans la plaie du cœur, et que, vaincu par l'évidence, tu as dit : Dominus meus et Deus meus « / Cependant il y en a de plus heureux que toi 1 Ce sont ceux qui auraient pu toucher les pieds et les mains et qui ne l'ont pas voulu ; qui auraient pu voir des miracles et qui s'en sont détournés, comme saint Louis; qui savent qu'il y a des arguments invincibles, mais qui ne s'y appuient pas trop, pour laisser à leur foi toute sa fraîcheur. Beati qui non viderunt et crediderunt. La Foi est une adhésion, une confiance, un abandon à des lumière» venues d'en haut. 11 y faut de la raison, sans doute. Il y a un point où il faut regarder pour voir. Puis il y en a un autre, où il faut fermer les yeux, se confier, et dire : Scio cui credidi.

jr v

Maintenant que nous connaissons l'instrument, l'organe visuel, voyons comment on pénètre avec lui dans ce troisième monde où il a mission de nous introduire. Il y en a qui pensent qu'on n'y pénètre qu'en abdiquant sa liberté , sa dignité , qu'en infligeant à sa raison un esclavage humiliant et douloureux. On y descendrait comme dans une cave obscure. L'esprit serait opprimé et étouffé

1 Joan. xx, 29. Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.

* Id., ibid., 28. Mon Seigneur et mon Dieu!

de tous côtés. Tandis que c'est le contraire. Nul monde n'est plus vaste, plus lumineux. Nulle part la liberté de l'âme n'est plus grande, sa dignité mieux sauvegardée, son progrès plus assuré, sa paix, son rassasiement plus complets et plus doux. En un mot, nulle part les grandes lois de l'esprit humain ne sont mieux comprises et plus respectées. Donnons-nous la joie de contempler un instant ce grand et consolant spectacle.

Et d'abord quelle est la première loi de l'esprit humain ? C'est la liberté. On ose à peine dire que c'est sa première loi ; c'est sa nature , son essence. L'esprit de l'homme est libre, absolument libre. Ni l'éloquence, ni l'épée, ni le knout ne peuvent forcer l'esprit humain. Sa liberté n'a qu'une limite, la vérité. Limite qui ne le gêne pas, qui ne le déshonore pas , qui l'élève, au contraire, qui l'excite et, en l'excitant, le calme; puisque la liberté n'a été donnée à l'homme que pour trouver la vérité et se reposer en elle. Or comment la Foi toucherait- elle à un tel don ? La Foi est un acte essentiellement libre. Est-ce qu'on l'introduit dans l'âme par la violence ? Est-ce qu'on l'y maintient par la force? Est-ce que le premier mot de l'Eglise à celui qui veut y entrer n'est pas : « Que demandez- vous? — La Foi. — Voulez -vous être baptisé? — Je le veux. » Et quand on est entré ainsi, librement, volontairement dans l'Eglise, est-ce qu'il y a une puissance humaine capable de nous forcer à y rester? La Foi ne naît que d'une adhésion libre. C'est la liberté qui se lie. . . à quoi ? à la vérité connue. Serait-on esclave, par exemple, pour croire et professer que deux et deux font quatre? Et aurait-on aliéné sa liberté, parce qu'on se serait interdit de rien dire contre le bon sens, et de rien faire contre l'honneur?

Et non seulement la Foi ne détruit pas la liberté, mais,

je le répète, elle l'excite, elle l'aiguillonne. Elle ouvre à l'esprit humain des espaces immenses, une carrière incommensurable qui lui était tout à fait fermée , et elle lui donne des forces pour s'y élever et la parcourir.

Je sais que plusieurs s'imaginent le contraire. Ils saluent avec orgueil, comme une conquête du temps présent, l'avènement de la libre pensée, le règne entin arrivé des libres penseurs. Illusion qui a duré une heure et qui déjà s'efface. Je les regarde ces libres penseurs, et je me dis intérieurement : ni libres ni penseurs. Et j'ajoute aussitôt : leur libre pensée n'est pas une pensée libre, c'est une pensée libertine.

J'appelle une pensée libre celle qui s'est affranchie de toutes les servitudes ignominieuses.

Et j'appelle une pensée libertine celle qui veut s'affranchir de toutes les servitudes nécessaires.

Et qui donc ignore qu'il y a des servitudes nécessaires qui font l'honneur, la sécurité et la force de l'esprit humain ; et qu'au contraire il y en a d'humiliantes et d'ignominieuses qui en sont le déshonneur et la ruine ? Tu prétends , ô libre penseur, que tu n'acceptes aucun joug, et que tu n'as besoin que de toi pour trouver la vérité ! Mais qu'est-ce donc que toi? Toi, c'est ton père. Toi, c'est ton maître. Toi, c'est ton siècle. Toi, c'est ton journal. O pauvre pensée humaine , tu n'es pas née que mille lacets t'enveloppent déjà. Puis l'orgueil vient, les sens parlent, de mauvais brouillards montent à l'esprit. Le jeune homme frappe du pied la terre, et dit : Je suis libre. Hélas ! hélas I c'est la consommation de la servitude.

Eh bien 1 toutes ces servitudes ignominieuses , servitudes du temps, servitudes du siècle, servitudes de l'orgueil et des passions, la Foi les brise. Elle met l'esprit dans la

pureté, et elle le met dans l'immensité. Elle agrandit le champ de ses explorations, et elle augmente la force de ses ailes. Viens, mon tils de vingt ans, qui as rejeté l'enseignement de l'Église et la foi de ta mère, et qui te proclames si libre et si penseur 1 En quoi ton vol est- il plus hardi que le mien ? Regardons ensemble. Voici d'abord le premier monde, le monde de la nature, la terre, la mer, le ciel, les astres. Que vois-tu ici de plus que moi? Ah ! sans doute, si le grand astronome Laplace, qui se disait athée, eût ouvert les lèvres pour m'expliquer les merveilles des cieux, j'aurais été ravi. Mais si Cauchy, si l'illustre Biot, si le P. Secchi avaient ensuite pris la parole, Laplace luimême eût applaudi. Le regard du catholique aurait égalé celui de l'athée.

Faisons un second pas. Voici le monde des esprits, le monde admirable des principes. C'est ici que vous triomphez. Et cependant que voyez -vous de plus que moi? Est-ce que sur Dieu, sur l'âme, sur le vrai , sur le bien, sur le beau, ce que vous voyez, je ne le vois pas ? Est-ce que Descartes n'était pas aussi hardi que vous ? Est-ce que saint Augustin, Leibnitz ou Fénelon n'ont pas pénétré aussi haut que vous dans le monde des idées ? On raconte qu'un jour deux jeunes gens vinrent trouver le P. Lacordaire. Ils avaient découvert qu'il n'y avait pas de Dieu, et ils venaient lui exposer leurs preuves qu'ils croyaient irréfutables. Le Père les écouta, puis il leur dit : « Tenez, j'ai là sur ma table le livre d'un vieux moine qui en savait plus long que vous contre Dieu. » Et ouvrant la première page de la Somme de saint Thomas : Videtur quod Deus non sit. « Il semble qu'il n'y a point de Dieu. » Il en énumère les raisons : 1°, 2°, 3°, 4°, etc., avec un luxe d'incrédulité qui étonna nos jeunes gens. Sed contra est. « Mais contre toutes

ces objections , voici ce qu'il y a. » Et il leur développa toutes les preuves de l'existence de Dieu, de manière à les étonner et à les ravir.

Montons encore plus haut que le monde de la nature, plus haut que le monde de la raison... Mais vous n'allez pas plus loinl Là expire votre regard. Eh bien, là où vous ne voyez plus rien, je vois. De vastes espaces s'ouvrent devant moi. Comme Christophe Colomb, la Foi m'apporte un monde nouveau. Mon regard s'y déploie. Il est plus long que le vôtre.

Je sais bien ce que vous dites, que la Foi gêne la raison. Oui, à peu près comme l'Amérique, révélée par Christophe Colomb, a gêné la liberté des navires ; ou comme les planètes, découvertes par le Verrier, ont gêné les regards des astronomes. Des réalités lumineuses ne gênent pas l'œil de lhomme. Elles l'attirent ; elles le ravissent. Voilà comment la Foi traite l'esprit humain. Au lieu de le resserrer et de le comprimer, elle lui fait un vol plus hardi dans des espaces plus grands.

La seconde loi de l'esprit humain, c'est la dignité. On parle toujours de liberté. Il y a autre chose. Il y a la dignité, l'honorabilité de l'esprit humain. Et savez-vous en quoi elle consiste? Dans ce principe absolu de ne rien admettre que ce qu'on voit clairement. Quiconque agit autrement peut être libre, mais il n'est pas raisonnable.

« Eh bien, précisément, me direz -vous, c'est ici que je vous attends. Si l'Eglise n'a pas violé la première loi de l'esprit humain , a-t-elle , comme elle le devait , respecté sa dignité ? Ce monde qu'elle a ouvert devant son regard , ne lui en a-t-elle pas brutalement imposé la croyance? Ne lui a-t-elle pas dit : Courbe la tête, ferme les yeux, n'examine pas, et crois ? »

Oh ! non , l'Eglise n'a pas parlé ainsi. Elle se serait déshonorée. Ce beau monde où elle nous introduit, elle veut que nous y entrions noblement, dignement, non seulement par la porte de la liberté, mais par la porte de la raison. Elle nous montre ses titres. Elle déroule devant nous ses parchemins, vieux de dix -huit siècles. Elle nous dit : Ouvre tes yeux, regarde. Est-ce qu'il n'est pas juste, raisonnable, est-ce qu'il n'est pas nécessaire de croire à de telles preuves, et de se rendre à de tels arguments ?

Il est vrai que quand vous êtes entré volontairement, librement, sous ce portique plein de lumière, elle vous fait apercevoir des points que la raison ne pénètre pas directement, des choses mystérieuses, incompréhensibles même. Mais franchement, est-ce que vous n'admettez que des choses compréhensibles? Comprendre, c'est n'avoir plus de questions à faire. A ce titre, il n'y a rien que nous comprenions, même dans la nature. Une poussière est pour le chimiste une chose incompréhensible. Il la décomposera, l'analysera; mais, après sa décomposition et son analyse, il se trouvera en présence d'un élément dernier qui se moquera de sa science. Demandez au chimiste, à l'astronome, ce que c'est que la vie, la lumière, la chaleur, la force, l'attraction : il n'en sait rien 1. Il est permis à un

1 « Ce qu'est la force vitale, dit Burmeister, nous ne le savons pas, pas plus que nous ne savons ce qu'est la force en soi; nous sommes obligés de nous contenter de cette pauvre définition que la force est la cause primordiale de tous les phénomènes matériels. » (Burmeister, Histoire de la création, I, 257.) — « La lumière, dit Ulrici, ce phénomène si connu qui nous ouvre le monde des phénomènes, qui, à vrai dire, est l'unique phénomène, reste néanmoins dans sa nature le plus mystérieux des phénomènes. » (Ulrici, Dieu et la nature, p. 71. J — « Je connais les lois de l'attraction, disait Newton; mais si on me demande

LA VIE CHRÉTIENNE 2ij

jeune homme qui entre dans le monde avec la naïveté de son âge et l'audace de son inexpérience, de dire : « Je n'admets que ce que je comprends. » Mais dès qu'on a vécu, refuser de croire, parce que la foi enseigne des choses incompréhensibles, c'est de la folie et de la déraison.

La déraison, ce n'est pas d'admettre des choses incompréhensibles ; ce serait de les admettre sans raison. Mais quand je les reçois des lèvres d'un Christ dont la divinité est éclatante, des enseignements d'une Eglise qui me laisse vérifier ses titres, ce n'est pas m'abaisser ni m'aveugler que d'y croire. Ceux qui s'abaissent, qui violent cette grande, cette divine loi de la dignité de l'esprit humain, ce sont ceux qui ne veulent pas regarder ; ceux qui , pour se dispenser d'examiner, inventent des fins de non -recevoir; qui disent fastueusement : « La science n'admet point le surnaturel ; la science ne l'examine même pas. » Voilà comment vous parlez, et vous vous proclamez libres penseurs ! Ah ! ni libres , ni penseurs !

Mais la liberté et la dignité ne suftisent pas encore à l'esprit humain pour satisfaire sa haute nature. Il lui faut le progrès , le mouvement en avant et dans tous les sens. L'homme était trop grand pour que Dieu lui dit comme à la mer : « Tu viendras jusqu'ici, tu n'iras pas plus loin. » Il lui a dit : « Fils du mouvement, Fils de l'esprit, Fils de la lumière, marche, marche encore, ne t'arrête jamais. Dieu nous a tellement commandé de marcher, dit Bossuet, qu'il ne nous a pas même permis de nous arrêter dan& l'infini. Telle est la nécessité de ce progrès pour le déve-

ce que c'est que l'attraction, je n'ai pas de réponse à donner, Leibnitz, Œuvres complètes, II, 97.)

loppement et la grandeur de l'esprit de l'homme que Dieu, nous l'avons vu, a voulu qu'il existât même dans le monde des vérités révélées; à plus forte raison, dans les deux autres mondes de la raison et de la nature. Or, bien loin de nuire à ce progrès nécessaire, l'Eglise, toute saisie qu'elle est de préoccupations plus hautes, lui apporte cependant des secours précieux. Quoiqu'elle ne fasse, pour ainsi dire, que soulever un coin du voile épais qui nous dérobe les immensités inconnues du troisième monde, le peu qu'elle nous permet d'entrevoir suffit pour donner un excitant à l'esprit humain , et pour le rendre hardi dans l'exploration de tous les mondes créés. On dit le génie scientifique plus audacieux depuis qu'il a secoué le joug de la Foi. Gela n'est vrai ni en fait ni en droit. En fait, le génie scientifique du xixe siècle n'a pas surpassé le génie scientifique du xvne siècle. Ce dernier a été plus créateur ; et si l'autre restera célèbre par le bonheur de ses découvertes, il les aura dues, non à l'abandon de la Foi, mais à l'adoption et au perfectionnement de sa magnifique méthode d'observation , que le moyen âge a trop ignorée. En droit, le génie catholique est la hardiesse même. Certain que l'objet de sa foi est inattaquable, il ne redoute aucune épreuve. Il voudrait même que tout soit déjà exploré. Hâtez-vous, hâtez-vous de parcourir le domaine entier des sciences. Chaque pas y sera une confirmation magnifique de notre foi. L'homme de simple raison ne peut pas avoir cette forte quiétude ni des espérances aussi solides. Il n'est pas sûr que des découvertes nouvelles ne renverseront pas son système et ne briseront ses conjectures. Ou si on le suppose d'allure absolument désintéressée, prêt à tout sacrifier à la vérité, comment aurait-il , au même degré, le saint enthousiasme qui anime le savant chrétien '?

En même temps que la Foi augmente l'activité de l'esprit humain, elle lui donne une règle et lui impose un frein. S'il n'y avait point d'activité, on ne marcherait pas ; mais s'il n'y avait pas de règle, de frein, on irait à la ruine. Supposez une locomotive ardente, enflammée ; ôtez le rail qui l'asservit, mais qui la contient et qui la dirige ; vous la verrez passer, ardente et belle à voir , plus belle peut-être parce qu'elle va plus vite, mais sa beauté vous fera frémir, car c'est cette beauté même qui l'emporte aux abîmes. Or, si tel est le sort des forces de la nature, que sera-ce des puissances autrement redoutables de l'esprit humain? Donnez à un homme le génie, l'éloquence, la passion ; ôtez-lui la règle: le rail, il épouvantera le monde. Et c'est là le service immense que la Foi avait rendu à cette locomotive emportée qu'on appelle l'esprit humain ; elle lui avait mis un rail. On n'en veut plus : et qu'arrive-t-il? Qu'est-ce qui caractérise le temps présent? Le progrès des idées? Oh ! non ; le progrès des sciences, mais la débâcle des idées.

Les sciences croissent parmi nous, comme elles croissaient dans l'antique Egypte, dans la Grèce industrieuse, parce qu'elles ont surtout besoin de méthode , de patiente observation. Mais il faut bien autre chose aux idées. Aussi voyez ce qu'elles sont devenues en ce siècle, même les plus belles, les plus capables d'onthousiasmerles âmes? Elles ont avorté, ou elles ont conduit aux abîmes. Qu'est ce qui leur a manqué? Ni le génie, ni l'éloquence, ni l'activité, ni la science; mais la règle, mais le frein, mais le fanal; en un mot, l'Eglise.

Et avec cette débâcle générale des idées philosophiques, morales , politiques , sociales , s'en va irréalisée et irréalisable, la quatrième et superbe loi de l'esprit humain : le rassasiement. Les âmes meurent de faim, car on ne vit pas

de chimie, de physique, d'algèbre, d'astronomie, pas pius qu'on ne vit de plaisirs; on vit d'idées : et comme elles ont toutes avorté en dehors de l'Eglise catholique , l'état des hommes non chrétiens au xixe siècle est lamentable. La faim des esprits ressemble à celle des corps : ou c'est de la surexcitation, ou c'est de l'abattement; ou l'angoisse comme en Jouffroy et les grandes âmes, ou l'indifférence brutale comme dans les âmes vulgaires. Nulle part la paix, le repos de l'intelligence et du cœur dans la vérité infinie, dont la Foi seule nous met en possession ; nulle part cette proportion entre l'amour et son objet, entre les facultés et les désirs, entre le temps qui s'en va et l'éternité qui s'avance; nulle part enfin ce rassasiement dont le seul avant-goût remplit l'âme de joie. « Source intarissable de vie et de lumière, ô mon Dieu, s'écrie le prophète, je serai rassasié quand votre gloire m'apparaîtra ■ ! » Mais je vais revenir, au chapitre suivant, sur cette quatrième loi de l'esprit humain, qui est magnifique, et où se trouve la démonstration suprême et irréfutable de la nécessité de la Foi.

En résumé, il y a trois mondes, et, pour pénétrer dans chacun d'eux, trois regards distincts , dont l'Eglise a toujours maintenu l'intégrité, la distinction, l'harmonie avec un soin jaloux ; et ce n'est pas une des moindres preuves de sa divinité. Humainement parlant , elle aurait dû tout

1 Ps. xvi, 15.

sacrifier à la Foi, fouler aux pieds la raison, en faire le piédestal humilié de la révélation. Mais non. Jamais elle n'a sacrifié la Foi à la raison ; mais jamais non plus elle n'a sacrifié la raison à la Foi. Certains hommes n'ont pas toujours été aussi sages. Ils auraient voulu entraîner l'Eglise. Elle n'a pas seulement résisté, elle lésa condamnés. Elle a eu des foudres égales, et pour ceux qui, trop confiants dans les forces de la raison, voulaient se passer de la Foi, et pour ceux qui, s'appuyant trop sur la Foi, foulaient aux pieds la raison. Elle a dit aux premiers : « Non, la raison ne suffit pas. Elle aurait pu suffire si Dieu l'avait voulu. Mais il a déployé devant nos yeux un troisième monde inaccessible aux regards de l'esprit, et il nous a donné la Foi pour nous y introduire. La rejeter, c'est méconnaître le plan de Dieu, et mésuser de la raison elle-même. » Elle a dit aux seconds : « Oui, la Foi est une grande chose; mais si vous rejetez la raison, sur quoi s'appuiera-t-elle? Vous ébranlez, du même coup, la base de la raison et la base de la Foi, et vous vous exposez à les renverser toutes deux. »

Aux uns et aux autres elle a dit : « Vous , rationalistes , vous vous crevez l'œil droit, sous prétexte que l'œil gauche suffit. Et vous , traditionnalistes , vous vous crevez l'œil gauche, sous prétexte que l'œil droit est excellent. Vous avez également tort. Gardons nos deux yeux, afin de voir au complet, dans leur ensemble, les différents étages, divinement superposés, du monde magnifique que Dieu a fait pour nous. »

Voilà comment l'Eglise a parlé depuis dix-huit siècles , et, je le répète, cette fermeté au milieu des oscillations incessantes de l'esprit humain n'est pas un des traits les moins remarquables de sa physionomie.

Dans un des plus beaux tableaux de Jean de Bruges, au-

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devant de la scène, se dessinant sur la chape pourpre et or du Père éternel , on voit un bel ange aux cheveux blonds qui tient une balance. On n'imagine pas la paix, la sérénité divine, la totale absence de passions qui resplendissent sur sa figure. Aussi rien ne fait trembler sa main , et les plateaux de la balance demeurent dans une égalité parfaite. C'est l'image de l'Église pesant dans ses mains impartiales les droits de la raison et de la Foi.

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