DE LA CULTURE DE LA FOI
On se ferait de la Foi une idée incomplète et même fausse, si on ne voyait en elle qu'un organe visuel donné par Dieu aux chrétiens pour pénétrer dans les profondeurs du troisième monde. De ce point de vue semblerait résulter que le siège de la Foi est uniquement dans l'esprit, ce qui est faux. La Foi est une vertu. C'est une force surnaturelle qui nous fait adhérer à Dieu par amour malgré toutes les obscurités, et qui nous rend capable de confesser notre fqi, en dépit de tous les périls. Or, qui ne sent que cette vertu, étant d'un tel ordre , ne peut avoir son siège qu'au plus profond du cœur de l'homme. A la différence de l'œil, qui est aussi brillant dans les scélérats que dans les honnêtes gens ; à la différence de la raison , qui ne suit que de loin les variations de l'homme moral ; la Foi monte ou descend, s'affaiblit ou se relève, selon l'état du cœur où elle réside. Une foule de vertus tiennent à elle et lui font cortège; et dès que celles-ci s'en vont, la Foi est en péril de s'en aller aussi. C'est sur cette expérience et sur ce principe qu'on a fondé une sorte d'hygiène et de culture de la Foi, trop ignorée aujourd'hui , et cependant , aujourd'hui plus que jamais, absolument indispensable.
Toute culture coûte, surtout celle de la Foi; mais aussi quel dédomagemment! Que de sacrifices! mais quelle force dans la vie, et quelle paix dans la mort!
Approfondissons ce point de vue, et tâchons d'en dégager de la lumière.
Pourquoi Dieu nous a-t-il révélé les merveilles de ce troisième monde , où sont contenus les secrets de sa vie adorable et de ses desseins sur nous? Je l'ai dit au chapitre précédent : c'a été par amour, parce que, quand on aime, c'est le besoin invincible du cœur de se révéler à ceux qu'on aime. On dit peu aux serviteurs : Jam non dicam vos servos, quia servus nescit quid faciat dominus ejus. On dit tout aux amis : Vos autem dixi amicos, quia omnia quœcumque audivi a Pâtre meo nota ftci vobis i .
Mais aussi parce que Dieu s'est révélé par amour , il a voulu , avons-nous ajouté , que nous croyions en lui par amour. La Foi est l'assentiment du cœur : corde creditur. Les regards illuminés qu'elle a, ce sont les regards du cœur : illuminâtes oculos cordis. Elle se compose de deux éléments principaux, qui sont précisément comme les deux fleurs exquises de l'amour : la confiance et le dévouement.
Qu'y a-t-il de plus beau que la confiance? Tout repose sur elle, l'amitié, l'amour, la famille. Partout ailleurs, il faut bien se défier un peu. Mais là, la porte close, avec son
1 Joan. xv, 15.
vénérable père, avec sa sainte mère, entouré de sa femme, de ses enfants, quelle joie de fermer les yeux et de se dire Je me fie et m'abandonne à vous !
Même hors de ce sanctuaire sacré, où est la dignité, la sécurité des relations sociales, si ce n'est dans la confiance? Hélas! nous ne pouvons pas toujours prouver mathématiquement ce que nous affirmons. Mais, à défaut de preuves, nous avons notre parole; et quand nous l'avons donnée, nous voulons, en certains cas, qu'on y croie, même au péril de la vie. Et je ne sais pas , pour ma part , s'il y a un plus grand spectacle sur la terre que celui d'un homme qui donne sa parole prêt à tout souffrir plutôt que d'y être infidèle, et celui d'un autre homme acceptant cette parole, lui confiant son honneur, sa femme, ses enfants, sa fortune, et disant : Je dors en paix, j'ai sa parole!
Eh bien, voilà la beauté et la grandeur de la Foi. Dieu nous a donné sa parole. 11 l'a mise dans les livres saints. Il l'a confiée à son Eglise. Et nous, au milieu des ombres et des tristesses de cette vie mourante, nous disons : Je dors en paix, j'ai sa parole!
Et ce qui ajoute au mérite presque infini d'une telle confiance, c'est que nous la donnons, en effet, à Dieu au péril de notre tête. Croire en Dieu, ce n'est pas difficile, et ce ne serait pas méritoire, puisqu'il est la vérité même. Mais ce qui est difficile, ce qui élève la Foi au-dessus de toutes les vertus, c'est que nous croyons en Dieu en exposant notre vie présente et en risquant notre avenir. Abraham n'avait qu'un fils, et il était vieux lorsque Dieu lui demanda de lui immoler ce fils unique, cet héritier de ses promesses. Sa grande âme n'hésita pas, dit la sainte Ecriture1, et il obéit
1 Rom. iv, 20.
de suite, sachant que Celui qui lui avait donné un fils était capable de le lui rendre. Or, c'est là ce que fait le chrétien. Voyageur, il croit à la patrie future. 11 lui sacrifie la vie présente, les jouissances du moment, les biens visibles; et il marche, au péril de sa vie, vers une terre qu'il n'a jamais vue, mais à l'existence de laquelle il croit sur la parole même de Dieu.
Voilà les grands éléments dont se compose la Foi. Il n'y a rien de plus haut dans Tordre des choses morales. L'homme ne peut rien de plus pour honorer Dieu. C'est le don total de la créature à son Créateur. Aussi , quand l'homme est sur son lit de mort, et que l'Église prie pour lui, elle adresse à Dieu cette touchante prière : Licet peccaverit, semper tamen credidit. Comme si elle disait : Cette âme a pu être faible , elle n'a peut-être pas traversé les boues de ce monde sans s'y souiller un peu ; mais, Seigneur, elle a cru à votre parole ; elle s'y est fiée au péril de sa tête; elle vous a rendu, au milieu des obscurités de cette triste vie, le plus grand hommage qu'une créature puisse rendre ù son Dieu.
Mais déjà, la Foi étant d'un tel ordre et d'un tel prix, on Entrevoit qu'elle ne peut résider uniquement dans l'esprit, et qu'elle doit avoir son siège dans les dernières profondeurs du cœur et de la conscience de l'homme. Continuons. Tout ceci va s'éclaircir.
La Foi, analysée dans ses éléments derniers, est donc un mélange de confiance et de dévouement. Dieu adroit à l'un et à l'autre, parce qu'il est la vérité et la bonté infinies, et qu'il a environné ses paroles et ses promesses de tout l'éclat que pouvait désirer la raison. Mais, comme l'homme, défiant et faible, eût été peu capable de deux actes pareils, Dieu a mis en lui une force surnaturelle qui l'incline à croire et qui le lui rend possible. Cette force surnaturelle, c'est la Foi. On la reçoit au saint baptême. Quiconque est baptisé a ce don sublime dans les plis et replis de sa conscience; et, pour être fidèle, il n'a qu'à se laisser aller à la pente divine que la Foi lui donne, et qui le conduit doucement à Dieu dans la confiance et dans le dévouement. A lin cependant que la Foi ne fût pas en nous comme un pur don, mais comme un mérite digne de récompense, Dieu ne nous l'a confiée qu'à l'état de germe, avec la charge de la conserver religieusement, de la cultiver et de la faire croître.
Comment s'y prend-on quand on veut faire croître une belle plante? L'espèce choisie avec soin, et ici elle est magnifique, on prépare la terre qui doit la porter. Terre végétale, terre de bruyère, terre mélangée, suffisamment arrosée, mais pas trop; baignée dans les rayons du soleil, non brûlée par eux. La terre est-elle trop sèche? La fleur languit et meurt. Est-elle trop humide, un fond de boue? La fleur pourrit par les racines. Image parfaite de la Foi et
des conditions de sa culture. Si l'esprit est desséché, brûlé par l'orgueil, oh ! que la Foi souffre! Si le cœur est amolli par les passions, oh ! que la Foi est en péril !
Les âmes orgueilleuses sont peu capables de foi. Elles ne se délient pas assez d'elles-mêmes; elles tranchent de trop haut lus difficultés; elles marchent trop hardiment à la recherche des objections; elles les abordent sans préparation, sans prudence, se croyant toujours sûres de triompher. Et comme cet orgueil se trouve d'ordinaire dans des âmes de grande valeur, elles sont portées à se faire honneur des lumières qui les inondent. Ce que Dieu leur a donné par pure conté, elles s'imaginent l'avoir trouvé dans leur génie. Elles se l'attribuent à elles-mêmes : un des crimes qui offensent le plus ce Dieu jaloux qui ne donnera sa gloire à nul autre et qui résiste aux superbes. « Que fait-il cependant? dit M. de Lamennais en une page que son apostasie a rendue célèbre. 11 se retire. Il délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces. Il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles qui étonnent et consternent, ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins1. »
Mêmes périls quand le cœur n'est pas pur. Le cœur candide, innocent, se fie facilement. Il ne soupçonne pas les détours. Pourrait-on le tromper, lui qui ne trompe jamais? Mais quand les passions ont ravagé un cœur, il n'en va pas de même. On a tant trompé qu'on ne se confie plus. De plus, on craint la vérité. On a mille petites raisons secrètes de ne pas la trouver vraie. On se fait de ses vices des armes contre elle. Au lieu que la Foi devrait nous défendre contre nos passions, ce sont nos passions qui nous défendent contre la Foi. Peu à peu , elles deviennent les maî-
1 lmilatwn de Jésus -Christ, liv. III, cL. xiv. Réflexions de M. de Lamennais.
tresses absolues, et conduisent l'âme aux dernières catastrophes. Le monde pousse des cris de stupéfaction, en voyant tomber les cèdres du Liban ; mais, quand on cherche les causes, tout était pourri dans les racines.
Ces images sonores pourraient faire croire qu'il n'y a que les grandes âmes, desséchées par un effroyable orgueil corrompues par d'horribles abus, qui succombent. Hélas les plus petits tombent aussi, et en grand nombre; mais toujours par les mêmes raisons : toujours par le manque d'humilité ou de pureté, et presque d'ordinaire par les deux réunis. Car l'expérience a montré et les livres saints enseignent qu'il n'y a jamais eu de Foi solide, puissante, féconde, donnant de belles fleurs et de beaux fruits, qu'à la condition d'avoir à sa base un lit d'humilité et un lit de pureté. C'est le mot du Magnificat : Respexit humililatem aneillœ suœ. C'est le mot du Sermon sur la montagne : Beati mundo corde, quoniam i}m Deum videbwit. Ils verront Dieu plus tard , comme nul autre , dans les splendeurs du ciel ; mais ils le verront aussi, comme nul autre, dans les ténèbres transparentes de la Foi. 0 sainte humilité! 0 bienheureuse pureté 1 Soyez à jamais les fondements indestructibles de notre foi; et que, soutenue par vous, elle monte jusqu'à ces hauteurs où la Foi touche déjà à la vision!
On dit: « La Foi est un don de Dieu; on n'est pas cause si on ne l'a pas ; on n'est pas plus responsable de l'avoir pprdue que de ne pas la retrouver. » Erreur monstrueuse!
On ne perd la Foi que par sa faute, et on la retrouve quand
on veut.
Sans doute, la Foi est un don de Dieu; mais comme la vue, comme la raison, pas plus qu'elles, mais pas moins. Or ces deux dons superbes , ne fait-on rien pour les conserver, les défendre, les empêcher de défaillir? Ne peut-on jamais les retrouver?
La vue est un don de Dieu. Nous l'apportons en naissant. Elle fait partie de notre constitution. N'arrive-t-il pas cependant quelle s'altère? Pourquoi y a-t-il des oculistes? Nous allons les consulter. Nous leur disons : « Regardez mes yeux; ils sont malades; il y a des points noirs qui me fatiguent, une ombre qui s'étend sur eux et semble prête à en voiler l'éclat. » Nous acceptons un régime; nous subissons des opérations douloureuses; et nous faisons bien, car le jour où la vue s'éteint, c'est la moitié de la vie qui s'en va.
Nous naissons de même avec la raison, avec le clair regard de l'esprit. C'est un don de Dieu , et splendide. Mais n'exige-t-il rien de nous? Il y a des esprits obscurs; on ne les a pas cultivés. Il y a des esprits faux; on ne les a pas redressés. Il y a même des esprits qui défaillent et déraisonnent : que fait-on? On les soumet à un traitement. On a créé des maisons pour la cure des raisons troublées , et où , à force de soins , on arrive quelquefois à leur rendre un peu de rectitude et de lumière.
Eh bien! cela étant, comment imaginer que la Foi , cet organe plus haut et aussi plus délicat, n'ait besoin d'aucune culture? Vous l'avez reçue au saint baptême, pleine, entière, lumineuse. Vos parents l'ont cultivée, et, jusqu'à quinze ou vingt ans , elle a conservé en vous tout son éclat. Si elle s'est aflaiblie depuis, si vous l'avez perdue, la faute à qui!
Cette belle lumière , est-ce que vous ne l'avez pas exposée aux vents les plus âpres, promenée sans précautions à travers tous les orages? Est-ce que vous ne vous êtes pas permis des lectures périlleuses, quelquefois directement opposées à la Foi? Quelle confiance, même aux êtres les plus chers, résisterait à de telles insinuations? Ah! il ne faut quelquefois qu'un mot pour jeter le trouble dans les unions les mieux assorties, pour empoisonner un cœurl Et tant d'infamies contre Dieu, contre l'Eglise, contre le clergé, laisseraient intacte, dans toute sa pureté, dans toute sa délicatesse , votre foi , votre confiance en Dieu 1 C'est insensé ! Vous douterez d'abord de certains dogmes , en attendant que vous les rejetiez tous.
Et quand votre foi a commencé à s'affaiblir par votre faute, par vos imprudences coupables, qu'avez-vous fait ? Avez- vous été à l'oculiste, au médecin? Avez-vous demandé des remèdes, un régime? Avouez-le, vous ne voudriez pas vivre six mois avec des yeux malades, avec des vertiges dans la tête. Mais une foi qui s'en va, qu'est-ce que cela? Est-ce qu'on ne peut pas vivre heureux, devenir riche, influent, arriver aux honneurs sans la Foi? Toute votre conduite s'explique par un mot : vous ne savez pas le prix de la Foi.
Et cependant, voyez la bonté de Dieu. On perd complètement la vue. On perd tout à fait la raison. On ne perd jamais complètement la Foi. Elle subsiste au fond de l'âme comme ces diamants incombustibles qu'on retrouve dans les débris d'une maison incendiée. L'incrédulité a beau être venue depuis longtemps dans l'âme. Elle est la plus jeune. La Foi est dessous. Il ne faudrait que souffler sur ces cendres pour la retrouver. Mais cet acte si simple, si facile, on ne le fait pas. On reste vingt ans, trente
ans, avec une foi affaiblie, sans le moindre effort pour la ranimer.
Je sais que quelques-uns s'étonneront de ces paroles. Ils recherchent sérieusement la Foi, disent-ils, et ils ne peuvent pas la retrouver. On pourrait contester ce sérieusement. Disons seulement que, s'ils cherchent la Foi, ils la cherchent mal. Avec quel esprit? Dans quelle humilité? Considérez la façon hautaine dont ils citent l'Eglise à leur barre! Comme ils la font asseoir sur la sellette, ainsi qu'une accusée ! Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Comment répondez-vous à Renan ? Comment vous expliquez-vous avec Michelet? Et de quelle lèvre dédaigneuse ils la congédient, trouvant ses réponses insuffisantes.
Souvent à l'esprit orgueilleux qui n'écoute pas, se joint le cœur gâté qui ne veut pas entendre. J'avais un parent, grand avocat, homme excellent, savant en toutes choses, mais qui avait perdu la Foi. Moi, tout jeune et ardent, j'essayais de lui insinuer qu'il retrouverait la Foi, s'il consentait à en entendre exposer les preuves. « Et où veux-tu, me disait-il avec un certain orgueil, que j'aille chercher ces preuves? Aux sermons de nos vicaires 1 Ah! si le P. Lacordaire venait, à la bonne heure! »Deux ou trois ans après, on annonça que l'illustre dominicain allait donner dans la ville une dizaine de conférences sur la vérité de la religion. Je courus trouver ce bon et excellent parent. Je le pressai de venir. Il parut embarrassé. « Oui, oui, je verrai, me dit-il, mais je suis bien occupé en ce moment. » Il ne vint pas, et je ne lui cachai pas mes larmes. Plus tard, la chaîne rompue, une chaîne cachée que mon innocence ne soupçonnait pas, il venait humblement « aux sermons de nos j vicaires », et il édifiait la ville par la ferveur de sa foi retrouvée.
D'un cœur ainsi purifié et d'un esprit humble jaillit nécessairement la prière, une prière toute-puissante sur le cœur de Dieu. Alors les ombres s'en vont, et fût-on torturé par le tourment de tous les doutes, affaibli et obscurci par le souvenir néfaste des plus mauvaises lectures, on retrouve la Foi, et une foi dont la fermeté et la délicatesse font pâlir quelquefois, j'en ai vu des exemples, la foi de ceux mêmes qui n'ont jamais douté.
Il y a donc une hygiène de la Foi , une certaine culture pour la développer, la défendre, l'amener à toute sa beauté. Bien entendu que, comme toutes les cultures, celle-ci coûte. Il y faut des sueurs, du travail , des fatigues et des sacrifices. Mais combien on en est récompensé! Considérez les hommes de foi. Quel calme pendant leur viel Quelle sérénité divine à l'heure de leur mort ! C'étaient quelquefois des hommes de génie, des âmes indomptables, des caractères hardis , aventureux , impétueux. Ils bouleversaient tout. Rien ne pouvait les satisfaire. Cependant ils vivaient paisibles dans la Foi. C'étaient des philosophes qui, sur toutes les questions, multipliaient les pourquoi et les comment; c'étaient des mathématiciens qui procédaient par A -+- B; des chimistes, des savants habitués à l'observation, à la patiente analyse, à l'exactitude minutieuse; des gens qui ne se payaient pas de phrases, qui voulaient des faits, des raisonnements, des précisions. Et néanmoins ils croyaient. Ils croyaient avec simplicité, avec ferveur. Ils n'ignoraient
aucune des objections qu'on fait contre Dieu et la Religion. Ils avaient lu tout ce qu'a écrit Voltaire, tout ce qu'ont imaginé Kant, Hegel, Strauss, tout ce qu'a répété Renan. Rien de tout cela n'avait même effleuré la clarté paisible de leur foi. Par delà les vaines objections qu'acceptent les demi-savants et qui arrêtent le vulgaire , ils savaient où étaient les vraies difficultés. Ils connaissaient certains textes délicats de la Bible; certains versets du récit de l'œuvre des sept jours, non encore élucidés, où la science parait contredire le récit de Moïse. Mais cela même ne les inquiétait pas. Leur esprit baignait dans la lumière supérieure, centrale, totale. Ce qu'on n'a pas trouvé, on le trouvera plus tard. La réponse viendra à son heure. Le rayon divin qu'on appelle la Bible et le rayon divin qu'on appelle la science se fondront dans l'unité. Cela s'est vu vingt fois depuis deux siècles; cela se verra encore. En attendant, ils croyaient, ils adoraient, ils montaient plus haut que tous les phénomènes, quj tous les effets, jusqu'à la cause suprême, ineffable, d'où tout vient, et qu'ils apercevaient en tout. Le monde physique, chimique, astronomique, avec son ordre, ses harmonies, ses lumières, ses ténèbres, ses mystères, leur rendait palpable le monde surnaturel , dont il est k reflet et comme la préparation évangélique. C'est ainsi qu'ils vivaient, ayant toutes les lumières sur le front, toutes les paix, toutes les certitudes dans l'âme, pendant que les demi-savants s'acharnaient après la petite dilîiculté, et s'en allaient, de déceptions en déceptions et de démentis en démentis, s'enfouir dans l'obscurité et le néant I Et après avoir ainsi vécu, paisibles, heureux, libres, dans la lumière, c'est ainsi qu'ils mouraient. On a vu des savants de premier ordre se repentir sur leur lit d'agonie de n'avoir pas assez cru, d'avoir cru trop tard, et, reniant leur passé, ado-
rer de leur dernier souffle le Dieu des sciences qu'ils avaient méconnu; on n'a pas encore vu des génies chrétiens, des philosophes, des savants, abjurer leur foi ou simplement en douter, en mourant. Pour moi, si jamais ma foi venait à faiblir, ce qui n'est pas arrivé en quarante ans d'études, j'irais m'asseoir en esprit au pied du lit de mort de Bossuet. Quelle paixl Quelle certitude, absolue et invincible, des promesses de l'Evangile! J'irais entendre Suarez, ce savant prodigieux , dire à sa dernière heure : « Je ne savais pas qu'il fût si doux de mourir. » J'irais contempler le P. Lacordaire, un génie si hardi, fixant ses yeux sur son crucifix : « Vous ne pouvez plus lui parler? — Non; mais je le regarde. » J'irais voir expirer l'abbé Perreyve, comme une douce colombe qui s'envole sur les ailes de la Foi. La mort des martyrs a quelque chose de plus grandiose et qui saisit l'âme d'une émotion plus vive; mais je ne sais pas si la Foi peut invoquer de plus puissant argument que les sérénités finales des grands esprits et des grands cœurs.
Voulez-vous cependant un autre spectacle? Venez contempler la foi du pauvre. On rit de la foi du charbonnier. Elle est tout simplement sublime. Voilà un homme qui n'a rien, à peine de quoi vivre. Il habite une mansarde, dans un faubourg; il travaille avec opiniâtreté pour nourrir sa femme, pour élever ses enfants. Vous le croyez bien malheureux; il le serait, en effet, si la Foi ne soulevait son âme plus haut que ces tristes réalités. Mais îl a appris dans son catéchisme qu'il y a au ciel un Dieu grand et bon, qui ne l'abandonnera jamais, qui pèse ses larmes, qui récompensera ses sacrifices ; il vit en paix sur cette assurance. C'est un homme qui n'a peut-être jamais étudié, qui ne sait ni A ni B. Vous vous imaginez que sa foi est affaire de routine et d'habitude. Regardez de plus près, vous verrez
comme elle est assurée, lumineuse, basée sur le même fondement que celle des savants et des hommes de génie. Il sait, pour l'avoir appris de sa mère et de l'Eglise et de l'humanité qui est son autre mère, qu'après nous avoir créés par amour et destinés à un bonheur infini, Dieu s'est fait homme pour nous racheter; qu'il a souffert et qu'il est mort sur une croix pour nous aider à souffrir et à mourir. , Cette action de Dieu ne lui paraît pas extraordinaire; il en ferait tout autant pour sauver sa femme ou ses enfants. Il a encore appris que les apôtres qui ont vu le Sauveur sont morts pour attester la vérité de son enseignement. Sans avoir le génie de Pascal, il croit volontiers des témoins qui se font égorger. Il sait qu'à peine les apôtres, les premiers chrétiens ont eu déployé l'étendard de l'humilité, de la chasteté, de la pénitence, le monde s'est soulevé contre eux; ce qui ne l'étonné pas; il voit, dans le milieu où il habite, dans les mansardes voisines de la sienne , les passions du peuple, sa haine contre l'Eglise , toujours unie à l'impiété et à la débauche. Et il comprend que puisque l'Eglise subsiste encore; puisqu'elle a vaincu de tels ennemis; puisque, après dix-huit siècles de persécution , elle n'est ni découragée ni lasse, ni impuissante; puisqu'elle continue à prêcher l'humilité, la pureté, l'amour de Dieu, la charité pour les hommes ; puisqu'elle arrive tous les jours à réaliser ces grandes choses, et quelquefois d'une manière sublime, elle est nécessairement l'œuvre d'un Dieu. Il n'a pas besoin d'en savoir plus long; il lui est facile de savoir cela; ef cela suffit pour alimenter en lui la Foi, l'amour humble et confiant.
Sans doute il ne pourrait pas résoudre les objections d'un demi-savant. Mais celui-ci à son tour ne pourrait pas ébranler ce pauvre. Au fond, que lui importent toutes ces diffi-
cultes? Il ne les comprend pas, et elles ne l'atteignent pas. Pendant que Voltaire aiguise ses railleries; que Diderot, d'Alembert, d'Holbach bâtissent l'Encyclopédie; pendant que Strauss sue pour établir que les évangiles sont des mythes; pendant que Renan arrange ses périodes pour rendre l'impiété allemande compréhensible; lui, cet ouvrier, ce pauvre, cet ignorant, il monte plus haut que ces vains systèmes; il entre dans ces lumières que Dieu a cachées aux sages de ce monde et qu'il a révélées aux petits. Quand il revient de son travail, il prend son enfant sur ses genoux , et il lui apprend à dire : Notre Père qui êtes aux deux , que votre sainte volonté soit faite! Il commente la prière; il l'applique aux événements du jour, au pain plus rare, à la misère qui augmente. Qui dira la beauté de ces commentaires, tombés des lèvres d'un ouvrier chrétien, d'une mère pauvre, dune bonne vieille grand'mère qui ne sait rien et qui sait tout, dont les paroles pleines de foi, dont la sagesse puisée à des sources inconnues jettent quelquefois dans l'admiration les plus grands génies eux-mêmes. Je me rappelle un vieillard de quatre-vingts ans, rencontré dans une tournée de confirmation par un évêque, et qui, interrogé par lui sur Dieu, sur l'âme, sur l'éternité, sur la mort à laquelle il touchait , nous laissa étonnés et embaumés par le parfum divin de ses réponses. J'ai tort de citer un exemple, comme si c'était un fait extraordinaire. Il y en a de semblables partout. Partout on rencontre des malades, des mourants, des femmes , des enfants, des vieillards qui émeuvent par la vivacité et la lumière de leurs sentiments religieux. Oh! que la Foi est quelquefois grande dans les petits et les humbles ! Qu'elle est lumineuse! Gomme elle les calme! Comme elle les élève au-dessus de leur position ! Quel rayon de paix, de vrai bonheur, elle fait luire au mi-
lieu des privations , des sacriiices , des douleurs amères de leur vie de pauvres! Combien d'hommes de génie, d'âmes héroïques , ont reçu leur foi sur les genoux d'une de ces humbles femmes du peuple qui ne savent rien , et , tout grands hommes qu'ils sont, ont allumé leurs flammes à ce soleil!
Ce n'est pas seulement la paix, l'espoir heureux que la Foi met dans les cœurs riches ou pauvres, dans les esprits cultivés ou incultes, c'est la force, c'est l'héroïsme, c'est le mépris d'eux-mêmes, base de tout ce qui est grand; c'est la soif de souffrir pour le bien, de mourir pour la vérité et la vertu ; c'est la hardiesse des grandes entreprises et le bonheur inespéré de leur exécution et de leur réussite. Il n'est personne qui n'ait lu, dans l'épître aux Hébreux, l'éloge étrange, éloquent, sublime de la Foi et de ses œuvres 1 . Debout au pied du Calvaire, ignorant encore ces merveilles plus belles qui vont naître du sang de Jésus-Christ, le grand Apôtre se retourne vers le passé , et il évoque de siècle en siècle tout ce qui s'est fait de grand. Tout cela vient de la Foi. C'est par la Foi qu'Abel a plu à Dieu, qu'Hénoch a été jugé digne d'être enlevé dans le ciel. C'est par la Foi que Noé est devenu le sauveur du genre humain et le second père de l'humanité. C'est par la Foi qu'Abraham a été le
i Hebr. xt.
créateur du peuple de Dieu, et, n'ayant pas hésité à sacrifier son fils, a eu pour enfants des générations plus nombreuses que les étoiles du ciel et les sables de la mer. C'est par la Foi que Moïse a arraché son peuple à la captivité , lui a fait traverser la mer Rouge , et l'a conduit dans la terre promise. « Et que dirais-je encore? s'écrie le grand Apôtre. Le temps ne suffirait pas pour rapporter ce qu'ont fait Gédéon , Barac , Samson , Jephté , David , Samuel , et tous les prophètes? » L'enthousiasme le saisit, et il en énumère les œuvres avec une éloquence incomparable. Mais qu'aurait-il donc dit, s'il avait pu voir se dérouler devant lui la glorieuse armée des martyrs , l'immense troupe des pénitents, les blanches légions des vierges, la multitude des saints de tous noms qui remplissent le monde depuis dix-huit siècles? Avec quel cœur encore plus ému, quel esprit ravi en extase il aurait continué : « C'est par la Foi qu'ils ont vaincu les empires, vicerunt régna; qu'ils ont brisé la gueule des lions, obturaverunt ora leonum; qu'ils ont éteint dans leur sang la flamme des bûchers , extinxerunt impetum ignis; qu'ils ont ébréché le tranchant de l'épée , effugerunt aciem gladii; qu'ils se sont levés pleins de force de leur infirmité, convaluerunt de infirmitate ; qu'ils ont ressuscité des enfants pour les rendre à leurs mères, acceperunt mulieres de resurrectione mortuos suos. Il y en a qui ont été brisés sur les chevalets, et qui n'ont pas été délivrés comme d'autres, Dieu leur réservant une résurrection plus heureuse. Il y en a qui ont souffert les railleries et les verges, la prison et les chaînes; qui ont été lapidés, sciés, tentés; qui sont morts sous le coup des épées. Et d'autres qui ont été errants çà et là, à peine vêtus, pauvres, affligés, maltraités, eux dont le monde n'était pas digne; cachés dans les solitudes au fond des montagnes, dans les grottes et
les cavernes de la terre, d'autant plus grands tous qu'ils n'ont point reçu de récompense! »
Dans ce magnifique chapitre, saint Paul revient sans cesse sur ce point : qu'ils n'ont point reçu de récompense ; qu'ils ont méprisé volontairement les plaisirs et les honneurs; qu'ils ont choisi librement les opprobres; qu'ils ont vécu comme des étrangers sur la terre, témoignant par là qu'ils attendaient la cité immuable, la cité meilleure dont Dieu est l'architecte et le fondateur. « Ils sont tous morts dans la Foi, s'écrie-t-il , sans avoir vu l'accomplissement des promesses, juxta fidem defuncti surit omnes nti, non acceptis repromissiombus ; mais les voyant déjà de loin,- sed a longe eas aspicieîites 9 et les saluant du cœur et de la main, et salutantes, et déclarant bien haut qu'ils ne sont, sur cette terre, que des voyageurs et des étrangers, et consentes quia peregrini et hospites sunt super terram; et, par cette déclaration, ils ont montré qu'ils cherchaient leur vraie patrie, qui enim hœc dicunt, significant se patriam inquirere.
Voilà la Foi dans sa beauté, dans sa grandeur et dans sa fécondité superbe.
Il est vrai que, pour arriver à ces lumières, il faut traverser de redoutables obscurités. Dieu met ses dons à ce prix. Mais qui dira comment ces lumières croissent dans la proportion même où l'âme se plonge plus librement et plus volontairement dans les saintes ombres de la Foi? Autant de sacritices, autant de récompenses distinctes.
LA VIE CQIIÉTIENNE 53
Il y a d'abord dans la Foi certaines vérités spéculatives, théoriques, qui regardent surtout l'intelligence: par exemple, qu'il y a en Dieu trois Personnes , le Père , le Fils , et le Saint-Esprit ; que la seconde Personne s'est incarnée dans le sein d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit; que Jésus-Christ est à la fois Dieu et homme, etc. Ces vérités , il n'était pas au pouvoir de Dieu de nous les faire comprendre. Autrement notre intelligence auraitégalé la sienne. Mais il aurait pu nous en donner l'évidence, les approcher tellement de nous, et dans un tel éclat, que nous ne pussions pas en douter , comme il a fait pour les mystères de la nature. Il ne l'a pas voulu. Il nous donnera cette évidence dans le ciel. Là, nous verrons le mystère de la sainte Trinité, celui de l'Incarnation, sans les comprendre assurément, mais dans une telle clarté que la Foi deviendra impossible. En attendant, toutes ces vérités sont sous le voile. Nous ne pouvons ni les voir directement, ni les contrôler en elles-mêmes. Nous ne pouvons que les croire. Et c'est le sacrifice que Dieu nous demande. Il nous a mis au milieu d'un monde de merveilles, et il nous a dit : « Croyez sans voir. Confiez-vous en moi. Vous verrez plus tard. »
Et ce n'est pas seulement le défaut d'évidence qui fait le sacrifice ; comme en regardant fixement le soleil, on croit y voir des points noirs et des ombres, résultat de la faiblesse de notre œil; ainsi en regardant certains mystères : la Trinité, l'Incarnation, l'Eucharistie, on croit voir passer devant son regard des ombres , des espèces de contradictions; et, orgueilleux que nous sommes, au lieu démettre ces ombres au compte de notre faiblesse, de notre ignorance, nous sommes tentés de les mettre au compte de Dieu. Ces mystères révélés, nous les accusons d'être obscurs, tandis qu'ils n'ont qu'un défaut, c'est d'être trop éblouissants.
Sans doute, ici encore, Dieu aurait pu fortifier notre regard, lui permettre, comme à l'aigle, de fixer le soleil. Il le fera plus tard. Mais il n'a pas voulu le faire. Pourquoi? Afin que nous ayons le mérite de croire et d'immoler, non pas notre raison, mais l'orgueil de notre raison, en croyant.
L'orgueil de notre raison, c'est de vouloir tout examiner, tout résoudre en dernier ressort; c'est de nous persuader que nous seuls voyons bien , que nous voyons mieux que tous les autres; c'est de vouloir juger, môme après Dieu; c'est de faire de notre raison l'arbitre suprême, infaillible de toute vérité. Or, c'est cet orgueil que Dieu veut abattre. Il veut amener notre fière raison à confesser sa faiblesse , ses limites, l'incapacité où elle est de regarder Dieu en face, de savoir par elle-même le dernier mot de tout. Rien ne lui coûte plus qu'une telle confession; c'est lui arracher l'âme que de la lui demander. Mais aussi quand elle la fait, quand elle s'humilie devant Dieu et qu'elle lui dit : « b.igneur! je ne suis qu'obscurité, ténèbres, incapacité de vous contempler en face sans être éblouie, terrassée; » quand elle lui dit: « Seigneur ! je ferme les yeux ; je renonce à mon pauvre petit esprit ; je crois et j'adore; » oh! alors, ce qu'il tombe de clartés dans cette âme, ce que Dieu, ce grand jaloux qui ne veut jamais être vaincu en générosité? y amasse de lumières, ne se peut expliquer. Elle ne comprend pas les mystères; elle fait mieux; elle les voit. On n'ose pas dire qu'elle les pénètre, puisque cela est impossible; cependant il est vrai qu'elle les pénètre de je ne sais quelle manière transcendante qui est absolument ineffable. Et de là cette paix dont j'ai parlé plus haut, et ce ravissement qui béatifie dès ce monde. Voilà le premier sacrifice de la Foi, et voilà aussi sa première récompense.
Il y a dans la Foi d'autres obscurités plus redoutables
peut-être, qui atteignent plus douloureusement l'âme : ce sont les obscurités, non plus de la nature infinie, incompréhensible de Dieu, mais les obscurités de sa conduite.
C'est une vérité de la Foi que Dieu gouverne le monde, et chaque homme en particulier ; que pas un des cheveux de notre tête ne tombe sans son ordre ou sa permission; que Dieu étant la sagesse infinie, ces ordres ou ces permissions sont toujours donnés pour des raisons infiniment sages ; et qu'enfin Dieu, la bonté, l'amour infini, n'agit jamais que pour notre plus grand bien. Croire cela en théorie n'est pas difficile ; mais il y a des jours où le croire en pratique est un sacrifice presque divin.
Vous étiez jeune, par exemple ; vous aviez trouvé le bonheur. Tout à coup votre premier enfant meurt dans vos bras; votre femme s'en va à la fleur de l'âge, vous laissant seul au foyer désert. Que faire et que dire? La Foi veut que vous disiez : « Seigneur ! vous savez mieux que moi ce qui nous convenait à tous. 0 mon Dieu! vous avez bien fait ! » Mais dire cela , le dire d'une foi ferme , dans cette obscurité , dans ce désastre , est-ce que vous ne sentez pas que c'est le plus grand hommage qu'une créature puisse rendre à son Dieu?
Vous êtes mère; vous êtes pauvre; vous travaillez pour élever vos enfants, les nourrir. Mais la maladie vient : plus de forces , plus de travail. La faim arrive avec la misère, non seulement pour elle , la pauvre mère , mais pour ses enfants. Position horrible, fréquente : si on ne se retenait, on dirait que Dieu est cruel, qu'il est injuste. Et la Foi! la Foi! que dit-elle? « Que Dieu est bon, que sa conduite est toujours dictée par l'amour; qu'il faut attendre, et qu'on le verra plus tard. » Eh bien ! dire cela pendant de longs mois, pendant des hivers rigoureux, devant des enfants
qui tremblent le froid , qui demandent du pain ; confesse! l'amour de Dieu sous les verges qui nous meurtrissent, ohl que cela est dur! mais que cela est beau!
Vous entriez dans la vie plein de talent, de grandeur dans le caractère. Tout à coup la calomnie, l'odieuse calomnie s'attache à vous : elle serpente dans l'ombre; elle vous ferme toutes les carrières. Au lieu de cette vie magnifique qui vous était destinée, elle vous rejette dans une vie étroite, vulgaire. Dites : Fiatl et vous monterez plus haut que tous les calomniateurs , et le Ciel aura à peine assez de récompenses pour vous.
Si du moins on pouvait voir les motifs de Dieu en permettant de telles catastrophes , ces motifs qui nous jetteraient dans l'adoration adouciraient notre douleur. Mais non; Dieu nous frappe en se cachant. C'est d'une nuée impénétrable que partent ces foudres terribles qui nous renversent; et, en attendant le jour où Dieu se justifiera, la Foi exige que, brisés par sa main, nous lui criions: « Seigneur! vous avez bien fait! » Quel sacrifice! mais aussi qui en dira la récompense? A peine ce cri s'est échappé d'un cœur brisé, que Dieu l'inonde de consolations. Il lui devient père, mère, époux, enfants; il remplace dans ce cœur dévasté tout ce qu'il lui a pris. Le monde les voit passer, ces consolés de la Foi. Leur paix l'étonné, mais il n'ose pas en médire, tant il se sent incapable d'en faire autant; et tant on voit, à la sérénité triste de leurs visages , que leurs cœurs sont consolés, mais ne sont pas guéris.
Indiquerais-je encore d'autres obscurités dans la Foi , d'autres sacrifices, d'autres récompenses? De ce monde où nous passons quarante ans, cinquante ans, que nous dit la Foi? « Que ses joies sont trompeuses, ses plaisirs vains; que ses richesses sont un péril ; que, si nous voulons sau-
ver notre âme, il faut renoncer à notre orgueil, à notre luxe, à nos convoitises, mortifier nos sens et porter notre croix. » Voilà ce qu'il faut croire d'une foi ferme, inébranlable, et, par conséquent, ce qu'il faut pratiquer. Car croire, et ne pas réaliser sa foi, est un contresens. Mais croire cela, et y conformer sa vie, est-ce que vous ne sentez pas que c'est l'immolation totale? C'est sacrifier le présent qu'on voit, qu'on touche, à un avenir qu'on ne voit pas C'est abandonner des joies certaines pour des joies je ne dirai pas incertaines, puisque Dieu les affirme, mais qu'on ne connaît que par son témoignage. C'est dire à Dieu : « Je me*fie tellement à vous que j'y joue ma tête. »
Toute l'antiquité a battu des mains quand Alexandre a bu la coupe empoisonnée. Il risquait sa vie sur la foi d'un ami. Et nous, nous jouons la nôtre sur la parole d'un Dieu. C'est plus raisonnable; ce n'en est pas moins grand. Aussi les anges applaudissent, quand ils voient de pauvres créatures renoncer à tout sur une parole divine, vivre dans la pauvreté, la chasteté, la mortification. Dieu lui-môme est ému; et quelles récompenses il leur prodigue môme en ce monde! Ces biens misérables qu'ils abandonnent pour lui , il leur en fait voir la vanité dans un tel éclat , qu'ils ne savent de quels termes se servir pour exprimer leur mépris; et, pendant ce temps, les joies de l'éternité se font sensibles à leurs cœurs. Déjà ils voient, comme saint Etienne, les cieux ouverts sur leurs têtes : video cœlos apertos * ; et, à travers les obscurités de la vie et les lointains indéfinis des mondes , ils aperçoivent Dieu dans une beauté qui les ravit.
1 Act. vu, 55.
En résumé, tout vient de l'amour, et tout y retourne. Il est le premier et le dernier mot delà Foi. C'est l'amour qui révèle, et c'est l'amour qui croit. Pourquoi Dieu nous a-t-il parlé? parce qu'il nous aime. Pourquoi nous a-t-il révélé jusqu'aux secrets de sa vie intime? parce que, quand on aime, on n'a rien de caché. Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, parce que le serviteur ne connaît pas les secrets de son maître; mais je vous appellerai mes amis, parce que tout ce que mon Père m'a dit, je vous l'ai fait connaître 1 . Ne me demandez donc plus pourquoi la révélation ; ne me dites plus qu'elle n'était pas nécessaire; que notre raison suffisait; qu'en l'agrandissant un peu, elle aurait trouvé elle-même tout ce dont elle avait besoin. Oui, j'en conviens, cela était possible ; Dieu aurait pu choisir ce plan. Mais alors il fallait qu'il renonçât au bonheur de nous parler, de nous communiquer ses secrets. Il a mieux aimé nous dire : « Ecoute; je veux que tu me connaisses comme je me connais moi-même. Je ne veux pas que tu me cherches péniblement , que tu me trouves avec peine. Je veux que tu reçoives tout de mes lèvres, de mon cœur, afin que tu saches par là combien je t'ai aimé. » Voilà le vrai caractère de la révélation ; c'est une œuvre d'amour. Elle est tombée du cœur de Dieu, sous la pression sublime de l'amour.
Et de même que, quand on aime, on parle, on se révèle;
1 Joan. xv, 15.
quand on aime , on croit. On croit volontiers , facilement , on se reproche la moindre hésitation, le moindre doute ; on tremble de ne pas se confier assez. Ah ! ne me donnez pas de preuves ! je n^en veux pas; je vous crois. Quoi 1 je.douterais de celui qui m'a aimé ! Quoi ! je douterais de celui que j'aime ! Ah ! qu'elle est belle, la Foi qui est née ainsi ! qu'elle est douce au cœur ! qu'elle est délicate dans ses procédés 1 qu'elle est pure , jamais ridée par aucun vilain souffle ! Mais qu'elle est forte et comme elle soulève l'âme jusqu'à l'héroïsme 1 C'est elle, cette Foi-là, qui fait l'amitié, l'amour, la famille, le bonheur ; et c'est elle aussi qui fait la Religion l