‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · DE L HONNETETE ET DE LA SAINTETE · texte numérisé non relu

DE L HONNETETE ET DE LA SAINTETE

Ce n'est pas seulement l'hommage de notre esprit qu. est dû à Dieu, c'est celui de notre cœur, de notre volonté, de notre conscience, de notre vie entière, publique ou privée. Or ici nous retrouvons cette dualité harmonieuse que nous avons déjà entrevue et qui est la conséquence du grand plan de Dieu. Comme la foi ne contredit pas la raison, mais s'appuie sur elle et l'agrandit, ainsi la sainteté suppose l'honnêteté : c'est sa base nécessaire. Elle part de là pour monter plus haut, et elle ne monte, appuyée sur l'honnêteté, qu'en élevant celle-ci et en la faisant plus belle. Harmonie de la raison et de la foi, voilà pour l'esprit. Harmonie de l'honnêteté et de la sainteté, voilà pour les mœurs. C'est à ce prix qu'on est un vrai chrétien.

Malheureusement tous ne l'entendent pas ainsi. Comme il y a des hommes qui se contentent de la raison et qui rejettent la foi, il y en a à qui l'honnêteté suffit et qui repoussent la sainteté. Et par contre, comme il y en a qui, en possession de la foi , foulent aux pieds la raison , on en trouve qui, se croyant en possession de la sainteté, s'ima-

ginent être en droit d'oublier et même de mépriser l'honnêteté.

11 y a des rationalistes et des traditionalistes dans l'ordre des mœurs comme dans l'ordre des croyances.

L'Église n'accepte pas plus l'un de ces excès que l'autre. A ses yeux ni la foi ne dispense de la raison, ni la sainteté ne dispense de l'honnêteté, et réciproquement.

Voilà ce qu'il faut voir avant d'aller plus loin. Il y a ici des mondes d'erreurs à dissioer.

Quel beau nom que celui d'honnête homme ! « Maître Robert, disait saint Louis, m'est avis que ce mot d'honnête homme est si grande chose et si bonne, que même à le prononcer il emplit la bouche1. » Il est si grand, en effet, qu'à peine si le nom de saint, plus haut, l'a fait pâlir, même sur les lèvres des chrétiens.

Ne nous en étonnons pas. L'honnêteté, c'est la conformité entière, absolue, universelle de notre vie avec la loi de justice que Dieu a gravée dans notre cœur. Ce qui commence l'honnêteté, c'est la vue claire, sans ombres volontaires, du bien et du mal. Ce qui l'achève, c'est la résolution énergique, toujours présente, de vivre en conséquence de cette lumière, quoi qu'il en doive coûter. La sainteté n'a pas seule des martyrs ; l'honnêteté en a aussi, plus cachés quelquefois, d'autant plus grands.

1 Joinville, édition de Wailly, p. 19.

L'honnête homme aime le bien, quel qu'il soit. Il ne choisit pas entre le bien et le bien, entre le bien qui honore et le bien qui meurtrit. Il l'aime tout entier, sons toutes les formes, parce qu'il est le bien.

De même l'honnête homme ne distingue pas entre le mal et le mal : tout mal lui est odieux. Placez l'honnête homme au fond d'une forêt, dans un souterrain impénétrable, loin de tout regard, certain que son acte ne sera jamais connu ; il aimera mieux mourir que de faire le moindre mal, même secret. Ce mal, si petit qu'il soit, un simple mensonge, une légère injustice, pourrait sauver sa position, lui procurer de l'avancement ; il ne le fera pas. Il tombera plutôt, en disant avec un grand pape : « J'ai aimé la justice, et j'ai haï l'iniquité : voilà pourquoi je meurs. »

L'honnête homme a le respect de sa parole. Il ne la donne pas à tout propos ; il ne la jette pas à la légère ; il n'a nul besoin de l'étayer sur son honneur. Mais quand il l'a donnée, il la tient. Les événements peuvent changer, la parole reste. Celui qui l'a reçue n'a pas d'inquiétude. Il dit : Je suis en paix, j'ai sa parole.

Comme il a le vif sentiment du bien et du mal , du vrai et du faux , l'honnête homme a le sentiment du juste et de l'injuste : Cuique suum, à chacun ce qui lui appartient. C'est son principe absolu. Sous aucun prétexte, même en chose minime, il ne touche ni à l'honneur, ni à la vie, ni à la femme, ni aux biens de son prochain. C'est un bon voisin qu'un honnête homme. Cela vaut mieux que dix gendarmes.

L'honnête homme n'est pas libre. Il a un maître dont il accepte les ordres sans les discuter, un tyran devant lequel il s'incline toujours : c'est son devoir. Il lui sacrifie son

temps , son plaisir, sa fortune , sa position , quelquefois sa vie. Que dis- je ? Il lui. sacrifie jusqu'à la vie de sa femme, de ses enfants ; on voit ce spectable sublime d'un homme qui n'a qu'une goutte de vie, qui ne dure qu'un jour, et qui sacrifie tout, même ce qu'il a de plus cher, de plus sacré, même sa femme la plus aimée, même ses enfants adorés, à l'accomplissement de son devoir.

Ne le plaignons pas, du reste. Si le devoir meurtrit, en meurtrissant il béatifie. Hors de lui, il n'y a que douleur. Eudoxe est aujourd'hui vêtu d'hermine et de pourpre. Il siège sur les plus hauts bancs de la cour. Mais il a fait des bassesses pour arriver jusque-là. Quels détours donnés à sa conscience! Quelles menées perfides pour écarter des rivaux ! Que de complaisances coupables et de lâches prosternements devant le pouvoir 1 Enfin le voilà arrivé. Vous le croyez heureux ; il paraît l'être. Les complaisants ne manquent pas ; les flatteurs essayent de lui faire oublier sa honte. Lui ne l'oublie pas. Elle dort avec lui sur son oreiller ; elle le réveille la nuit. Elle lui dit tout bas : Tu es un misérable. Tandis que celui qui a toujours fait son devoir, qui s'est sacrifié à sa conscience, a la paix dans le cœur. Une noble fierté se lit sur son visage. Il n'a pas le regard fuyant d'Eudoxe ni sa contenance embarrassée. Il traverçe, le front haut, l'assemblée de ses concitoyens, sûr de ne jamais rencontrer un sourire ou un dédain. Il regarde ses enfants et ses petits-enfants, et il se dit : Je ne leur laisserai peut-être pas toute la fortune que j'aurais pu leur laisser, si j'avais fait comme Eudoxe. Du moins, il y a un honneur et un bonheur qu'on ne pourra pas leur ravir ; c'est l'honneur et le bonheur de dire : Mon père était un honnête homme.

Ah ! que ces pensées sont belles I Etre fidèle à son de-

voir, quelle grande chose ! Mais y être fidèle quand il ne rapporte que des douleurs ; quand il entrave l'avancement ; quand on sait bien qu'il nuira à l'établissement de ses enfants, c'est chose si grande, que nulle récompense humaine n'est à la hauteur d'un tel sacrifice. La conscience le paye ici -bas, et Dieu là -haut.

Voilà l'honnête homme. Ployez le genou devant lui. Et, qui que vous soyez, même prêtre, même évêque, ayez l'ambition qu'on dise de vous : « C'était un honnête homme. »

Pourquoi faut -il que l'honnête homme ait aujourd'hui dans l'esprit, dans le cœur, dans la vie, une lacune effroyable? L'honnête homme remplit scrupuleusement tous ses devoirs envers les hommes , il n'en observe aucun visà-vis de Dieu. Cependant, quand on veut être honnête homme dans la plénitude et la sainteté de ce grand nom, peut-on oublier la première, la plus haute et la plus sacrée de toutes les personnalités ?

L'honnête homme honore son père et sa mère. Est-ce que Dieu ne nous est pas père et mère ?

L'honnête homme est reconnaissant des biens qu'il a reçus. Est-ce que Dieu ne lui en a point fait ?

L'honnête homme obéit aux lois de son pays, même les plus dures, l'impôt du sang, l'impôt des biens. Est-ce que Dieu ne lui a imposé aucune loi?

L'honnête homme est fidèle à sa parole. Est-ce qu'il n'a

jamais donné sa parole à Dieu? Est-ce qu'il ne lui a jamais fait de promesses ?

« Je me flatte, écrivait l'auteur d'Athalie à son fils, que faisant votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous concevrez qu'on ne peut l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. » Or, ce que l'on doit à Dieu , c'est l'adoration , parce qu'il est le maître et le souverain Seigneur de toutes choses ; c'est la prière , parce qu'il est le dispensateur libre et unique de tout ce dont nous avons besoin ; c'est l'action de grâces , car il nous a donné la vie et une foule de biens ; c'est le culte non pas seulement privé, intime , mais extérieur et public , parce que nous sommes ainsi faits, que quand nous avons une pensée, un sentiment, une affection, un amour dans le cœur, notre besoin le plus invincible, c'est de le manifester au dehors, de le traduire dans nos actes extérieurs. Qu'est-ce qu'un homme charitable? Est-ce celui qui garde platoniquemcnt, cachés à tous les regards, les sentiments qu'il a pour les pauvres? Et un homme probe, honnête, loyal, désintéressé, n'estce pas celui qui met l'honneur, la loyauté, le désintéressement dans ses relations? Et, par conséquent, c'est se bercer d'illusions coupables que de s'imaginer qu'on peut avoir pour Dieu les sentiments de foi, d'adoration et d'amour qu'exige absolument la loi naturelle, si on ne les exprime pas dans des actes extérieurs.

Donc ne vous payez pas de chimères. Tant que vous ne prierez pas, que vous n'adorerez pas, que vous ne rendrel pas à Dieu le culte privé et public qui lui est dû, ditesvous bien que vous n'êtes pas un honnête homme, dans la grande et sainte acception de ce mot. Ceci est l'évidence absolue.

Mais quand même vous seriez arrivé jusque-là, à la plénitude de l'honnêteté, cela ne saurait vous suffire. Ce n'était pas la peine que Jésus- Christ descendît du ciel, se fît homme et montât sur une croix pour ne créer que d'honnêtes gens : le paganisme y suffisait. Ethnici hoc faciunt l. Comme Dieu a superposé les règnes pour monter du minéral jusqu'à l'homme, il a superposé les vies pour monter de l'homme jusqu'à Dieu. Sur la vie honnête, base nécessaire de tout, il a posé la vie surnaturelle. On l'appelle ainsi , non qu'elle soit en dehors de la nature ; au contraire, toutes les âmes y aspirent, et, si peu qu'elles soient grandes, la vie honnête ne leur suffit pas; il leur faut monter plus haut. Si on l'appelle surnaturelle, c'est que cette vie est trop élevée pour qu'on y arrive par les seules forces de la nature. Jésus -Christ en a tracé lui-même le programme, les grandes lignes, dans une lumière admirable.

« Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez pas ; celui qui tuera sera frappé par la justice. Et moi je vous dis : Celui qui s'emporte contre son frère mérite d'être jugé et condamné.

« Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Ne commettez pas d'adultère. Et moi je vous dis : Celui qui regarde une femme dans l'intention du mal a déjà commis l'adultère dans son cœur.

i Matth. v, 45.

« Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Vous ne parjurerez pas , et vous accomplirez ce que vous aurez juré à Dieu. Et moi je dis : Ne jurez pas ; que votre parole se réduise à dire : cela est; cela n'est pas. Tout ce qui est de plus vient du mal.

« Vous savez qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Et moi je vous dis : Ne résistez pas même au mal qu'on veut vous faire. Et si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche.

« Vous savez qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Est-ce que les publicains mêmes ne le font pas? Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait 1 . »

Voilà cette adorable superposition d'une vie sur une autre, de la vie surnaturelle, divine, sur la vie purement naturelle. Plus haut que les vertus de l'honnête homme, les vertus du chrétien, du saint : l'humilité, le pardon des injures, la pureté du cœur, la chasteté, le dévouement poussé jusqu'au sacrifice.

« {Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle? — Garder les commandements. Vous ne serez point homicide. Vous ne commettrez point d'adultère. Vous ne déroberez point. Vous ne ferez point de faux témoignages. Honorez votre père et votre mère , et aimez votre prochain comme vous-même. — Maître, j'ai observé tout cela dès ma jeunesse. 2 » Ah î tu as observé tout cela ; tu as

1 Malth. Voir tout le chapitre cinquième.

2 Maîth. xix, 20.

été un honnête homme. Monte plus haut, deviens un chrétien et un saint. L'honnêteté est la conformité de la vie à la loi de justice que Dieu a gravée dans nos cœurs. La sainteté est la conformité de la vie à la loi plus haute que Jésus -Christ a révélée au monde et imposée à ses disciples.

Et comme l'homme ne pouvait pas naturellement monter jusque-là, en même temps qu'il déployait la charte de la loi nouvelle, Jésus -Christ apportait aux âmes les forces divinement nécessaires à son accomplissement. Il établissait sept sacrements, c'est-à-dire sept foyers de vie surnaturelle destinés à rendre l'homme capable de vivre divinement : le baptême , qui insère dans l'âme des aptitudes, des capacités, des attraits en rapport avec sa haute destinée; la pénitence, qui relève et purifie l'âme quand elle n'a pas su monter sur ces sommets ou qu'elle en est retombée ; la sainte Eucharistie, aliment divin de cette vie, proportionné à son éminence. Et la preuve qu'à travers ces 'canaux sacrés coulent Dien les forces nécessaires à la sainteté, c'est qu'à peine établis on a vu apparaître le règne, intime d'abord, puis public et social, des plus grandes vertus. Et une autre preuve encore, c'est que l'homme, dès qu'il cesse de puiser à ces sources sacrées , descend de ces hauteurs et retombe dans la vie plate , insignifiante et stérile de l'honnête homme. Il descend même plus bas, car la loi de la chute des corps s'applique à la chute des âmes. Plus on tombe de haut, plus on s'enfonce en terre.

Encore n'est-ce pas tout? Après avoir donné les lumières, les lois, les forces, les armes par lesquelles l'homme peut et doit établir en lui la vie divine, Jésus- Christ en a exercé sous nos yeux tous les actes. Il a vécu cette vie. Il a fait de son cœur l'intarissable foyer de l'humilité, de la

douceur, de la pureté, de la charité. Et c'est de ce cœur que, par le canal des sacrements, cette vie coule en nous. En sorte qu'il est vrai de dire que nous avons la même vie, la même sève : « Je suis le cep et vous êtes les branches 1 ; » et que cette vie , sublime en lui , est , en dépit de nos faiblesses, sublime en nous, puisque c'est la même vie. 0 chrétien , disait un grand pape , connais ta dignité , et de ce haut degré ne tombe pas dans le terre à terre de la vie des païens !

Un chrétien ne peut donc pas se contenter d'être un honnête homme. Cela pouvait suffire autrefois ; cela ne suffit plus maintenant. Jésus -Christ a fait briller à vos yeux l'idéal de la vie divine, vous ne pouvez pas vous contenter d'une vie moindre. Il vous a imposé l'obligation de cette vie plus haute ; vous n'êtes pas libre de ne pas vous y soumettre. En rester à la vie honnête, comme s'il n'était pas venu, c'est plus qu'une déchéance, c'est une révolte. Pour aider à cette vie divine, il a établi des sacrements. En ne les recevant pas, vous les méprisez. Vous jugez inutile l'œuvre de l'Incarnation et de la Rédemption. Vous répudiez votre nom, votre dignité d'enfant de Dieu, que Jésus- Christ a mérité par son sang. Vous repoussez ses bienfaits. Vous lui infligez le plus douloureux des outrages.

0 frère bien-aimé, ayez le courage d'achever votre œuvre, et sur ce noble fondement de votre belle vie d'honnête homme placez le couronnement nécessaire de votre vie de chrétien.

1 Joan. xv, 5.

Mais il y aurait un autre péril , plus redoutable encore, et autrement déshonorant pour Dieu et la religion : ce serait, se croyant monté sur les hauteurs de la vie surnaturelle, de mépriser les simples vertug naturelles; et sous prétexte qu'on est chaste , aumônieux , appliqué à la prière , de dédaigner l'honnêteté , le respect de sa parole, la véracité, la délicatesse, la bonne foi. Imaginez quelque chose de plus étrange ! Ce serait comme si une statue repoussait son piédestal. Cependant cela se voit quelquefois. Ferdinand de R. est à la tête d'une vaste administration. Il a de grandes capacités; de plus, c'est un bon chrétien. Il se confesse et communie souvent; il a soin de sa conscience, et chaque année il en fait une espèce de revue et d'examen général où il prend la résolution de s'amender. J'ai eu entre les mains quelques-uns de ses cahiers de résolutions : résolution d'être plus fidèle à ses exercices de piété ; résolution de faire plus exactement sa lecture spirituelle ; de mieux préparer ses communions, etc. C'est très édifiant. Mais, avec cela, il a un caractère détestable, violent, colère, dur pour ses administrés, emporté par des antipathies ou des sympathies passionnées qui lui font commettre des injustices. Or je ne vois pas qu'il prenne jamais de résolutions sur ce point. De plus il est personnel, égoïste, ne songeant qu'à ses intérêts, employant pour arriver à ses fins mille petites ruses ; jaloux de ceux qui l'entourent, et écrasant sans pitié tout ce qui

lui porte ombrage. De cela encore, dans ses pieux cahiers de retraite, il ne paraît pas se préoccuper. C'est un saint, mais ce n'est pas un honnête homme.

Henri de Laure est plus catholique que le pape , plus royaliste que le roi. Il trouvait Pie IX tiède et le comte de Chambord pas assez absolu. De quelles invectives il couvre ceux qui ne pensent pas de même ! Il les perce de traits les plus sanglants. Comme sa religion ne lui permet pas de se battre en duel , il ne recule devant aucune injure. Ce qu'il n'ose pas dire ouvertement, par peur des tribunaux, il l'insinue avec tant d'art qu'on n'en meurt pas moins. Cependant il va à la messe tous les jours. Il se confesse et communie souvent. Il dit son chapelet, et souvent même sur le boulevard, afin que personne n'en ignore. Il s'accuse d'avoir eu des distractions pendant la messe , mais il ne dit pas que ce qui l'a distrait, c'était la pensée de quelque bon coup fourré qu'il allait porter à son adversaire, de quelque mensonge très fin sous lequel il allait l'accabler. Tout cela, du reste, pour la plus grande gloire de l'Eglise, à laquelle il prétend qu'il donnerait son sang. C'est un saint, mais ce n'est pas un honnête homme.

Mme de Durval est la plus pieuse femme de sa paroisse. Elle est présidente des enfants de Marie. Elle communie tous les jours. Mais elle a une langue infernale, et elle ne paye pas ses dettes. C'est une sainte, mais ce n'est pas une honnête femme.

Ou plutôt non : ni les uns ni les autres ne sont que des caricatures de saints. Car la sainteté ne se sépare pas de l'honnêteté. Bien loin de la repousser du pied comme un escabeau inutile, elle s'y appuie comme sur une base nécessaire. Elle ne la méprise pas; au contraire, elle aide à la pratiquer avec pUis de fermeté et de délicatesse. Elle

la protège contre les ignorances de l'esprit et les faiblesses du cœur. Elle l'inonde de sa propre lumière. Gomme la foi soutient et agrandit la raison , la sainteté fait à l'honnêteté, au fond des âmes, un règne plus beau, plus solide, moins contesté, d'autant plus fécond. Le plus grand des chrétiens sera nécessairement le plus parfait des honnêtes gens.

Les femmes ont, plus que nous, le sentiment de toutes les délicatesses. Une d'elles disait : « Je ne reconnais au catholique qu'un seul droit, c'est celui de faire mieux que les autres. » Et elle ajoutait : « Je veux bien qu'on soit un saint, mais je veux qu'on soit d'abord et superlativement un honnête homme1. » Voilà le vrai. L'honnêteté ordinaire ne suffit pas à un catholique. Il lui faut une certaine fleur d'honnêteté, je ne sais quoi d'exquis, de délicat, de plus scrupuleux. C'est le mot de Notre-Seigneur : Nisi abundaverit justitia vestra plus quam Scribarum et Pharisœorum, non intrabitis in regnum cœlorum*. « Si votre justice ne monte pas plus haut que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'êtes pas dignes de moi ni de mon royaume. » Cette harmonie de la sainteté et de l'honnêteté éclate dans la vie de tous les saints. Je n'en citerai qu'un pour terminer : saint Louis. Cherchez un plus grand saint, mais imaginez

1 m™ Swelchine, il, 80.

» Matth. v, 20.

un plus honnête homme. A quels sommets de la vie surnaturelle n'est-il pas monté? Qui ne connaît sa piété ardente, ses prières extatiques, ses longues oraisons du jour et de la nuit trempées de larmes, ses jeûnes et ses pénitences, et l'héroïsme de sa charité envers les pauvres, les vieillards, les lépreux et les pestiférés? Mais, avec cela, quel sentiment exquis de la justice ! Quel amour délicat et impérieux du devoir I Quelle tidélité à sa parole ! Quel respect des biens d'autrui ! 11 rendait des provinces au risque d'indisposer son peuple. Il obligeait les seigneurs à respecter les droits des pauvres. Il n'avait qu'une inquiétude, c'est que justice ne fût pas rendue à tous L'Eglise l'a mis sur ses autels, mais Voltaire l'a acclamé ; et il reste, après six siècles écoulés, le plus parfait honnête homme en même temps que le plus grand saint qu'on ait encore pu trouver.

Jamais cet accord de l'honnêteté et de la sainteté n'a été plus nécessaire que de nos jours. Le monde ne comprend plus la sainteté; mais il estime encore et apprécie l'honnêteté , et les clartés de celle-ci l'aident à pénétrer dans les religieuses profondeurs de celle-là.

0 chrétiens, soyez d'honnêtes gens! Aspirez aux sommets, mais ne méprisez pas les bases; et souvenez-vous que, dans les âmes comme dans les temples, l'élévation des tours et des flèches est toujours en proportion de la profondeur des fondations !

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