LA PRIERE
La prière naît de la foi. Elle est un des principaux devoirs de l'homme vis-à-vis de Dieu. Quand l'homme connaît la grandeur infinie de Dieu , sa puissance sans bornes , sa bonté , disons mieux , son amour , et qu'il y compare sa faiblesse, il est impossible qu'à de certains jours surtout, brisé , broyé par les événements , meurtri par la douleur , menacé par la mort, un cri ne s'échappe de son cœur, un appel à cette toute -puissance qui pourrait le sauver. Ce cri, c'est la prière. « La prière est l'aveu d'une indigence qui espère l. » Combien cet aveu est naturel, légitime, c'est ce qu'il est facile de montrer. Mais combien il est puissant, c'est ce qui étonnera plus d'un lecteur. Comment cette faiblesse, qui appelle à son secours, est la force suprême de l'homme, une force irrésistible, redoutable à Dieu même; ce que la prière met de calme dans une âme; ce que son absence amène de désastres dans les individus, dans les familles, dans les nations; s'il est vrai que le
* Gerbet, Dogme générateur, p. 15.
monde pourrait périr faute de prière; l'art enfin de manier, pour se sauver, cette arme mystérieuse de la prière ; voilà bien des questions, actuelles, saisissantes, qu'il faudrait aborder et résoudre. Essayons.
On demande des faits aujourd'hui. En voici un. L'homme prie. Il prie l'homme qui n'est pas plus que lui. Nous sommes tous égaux devant Dieu-, devant les lois humaines; nous le sommes par l'origine, par le sang , la plupart par l'éducation; et cependant l'homme prie l'homme ; et vous ne fonderez pas une société où il en soit autrement. Depuis l'enfant qui prie sa mère, depuis le pauvre qui prie le riche, depuis le faible qui appelle le fort à son aide, l'homme prie l'homme, et, en le priant, il en triomphe. Coriolan apportait à Rome une ruine inévitable. Que fallut -il pour la conjurer? Une prière, la prière de sa mère. Et toujours il en sera ainsi. A tout moment la force est aux pieds de l,a faiblesse , vaincue par une de ses larmes ; et c'est ce qui fait le charme de la vie, ce qui en fait la sécurité. S'il n'y avait d'armés que les forts, que deviendraient les petits, les humbles? Heureusement iV y a la prière. C'est elle qui rétablit le divin équilibre de la société.
Et, chose merveilleuse, plus les êtres sont faibles, plus leur prière est puissante. Qu'y a-t-il de plus facile à écraser qu'un enfant? Mais il joint ses petites mains, il prie, il pleure; et, à moins d'être un monstre, le puissant est désarmé.'
Et c'est là aussi ce qui tait la force invincible de la femme. Elle est reine tant quelle prie. Quand elle veut commander, son empire éclate en morceaux.
Eh bien ! s'il en est ainsi, si l'homme écoute la prière de ljhomme, comment Dieu ne l'écouterait-il pas, Dieu qui est grand, qui est bon, et qui est Père? On l'a si bien com pris, que la prière est universelle, de tous les temps et de tous les lieux. Quand le savant remue les débris des vieux âges, que retrou ve-t-il? des colonnes, des autels, des débris de temples qui prient encore.
Et non seulement la prière est universelle et perpétuelle, elle est inextinguible. Vainement les révolutions se soulèvent contre elle, détruisent les églises, chassent les prêtres, fondent les cloches; aussitôt que le ciel se rassénère un peu, les temples se relèvent, les encensoirs fument, et les pouvoirs publics se réunissent au pied des autels pour rendre hommage à la divinité de la prière.
Et ce qui se passe là, au soleil de l'histoire, se passe d'une manière plus merveilleuse encore au fond des âmes. Dans des jours de passion , d'orgueil , on interdit la prière à ses lèvres ; mais elle y revient bientôt. La tristesse l'y ramène, la douleur lui rend son baume. Aux pieds d'une femme chérie qui se meurt, d'une enfant adorée qui nous adresse un dernier adieu , on tombe à genoux , on crie : « Mon Dieu ! mon Dieu ! venez à mon aide ! » Nouvelle preuve, saisissante, de l'inextinguibilité de la prière. La prière est immortelle comme l'âme de l'homme.
Le ^enre humain a donc toujours prié. Il a toujours cru qu'il avait besoin du secours de Dieu ; que dans toutes ses actions, depuis la plus humble jusqu'à la plus auguste , pour penser, pour agir, pour aimer, pour soufïrir, pour mériter, ce secours lui était nécessaire, et que, pour l'obtenir, l'homme n'avait qu'un moyen: la prière. Cette noble créature n'est pas toujours heureuse. Elle souffre de son corps, elle souffre de son âme, elle souffre du milieu étroit, vulgaire, où elle est enfermée et où elle étouffe : ni l'adoration, ni la louange, ni l'admiration ne lui suffisent ; il lui faut la demande, l'ardent appel à Celui qui seul peut la sauver, la guérir, du moins la consoler. Si ce n'était qu'une fois dans la vie, par extraordinaire, que l'homme soit trompé dans ses joies , broyé , meurtri dans ses espérances , dans ses amours! Mais non, c'est tous les jours, presque à toutes les heures, sous une variété de formes qui étonne l'imagination elle-même. Tant notre nature est faite pour souffrir! Mais tant elle est faite aussi pour espérer, pour tourner ses yeux chargés de larmes vers la montagne d où peut venir le salât '.Levavi oculosmeos in montes unde veniet auxiîium mihixl La prière est la voix de cette douleur et de cette espérance.
Elle est en même temps le seul moyen d'obtenir , de se procurer ce secours nécessaire. Car quel autre moyen? Comment nous en empnrer? Dieu nous l'imposera-t-il
* Ps. CXX, 1.
violemment, fatalement, par force? Alors nous voilà redescendus au rang des pierres , des plantes, des animaux , des corps qui reçoivent, sans le chercher, sans le demander, ce qui leur est nécessaire. Ce secours de Dieu nous déshonore, en étouffant notre liberté.
L'exigerons-nous de Dieu avec autorité? Quoi! nous parlerons à Dieu avec autorité? Nous lui intimerons l'ordre de venir à notre aide? Que faisons-nous alors delà dignité, de la majesté de Dieu?
En dehors de ces deux moyens impossibles , la force et l'autorité, que restc-t-il? Il en reste un troisième, le plus loux, le plu< suave de tous, qui ménage également la liberté de l'homme et l'honneur de Dieu. Il reste la persuasion. Il reste la prière. Il reste le cri de cette femme dont un lion emportait l'enfant, et qui, par ses larmes, obligea la bête fauve à s'arrêter et à le lui rendre. Il reste la supplication de ce vieillard, de ce roi dont parle Homère, qui, au soir d'une bataille, pour ravoir les restes de son fils, vint se jeter aux genoux d'Achille et lui dit : « Juge de la grandeur de mon malheur, puisque je baise les mains de celui qui a tué mon fils! » Il reste la parole de cet orateur fameux qui, voyant périr sa patrie, s'écriait : « Non, non, Athéniens, vous ne ferez pas cela ! Je vous en conjure par les mânes de vos pères et par la tête de vos enfants! » et qui le leur cria avec un tel accent, un cœur si ému, que tous se déclarèrent vaincus.
Voilà l'éloquence, et voilà la prière.
L'éloquence est le son que rend une âme émue. La prière
aussi.
L'éloquence est invincible. La prière de même. Seulement, l'auditoire de celui qui prie, c'est Dieu.
Voilà pourquoi Notre-Seigneur a dit ce mot bref et con-
cluant : Demandez, et vous recevrez 1. Et l'apôtre a ajouté : Si jusquici vous y? avez rien obtenu, c'est que vous avez mal prié *. Comme on dit à un orateur : « Votre auditoire est resté froid, indifférent; c'est que vous avez mal parlé, froidement, tièdement. Parlez mieux. Animez-vous. Arrachez votre cœur et vos entrailles , et vous enlèverez votre auditoire. » Et de même : Si vous n'avez rien obtenu ; c'est que vous avez mal prié. Priez avec votre âme; tirez de votre foi un cri, et vous enlèverez Dieu. Dieu est plus facile à enlever que l'homme. Dieu est le plus sensible des êtres. Il frémit au moindre son d'une âme émue. Gomme Notre-Seigneur, quand se retournant suhitementau milieu de la îoule, il dit : « Qui est-ce qui m'a touché ? — Mais , Seigneur , tout le monde vous touche. — Non, non, il y a quelqu'un qui m'a touché. » — Ainsi Dieu, dans les profondeurs de son éternité : « Qui est-ce qui m'a prié? — Mais, Seigneur, tout le monde vous prie. — Non, non, quelqu'un m'a prié. J'ai senti la commotion d'une âme émue. » Voilà la prière. Tous les accents n'ont pas la même puissance. Mais il y en a auxquels rien ne résiste. Dieu est terrassé, vaincu. Cette puissance est si irrésistible que, quand Dieu a résolu de passer outre, quand il veut n'écouter que sa justice, frapper, punir, il commence par faire taire la prière. « Je vois , dit Dieu à Moïse , que le peuple a une tête de fer ; laisse-moi donc, dimitte me, ne me prie pas pour lui, afin que ma colère puisse le briser. » Et Moïse priait d'autant plus : Moyses autem orabat Dominum; et il lui disait : «Non, Seigneur, vous ne briserez pas ce peuple que vous avez tant aimé. — Laisse-moi, laisse-moi, répétait Dieu, il faut que je le brise, co peuple ingrat. — Non, non, je ne vous laisserai pas. Que
1 Joan. xvi, 24.
5 Jac. iv, 3.
80 LA VIE CeRÉTIENNE
diraient vos ennemis? 0 Dieu! souvenez-vous d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » Et il priait si ardemment que Dieu fut vaincu: Placatusque est Dominus ne faceret malum quod locutus est*.
Qui ne sait encore l'histoire d'Abraham ? Dieu avait résolu d'envoyer le feu du ciel sur Sodôme, une ville abominable. Mais Dieu avait un serviteur fidèle, un ami; il ne veut pas exécuter un tel dessein sans lui en parler : Num celare potero Abraham quœ gesturus sum? Dieu a toutes les délicatesses de l'amitié^ Mais Abraham en a toutes les audaces : « Non, non, Seigneur, vous n'agirez pas ainsi. Est-ce que vous perdrez le juste avec l'impie? Numquid perdes justum cum impio? — C'est vrai, répond Dieu ; mais où sont les justes? — Seigneur! reprend Abraham, s'il y en avait seulement cinquante, est-ce que vous enverriez le feu du ciel? — Non; mais où sont-ils? — Seigneur, reprend Abraham, puisque j'ai commencé, je continuerai, quoique je ne sois que cendre et poudre. S'il n'y en avait que quarante, s'il n'y en avait que trente, s'il n'y en avait que vingt. » Il descend ainsi, de prière en prière, d'espérance en espérance, jusqu'à dix. « Oh! Seigneur ! s'écrie-til, ne te mets pas en colère contre moi ; Ne ira^caris, Domine, si loquar adhua semel. Non, ne te fâche pas, si je descends encore plus bas, si je descends jusqu'à dix : Quid, si inventi fuerint ibi decem? Même s'il n'y en avait que dix, vous ne frapperiez pas. Cela ne serait pas digne de vous : Hoc non est tuum. » Et Dieu répond : « Non , je ne frapperais pas , s'il y en avait seulement dix : Non delebo propter decem ~. » Quel magnifique dialogue! Et comme on voit bien la puissance de la prière !
1 Exod. xxxn, 9.
* Goncs. xviii , 17-33.
Mais tout pâlit devant ce mot de Notre-Seigneur : Tout ce que vous voudrez, demandez-le, et il sera fait »... Vous obtiendrez tout, jusqu'à précipiter les montagnes dans la mer*. « Jésus-Christ, dit Bossuet, se sert de ces expressions si extraordinaires pour montrer que tout est possible à celui qui prie. » Et il ajoute : « Voici le prodige des prodiges : l'homme revêtu de la toute-puissance de Dieu 3. »
On fait ici deux objections. Voici la première : « A quoi bon prier? Dieu est trop grand pour écouter de si chétives créatures. D'ailleurs, Dieu est immuable; comment espérer qu'il touchera à ces lois éternelles par lesquelles il gouverne le monde? S'il y touchait une fois à ma prière, il faudrait qu'il y touchât cent fois, mille fois à la prière des autres, et qu'il y touchât dans des sens contradictoires. Il changerait ainsi , il varierait sans cesse. Dès lors, que deviendraient l'immutabilité de sa nature divine, la beauté et l'harmonie de son oeuvre ? »
J'ai déjà rencontré ce système des lois « immuables et éternelles * », si cher au xvme siècle, parce qu'il lui permettait de supprimer d'un trait la prière, le culte, toute la religion ; mais si parfaitement ridicule que Voltaire W
1 Joan. xv, 7.
2 Matth. xxi, 21.
3 Bossuet, Méditations sur l'Evangile, lie partie, 39» jour; 2» partie , 21e jour.
* Le Christianisme et les temr? wésents, ton». I, ch. vin.
même en faisait l'objet de ses railleries. Ainsi, Dieu, en créant le monde , se serait mis les poucettes ! Il les aurait mises à l'homme! Et ils vivraient dans une captivité mutuelle, séparés l'un de l'autre par des lois que Dieu aurait faites pour l'homme , et qui domineraient à la fois Dieu et l'homme! C'est absurde.
Le monde, tel que Dieu l'a conçu et que la science moderne commence à le comprendre, est plus souple, plus harmonieux. CVest un ensemble, non pas de lois immuables, mais de forces qui agissent et réagissent les unes sur les autres ; tantôt se soutenant, se fortifiant réciproquement; tantôt se combattant, s'équilibrant ; quelquefois s'annihilant, et toutes ensemble formant un réseau flexible, au, milieu duquel circule, libre et roi, le génie de l'homme, et, encore plus, l'esprit de Dieu,
Ainsi je pose un acte; il aura nécessairement, inévitablement tel effet, à moins cependant que j'intervienne avec ma volonté, avec mon génie, et que, m'emparant d'une autre force de la nature, j'annihile cet effet.
Par exemple, c'est une loi que le fer, pénétrant dans les chairs vives , y produit une douleur intense. Mais nous avons trouvé le chloroforme, et je sais tel malade qui, s'éveillant après une opération terrible, demandait qu'on commençât enfin , et qu'il était résigné. L'opération était finie.
Ainsi encore la fièvre abandonnée à elle-même tue l'homme. C'est une loi immuable. Sainte Monique en est morte ; et combien d'autres dans les temps anciens ! Mais voilà le sulfate de quinine qui apparaît. Il n'y a plus que les imbéciles qui meurent de la fièvre.
On pourrait multiplier les exemples. Dieu n'a pas voulu que l'homme fût esclave de la fatalité des lois déjà nature.
Il a mis dans ses mains des forces avec lesquelles il peut lutter contre cet empire odieux, et redevenir roi. Or la prière est une de ces forces-là. C'est une puissance comme l'attraction , comme l'électricité. Il ne s'agit que de savoir la combiner avec les autres , et s'en servir pour les modifier ou les suspendre. « Si donc, dit excellemment M. de Maistre, un philosophe à la mode s'étonne de me voir employer la prière pour me préserver de la foudre, je lui dirai : Et vous, Monsieur, pourquoi employez- vous les paratonnerres? Et pour m'en tenir à quelque chose de plus commun : Pourquoi employez-vous les pompes dans les incendies, et les remèdes contre les maladies? Ne vous opposez-vous pas ainsi , tout comme moi , aux lois éternelles? — Oh 1 c'est bien différent, me dira-t-on ; car si c'est une loi, par exemple, que le feu brûle, c'en est une aussi que l'eau éteigne le feu. — Et moi , je répondrai : C'est précisément ce que je dis de mon côté ; car si c'est une loi que la foudre produise tel ou tel ravage, c'en est une aussi que la prière , répandue à temps sur le feu du ciel, l'éteigne et le détourne 1. »
« Soyez assurés, continue M. de Maistre, qu'on ne fera pas contre la prière une seule objection qu'on ne puisse retourner contre la médecine, contre la science. Ce malade doit mourir ou ne doit pas mourir ; donc il est inutile de prier pour lui. — Et moi je dis : Donc il est inutile de lui administrer des remèdes ; donc il n'y a point de médecine. Où est la différence, je vous prie? Nous ne voulons pas faire attention que les causes secondes se combinent avec l'action supérieure. Cet homme mourra ou ne mourra pas : oui, sans doute, il mourra s'il ne prend pas de remèdes; et
1 Soirées de Saint-Pétersbourg ,\} p. 305.
il ne mourra pas s'il en use. Cette condition , s'il est permis de s'exprimer ainsi , fait partie du décret éternel 1 . » De même pour la prière. Cet homme s'en allait à la mort; mais on a prié, et la loi générale de la prière a triomphé de la loi générale de la maladie.
La seule différence, c'est que les forces de l'ordre physique s'appliquent brutalement , et qu'il y a une certaine flexibilité dans l'application des forces de l'ordre moral, par suite de la liberté humaine qui est en jeu. Mais elles n'en sont que plus belles, et n'en honorent que mieux et Dieu qui les a faites et l'homme qui s'en sert.
Si donc l'homme trouve dans le trésor de la nature des forces avec lesquelles il en combat d'autres qui le gênent, quelle difficulté à ce que Dieu le fasse? Il ne s'agit ici « ni de Providence arbitraire ni de petits coups d'état ». Il ne s'agit pas même de miracle. On peut en demander, mais Dieu n'en a pas besoin. Il ne s'agit que de toucher savamment l'immense clavier des forces de la nature. Or qui touche mieux d un instrument que son inventeur? Qui en connaît mieux les ressources et en tire de plus merveilleux effets? Et, quand cet inventeur est doué de bonté infinie, qui peut dire ce que d'un mot, d'un signe à peine perceptible, il fera pour venir en aide à ses enfants qui l'implorent? Vainement l'esprit de Michelet s'embrouille dans ces grandes lois immuables qui lui semblent exclure Dieu du monde, son cœur proteste, se révolte contre une telle exclusion. « De ce que, dit-il, nous avons quitté la thèse insoutenable d'une Providence arbitraire qui vivrait au jour le jour d'arrêts individuels et de petits coups d'états, est-ce à dire que nous ne sentons plus le haut Amour impartial
1 Soirées de Saint-Pétersbourg, I, p. 320.
qui règne par ces grandes lois? Et pour être la Raison, n'est-ce pas l'Amour encore? Pour moi, que le sentiment de la Cause aimante disparaisse, et je n'agis plus. Que je n'aie plus le bonheur de sentir ce monde aimé, de me sentir aimé moi-même, dès lors je ne veux plus vivre; couchezmoi dans le tombeau. Le spectacle du progrès n'a plus d'intérêt pour moi. Qu'en ferai-je, si vous méteignez l'amour? »
Et ce mot encore : « Je ne puis me passer de Dieu. L'éclipse momentanée de la haute idée centrale assombrit ce merveilleux monde moderne des sciences et des découvertes. Tout est progrès, tout est force, et tout manque de grandeur. Il y a, certes, poésie : mais l'ensemble, l'harmonie, le poème, où sont-ils? Je ne les vois pas. Je ne puis me passer de Dieu ' . »
« L'ensemble, l'harmonie, le poème, où sont-ils?» nous venons de le voir : dans ce beau système de forces agissant et réagissant les unes sur les autres, à travers lequel l'homme, si petit, circule déjà avec une certaine grandeur, que Dieu gouverne en roi , et où il a fait de la prière de l'homme son propre vainqueur et son ministre.
On fait une seconde objection . « La prière abaisse l'homme. Elle l'amoindrit. Reste debout, mon ami, dit Rousseau, tu seras encore assez petit. Au lieu de prier, travaille. La men-
1 Michelet.
dicité n'est belle, ni quand elle s'adresse à Dieu, ni quand elle s'adresse aux hommes. »
La prière abaisse 1 elle déshonore 1 J'avoue que ce mot m'étonne. Quelle idée vous faites-vous donc du Dieu très grand et très bon, éternel, tout-puissant, infini, quand vous vous imaginez que moi , atome perdu dans l'immensité, je m'abaisse et me déshonore en m'adressaut à Lui ? Vous dites qu'au lieu de lui demander mon pain quotidien , je ferais mieux de travailler. A la bonne heure ! Mais je travaille, je m'épuise de fatigue, le jour, la nuit, et je n'arrivepas à gagner le pain de ma femme, de mes enfants; et alors , accablé d'angoisses , n'espérant rien des hommes , sans cesser , du reste , mes efforts , je lève les yeux vers Celui qui est la richesse et la bonté infinies. Je ne vois pas comment je me déshonore en agissant ainsi. — J'ai un de mes enfants malade. Dieu sait que je ne néglige rien pour le guérir. J'ai appelé un médecin; j'en ai plusieurs. Mais nul ne trouve le point précis où le remède appliqué amènerait la guérison. L'inquiétude me prend , l'angoisse me dévore. Les hommes ne peuvent rien pour moi. Je me tourne vers le grand, vers le tout-puissant Médecin. Osez dire, cœurs secs et qui n'avez pas souffert, qu'une telle supplication me déshonore 1 — Je suis jeune encore; j'ai des passions qui me consument. Cependant je veux rester honnête, vertueux; je veux être fidèle et chaste. J'appelle Dieu à mon aide. Encore une fois , qu'y a-t-il là qui me déshonore? Où est la fibre de mon âme, même la plus délicate, la plus sensible, la plus fière, qui ait été froissée par cet acte? Nommez-moi une faculté, une grandeur, une élévation, une noblesse de ma nature, qui ait souffert de mon agenouillement? Et vous en nommeriez dix, que je le ferais encore. Oui, pour sauver ceux que j'aime, pour guérir, pour
rendre heureux ceux que mon cœur adore, je m'abaisserais, je m'humilierais. Et vous qui êtes si fier aujourd'hui, vienne un de ces coups qui font blanchir un homme en une heure , vous tomberez à genoux , et , laissant votre vaine philosophie, vous crierez : « Mon Dieu! mon Dieu! »
Voyez, du reste, combien nos impressions se ressemblent peu. Là où vous trouvez un abaissement, je vois une grandeur. Quand mon âme prie, il me semble qu'elle remplit une des fonctions les plus hautes de la raison. Pro- , clamer la souveraineté de Dieu et la dépendance de l'homme, et, dans cette souveraineté, la puissance, la sagesse, la bonté, l'amour de l'Etre infini; l'adorer en conséquence; se soumettre en tout à sa volonté sainte ; se placer en humble suppliant dans la direction de sa bonté et sous l'épanchement de ses dons; je me trompe peut-être, mais, à mes yeux, c'est l'acte d'une raison souveraine.
Bien loin donc que la prière apporte à l'âme un abaissement , une diminution de ses dons , l'âme qui prie se perfectionne. Elle devient plus humble , plus forte , meilleure. Ce n'est pas assez dire, elle devient plus grande. Je vois dans la prière comme l'achèvement et le couronnement de mon être. Dieu a donné à ma pensée un vol presque infini ; elle va d'une extrémité à l'autre avec la rapidité de l'éclair, jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu. Dieu a donné à mon cœur un vol encore plus infini, un élan qui va plus vite, plus loin , pour lequel il n'y a pas de distance, d'espace; qui évoque, qui rapproche les éloignés, les douloureusement absents. Il fallait donc, pour achever l'homme, qu'il y eût aussi en lui une force infinie , qui allât aussi loin que la pensée, que le sentiment. Autrement tout cela était incomplet, boiteux; au lieu d'être une félicité, une
grandeur, c'était un supplice. Dans ce but, Dieu nous a donné la prière.
« Les prières, dit Homère, sont filles du grand Jupiter. » Le vieux poète a raison. C'est Dieu qui les a créées dans son amour, dans sa jalousie de Père, pour embellir, armer ses enfants. Mais je n'admets pas ce qu'Homère ajoute : « Qu'elles se hâtent avec inquiétude, boiteuses, le front ridé, levant à peine un humble regard. » C'était bon pour les prières païennes. Les nôtres sont vives, alertes. Elles s'élèvent d'un vol joyeux comme des flèches, comme des anges. Elles montent jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu, je n'ose pas dire en reines, en souveraines, du moins en filles de roi, glorieuses, brillantes, sachant qu'elles peuvent tout obtenir de Celui qui les a créées, et qui a voulu qu'elles fussent toutes-puissantes. De ce même pas rapide, elles descendent vers les vastes contrées de la terre, recueillant les soupirs, semant partout les grâces qu'elles ont obtenues. Elles visitent les mystérieuses régions du purgatoire, égalant les consolations et les espérances aux douleurs. Leur vol est infini comme le vol de ma pensée, comme l'élan de mon cœur, et il est plus puissant. La prière soutient, protège, console ceux que ma pensée ne peut que saluer de loin, et mon cœur qu'aimer. Par elle, mon âme est relevée de sa faiblesse. Elle peut tout pour ceux qu'elle aime. Elle est comme achevée, complétée et couronnée.
On voit la grandeur de la prière ; je n'y insiste pas ; mais qui en dira la douceur, la suavité ? C'est comme la respiration religieuse de l'âme. Quand nous nous éveillons à la vie , quel est notre premier acte ? Ouvrir les lèvres , et aspirer l'air dont nous avons besoin. Or, Dieu est le lieu des âmes, comme l'air est le lieu des corps. « C'est en lui que nous vivons, dit saint Paul, in ipso vivimus; c'est en lui que nous nous mouvons , in ipso movemur ; c'est en lui que nous sommes, in ipso sumus1. » Il est l'air ambiant de notre âme, son atmosphère divine. De même donc que Dieu a mis en nous un appareil respiratoire par lequel nous nous approprions, presque sans efforts, l'air qui nous est nécessaire; ainsi il a mis dans notre âme un organisme religieux en rapport avec le divin qui nous enveloppe et dont nous ne pouvons pas nous passer. L'âme respire comme le corps. Elle aspire Dieu. Elle se l'incorpore, par une opération analogue à celle par laquelle nous nous assimilons l'air. « J'ai ouvert mes lèvres, dit le Psalmiste, et j'ai aspiré l'Esprit divin. Aperui os meum, et attracoi Spiritam-, »
Telle est la simplicité de cet organisme religieux, qu'il
faut des efforts pour ne pas prier ; il n'en faut point pour
/prier. La prière sort naturellement du cœur, et elle y
1 A et. xvn, 28.
2 Ps. cxvin, 131.
apporte le bien-être, la vie. L'air que respire notre corps se compose de deux éléments qui, fondus ensemble, sont singulièrement doux : l'oxygène, puissant vivificateur qui met le feu, la flamme dans notre sang; l'azote qui le calme, le tempère, et nous empêche de mourir d'inflam-
^ mation et d'excitation nerveuse. De même l'air divin que respire notre âme par la prière se compose de lumière et
\ d'amour. S'il n'y avait que lumière, notre âme s'exalterait. Mais il y a l'amour, et de ce divin mélange naît un bienêtre inexprimable. « Comme l'encens ravive le charbon, dit Gœthe, ainsi fait la prière pour les espérances du cœur1. » Et M. de Lamennais : « Il y a des vents brûlants qui passent sur l'âme de l'homme et qui la dessèchent : la prière est la rosée qui la rafraîchit. » Et encore : « Quand vous avez prié, ne sentez -vous pas votre cœur plus léger . et votre âme plus contente ? La prière rend l'affliction moins douloureuse et la joie plus pure : elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux , et à l'autre un parfum céleste1. » Et Maine de Biran, cherchant les conditions de la paix : « Premièrement désirer, sentir ses besoins, sa misère, sa dépendance, et faire effort pour s'élever plus haut. Secondement prier, afin que vienne l'esprit de sagesse et que le royaume de Dieu arrive; prier, tenir l'œil tourné vers la source d'où vient la lumière : ainsi l'homme se trouve en possession d'un trésor infini, inépuisable8. » « Qui me donnera les ailes de la colombe, les ailes de la prière* ? » « Que j'ai besoin de prier 1 » dit-il une autre fois. Puis aussitôt après , quand il
1 Proverbes en prose, ni, 116.
2 Paroles d'un croyant, xvm.
3 Pensées, p. 384.
* Id., p. 302.
s'est retrempé dans le rafraîchissement de la présence de Dieu : « Journée de bien-être, écrit- il, de calme et de raison : effet de la prière ' . »
Voilà la prière. Elle n'est pas seulement le droit sacré de l'homme, une puissance irrésistible mise aux mains de sa faiblesse et redoutable au Ciel même , omnipotentia sitpplex; elle est encore son besoin le plus invincible. Elle fait partie de sa constitution. Elle est sa respiration religieuse ; et les inénarrables malaises de ceux qui ne prient plus le prouvent mieux encore que le bien-être et les joies pures de ceux qui prient. Continuons à creuser ce magnifique sujet.
vi rQf^
Que l'on souffre quand on ne peut plus respirer ! Quelle angoisse I Quels étouffements douloureux ! J'ai vu un enfant, à demi asphyxié par le croup, bondir sur son lit, se dresser debout, pour trouver un peu d'air. Mes yeux se remplissaient de larmes. J'en ai vu d'autres , des hommes vigoureux, se tordre de désespoir. La colère les prenait. Ils se précipitaient à la fenêtre : de l'air ! de l'air ! Et quand définitivement il manque, c'est la mort ! On meurt quand on ne peut plus respirer.
Il y a de cela dans ceux qui ne prient plus. La respiration religieuse, arrêtée dans l'âme, produit d'étranges désordres.
Quelquefois ce n'est qu'une langueur, des défaillances
1 Pensées, p. 328.
singulières. On cherche l'âme, l'âme virile, on ne la trouve plus. On essaye de la réveiller, mais en vain. La vie manque. Le courage, l'énergie, les élans généreux, les fortes résolutions , tout cela a disparu avec la prière.
D'autrefois, ce sont des tristesses sans cause, une irritabilité, un dégoût de l'existence , des colères contre Dieu, contre les éléments, contre soi-même. Regardez de près. Tous ces malaises, tristesses, désespoirs, ne sont, dans une foule d'hommes, que des prières refoulées.
L'homme moral est agité, oppressé, parce qu'il a enfermé, scellé hermétiquement en lui des sentiments qui ont besoin d'expansion. La prière supprimée est comme la vapeur comprimée. Elle fait sauter une vie. Tel homme ne se serait pas suicidé s'il avaitjprié.
Quand certains orages ne se dissolvent pas par la prière en larmes bienfaisantes sur la vie , ils la brisent par d'affreuses explosions. Le cœur est un vase profond, mais délicat. Il y a des jours où il éclate, si les feux qui le consument ne trouvent pas la soupape de la prière. Ou la prière, ou la révolte ; ou la résignation qui s'agenouille et prie Dieu, ou le désespoir qui le blasphème et le brave! Les pleurs qu'on ne laisse pas couler étouffent. Les prières qu'on contient et qu'on refoule asphyxient.
vu
Cet abandon de la prière individuelle a amené d'autres malheurs. Le premier est la ruine presque complète de la prière domestique, de la prière du foyer.
Notre- Seigneur a dit : « Toi, quand tu voudras prier, rentre dans ta chambre, intra in cubiculum tuum ; et, la porte fermée , et clauso ostio, prie ton Père dans le secret, ora Patrem tuum in abscondito; et ton Père qui voit dans le secret te le rendra, et Pater tuus qui videt in abscondiu reddet tibiK » C'est la prière individuelle, si douce quelquefois, rafraîchissante comme une rosée. Mais l'hommi n'étant pas un être isolé sur la terre, elle ne suffit pas. Aussi Notre -Seigneur a dit ailleurs : « Lorsque deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux'.»
Deux ou trois réunis en mon nom ! Lesquels ? D'abord l'époux et l'épouse, plus que réunis, unis. On s'aime bien quand on prie ensemble ; on s'aime mieux , plus purement, plus longtemps, toujours ! Le mariage ne donne toutes ses fleurs, ses fruits suaves, que quand les âmes se touchent par leurs côtés divins. Là est l'intensité ravissante, la durée invincible. La prière commune est comme une douce pluie qui tombe chaque soir sur les sécheresses de la journée, comme un baume qui adoucit les petits froissements. La prière commune est un pardon mutuel. Elle cicatrise les petites plaies. Et, quand on est assez heureux pour ne connaître ni ombres ni nuages , elle mêle aux ardeurs, quelquefois trop humaines, quelque chose de grave et de céleste qui les conserve et les empêche de s'attiédir. Le lit nuptial n'a des espérances d'amour éternel que quand il est précédé de deux prie- Dieu.
Deux ou trois réunis en mon nom! Lesquels encore ? Avec le père et la mère ce sont les enfants. L'enfant ne saura jamais prier, s'il ne l'a appris, tout petit, sur les genoux de sa mère , un peu plus grand , aux côtés de son père. Il
» iMatth. vi, 6.
2 lbid., xvin, 20.
ne suffit pas qu'un père dise : « Ma fille, va prier. » Il faut qu'il dise aussi : « Mon fils, viens prier. » Ou plutôt : « Mon fils et ma fille , prions ensemble. » La prière commune est pour les enfants une école de respect. Ils ne vénéreront jamais mieux leur père, que quand ils l'auront vu découvrir chaque soir son front vénéré et l'incliner devant Dieu. Oh ! que le père est plus auguste, plus royalement père , à genoux que debout 1
Deux ou trois réunis en mon nom ! Lesquels enfin ? Avec le père et la mère, avec les enfants, ce sont les domestiques. Ils s'attacheraient mieux à leurs maîtres, ils s'en détacheraient moins vite, ils les entoureraient de plus d'obéissance, d'alTection , s'ils priaient avec eux, s'ils voyaient leurs maîtres faire comme eux leur examen de conscience, se frapper comme eux la poitrine et reconnaître qu'eux aussi font des fautes. La prière commune mettrait de l'huile dans les rouages toujours un peu compliqués, dans les rapports toujours un peu difficiles, des maîtres et des serviteurs.
Reverra-t-on ces doux spectacles de la famille unie dans la prière? Celui qui y a le plus perdu, c'est le père. En abandonnant la prière , en s'évadant furtivement du salon au moment où la mère va s'agenouiller avec ses petits enfants, il s'est découronné. Il a abdiqué le gouvernement religieux de sa famille. Saint Paul enseigne que le mari est le chef de sa femme , comme le Christ est le chef de l'Église; chef, par conséquent, dans les choses morales et religieuses autant et plus encore que dans les choses vulgaires; et qu'à ce titre, la femme lui doit obéissance en tout, in omnibus, comme l'Eglise la doit à Jésus - Christ l.
* Eph. v, 23 et 24.
Mais comment cela serait-il possible, si le mari ne prie plus, s'il a déserté, s'il ignore le monde des choses divines? Saint Paul ajoute que le mari doit être le docteur privé de sa femme, et que si, dans les instructions publiques de l'Eglise, il y a des choses qu'elle ne comprend pas, elle doit s'adresser à son mari pour qu'il les lui explique, domi viros suos interrogent1. Quoi! elle interrogera son mari? Mais celui-ci ne va plus à l'église ; elle en sait plus que lui en religion. Il en fait l'aveu naïf. De là est née pour la femme, dans ses embarras de conscience, la nécessité de s'adresser au prêtre plus qu'on ne le faisait peut-être dans le passé, et de chercher en lui une direction qui l'éclairé. Tu t'en plains, jeune homme qui désires être aimé, conquérir, gouverner ta femme. Tu voudrais bien la confesser. C'est à moi, lui dis -tu sans cesse, que tu dois tout dire, tout confier. — Oui, mon ami, mais à une condition, c'est que tu pries et que tu te confesses. Il n'est pas permis à une chrétienne de se confesser à un païen. Si elle osait parler, elle te dirait : Tu ne me comprendrais pas et tu ne saurais pas me diriger.
Un observateur non suspect, celui qui a le plus revendiqué la confession des femmes par leurs maris, a écrit ceci : « Les femmes pures, douces et fidèles, qui n'ont rien à à dissimuler, rien à expier, ont pourtant plus que les autres besoin de la confession d'amour, besoin de se bercer sans cesse dans un cœur aimant. Comment se fait-il que l'homme profite généralement si peu d'un tel élément de bonheur? » Il répond, forcé par l'évidence : « Ah! la plupart en sont indignes1. » Oui, indignes et incapables, depuis qu'ils n'ont plus ni foi ni prières.
1 I Cor. xiv, 35.
* Michelet.
96 LA VIE CnRÉTIEN.NE
Et les enfants, comment les élever ? Dites-moi, pères de famille, êtes- vous capables d'une direction chrétienne, lorsque votre âme est vide de Dieu, et ne peut rien donner de la divinité à cette jeune âme qui la réclame ?
Si nous voulons rentrer dans la vérité du mariage, dans la paix et la douceur de la famille , où il y a mélange , accord intime, permanent des âmes, il faut rétablir la foi commune, la prière du foyer. 11 faut remettre à genoux, aux pieds du même Dieu, père, mère, enfants, domestiques. Alors se réalisera la parole du Sauveur : Lorsque deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux*.
Allons plus loin. Si triste que soit, parmi nous, cette ruine de la prière individuelle et de la prière domestique, il y a quelque chose de plus inquiétant encore, c'est la disparition de la prière nationale.
Un peuple n'est pas la réunion accidentelle et passagère de quelques individus ramassés par le hasard sur les bords d'un fleuve. Un peuple, c'est un être que Dieu a créé par un fiât solennel ; c'est un être qui a une mission, une âme, qui traverse des dangers, qui peut souffrir, mourir, et qui, par conséquent, puisqu'il a un gémissement, doit avoir une prière !
Aussi tous les peuples ont prié. Tous les peuples prient encore. Il n'y a que la France qui ne prie plus.
»MaUh. xvui, 20.
L'Angleterre prie : il y a des jours où, à la voix de sa reine, l'Angleterre présente le noble spectacle d'une nation qui prie, qui jeûne, qui s'humilie, qui élève vers le ciel les mains suppliantes d'un grand peuple qui croit en Dieu.
L'Amérique prie, et, pour n'en citer qu'un exemple, jamais le Congrès n'ouvre une seule de ses séances sans que le président, debout et découvert, n'ait imploré les lumières de Dieu sur les délibérations de l'Assemblée.
La Prusse, l'Allemagne prient, nous le savons assez, et l'enivrement même de leurs succès ne les a pas empêchées un seul jour de s'agenouiller devant Dieu, dans nos propres églises.
Il n'y a que la France qui ne prie plus. Ses enfants peuvent prier individuellement, si bon leur semble ; la France, comme nation , ne prie plus. Depuis un siècle, la France a honte de la prière nationale. Elle a enfermé la prière dans les temples ; elle l'a murée dans les cathédrales ; elle lui a disputé la rue et la place publique, comme une entrave à la circulation ; elle l'a chassée de ses armées ; elle lui a refusé la porte de ses assemblées délibérantes; et, ayant commis de tels crimes, elle a rêvé d'en faire des dogmes. Elle a déclaré que la loi était athée et devait l'être, et qu'un Etat bien constitué ne prie pas.
L'Etat ne prie pas I Et c'est pour cela qu'il meurt asphyxié ; car la prière esyaj-es^ira^tionje^sjjftnr^^^rriA des individus.
L'Etat ne prie pas ! Et c'est pour cela que ni sa tête ne peut garder une couronne, ni ses mains tenir une épée.
L'Etat ne prie pas ! Et voilà pourquoi la France s'affaisse dans des défaillances inconnues.
Ah ! nul peuple ne peut vivre sans prier ! Mais quand la nation oui apostasie ainsi est la France, ce n'est pas
seulement le plus insensé des crimes, c'est la plus noire des ingratitudes ! On dirait que la France le sent. Elle a le secret remords de la faute qu'elle commet. A chaque instant, elle reprend la prière nationale. Elle l'a reprise en 1801, en 1815, en 1848, en 1871 ; puis le mauvais génie qui la tourmente la lui fait rejeter, jusqu'à ce qu'elle la reprenne de nouveau. Il faut donc que les catholiques suppléent à ce qu'elle n'accomplit pas, comme des fils respectueux qui payent les dettes de leur mère. Ils amèneront l'heure où la France comprendra que toutes ses gloires datent de l'époque où elle priait, toutes ses défaillances du jour où elle a cessé de prier. Cela fait, la résurrection sera proche. La France priant et à genoux devant Dieu pourrait être si grande 1
Oui, même en ce siècle, l'ardente et unanime prière nationale pourrait être toute-puissante. Elle pourrait dire aux montagnes d'orgueil qui nous accablent : « Jetez-vous à la mer et laissez-nous tranquilles. » Elle pourrait relever ce qui a faibli, guérir ce qui est malade. Oui, que la France se mette à genoux, et on verra se réaliser de nouveau, sur une immense échelle, la promesse du Sauveur : Quand deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux !
Enfin, plus haut que la prière individuelle, plus haut que la prière domestique et nationale, il y a la prière de l'Église. Ce ne sont plus « deux ou trois » réunis au nom
de Jésus -Christ dans la paix du foyer; ce ne sont plu3 « deux ou trois » réunis dans la grandeur, dans la majestueuse immensité d'un peuple ; c'est l'humanité tout entière à genoux aux pieds de son Créateur ; c'est l'Eglise, la grande assemblée des âmes, des familles, des nations, s'emparant des prières de l'humanité , les formulant divinement, et les portant avec autorité jusqu'au trône de Dieu.
Je ne dirai pas la beauté de cette prière de l'Eglise , sa puissance. On y sent frémir toutes les cordes les plus capables de toucher le cœur de Dieu , d'attendrir celui des hommes : tantôt la noble confiance d'une royale épouse, sûre d'être écoutée par son époux ; tantôt les cris émus d'une mère inquiète qui tremble pour ses enfants ; le plus souvent les soupirs, les gémissements tristes et suaves d'une exilée qui s'ennuie loin de son Bien-Aimé et demande la réunion. Comment Dieu resterait -il sourd à de tels accents? Les hommes n'y résistent pas; et, de saint Augustin à Jean -Jacques Rousseau, l'humanité ne sait pas les entendre sans pleurer.
Cette prière de l'Eglise a un jour solennel, le dimanche. Ce jour - là , le Pape et les cardinaux à Rome , les évêques dans leurs diocèses, les prêtres et les fidèles dans leurs paroisses, se réunissent tous ensemble dans un même lieu, dans le temple consacré à Dieu, et ils font monter vers le ciel la grande prière, celle que Dieu a promis d'exaucer toujours. Quand deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux ! Spectacle magnifique que celui de la terre presque entière réunie dans la même supplication! On dirait qu'il y a, ce jour-là, je ne sais quelle présence plus réelle, mieux sentie de Dieu au milieu des hommes.
« Je me souviens, dit un auteur dont la chute ne doit
B1BLIOTHECA
Ottaviens^
pas faire oublier les beaux accents, de ce qui m'arrivait à moi-même dans mon enfance. Le matin, quand je m'éveillais, je sentais si bien que c'était le Dimanche. Dans le bouquet d'arbres , auprès de la fenêtre , l'oiseau chantai; mieux ; les cloches de l'église sonnaient plus joyeusement ; l'air était rempli d'harmonies et de parfums ; le ciel était si beau , le soleil si brillant ! Je ne comprenais pas ce mystère, je me demandais quelquefois à moi-même comment la nature changeait de la sorte et se transformait à jour fixe. Mais plus tard j'ai compris. Enfant, tout tiède encore de l'eau de ton baptême, tout palpitant des caresses de ta mère, c'est un reflet de ton âmé religieuse qui passe sur la nature et la lait plus belle et plus semblable à toi. « L'enfant se lèvera tout ravi ; il ira dans le temple qui est la maison de Dieu, mais qui est aussi la maison du peuple. Les riches ont leurs palais : ils pourraient se contenter d'une modeste chapelle. Au peuple, il faut des cathédrales ; il faut des fêtes comme on n'en donne point aux princes de la terre, comme la religion seule peut en réaliser. La vraie fête populaire, c'est le Dimanche. Dans la vaste basilique , tous les arts réunis autour de l'autel ont mêlé leurs enchantements dans un enchantement suprême : l'architecture, la statuaire, la peinture, la musique, l'éloquence surtout. Oui , l'éloquence 1 si incultes que soient parfois les paroles du prêtre, par la nature même des vérités qu'il annonce , par les libres qu'il est sûr de toucher dans l'âme humaine, le prêtre est forcément éloquent. Le peuple entre là, et il sent sa grandeur. Et les petits enfants, en franchissant le seuil, sont accueillis comme des rois par la grande voix des orgues ; ils respirent les parfums de l'encens et des fleurs; ils écoutent ces chants majestueux et tendres, ces mots latins qu'ils ne
comprennent pas et qui leur disent tant de choses, paroles de l'éternité tombées dans le temps, secret mystérieux de la patrie entrevue dans l'exil. Transportés de foi , d'espérance et d'amour, ils vont du foyer à l'autel , de l'autel au foyer ; ils reportent à leur mère le baiser de Dieu, comme ils ont apporté à Dieu le baiser de leur mère. »
La femme en revient aussi , reposée , plus calme , souriante. Je sais un mari qui disait à sa femme : « C'est aujourd'hui Dimanche. Tu as dû communier; viens que je t'embrasse. »
Même les ouvriers des villes en ressentent les bienfaits. a Pour ces prisonniers de la semaine, dit un auteur moderne , l'almanach aux grilles serrées s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux , en prises d'air rafraîchissantes. C'est le Dimanche , le jour si long aux mondains, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule récompense, le seul but aux efforts désespérés de six jours de peine... Si on veut bien connaître le Dimanche, il faut le voir surtout aux quartiers laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il élargit en fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport, laissant la place libre pour des rondes d'enfants débarbouillés et parés, et des parties de volants sous les porches du vieux Paris. Il faut le voir aux faubourgs enfiévrés, où, dès le matin, on le sent planer, reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit des cloches qui met dans l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de départ et de délivrance. Alors on le comprend et on l'aime.
« Dimanche de Paris , Dimanche des travailleurs et des numbles, je t'ai souvent maudit sans raison ! J'ai versé des flots d'encre injurieuse sur tes joies bruyantes et débor-
dantes! Mais aujourd'hui, abjurant mes erreurs, je t'exalte et je te bénis pour tout ce que tu donnes de joie, de soulagement au labeur honnête et courageux , pour le rire des enfants qui t'acclament, la fierté des mères heureuses d'habiller leurs petits en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus pauvres i. » Ce serait pariait, si l'auteur eût ajouté : « Et pour la satisfaction que tu donnes aux besoins religieux du peuple , aux aspirations divines de sa conscience et de son âme. »
Là, en effet, est la grandeur sacrée du Dimanche. C'est le jour de la prière solennelle, le jour du Credo, du Miserere, et du Te Deum. Et quand on est chrétien, on monte encore plus haut. Comme dans les concerts de la terre, on entend quelquefois, parmi des chœurs admirables, un ténor sublime qui domine tout et qui enlève tout; ainsi dans ces chants de l'Eglise le chrétien distingue la voix de Jésus-Christ. Il prie avec elle et en elle. Elle ne fait que l'accompagnement. Avant de quitter son épouse, toute sainte, resplendissante de beauté, afin que sa prière fût digne d'elle, afin qu'elle montât jusqu'à Dieu, non pas en boitant et en tremblant comme les prières antiques, ce Sauveur adorable a donné à son Eglise l'Esprit de grâces et de prières, qui réside toujours en elle et qui y pousse sans cesse des gémissements inénarrables 2 . A cause de cela, la prière de l'Eglise est vénérable, même pour Dieu. Elle lui inspire une sorte de respect, qui fait qu'il l'exauce toujours.
Ce qui sauve le monde, ce qui le maintient sur la pente glissante des abîmes, c'est la prière de l'Eglise; c'est le
1 Alph. Daudet.
* Rom. vin.
saint sacrifice de la messe; ce sont les mains levées de milliers de prêtres et d'évêques qui, les lèvres teintes du sang de Jésus-Christ, disent chaque matin : Parce , Domine. Ce sont les cris de millions de fidèles qui disent : Amen. Et par-dessus tout cela, pour l'animer invisiblement , pour l'élever à son plus haut degré d'intensité divine et humaine, les inénarrables gémissements de l'Esprit-Saint.
0 toute-puissance de la prière de l'Église ! On ne vous connaît pas assez 1 On ne sait pas s'associer à vos ardeurs avec des cœurs assez intelligents 1 Là pourtant est la solution , le nœud sacré des drames qui se jouent depuis des siècles au sein de l'humanité. Levons-nous donc, enfants de l'Église catholique ; apprenons à prier de la prière de notre mère; faisons au ciel la violence qu'il désire; et alors nous serons les maîtres du monde, parce que nous serons les maîtres de Dieu, qui ne pourra rien nous refuser 1