‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · EL · texte numérisé non relu

EL

pour leur nouvelle demeure.

Voilà le génie antique dans sa religieuse beauté, ou plutôt voilà la raison humaine dans toute sa lumière. La société, en effet, repose essentiellement, nécessairement sur Dieu. C'est en lui, et en lui seul, qu'elle trouve son idée du pouvoir, de la justice et du droit; son idée de la liberté et de la responsabilité humaines; son idée du prix et de l'inviolabilité de l'âme; son idée de l'obéissance, du devoir,' du sacrifice et de la vertu. Hors de lui, il n'y a ni justice sociale ni foi patriotique. Otez Dieu, la société n'est plus qu'un amas de pierres sans ciment; c'est une folle statue qui rejette son piédestal. N'espérez pas un miracle qui la fasse tenir debout.

Et non seulement sans Dieu , sans Religion , les droits n'ont point de base, les devoirs point de sanction, les sacriiices point de motifs, mais les passions n'ont point de freins. Oh! le bel édifice qu'un grand peuple! mais qu'il est fragile quand Dieu n'enchaîne pas les passions ! Il y a deux merveilles que j'admire ici -bas. C'est une île au milieu de l'Océan: les flots vont et viennent, montent, mugissent, s'arrêtent toujours à temps, ne la couvrent jamais. C'est un Etat au milieu des passions; passions des riches, passions des pauvres, passions des sujets, passions des rois: orgueil, envie, ambition, luxe, cupidité; flots mauvais, flots boueux; ils vont, ils montent, ilsécument; puis ils se calment et s'en vont. Pourquoi? Parce que Dieu est là, habitant au cœur des hommes, calmant par de célestes espérances leurs passions comme leurs douleurs, et posant devant les révoltes de l'âme humaine le grain

de sable où elles se viennent briser. Hue usque venies, et non procèdes amplius.

Je dis leurs douleurs; car on n'a pas encore inventé une société qui n'ait le sacrifice à sa base et à son sommet. Sacrifice du laboureur, qui, dès trois heures du matin, part , sa hotte sur le dos , et va engraisser la terre de ses sueurs; sans cela ni pain ni vin; aucune vie physique. Sacrifice du mineur, qui descend dans les entrailles de la terre pour lui arracher ses trésors; sans 'cela ni houille, ni minerai, ni fer, ni or; aucune vie industrielle. Sacrifice de l'employé des postes, des télégraphes, des chemins de fer, qui veille, voyage, pendant que nous dormons; sans cela aucune vie de relations. Sacrifice du magistrat, de l'avocat, de l'homme d'affaires, qui étudie nos conflits, nos différends, les débrouille et les arrange, nous donne lumière, aide, sécurité et protection. Sacrifice du soldat, qui souffre et qui meurt pour nous. Sacrifice du prêtre, qui renonce à la famille, à la fortune, pour qu'au milieu de tant de fatigues, de traverses, de sueurs, de luttes acharnées contre la nature et la concurrence, nous n'oubliions pas la vraie patrie, qui est le ciel, et le vrai but, qui est Dieu. Voilà la société. Je la contemple avec émotion, dans sa beauté auguste et touchante. La sève qui circule à travers cet arbre immense, c'est la sève du sacrifice. Le sang qui fait battre ce noble cœur, c'est le sang de l'immolation. Et voilà pourquoi il y faut Dieu; Dieu le principe unique du sacrifice, parce que seul il peut en être le rémunérateur.

Aussi plus l'habitation de Dieu est réelle au sein d'une société , plus il est la base reconnue des lois , des institutions, des pouvoirs, des mœurs publiques et privées, plus la paix, l'ordre sont profonds, plus la civilisation

monte, Non pas que même alors il n'y ait des misères; toujours la société sera imparfaite , puisqu'elle se compose d'êtres imparfaits; mais il n'est pas à craindre que ces misères passent à l'état aigu, ni que ces désordres individuels amènent jamais des catastrophes sociales . Comme l'Orphée antique, la Religion apprivoise les mauvais instincts, les tigres qui sont dans l'homme; comme l'Amphion légendaire, elle sait toucher avec art toutes les pierres, mettre à leur place les blocs nouveaux , refaire les assises et les bases, et, s'il le faut, rebâtir la ville, c'est-à-dire la société. La grandeur des résultats n'est comparable qu'à la simplicité des moyens. Sans discussion, sans coaction, par un simple mot, clair et puissant, elle atteint toutes les âmes : celles qui commandent comme celles qui obéissent; celles qui possèdent comme celles qui n'ont rien; celles qui souffrent aujourd'hui comme celles qui souffriront demain. A sa voix, la passion cède au devoir; l'autorité remplace la force, et la liberté peut naître. On voit le respect et l'amour monter et descendre, comme deux anges tutélaires, le long de l'échelle sociale, et en rapprocher les extrémités. Le pauvre n'envie plus le riche qui s'incline tendrement vers lui. Le peuple n'obéit pas seulement au pouvoir, il l'aime , et cet amour qui va des sujets au souverain redescend en bienfaits sur ceux-ci. En paix au dedans, libre et fier au dehors, ne connaissant des misères sociales que ce qui est inévitablement attaché à la faiblesse humaine, plein d'énergie pour les supporter, soulevé par l'espérance , il s'avance à grands pas vers le bonheur, en avançant vers la perfection

Voilà l'état vrai , naturel , normal des sociétés. La Religion en est la base, le fondement nécessaire. Cherchez-en un autre , je ne dis pas égal , mais qui puisse le remplacer, vous ne le trouverez pas.

Remarquez , en effet , qu'il n'y a jamais eu , et qu'il ne peut y avoir que deux philosophies sociales ici -bas.

La phlosophie sociale du plaisir et la philosophie sociale du sacrifice.

La philosophie sociale des jouissances matérielles à multiplier le plus vite possible et à partager entre tous; et la philosophie sociale de la vertu, de la patience, de la résignation pieuse à l'ordre voulu par Dieu , en attendant le jour infaillible de la rémunération.

Entre ces deux philosophies sociales, point de milieu : et, pour faire régner la seconde, qui est la seule vraie, car si on prêche la première aux riches, elle les corrompt, et si on la prêche aux pauvres, elle les soulève, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais qu'un seul moyen : la Religion.

Que si, comprenant qu'en effet le sacrifice et la vertu sont les bases des sociétés, à la place de la Religion qui les produit efficacement, vous mettez de moindres motifs : l'intérêt, le devoir humain, l'honneur, qui les produisent aussi, mais incomplètement, votre société mourra d'inanition. Elle s'éteindra dans l'anémie. Et si, plus intelligents encore ou entraînés malgré vous, vous chassez la

philosophie sociale du sacrifice qui ne règne que par la Religion, et que vous appeliez à sa place la philosophie sociale des jouissances matérielles , vous ne mourrez pas seulement d'inanition , vous mourrez consumés de honteuses plaies et rongés par la gangrène. Et comme les classes pauvres n'assisteront pas impunément, surtout aujourd'hui, au spectacle des classes riches se corrompant dans les jouissances matérielles, d'horribles convulsions achèveront ce que l'anémie et la gangrène auront commencé. Et c'est là le douloureux spectacle que présente la société contemporaine; douloureux mais si profondément instructif qu'il faut y insister.

Entrons donc dans le détail , et contemplons avec suite les symptômes de cette lamentable maladie.

Le xvme siècle, qui fut médiocre en tout, mais très particulièrement dans les questions sociales , parce que là où il faut porter une si haute raison et tant de bon sens il n'eut que des élans d'une sensibilité rêveuse après avoir écarté de l'ordre social la Religion, qui en est la base, essaya de la remplacer par la doctrine de Yintêrèt privé. Il ne niait pas encore , comme on l'a fait plus tard , que la société, pour vivre, pour maintenir l'ordre dans son sein, arriver à la liberté et défendre sa grandeur, eût besoin d'un sacrifice perpétuel et volontaire de l'intérêt de chacun à l'intérêt de tous. Mais trop confiant dans les forces de la raison humaine, qui conseille en effet ce sacrifice, ébloui par le spectacle de quelques hommes attachés à la justice et au bien public par la pure notion du devoir, il ne vit pas que la majorité des hommes n'est guère accessible à un motif d'action si abstrait, et que prétendre la mener par le seul frein de l'intérêt bien entendu est la plus lamentable de toutes les chimères. Autre chose,

en effet, est une grande âme , et autre chose cette masse vulgaire qu'on appelle l'humanité. Et même dans une grande âme, autre chose est de se sacrifier une fois, dans une occasion solennelle, sur le seul commandement du devoir, et autre chose de se sacrifier toujours en mille circonstances , petites , secrètes , ignorées de tous et qu'on aura soi-même oubliées dès demain. A cet homme qui, quoi qu'il fasse, est vulgaire par quelque côté, à cette masse qui l'est de toute façon , pour lui donner la force de toujours obéir, de toujours se sacrifier, vous proposez, quoi? L'intérêt particulier! c'est trop peu. Il y a cent occasions où ce n'est pas son intérêt de souffrir, d'obéir, de travailler; et quand il serait vrai de dire que, philosophiquement et en droit, c'est toujours son intérêt bien entendu, car l'ordre qui résultera de cette pleine obéissance lui rapportera plus de profits qu'il ne lui impose de sacrifices, c'est là quelque chose de trop élevé, de trop subtil, de trop délicat pour la masse et que beaucoup d'esprits, même cultivés, ne saisiront pas toujours. « Supporter volontairement , dit très bien M. Prévost- Paradol, l'inégalité des conditions, le travail manuel, la pauvreté, pour éviter à l'ensemble de la société et à soi-même le mal de l'anarchie, aller au-devant de la mort sur le champ de bataille pour épargner à ses concitoyens et à leur postérité la déchéance de la patrie, c'est faire des efforts de raisonnement et des actes d'héroïsme intellectuel dont la nature humaine est bien rarement capable. Aussi ne les fait- elle guère, et les hommes qui sont de bons citoyens par le pur sentiment du devoir, ou qui obéissent aux lois indépendamment de la crainte qu'elles inspirent, par un calcul bien entendu sur l'intérêt particulier et l'intérêt général mis en présence , sont en nombre beaucoup trop

restreint pour maintenir dans la société l'ordre , la probité et la somme de dévouement relatif sans laquelle l'Etat ne saurait vivre1. »

Le moins qu'on puisse donc dire, c'est qu'en substituant le devoir humain et l'intérêt privé à la Religion , on donne à cette société qui doit vivre d'obéissance, de résignation, de sacrifice, une nourriture insuffisante. Ne vous étonnez pas si la vie baisse. Et non seulement insuffisante, mais malsaine , faite pour tromper la faim , non pour la rassasier, et qu'elle rejettera bientôt comme une duperie. Car où donc est l'intérêt de toujours souffrir, de toujours travailler, de toujours obéir, s'il n'y a pas d'espérances immortelles? Et où donc est le devoir, s'il n'y a pas de conscience? et où la conscience, s'il n'y a pas de Dieu? Jésus- Christ a bien dit: « Beati qui lugent. Bienheureux ceux qui pleurent.» Mais il a ajouté : « Quoniam et ipsi consolabuntur. Parce qu'ils seront consolés. » Vous supprimez le consolabuntur, et vous croyez que les hommes garderont le beati. Vous les croyez trop sots.

Il n'est point de calamités qui ne sortent d'une pareille doctrine. Elle abaisse les âmes; elle avilit les caractères; elle pervertit le sens moral en persuadant à chaque homme que l'intérêt personnel est l'unique règle de sa volonté et qu'il peut légitimement tout ce qu'il peut impunément; elle concentre toutes les passions dans l'abjection du moi , dans la recherche odieuse de la personnalité. Elle va plus loin; elle fait de la société une arène où il n'y a en jeu que des intérêts: on n'obéit plus, on cède, et, ce qui est plus triste encore, on spécule. On suppute ce que rapportera l'obéissance, et ce qu'il en reviendrait de désobéir.

1 La France nouvelle, p. 356.

L'anarchie est dans les intelligences, comme la bassesse dans les caractères, et déjà même le désordre dans les rouages de l'Etat , alors que la force y maintient encore une apparence d'ordre extérieur. La société s'en va. Ce n'est pas ie coup de foudre qui déracine un chêne, ni même encore le coup de balai qui enlève une immondice • c'est l'insecte obscur et vil qui ronge toutes les racines , et qui prépare en secret l'effondrement.

Voilà ce que produit la doctrine de l'intérêt particulier, et sans y insister davantage, le xvin6 siècle, qui a créé cette doctrine , suffirait à lui seul pour prouver qu'elle est destructive de toute moralité comme de toute société.

Il a donc fallu chercher un autre motif d'action plus répandu et plus efficace, et aussi plus noble, que cette abjecte doctrine de l'intérêt privé; et ce mobile tout-puissant que notre siècle a cru découvrir, c'est Y honneur. Ecoutons M. de Vigny parler de cette vertu, si belle et absolument invincible quand elle a pour sanctuaire une conscience où Dieu réside ; hors de là pâle fleur sans racine, mais non pas pourtant sans parfum. « Dans le naufrage universel des croyances, dit M. de Vigny,- que nous reste-t-il de sacré? Quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses ° Hors l'amour du bien-être et du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que l'égoïsme a tout submergé. Ceux mêmes qui cherchent à sauver les âmes et qui plongent avec cou-

rage se sentent prêts à être engloutis. Combien y en a-t-il qui se mettent à genoux?... Les hommes vivent et meurent sans se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il en est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un œil morne... A ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours. »

Mais M. de Vigny ne se décourage pas. Il a aperçu le remède : « Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide. » Et ce point solide, cette foi qui lui semble rester à tous encore, est celle de l'honneur. « Je ne vois pas, dit-il, qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée... Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes, et tendre à monter jusqu'au ciel. C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie.

« Telle qu'elle est, son culte, interprété de diverses manières, est toujours incontesté. C'est une religion mâle, sans symbole et sans image, sans dogme et sans cérémonie, dont les lois ne sont écrites nulle part; et comment se fait-il que tous les hommes aient le sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels sont sceptiques et ironiques pour toutes choses, hors pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé... Une fermeté invincible le soutient contre tous et contre lui-même à la pensée de s'éveiller sur ce tabernacle pur qui est dans sa poitrine comme un second cœur où siégerait un Dieu...

« L'honneur t c'est le respect de soi-même et de la beauté

de sa vie porté jusqu'à la passion la plus ardente... Toujours et partout, il maintient dans toute sa beauté la dignité personnelle de l'homme.

« L'honneur, c'est la pudeur virile.

« La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacrée que cette chose inexprimable.

« Pesez ce que vaut parmi nous cette expression populaire, universelle, décisive, et simple cependant : donner sa parole d'honneur.

« Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des religions ne pas tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'honneur qui veille en nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté ! qu'elle se l'approprie plutôt et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant, comme une lueur de plus, sur son autel qu'elle veut rajeunir 1 C'est une œuvre divine à faire 1 . »

« Une dernière lampe dans un temple dévasté! » Voilà, au dire de M. de Vigny, ce qu'est aujourd'hui l'honneur. Oh! non, la plus pure de toutes les religions ne songera jamais à étouffer ce grand sentiment , que l'antiquité n'avait qu'entrevu, qui s'est épanoui au soleil du christianisme et qui a marqué d'une si touchante beauté les nations nées au pied de la croix. Unissez comme autrefois l'honneur, la vertu, la Religion , vous embaumerez le monde et vous le sauverez. Mais si vous chassez la Religion et sa compagne fidèle, la vertu, que vous restera~t-il ? Qu'est-ce que l'honneur quand il n'y a plus de conscience? Qu'est-il pour la masse des êtres vulgaires? Mais même pour les âmes distinguées, qu'est-il en certaines matières? Qui ignore ce qu'on peut commettre d'infamies morales, en restant un homme d'honneur?

* Servitude et Grandeur militaires.

Dans un livre qui a fait du bruit, on voit apparaître un homme qui n'a plus ni Religion, ni conscience, ni Dieu, mais il lui reste l'honneur. Il lui a voué un culte, et il est persuadé que cela doit suffire. « Puisque nous n'avons plus la folie de la croix, dit-il, ayons la folie de l'honneur. » Mais cette noble passion ne l'empêche ni de corrompre la femme de son ami, ni de faire mourir de chagrin son bienfaiteur, ni de dégrader son âme dans mille débauches, ni ne finir enfin par le suicide.

Oh ! non , sans Dieu , l'honneur ne suffit pas. Si vous chassez la Religion, et avec elle la conscience et la vertu, que vous restera-t-il ? L'ombre d'une vertu, une pâle fleur de la terre, comme celles qui germent sur les ruines. Je sais que l'ombre d'une si belle chose que la vertu est belle encore; que si l'honneur ne peut seul empêcher toutes les catastrophes, il entretient cependant dans les âmes des sentiments divins ; que la société ne pouvant vivre que de vertu, il est bon que l'honneur lui serve de supplément. Respectons-le comme le dernier appui. Gardons avec soin ce débris auguste de notre caractère national. Entretenons l'honneur en nous, « comme une dernière lampe dans un temple dévasté. » Mais pleurons sur la dévastation du temple, et si nos mains pieuses veulent le reconstruire, ne confondons pas « la lampe qui orne le sanctuaire » avec les forts piliers sur lesquels il repose.

C'est la conclusion à laquelle arrive avec tristesse le publiciste que j'ai déjà cité. Lui aussi ne voit plus qu'une ressource, l'honneur, « ou, mieux encore, dit-il, le point d'honneur, dernier et puissant rempart des sociétés vieillies, et particulièrement de la société française. » — « Si nos lois , en tant qu'elles sont d'accord avec les prescriptions de la conscience universelle, sont généralement res-

pectées, si le jeune soldat rejoint docilement son drapeau et lui reste fidèle, si l'agent comptable respecte la caisse publique , si le Français enfin s'acquitte convenablement de la plupart de ses devoirs envers l'Etat et ses concitoyens, c'est au point d'honneur que nous en sommes surtout redevables. Ce n'est pas le respect de la loi divine passée depuis longtemps à l'état de problème ; ce n'est pas le dévouement philosophique à un devoir incertain, et encore moins à l'être abstrait de l'Etat, bouleversé et discrédité par tant de révolutions, c'est la crainte d'avoir a rougir publiquement d'une action réputée honteuse qui maintient seule parmi nous un désir suffisant de bien faire *. »

Voilà le dernier abri. Il en dit tristement et éloquemment la douceur : « On voit souvent au bord de quelque ruisseau un arbre profondément atteint par le temps; le tronc est largement ouvert, le bois y est détruit; il ne contient guère qu'un peu de pourriture ; mais son écorce vit encore, la sève y peut monter, et, chaque année, il se couronne de verdure comme au beau temps de sa jeunesse; il reste donc fièrement debout et peut braver plus d'une tempête. Voilà l'image fidèle d'une nation que le point d'honneur soutient encore après que la Religion et la vertu s'en sont retirées ». »

La pourriture au dedans, mais une écorce forte encore : telle lui apparaît donc la société moderne. Mais bientôt il s'alarme, il s'inquiète. Voilà que l'écorce est entamée à son tour. L'honneur, ou mieux encore le point d'honneur est attaqué. Il nomme ses ennemis. Ce sont ceux qui acclament le succès à tout prix, et qui l'adorent, d'où qu'il

1 La France nouvelle, p. 358.

* lbid., p. 360.

vienne; ceux qui proclament la légitimité du but, qui disent que peu importent les moyens, quand la fin est belle. Lorsqu'on en est là, « le point d'honneur, qui consiste précisément à ne pas trouver bons tous les moyens de réussir, est en danger de disparaître. On touche alors à cet état moral que Thucydide a dépeint d'une manière sublime en peignant la décadence de la Grèce, à propos des massacres de Corcyre, et en écrivant l'immortel dialogue des Méliens et des Athéniens, qui, l'emportant ce jour-là, se déclaraient hautement les contempteurs de la justice1. » Peu à peu ces idées passent dans la vie privée. Ce n'était d'abord que dans les choses publiques qu'on osait vanter, sous le nom d'habileté, la fraude et la violence, dire que la force est la mesure du droit, et adorer le succès. On faisait des réserves pour la vie privée. Mais bientôt la logique l'emporte, et l'on se surprend à louer comme l'habileté suprême en affaires tout vol assez adroit pour rester impuni. Quand on en est là, c'est la fin. « N'avoir plus que le point d'honneur pour appui, et le sentir parfois fléchir sous sa main comme le roseau fragile dont parle l'Écriture , voilà, conclut-il, le dernier signe le plus assuré de la décadence ». »'

Que reste-t-il , en effet, pour élever les âmes jusqu'à l'austère pratique du sacrifice"/ Il n'y a plus en elles que de pâles motifs de bien faire, d'insignifiantes et basses raisons de travailler, d'obéir, de souffrir. La société ne meurt pas encore; mais elle languit; elle se traîne comme elle peut, semblable à ces malades que l'on voit errer mélancoliques et sans souffle, aux derniers rayons d'un soleil d'automne.

1 La France nouvelle, p. 361.

* lbid., p. 363.

Maïs ce n'est pas tout. Comme il est impossible de violer les lois constitutives de sa nature, et que la vie ne peut pas baisser sans qu'on souffre, un inexprimable maiaise commence à agiter la société. Demandez-lui ce qu'elle a , elle ne saura pas vous le dire. Comme ces malades qui approchent de leur fin, elle veut sans cesse changer de position. De là des agitations stériles, suivies de longues prostrations. Les observateurs sérieux s'inquiètent, et la multitude elle-même, avertie par la tristesse croissante des bons citoyens , commence à entrevoir l'imminence du danger. Ecoutons ce que disait, dès 1834, un de ces intelligents observateurs, le célèbre M. Jouffroy : « Le pays souffre, et, ce qui atteste le mal, c'est cette inquiétude sourde, c'est cette inquiétude partout manifestée, ce mécontentement qui se trahit de tous côtés, et dont personne ne peut définir la cause et l'objet.

« Eh bien! Messieurs, à mon avis, ce besoin de la société qui n'est pas satisfaite, ce besoin qui réclame, ce besoin qui crie , ce besoin n'est pas du tout un besoin matériel; c'est, à mon avis, un besoin moral.

« Le Christianisme avait jeté dans la société un ordre moral, c'est-à-dire un ensemble de vérités sur tous les points qui intéressent le plus l'homme : et la société vivait de ces vérités; elle était organisée selon ces vérités. La société vivait de cet ordre moral.

« Trois sièclas ont passé sur cet ordre chritten j qt ces

trois siècles ont aboli cet ordre, ou au moins ils l'ont miné, profondément miné, ébranlé dans les âmes, danp les consciences, dans la société elle-même.

« Le vide laissé par cette immense destruction , ce vide est partout. Il est dans tous les cœurs, il est obscurément senti par les masses, comme il est plus clairement senti par les esprits distingués. Ce vide il faut le remplir. Tant qu'il ne sera pas rempli, je prétends que la société ne sera pas calmée, et qu'il ne dépendra de personne de la calmer.

« Telle est , Messieurs , la profonde , la véritable cause de l'inquiétude sociale , et tant qu'on n'aura pas trouvé un remède moral à ce mal moral , la société sera inquiète , la société sera agitée. Quiconque ne lui apportera pas le remède n'en sera pas le maître, n'aura sur elle qu'un pouvoir précaire. Il ne pourra apaiser son inquiétude, parce qu'il n'en détruira pas la cause.

« Le peuple, qui ne se rend pas compte de ce dont il a besoin, mais qui n'en est pas moins inquiet par ce besoin qui le tourmente, s'imagine que toute révolution matérielle pourra lui apporter ce quelque chose après lequel il soupire. Voilà pourquoi il est avide de tout changement de ministère, de tout changement de formes sociales, se persuadant qu'en changeant il sera peut-être mieux. Il ne sait pas ce qu'il lui faut; car les révolutions de ministère, de formes sociales, de gouvernement, les changements dans les lois, ne sont que des changements matériels, et ces changements matériels ne peuvent aboutir au changement moral dont la société a besoin 1. »

On ne saurait mieux peindre un des plus douloureux et

* Discussion sur la loi des associations. Moniteur du i9 mata

des plus frappants caractères des sociétés modernes; ce vide et ce malaise qui les tourmentent, ce besoin de trouver quelque chose d'inconnu qui réponde à des aspirations qui ne sont plus satisfaites et qui sont invincibles. C'est de là que vient au bout de quelques années l'impopularité des gouvernements , et , en tout temps , leur étrange fragilité. Ils tombent, parce qu'ils n'ont pas su, pas pu apaiser l'inquiétude qui tourmente la société. Et la société les regarde tomber avec indifférence , parce qu'elle les a vus à l'œuvre, et qu'elle n'attend plus rien d'eux. Quand la preuve de leur impuissance est faite, le premier soldat venu entre dans le palais où siège la Souveraineté , dans la salle où se réunit l'Assemblée élue par la volonté nationale, et en met les clefs dans sa poche. La nation laisse faire; que lui importent les hommes qui ne peuvent rien pour elle? Puis, sans ardeur, sans illusions, hélas 1 presque sans espérances, elle se réunit pour former un autre gouvernement qu'elle laissera tomber de même dans quelques années, quand elle aura expérimenté son impuissance. Pour vivre, pour durer il faudrait satisfaire ce besoin des sociétés, combler ce vide, apaiser cette inquiétude; et, avec leurs lois athées, les gouvernements ne le peuvent pi us.

Au dialogue de Glocon , Socrate prouve que pour gouverner il faut plus que la science des choses physiques, plus que la science de l'homme, mais la science de Dieu. Chez nous , c'est la seule qu'on méprise ; étonnez-vous de l'inanité des gouvernements qui se succèdent avec une si effrayante rapidité 1

Mais de là vient aussi cette centralisation excessive, qui pèse sur les sociétés modernes et les étouffe. Quand le lien moral et religieux manque, il faut bien le remplacer; et

ces quarante millions de volontés, n'étant plus suffisamment contenues par la loi religieuse, appellent un joug de fer. C'est ce qui a paru en grand depuis trois siècles où , à mesure que la Religion a baissé , on a vu grandir la compression administrative. Qu'on me permette de rappeler à ce sujet l'admirable discours de Donoso Cortès sur les deux freins. Il commençait par montrer qu'il n'y a ici-bas que deux répressions possibles, l'une intérieure, l'autre extérieure : la répression religieuse et la répression politique; il en expliquait la loi : à savoir que, quand le thermomètre de la répression religieuse s'abaisse, on voit aussitôt s'élever le thermomètre de la répression politique, et réciproquement. Puis, ouvrant l'histoire, il suivait ce parallélisme à travers les siècles. Après avoir peint l'antiquité, où il n'y avait plus que des tyrans et des esclaves, parce que, le thermomètre religieux étant à zéro , le thermomètre politique avait dû monter jusqu'à la tyrannie ; après avoir étudié les peuples chrétiens, où, au contraire, à mesure que le thermomètre religieux s'élevait, on avait vu s'épanouir toutes les libertés; arrivé aux temps modernes, il faisait voir comment le thermomètre religieux ayant toujours baissé depuis trois siècles, on n'a plus cessé de voir monter le thermomètre politique. « D'abord, disait-il, ce sont les royautés qui, de féodales, se font absolues. Puis arrivent les armées permanentes, c'est-à-dire un million de bras pour défendre la société. Et comme le thermomètre religieux continuait à descendre, les gouvernements dirent: Nous avons un million de bras, et cela ne nous suffit plus; nous avons besoin d'un million d'yeux pour surveiller la société, et ils créèrent la police. Et ce ne fut pas encore assez. Ils voulurent avoir un million d'oreilles, et ils les eurent par la centralisation administrative, au moyen de

laquelle les moindres mouvements d'un peuple viennent aboutir au gouvernement.

« Et, comme le thermomètre religieux continuait à descendre, il fallait bien que le thermomètre politique montât plus haut. Les gouvernements dirent : Il ne nous suffit pas d'avoir un million de bras pour réprimer, un million d'yeux pour surveiller, un million d'oreilles pour écouter. il faut que nous puissions être partout en même temps et à la fois. Et cette faculté, ils l'eurent. Le télégraphe fut inventé. »

Tel est l'état de l'Europe et du monde. La moitié du genre humain est debout et sous les armes pour n'être pas dévorée par l'autre.

« Et maintenant, s'écriait l'orateur en terminant, de deux choses l'une : ou la réaction religieuse vient , ou elle ne vient pas. S'il y a réaction religieuse , vous verrez bientôt comment , à mesure que le thermomètre religieux montera, le thermomètre politique commencera à descendre naturellement, spontanément, sans elïbrt aucun ni des peuples, ni des gouvernements, ni des hommes, jusqu'à ce qu'il marque le jour tempéré de la liberté des peuples. Mais si, au contraire, et ceci est grave, si le thermomètre religieux continue à descendre, je ne sais où nous nous arrêterons. Je ne le sais, et je tremble en y pensant. Si presque aucun gouvernement n'était nécessaire , alors que la répression religieuse se trouvait à son apogée , maintenant que la répression religieuse n'existe plus, aucun genre de gouvernement sera-t-il suffisant pour réprimer? Les voies sont préparées pour une tyrannie gigantesque et colossale... »

Voilà comment parlait Donoso Cortès, et il avait mille fois raison. Et pour ma part, je ne saurais assez dire tout

ce que m'inspirent de pitié ces politiques à courte vue qui chassent Dieu et toute Religion des lois, des institutions et des âmes, et rêvent de voir refleurir la liberté. Non, non : si l'empire de la Religion diminuait encore, la société tomberait sous une tyrannie effroyable. Car, comme elle ne peut vivre que de vertu, de travail, d'oadre, d'abnégation, d'épargne, de sacrifices, il faudrait que la force pénétrât jusque dans la conscience pour obliger l'âme à la vertu, jusque dans la famille pour y maintenir les mœurs, jusque dans la propriété pour y commander l'épargne. Afin d'empêcher la société de périr, la loi irait comprimer l'homme jusque d'ans le sein de sa mère.

Ou le Christianisme ou l'esclavage. Ou le frein de la Religion ou le frein de la force. Il n'y a pas de milieu.

Et, comme cette tyrannie civile et politique, qui naît d'une centralisation excessive et toujours croissante, n'empêche pas l'instabilité des pouvoirs, car les pouvoirs passent parce qu'ils ne peuvent pas remédier au malaise de la société, et la tyrannie reste parce qu'il faut contenir les volontés qu'aucun frein religieux ne contient plus , on est à la fois dans la servitude et la révolution. On change de rois, de ministres, de formes sociales, on ne change pas d'oppression. Monarchie ou république, c'est toujours la même chose sous une autre étiquette. Quand l'homme qui ploie sous un fardeau trop lourd l'a porté quelque temps sur une épaule et qu'il n'en peut plus, il donne une secousse pour le rejeter sur l'autre ; mais que le fardeau soit à droite, que le fardeau soit à gauche, il le porte toujours.

En résumé , hors de Dieu et de la Religion , il n'y a pas 4e motif suffisamment puissant pour soulever tout un peuple, et le maintenir dans l'austère pratique de l'obéis-

sance, du travail, du respect des lois, de la patience, de l'abnégation, de la vertu. Les motifs qu'on essaye de substituer à la Religion sont pâles, impuissants. Ils ne font que des peuples anémiques , qui se traînent sans vie et sans souffle, agités et malades, toujours à la merci du premier despote venu qui les dispensera de la peine de vivre. Il faut donc que Dieu entre dans les lois , dans les mœurs publiques , dans les institutions sociales. Ou bien faites-en votre deuil , vous ne verrez jamais luire le jour de la paix, de l'ordre, de la stabilité des pouvoirs et de la liberté des peuples. Vous ne reviendrez jamais à la sanlé.

Ne vous imaginez pas d'ailleurs que nous ayons touché au fond des abîmes qui attendent les sociétés sans Dieu. Nous ne sommes qu'au bord; car ce vide, cause de tant de malaise, il faut le remplir. Mais par quoi? Dieu chassé, ii ne reste plus que la matière ; on s'y jette avec fureur. Et de là de nouveaux genres de catastrophes. D'une part, la nécessaire philosophie sociale du sacrifice, n'ayant plus d'appuis, bat en retraite sur tous les points; de l'autre, dans le lit dévasté qu'elle abandonne, se précipitent les flots orageux de la philosophie du plaisir. Que pourront, dites-moi, pour empêcher cette invasion corruptive , l'intérêt particulier, le devoir purement humain, l'honneur ou plutôt le point d'honneur? Hélas! ils n'ont pas pu maintenir dans un degré suffisant l'obéissance aux lois, comment pourraient-ils conserver la pureté des moeurs ? Vous

les verrez s'atteler eux-mêmes au char de la jouissance; et la science, avec ses merveilleuses découvertes, avec ces machines inconnues où fermente l'énergie du globe , se mettra par derrière pour le faire avancer plus vite. C'est alors qu'apparaîtront les plaies honteuses, et la gangrène achèvera ce que l'anémie n'avait que commencé.

Où nous pousse, en effet, ce mouvement scientifique qui est l'honneur de ce siècle? La science le dit, elle s'en vante : à des jouissances indéfinies. Produire de plus en plus, pour jouir de plus en plus; extraire de la nature, soumise enfin, tout ce qu'elle pourra donner à l'humanité de bien-être et de plaisir : voilà l'ambition et le programme de la science moderne, et par ce qu'elle a réalisé déjà dans le siècle passé, on peut conjecturer ce que sera l'avenir.

Mais si , au moment où vous chassez Dieu du monde et avec lui la vertu , vous appelez la jouissance ; si vous éveillez tous les appétits et si vous ôtez tous les freins; si vous saturez un peuple de tout ce qui incline l'âme vers la terre , et si vous le sevrez de tout ce qui relève l'esprit vers le ciel, êtes-vous bien sûr que vous ne le conduirez pas tout droit à la décadence? Ce qui fait un peuple, c'est l'élévation des pensées, la beauté des sentiments, la grandeur héroïque des caractères. Ce qui fait un noble peuple, c'est la liberté, la philosophie, les lettres, la Religion. Cherche cela avant tout, ô France, et le reste te sera donné par surcroît!

Mais que voulez-vous que devienne un peuple quand il ne voit plus que a ce reste » ? Une unique passion commence à s'emparer de lui , la passion du bien-être, « passion molle et pourtant tenace et inaltérable , qui se mêle volontiers et, pour ainsi dire , s'entrelace à plusieurs vertus privées, à l'amour de la famille, à la régularité des

mœurs, au respect des croyances religieuses, et même à la pratique tiède et assidue du culte établi, qui permet l'honnêteté et défend l'héroïsme, et excelle à faire des hommes rangés et de lâches citoyens \ » Voilà d'abord l'état général, l'état des masses, et comme le fond d'un peuple.

Mais dans quelques-uns, et bientôt dans un grand nombre cette passion s'exalte. A ceux-là le bien-être ne suffit plus, il faut la puissance. Et comme puur jouir il est nécessaire d'être riche, cette avidité de plaisir produit une cupidité extrême, une soif insatiable de l'or. Les désirs, sans règle et sans borne , se précipitent vers tout ce qui promet cet or, seule noblesse désormais, seul honneur, seule considération, but unique de la vie. Une fièvre d'avancement consume les fonctionnaires; mais dans ces charges publiques qu'ils convoitent, qu'ils mendient si humblement, ce qu'ils veulent ce n'est ni l'honneur ni même les honneurs, c'est l'argent. Les places se mesurent à leurs appointements. Et ce qui est affreux, c'est que plus les appointements augmentent, plus l'indépendance diminue. Avec l'argent qui croît, la liberté s'en va. Comme on attend toujours, on n'ose jamais rien. Peu à peu cet abaissement se communique de proche en proche comme une contagion; il atteint même ceux qui ne sont pas fonctionnaires; et on voit des hommes que leur fortune personnelle, leur âge, leur dignité, leur mandat devraient rendre les maîtres du pays , aussi peu tentés de tenir tête à un ministre dans les chambres qu'à un préfet dans un département. Pendant ce temps , mus par le même amour de l'or, d'autres se jettent dans l'agiotage, y portent toutes

1 Tocqueville, l'Ancien Régime <i là Révolution, p. 175.

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les fureurs de la passion, exposent le patrimoine de leurs aïeux, les dots de leurs jeunes filles, le pain même de leurs enfants; tranquilles du reste dans leur fièvre, sachant que, s'ils échouent, la Seine est là pour cacher leur déshonneur, ou que l'Amérique les attend pour y reprendre, sous un faux nom, leurs jeux insensés et leurs spéculations immorales.

Et comme la vie est courte, que le temps, en dépit de notre activité, va plus vite que nous, à peine gagné, avan-t même qu'il le soit, cet or se convertit en jouissance. Un luxe inouï désole les familles. On ne voit que toilettes ruineuses, modes excentriques, chevaux de prix, hijoux inestimables, et des fantaisies et des caprices qu'on épuise en une heure, et qui auraient suffi à nourrir des familles pendant un an. Et quoiqu'on gagne prodigieusement d'argent par de mauvais moyens, et même quelquefois par de bons, comme on n'en a jamais assez pour suffire à de telles dépenses, on vit perdu de dettes. On laisse traîner chez le fournisseur d'immenses mémoires qu'on est bientôt hors d'élat de payer. Mais on ne diminue pas son train; au contraire, on l'augmente pour s'étourdir. Cependant on n'ose plus se marier; on ne veut plus avoir d'enfants , et des désordres sans nom déshonorent le mariage. Nul foyer n'est sûr; nulle couche conjugale n'est respectée. Non pas qu'on .soit dévoré de grandes passions; on ne songe qu'à tuer le temps. Quelqu'un de fort inexpérimenté se félicitant de voir que l'adultère disparaissait de nos meurs : « Mais pardon , lui répondit quelqu'un qui connaissait mieux le monde, cela se voit, au contraire, et même un peu partout; mais cela fait si peu de bruit, on y met si peu de, passion, que personne n'y prend garde. L'adultère est aujourd'hui en France presque une institution. »

C'est que, dans cette recherche elTrénée de la jouissance, les sens s'émoussent vite, le dégoût vient rapidement. A vingt ans on est vieux, blasé; on sait tout de la vie, et on en méprise tout. Vertu, magnanimité, tendresse, amitié, désintéressement, gloire, pensée, arts, tout ce qui fa.it le bonheur et l'honneur de la vie s'en va ; un dur égoïsme étouffe tous les sentiments, et le plus pur de tous, le vrai amour, n'est plus qu'un objet de risée. Qu'importe bientôt que la patrie soit humiliée, démantelée, pourvu qu'on ne souffre pas? Dans la patrie envahie, on ne voit que son champ. On se résignerait à être Prussien, si on devait continuer à toucher ses rentes. Et le siècle qui a commencé par l'indifférence en matière de religion menace de se terminer par l'indifférence en matière de famille et de patrie.

Cependant l'homme a beau s'ensevelir dans la terre, il n'est pas heureux. Qu'est-ce que la terre peut offrir à une âme infinie? Une sorte de rage le prend. Apportez, apportez encore; inventez, créez du nouveau. 0 science, sublime enchanteresse, viens, verse-moi des ivresses inconnues ! 0 littérature, théâtres, romans, à quoi êtes-vous bons, si vous ne savez pas réveiller mes sens éteints ! Alors apparaissent sur les murs, dans les journaux, d'étranges réclames : on promet des étonnements, des stupéfactions, des féeries inimaginables et impossibles , des lumières électriques , des pluies de feu, des poses hardies, des nudités comme on n'en aura jamais vu. Il faut bien désennuyer ces blasés. On vient, on accourt, on espère. Il n'y a d'étonné que la pudeur des enfants. La masse s'en va insatisfaite. L'ennui n'a pas cédé, les sens sont restés morts. Cherchez encore, inventez! Les Romains avaient bien trouvé : ils avaient le cirque; ils avaient des combats de bêtes; ils

avaient des combats d'hommes ; ils faisaient déshabiller les vierges et les faisaient dévorer par des lions ; cherchez donc, ne nous laissez pas périr d'ennui, au milieu de notre or stérile et de ces fades jouissances matérielles qui ne nous disent plus rien. Panem et Circenses, Ce fut le dernier cri de l'empire romain défaillant dans la boue et dans le sang. C'est le notre aujourd'hui.

Et c'est pourquoi, ô société corrompue, écoute la parole de ma bouche : tu changeras de route; tu abattras tes idoles de chair et de sang, et tu les remplaceras par des autels sans tache; tu repousseras avec horreur la honteuse philosophie des jouissances matérielles. Flétris-en les preneurs, les docteurs, les propagateurs. Journaux, revues, théâtres, romans, que tout ce qui prêche le plaisir à tout prix, devienne l'objet de ton exécration! Refais-toi une conscience publique indignée , vengeresse, qui refoule ces infamies dans l'ombre. Autrement, ô hommes, quand même vous tripleriez la vitesse de vos chemins de fer, quand vous inventeriez des ailes qui vous permettraient de traverser les airs, dussiez-vous, par vos futures découvertes, éclipser tout ce qui fait votre orgueil aujourd'hui; si vous ne ressuscitez Dieu dans les âmes, si vous n'y remettez pas l'adoration, la prière, le sacrifice, le désintéressement, le mépris de la terre, vous perdrez la société, vous la précipiterez dans un de ces abîmes où il y a moitié de boue et moitié de sang; et eussiez-vous déjà des cheveux blancs, je ne voudrais pas répondre que vous ne le verrez pasl

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