LE DRAME DOULOUREUX DE L IRRELIGION (SUITE] LA SOCIÉTÉ SANS DIEU
On pense bien que nous n'avons pas achevé la douloureuse peinture de l'irréligion , en montrant quels ravages elle cause dans l'âme humaine et dans la famille. De la sphère individuelle et domestique elle déborde, elle devait nécessairement déborder dans la sphère sociale , et y engendrer de plus grands désordres. D'abord, parce que nulle part peut-être Dieu n'est plus nécessaire; Dieu, qui est l'architecte des sociétés , en étant aussi la clef de voûte et le ciment. Ensuite, parce que l'irréligion, qui ne l'ignore pas, a ici multiplié les coups. C'est peu d'avoir nié philosophiquement l'origine divine c?es sociétés et de l'avoir remplacée par je ne sais quel contrat qui n'a jamais existé et n'est même pas possible. Ce n'est rien encore d'avoir pratiquement chassé Dieu de la société civile et politique ; d'avoir effacé son nom de nos codes, seul monument de ce genre où l'homme apparaisse pour commander à l'homme en son propre nom ; a'avoir proclamé que la loi est athée
et doit l'être , mot affreux qui eût épouvanté les païens et même les sauvages ; l'irréligion a fait un pas de plus.
Elle a essayé de chasser Dieu des croyances et des mœurs nationales, en un mot, de l'âme et de la vie publique du pays. Et ne s'arrêtant plus devant rien, séparant la richesse de la morale, comme elle avait séparé la morale de la Religion, envenimant, après les avoir obscurcies, les questions d'économie politique , de capital , de salaire , les relations des maîtres et des ouvriers , des riches et des pauvres, la voilà qui est en train de dissoudre la société. Si on la laissait faire, elle stériliserait jusqu'au sol de la patrie.
Et tel est déjà l'obscurcissement des esprits, que des hommes intelligents , parfaitement intègres , des hommes qui croient en Dieu, qui rougiraient de nier son existence, n'ont rien de plus à cœur que de refouler son action hors de toute sphère sociale. Ils lui ouvrent toutes grandes les portes de la conscience individuelle; mais ils ne font qu'entre-bâiller devant lui les portes de la vie domestique , et ils lui ferment absolument toutes celles de la vie publique. G'est-à-dire qu'ils restreignent l'action de Dieu à mesure qu'elle devient plus nécessaire.
Notre but, en ce moment, n'est pas de rechercher quels sont les devoirs des pouvoirs publics vis-à-vis de la Religion , ni d'étudier dans quels rapports précis doivent vivre l'Eglise et l'Etat. Nous retrouverons plus tard, en traitant de l'Eglise, ces questions délicates et complexes. Celle que nous devons aborder ici est à la fois plus vaste et plus profonde. Elle tient à la constitution intime et comme aux entrailles même de la société. Nous voudrions prouver, même à l'homme qui pousserait le plus loin possible la doctrine de la liberté des cultes, même à celui qui de-
manderait la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat , que rien de tout cela n'est ce que veut faire l'irréligion; que ce qu'elle tente, c'est purement et simplement de chasser Dieu de la société , de faire une société sans Dieu ; que c'est là une chose impossible , monstrueuse , qu'aucun temps n'a jamais vue , et que le soleil n'éclairera jamais impunément ; que les moindres tentatives en ce genre ont toujours été suivies de malaise, de convulsions, de frissons mortels, avant-coureurs certains de la décadence; et qu'enfin, de même qu'on sent, à de profonds et sourds grondements, la quantité de foudre qu'il y a dans une nuée, ainsi suffit-il de regarder une société pour voir, à son trouble, dans quelle mesure elle a banni Dieu de ses institutions et de sa vie publique.
Aussi ne nous arrêterons -nous pas longtemps sur de trop évidents principes. On demande aujourd'hui des faits; nous en donnerons. Nous mettrons la main sur le cœur de la société moderne , et nous montrerons qu'elle est profondément malade. Elle a été empoisonnée par l'irréligion; elle se meurt; ses extrémités sont froides; le cœur le sera bientôt. Il n'y a pas une minute à perdre si on veut la sauver.
Incedo per ignés. Je vais toucher à la question vive, brûlante de ce temps. Je sais que la plaie est si enflammée, qu'on ne peut y porter la main, même la main de la charité, sans arracher un cri. Quel est pourtant le médecin qui s'arrêterait en pareil cas? A quoi bon parler, si ce n'est pour dire la vérité? Et que peut- on exiger, sinon qu'elle soit dite dans un langage respectueux, sincère, délicat, tendre, comme j'ai toujours essayé de faire, comme je ferai toujours?
Quand on étudie sur ce sujet les philosophes antiques, soit que leur esprit moins dispersé que le nôtre et plus recueilli dans l'unité eût davantage de profondeur, soit que les peuples sur lesquels se dirigeaient leurs observations fussent plus malades, on les voit tous en admiration et comme frappés de stupeur devant celte merveille impossible de la vie d'un peuple. Qui peut faire qu'un peuple subsiste, se tienne debout pendant des siècles au milieu de tant de causes de destruction? Comment les mille rouages de cet immense mécanisme ne finissent- ils pas par s'user et s'enflammer? Voilà dix, vingt, trente millions d'hommes; ce sont autant de volontés différentes les unes des autres, opposées, hostiles; comment se for.de: it-elles peu à peu dans l'unité? il n'y a point d'unité sociale sans le sacrifice des intérêts de chacun à l'intérêt de tous. Comment ce sacrifice peut-il être demandé? Comment obtenu? obtenu de tous et toujours, en des circonstances souvent si pénibles; « car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, dit Rousseau, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé1. » Et joignez à cela les passions. Comment ceux qui n-ont rien, mille fois plus nombreux que ceux qui ont, ne les dépouillent-ils pas? Et pourquoi ceux-ci , par peur, par orgueil , ne les foulent-ils pas aux pieds, ne les enchaînent- ils pas, comme on fait d'un animal féroce de peur d'en être dévoré?
» Emile, t. III, p. 199.
Il n'y a pas seulement, dans une société, des grands et des petits, des riches et des pauvres; il y a un pouvoir et des sujets , le droit de commander et le devoir d'obéir. A côté du problème social il y a le problème politique. Or qui ne sent ici un nouveau péril, un plus probable et plus terrible déchirement? Voilà le pouvoir; d'une main il s'appuie sur la loi , de l'autre sur la force : qui l'empêchera de succomber à la plus formidable des tentations, l'ivresse de faire tout ce qu'on peut? Mais en face de cet orgueil souverain , voici un autre orgueil non moins détestable : un peuple las d'obéir, de travailler et de souffrir, qui regarde au-dessus de lui, qui envie d'abord, qui menace ensuite. Comment faire pour que ces deux lions ne se dévorent pas? Qui mettra au cœur des chefs l'humilité, la modération, le dévouement; au cœur du peuple l'obéissance et le respect? Qui sauvera la liberté, la virilité, l'honneur? Qui? Devant la gravité redoutable de ce problème, les philosophes antiques s'arrêtent tous , recueillis et , je l'ai dit, stupéfaits. Ils n'y voient point d'autre explication que la toute-puissance de Dieu. A leurs yeux, pour qu'un peuple naisse, il faut un fiât du souverain Maître. Nul Etat ne subsiste , ne se soutient que par la réelle habitation de Dieu. « C'est la vérité même, dit Platon en des paroles merveilleusement belles, que si Dieu n'a présidé à l'établissement d'une cité, et qu'elle n'ait eu qu'un commencement humain, elle ne peut échapper aux plus grands maux. Il faut donc tâcher, par tous les moyens imaginables , d'imiter le régime primitif; en nous confiant en ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, nous devons fonder les maisons ainsi que les Etats , en consacrant comme lois les volontés même de l'intelligence suprême. Que si un Etat est fondé sur le vice , et gouverné par des gens qui
foulent aux pieds la justice, il n'y a aucun moyen de saiut 1 . »
Et de même que, pour qu'un Etat naisse, il faut un fiât du souverain Maître, ainsi, dans leur pensée, quand il a été ébranlé, il en faut un second pour qu'il se rétablisse sur sa base. C'est ce que proclame Pindare en termes encore plus beaux. « Il est facile d'ébranler un Etat, fût-ce même aux derniers des hommes; mais de le rasseoir sur sa base c'est une œuvre de haute lutte, à moins qu'un Dieu tout d'un coup ne se mette à la tète des gouvernants et ne devienne le pilote 2. »
Pénétrés de cette sublime doctrine, pour vivre longtemps, les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout et les plus sages, s'appliquaient à rendre les constitutions profondément religieuses. Plue on pouvait mettre la Religion dans les lois , dans les institutions, dans les pouvoirs, dans les mœurs, plus on espérait durer. « Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin, disait Xénophon, ont toujours été les plus durables et les plus sages, comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie s. »
Rome n'avait pas d'autres idées sur ce grand sujet. La manière même dont se fondaient les villes, d'après le rite étrusque, témoigne éloquemment de la conviction où l'on était que l'ordre civil n'a d'autre base que l'ordre religieux. Il fallait que l'emplacement en fût divinement désigné, après de longues prières et de solennels sacrifices. Ailleurs, ceux qui partaient pour fonder une colonie
i Plat, de Leg., t. VIII, p. 180.
* IV Pythiq.
9 Xenoph. Mem. Socr. I, iv, 16.
prenaient le feu sacré sur le principal autel de la patrie qu'ils quittaient, et, l'emportant sur leur navire, ils allaient en allumer la flamme au lieu qu'ils avaient choisi