LE DRAME DOULOUREUX DE L'IRRELIGION (FIN) LE PEUPLE SANS DIEU
Au milieu des angoisses qui saisissent tout observateur attentif de l'état des sociétés modernes, on entrevoit pourtant une ressource, mais qui, sous les coups aveugles de l'irréligion, va devenir notre plus grand péril.
Pendant que les classes élevées, privées de Dieu, s'abaissent et s'énervent , voici que les. classes inférieures font leur avènement dans le monde social : celles-ci, certes, non pas énervées , mais jeunes , ardentes , tourmentées de vagues désirs , pleines comme dans la jeunesse de longs espoirs, de folles rêveries, et capables, par leur nombre, par leur vitalité, de refaire à la société épuisée un sang nouveau. Mais il aurait fallu leur laisser Dieu. Vous le leur avez ôté, et voyez ce qui arrive. Privées de cette foi divine qui leur expliquait leur place dans la hiérarchie sociale, déshéritées de cette céleste espérance qui leur faisait attendre avec patience une revanche immortelle, pas assez instruites pour comprendre le mouvement social qui les emporte, et trop peu morales, maintenant qu'elles ne sont
plus religieuses, pour honorer ce mouvement par leur modération, elles commencent à regarder ces foules riches qui passent devant elles, couvertes de dentelles et de diamants , et une sauvage envie se remue dans leur cœur. Si la vie n'est qu'un rêve d'un moment , une orgie entre deux néants, pourquoi n'en auraient-elles pas leur part?
« Une plainte croissante et amère sort des lèvres meurtries du serf, du corvéable, du prolétaire, du paria. Le bâillon casse entre les dents du genre humain. Le genre humain en a assez de la voie douloureuse, et ce patient refuse d'aller plus loin. »
Soit; mais que faire? Et j'ajoute : A qui la faute?
Examinons cette redoutable question ; et, par un regard approfondi sur l'état des classes inférieures et sur l'immense révolution sociale qui les amène à la surface, achevons de nous convaincre que la société ne peut pas subsister sans Dieu.
Le mouvement qui les emporte est déjà assez fort pour qu'on ne puisse plus l'arrêter; mais peut-être qu'il n'est pas encore assez rapide pour qu'on ne puisse plus le diriger. Seulement il n'y a pas une minute à perdre. Cavete, posteri, vestra res agitur!
Certes, il n'est personne qui n'applaudisse aux efforts qui ont été tentés pour améliorer le sort du pauvre, de l'ouvrier, et qui ne se réjouisse des résultats déjà obtenus. Mm il n'«*t personne non plus qui n§ reconnaieftei avec
douleur que tous les maux n'ont pas été conjurés; qu'il y a encore beaucoup de misère , sans aucun remède visible, à l'heure qu'il est, qu'une grande patience dans ceux qui souffrent et une grande cbarité dans les autres.
Ecoutons d'abord un voyageur anglais décrivant le sort de nos paysans des campagnes : « Dans cette partie de la France ( la Brie) comme dans la plupart des autres, la vie du laboureur est dure. Les charretiers couchent à l'étable ou à l'écurie dans le même lit, ou plutôt dans des sortes de stalles, sur une paillasse jetée à terre. Jusqu'à présent je n'avais rien vu qui me rappelât de plus près l'état d'esclavage. J'arrivai à la ferme à la pointe du jour, tous les bras étaient au travail; et ce travail, qui en été commence dès quatre heures du matin, dure jusqu'à huit heures du soir. Le dimanche môme on le reprend jusqu'à midi. Le salaire est de deux francs pour ces longues journées; et encore là il est plus avantageux que dans le voisinage 1. »
« Cet état de choses, conclut M. James Howard, commence à produire le résultat qu'on devait attendre : chaque jour la misère chasse vers les cités les populations des campagnes. »
Là pourtant le sort n'est guère plus beau. Rien de plus précaire que le sort de l'ouvrier. Il s'en tire à condition de n'être jamais malade, et que la société ne le soit pas non plus. La moindre maladie ou de lui, ou de sa femm^, ou de ses enfants, la moindre crise politique, le moindre chômage , le jettent dans la misère. « Le peuple des villes, dit M. Thiers, moins constamment gêné que celui des campagnes, a des moments où son salaire double et où il
1 Bévue des Deux Mondes, 15 sept. 1870, p. 379.
vit dans une sorte d'abondance. Mais à peine l'imprudente industrie qui se disputait ses bras en les payant cher s'est- | elle aperçue de l'excès de production, qu'elle s'arrête, cesse ! de l'employer, et il expie dans une misère affreuse et profonde, dont le paysan est exempt, les quelques beaux jours qu'il a passés *'. »
Quant à l'ouvrière, sa position est pire.
Lorsque les fabricants anglais, énormément enrichis par les machines récentes, vinrent se plaindre à M. Pitt et dirent : « Nous n'en pouvons plus! nous ne gagnons pas assez 1 » Il prononça un mot effroyable qui pèse sur sa mémoire : « Prenez les enfants. »
Combien plus coupables encore ceux qui prirent les femmes, ceux qui ouvrirent à la misère de la fille des villes, à l'aveuglement de la paysanne, la ressource funeste d'un travail exterminateur et la promiscuité des manufactures! Qui dit la femme dit l'enfant: en chacune d'elles qu'on détruit, une famille est détruite, plusieurs enfants peut-être et l'espoir des générations à venir.
Ici arrive la bande serrée des économistes: « Mais, Monsieur, les hautes nécessités économiques, sociales! L'industrie gênée s'arrêterait... Au nom des classes pauvres! etc. etc. »
La haute nécessité c'est d'être. Et visiblement l'on périt. La population n'augmente pas, et elle baisse en qualité. La paysanne meurt de travail, l'ouvrière de faim. Quels enfants faut-il en attendre? Des avortons de plus en plus.
Depuis surtout l'invention des machines à coudre , à filer, à broder, l'ouvrière succombe aux excès du travail, et ce travail disproportionné ne lui donne pas même le
1 Thiers, de la Propriété, p. 364
moyen de vivre. Sa journée est de dix sous, et elle ne peut être de onze. Pourquoi? Parce que la machine fait le travail à dix sous. Si la femme en demandait onze, on lui préférerait la machine.
Mais alors que deviennent les ouvrières?
« Elles essayent de faire deux journées en une, en travaillant jusqu'à dix-huit heures par jour, comme les brodeuses des Vosges1. » — « Ou bien, comme les couturières de Londres, elles restent à l'ouvrage pendant la nuit à l'époque des grandes commandes, mangent en travaillant, et se contentent de quelques heures de sommeil prises dans un coin de l'atelier, sans se déshabiller '. » Mais combien peu résistent longtemps à cette privation de sommeil et à cette application prolongée l
Alors que deviennent-elles ?
Elles ne font pas grand bruit. On ne les verra pas, comme l'ouvrier coalisé et robuste , le maçon , le charpentier, organiser une grève menaçante et dicter des conditions. Elles meurent de faim ou de phthisie, voilà tout.
Mais celles qui ne consentent pas à mourir ainsi?
Elles descendent le soir dans la rue.
Tout cela est sombre, très sombre, et ne s'éclaircira pas de sitôt. Oh ! sans doute, il ne faut pas perdre courage. Travaillons. Diminuons ces douleurs; séchons ces larmes; améliorons le sort de l'enfant , de la femme. Tâchons de pourvoir au besoin de l'ouvrier vieux ou infirme ; préparons à l'ouvrier valide , pour les temps de chômage , des ressources inattendues : les grands travaux de l'Etat, par exemple. Refaisons nos lois sur l'agriculture, sur l'industrie. Ne nous résignons jamais à cet état antihumain , antichré-
1 Victor Modeste, du Paupérisme ?■>■> France, p. 98. * The Undercurrents overlookcd, t. 1 , pp. 3G, 38.
tien où l'homme, où la femme qui travaillent ne puissent pas vivre. Ce sont des horreurs qui n'ont pas droit d'être. Il y aura toujours des pauvres sur la terre ; il ne doit point y avoir de misérables.
Mais quand nous aurons supprimé ces excès, fait toutes les réformes possibles, soyons certains, tristement certains , que nous mourrons, nous et nos enfants, en laissant derrière nous une foule d'inguérissables malheurs. Le globe est pauvre : en le travaillant avec acharnement , il donnera quelques richesses de plus, jamais en proportion des besoins. Dieu l'a fait ainsi parce qu'il n'y a pas mis l'homme pour jouir, mais pour grandir : pour grandir dans le travail, dans l'ordre, dans l'épargne, dans la vertu, au lieu de se déshonorer et de s'abrutir dans la jouissance.
Mais c'est là précisément ce qui augmente l'horreur de la situation actuelle des classes pauvres. Cette inguérissable misère, elle est, chez elles, une misère incomprise. Ce pauvre, il n'a pas seulement les pieds dans la douleur, ii a l'esprit dans les ténèbres. Pourquoi est-il pauvre? Pourquoi lui plutôt qu'un autre? Pourquoi est-il nu? Pourquoi, en travaillant tout le jour , une partie de la nuit , a-t-il à peine du pain? Autrefois la Religion le lui disait. En même temps qu'elle commandait aux riches de faire cesser ces misères, elle expliquait aux petits pourquoi il y a des petits, aux pauvres pourquoi il y a des pauvres. A ceux qui souffrent, elle disait pourquoi il y en a qui souffrent. Ce n'est ni facile à dire, ni facile à faire comprendre. Elle faisait mieux, elle le faisait croire. Assis sur son fumier, comme le Job antique , le pauvre levait les yeux au ciel , et il disait, soumis, sinon résigné : « Scio quia Redemptor meus vivit. Je sais que mon Rédempteur est vivant. » Et mettant sa main calleuse sur sa poitrine desséchée, sur sa
chair meurtrie, il ajoutait : « Et in carne mea videbo Lominum. Oui, je verrai mon Dieu, je le verrai dans cette même chair, transfigurée alors. » Et quand le Christianisme se fut épanoui, comme une fleur suave, sur le vieux tronc de la Religion, il mit dans la cabane du pauvre ce Crucifix aux longs bras amaigris, au front ceint d'épines, au corps couvert d'un haillon, au cœur meurtri, au tendre et compatissant regard. Le pauvre ne fut plus seulement soumis, il fut résigné.
Voilà l'œuvre du Christianisme. Vous n'en voulez plus. Faites mieux.
Mais hâtez-vous! Debout tous, à l'œuvre, à l'enseignement, à l'explication du grand mystère I II n'y a pas une heure à perdre. Apportez de la lumière, vous qui en avez. Vous ne pouvez pas laisser le pauvre dans ces ténèbres. Il est nu; il travaille; il souffre. Pourquoi? Dites-le-lui, et promptement. Car savez- vous ce qui arrive? Inexpliquée, incomprise, sa douleur se change en haine. Il regarde la sociélé, et il lui montre le poing.
Les docteurs sont venus. Faux docteurs, hélas! Ils se sont levés en foule depuis vingt ans. Je les ai écoutés avec attention. Or, au peuple qui souffre, imaginez ce qu'ils ont ditl Ils ont dit un mot, rien qu'un; mais ce mot est, dans l'ordre social , ce que serait dans l'ordre physique , sous les piliers d'un temple, un baril de fulmi-coton. Ils ont dit au pauvre : « Tu as droit au bonheur. »
Amère dérision ! Oui , à ce peuple qui travaille , qui a peine à vivre, ils ont dit : Tu as droit au bonheur!
Le droit au bonheur I Regardez bien : il n'y a pas autre chose dans toutes ces doctrines socialistes qui depuis vingt ans ont fait de si grands ravages dans nos classes ouvrières. Les moyens ont été différents; le buta été le même.
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Les uns ont dit au peuple : « Tu as droit au bonheur, et tout le mal vient des pouvoirs : pouvoir spirituel, pouvoir civil , pouvoir propriétaire. Il faut les abolir tous , et d'abord celui d'où ils prétendent venir: le pouvoir de Dieu. Gouverne-toi toi-même. 'Av-àpx^, sans gouvernement, ni au ciel ni sur la terre. L'anarchie dont on te fait peur, voilà ton idéal. Ce sera ton salut. »
Les autres, c'était l'école politique , disaient au peuple : « Tu as droit au bonheur, et si tu ne l'as pas, c'est que tu vis isolé et que la concurrence te tue. Unis tous tes travaux et tous tes produits; et comme l'Etat seul est capable de les répartir convenablement, abolis toutes les propriétés, toutes les professions , et charge l'Etat de répartir les richesses communes entre tous. ïl te doit le bonheur, etjde cette manière il te le donnera. » "
Les derniers, c'étaient les mystiques, prenaient la question sous une autre face ; ils disaient : « Le Christianisme a commencé par réhabiliter l'esprit , et il a bien fait. Mais ce n'est que la moitié de l'œuvre. Il faut maintenant réhabiliter la chair. Le paradis terrestre n'est pas derrière nous, il est devant. Toutes les passions sont saintes, tous les appétits doivent être satisfaits. » Les socialistes politiques n'avaient parlé que de la communauté des biens ; ceux-ci y ajoutaient la communauté des femmes. Chacun selon sa capacité et son attrait.
C'est-à-dire que tous posaient en principe que la fin de l'homme est d'être heureux sur la terre; que ce bonheur consiste dans la possession des jouissances matérielles; que cette possession est réalisable, mais que l'obstacle est dans la société, dans cette vieille société corrompue qui s'oppose à tout bien ; et que par conséquent il faut la renverser pour la refaire , en abolissant ou en partageant la propriété, en
abolissant ou en modifiant la famille , et en chassant la Religion : trois obstacles, plus considérables que tous les autres, à la réalisation du bonheur universel. .
A l'apparition de ces doctrines, les classes riches poussèrent des cris d'horreur. Quoi 1 prétendre que la fin de l'homme est le bonheur, tandis qu'il est évident, par l'histoire, par l'expérience de six mille ans, que l'homme doit souffrir, bon gré, mal gré! Quoil toucher à la propriété 1 elle si sainte , si inviolable, besoin du cœur de l'homme 1 Toucher à la famille! à ce qui fait le bonheur, le charme de la viel Et en criant ainsi, quoique, hélas! ils y eussent, eux, touché de mille manières, les riches avaient pleinement raison.
Toutes ces doctrines , en effet , sont abominables , au double point de vue de la morale et de la Religion , et , de plus, elles sont destructives de tout ordre et de toute société. Et certes il ne faut pas tant de choses pour amener des catastrophes. Il suffit d'un mot simple et clair. Le voilà trouvé. Dites au peuple qui souffre qu'il y a des hommes qui en sont cause. Dites-lui qu'il a droit au bonheur, et que la société le lui refuse : il la prendra dans ses mains, et il la brisera comme du verre.
Tout cela est donc détestable, je le répète, et ne doit inspirer que la plus vive indignation.
Cependant raisonnons un peu. S'il n'y a point de Dieu , point d'âme immortelle; si le temps est tout, et que l'éternité soit une chimère, est-ce que la plus grande sagesse n'est pas de dire : Jouissons? « Le plaisir est tout, a dit Voltaire; quiconque l'attrape a fait son salut. » Or, qu'ont- ils dit au peuple? Ils lui ont dit ce que vous vous dites à vous-même : « L'homme est ici -bas pour jouir. » Ils ont donc eu raison! Trouvez -moi, dans votre
morale séparée de Dieu , un principe qui puisse les confondre.
Oui, trouvez-moi, en dehors de la Religion, une raison, une seule, pour que cet homme qui cire vos souliers, qui vous monte de l'eau, soit content de son sort, pour qu'il accepte son sacrifice de tous les jours et qu'il s'y résigne! Et voyez ce que valent ici vos maigres raisons de devoir, d'honneur, de point d'honneur, d'intérêt bien entendu. — « Mais, mon ami , c'est votre devoir d'obéir, de travailler. — Ah! c'est mon devoir d'obéir, et le vôtre apparemment de commander! C'est mon devoir de me priver, et le vôtre de jouir! Et pourquoi cela? Parce que je suis né pauvre. Mon devoir vient donc du hasard! Eh bien! maudit soit le hasard! maudit et aboli!
— Mais, mon ami, votre honneur, votre réputation! — Mon honneur! l'honneur de cirer vos souliers! On dira : « Jacques cire exactement les souliers de Monsieur! » Me voilà bien honoré!
— Mais, du moins, songe à ton intérêt. — Ah! oui, l'intérêt! A la bonne heure! c'est mon intérêt d'obéir, si je suis seul ; je serais écrasé. Mais si nous étions plusieurs, si nous nous associions ! Nous sommes six millions d'ouvriers, quatre millions de domestiques : est-ce que, réunis , nous ne pourrions pas briser nos fers sur la tête de nos tyrans? » Alors, Messieurs, les rôles seraient changés: ce serait votre « devoir » d'obéir, votre « honneur » de cirer mes souliers , et votre « intérêt » bien entendu « de jeûner, de travailler et de souffrir ».
Je sais que d'autres prennent la chose de plus haut. Ils font sonner aux oreilles du peuple les grands noms de loi, de volonté nationale. Respect à la loi ; obéissance à la volonté de la nation. Mais si vous ne croyez pas en Dieu , ni
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le peuple non plus, où peut être la force obligatoire de la loi V Et en dehors de la conscience et de la Religion, qu'est-ce que la volonté nationale , sinon l'écrasement de quelques-uns par tous? Je ne dois aucune obéissance à un homme, quel qu'il soit, étant son égal. Et si je ne dois rien à un homme, comment devrais-je quelque chose à deux, à trois, à dix? Zéro multiplié par deux, par trois, par dix, par cent, par mille, égale toujours zéro. Votre volonté nationale n'est donc que l'oppression du petit nombre par le grand nombre. Nous la subirons jusqu'à ce que nous puissions la mettre sous nos pieds.
Comment ne voit-on pas que toutes ces doctrines, qui montent au cerveau du peuple comme un enivrement, sortent logiquement de toutes les doctrines qui ont été, dans ce siècle, prônées, caressées, enseignées, pratiquées? L'homme naît bon, la société le déprave. L'homme naît libre, la loi le met dans les fers. L'homme naît heureux, la Religion l'étouflfe et le meurtrit. Mais qui donc maintient cette société, cette loi, cette Religion qui me meurtrissent et m'étouffent? Des hommes? Eh bien! nous les briserons sur le pavél
Écoutez , et reconnaissez votre faute. Vous avez dit : ce L'homme libre , » sans dire à quelles conditions il pouvait l'être; vous avez dit : « Les hommes égaux, » sans dire dans quelles nécessaires limites ils l'étaient; vous avez dit : « Les hommes appelés au bonheur, » sans dire où , quand , et comment cela se pourrait. Il vous réclame donc, ce peuple, sa liberté, son égalité, sa félicité. Ce oeuple ne vous demande aujourd'hui que la logique. Comment vous en tirerez-vous?
L'explication chrétienne était fausse, avez-vous dit. Apportez-nous la vôtre.
Voici le dilemme :
Ou le bonheur après cette vie , mérité par la vertu ; ou le bonheur dès ce monde, mais alors le bonheur pour tous. De quel droit le refuseriez- vous au peuple?
Ou la solution chrétienne : la richesse reposant sur le travail, le travail sur le capital , le capital sur la vertu, et la vertu sur Dieu.
Ou la solution antique : la richesse par le travail , le travail par le capital, et le capital pajr l'esclavage.
Vous avez chassé l'esclavage, et vous avez bien fait; vous proclamez la liberté, et vous faites mieux. Mais vous chassez la vertu en chassant Dieu : la liberté sans vertu vous dévorera.
Ce n'est pas que je croie à un triomphe définitif des passions déchaînées dans les classes inférieures. Dieu a mis les grandes institutions qui soutiennent le monde hors de la portée de l'homme; mais il n'a pas voulu cependant que nos passions fussent sans responsabilité. Qui sème les vents est sûr de récolter des tempêtes.
Et déjà voyez comme à chaque catastrophe, de quinze ans en quinze ans, l'abîme s'élargit, et cela par votre faute. Qu'après 1830, secousse politique, vous ayez eu 1848, secousse sociale; qu'après 1848, première tentative contre les lois éternelles des sociétés, vous ayez eu 1870 et 1871 , seconde tentative qui, sans la guerre étrangère, eût été encore plus épouvantable ; quoi de plus logique ? Vous le voulez tous un peu.
Réunissez et groupez la misère, la convoitise, l'orgueil, l'utopie, l'irréligion : du point d'intersection jaillira la bète féroce. Joignez-y la faiblesse" des bons, l'amollissement des riches, le scandale des hautes classes, l'abandon des principes, le désarmement de la société, la corruption
et ie mépris de Dieu partout : la bête deviendra effroyable et invincible. Pourquoi s'arrêterait-elle? et devant quoi?
Non, jamais, dans aucun temps, pas même dans l'antiquité la plus barbare, on n'a vu un spectacle semblable à celui auquel nous assistons, une conduite si inintelligente, si insensée et si périlleuse. Tandis que partout les classes supérieures comprennent que c'est leur devoir, et, à défaut de devoir, leur intérêt bien entendu d'élever les classes inférieures, de les moraliser, de les rendre religieuses, afin qu'elles soient honnêtes, chastes, sobres, obéissantes, respectueuses du bien d'autrui; ici, en France, depuis cinquante ans , les classes élevées semblent n'avoir eu qu'une pensée : enlever au cœur du peuple toute religion; c'est-à-dire toute morale, toute conscience, tout sentiment du devoir, tout frein des passions, et on eût dit que plus les classes inférieures souffraient, plus on s'acharnait à les démoraliser. Nous avons six cent mille soldats, par exemple; on songeait bien à les amuser et à les corrompre; on en faisait passer chaque année cent mille à Paris, d'où, au bout d'un an, ils sortaient gangrenés, gâtés jusqu'à la moelle des os. Mais si un prêtre voulait approcher d'eux , si un évêque songeait à leur ouvrir une école , à leur faire dire une messe le dimanche , c'était, dans la presse , des cris d'oiseaux farouches, et de la part des officiers supérieurs une opposition froide, polie, mais invincible. Nous avons six millions d'ouvriers; que faisaient les patrons, les riches propriétaires d'usines? Ils prolongeaient le travail Je dimanche jusqu'à midi, et ils ne rouvraient l'atelier ou le chantier que le lundi à midi , afin d'empêcher l'ouvrier de se moraliser le dimanche à l'église, et de l'aider à se démoraliser le lundi au cabaret. Nous avons cinq cent mi'de employés de chemins de fer; pauvres gens qu'un
labeur effroyable, une vigilance du jour et du la nuit supprime, pour ainsi parler, de la société : quel temps, quels moyens leur avez-vous jamais donnés pour satisfaire au moins aux obligations essentielles de leur religion? Où et quand placiez-vous les fêtes populaires, les assemblées électorales, les comices publics , les marchés, les revues? Toujours le dimanche, toujours à l'heure précise des offices religieux, comme pour mieux afficher, aux yeux du peuple, le mépris public que vous en faisiez.
"* Et pendant que la bourgeoisie ne négligeait rien pour arracher du cœur du peuple toute religion , et avec elle tout frein moral, toute résignation, toute acceptation de son sort douloureux, elle était plus industrieuse encore pour enflammer en lui toutes les convoitises. Au lieu de ces moeurs sobres, simples et sévères qui dans le riche sont comme un hommage rendu à la pauvreté, c'étaient des étalages de luxe, de corruption, de débauche, qui devenaient une insulte à sa misère. Croyez-vous que ces domestiques, que ces cochers, qui passent la nuit à vous attendre sur leurs sièges glacés, et qui voient vos voluptueuses ombres danser demi-nues aux vitres de vos salons illuminés; que ces femmes de chambre, témoins quotidiens de votre luxe, de votre oisiveté , de vos intrigues , souvent de vos scandales, qui vous attendent jusqu'à minuit, en prenant sur votre table et en lisant les romans qui vous ont corrompus , croyez-vous que l'ouvrier , l'homme du peuple qui rentre grave et triste dans le taudis où sa femme misérable l'attend, et que votre luxe équivoque éclabousse en passant; croyez-vous que dans toutes ces âmes ne se remuent pas l'envie, l'indignation, la colère! Et quelles paroles tombent quelquefois des lèvres des riches débauchés, où l'impiété la corruption, le mépris du peuple, la haine de Dieu se
mêlent d'une façon étrange, écoutées et recueillies avec une joie amère dans le cœur des misérables! Non, de tels accents, de tels exemples, une conduite si inqualifiable ne sauraient être perdus. Us descendent dans le peuple; ils s'infiltrent comme un poison dans ses veines, comme un virus fatal, et y engendrent d'horribles abcès.
Il se passe aujourd'hui vis-à-vis de la propriété ce qui s'est passé au XVIe siècle vis-à-vis de l'Eglise. En dépit des saints qui réclamaient, on avait laissé se multiplier les abus, et le protestantisme naquit. Aujourd'hui, c'est autour de la propriété, du capital, dans l'usage de la fortune, que se multiplient les abus. Chrétien, on vit en païen. Et de là le socialisme. Le socialisme est un protestantisme en économie politique.
Considérez maintenant une circonstance qui augmente singulièrement le péril.
A côté de ce peuple , pour lui faire remarquer ces scandales, pour lui enseigner à en tirer les conséquences, il y a dans les cabarets, dans les clubs, les apôtres de la démagogie ; de cette démagogie sauvage, qui n'est pas une doctrine , qui n'est qu'une corruption ; sans foi , sans loi , sans mœurs; présidée quelquefois par de grands seigneurs en faillite, par des débauchés ou des escrocs; de cette démocratie du poignard , qui a apparu en 93 , qu'on a vue renaître en 1848, qui vient d'étaler son orgueil, sa sauva-
gerie, sa haine sociale et religieuse en 1871; qui vit sous terre dans les antres des sociétés secrètes, et qui guette le peuple, pour faire, comme elle dit, son éducation, c'est-àdire pour lui inoculer la haine de toute société comme de toute religion.
Et déjà voyez ce qui se passe aujourd'hui dans les clubs, dans les congrès. C'est partout contre la Religion et la société un concert d'invectives et de malédictions, de dénonciations et de pronostics homicides. On y vote partout et avant tout les résolutions les plus hostiles à toute religion, mais aussitôt et en même temps les attentats les plus odieux à toute société.
Et notez que ce ne sont pas quelques individus exaltés, quelques voix perdues.. L'ouvrier aujourd'hui s'appelle légion. Il s'est compté, il a tressailli en apprenant son nombre ; il a regardé ses bras nerveux , et il a souri de pitié en voyant les bras énervés du riche; comme Samson humilié, aveugle, tournant sa roue, et qui se consolait en sentant repousser ses cheveux et arriver l'heure de la vengeance, il a salué d'avance la grande catastrophe. Ils étaient six mille à Genève, autant à Berne, délégués des comités de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de la Prusse, jusque do la Russie, acclamant la république universelle, mettant sous leurs pieds tout sentiment de nationalité et de patrie, accueillant par des clameurs sauvages le nom de Dieu, l'immortalité de l'âme, la Religion, mais en même temps poursuivant de leurs huées le pouvoir, l'armée, la magistrature, demandant l'abolition de la famille, du mariage, de la propriété, unissant enfin dans une même haine la Religion et la société. Vous ne vouliez pas croire que l'ordre civil et politique eût sa base dans l'ordre religieux; ou, quand vous le disiez, c'était
d'une façon toute littéraire et en citant l'antiquité. Faudrat-il que vous l'appreniez à vos dépens.
Mais déjà ne le savons-nous pas? Elle vient d'apparaître, cette démagogie sauvage et sanglante. Elle vient de se montrer, non plus dans les clubs, dans les congrès, mais dans les rues de Paris, le fusil d'une main, les bombes incendiaires et le pétrole de l'autre. Elle a mis le feu aux quatre coins de la grande capitale. Les monuments , les musées, les bibliothèques, les chefs-d'œuvre du génie humain, les maisons privées comme les palais, rien n'a été épargné ; en même temps qu'elle assassinait des otages, des prêtres, des religieux, l'archevêque de Paris, des magistrats, des généraux, les plus nobles victimes. Et l'horreur de ce qu'elle avait accompli n'est rien auprès de ce qu'elle rêvait.
Savez-vous cependant ce qui m'effraye plus encore peutêtre que les crimes commis par cette démagogie sauvage ? C'est son organisation. On a pu l'étudier à la lueur sanglante de l'incendie. Ils ne sont pas six mille, dix mille, cent mille, comme on pouvait l'imaginer en lisant les comptes rendus de Berne et de Genève. On a le chiffre certain. Ils sont- plusieurs millions, affiliés à Y Internationale, divisés en groupes français, allemands, anglais, italiens, espagnols, américains, etc., et tendant à former entre eux une société distincte de la société civile, telle qu'elle est constituée dans les diverses nations au sein desquelles ils sont répandus. Tandis que ces dernières restent séparées les unes des autres par des frontières précises , et que chacune d'elles conserve une physionomie propre, des institutions diverses, des passions rivales, et, en un mot, une personnalité historique différente, les groupes innombrables entre lesquels la masse presque entière des sala-
ries de notre vieux monde est répartie, se concertent, s'unissent, et, dans le cadre sans cesse élargi de V Association internationale des travailleurs , forment un peuple distinct. Que leur importe la nation au sein de laquelle ils sont nés ! Ils sourient au vieux et vain mot de patrie. Pour eux , ils n'en connaissent qu'une : cette immense société cosmopolite où les retient et les unit la communauté des illusions, des souffrances, des ressentiments, des haines, des ambitions, des convoitises, des espérances; société universelle et cachée sous terre, mais compacte, homogène, une, marchant à un but précis, qui est d'éliminer, de subjuguer, d'anéantir l'autre société qui vit sur le globe, au soleil.
Ecoutez quel est son programme. Le voici, rédigé par la démocratie socialiste, à Genève, et adopté par le conseil général de Londres en 1869 :
Art. 1er. L'alliance se déclare athée. Elle veut Vabolition des cultes; la substitution de la science à la foi, et de la justice humaine à la justice divine; Vabolition du mariage en tant qu'institution politique, religieuse, juridique et civile.
2° Elle veut, avant tout, Vabolition définitive et entière des classes et l'égalité politique , économique et sociale des individus des deux sexes, et pour arriver à ce but elle demande avant tout Vabolition du droit d'héritage...
4° Elle repousse toute action politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital.
Voilà l'utopie sauvage et sanglante. Elle part de l'athéisme, pour arriver à l'abolition du mariage, à la destruction du droit d'hérédité, à « l'expropriation des bourgeois pour cause d'utilité publique », et « à l'universalisation de la propriété et du capital ». Ce sont leurs expressions.
Et qui est-ce qui accomplira cette œuvre? « Le peuple. La révolution sociale. »
Et pa»* quels moyens? Par tous les moyens possibles. « Quand la révolution sociale, dit V Égalité, un de leurs trente-deux journaux européens , aura exproprié les bourgeois pour cause d'utilité publique, comme ceux-ci ont jadis exproprié la noblesse et le clergé, que deviendront -ils?
« Nous ne pouvons pas répondre à coup sûr. Mais il est probable que le nouvel ordre de choses leur donnera un bien infiniment plus précieux, du travail... et dans le cas d'incapacité... des bons de soupe.
« Mais, dira-t-on, croyez-vous que les privilégiés se laisseront bénévolement dépouiller de leurs privilèges ?
« A cela nous n'avons qu'une chose à répondre : Ce que le peuple voudra, il l'exécutera. Ce qu'on ne voudra pas lui accorder, il se l'accordera à lui-même. Si le petit nombre qui aujourd'hui nous régente veut tenter une prise d'armes, il subira la responsabilité de son écrasement... Le peuple suivra sa route, envoyant dédaigneusement rouler dans le ruisseau ceux qui voudront s'opposer à sa marche. »
Tel est le programme, son but et ses moyens. Peu lui importe du reste le lieu où s'engagera l'action. Aujourd'hui Paris, demain Rome ; après-demain Londres, Vienne ou Berlin. Un coup de sifflet les réunira deux ou trois cent mille, ardents, sauvages, ivres de haine, d'orgueil et de vin, prêts à tous les crimes, surtout aux plus horribles. Car il y a une connexion logique entre l'athéisme et les derniers excès de la volupté comme de la terreur. Et de même que les classes riches, privées de Dieu, énervées, blasées, rêvent, pour réveiller leurs sens morts, des plaisirs étranges, irréalisables, de même aussi les classes pauvres, exaltées, sauvages, veulent, pour se satisfaire,
des crimes monstrueux. « Les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, disait un des chefs de la démagogie, ne sont que des contes de vieilles femmes que la raison a jetés au rebut... Je veux de grands crimes, des crimes sanglants, colossaux. Quand ne verrai-je plus cette morale triviale, cette vertu qui m'ennuie !... »
Voilà ce qu'ils disent et où nous en sommes. Et comme on ne peut attaquer la société ni même une classe de la société sans rencontrer la Religion, et que la révolution sociale le sait, voilà pourquoi à tous ses excès on a vu se mêler, dans un degré prodigieux, la haine de la Religion. Son premier acte a été de proclamer et d'établir dans toutes les écoles l'enseignement athée, de profaner, de piller et de fermer les églises, d'emprisonner et de fusiller les prêtres et les religieux, de s'emporter enfin aux excès les plus odieux de l'athéisme et de l'impiété.
Et si la Providence, qui nous traite aujourd'hui comme elle traita autrefois l'empire romain , auquel elle ne montra les barbares que peu à peu ( « la justice divine, qui marche à pas lents, dit Bossuet en parlant des premières invasions, se contenta d'avoir marqué alors les destructeurs futurs de Rome et de lui avoir montré la verge dont elle allait être frappée1 » ) ; si, dis-je, la Providence n'eût pas enfermé dans Paris le flot des nouveaux barbares et qu'il se fût répandu à la fois dans toutes les provinces, on eût vu alors ce qu'on verra peut-être dans vingt ans, une extermination en grand , sur toute la surface de la France, des prêtres et des religieux dans l'Eglise et des notables dans la société.
Ah l certes , je ne conteste aucune des grandeurs de la
1 Sur l'Apocalypse, II, 424.
civilisation moderne, personne n'y a applaudi , je pense, avec plus d'ardeur et de plus sincérité que moi ; mais il ne faut pas non plus se crever les yeux , et faire comme l'autruche, qui, poursuivie par un ennemi, enfonce sa tête sous le sable, et, ne voyant plus le péril, s'imagine qu'il a disparu. Pour moi, je ne songe jamais à l'état de la société européenne sans me rappeler ce puits que M. de Chateaubriand rencontra dans une savane de l'Amérique. Un beau palmier l'ombrage ; la surface en paraît calme et pure ; mais quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses eaux et qui s'apprête à vous dévorer.
Je pose maintenant une question : Comment remédierez -vous à un état pareil ? Et voici ma réponse :
De deux choses l'une : ou les classes élevées reviendront franchement, complètement, courageusement à la Religion , et rendront au peuple, par leurs exemples, le Dieu qu'elles lui ont pris, ou elles passeront par le feu.
Car il n'y a que deux lois au monde : la loi de l'animalité, dans laquelle les espèces les plus puissantes mangent les espèces inférieures; et la loi de la Divinité et de la Religion, dans laquelle les êtres supérieurs descendent, s'inclinent et élèvent doucement, tendrement jusqu'à eux Je , rires les plus faibles. Vous reviendrez à celle-là, qui est la lui chrétienne, ou bien la loi païenne de l'animalité
reprendra son cours. Seulement, comme vous n'avez plus l'esclavage pour vous protéger, et que les classes pauvres, émancipées , sont à la fois les plus fortes et les plus nombreuses, c'est vous qui serez dévorés.
Rendons justice aux penseurs éminents de ce siècle. Je les vois très préoccupés de cette situation ; mais, je l'avoue, je n'aperçois dans leur pensée ni la hauteur, ni la profondeur, ni la suite qu'exigerait une pareille crise.
Les uns , bons mais étroits , ne sont guère préoccupés que de la misère matérielle du peuple. Ils s'imaginent qu'avec quelques institutions de charité, quelques secours des bureaux de bienfaisance , peut-être quelques remaniements dans nos lois, on sortira d'embarras; et je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup à faire sous ce dernier rapport, et qu'il ne faille faire beaucoup. J'irai même aussi loin qu'on voudra , pourvu qu'on ne me mène pas au rêve , à l'utopie irréalisable. N'oublions pas que de même que la vie de l'homme est courte, le globe est pauvre ; qu'en le cultivant avec acharnement, comme j'ai dit, il produira quelques richesses de plus, jamais dans la proportion des besoins; que tout le capital de la France, partagé également entre tous ses enfants , donnerait à chacun quelques centimes par jour, ce qui est prouvé mathématiquement ; que par conséquent, de quelque manière que nous nous y prenions , la g"êne , la misère resteront sur le globe et ne seront limitées que par le travail, l'ordre, l'économie dans les classes pauvres, la charité, l'intelligence dans les classes riches , c'est-à-dire dans les unes et dans les autres par la vertu.
. Et ne voyez- vous pas d'ailleurs que la misère du pauvre est dans son âme mille fois plus que dans son corps? Jamais on n'a tant fait pour lui ; U jamais il n'a été moins
reconnaissant. Plus il reçoit, plus il exige, moins il remercie. Pourquoi ? Parce qu'en arrachant Dieu de son âme on a enlevé toute mesure à ses désirs, tout frein à ses convoitises. Oh ! non, ce n'est pas seulement le corps nu, meurtri de ce pauvre crucifié qu'il faut soigner, panser : vous n'entrevoyez que la moitié du problème, et la moindre. Son cœur est bien autrement malade. Vous n'aurez rien fait si vous n'en arrachez pas l'envie, la convoitise, la colère; si vous ne lui rendez pas la résignation, l'espérance. Mais cela, vous ne l'essayerez pas même sans Dieu. Le monde est perdu, prédestiné à d'amères déceptions, à de sanglantes catastrophes, si vous n'éteignez pas ces fausses lueurs économiques qui placent le ciel ici -bas, et si vous ne rendez pas au pauvre l'espérance d'un dédommagement immortel là- haut.
Je vois d'autres penseurs qui posent mieux la question. Sans négliger la misère actuelle des classes inférieures, ils se préoccupent surtout de l'état maladii de leur esprit. Ils disent : « L'âme du peuple a besoin de lumière. Elle a encore plus besoin d'idéal que de réel ; car elle tend à tomber dans la matière. Or, où prendrez-vous de l'idéal? et comment le communiquerez -vous au peuple ? Par l'instruction. Répandez, multipliez l'instruction. De la sorte, en guérissant la maladie momentanée du siècle , vous établirez à jamais la santé du genre humain. Vous guérirez la bourgeoisie et vous fonderez le peuple. »
Non, si vous n'y appelez pas la Religion.
Pourquoi? Parce qu'au peuple, aigri, malade, envieux, ce qu'il faut, ce n'est pas seulement la lumière ; c'est une certaine lumière : celle qui descend du ciel.
Je le reconnais, il lui faut la lumière humaine, l'instruction. Il la lui faut aujourd'hui absolument. Un peuple
religieux peut plus facilement s'en passer. Son âme, qui ne sait ni lire ni écrire, n'est pas sans idéal. Elle a une lumière, un frein et une ancre. Elle a une grande urne d'idéal : la Religion. Mais un peuple sans Dieu et sans instruction, sans lumière divine et sans lumière humaine, c'est une bête fauve. Il est capable de toutes les crédulités ; on peut le conduire à tous les crimes. Et c'est pourquoi si je comprends qu'aux âges de foi et dans les populations encore chrétiennes on se souciât moins de l'instruction, aujourd'hui il n'y a pas à hésiter. Vous lui avez ôlé Dieu, élevez-le au moins à la notion du genre humain, de l'intérêt bien entendu, du point d'honneur; à ces maigres choses qui ne suffisent pas à faire une grande âme, une société calme et pure, mais qui empêchent du moins de vivre et d'agir comme une brute.
Mais, en ouvrant ces écoles, en répandant l'instruction, vous seriez bien fous si vous vous imaginiez que vous allez remédier à tous les maux. Je le répète : ce qu'il faut au peuple, c'est la lumière du devoir, la lumière du travail, de la souffrance, du sacrifice volontaire; la lumière du respect des droits et de la répression des convoitises. Ce qu'il faut au peuple, c'est cette lumière qui tombe de haux sur son front ; qui dit à l'enfant : « Travaille et obéis ; » au jeune homme : « Sois chaste ; » à l'homme mûr : « Sois probe ; » au vieillard : « Espère. »
Otez cette lumière-là, donnez-lui toutes les autres; l'esprit sera-t-il moins obscur, le cœur moins aigri, le caractère moins envieux, le* peuple moins révolté? Au contraire, peut-être, il se servira de cette instruction pour lire les rêveurs, les utopistes, les démagogues ; pour se perdre l'esprit dans les clubs et se pervertir l'âme dans la lecture des mauvais journaux. Au lieu de les sauver et de vous
sauver avec eux , vous aurez mis une arme de plus aux mains de ceux qui veulent faire sauter en l'air la société.
« Eh bien ! on en finira avec du canon. »
Non , rien ne sera fini qu'avec le Décalogue . à condition que vous commencerez par le pratiquer vous-mêmes.
Que ceux qui s'imaginent qu'on peut en finir avec du canon, qui disent : « Un peuple athée, on ne le gouverne pas : on le mitraille ! » écoutent une autre parole émanée du même génie, mais celle-là plus sensée et plus sage. « Savez-vous, disait Napoléon à Fontanes, ce que j'admire le plus dans le monde? c'est l'impuissance de la force à fonder quelque chose. 11 n'y a que deux puissances dans le monde : le sabre et l'esprit... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit. »
Et cela est surtout vrai dans les nations catholiques, incessamment traversées et vivifiées par un courant de spiritualisme, d'honneur, de liberté. Là les triomphes du sabre sont toujours éphémères.
D'ailleurs, si vous en appelez au glaive, alors, entre les classes pauvres et les classes riches , ce n'est plus une société : c'est un duel. Préparez -vous aux conséquences.
Le monde a connu une fois ce péril ; mais alors le Christianisme , se levant comme l'Orphée antique , fit rentrer les deux épées dans le fourreau. « Le Christianisme, dit un homme dont le témoignage ne saurait être suspect 1 , perdit les empereurs ; ; îais il sauva les peuples... Il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s'agissait bien des grands de la terre 1 Et voilà qui est intéressant, que les derniers râlements d'un empire corrompu jusqu'à la moelle des osl La belle chose à conser-
1 Alfred de Musset, la Confession d'un enfant du siècle.
ver, que la momie de Rome embaumée des neuf parfums de Néron, emmaillotée du linceul de Tibère ! Il s'agissait, messieurs les politiques , d'aller trouver les pauvres et de leur dire d'être en paix.
« Voilà ce que fit le Christianisme. Et depuis tant d'années, qu'ont fait ceux qui Font détruit ? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu'ils se disaient : « Le riche et le fort m'opprimeront sur la terre; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. » Ainsi, hélas! ils prenaient patience.
« Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : « Tu prends patience jusqu'au jour de justice ; il n'y a point de justice. Tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance; il n'y a point de vie éternelle. Tu amasses tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter aux pieds de Dieu à l'heure de ta mort ; il n'y a point de Dieu. »
« Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes ; qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui , et qu'il s'est redressé sur la glèbe avec la force d'un taureau. Il a dit au riche : « Toi qui m'opprimes, tu n'es qu'un homme ; » et au prêtre : « Toi qui m'as consolé, tu en as menti l » C'était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaientils faire ainsi le bonheur des hommes en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.
v Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie; si le pau-
vre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s'est dit un jour : « Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici -bas, puisqu'il n'y en a pas d'autre! à moi la terre, puisque le ciel est vide! ô raisonneurs sublimes, qui l'avez mené là, que lui direz -vous s'il est vaincu? »
Et que nous direz-vous à nous-mêmes s'il est victorieux ?
Autrefois, entre ces deux mondes, le monde riche qui descend à la décadence par l'abus du plaisir, et le monde pauvre qui monte à la sauvagerie par l'envie de la jouissance, pour les préserver de ces deux abîmes, pour les tenir réconciliés et unis, il y avait Dieu, l'Evangile, la Croix. Vous n'en voulez plus. Que restera-t-il ? une épée. Mais si de vos mains amollies par la jouissance l'épée tombe par terre, si le peuple s'en empare et la brandit dans un mouvement de sauvage colère, encore une fois, ô raisonneurs sublimes ! que nous direz-vous ?
En supposant d'ailleurs que, dans ce duel entre les classes élevées et les classes pauvres de la société, les premières seront toujours victorieuses et qu'à coups de canon elles auront toujours raison des émeutes, savez-vous où vous conduisez la société ? vous la faites rebrousser de dixhuit siècles ; vous nous ramenez au pur règne de la force ; vous préparez l'inévitable retour du césarisme païen. «Nous jouirons pleinement alors, dit un écrivain, de ce que les historiens ont appelé la paix romaine, sorte d'état de fièvre intermittent, où la férocité des séditions alterne avec la torpeur de la servitude ; nous connaîtrons le bon plaisir d'une armée perpétuellement indécise entre la fidélité et la révolte, seul soutien et seul contrepoids d'une dictature toujours renouvelée et toujours éphémère ; nous aurons pour contenir ou pour tromper les impatiences de
notre plèbe, tantôt les ateliers nationaux et les embellissements des grandes villes, tantôt la sportule; nos riches seront trop heureux d'acheter au prix de leur liberté, de leur dignité et d'impôts écrasants, la trompeuse apparence d'une sécurité précaire : par intervalles nous nous résignerons , comme à un mal nécessaire , au retour de ces périodes d'anarchie, courtes il est vrai, mais atroces, qui semblent faites pour naturaliser chez nous les mœurs des Taï-Pings ; rien ne nous empêchera d'ailleursde nous donner le luxe d'une opposition de libéraux dilettantes : ils auront, pour se dédommager des brutalités de la presse en temps d'orgie démagogique, les malices d'académicien, les allusions énigmatiques , la profonde ironie des sous-entendus; et il y aura encore une France sur la carte... jusqu'au jour où l'Europe, troublée par notre exemple, lasse de nos folies, tentée par notre faiblesse, jugera que sa patience est à bout ' . »
En résumé, toute la maladie de la société contemporaine vient de deux causes : Dieu manque aux classes riches, pour les empêcher d'aller, par le luxe et l'abus du plaisir, à la décadence; Dieu manque aux classes pauvres, pour leur défendre de monter, par l'envie, par la colère, jusqu'à la sauvagerie. Pour que la société redevienne libre, heureuse; pour que les nuages qui assombrissent son front se dissipent, il faut que les classes riches et les classes pauvres cessent de se battre dans son sein; il faut qu'elles se réconcilient et qu'elles s'embrassent.
1 Lettres sur l'Association internationale, par M. Dunnyer, ancien professeur d'économie politique à l'université de Berne. Ces très remarquables lettres ont été publiées dans le Français, mai 1871.
Or, ce divin baiser, elles ne se le sont jamais donné, elles ne se le donneront jamais que dans les bras de Dieu.
Mais tout "ceci n'est encore que la moitié de la vérité. Montons plus haut; et, pour voir le péril dans toute son étendue, embrassons d'un ferme regard un plus vaste horizon.
Personne ne nie plus aujourd'hui que la grande question de ce siècle ne soit la question sociale , comme la grande question du xvme siècle avait été la question politique. « La démocratie coule à pleins bords,» disait déjà M. Guizot, il y a trente ans, à la Chambre des députés. « Ce siècle s'appellera le siècle des ouvriers, » disait plus récemment M. Gladstone à la Chambre des lords anglais. Ce fait d'une grande révolution démocratique s'opérant en Europe, et dont le foyer plus vivant est en France, personne, je le répète, ne le met plus en doute. Tous le voient : mais il s'en faut bien que tous le jugent de la même manière. Les uns le considèrent comme une chose nouvelle, et, le prenant pour un accident, se persuadent qu'on pourra l'arrêter; les autres, au contraire, le jugent irrésistible, parce qu'ils estiment que ce fait est le plus ancien et le plus continu que l'on connaisse dans l'histoire. J'avoue que je suis de ces derniers. Je crois que le mouvement qui élève en ce moment les classes populaires a ses racines dans les dernières profondeurs de l'histoire chrétienne ; qu'il dure depuis dix- huit siècles et n'a cessé de marcher, sans s'être
arrêté un instant ; qu'il n'est pas gouverné par les hommes, qu'il les mène ; que les classes populaires , en particulier, ne le comprennent pas tout en y cédant ; et qu'enfin il est parfaitement irrésistible, parce qu'il est parfaitement naturel et parfaitement logique.
Mais lorsque, détournant mon regard de ce mouvement, dont je vois si bien la légitimité, je le reporte sur la société au milieu de laquelle le peuple fait son avènement, je suis saisi d'une sorte de terreur. Politiquement, rien nvest prêt pour le recevoir; religieusement, tout est affaibli ou détruit. Je cherche les digues qui pourront contenir le torrent; il n'y en a point : je ne vois pas même dans les esprits la pensée d'en construire.
Sous certains rapports, c'est une situation analogue à celle qui a si tristement signalé la fin du xyin0 siècle. Le mouvement d'alors n'était pas social; il n'était que politique, mais parfaitement légitiment à ce titre irrésistible. Cependant personne ne le voyait. Ceux qui en parlaient n'étaient pas écoutés ; ceux qui le pressentaient en détournaient la tête. Nulle mesure ne fut prise pour le diriger ou le contenir. Il emporta tout : la royauté, la noblesse, la société.
Je tremble que nous n'ayons une fin du XIXe siècle plus lugubre encore : car, d'une part, le mouvement est plus fort, étant un mouvement social; et, de l'autre, il n'y a plus de digues, la Religion étant par terre. « Si les classes populaires, disait avec beaucoup de justesse M. de Tocqueville, s'ébranlent avant que le Christianisme ait été reconstruit dans les esprits , l'Europe verra des luttes effroyables auxquelles rien ne ressemble. »
Ce qui rend, en effet, si solennelle et si redoutable l'heure que la France traverse en ce moment, c'est qu'elle
est le point de jonction de deux mouvements, l'un qui finit, l'autre qui commencent dont la déplorable rencontre peut exposer le monde aux plus grands malheurs.
Le premier est ce mouvement de négation religieuse, de démolition chrétienne, qui commence avec Luther, en 1517, et qui n'est pas fini : vaste tragédie en trois actes qui s'achève en ce moment et qui laisse la Religion affaiblie, la société ébranlée, l'autorité découronnée, la famille en ruines, et le monde dans l'inquiétude de ce que l'avenir nous prépare.
Plus de Catholicisme, dit Luther. €e fut le premier cri, le premier acte de cette redoutable tragédie. Tout ce que Dieu lui avait donné de génie, d'éloquence, de verve comique, de passion et d'influence, Luther l'empioya à bafouer l'Eglise, à tourner en ridicule le pape, les évêques, les prêtres, les religieux; se persuadant, du moins il le disait, et peut-être le croyait-il , que sur leurs ruines il parviendrait à établir le pur règne de la parole de Dieu, l'édifice immaculé du Christianisme.
Mais il y a dans les choses une logique qui, un jour ou l'autre, entraîne tout. Quoi ! cette vieille Eglise catholique, ces grandes lignes d'apôtres, de vierges, de docteurs ; cette unité, cette sainteté, cette fécondité : tout cela n'est qu'erreur et mensonge! Alors qu'est-ce donc que le Christianisme? Est-ce que si Jésus-Christ était Dieu, il n'aurait pas dû protéger son œuvre, la défendre, empêcher la superstition d'en altérer la beauté ? S'il ne l'a pas fait, qu'estil, et que peut- on penser de lui? Plus de Catholicisme, dites-vous, donc plus de Christianisme ; plus d'Eglise, donc plus de Jésus -Christ.
Et comme il s'était trouvé pour pousser le premier cri un homme doué de passion et d'éloquence, ayant sur les
lèvres un rire trivial et puissant, il se rencontra pour pousser le second un homme plus redoutable encore. Au sein de la nation la plus spirituelle du monde, sur ce point exquis du globe où la force ne peut rien, où le ridicule tue, un homme se trouva qui avait plus d'esprit que personne, et qui employa son immense talent à persifler le Christianisme. Pendant quatre-vingts ans, assis de nouveau sur la sellette, Jésus -Christ fut hué, moqué, aux applaudissements d'une foule légère et corrompue ; et comme Luther avait mis un demi -siècle à inoculer à l'Europe le mépris du Catholicisme, Voltaire mit un siècle entier à lui inoculer le mépris du Christianisme.
Mais quoi ! Jésus -Christ n'est qu'un fourbe ! L'Evangile n'est qu'une invention et une duperie ! Alors où donc est la Religion ? Quoi ! Dieu a permis de telles choses ! Qu'estce donc que Dieu? Plus de Catholicisme, dit Luther au xvie siècle; plus de Christianisme, répond Voltaire au XVIIIe. Et le xixe conclut : plus de Religion. Voilà où nous en sommes et le dernier mot de la tragédie. Du moins de la tragédie religieuse ; car, la même logique poussant les choses à leur conséquence, des voix hardies ont ajouté : Plus de Religion, donc plus de famille, plus de propriété, plus de société.
Le xvie siècle vit le premier acte de cette tragédie redoutable, et l'Europe entière trembla sur sa base.
Le XVIIIe siècle vit le second acte et s'abîma dans le sang.
Le XIXe siècle assiste au troisième, et il aura de la peine à ne pas en mourir.
Or, au moment précis où s'achève ce mouvement de négation et de démolition chrétiennes, qui laisse la Religion aiïaiblie, la famille troublée, la société en ruines, en com-
mence un autre qui , pour se développer sans péril , aurait eu besoin de trouver le monde solidement assis sur ses ancres. Ce mouvement qui commence, cette puissance nouvelle qui se lève, dont le nom, objet d'épouvante pour les uns , d'espérance pour les autres , est sur toutes les lèvres, c'est la démocratie. Je ne dis pas la démagogie; celle-là passera. Je dis la démocratie, qui, quoi qu'on en pense, qu'on s'en réjouisse ou qu'on en pleure, est la reine de l'avenir. Mais je* ne vois pas pourquoi on en pleurerait, si ce n'est à cause de l'heure obscure et ténébreuse où elle fait son apparition.
Qu'est-ce , en effet , que la démocratie ? C'est le dernier terme de cette ascension périlleuse, mais nécessaire et admirable , par laquelle le Christianisme a pris le peuple par terre, sans droits, enchaîné, esclave; et de l'esclave en a fait un serf d'abord ; puis du serf un homme libre , le citoyen d'une commune ; et enfin du citoyen un être du plus en plus apte à toutes les fonctions publiques.
Qui niera, en effet, que quand le Christianisme parut, le peuple n'existait pas ? Les trois quarts de l'humanité étaient dans les chaînes et dans les ignominies de l'esclavage. Doucement, tendrement, sans nier aucun droit, sans exalter aucun appétit sauvage, le Christianisme a dénoué les chaînes de l'esclave, et, l'élevant graduellement, il en a fait un serf. C'a été le premier pas ; mais qu'il a coûté ! Que de temps ! trois à quatre cents ans au moins. Que de patience ! Deux ou trois fois le monde a tremblé. A de certains moments, c'était l'esclave qui rugissait, trouvant que l'heure de la liberté était bien lente à venir ; à d'autres moments, c'était le maître qui s'armait, trouvant qu'elle venait trop vite. Le sang coula plus d'une fois et par torrents. Heureusement la Heligion était là. Elle était toute-
puissante. Elle parlait de haut aux riches ; elle parlait de haut aux esclaves. Et, grâce à elle, grâce à la foi profonde qui était partout, ce premier pas fut franchi.
Plus tard , au xntt et au xme siècle , on fit le second. Le serf se transforma en homme libre, en citoyen d'une commune. Là encore il y eut des chocs terribles, des émeutes à main armée, des tremblements de terre. Mais on était au moyen âge. La foi coulait à pleins bords dans les veines des seigneurs et du peuple. On se rencontrait au même autel ; on partageait le même pain ; on buvait au même calice. Il était impossible qu'on ne s'entendît pas. Le second pas fut franchi.
Aujourd'hui nous sommes en travail du troisième ; et, bien qu'il soit redoutable, je ne m'en effrayerais pas si nous étions en d'autres temps. Car en quoi consiste ce dernier pas? Dans l'ascension graduelle des masses laborieuses à une instruction plus complète, à une moralité plus sérieuse, à un bien-être plus étendu, et, par une conséquence nécessaire, à une influence politique plus développée. Or qu'y a-t-il en tout cela qui ne soit parfaitement légitime, qui ne sorte comme un torrent des entrailles de l'Evangile ? Qui voudrait refuser aux pauvres l'instruction, aux ouvriers la lumière-? Et si, avec la lumière, ils montent à la vertu, qui pourrait leur refuser l'influence politique, le droit et le devoir de se mêler des affaires de leur pays? Mais, dans l'état actuel, l'esprit du peuple rempli de ténèbres, le cœur ulcéré, la conscience vide de Dieu, les passions déchaînées et sans frein, quoi de plus périlleux ? C'est une belle chose que la liberté ; mais il ne faut pas qu'elle devienne la licence. Il ne faut pas que l'égalité devienne l'horrible niveau de 93. Il ne faut jamais avoir à opter entre la fialornité et la mort.
Ah! si, après la grande crise religieuse dont nous voyons se développer sous nos yeux le dernier terme, nous avions eu un siècle pour nous remettre, pour raviver le sentiment religieux ébranlé, pour repousser dans le néant l'athéisme pratique, et que le mouvement populaire n'eût apparu que quand la Religion aurait eu le temps de rétablir les digues ; après qu'on eût pu instruire la démocratie, ranimer ses croyances, purifier ses mœurs, substituer peu à peu, à ses aveugles passions déchaînées, la science des droits et des devoirs, l'avènement de la démocratie se serait fait pacifiquement et sans péril.
Mais quoi I la voilà qui arrive quand tout est par terre : quand le sentiment de Dieu est affaibli ; quand l'autorité est blessée au cœur; quand la conscience est énervée par des sophismes ; quand la famille est dissoute, quand la société est malade, quand la Religion est comme éteinte; quand toutes les digues qui auraient pu contenir le torrent sont renversées : c'est effrayant.
Et j'ajoute : La voilà qui arrive l'athéisme sur les lèvres, la haine dans le cœur, l'esprit saturé d'idées impies , incendiaires, subversives de toute société. Il y a de quoi trembler. Je cherche dans mes souvenirs historiques, je ne vois aucune époque qui puisse inspirer à la fois plus de douleur, de pitié et d'épouvante.
Que le lecteur me permette un souvenir qui servira à indiquer le péril tel que je le conçois. Il a entendu parler, sans nul doute, de la redoutable inondation qui, en 186H, a submergé le val de la Loire. Or, le 27 septembre, quelques heures avant le grand désastre, j'étais, ainsi qu'une foule immense, sur le pont d'Orléans. La Loire grandissait d'heure en heure, et s'engouffrait sous les arches en jetant en l'air des flots d'écume. Elle passait irritée, fière, su-
perbe à voir. Inquiet de ce qui se préparait, j'aperçus l'ingénieur en chef qui présidait aux travaux , et je l'abordai pour savoir exactement ce que nous avions à craindre. « Je redoute tout de cette nuit, me dit- il ; elle peut être terrible. » Puis après quelques instants : « Il y a cependant une chose qui pourrait nous sauver. La crue de l'Allier et celle de la haute Loire ne passeront pas ensemble. Celle de l'Allier, qui nous apporte 4,000 mètres cubes d'eau par seconde, a dix heures d'avance sur celle de la haute Loire, qui, eile de son côté, n'en roule pas moins de 5,000. Seulement, ajouta-t-il d'un air plus soucieux, la crue do l'Allier sera longue à passer, il est probable que les premiers flots de la haute Loire se mêleront avec les derniers flots de l'Allier. Cela ne durera pas longtemps , trois ou quatre heures à peine ; mais ces trois ou quatre heures seront terribles. » Et, en efïet, pendant ces trois ou quatre heures, les digues crevèrent en vingt endroits et le val fut submergé.
C'est là une image parfaite, selon moi, de la situation religieuse. Le protestantisme et son affluent, l'irréligion, achèvent de couler ; leurs derniers flots passent ; et c'est à ce moment qu'arrivent les premiers flots de la démocratie. Elle donne de la tête dans la queue du xvine siècle. Voilà le péril. La terre a déjà tremblé deux ou trois fois depuis cent ans. Tremblera- 1- elle encore? Les digues tiendront-elles? Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que c'est bien mal choisir son heure pour chasser Dieu de ce monde. Jamais les sociétés n'en ont eu un plus grand besoin.