ENTRE DIEU ET LES HOMMES
J'entends des voix attristées me dire : « C'est vrai; l'irréligion est à la fois douloureuse et stérile. Elle traîne après elle un cortège de troubles, d'anxiétés, de tristesses, qui s'aggravent en avançant dans la vie.
Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond.
« Mais, d'autre part, ne voyez -vous pas quelles objections la science élève aujourd'hui contre la Religion ? »
— Je crois à la science , me disait récemment un jeune homme; comment voulez-vous que je croie à la Religion ? Il y a incompatibilité entre la Religion et la science.
— Et pourquoi cela? lui dis -je.
— Pourquoi ? parce que toute religion a nécessairement le surnaturel pour principe et pour base.
— Oui, sans doute, toute religion a une base surna-
turelle1. Toute religion supposa une action de Dieu qui s'approche de l'homme et qui intervient dans ses afTaircs en maître et en ami. Otez cette intervention de Dieu, la Religion n'est plus qu'un rêve impuissant.
— A merveille ; et voilà pourquoi elle s'évanouira aux feux de la science. Car, pour cette dernière, il n'y a point de surnaturel ; elle ne l'a jamais ni vu ni touché. Or elle n'admet que. ce qu'elle voit.
— Vous croyez ? Et si j'allais dire, au contraire, qu'aux feux de la science, selon votre belle expression, la Religion va resplendir. Si j'allais dire que la science a vu le surnaturel, qu'elle l'a touché de ses mains, et qu'elle en apporte en ce moment au monde étonné une preuve inattendue et sans réplique. Oui, le plus net et le plus beau résultat de nos admirables découvertes, le voici : toutes les sciences, l'astronomie, la géologie, la physiologie, la linguistique, l'histoire , s'accordent toutes pour témoigner, sous une forme ou sous une autre, directement ou indirectement, de la certaine, et fréquente, et même continuelle intervention de Ditu dans les choses du monde. Déroulons ce grand tableau. En dépit de quelques efforts isolés, la science approche de l'heure où l'on ne pourra plus ouvrir ses livres sans une émotion religieuse.
1 Nous prenons ici le mot surnaturel , non pas dans le sens des théologiens, mais dans le sens où l'entendent aujourd'hui tous ceux qui attaquent la Religion. « Le surnaturel est impossible, »> c'est-à-dire que Dieu ne peut pas se mêler des affaires humaines. Voilà le sens qu'ils attachent tous à ce mot. Nous nous plaçons, pour les îét'uier, sur le même terraiu, et nous employons W mot surnaturel au même sens.
Que le premier atome, le premier germe, le premier mouvement viennent nécessairement et absolument d'une cause extérieure à la matière, et que, sans une première intervention de Dieu, le commencement des choses soit inexplicable, c'est ce dont conviennent toutes les sciences.
N'invoquons en ce moment ni l'astronomie, ni la géologie, ni aucune des branches de la biologie. On va voir tout à l'heure, au cours de la discussion, les textes de Newton, de Kepler, d'Herschell, d'Arago, de Cuvier, de Cl. Bernard, de Flourens, même de Darwin. Tout cela est éclatant et irrécusable.
Laissons aussi de côté les très belles et encore toutes récentes études sur le mouvement, la chaleur et leurs transformations. Il va en résulter, au témoignage des savants les plus autorisés, une preuve nouvelle que l'origine première des mouvements dans l'univers n'est antérieure à notre époque que d'une quantité finie de temps, et que par conséquent elle a commencé , et par une cause qui est nécessairement extérieure à l'univers1.
1 Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, 1er octobre 1866. Note de M. Dupré, doyen de la faculté des sciences de Rennes, sur la tendance d'un système matériel quelconque au repos absolu ou relatif. Voir aussi Les Sciences et la philosophie, par M. Th.- H. Martin, doyen de la faculté des lettres de Rennes, p. 308; Le Matérialisme et la science, par M. Caro, p. 242, et la note B à la fin du volume.
Contentons-nous de placer, au seuil de cette grande discussion, une page du savant M. Cauchy. C'est la preuve, par les sciences mathématiques, d'une première et nécessaire intervention de Dieu.
M. Cauchy établit d'abord qu'on ne saurait «admettre an nombre actuellement infini dans le sens absolu du mot, ai une série composée d'un nombre actuellement et absolument infini de termes. Cette proposition démontrée par d'irréfutables calculs, et tous les mathématiciens, Poisson, Legendre, Lacroix, sont d'accord avec lui, M. Cauchy ajoute que cette proposition fondamentale s'appliquerait aussi bien à une série de termes et d'objets qui auraient existé successivement, ou même à une série d'événements qui se seraient succéié les uns aux autres. Ainsi, par exemple, puisque nous pouvons affirmer qu'il n'existe en ce moment qu'un nombre fini d'étoiles, il n'est pas moins certain que le nombre des étoiles qui ont existé, en supposant que beaucoup aient disparu, est pareillement fini. Ce que nous disons du nombre des étoiles, on doit le dire également du nombre des hommes qui ont vécu sur la terre , du nombre des révolutions de la terre dans son orbite , du nombre des états par lesquels le monde a passé depuis qu'il existe. Donc il a existé un premier homme ; il y a eu un premier instant où la terre a paru dans l'espace, où elle a commencé à tourner autour du soleil , où le monde lui-même a commencé. Aussi la science nous ramène forcément à ce que la foi nous enseigne : La matière n'est point éternelle. Si nous ne l'admettions pas comme chrétiens, nous serions forcés de l'admettre comme arithméticiens, comme mathématiciens1. M. Cauchy ajoute
1 Cauchy, Leçons (inédites) de physique générale (faites à Turin en 1832). Extraits publiés dans les Mondes, par M. l'abbé
que nous devrions l'admettre aussi comme physiciens. Mais nous n'avons pas de lui une preuve développée de cette dernière assertion. Ceci, du reste, suffit amplement pour établir la nécessité et la réalité d'une première intervention de Dieu.
Cette concession faite ou subie, l'irréligion scientifique cherche à s'arrêter là. Mais c'est en vain. Après avoir admis une première intervention de Dieu pour créer la matière, il faut, bon gré, mal gré, en admettre une seconde. Après le Créateur, il faut reconnaître l'Architecte.
Sur cette seconde et nécessaire intervention, il y a surtout une science qui jette les plus vives lumières ; c'est l'astronomie, surtout depuis que Galilée et Herschelî ont inventé le télescope, et que Newton, Euler, Arago, ont dressé la carte du ciel. Contemplons ce grand spectacle, et ne craignons pas de nous y oublier un peu. Les conclusions en seront d'autant plus invincibles.
Le premier télescope connu, celui de Galilée, grossissait sept fois les objets; le plus récent, celui d'Herschell, les grossit six mille cinq cents fois. Quand on l'appliqua à la voûte céleste, ce fut un éblouissement. La couche des étoiles apparut réellement insondable, accablant l'intelligence et débordant tous les nombres où l'on essayait
Moigno. Impossibilité du nombre infini et ses conséquences, p. 3-6 du tirage à part. (Paris, 1863, gr. in-8°.)
de l'enfermer. Les deux Herschell essayèrent cependant ; et voici à quels résultats ils sont arrivés.
Ils ont reconnu d'abord que la réunion des grandes étoiles qui forment le cortège de notre soleil , n'est qu'un des vastes amas dont se compose la voie lactée, et que, vu d'une certaine distance, ce groupe d'astres apparaîtrait comme \ine tache plus blanche dans la voie lactée ellemême. Cette tache, pâle et blanche, c'est elle, et elle seule, qu'ils ont essayé de sonder. A l'œil nu on y aperçoit, sur l'horizon de Paris, quatre mille cent quarante-six étoiles. Mais voici le télescope ; et savez -vous combien on en voit aujourd'hui? Rien que dans un coin de la constellation des Gémeaux, où l'œil le plus exercé n'aperçoit que six étoiles, une bonne lunette en fait découvrir plus de trois mille entassées. Que sera-ce donc pour l'immensité des cieux? Que sera-ce même pour cette petite tache blanchâtre, qu'on appelle notre système sidéral? Voici, sur ce dernier point, les calculs les plus précis de la science. Arago, Lalande, Delambre et Francœur reconnaissent un nombre total d'à peu près soixante -quinze millions d'étoiles visibles. Et, ne l'oubliez pas, ces soixante- quinze millions de soleils et d'étoiles ne forment qu'un des amas de la voie lactée, et, vus d'une certaine distance, ils apparaîtraient seulement comme une tache pâle et blanche, comme un flocon d'écume dans l'immensité. « 0 mon Dieu , que vos cieux sont beaux 1 Qui pourra compter l'armée de vos soleils ? »
Mais la science ne se contente pas de compter les astres, elle les pèse. Ces soixante-quinze millions d'astres ne sont pas soixante -quinze millions de clous d'or dans une tapisserie d'azur. On sait exactement quel est leur poids. Supposez qu'il y ait quelque part une balance assez
vaste pour recevoir dans ses plateaux les globes célestes ; voici les résultats auxquels on arriverait. On trouverait que Saturne pèse cent fois, et Jupiter trois cent trentehuit fois autanl que la terre. Quant au soleil, il est un million quatre cent mille fois plus volumineux qu'elle, et comme Sirius à son tour est douze fois plus grand que le soleil, Sirius est seize millions de fois plus volumineux que la terre. Oui, ce clou brillant que nous voyons le soir étinceler dans le ciel, il est seize millions de fois plus grand que la terre.
Jugez par là des distances et de l'immensité des espaces nécessaires à la motion de telles masses. Hésiode, pour nous donner une idée de l'élévation du firmament, suppose qu'une e»nclume d'airain, en tombant du ciel, roulerait neuf jours et neuf nuits dans l'espace avant d'arriver jusqu'à la terre. Imagination d'enfant ! Pour venir du soleil à la terre, il Faudrait à un train express, dévorant cinquante kilomètres à l'heure, trois cent quarante-sept ans. Or, cette distance effroyable, la lumière la franchit en huit minutes et demie. Calculez maintenant, sur cette base, la profondeur démesurée de la couche stellaire. Car cette lumière qui fait soixante- quinze mille lieues par seconde, qui vient du soleil en huit minutes, pour venir de l'Alpha du Centaure, savez-vous ce qu'elle mettrait de temps ? trois ans et huit mois ; de Véga ? douze ans et demi ; de l'étoile polaire ? trente et un ans; de la Chèvre, soixantedouze ans : il est vrai que l'étoile polaire esta dix-huit milliards de lieues de la terre, et la Chèvre, à cent soixante-dix trillions de lieues; d'Alcione enfin, la plus brillante des Pléiades, cinq cents ans. Mais veuillez bien remarquer que la profondeur du ciel ne s'arrête pas au groupe des Pléiades, lesquelles appartiennent, au con-
traire, à ces couches superficielles. Aussi HerscheJl estime qu'un rayon parti d'une de ces constellations télescopiques dont se compose la voie lactée mettrait deux mille ans à venir jusqu'à nous. L'investigation scientifique s'arrêtet-elle du moins là? Non, Elle pénètre jusqu'à ces nébuleuses qui résident sur les confins du monde stellaire. Mais alors la distance devient telle qu'elle confond la pensée. Malgré sa foudroyante rapidité, la lumière, dit M. de Humboldt, met deux millions d'années à traverser l'incommensurable distance qui nous sépare de ces astres. La lumière vient du soleil en huit minutes et demie ; en un dixième de seconde, elle fait le tour du globe, et il lui faudrait, dans ce cas, deux millions d'années! Ici on ne raisonne plus, on ne compte plus. On est accablé et, le point d'interrogation posé par Dieu à Abraham se redresse dans sa tine et mordante ironie : Numera stellas, si potes. « Compte les étoiles, si tu peux! »
Et ce n'est pas tout. La plus étonnante de toutes les inventions de l'homme, deux fois sublime et par la grandeur des résultats et parce que dans cette découverte il n'y a eu ni télescope ni instruments quelconques, mais le pur génie de l'homme, c'est la loi du mouvement des cicux Dans ces espaces immenses , rien n'est immobile. Tout se meut. Ces millions d'astres voguent tous dans le même sens, et dans un ordre régulier, à des distances mesurées, décrivant tous le plus beau des mouvements, tournant sur eux-mêmes, les uns autour des autres, comme dans .un chœur antique. Et que dire de la douceur, de l'harmonie de.cettc danse ? Mais que dire surtout de sa vitesse ? La terre circule autour du soleil avec une vitesse de sept lieues par seconde, de quatre cent vingt lieues ,par minute, de vingt-cinq mille deux cents lieues par heure, de
six cent mille lieues par jour. Mercure, plus rapide encore, tourne avec une vitesse de plus d'un million de lieues par jour. Et pendant ce temps, le soleil, avec son cortège de planètes, décrit, autour de quelque centre inconnu, une courbe d'un rayon si étendu qu'elle semble rectiligne, et d'un mouvement plus majestueux et plus doux, quoiqu'il soit encore de dix kilomètres par seconde, de trente-six mille kilomètres par heure, de près d'un million de kilomètres par jour1.
Et quel est le plancher sur lequel s'exécute cette danse, j'allais dire vertigineuse, si elle n'était aussi douce qu'elle est rapide; quel est, dis-je, le plancher sur lequel dansent ces millions d'astres ? Il n'y en a point. Ils dansent dans le vide. Et n'oubliez pas leur poids. Celui du soleil est de deux nonillions de kilogrammes; ce qui s'exprime au moyen du chiffre 2 suivi de trente zéros :
Et Syrius a une masse qui pèse douze fois plus. Et tout cela se meut dans le vide, avec une vitesse, pour la terre, de six cent mille lieues par jour.
Et comme si le grand Artiste qui a organisé ces chœurs s'était plu à se surpasser lui-même à travers ces soixantequinze millions d'astres de notre ciel, simple quadrille de la danse totale, passent les comètes échevelées. Il y en a dix-sept millions de connues, obéissant à des lois qu'on ignore , et circulant à travers le chœur harmonieux sans y introduire aucun désordre.
Newton a découvert le rythme de ce mouvement prodigieux des astres, et cela suffit à sa gloire. Il a vu comment
1 Arago, Leçons d'astronomie, p. 186 et suiv.
vont les astres ; mais ce grand homme , profondément religieux , aurait eu horreur d'imaginer qu'ils allaient tout seuls. On a bientôt dit: « L'attraction ! l'attraction! » Mais qu'est-ce que l'attraction ? Qui a mis dans les astres cette force qui les attire, et qui, au moment où elle allait devenir fatale en les précipitant les uns sur les autres, est neutralisée par une force opposée? Qui y a mis cet équilibre merveilleux qui naît, non d'une immobilité uniserselle, mais d'une perpétuelle mobilité? Qui a créé, enfin, au sein des espaces immenses , non seulement ce chef-d'œuvre de beauté, d'ordre, de puissance, mais ce prodige de mécanique , de géométrie et de calcul qui confond d'admiration l'esprit qui le contemple ? Il n'y a pas à hésiter, dit Newton , c'est Dieu ! .
Et tous les génies de la science, Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Leibnitz, Euler, Clarke, Cauchy, parlent comme lui*. Ils ont tous vécu dans une véritable adoration de l'harmonie des mondes et de la main toutepuissante qui les a jetés dans l'espace et qui les y soutient.
Et cette conviction, ce n'est pas par des élans, comme les poètes, c'est par des chiffres, par des théorèmes de géométrie qu'ils lui donnent sa base nécessaire. Et leur raisonnement est si simple, que des enfants le suivraient. Voyez , en effet :
Ils établissent d'abord que la matière est essentiellement inerte; que, par conséquent, si un élément matériel est
1 Newton et Clarke, son disciple : « L'attraction est l'effet d'une cause immatérielle. » (Philos, de Rohault, traduction latine de Clarke, II, xi, 15.)
2 Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des sciences, t. XXI. Paris, i845.
en mouvement, c'est qu'un autre l'y a contraint ; car tout mouvement de la matière est nécessairement un mouve ment communiqué. Donc, disent-ils, puisqu'il y a dans le ciel un mouvement immense, qui emporte dans les déserts infinis des milliards de soleils d'un poids qui écrase l'imagination, c'est qu'il y a un Moteur tout- puissant.
Ils établissent, en second lieu, que ce mouvement des cieux suppose résolus des problèmes de calcul qui ont; demandé trente années d'études à Euler, et dont Newton, septuagénaire, disait qu'il n'était pas parvenu à les résoudre tous. Donc, disent-ils, il faut que ce Moteur toutpuissant ait été un tout-puissant Mathématicien, un Calculateur infini.
Ils établissent, enfin, que le mouvement des cieux se compose de deux forces harmonieuses : l'une qui attire les corps vers le centre, l'autre qui les en éloigne. L'une, la première , qui se concevrait encore ; l'autre qui ne se conçoit pas du tout. Celle-ci, vraie force d'attraction, qui attire les corps au centre, mais qui, si elle était seule, finirait par les jeter tous les uns sur les autres dans une immense et immobile agglomération. Celle-là qui survient à temps pour les arracher à ce péril, en les projetant dans l'espace. Mais d'où vient-elle, cette seconde force plus étonnante que la première, et la vraie merveille des cieux? Elle n'a d'explication que dans une volonté toujours persistante et supérieure à tous les mondes1.
Eh bien! à tout cela, à tant de raisons, à des autorités si hautes, à ces preuves multiples que Dieu est là, soutenant de sa puissante main les astres, et par conséquent ayant intervenu, intervenant sans cesse dans les choses
1 Œuvres de Newton, 1783, t. IV. Lettre à Bentley. — Voir aussi Euler, Lettres à une princesse allemande, 68e lettre.
de l'homme, que répondez-vous ? Que dit la fausse science, la science athée et matérialiste ?
Je viens de lire leurs principaux ouvrages : La Force et la Matière, de Burkner; La Circulation de la Vie, de Moleschott; la Préface des Œuvres de Darwin, par Vogt ; L' Ancienneté de l'homme, par Hackel (petits hommes, après tout, à côté des Copernic, de Kepler, des Galilée, des Newton, des Euler); je viens, dis-je, de lire leurs livres; j'ai la tête fatiguée par ce style, cette obscurité, cette sécheresse, ces grands mots nouveaux, cette déshabilude de définir et de distinguer, tous ces nuages de fond et de forme qui dénotent des esprits auxquels manque la forte discipline intellectuelle. Je suis fatigué, mais bien plus encore étonné, j'allais dire humilié, de ce que j'y ai trouvé. Savez -vous à quoi se réduit toute leur argumentation ? Le voici ; j'ose à peine l'écrire : Cest que tous ces astres se sont faits tout seuls !
Cela est incroyable; mais cela est, et nous Talions voir.
« Le principe le mieux assis de la philosophie naturelle, dit M. Renan, c'est que le développement du monde se fait sans l'intervention d'aucun être extérieur1. » — « Le dogme nouveau, dit M. Littré, explique l'univers par des causes qui sont en lui2. » — « Il faut être descendu bien bas dans l'échelle des êtres intelligents, dit un troisième, pour chercher ailleurs qu'en lui-même les causes qui ont créé le monde3. »
Comment cela, direz -vous ? — Rien n'est plus simple. Après tout, qu'est-ce que le monde, même dans ses plus
1 Renan*, Revue des deux Mondes, 15 oct. 4863.
2 Littré, Conservation, Révolution, Positivisme, p. 26. Paroles de PhiL, p. 34.
3 Abolit, Progrès, p. 13.
hauts phénomènes ? « Une ef'florescence de la matière brute. » — « Un composé de molécules simples, de matériaux inorganiques1. » Eh bien, remontez aussi haut que vous pourrez, à l'origine, avant toute organisation de la matière, qu'y avait-il? des atomes, des molécules inorganiques flottant dans l'espace. Ces molécules éprouvaient le besoin de changer de place, de marcher, de progresser, de devenir'. Poussés par ce besoin, elles se sont mises d'elles-mêmes en mouvement ; elles se sont unies à d'autres sans plan , sans l'ombre d'une intention quelconque, simplement en se conformant à la loi d'attrait qui régit la matière ; et, avec le temps, elles ont formé les astres et tout l'ensemble des mondes. Voilà le système. Je défie que, dans tous ces livres , on y trouve autre chose.
On lit, on relit, on croit rêver.
On a envie d'aller trouver l'auteur de ces systèmes, et de lui dire : « Voyons, Monsieur, laissons les mots; parlons clair. Croyez-vous ce que vous affirmez ? Croyez-vous que ces mollécules flottaient ainsi dans le vide, sans que personne les ait créées? Croyez- vous qu'elles y étaient de toute éternité? Si vous dites oui, alors expliquez-moi ce qui a pu les décider à produire le monde. Direz- vous : Le besoin de marcher et de progrés ? Mais « il est bien évident qu'un effet qui aurait attendu toute une éternité passée avant de se produire aurait dû attendre toujours, et par conséquent ne se produire jamais3. »
Pendant que je roulais ces pensées dans ma tête, une image se formait devant mes yeux, dont je ne parvenais pas à me débarrasser. Je voyais une horloge, une de ces
1 About, Progrès, p. 17.
* Renan, Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1863.
* Martin , les Sciences et la Philosophie, p 257.
magnifiques horloges, où les merveilles du mécanisme ont été poussées au dernier degré de complication et de perfection. Une fourmi était enfermée dans cette horloge, errant le longde ses ressorts. Douez-la d'intelligence; quelle sera sa première pensée? Elle parcourt, active et curieuse, ces leviers, ces roues, ces engrenages, ces poids dont les proportions l'écrasent, et elle conclut, n'est-ce pas ? qu'une œuvre si magnifique suppose un puissant et habile ouvrier. Mais non , la voilà qui rejette cette idée. Et elle ne la trouve pas assez scientifique. — Le premier principe de ma philosophie, dit- elle, c'est que cette horloge s'est faite sans l'intervention d'aucun être extérieur. — Le dogme nouveau, c'est que l'horloge s'explique par des causes qui sont en elle. Ce principe posé, elle regarde l'aiguille. Qu'est-il donc étonnant qu'elle marche? Ne voyez -vous pas qu'elle adhère à un essieu qui fait tourner une roue. Cette roue, singulièrement pourvue de dents, s'emmanche dans une autre qui tourne aussi. Puis celle-là est mue par un balancier, que font agir des poids qui montent et descendent. Rien n'est plus simple alors, et il faut être descendu bien bas danc Vèchelle des êtres intelligents pour chercher ailleurs qu'en elle-même les causes qui font marcher l'horloge. Quant aux éléments qui la composent, ces leviers, ces roues, ces poids, il est encore plus facile de voir d'où ils viennent. Après tout, qu'est-ce que cette horloge? Un composé de molécules simples, de matériaux inorganiques. Or ces molécules flottaient dans l'espace. Poussées par le besoin de la marche, du progrès, elles se sont unies selon leurs propriétés immanentes. Celles-là, les molécules minérales, ont fait les roues, les leviers, les aiguilles. Cellesci, les molécules végétales, ont fait les cordes, les poulies. D'autres ont fait les poids. Le tout réuni a formé, sans
plan, sans intention quelconque, uniquement en se conformant à l'attrait, cette œuvre admirable. Et il faut être descendu bien bas dans V échelle des êtres intelligents pour chercher ailleurs qu'en elle-même les causes qui ont créé l'horloge. Heureuse fourmi, dors en paix, et sois (ière de ton génie 1 Tu as découvert l'explication scientifique de l'horloge.
Vaincue de ce côté, l'irréligion scientifique s'est retournée vers la terre; et, s'emparant des phénomènes plus obscurs de la vie, elle a essayé une nouvelle lutte. Si on excepte quelques enfants perdus dans les brouillards du matérialisme le plus abject, elle ne nie pas le Créateur. Seulement, une fois le premier germe donné, elle déclare n'avoir plus besoin de Dieu. Pour expliquer la successive apparition de toua les êtres, c'est assez du tâtonnement infini des causes secondes.
Mais ici encore la science vient à notre aide, et les données expérimentales les plus certaines s'unissent aux plus claires notions de la philosophie pour renverser une pareille hypothèse.
Admettons- le pour un instant; admettons, comme le veulent nos adversaires, que tous les êtres, les plantes, les animaux et l'homme viennent par des transformations successives d'un premier germe, d'un premier type primitif. Nous disons que, même dans cette hypothèse, la nature ne serait pas arrivée à de tels résultats, si elle n'avait pas été guidée par une sagesse infinie.
Pourquoi ? Parce qu'il doit y avoir une proportion entre la cause et l'effet , et qu'il n'y en a point entre le jeu de forces aveugles et ce monde si harmonieux où éclate un art infini, et où l'intelligence transpire visiblement sous chaque forme.
Cette proposition , qu'un des savants les plus autorisés de nos jours , l'Américain Agassiz , a démontrée avec un luxe de preuves scientifiques, est si évidente,. que les plus fervents disciples de Darwin , ses admirateurs les plus enthousiastes en conviennent. Selon Charles Lyell , « cette grande chaîne de variations et de transformations qui a produit l'évolution du monde organique, a été intentionnellement et spécialement guidée. [întentionally and specially guided. ) Et Asa Gray dit, de son côté, « que la variation a été guidée le long de certaines lignes avantageuses. » Et ce pauvre écho qu'on appelle Renan répète « que toutes les molécules se sont réunies, agglomérées, suivant un cadre tracé d'avance, pour former des corps ».
Intentiojinellement guidée. Qu'est-ce que cela veut dire? Suivant un cadre tracé d'avance. Par qui ?
Il est vrai que M. Darwin refuse absolument d'accepter ces concessions, et qu'il maintient que, « étant donnée la forme mère pour laquelle il a fallu- l'action du Créateur, toutes les espèces se sont ensuite, formées sans intervention surnaturelle ou combinaison intelligente quelconque*. » Mais alors que reste-t-il pour expliquer le monde? le tâtonnement infini , autrement dit le hasard.
Tout à l'heure , devant les splendeurs du monde astronomique, on nous disait que ce chef-d'œuvre s'était fait tout seul. Maintenant, devant les merveilles du monde
1 Darwin, De l'Origine des espèces, p. 507.
terrestre, on affirme que c'est le hasard qui en est le père. Voilà le fond de l'irréligion scientifique, â peine dissimulé sous quelques grands mots techniques.
Mais à qui fera-t-on croire que le hasard ait pu produire le monde, que cette œuvre sublime puisse être le résultat du tâtonnement infini de forces aveugles, brutales, non dirigées ? Je laisse cette poésie immense de la nature , résultat des plus magnifiques harmonies. Je ne veux prendre qu'un seul détail, l'œil, par exemple. Qui admettra que cet appareil si compliqué, si délicat, ce chef-d'œuvre de combinaison mécanique ait été produit sans aucune combinaison, par l'action de forces aveugles? Les darwinistes font des efforts inouïs pour montrer comment l'œil s'est formé peu à peu. « Si nous suivons, disent-ils, pas à pas, dans le règne animal, le perfectionnement graduel des yeux, nous rencontrons un progrès gradué. Ainsi, par exemple, l'œil des animaux les plus inférieurs se montre comme une simple tache de pigment qui ne peut encore former aucune image des objets extérieurs, mais tout au plus percevoir l'impression distincte des différents rayons de lumière. Alors s'ajoute un nerf sensible. Plus tard se développe lentement, à l'intérieur de cette tache pigmentaire, la première ébauche de la lentille. Mais il manque encore tous les appareils réunis pour l'accommodation et le mouvement de l'œil1, etc. »
Mais d'abord, cette simple tache de pigment est à elle seule un miracle. Qui a pu faire que, dans ce germe sourd, muet, aveugle, un fragment de matière devînt sensible à la lumière ? Cela est inconcevable, et il est aussi impossible de l'expliquer que d'expliquer l'apparition même de la vie.
1 Ernest Hackel, p. 633, 634.
là religion 323
Ensuite, où avez-vous pris cette succession historique des différents appareils de l'œil ? Tout cela est gratuit ; c'est de la fantaisie pure. L'anatomie comparée constate, au contraire , que tous ces degrés divers dans l'organe existent aujourd'hui même, dans le même temps, parmi les différentes classes d'animaux. La nature ne s'essaye pas , ne tâtonne pas, du moins vous ne pouvez pas le prouver. Mais, selon cette loi que j'ai indiquée au second chapitre- de cet ouvrage, magnifique et harmonieuse, elle émet à la fois toutes les nuances de la vision , depuis la simple tache du pigment dans les races inférieures, depuis l'ébauche élémentaire de la lentille en d'autres races plus développées, jusqu'à l'œil de l'homme et à l'œil de l'aigle Le plus parfait de tous n'est pas celui de l'homme, il s'en faut bien, Dieu lui ayant donné, dans l'œil de l'esprit, un dédommagement sublime.
Mais, quand même les darwinistes réussiraient à expliquer la création de l'œil par la théorie des combinaisons infinies, ce qui est impossible, voici un organe qui se refuse absolument à cette explication. Nous empruntons cet exemple à M. CI. Bernard. « Comment se fait- il, dit cet éminent physiologiste, que le suc gastrique, qui dissout tous les aliments, ne dissolve pas l'estomac lui-même, qui est précisément de la même nature que les aliments dont il se nourrit? On a longtemps tâtonné pour expliquer cette merveille. On sait maintenant que l'estomac est tapissé d'un enduit ou vernis inattaquable à l'action du suc gastrique. Qu'aurait pu faire l'art le plus accompli pour protéger les parois stomacales, sinon inventer une précaution semblable à celle qui existe en réalité ? Et qu'elle rencontre surprenante , qu'un organe destiné à sécréter et à employer un agent des plus dangereux par lui-même, se
trouve précisément armé d'une tunique protectrice qui a dû toujours coexister avec lui , puisque autrement il eût été détruit avant d'avoir eu le temps de se procurer cette iléfense, ce qui exclut l'hypothèse des longs tâtonnements et des rencontres heureuses1 L»
Veut-on un autre exemple ? Prenons le cœur. Placé au centre de l'homme, couvert de la poitrine comme d'un bouclier, son double mouvement est prodigieux. Par l'un, il projette à travers les veines ces globules de sang, vifs, lumineux , qui vont porter la vie partout. Puis , quand ils. sont fatigués, éteints, il les reprend, leur rend l'électricité, la chaleur, et les renvoie de nouveau sur tous les points. A qui fera-t-on croire qu'une pareille merveille soit née sans combinaison intelligente quelconque, par le seul jeu des forces aveugles; quelle soit née lentement, successivement, par des tâtonnements qui ont duré des siècles ? Le grand caractère du cœur, c'est qu'il a dû être tout de suite et absolument parfait. Il est idéalement beau, dans la concordance de toutes ses parties, dans l'harmonie de toutes ses pièces. Il est ou il n'est pas. La moindre lésion le tue. Et ce chef-d'œuvre suffirait à lui seul pour ruiner tout le système.
Montons cependant plus haut, à cette loi de relation et d'affection, qui crée la famille, d'où naissent la paternité et la maternité. Nous touchons ici à une foule de mystères attendrissants ou sublimes. N'en prenons qu'un, le moindre : cette coupe de lait qui s'emplit si miraculeusement sur le cœur de la mère , au moment de la naissance de l'enfant. Qu'on nous dise par quelle suite de tâtonnements infinis la nature a réalisé cette merveille l A-t-il falhi
i Cl. Bernard, Leçons sur les propriétés des tissus vivants. (Vile i ar M. Paul Janet, Revue des Deux Mondes, 15 fév. 1873.
d'irréparables malheurs pour qu'elle s'aperçût enfin de cette lacune ? Et si elle a mis des milliers de siècles à la combler, que deviennent pendant ce temps les enfants ?
On pourrait multiplier les exemples, toucher une à une toutes les harmonies du monde, toujours on arrivera à cette conclusion, que, quels qu'aient été les moyens par lesquels Dieu a produit successivement sur la terre l'apparition des plantes, des animaux, de l'homme, l'ensemble de cette production merveilleuse et chacun de ces délails supposent un plan conçu d'avance par la Sagesse infinie et réalisé par la puissance et par la bonté. C'est ce que professaient hautement Cuvier, de Jussieu, de Candole, Jean Mûller, Flourens, Brongniart, Agassiz, c'est-à-dire les hommes les plus compétents. Ils déclarent tous que les darwinistes font fausse route en cherchant à résoudre d'une manière purement naturelle un problème qui implique une Cause surnaturelle f . »
Donc, pour expliquer l'origine des choses, une telle intervention de Dieu ne suffit pas, celle par laquelle il a tout créé; il en faut une seconde, par laquelle, après avoir tout créé, il a tout organisé.
Du reste, c'est pour donner plus de force à notre raisonnement que nous avons accepté pour un moment l'hypo-
1 Brongniart, Revue des cours scientifiques, t. VII, p. 563. Paris, 1870. Voir aussi Cours de physiologie comparée, Leçons de M. Flourens, réd. par M. Gh. Roux, revues par les professeurs, 40e leçon, p. 474-180. Paris, 1856, in-8°.
thèse de M. Darwin, car elle est scientifiquement inadmissible. Il est impossible que, même guidée par Dieu, la vie ait pu passer d'un règne à un autre, et cela par une raison bien simple, c'est qu'il ny a pas de passage.
Entre chaque règne il y a un saut brusque, un abîme. Je l'ai indiqué au second chapitre de cet ouvrage ; il faut le prouver maintenant , et voir se multiplier, sous le regard de la science, les nécessaires interventions de Dieu.
Suivant l'hypothèse cosmogonique de Laplace, d'Herschell, d'Arago, d'Ampère, il fut un temps où notre globe était à l'état de matière gazeuse et diffuse. Or, cela étant, nous demandons à la science comment sont nés les plantes, les animaux et l'homme.
1° Les plantes. — « Savoir comment les plantes sont venues sur la terre, dit Bischof, nous est aussi impossible à nous, naturalistes, que de connaître le premier commencement de toutes choses1. » Et, en effet, la plante est une nouvelle création. Elle a tout ce que possède le minéral; mais, de plus, un centre d'organisation, une force de développement interne, une sève, une semence reproductive. « L'opinion, dit Liebig, que la nature possède une force créatrice capable de produire, avec certaines matières en décomposition, les plantes les plus diverses, est tout simplement la conséquence d'un examen insuffisant*. » — « Pour expliquer cet être nouveau, dit Becquerel, il faut absolument l'intervention de la puissance créatrice. »
Voilà pour les plantes. Il a fallu une première intervention de Dieu pour créer la matière, une seconde pour l'or-
' Cité par Hettinger, Apologie du Christianisme, t. 1, p. 206. 2 Liebig, Chemische Briefe , p. 20.
^aniser ; il en faut une troisième pour supposer au minéral cet être nouveau qu'on appelle une plante.
2° Les animaux. — Vis-à-vis du minéral, la plante est -un miracle, un être surnaturel. Vis-à-vis de la plante, l'animal, à son tour, est un miracle encore plus grand. Il a tout ce qu'a la plante , et de plus quelque chose que celle-ci n'aura jamais : un principe intérieur de mouvement, de perception, de sentiments volontaires. Or, ce principe, d'où vient-il ? La science moderne dit avec Flourens : « La vie ne vient pas de la mort; la vie ne naît que de la vie. » En d'autres termes , entre le monde inorganique et le monde organique il n'y a pas de passage. « S'il fallait définir la vie, dit Claude Bernard, je dirais : La vie <i'est la création. Dans tout germe vivant il y a une ip?:6 qui se manifeste par l'organisation. » C'est-à-dire que de la plante à l'animal il n'y a pas de déduction ; il y a transcendance, création, intervention d'une puissance supérieure qui pose un être nouveau. C'est ainsi que raisonnent, d'après des expériences décisives, Flourens, Claude Bernard, Cuvier, Liebig, Alexandre de Humboldt et Quatrefages1. Virchow n'en disconvient pas*. Et si Burmeister, par exemple, fait des efforts désespérés pour maintenir la doctrine de la génération spontanée, sa raison dernière, avoue-t-il naïvement, c'est que, sans elle, l'origine des êtres organisés sur la terre est inexplicable autrement que par l'intervention immédiate d'une puissance supérieure à l'homme8.» Et Bernard Cotta lui-même : « Il y a, dit-il, une énigme indéchiffrable qui nous oblige, même malgré nous, d'en appeler à la puissance infinie du Créateur, c'est
1 Voir plus haut, p. 107.
2 Hettinger, Apologie du Christianisme, t. I, p. 201.
3 Burmeister, Geschichte de.r Sr.hsxrnfima, .*>. 304.
l'origine de la masse terrestre tout aussi bien que la première apparition des êtres organisés sur la terre 1 .
Donc, de même que pour avoir la plante, être surnaturel vis-à-vis du minéral , il a fallu une intervention de Dieu; pour avoir l'animai, être surnaturel vis-à-vis de la plante, il faut un nouveau Fiat de la puissance créatrice.
3° L'homme. — Que sont les deux abîmes dont nous venons de parler, à côté du troisième, celui qui sépare l'animal de l'homme ? C'est ici qu'apparaît l'être surnaturel par excellence, l'être nouveau, incommensurable avec ce qui précède, et absolument inexplicable, si ce n'est par une intervention immédiate et directe de la puissance créatrice. Qu'on nous permette d'y insister ; car c'est ici, pour cette raison même, que se concentrent, depuis quelques années, tous les efforts de la scienco matérialiste.
« La pensée, dit Darwin, que des animaux aussi distincts qu'un singe, ou un éléphant, ou un oiseau-mouche, aient pu descendre des mêmes parents, paraîtra une nouveauté à ceux qui n'ont pas suivi le récent progrès de l'histoire naturelle1. » — « En ce qui regarde l'homme, c'est, dit-il, se mettre intellectuellement au rang des sauvages, que d'imaginer qu'il y a eu besoin d'un acte spécial de création*. »
L'homme n'ayant donc pas été créé spécialement par Dieu et descendant des animaux, il faut que Darwin lui crée une généalogie. Gela ne l'embarrasse guère, et Hackel, un de ses disciples, se croit en mesure de rétablir,
1 B. Cotfa, Gen., t. II.
* Darwin, The Descent oj man, t. I, p. 203.
» ïd., ihid., p. 386.
« avec certitude, » vingt et un degrés de notre arbre généalogique. D'abord le singe. « L'homme appartient manifestement, par sa dentition, par les dispositions de ses narines, et sous d'autres rapports, a l'espèce des singes 1 . »
Voilà le premier degré. On a les autres. Darwin considère les anciens marsupiaux comme les progéniteurs des singes. Les marsupiaux descendent à leur tour des monotrèmes primitifs. Les monotrêmes sont issus des poissons. Les poumons de l'homme ne sont que la vessie natatoire des poissons transformée. Nous avons probablement passé par une forme voisine des poissons ganoïdes ; puis, auparavant, pur une forme encore plus inférieure, celle du lancelet, encore existant. Plus haut encore, c'est-àdire plus bas, nous nous rattachons à une souche primitive qui a dû ressembler aux larves des ascidiens. Enfin, au dernier degré d'ascendance, Hackel indique les monêres, qu'il définit des organismes sans organes1. Et comme les travaux de Laplace et d'Herschell ne permettent plus de douter que la masse de notre globe à existé à l'état de gaz , puis de liquide incandescent, en voilà qui prétendent que nous pourrions bien avoir eu des ancêtres gazeux.
Telle est la doctrine. Elle a fait pousser des cris de joie aux Taine, aux About, aux Renan, à tout ce demi-
1 Darwin, The Descent of man, t. I, p. 190.
2 Voir les excellents articles de M. l'abbé Lecomte, docteur es sciences, dans la Revue catholique de Louvaïn, sur le darwinisme et l'origine de l'homme. (Revue catholique de Louvaïn, année 1871 , août, novembre et décembre. Année 1872, février, mars, avril et mai.) Nous emprunterons beaucoup à ce savant et consciencieux travail.
monde de la science qui nous menace de nous abaisser intellectuellement, comme l'autre demi-monde nous a corrompus au point de vue des mœurs. Chose étrange ! voilà des êtres qui auraient horreur de se dire de même race que les nègres , et qui tressaillent de joie en pensant qu'ils ont dans leurs veines du sang de singe 1 Mais n'allez pas croire que la science soit ici pour quelque chose. Ils se soucient bien de la science 1 Ils ne veulent pas être les frères des nègres, parce que la Religion l'enseigne ; et ils tiennent à être les fils des singes, parce que la Religion le nie. Ce n'est pas plus malin que cela.
Mais pendant qu'ils applaudissaient ainsi, la vraie science se recueillait, observait sérieusement, et apportait enfin le résultai de ses expérimentations les plus sérieuses et les plus incontestables.
Or il résulte de ces observations qu'entre l'homme et le singe, au point de vue anatomique, physiologique, comme au point de vue intellectuel, moral, religieux, il y a un abîme, « un gouffre énorme (enormous gulf), une distance incommensurable, pratiquement infinie (a divergence immensurable , pratically infinité), selon l'expression d'un darwinien vaincu par l'évidence ' ; et que, par conséquent, pour que l'homme fût, il a fallu une intervention spéciale de la puissance créatrice.
On serait tenté, du reste, de ne pas trop regretter ces folies de l'esprit humain, ces aberrations d'intelligences malades, quand on voit les beaux travaux auxquels elles donnent lieu. Qui avait songé jusqu'ici à étudier de si près l'anatomie comparée de l'homme et des animaux ? Et qui se doutait de la profondeur de l'abîme que Dieu a creusé
i Huxley, citation du Hue d'Argyll, Primeval Man, p. 50.
entre eux au point de vue anatomique et jusqu'en des organes où ils ont l'air de se ressembler davantage. C'est la même chose eh apparence. Examinez bien, c'est tout différent.
Ainsi l'homme se tient debout ; ses pieds reposent simplement et solidement sur la terre; sa tête droite regarde le ciel. Le singe a bonne envie d'en faire autant. Vous diriez qu'il marche moins bien que l'homme, mais enfin qu'il marche. Eh bien, non. Le singe grimpe, il ne marche pas. Etudiez en l'un et en l'autre la colonne vertébrale, la base des pieds, les ligatures de la tête : ce sont deux êtres qui ne se ressemblent en rien. C'est ce qu'ont démontré M. de Quatrefages dans son Histoire de l'homme et dans son savant Rapport sur les progrès de l'anthropologie 1 ; Duvernoy, dans ses Études si précises, si curieuses sur le gorille*; Gratiolet 8 et Alix 4, dans leurs Descriptions anatomiques du chimpanzé; Bianconi, dans son Étude sur l'homme singe s ; Godron , dans son beau travail de l'Espèce et des Races6. Notons encore, comme confirmant cette thèse, les admirables travaux d'Owen sur le Pied comparé de l'homme et du singe. Ce pied du singe n'est pas même un pied ; c'est une main avec un véritable pouce, comme il convient à un grimpeur7. Et la savante
1 A. de Quatrefages, Rapport sur les progrès de l'anthropologie, p. 244. Paris, 1867. — Histoire de l'homme, t. III, p. 31 , 32. Paris, 1869.
2 Duvernoy, Archives du Muséum, , t. VIII, p. 173.
3 Annales des sciences naturelles , t. VIII, p. 347. * Ibid.
5 Bianconi, l'Uomo-scimmia , p. 49. Bologna, 1864.
6 Godron, De l'Espèce et des Races, t. II, p. 119. Paris, 1859.
7 Ovven, On the Classification and geographical distribution of the Mammalia, 1859.
Analyse d'Alix sur la main de l'homme, espèce de compas qui suppose, dit Blain ville, le géomètre, et qui suffirait à mettre entre l'homme et les animaux une infranchissable distance1.
Devant ces travaux précis, minutieusement exacts, Huxley, SchaafTau^en et Bùchner lui-même ont été obligés de rendre les armes.
Mais rien ne les a plus embarrassés et plus complètement réduits au silence que les travaux de Bischof, et surtout d'Aëby, concernant le crâne. Ce dernier, très savant anatomiste, a voulu soumettre à un examen approfondi le crâne de l'homme et celui du singe * ?. Son travail renferme des centaines et des milliers de mesures de crânes de l'un et de l'autre. Or il résulte de l'ensemble de ces observations que le crâne de l'homme et celui du singe ne se ressemblent qu'en apparence ; scientifiquement, ils n'ont rien de commun entre eux. Chose singulière, ils ne se ressemblent qu'un peu au début, à la naissance. Dès qu'ils commencent à se développer, ils s'écartent. Leur développement se fait incessamment en sens inverse. Et même, dans ce premier moment, « toujours l'intervalle entre l'homme et le singe est incomparablement plus grand que celui qui sépare ce dernier du reste des animaux. »
Soit donc qu'on examine la structure générale du corps, la colonne vertébrale, les bassins, les ligaments de la tête, soit qu'on étudie le pied, la main, le crâne, on arrive
1 Alix, Recherches sur la disposition des lignes papillaires de la main et du pied. (Annales des sciences naturelles, Zoologie et Paléontologie, t. VIII, p. 346. Paris, 1867.)
2 Aëby, Les Formes du crâne de l'homme et des singes, Leipzig, 1867.
toujours à ce résultat, qu'entre l'homme et le singe il y a un abîme, au point de vue anatomique. Aëby a dit cela en un mot pittoresque : « Nous sommes à la fin de notre étude. Nous avons appris à connaître le type humain comme une île solitaire qui n'est reliée par aucun point à la terre voisine des mammifères l. »
Darwin n'a répondu à toute cette première dissertation que par le silence.
Et cependant, de toutes les difficultés qu'on oppose à son système, celle-ci est la moins embarrassante. Qu'estce que l'abîme anatomique à côté de l'abîme physiologique ? Laissons de côté tant de différences fondamentales ; n'en prenons qu'une, qui suffit à creuser un gouffre incommensurable entre le plus élevé des singes et le plus dégradé des hommes. C'est la faculté du langage articulé. Il y a six mille ans au moins que l'homme « s'est distingué du singe ' ». Que fait donc celui-ci de rester si longtemps en retard? Ces grands singes « intelligents et passionnés », dont M. About est si fier de descendre3, à quoi songent-ils de ne pas se créer une langue intelligente et passionnée? Savez-vous ce que répondent les darwinistes ? « Si les grands singes n'articulent pas une véritable parole, c'est qu'ils n'en sentent pas le besoin4. » Ils ne sont donc pas faits comme nous, qui n'avons pas un sentiment que nous n'éprouvions le besoin de l'exprimer, et qui, au sein de la langue universelle, savons nous créer une langue à nous, aussi sublime que l'émotion qui nous anime.
1 Aëby, Les Formes du crâne, etc., p. 91.
2 Renan, Vie de Jésus, Introduction.
3 About, Progrès, p. 17.
* Daily, L'Ordre des primates et le transformisme , p. 21.
Vainement , pour parer aux coups que leur portent l'anatomie et la physiologie , les darwinistes en appellent à la géologie. Chassés du monde des êtres vivants, ils se réfugient dans le monde des fossiles, aux âges préhistoriques. Ils firent grand bruit, il y a quelques années, d'un crâne trouvé à Neanderthal, qui par sa forme déprimée semblait se rapprocher du crâne simien. Mais, d'une part, après un moulage en plâtre opéré à l'intérieur, on est arrivé à des conclusions tout opposées 1 . D'autre part , il résulte de la découverte d'une foule de crânes fossiles, particulièrement à Cro-Magnon (en France) et à Strangenas (en Suède), non seulement que, dans ces temps anciens, la race humaine ne se rapprochait pas du singe, mais qu'au contraire les races primitives qui ont habité l'Europe étaient fort supérieures à plusieurs races existantes aujourd'hui; et qu'ainsi, selon l'expression d'Âëby, il faut que les darwinistes renoncent « à invoquer en faveur de leur hypothèse, ne fût-ce qu'un seul fait, tiré de l'histoire de l'humanité , aussi loin qu'elle nous est accessible jusqu'ici' ».
Assurément on ne reprochera pas aux darwinistes de manquer de courage. Où il éclate surtout , c'est quand ils essayent d'établir que l'on découvre dans les animaux toutes les facultés intellectuelles, morales et religieuses qui distinguent l'homme. Il le fallait bien pour que le système fût complet; il fallait montrer, comme dit M. About, qu'entre les grands singes « intelligents et passionnés » et les premiers hommes <a les facultés sont
1 Congrès international d'anthropologie. . . tenu à Paris en 1867, p. 359. Paris, 1868.
2 Aëby, Conclusion.
de même nature, et ne diffèrent que par le degré i ». Mais comment faire pour établir une pareille thèse ? Nous sortons de la science, et nous entrons dans le domaine des tours de force. Tantôt ils dépriment tellement les facultés intellectuelles, qu'il n'est pas étonnant qu'elles soient dans les animaux, puisqu'on les trouve dans les machines. Tout ce qui marque d'une manière quelconque le rapport qui existe entre les choses ou leurs idées raisonne. Si donc un ENGIN MÉCANIQUE produit ces effets de raison, je ne vois point de motif pour lui dénier LA faculté DU RAISONNE- MENT1. » D'autre fois ils nient absolument dans l'homme les facultés qu'ils ne peuvent trouver dans les animaux « La volonté de l'animal, nous dit Hackel, comme celle de l'homme, n'est jamais libre. Le dogme si répandu du libre arbitre est, scientifiquement, absolument insoutenable3. » Ou bien ils exaltent tellement les facultés intellectuelles des animaux, qu'entre eux et l'homme il n'y a plus de différence. « Pouvons-nous être certains, dit Darwin , qu'un vieux chien , pourvu d'une excellente mémoirb et de quelque pouvoir d'imagination, ne réfléchit jamais sur les plaisirs qu'il a ressentis à la chasse* ? » Il trouve en eux le sentiment du devoir, le germe de la moralité, même des vertus acquises5. « Si les chiens courants ne poursuivent pas, si les chiens d'arrêt n'arrêtent pas, ils MANQUENT A LEUR DEVOIR ET AGISSENT MAL «. )) D'après
1 About, Progrès, p. 17.
2 Huxley, citation de Saint -Georges Mivart, Revue contemporaine, janvier 1872.
3 Revue catholique de Louvain, années 1871-1872.
4 Darwin , The Descent.
5 Id., ibid., p. 42, 52, 76, etc.
6 Id., ibid, p. 32.
Vogt, le chien a peur du surnaturel 1. Ailleurs, il affirme que, chez le cheval, le germe des idées religieuses est très développé '. Branbach assure que le chien a beaucoup de religion 3. Darwin avait un chien qui croyait aux esprits *.
On sourit en entendant de telles choses et on refuse de les discuter sérieusement ; alors la colère prend les darwinistes, et ils n'hésitent pas à déclarer que ceux qui n'admettent pas leurs idées sont, au point de vue intellectuel, beaucoup au-dessous des chiens. Il faut lire ce texte prodigieux. « Plusieurs des assertions de nos adversaires, dit Hackel, attestent d'une manière étonnante un manque d'idées naturelles claires et nettes, en même temps que de liaison dans la pensée ; et elles placent ainsi positivement leurs auteurs au-dessous des chiens, des chevaux et des éléphants les plus intelligents. Car ces bêtes, POUR la PLUPART, n'ont pas leur horizon borné par toutes ces hautes montagnes de dogmes et de préjugés qui, chez le plus grand nombre des hommes , vicient dés la jeunesse les . lois de la pensée ; en sorte que nous trouvons souvent, DANS LES BÊTES, des jugements plus justes et plus naturels qu'on n'en rencontrerait même