‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 13 sur 19 · CHEZ LES SAVANTS · texte numérisé non relu

CHEZ LES SAVANTS

Puisque « ces bêtes, pour la plupart, n'ont pas leur horizon borné par ces hautes montagnes de préjugés et de dogmes », il serait curieux de savoir quelles sont celles qui ont secoué ce joug humiliant, et celles qui, hélas ! le subissent encore. Mais l'illustre docteur n'a pas songé à

» Vogt , t. I , p. 294.

2 Id., ibid.

3 Cité par Darwin, The Desccnt, t. I, p. 67. * Id., ibid.

» Hackel, Gen. Morphologie, t. II, p. 436. Berlin, 1866.

nous le dire; et peut-être que, si nous le lui demandions, il nous trouverait bien curieux.

Tous les darwinistes ne s'emportent pas, il est vrai, à un tel excès de déraison. Cela n'est permis qu'à Berlin. Mais alors l'évidence leur arrache des aveux qui sont une vraie déroute. Ils reconnaissent qu'entre l'homme intellectuel et les animaux inférieurs il y a un gouffre énorme, une distance incommensurable , pratiquement infinie, et voici ce qu'ils imaginent pour la combler. « De même, dit Wallace, qu'en voyant sur la terre des plantes cultivées, des animaux domestiques, une intelligence suffisamment pénétrante en conclurait, même ignorant l'existence de l'homme, la présence et l'action de quelque être intelligent, d'une nature supérieure à la leur, qui les a guidés dans leur perfectionnement ; ainsi, en voyant les animaux d'une part, et de l'autre l'homme, on doit conclure que des êtres intelligents supérieurs à l'homme ont dû diriger le jeu des causes naturelles de manière à produire ce passage que, seules , elles n'auraient pas pu effectuer 1. »

S'il en est ainsi , conclut très bien le savant rédacteur de la Revue catholique de Louvain, puisque nous connaissons Dieu, et qu'au contraire personne, pas même Wallace, ne connaît rien de ces êtres hypothétiques qui auraient dirigé l'élevage de nos progéniteurs velus de manière à créer la race humaine, n'est-il pas scientifiquement plus simple et plus rationnel d'admettre que l'homme est l'œuvre immédiate de Dieu ? Ceci est l'évidence même.

1 Wallace, Contributions ta the theory of natural sélection; a séries ofessays. London, 1870.

Voilà donc déjà un certain nombre d'interventions de Dieu constatées scientifiquement. La première, pour créer la matière ; la seconde, pour l'organiser d'après un temps tracé d'avance ; la troisième, pour la* création du règne végétal; la quatrième, pour l'apparition de la vie organique; la cinquième, pour la création de l'homme. C'est ce que disent non seulement les livres sacrés, mais l'astronomie, la géologie, la physiologie, l'anatomie et la physique.

Or si Dieu est intervenu six ou sept fois pour la création et la constitution du monde, il y peut intervenir toujours.

C'est ce que M. le Play fait observer très justement à certains savants qui refusent d'admettre les différentes interventions dont nous venons de parler, et n'en veulent que deux. « Si la raison, dit-il, devait être blessée par une doctrine attribuant la création de la terre et des êlres qui l'habitent à une succession d'interventions divines, on ne voit pas comment elle serait mieux satisfaite par l'idée de deux interventions, dont la première aurait pour objet la création de la matière inorganique, et la seconde celle du premier germe vivant. Et s'il a été digne de Dieu, après tant de siècles de ces phénomènes purement minéraux que la géologie signale, de déposer ce germe sur la terre, pourquoi serait- il indigne de lui d'introduire dans l'ensemble de la création ces transformations incessantes dont

nous voyons la trace en étudiant la terre et le monde céleste ? La loi d'harmonie et de' continuité que la raison attache à la Toute -Puissance est même en opposition avec l'argument des sceptiques : l'esprit, dès qu'il aperçoit une seule intervention de Dieu, est impérieusement conduit à la pensée d'une intervention continue. C'est dans cette notion que se trouve le principe essentiel de tous les cultes. Il est donc vrai de dire que l'observation du monde physique dirige l'esprit vers la Religion plutôt que vers le scepticisme ». »

Mais ce n'est pas seulement par cette loi de continuité que la science éclaircit aujourd'hui la grande question des rapports de Dieu et de l'homme ; elle le fait d'une autre manière, plus remarquable encore. On se rappelle le système tant prôné au xvme siècle des lois immuables de la nature, si inflexibles qu'aucune volonté libre ne pouvait intervenir, sous peine de bouleverser tout l'édifice. C'est avec cela que les philosophes se flattaient d'empêcher toute ingérence de Dieu dans les choses du monde. Or la science du xixe siècle a fait voler en éclats cette fausse et étroite conception du monde physique, et elle est en train de nous donner, du plan général de la nature, une révélation scientifique qui va devenir une lumière religieuse.

Qu'a-t-elle découvert, en effet, dans le vaste domaine de la création? Trois choses qui en montrent la vraie beauté.

La première, c'est que le monde n'est qu'un vaste ensemble de forces qui agissent et réagissent sans cesse les unes sur les autres, d'après des lois générales et constantes.

La seconde, c'est que ces forces sont hiérarchisées, de

1 Le Play, La Réforme sociale, t. 1, p. 53.

telle sorte que l'effet des plus faibles est à chaque instant annulé, modifié ou suspendu par l'action intervenante des plus fortes.

La troisième, enfin, c'est qu'au milieu de ce vaste ensemble de forces qui régissent la matière, l'esprit se meut libre. Il s'appuie sur les unes pour modifier, suspendre ou annuler les autres, et il passe en souverain au milieu d'elles.

Voila l'ensemble des lois de la nature, et, dans cette dernière, le trait suprême de la beautérimaginez, en effet, que l'esprit soit captif de ces lois, ce serait la paralysie. Qu'il puisse, au contraire, les bouleverser à son gré, ce serait le désordre. Mais elles sont immuables et nous sommes libres, et notre liberté grandit avec notre génie. Voilà la merveille.

C'est une loi, par exemple, que tous les corps sont attirés au centre. Cela m'empêche-t-il de prendre une pierre et de la jeter eni'air? Et pendant qu'elle s'élève en vertu de la force que je lui ai communiquée, la loi d'attraction est-elle détruite? Non, certes; elle est simplement combattue et vaincue par une force qui, pendant quelques instants, lui est supérieure. Ce ballon, où j£ suis monté avec dix personnes et dont la nacelle est char.rée de pierres, il devrait adhérer au sol. Le voilà, au eonlraire, qui s'élève ; il prend son assiette à des hauteurs considérables. Pourquoi ? parce que je suis intervenu avec ma liberté, avec mon génie, et qu'à la force d'attraction qui devait le clouer à terre, j'ai substitué une autre force, plus puissante, qui l'a emporté dans le ciel. Je fais cela tous les jours, mille fois par jour : pourquoi Dieu ne le ferait- il pas ? Cet enfant allait mourir. Il y avait en lui un mal que i médecin ne voyait pas. La mère prie, elle fait prier son

enfant. Le soir le médecin revient. Un symptôme qui ne l'avait pas frappé le frappe. Il prescrit un remède. L'enfant est sauvé. Y a-t-il eu bouleversement des lois de la nature? Nullement. Y a-t-il eu intervention de Dieu? Pourquoi pas ?

Autre exemple. Je suis musicien, par exemple, poète, orateur. Je parle, je chante. Est-ce que je suis gêné, dans la vive expression de mes pensées et de mes sentiments, par les lois immuables auxquelles sont soumises la parole et la musique? Oui, je suis un pauvre orateur, un médiocre musicien. Mais prenez un grand artiste; ces lois le soutiennent, et, pour ainsi dire, le portent. Il se meut libre et inspiré au milieu d'elles. Il arrache des larmes; il fait frémir de terreur; il jette l'âme dans de douces extases; et, comme on l'a si bien dit du rossignol, il n'a qu'à changer de clef, et la cantate du plaisir devient l'hymne de la douleur. Faible image de Dieu ! Les mains sur cet immense clavier de forces, les connaissant toutes, les touchant avec cette supériorité qu'on remarque dans les grands artistes qui ont inventé un instrument, il envoie à son gré l'espérance, la douleur, la joie à ses créatures pour les exciter au bien, ou, changeant tout à coup de clef quand on le lui demande , il suspend les souffrances et remet l'âme dans la paix.

Et cela sans toucher à aucune des lois de ia nature, mais seulement en les combinant entre elles, « en changeant de clef, » comme nous faisons nous-mêmes.

Voilà le plan du monde, tel que la science nous le révèle , et le noble rôle que l'esprit est destiné à y jouer. Et plus l'esprit est grand, mieux il sait modifier, suspendre, combiner les lois générales, plus il se relève et nous relève avec lui de leur servitude. Le sauvage côtoie, sans s'en

douter, ces forces puissantes avec lesquelles nous avons créé des merveilles. Et nous-mêmes, pendant combien de siècles n'avons-nous pas contemplé, stupides, l'eau qui bouillait sur le feu , jusqu'à ce qu'enfin le regard intuitif du génie a aperçu la force et s'en est emparé ? Ainsi des paratonnerres, ainsi des télégraphes et de tant d'autres forces qu'aveugles nous ne savions pas voir. Ce ballon dont je parlais tout à l'heure , vous cherchez à le diriger, à lui faire porter des voyageurs. Vous avez raison. Ce qui manque, ce n'est pas la force ; elle est là dans l'immense arsenal de la nature. Ouvrez les yeux ; ce qui manque, c'est le génie. On trouvera donc cette force et bien d'autres ; et comme, grâce à l'imprimerie, rien ne se perd, nous marchons à des temps où les lois générales pèseront de moins en moins sur les épaules de l'humanité. En ce temps-là se vérifiera le mot de Bacon, qu'un peu de science éloigne de la religion , et que beaucoup de science y ramène. Et en effet, s'étant affranchi, à force de génie, d'une foule de lois de la nature, l'homme ne s'étonnera plus que Dieu l'ait toujours été et de toutes; communiquant facilement à travers l'espace avec ceux qu'il aime, il trouvera tout simple que Dieu le fasse aussi ; qu'il oppose loi à loi, force à force , comme nous le faisons nous-mêmes ; et que, plus habile et plus puissant que nous, il circule à travers toutes ces lois sans être gêné par aucune d'elles.

Il est vrai que, dans quelques rares circonstances, cette intervention de Dieu, non pour lui, mais pour nous, afin de nous rendre attentifs, revêt un autre caractère. Les lois de la nature, immuables pour tout le reste, sont vraiment modifiées en un point. Mais on se demande encore ici pourquoi on refuserait à Dieu un pouvoir dont nous usons tous les jours. Cet arbre infécond, stérile, vous le greffez;

le voilà qui se couvre de fruits, bien étonnés de naître là. Cette fleur que la nature fit simple et blanche, cette rose que Dieu fit rose, voici qu'elle prend toutes les couleurs et tous les parfums. Et que dire des animaux transformés, détournés de leurs voies régulières ; de ces espèces nouvelles, inouïes, miraculeuses dont vous êtes si fiers ! Mais que dire surtout des merveilles, bien autrement importantes, de la chimie, de la physique, de la biologie? Qui aurait imaginé que l'homme trouverait le pouvoir de suspendre la douleur, de couper un membre, d'ouvrir les plus redoutables abcès, sans que le patient s'en aperçût? Qui aurait cru qu'à un malade épuisé , affaibli , ayant perdu tout son sang, on pourrait infuser un sang étranger, celui d'un homme bien portant, et par là faire revenir un moribond ? « Petits miracles, sans doute, dit un excellent critique , mais , toute proportion gardée , les grands se fontils autrement ? Les uns et les autres sont des infractions à l'ordre apparent de la nature : l'ordre réel en est-il altéré ? L'enchaînement des faits et des causes est- il interrompu, parce que nos jardiniers font certaines boutures, inventent et composent d'inexplicables variétés? Non. Pourquoi dès lors ne pas admettre que dans un étage au-dessus, dans un ordre plus général, d'autres genres de perturbations, des guérisons subites, des transformations incroyables, des actes de volonté ou d'intuition sans exemple se puissent accomplir sans que l'ordre universel soit menacé ou compromis ? Tout dépend du genre de puissance que vous attribuez à l'Auteur de ces actes, à Celui qui, tenant toutes choses en sa main, peut aussi bien produire l'exception que la règle 1 . »

1 Vitet, La Science et la Foi,

El n'écriviez-vous pas hier : « Qui sait si la science, maîtresse de la vie, n'en va pas modifier les conditions; si une biologie omnisciente ne nous fera pas vivre toujours1 ? » C'est-à-dire : Qui sait si la science ne va pas faire de vrais miracles ? Vous les permettez à la science ; vous ne les défendez qu'à Dieu I

Il est donc certain que Dieu peut intervenir dans les choses de l'homme. Il le peut, puisqu'il l'a fait. Il Ta fait sept ou huit fois ; donc il le peut toujours. Il le peut sans toucher aux lois de la nature, en les combinant entre elles à la manière de l'homme. Il le peut aussi en ayant l'air de toucher aux droits de la nature, sans y toucher réellement, comme fait encore l'homme, peur produire un phénomène inusité, non pas plus beau que les phénomènes ordinaires, mais qui, étant rare, arrête le regard et sollicite l'attention ; voilà où nous en sommes déjà ; et, le passé nous répondant de l'avenir, nous touchons à l'heure où la science versera , sur la question des rapports de Dieu et de l'homme , les dernières lumières.

Et remarquez que je n'ai invoqué que les sciences physiques; car combien d'autres, qui sont de vraies sciences aussi , déposent aujourd'hui dans le même sens l

Voilà l'homme créé ; il parle. Comment a-t-il trouvé la parole ? Est-ce par lui-même? Ni Platon dans l'antiquité,

1 Renan, Revue des Deux Mondes , année 1861.

ni Rousseau dans les temps modernes , ne le croyaient , et M. de Hutnboldt au nom de la linguistique, comme M. de Bonald au nom de la philosophie, démontrent qu'il y a eu ici une intervention divine.

L'homme est créé ; il parle ; il est père. D'où vient l'âme de son enfant ? D'où viennent toutes ces âmes d'enfants qui naissent tous les jours ? Les faites-vous sortir de la matière? Les extrayez -vous des autres âmes? Ou bien imaginez- vous qu'elles ont toutes été créées le même jour, mais qu'elles sont restées emmagasinées quelque part, sans idées, sans sentiments, sans mémoire? Il faut donc admettre encore ici une directe et perpétuelle intervention de Dieu.

L'homme meurt. Est-ce qu'à moins d'être descendu dans les derniers abîmes du matérialisme, vous ne croyez pas qu'il sera jugé, récompensé ou puni selon ses œuvres ? Mais pour cela encore l'intervention de Dieu est nécessaire.

Et si je voulais presser, entre ce berceau où, bon gré, mal gré, Dieu intervient, et cette tombe où il faut encore, avec Platon comme ave^ Jésus-Christ, accepter son intervention, l'homme vit. Mais qu'est-ce que vivre? Est-ce que la vie est autre chose qu'une création continue ? Estce que si la main qui nous a tirés du néant ne nous soutenait, c'est-à-dire ne nous en tirait perpétuellement, nous n'y retomberions pas à chaque minute? Lisez Bossuet, Leibnitz, Malebranche, Fénelon, Descartes, et vous verrez si le monde pourrait subsister une heure sans une intervention continue de Dieu.

Je n'insiste pas ; je reste dans le domaine de la scienee et de la philosophie humaine. Car que serait-ce si je voulais entrer dans le monde de l'histoire? J'ai montré que

l'homme était séparé par un abime de tous les êtres inférieurs, qu'il était « comme une île solitaire qui n'est reliée par aucun point à la terre voisine des mammifères ». Est-ce que, si je voulais, je ne pourrais pas établir la même doctrine pour Jésus-Christ comparé aux autres hommes? Gomme la plante, comparée à la pierre, est un miracle; comme l'animal, comparé à la plante, est un miracle aussi ; comme l'homme enfin , comparé à l'animal , est un miracle encore plus grand , est-ce qu'il ne serait pas possible d'établir que Jésus- Christ, comparé à l'humanité tout entière, est un miracle? Ce n'est pas par déduction que sa doctrine et sa vie ont apparu. Il y a ici transcendance. Sa doctrine, sa vie, ses vertus s'élèvent bien au-dessus de son temps et de tous les temps, de sa nation et de toutes les nations ; elles n'ont jamais été dépassées ; que dis-je! elles n'ont pas même été atteintes. A la lettre, Jésus-Christ est comme une île déserte qui n'est reliée par aucun point à la terre voisine des hommes.

Mais n'insistons pas sur ce fait solennel et capital de l'histoire du monde, sur cette régénération de l'humanité aussi surnaturelle que l'a été son origine. Nous y consacrerons tout à l'heure un volume entier. Restons -en pour le moment aux faits que nous avons invoqués; faits constatés par la science, admis par tous les vrais savants, et qui jettent sur la grande question de la Religion, du commerce sacré de Dieu et de l'homme, un jour éclatant.

Voici, en effet, le dernier mot, le résultat définitif de toutes nos admirables découvertes :

Dieu toujours plus grand ;

L'homme, bêlas 1 toujours petit et infirme;

Et, entre l'un et l'autre, des interventions de Dieu

que la science reconnaît certaines, et qui conduisent / impérieusement, dit M. le Play, à croire « à une intervention continue ».

Mais une intervention continue c'est la Religion , ce que nous avons appelé la rencontre de Dieu et de l'homme, leur embrassement mutuel.

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