‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 14 sur 19 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

objections et vains pretextes de l irreligion

(suite)

s'il est vrai que les grands peuples modernes

abandonnent la religion,

et qu'en l'abandonnant ils deviennent plus heureux

et plus grands

Il n'y a donc rien dans la science, absolument rien, qui soit une objection et un obstacle à la Religion ; mais n'y a-t-il rien dans l'histoire ? Ne voit-on pas de nos jours les grands peuples abandonner peu à peu les pratiques de leur culte? Et ne pourrait -on pas même ajouter qu'ils deviennent d'autant plus grands qu'ils en secouent plus complètement le joug ? En ce qui est de la France en particulier et même de l'Europe, n'est-il pas manifeste que l'affaiblissement des croyances coïncide avec l'essor donné à l'esprit humain , et qu'à chaque étage de la civilisation, celle-ci a grandi d'autant plus vite qu'elle s'est mieux affranchie du joug des idées et des pratiques religieuses ?

Voilà ce que beaucoup disent, et, bien qu'elle ne repose que sur une évidente confusion, l'objection qui en urrête un grand nombre.

« Avouons-le, dit M. le Play, certaines nations parvenues à un haut degré de prospérité et de puissance , et en particulier la France depuis le commencement du xvin6 siècle , se sont éloignées des pratiques religieuses ; mais aussitôt l'affaiblissement des aptitudes morales les plus nécessaires, et l'apparition de plusieurs désordres sociaux, leur ont appris qu'elles s'écartaient des voies de la civilisation. Quant aux peuples que l'opinion place de nos jours aux premiers rangs, ils ne subissent point ces dures épreuves, et ils l'emportent sur les autres par la délicatesse et l'énergie des croyances <. »

Essayons d'élever au plus haut degré de lumière ces deux propositions fondamentales, et ajoutons ainsi, à tout ce que nous avons dit de la nécessité sociale de la Religion, une nouvelle preuve plus actuelle et plus vivante. Par amour pour, ceux qui ne croient pas, il ne faut leur laisser ni une obscurité, ni un prétexte, ni un refuge.

Assurément, on m'accordera que l'Angleterre et TAmér que sont deux grandes nations; toutes deux puissantes, libres, commerciales, couvrant l'Océan de leurs pavillons et les terres de leurs colonies; celle-ci, qui du fond de sa petite île s'est fait un empire plus vaste que celui d'Alexandre et de César, et compte cent soixante-quatorze millions d'hommes qui lui obéissent; celle-là, toute jeune, ayant

1 Le l May, f,a Réforme sociale, édit. in-12, t. I, p. 74.

encore la figure et les traits d'un adolescent , mais laissant entrevoir aux prodiges de son berceau ce que sera sa maturité; à la fois libres et fortes, riches et viriles, hardies et sensées, enfin les deux plus grandes nations des temps modernes, si la France n'existait pas.

Or, quel est le caractère de ces deux nations? Je ne serai contredit par personne si j'affirme que ce sont deux nations profondément religieuses.

Un instant l'Angleterre a connu l'irréligion; mais, semblable à ces malades qui se guérissent en communiquant leur maladie à ceux qui les entourent, après leur avoir inoculé le poison de l'incrédulité, avertie par son bon sens que la Religion est la base de toutes les sociétés, la garantie de leur sécurité et de leur grandeur, elle s'est hâtée de reprendre sa place à la tête des peuples qui se glorifient d'être religieux. Ecoutons M. le Play: « En Angleterre, tous les hommes éclairés voient dans la religion chrétienne le principe de la civilisation moderne, la source de la prospérité générale et le fondement de la liberté. L'opinion contraire n'est jamais soutenue par un écrivain prétendant à l'estime de ses concitoyens; elle serait considérée comme une attaque formelle contre la société. Ceux qui tenteraient de répandre à cet égard nos paradoxes favoris seraient exclus , par le concert spontané des familles , de toute réunion respectable.

« Les hommes d'Etat, les savants, les littérateurs, les artistes, ceux qui occupent dans le gouvernement, dans l'armée , dans l'administration , dans l'agriculture et dans l'industrie les situations les plus élevées, tous ceux enfin qui prétendent diriger l'opinion publique, s'empressent en toutes circonstances de manifester hautement ces convictions.

« Tout homme parvenu aux rangs supérieurs de la société sait qu'il se flatterait en vain de fixer dans sa famille, pendant une suite de générations, l'amour du travail, les bonnes mœurs et le bien-être qui en découle, s'il n'assurait d'abord chez ses enfants, à l'aide des principes religieux, la continuité des bonnes traditions qu'il a reçues lui-même de ses pères. L'ordre public ne paraît assuré, quels que soient les sentiments des classes inférieures, que si les classes dirigeantes trouvent dans de fermes croyances le mobile de leurs actions et le principe de l'autorité qu'elles exercent1. »

Ces principes religieux, si solidement établis dans les esprits, se concilient admirablement du reste avec les habitudes de liberté, d'activité intellectuelle et pratique qui distinguent le peuple anglais. Là on ne voit dans la Religion ni l'ennemie de la science, ni l'ennemie de la liberté; et c'est ce qui achève de mettre la Religion sur une base inébranlable. « Les Anglais, tout en persistant à voir dans la Religion le fondement de leur nationalité, continue M. le Play, apprécient hautement les ressources qu'assurent aux peuples la connaissance des vérités scientifiques et la libre discussion des principes. Ils comprennent que la force d'une société ne dépend pas seulement de l'énergie des croyances, puisque des peuples inférieurs se sont élevés sous ce rapport au premier rang. Ils mesurent surtout cette force à la dose de liberté que les croyances peuvent supporter sans s'affaiblir. La pratique de la foi, jointe à l'exercice soutenu de la raison, habitue les esprits à faire le partage entre ce qui peut être utilement discuté et ce qui doit ne pas l'être. L'esprit humain devient ainsi

1 Le Play, La Réforme sociale, édit. in-12, t. I, p. 74.

plus fécond en s'allaehant au grand problème Je la vie future, mais en s'abstenant de tout effort stériie pjur aller au delà des solutions que la sagesse divine a révélées.

« Tel est le spectacle qu'offre depuis deux siècles cette puissante bourgeoisie anglaise, qui, s'inspirant également de la Bible et de la science, et suivant avec la même sollicitude les instructions du temple et les travaux de l'atelier, transforme le monde matériel par son opiniâtre labeur, tout en conservant avec une persévérance réfléchie l'observation de la loi morale. Tandis que la France, affaiblie par le scepticisme, s'épuise en luttes sanglantes et manifeste à peine son activité pacifique en dehors de ses limite? du xvue siècle, l'Angleterre envahit le monde entier par les entreprises de ses manufactures, de ses commerçants et de ses colons 1. »

Je prie le lecteur qui vient de lire ces belles pages de considérer que c'est là le résultat des observations les plus exactes, les plus précises, les plus désintéressées. On revient, par l'expérience, par l'observation sérieuse, au point de vue primitif des grands esprits, à ce qu'avaient dit Platon et Aristote, Cicéron et Piutarque, toute l'antiquité grecque et toute l'antiquité romaine; à ce que chantait le peuple juif, à ce qu'enseignent les chrétiens. C'est la Religion qui élève les nations; c'est Dieu qui fait les peuples. Les plus religieux seront toujours les plus libres, les plus forts, les plus purs, et, en un mot, les plus grands. Si nous en voulons une autre preuve, tournonsnous du côté de l'Amérique.

1 Le Play, La Réforme sociale, édit. in-12, t 1, p. 74.

IJ

Ici l'exemple est encore plus frappant, précisément parce que la nation est plus jeune, moins assise, dispersée sur un immense territoire, sans lien politique très fort; parce qu'au lieu d'être une vieille monarchie, c'est une jeune république. On a dit de l'Angleterre qu'elle a été faite par des moines, et la France par des évoques; l'Amérique a été faite par des confesseurs de la foi. Elle est née de la Religion, mais de la Religion persécutée et cherchant un abri. Et aussi son premier acte a été de mettre la Religion sous la garde de la liberté; non pas de cette liberté qui est le mépris de toutes les religions, mais de cette auguste liberté qui est le respect de toutes les consciences. Et, après avoir mis sa vieille Religion sous la garde de la liberté, elle a mis sa jeune liberté sous la garde de la Religion. C'est de ce double et sacré baiser qu'est née l'Amérique.

La Religion, en effet, n'a pas été seulement la raison de la naissance du peuple américain; elle est encore la condition de son existence, en rendant la liberté possible. « En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la Religion, dit admirablement M. de Tôcqueville, l'empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser !. »

Et c'est ce qui conserve la société : « car, ajoute très justement le même auteur, comment la société

1 De Tôcqueville, De la Démocratie en Amérique , t. II, 217

pourrait-elle manquer de périr, si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas? Et que faire d'un peuple maître de lui-même, s'il n'est soumis à Dieu ' ? »

Aussi on ne peut pas mettre le pied sur le sol américain sans sentir qu'on a devant soi un peuple libre et un peuple religieux, et un peuple qui n'est libre, dégagé des mille liens qui nous oppriment en Europe, que parce qu'il est religieux. L'air que l'âme y respire est composé A la fois de liberté et de religion; et de même que dans Pair que respirent nos poumons, si on retirait l'oxygène, on serait empoisonné par l'hydrogène et l'azote, on sent en Amérique que si la Religion disparaissait on serait écrasé par la liberté. Aussi elle apparaît partout, dans les conversations privées et dans tous les documents publics, dans les familles. et dans l'Etat, jamais contestée, ni jalousée, ni enchaînée, appelée au contraire par tous comme la meilleure moitié de l'air respirable, la condition indispensable de la vie.

M. de Tocqueville, qui a tant étudié l'Amérique, qui l'a parcourue en tous sens, nous a laissé des notes de voyage singulièrement instructives à ce point de vue. On y saisit sur le fait le sentiment des hommes les plus considérables et les plus obscurs, magistrats, avocats, commerçants, soldats, pères de famille, jeunes gens même, îous unanimes à déclarer que, sans religion, nulle société n'est possible.

Et ce qu'on entend là dans l'intimité, ces fortes pensées, ces grandes convictions, personne ne s'étonnera qu'elles se fassent jour à travers les documents publics.

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II , p. 221 .

Depuis Washington , qui , en signant la constitution américaine, y consacrait à la fois le double principe de la Religion libre et de la liberté religieuse; depuis Franklin, qui demandait que toutes les séances du congrès fussent ouvertes par la prière, ce qui a toujours eu lieu, jusqu'à Abraham Lincoln et William Johnson, qui, au milieu de l'effroyable crise que viennent de traverser les Etats-Unis, ont fait entendre à l'Europe étonnée des accents si nouveaux pour elle, parce qu'ils étaient profondément chrétiens, tous les magistrats parlent de même; et il est évident que cet accent religieux, cette parole publique qui s'adresse à Dieu, qui l'implore, qui lui demande pardon, qui lui rend grâces , ne se perpétuerait pas sur les lèvres des présidents et des magistrats, renouvelés sans cesse, si elle n'avait sa racine et son inévitable écho dans l'âme profondément religieuse du peuple.

Il y a du reste de cette vie chrétienne un témoignage supérieur à tout, et qui marque l'Amérique comme l'Angleterre d'un caractère admirable de sincérité et de force dans la Religion : c'est le respect et l'observation du dimanche1. Ces deux peuples, si actifs, si pressés, pour lesquels le temps est de l'argent, dès que la cloche a annoncé le jour du Seigneur, s'arrêtent respectueux et obéissants. Plus de bruit d'enclume, plus de roulement de charrettes, point de poste, à peine quelques trains de chemins de fer. Débits de liqueurs, billards, cafés, tout est fermé. Quelle est donc cette force secrète qui arrête tout court ce peuple dévoré, pendant six jours, de la fièvre du travail? Ne faut-

* Voir les très remarquables articles publiés en 1869 dans le Correspondant sur l'État du Christianisme en Amérique. Sous la signature anonyme se cache un des esprits les plus distingués de ce tempi.

il pas qu'il y ait en lui quelque grande idée, supérieure à tous les sentiments, à tous les intérêts de la terre? Oui, l'idée que, sans Religion, il n'y a point de société puissante, l'idée que si quelqu'un peut se passer de Religion, c'est le despotisme, jamais la liberté. Ah! quel bonheur pour le sceptique si un tel peuple était le plus dégradé de tous les peuples 1 Mais non : c'est le plus libre , le plus industriel, le plus actif, le plus puissant. Preuve assurément que les grands peuples ne sont pas à la veille d'abandonner la Religion, et surtout de devenir plus grands en proportion qu'ils en secouent davantage le joug.

Que si quelqu'un était tenté de m'objecter que l'Amérique et l'Angleterre sont toutes deux séparées de l'Eglise par le schisme et l'hérésie, outre qu'on pourrait demander qui a fait l'Angleterre et par suite l'Amérique qui est sa fille; qui a donné à l'Angleterre les institutions auxquelles elle doit sa paix et sa grandeur : son jury, son parlement, ses universités, ses libertés publiques, toutes nées avant son schisme, et qui l'ont traversé sans s'y altérer, je me contenterai de faire remarquer que je ne traite pas ici la question comparée des peuples catholiques et des peuples protestants. Cette grave question arrivera en son temps, et je la réserve. Il s'agit simplement de savoir si les grands peuples modernes sont religieiîx ou irréligieux, et surtout s'ils sont d'autant plus grands qu'ils sont plus irréligieux. Or l'Angleterre et l'Amérique (et j'aurais pu y joindre l'Allemagne; je l'écarté par délicatesse), l'Angleterre, dis-je, et l'Amérique sont deux très grands peuples, et tous deux très religieux, ce qui suffit à ma thèse. Je n'insiste pas. J'ai hâte de passer à la France, à ce peuple extraordinaire que Dieu semble avoir

créé pour donner au monde toutes les leçons, mais qui ne lui en a jamais donné de plus éclatante ni de plus utile que de lui prouver, par ses grandeurs d'abord, et aujourd'hui par ses malheurs, combien les peuples, même les mieux doués, ont besoin de Dieu et de la Religion. Qu'on me permette d'entrer dans les détails, et qu'on me pardonne si je suis long : je vais parler de la France.

Ce serait une longue et douloureuse histoire que celle des blessures qu'a reçues parmi nous le sentiment religieux. On a mis trois siècles pour ruiner la constitution chrétienne de la France. Trois siècles, et quels efforts! L'âme de la France a été attaquée de tous les côtés à la fois. Rien n'a été épargné pour lui faire oublier son baptême, et encore on n'y a réussi qu'à moitié. « J'ai l'esprit très incrédule et l'âme extrêmement religieuse, » disait un jeune homme de ce siècle. N'est-ce pas là la France aujourd'hui? Mais on se console en écoutant ce qu'il ajoutait : « Comme il est dans la nature de l'esprit de se laisser subjuguer par Pâme, il est probable qu'un jour je serai chrétien. »

En attendant, et à mesure que son esprit est devenu plus incrédule, la France est -elle devenue plus grande? Qui oserait le dire? Qui ne sent, au contraire, qu'aujourd'hui la société en France est profondément troublée, et qui ne voit qu'elle n'est troublée que parce que Dieu lui manque? semblable à une locomotive qui dans une des-

cente rapide n'a plus de frein , ardente et encore belle à voir, mais dont la beauté fait frémir, parce que c'est cette beauté même qui la conduit aux abîmes.

« Nulle nation , dit Rousseau , n'a jamais existé que la Religion ne lui servît de base. » Mais s'il y en avait une, une seule qui, rompant ce pacte primitif où elle puise la vie, pût subsister avec honneur, ce ne serait pas la France. Pourquoi? Je n'en sais rien. C'est peut-être que Dieu a voulu (aire de la France une œuvre achevée , et qu'il n'y en a point où ne brille un rayon d'en haut. C'est peutêtre qu'il l'a créée pour quelque grande mission religieuse et morale et qu'elle ne peut l'accomplir que par une vivante union avec lui. Quoi qu'il en soit, s'il y a là un mystère, il y a un fait. Et volontiers je dirais de la France ce que j'ai dit plus haut de la femme : « 0 choses exquises, ne vous corrompez pas, vous deviendriez les pires! »

On eut l'impression de tout cela, impression vague mais profonde, le jour où naquit la France. Aucune nation n'eut une pareille genèse ; et les circonstances qui accompagnèrent cette merveilleuse entrée en scène, unique dans les annales du inonde, inspirèrent à ceux qui en furent témoins le pressentiment que quelque chose de grand et de grandement religieux se préparait. Le monde était en plein désarroi. D'un côté les vieilles races romaines descendaient par la corruption à la décadence, et, la gangrène s'étant mise dans toutes leurs plaies, elles s'en allaient à la mort. De l'autre, les jeunes races barbares arrivaient, ardentes, sauvages, l'esprit embarrassé d'erreurs, le cœur indompté et affolé d'orgueil, les mains sanglantes. L'effroi brisait toutes les âmes. Et entre ces dégénérés du monde romain et ces sauvages du monde

barbare, l'Église cherchait d'un œil attristé, non d'où lui viendrait du secours , mais sur quels éléments elle pourrait mettre la main pour commencer à reconstruire.

Et c'est à ce moment que paraît la France! Elle naît sur un champ de bataille , comme il convenait à un soldai; elle naît d'un acte de foi, d'un regard levé vers le ciel, comme il convenait à un apôtre; elle courbe humblement la tête sous la main d'un vieillard désarmé, comme pour indiquer que sa mission serait de substituer partout le règne du droit à l'empire brutal de la force; en même temps cette foi chrétienne lui vient par l'inspiration d'une femme, d'une épouse, d'une mère, et elle descend au peuple à travers l'âme de son chef et de son roi. C'étaient tous les charmes à la fois. Le monde fut ébloui de cette gracieuse et lière apparition. Et bien que la France depuis, comme un homme à tous ses âges, ait varié d'aspect et de p-iysionomie, nulle des beautés 'ui lui sont venues depuis na lait oublier, et na peut-être égalé le charme de celle-là.

Et que le sol sur lequel Glovis et la nation des Francs venaient de planter leur épée convenait bien à un grand peuple créé pour une grande mission! Le plus savant géographe de l'antiquité, le Grec Strabon , ayant considéré cette terre, ne put retenir un cri d'admiration, et il déclara qu'il suffisait de la voir pour croire à la providence des dieux, et pour présager au peuple qui l'habiterait les plus splendides destinées. Placée, en effet, au centre et comme au cœur de l'Europe, appuyée à tous les grands peuples et en même temps séparée d'eux et protégée contre eux par la double barrière de ses montagnes et de ses mers; d'autre part, ouverte sur la Méditerranée et sur l'Océan et par là donnant la main au

monde entier, la France a reçu de Dieu une position unique. L'admiration et la reconnaissance augmentent encore quand, après avoir vu cette merveilleuse architecture extérieure de la France, on considère la disposition intime de son sol; ces montagnes qui la traversent en tous sens, assez hautes pour aider au mouvement des eaux, pas assez pour gêner le mouvement des populations ; ces plaines odorantes où se donnent rendez -vous les fleurs et les fruits des climats les plus variés; ces coteaux couverts de si beaux pampres, ces fleuves superbes, cette magnifique et harmonieuse nature. Plus on étudie attentivement ce rare ensemble, plus on se persuade que Dieu n'a pu faire la France si belle que pour quelque grand dessein.

Mais si Dieu avait préparé avec tant de soin ce que j'ose appeler le corps de la France, l'édifice visible de ce corps où reluit la suprême beauté, il s'y était pris de plus loin encore pour former son âme. Gomme un grand artiste, il a choisi les plus beaux éléments; il les a lentement réunis, et il a ordonné au temps, sans lequel il n'y a rien de parfait, de les fondre harmonieusement ensemble. Regardez de quels traits singuliers se compose la physionomie de la France , et commencez à entrevoir son âme.

D'abord, à l'origine, une goutte de sang gaulois. Quelque chose de gai, de vif, de léger, de malicieux, de railleur: ce qu'on a si bien nommé le sel gaulois, l'alouette gauloise. Le sel! vous savez, quelque chose qui pique. L'alouette 1 quelque chose de gai et de vif, qui monte en chantant dans la lumière.

Voilà l'élément primitif, indestructible. Toute la France est ensemencée de sel gaulois avec des variétés charmantes et des nuances infinies. Il y a le sel picard et le sel nor-

mand. Il y a le sel parisien et le sel Orléanais. Il y a le sel bourguignon. Il y a le sel gascon et le sel marseillais. Et, de tant de provinces où apparaissent ces variétés, on ne saurait dire celle où il a le plus de finesse et le plus de saveur.

Élément primitif, ai-je dit, et indestructible; mais élément périlleux , qui tourne vite à l'abus , et qui aurait pu dégénérer, si l'eau du baptême n'eût coulé sur l'aiguillon pour en adoucir l'âpreté. Heureusement la Religion était là. Tempéré par elle et mêlé à la générosité chrétienne, le sel gaulois a été longtemps sans danger. Il a produit je ne sais quoi d'essentiellement français, qui commence par un sourire et qui finit par une larme.

Le second élément, c'est l'élément romain. C'est la solidité, le bon sens, la droiture, la clarté; ce qui a fait notre langue et nos codes, nos grands écrivains et nos grands magistrats; cette incomparable langue française que nous trouvions il y a quelques mois , à Rome , sur les lèvres des Allemands , des Russes, des Anglais, des Américains, même des Orientaux, et dont l'universelle* diffusion a pu faire dire à un évêque américain, au début du concile, que si on avait peine à s'entendre en latin, il y aurait une ressource, ce serait de parler français.

Et comme si Dieu avait voulu que nul charme ne manquât, sur ce fond de vivacité malicieuse, de gravité romaine, un rayon de la Grèce tomba dès les premiers temps. Des colonies phocéennes débarquent à Marseille, à Nîmes, à Montpellier, montent jusqu'à Lyon, à Grenoble, à Dijon, et apportent à la Gaule comme un souffle de l'Orient. Athènes peut s'éteindre dans sa mémoire harmonieuse, elle ne périra pas tout entière. Cette fleur d'esprit, cet atticisme, ce bon goût, ce je ne sais quoi d'ex-

quis et de parfait dans les choses de l'esprit, c'est la France qui le recueillera et qui en conservera la fleur au monde.

Cela fait, le génie de la Gaule, celui de Rome, et celui de la Grèce, fondus harmonieusement ensemble, pour enfanter le génie français, Clovis paraît, et la Germanie, par lui, vient nous apporter sa beauté. C'est de là, entre autres dons , que nous est venue notre passion pour la liberté. Posez la main sur la poitrine de la France, vous y sentirez éternellement le battement de cœur du Germain nourri et élevé dans les forets. C'est de là aussi que nous est venue, au service de cette liberté, notre épée, la francisque, rapide, sûre d'elle-même, qui est devenue la baïonnette, la véritable arme française, jusqu'ici, et en dépit de nos revers, sans rivale. Il a pu y avoir sans doute des épées aussi fortes, il n'y en a point encore eu d'aussi belles. C'est une épée attendrie. Elle se ressent du Calvaire.

Est-ce tout? Une goutte de sang gaulois, une goutte de sang grec et romain, une goutte de sang franc, harmonieusement fondues dans nos veines, et faisant battre notre cœur, est-ce là le sang de la France? Oh! non. Qui nous a donné, par- dessus tous ces dons, la bonté qui les achève tous, la générosité chevaleresque qui fait le trait propre de notre physionomie? Qui nous a donné l'amour des petits, des faibles, des vaincus, des victimes, le vif sentiment de la justice, la jalousie de l'honneur? Qui a mis dans nos veines ce sang qui bouillonne quand nous voyons le droit trahi, la faiblesse outragée, l'honneur méconnu? C'est le Christianisme, c'est la croix du Calvaire, l'amour de Celui qui est mort d'amour pour l'humanité, et qui a ouvert au Golgotha une source de dévouement qui vn jusqu'à l'oubli de soi. Toutes les nations y ont bu; mais nous plus que personne; nous y avons bu jusqu'à

l\ RELIGION 3fi3

l'ivresse, jusqu'à faire sourire les sages nations qui nous entourent.

On a remarqué la facilité avec laquelle le Christianisme s'empara de la nation française. Cela tenait à bien des causes. D'abord à ce que les éléments primitifs de son caractère étaient presque tous profondément religieux. C'étaient comme des couches de religion qui se superposaient. Cela tenait ensuite à ce que tous les sentiments qu'exalte le Christianisme: la liberté de l'âme, la générosité, la passion pour l'honneur, le respect pour la femme, étaient déjà en germe dans le fond même de notre caractère national, en sorte que quand le Christianisme parut ^ ce fut comme le feu quand on le jette sur du bois préparé.

Non pas cependant qu'il n'y eût dans notre nature primitive mille choses qui résistaient à l'union; mais ce fut ce qui acheva de la rendre si profonde et indissoluble. N'est-ce pas M. de Chateaubriand qui a dit que pour les longues et durables unions il faut de grandes différences de caractère avec de grandes harmonies de cœur? Or où trouver de plus singulières différences de caractère qu'entre l'Église et la France? Celle-ci si vive, si ardente, parfois si légère, toujours si mobile, et s'en allant d'un extrême à l'autre avec-une rapidité qui l'étonné elle-même; celle-là, au contraire, si grave, si lente, si patiente, presque immobile , quoiqu'elle ne le soit pas , jamais pressée , parce qu'elle ressemble à Dieu, qui a les siècles à son service. L'une qui procède par autorité et prêche toujours l'obéissance ; tandis que l'autre est affolée de liberté. Mais dans ces différences de caractère, quelles harmonies de cœur! En l'une et en l'autre , c'est le même tressaillement à la vue du beau , du vrai , du bien ; le même mépris pour le

bas , le laid , le vulgaire , le terrestre , pour tout ce qui se vend, s'achète, se paye; la même générosité d'âme, la même expansion, le même prosélytisme, le même besoin de remplir le monde de ce que Tune et l'autre estiment: la justice, la vérité, la civilisation. Aussi, dès que la France et l'Eglise se rencontrèrent, elles se reconnurent et s'embrassèrent, et quatorze siècles de durée, des vicissitudes sans nombre, des révolutions de toutes sortes, des efforts inouïs de l'impiété, rien n'a pu ternir le cristal sans tache de leur union quatorze fois séculaire.

Sous l'influence de cette union qui fut un bienfait pour toutes les deux, on vit naître, grandir, arriver à maturité l'esprit de la France. Ce n'est pas l'heure assurément de peindre ces treize siècles merveilleux que l'esprit français a mis à se créer, à s'affirmer à lui-même, à se faire une langue avec la poussière de toutes les langues, à épurer son goût, à unir la naïveté à la force, la simplicité à la grandeur, la plus charmante délicatesse à la plus haute majesté, jusqu'à ce qu'enfin, après des essais de toutes sortes, des tentatives incomplètes, mais déjà admirables, mûr enfin , glorieusement mûr, il a pu donner au monde le plus grand siècle intellectuel qu'on eût jamais vu.

Oui, le plus grand siècle de l'humanité, le moment où l'esprit de l'homme a atteint sur la terre le plus haut sommet du vrai et du beau. Et ce n'est pas moi qui le dis. J'ai hâte de céder la parole à un meilleur juge, plus autorisé et absolument compétent. « La France, insouciante de sa gloire, dit M. Cousin, n'a pas l'air de se douter qu'elle compte dans ses annales le plus grand siècle peut-être de l'humanité, celui qui comprend dans son sein le plus d'hommes extraordinaires en tout genre. » Et après avoir cité le* guerriers, les administrateurs, les politiques, il

Ll RELIGION 365

ajoute : « Quel autre temps , au moins chez les modernes, a vu fleurir ensemble autant de poètes du premier ordre ? Nous n'avons , il est vrai , ni Homère , ni Dante , ni même le Tasse et Milton. L'épopée, avec sa naïveté primitive, nous est interdite. Mais au théâtre, nous avons à peine des ég^aux... Osons dire ce que nous pensons: à nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble ne balancent point le seul Corneille. Il est le pathétique nouveau , inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui. » Et que dire de Racine? « Même en imitant, il est original et il laisse les anciens bien loin derrière lui. Qui lui a enseigné cette délicatesse charmante, ces troubles gracieux, cette pureté dans la faiblesse même, cette mélancolie, quelquefois même cette profondeur, avec cette langue merveilleuse qui semble l'accent naturel du cœur de la femme?... » Quant à Molière, « s'il n'a pas d'aussi grandes conceptions poétiques qu'Aristophane, il a mieux peut-être, il a des caractères. Son coloris est moins éclatant, son burin est plus pénétrant. Tous les fabulistes anciens et modernes , et même l'ingénieux, le fin, l'élégant Phèdre, approchentils de notre la Fontaine. Il est à la fois le plus naïf et le plus raffiné des écrivains, et son art échappe dans sa perfection même...

« Voilà, je pense, d'assez grands poètes, et nous en avons d'autres encore : je veux parler de ces esprits charmants ou sublimes qui ont élevé la prose jusqu'à la poésie. La Grèce seule, en ses plus beaux jours, offre peutêtre une telle variété de prosateurs admirables. On peut le dire avec la plus exacte vérité , la prose française est sans rivale dans l'Europe moderne, et dans l'antiquité même, supérieure à la prose latine, au moins pour la variété et l'abondance ; elle n'a d'égale que la prose grecque

en ses plus beaux jours, d 'Hérodote à Démosthènes. Nous ne préférons pas Démosthènes à Pascal, et nous aurions de la peine à mettre Platon lui-même au-dessus de Bossuet. Platon et Bossuet, à nos yeux voilà les deux plus grand 3 maîtres du langage humain qui aient paru parmi les hommes, avec des différences manifestes, comme aussi avec plus d'un trait de ressemblance : tous deux parlant d'ordinaire comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par moments montant sans efforts à une poésie aussi magnifique que celle d'Homère; ingénieux et polis jusqu'à la plus charmante délicatesse, et par instants majestueux et sublimes. Platon sans doute a des grâces incomparables, la sérénité suprême et comme le demi -sourire de la sagesse divine. Bossuet a pour lui le pathétique, où il n'a de rival que le grand Corneille 1. »

Tels sont nos écrivains. Egaux et supérieurs aux plus grands poètes, aux plus grands prosateurs de l'antiquité; oui, et même sous le rapport littéraire; mais combien davantage par la pensée, par une raison plus haute, plus sûre d'elle-même, sans lacunes, sans ombres, sans défaillances, sans mélanges d'erreurs, empruntant aux anciens tout ce qu'ils ont de plus beau, l'embellissant encore! Car c'est ici qu'on peut voir et saluer déjà ce génie sympathique de la France , s'ouvrant largement, libéralement aux grandes inspirations de tous les âges, s'assimilant Latins, Grecs, Orientaux, Italiens, Espagnols; transfusant, si j'ose ainsi parler, dans sa propre âme l'âme d'Homère, de Virgile, de Tacite, de Sophocle, d'Eschyle, de la Bible; christianisant les chefs-d'œuvre antiques: Phèdre, Andromaque, Galathée; et toujours original, même

1 Cousin , du Vrai, du Bien et du Beau, Xe leçon.

lorsqu'il imite, parce qu'il est toujours lui, et toujours chrétien. Les âges suivants amèneront d'autres aspects de l'esprit français, une langue nouvelle, d'autres genres; rien n'égalera ceux-là , et il sera dit que, bien loin d'avoir étouffe l'esprit français, la tendre et forte et austère discipline de l'Eglise lui a donné un plus grand essor, et que jamais la vie intellectuelle n'a été chez nous plus féconde, plus universelle, plus surabondante, plus répandue dans tous les courants de l'activité, de l'originalité, de la grandeur humaine, surtout de la grandeur, que quand l'Eglise et la France étaient profondément unies.

En même temps que , dans cette union avec le Christianisme, la France sentait son noble esprit s'élever, prendre possession du vaste domaine des choses morales et s'y épanouir, son cœur commençait de battre. Mais il n'eut pas besoin d'une si longue série de siècles pour arriver à sa grande beauté. Il naquit parfait dès le premier jour, avec son trait exquis: la générosité. Et c'est là, pour le dire en passant, ce qui a toujours empêché la France de devenir un peuple conquérant ou même un peuple colonisateur. Elle ne sait pas pressurer les peuples. Jamais elle n'aurait pu pendant trois siècles tenir les Indes sous son talon, ni sucer le sang d'une Irlande. Quand le hasard de sa vie guerrière jette dans ses mains un peuple faible ou moins avancé qu'elle sur les frontières de l'avenir, elle y va, elle y sème la civilisation; après quoi elle revient, y laissant la liberté. C'est un défaut, je le veux bien, dont, hélas! on commence à rougir en France; mais c'est le défaut d'une qualité, et cette qualité était si haute que nos pères auraient tout sacrifié et tout souffert , plutôt que de s'exposer à la perdre.

Ohl qui dira la beauté du cœur de la France! A peine

né, il est devenu le cœur de l'Europe, le point le plus sensible et le plus délicat du globe, où toutes les douleurs ont retenti, où tous les cris de détresse ont trouvé un écho. « Regardez partout, dit un Espagnol; cherchez le point de l'espace où s'accumulent les plus grandes catastrophes, les plus saintes infortunes; si ce point n'est pas l'Angleterre, le peuple anglais demeurera tranquille dans son indolente majesté; mais ce point ne fût-il pas la France, fût-il au fond des régions polaires, un courant électrique s'établit instantanément entre ce point souffrant du globe et le peuple français, qui se lève aussitôt saisi de la douleur qu'on lui révèle et s'agitant pour y porter remède 1 . »

Voilà le cœur de la France. Il y a je ne sais quoi de tendre dans le sublime, le flebile nescio quid du poète, le don des belles larmes et des grandes œuvres. Qui dira ce qu'en quatorze siècles il a jailli, d'un tel cœur, de nobles inspirations, d'élans merveilleux et héroïques, d'œuvres marquées au coin de la générosité et de la bonté? Comme un chasseur debout, le pied dans l'étrier, écoute d'où vient le vent, pendant quatorze siècles, la France s'est tenue debout au centre de l'Europe, écoutant d'où venait l'injustice, où se faisait entendre le cri de la détresse. Tantôt elle armait ses chevaliers, et elle les chargeait de faire la police dans les villes et dans les villages, la police de l'honneur. Tantôt, agrandissant son cœur avec le péril, elle soulevait tout l'Occident, et, se mettant à la tête des croisades, elle sauvait l'Europe et la civilisation. Puis, à la suite de ses croisés et de ses soldats, pour panser les pla;cs comme pour éclairer les âmes, pour embaumer les

i Donoso Cortès, Œuvres complètes, t. I, p. 255.

douleurs et pour faire fleurir les vertus , elle jetait des essaims d'apôtres et de sœurs de Charité. Mais même dans des circonstances plus ordinaires, quelle plume humaine pourrait dire, quelle imagination concevoir, ce que la France a produit, en quatorze siècles, de nobles cœurs, d'âmes douces, délicates et généreuses, de vierges angéliques, de sublimes mères de famille, de Français accomplie par l'âme, de magistrats intègres et austères, d'intrépides soldats, de grands évêques, de prêtres, de religieux, de saints? De saints surtout; car comme la sainteté est le point culminant de la vertu, qui est elle-même le fruit le plus savoureux du cœur, nulle nation n'a été, sous ce rapport, plus féconde que la France. Qui voudrait connaître le vrai cœur de la France devrait prendre la liste de ses saints, les compter, en étudier le caractère. Mais les compter, qui le pourrait? Je les vois jaillir de partout, sans interruption comme sans nombre; je les vois sortir de ses moindres villes, de ses moindres villages, de tous les rangs de la société, dans le monde comme dans le cloître, dans la noblesse et dans le clergé comme dans le peuple; les uns, isolés, brillant comme une lumière et comme une flamme, embaumant les villes, les villages, et y entretenant l'élévation , la noblesse de cœur, le mépris de la terre, la sainte virilité de l'âme; les autres par groupes, par essaims, se réunissant et fondant ces armées qu'on appelle ordres religieux; armées permanentes de la vertu et du sacrifice, que Rome, ni Sparte, ni Athènes n'ont vues ; qui sortent toutes vivantes du sein de l'Eglise, mais nulle part plus nombreuses, plus vivantes et étincelantes que du sein et des entrailles de la France.

Non pas, j'ai hâte de le dire, que les autres nations chrétiennes de l'Europe, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie,

l'Allemagne, n'aient eu des saints. Elles en ont, elles aussi, des légions sublimes, des armées sans nombre. C'est la grande, la noble émulation de ce temps là. Mais ce cœur de la France est si chaud, si vivant, si délicat, si sympathique, qu'il semble que toutes les inspirations des autres cœurs doivent passer par ce cœur-là pour avoir toute leur flamme et tout leur parfum. Là viendront les chevaliers d'Alcantara, de Calatrava, puiser, dans une règle française , ces sentiments exquis qui font le vrai chevalier. Là se donneront rendez -vous, dans toute la suite des siècles et de toutes les extrémités du monde, les grands fondateurs de la vie religieuse, aussi bien saint Maur et saint François d'Assise, qui viennent d'Italie, que saint Golomban , qui vient d'Irlande ; saint Bruno et saint Norbert , que nous envoient les bords du Rhin , comme saint Dominique et plus tard saint Ignace, qui nous arrivent d'Espagne.

Mais dans cette magnifique explosion de sainteté, outre ce don spécial , le don du cœur, qui consiste à achever, à élever à la suprême perfection les plus belles inspirations nées ailleurs , la France en a un autre qui lui est propre. C'est dans son sein que naissent surtout les ordres bienfaisants. L'Espagne aura de plus grandes contemplatives; l'Italie, de plus saintes recluses ; l'Allemagne, de plus poétiques et de plus savantes vierges. Nous, nous aurons les sœurs de Charité. Elles naîtront de notre cœur, sous mille noms, sous mille habits, toujours les mêmes, partout reconnaissables, enviées de tous les peuples, qui nous les emprunteront sans pouvoir les imiter, et déployant partout, pour l'éternel honneur du nom français, la netteté d'esprit et d'action, l'intrépidité du cœur, la sérénité, la candeur résolue, la douceur dans la force, la gaieté dans le sacri-

fice, c'est-à-dire nos qualités mêmes, devenues plus belles encore en passant par le cœur des vierges. Et ce que je dis des ordres religieux , je le dis des saints. Nous n'aurons ni saint François d'Assise, le stigmatisé de l'amour, ni la séraphique sainte Thérèse , ni l'austère François de Borgia ou l'effrayant Paul de la Croix ; un nom suffira à révéler notre âme : nous aurons saint Vincent de Paul.

Qu'est- il étonnant qu'avec un cœur pareil la France ait fait siennes, comme par instinct, toutes les grandes causes d'où dépendent la civilisation et les destinées du genre humain ; qu'elle ait toujours mis la main à tout ce qui s'est fait de beau, d'utile, de noble, de grand dans le monde? Qu'est-il étonnant que l'Eglise en particulier n'ait jamais souffert sans nous arracher un cri ; l'Eglise, qui est la faiblesse même; l'Eglise, qui est plus qu'une femme, qui est une mère, qu'est-il étonnant qu'elle n'ait jamais été trahie, insultée, abandonnée, sans qu'on ait entendu frémir un glaive et frissonner un drapeau, le glaive et le drapeau de la France? Oui, répétons-le, aujourd'hui surtout, à notre éternel honneur, pour notre éternelle leçon, c'est nous qui avons chassé les races barbares par l'épée de Clovis, brisé les hordes sarrasines par l'épée de Charles Martel ; posé sous les pieds du pape le bouclier et le pavois de l'indépendance et de la souveraineté temporelle par l'épée de Pépin et de Charlemagne ; fait la garde autour de la chrétienté menacée, par trois générations de croisés, de Godefroi de Bouillon à saint Louis ; fait reculer le protestantisme par une autre épée plus puissante, l'épée du génie et de la foi dans la main de Bossuet ; et si nous n'avons pas pu maintenir le pouvoir temporel de Pie IX, nous avons su souffrir et mourir pour lui, par Lamoricière, Pimodan, Charette et les zouaves. La gangrène pourra se

mettre au cœur de la France; du moins ce cœur aura battu ; il aura été pendant quatorze siècles le plus noble cœur du monde.

Les Grecs croyaient que la beauté physique est le signe et comme le reflet de la beauté morale. En même temps donc que l'esprit et le cœur de la France naissaient, on voyait se former son beau corps. Folle de liberté, la France n'en devenait pas moins la nation la plus monarchique. Une suite de rois intrépides, spirituels, aimables, entourés d'un amour qu'aucun souverain n'a jamais connu ; une suite de ministres intelligents, attentifs, vraiment politiques, commencent et poursuivent, sans impatience, mais sans relâche, l'œuvre capitale de l'unité de la France. Sachant que le temps est le grand ouvrier des choses , iis ne se précipitent pas , ils attendent , ils négocient , ils profitent des occasions, plus occupés de charmer les populations que de les conquérir, jusqu'au jour où, par la puissance de ses sentiments monarchiques, la France arrive d'ellemême à la plus belle unité nationale qui se fût encore vue.

Mais dans cette œuvre si nécessaire et si grande , ni les rois ni leurs ministres n'oublient que ce qui fait le triomphe de l'unité, c'est la variété. C'est assez de jeter, à travers ce noble pays, une même âme; ils respectent les différences de caractère, de coutumes, d'organisation même , que possède chaque région : semblables à Dieu, qui , étendant le même ciel et la même lumière sur toute la surface du globe, semble avoir voulu donner à chaque pays des cieux et un soleil qui n'appartiennent qu'à lui. Alors, dans le miracle de l'unité nationale, autour du centre commun, viennent successivement et doucement s'adjoindre les provinces, si différentes d'aspect, si pitto*

resques de paysages, couvertes de si beaux monuments religieux et civils, foyers toujours vivants de toutes les nuances intimes de l'esprit et du cœur français.

« Et comme la variété est gaie de soi , la physionomie française est la plus gaie de toutes. Entrez dans une galerie de portraits anglais, vous verrez que tous sont les mêmes; austères, grandioses et tristes ; ce qui doit tenir à ce que l'unité, qui est le grand , sans la variété, qui est le beau, est toujours tristement austère et tristement grandiose. Un anglais est grave jusque dans les festins ; un Français, au contraire , rit jusque dans les combats 1. »

Voilà la France ; voilà le noble peuple qui l'habite. Je dis : noble, c'est le mot qui revient sans cesse et involontairement sous la plume quand on parle de lui : son noble esprit, son noble cœur, la noblesse de son courage, sa noble physionomie. « Il faut avouer, dit Bossuet, qu'il y a eu dans nos rois, avec beaucoup de religion, une noblesse qui les a fait révérer de toute la terre et qui les a mis audessus des autres rois. Quand les empereurs se vantaient de combattre pour les intérêts communs des rois, les nôtres ont su trouver dans une plus noble constitution de leur état, et dans une plus grande hauteur de leur couronne, une plus sûre défense1. »

Noble peuple, en effet, en qui la délicatesse s'unit ù la générosité, et la douceur à l'énergie ; spirituel, aimant, industrieux , avide de progrès , honorant l'obéissance par une noble mesure de liberté, et la religion par une noble mesure de raison ; fils aîné de l'Eglise et profondément catholique, mais non pas à la manière d'un moine comme

1 Donoso Gortès, Œuvres complètes, t. I, p. 256.

* Bossuet, Discours sur l'unité de l'Église, II» parlio.

l'Espagnol, ou d'un artiste comme l'Italien ; à la manière d'un soldat, d'un apôtre et d'une sœur de Charité. Je le regarde, et quand je cherche dans l'histoire le personnage qui en a le mieux reflété la physionomie, j'hésite entre deux noms : Jeanne d'Arc et saint Louis : l'une , pure , ardente , spirituelle , héroïque , la plus rare créature qui ait jamais tenu l'épée; l'autre, généreux, intrépide, aimant, passionné pour la justice, la plus rare créature qui ait jamais porté le sceptre : celle-ci qui meurt pour la France et qui, à défaut de bûcher, serait morte de douleur si elle n'avait pas pu la sauver ; celui-là qui la défend par son épée, l'unit par sa justice, l'embaume par sa vertu, l'emporte avec lui, par delà les mers, à des combats dignes d'elle, pour la défense de Dieu et de la civilisation ; tous deux détachés de la terre , élancés vers le ciel , touchés d'amour pour Dieu et les hommes , d'une exquise délicatesse de conscience, héroïques d'âme ; les deux plus belles figures enfin et les plus achevées où !a France puisse contempler sa noble image !

Mais quelles pensées viennent m'assaillir en ce moment et élèvent mon âme à de plus hauts mystères ! Ce n'est pas seulement par Dieu et par l'Eglise que la France a été faite ; c'est pour Dieu et pour l'Eglise ; pour être sur la terre le chevalier de Dieu, et, comme le disait si éloquemment Shakespeare , le soldat du Christ. Là est la raison de son caractère et de son génie , de son cœur, de son épée. A ce rayon d'en haut, tout s'explique et tout s'illumine. Et comme il n'y a jamais eu rien de grand dans le monde qui n'ait été prédit et pressenti de quelque manière ; comme Rome , envoyée pour préparer, par l'unité matérielle, l'unité morale du monde, eut l'instinct qu'elle devait être, de par la volonté des dieux, la ville éternelle;

comme les barbares disaient tout haut qu'ils n'étaient que les exécuteurs de la vengeance divine , que quelque chose les pressait, les poussait d'aller jusqu'à Rome ; à peine la France naquit que mille voix prophétiques s'élevèrent sur son berceau. Lisez les lettres des papes contemporains, Anastase, Virgile, Grégoire le Grand : ne les voyez-vous pas qui s'élancent par la pensée dans le majestueux avenir de la France, et qui paraissent déjà le deviner? Lisez, dans les plus vieux missels gallicans , les prières pour le sacre de nos rois , pour l'armement de nos chevaliers ; vous sentirez là comme une sorte d'instinct prophétique qui semble pressentir d'avance la haute mission de la France. Bossuet n'a rien dit de trop quand il affirme que « Dieu a enlevé aux Romains la garde de son Eglise, qu'il l'a confiée aux Francs et qu'il les a sacrés pour en être les protecteurs intrépides, les invincibles défenseurs de son Eglise et des pauvres1 » ; ni M. de Maistre, quand il montrait dans un si grand style « la magistrature religieuse et morale dont Dieu a investi la France et qu'elle exerce en Europe* »; ni le P. Lacordaire, quand il célébrait, à Notre-Dame de Paris , ce qu'il appelle « la vocation religieuse de la nation française ». Oh! sans doute, nous avons eu bien des hésitations, des tâtonnements, des aveuglements ; nous avons fait bien des fautes; mais enfin cette mission, est-ce que nous ne l'avons pas remplie? cette garde d'honneur, est-ce que nous n'y avons pas été fidèles? Est-ce qu'à toutes les époques nous n'avons pas tiré de nos entrailles un homme en qui a vécu et palpité l'âme chrétienne de la France, depuis Clovis, qui mettait

1 Sermon sur l'unité de l'Église, IIe partie.

* Considérations sur la France, p. 9; Du Pape, p. 6,

la main sur son épée en écoutant le récit de la passion et qui disait : Que n'étais-je là avec mes Francs ? jusqu'à Gharlemagne, le grand protecteur de la papauté et le fondateur de sa royauté temporelle ; depuis Godefroy de Bouillon et Pierre l'Ermite jusqu'à saint Louis , « l'humble sergent du Christ? » Et plus tard quand sont venues les faiblesses, et avec les faiblesses les malheurs, si nous avons eu des châtiments terribles, est-ce que nous n'avons pas eu des délivrances miraculeuses ? Est- ce que Jeanne d'Arc ne suffirait pas toute seule à prouver notre vocation divine? Est-ce que du baptistère de Reims aux croisades, des croisades à l'échafaud de Louis. XVI, des voûtes de Notre-Dame abritant Pie VII à la glorieuse rentrée de Pie IX à Rome et à l'ouverture du concile œcuménique, pendant quatorze siècles nous n'avons pas été la nation élue, le peuple apôtre, le soldat de Dieu en ce monde? Est-ce que même cette mission a jamais été plus visible, plus éclatante qu'à certaines époques où, aveuglée, corrompue, oubliant sa mission et ne voulant plus la remplir, la France la remplissait en quelque sorte malgré elle.

0 France , les temps sont bien tristes pour réveiller de tels souvenirs. Le ciel se fait sombre. J'écris ces pages au milieu d'Orléans envahi et bombardé, pendant que, sous mes fenêtres, je vois les soldats prussiens garder toutes nos issues. Mais Dieu m'est témoin que je n'ai méconnu pour cela ni ta beauté, ni ta mission, ni ton avenir. Tu es toujours à mes yeux le chef-d'œuvre de Dieu, et tes plaies, que je baise avec l'émotion respectueuse d'un fils, n'ont fait qu'augmenter mon amour, et rendre mon admiration plus tendre en la rendant compatissante. Et si un sentiment nouveau est venu s'adjoindre à ces éternels senti-

ments de mon âme, ô ma France, le dirai -je ? c'est une sorte d'acre joie à contempler tes grandeurs, au milieu des barbares qui te foulent aux pieds, mais qui ne te valent pas !

Un chef-d'œuvre peut périr de la main des barbares. Cela s'est vu souvent et n'a rien qui étonne. Ainsi disparurent autrefois ces marbres divins de Phidias, de Praxitèle, la Vénus de Milo, la Vénus de Médicis, l'Hercule Farnèse, l'Apollon du Belvédère, leLaocoon, dont l'Europe civilisée recueillait au xvie siècle les débris à genoux. Mais ce qui étonne , ce qui confond de stupeur, c'est qu'un chef-d'œuvre plus beau que tous ceux-là, la France ait pu être exposée à périr de la main de ses enfants : c'est qu'il y ait eu des Français qui, pendant trois siècles, n'aient rien épargné pour égarer son grand esprit, corrompre son cœur, abâtardir son caractère, tarir sa vie et déshonorer son nom ; c'est que l'imprimerie, cette invention sublime, c'est que la presse, ce noble instrument, ait été depuis trois siècles dans leurs mains comme un marteau avec lequel ils ont frappé sans trêve ni merci, jusqu'à ce que la divine image eût été réduite en poussière. Ah ! pas plus les Prussiens du XIXe siècle que les Anglais du XVe n'auraient rien pu contre la France ; si elle périt, ce sera de vos mains, impies,. athées, matérialistes, positivistes de tous les noms et de toutes les infa-

mies auxquels je ne puis penser en ce moment , au milieu de tant de douleurs et de ruines, sans une indignation et des colères que je ne me connaissais pas.

Ni admiration, ni piété filiale, ni souvenir, ni reconnaissance, ni respect du passé, ni souci du présent et de l'avenir, rien n'a pu les arrêter. Voilà trois siècles qu'ils sont conjurés contre ce chef-d'œuvre avec une rage satanique.

Que n'ont- ils pas fait pour lui arracher sa religion, sa vieille foi catholique, pour détruire cet hymen quatorze fois séculaire de l'Eglise et de la France 1 C'est peu d'avoir sifflé, bafoué, ridiculisé le Christianisme, afin d'amener tout français à rougir de se dire chrétien ; c'est peu d'avoir asservi l'Eglise, de l'avoir gênée dans ses droits les plus sacrés, dans ses manifestations les plus nécessaires; il n'est rien qu'ils n'aient essayé pour chasser la Religion , toute religion , de nos lois , de nos institutions, à ce point qu'on chercherait en vain le nom de Dieu dans nos codes , et que c'est de la France qu'est sorti ce mot sauvage ou plutôt inconnu des sauvages : « La loi est athée et doit l'être ; » rien qu'ils n'aient essayé pour bannir la Religion de la pensée et des habitudes de la France, pour lui persuader qu'un grand peuple n'en a pas besoin; que la Religion fait tache dans la diplomatie, et que la conscience n'a rien à voir dans la politique ; jusqu'à ce qu'enfin, endormie dans l'indifférence, aveuglée par le scepticisme et l'athéisme social, ayant consenti à remettre le gouvernement de ses affaires à des diplomates et à des ministres sans religion, la France n'a plus porté dans les choses du monde qu'un regard obscurci , et n'a plus eu de sa mission , de sa vocation religieuse et morale, qu'une idée confuse et un sentiment stérile.

Pourtant la Providence avait permis que, dans les temps modernes , cette mission prît tout à coup des proportions éclatantes, et qu'elle s'identifiât, pour ainsi dire, avec notre grandeur nationale. L'Angleterre, notre éternelle rivale, était devenue protestante. La France, restée catholique, se trouvait par là même investie du premier rôle au sein de la chrétienté. Quelle occasion de prendre le gouvernement du monde que lui disputait l'Angleterre I et quoi de plus simple que la conduite à suivre ? Grouper autour d'elle tous les pays catholiques : l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Bavière, la Suisse, les États d'Italie ; soutenir l'Irlande ; protéger et plus tard reconstituer la Pologne ; s'appuyer sur l'Autriche comme sur une sœur et couvrir la Papauté de leurs épées entre - croisées ; cela fait, travailler à dissoudre politiquement le protestantisme, et, en respectant la liberté de conscience des individus, empêcher l'influence des États ; puis passer les mers à la tête des nations catholiques, évangéliser les Indes, l'Océanie, l'Afrique, les deux Amériques, la Chine, le Japon , et pousser le monde entier dans les voies de la vraie civilisation, qui n'est autre que le règne social de l'Evangile. Encore une fois quoi de plus simple, de plus beau, de plus harmonique à l'âme de la France, de plus glorieux pour l'Europe , de plus nécessaire au monde ? Et qui ne voit que si la France eût suivi avec constance un pareil plan, si elle eût mis à le réaliser l'opiniâtreté qu'elle a employée à abaisser la maison d'Autriche, et l'ardeur qu'elle met à révolutionner le monde , la face de la terre eût été changée pour mille ans, et la France placée dans une de ces situations où l'on est trop élevé pour exciter autre chose que la jalousie impuissante de ses ennemis? Au lieu de cela, où en sommes -nous? D'un

côté l'Angleterre protestante a envahi toutes les mers, et c'est le drapeau anglais que le voyageur rencontre aujourd'hui sur presque tous les points abordables du globe. De l'autre, grandie par nos fautes, encouragée par notre incapacité, la Prusse a tout à coup paru à l'horizon comme un météore sanglant. Elle a cinquante-un millions d'hommes, disciplinés, non énervés; et en donnant la main à la Russie, qui en a soixante, elle prépare à l'Occident une inondation de barbares à laquelle rien ne pourra résister. Elle vise la Hollande, qu'elle aura en dépit de l'Angleterre, comme la Russie vise Constantinople, qu'elle aura aussi en dépit de l'Occident. Et, cela fait, le cercle qui doit envelopper les nations catholiques et les étouffer sera prêt. Supposez qu'un jour l'Angleterre, qui ne pense qu'à elle, ait intérêt à entrer dans la iigue de la Prusse et de la Russie, ce sera la fin des nations catholiques. Alors la France s'assiéra muette et triste sur des ruines qu'elle ne pourra plus conjurer ; elle regardera dans le passé cette suite de politiques, niais, misérables, vulgaires d'esprit, enténébrés par leur irréligion et leur impiété, elle les vouera à l'exécration ; mais il ne sera plus temps, à moins que Dieu ne vienne à son aide, et qu'après lui avoir montré, par d'effroyables malheurs, qu'elle ne saurait s'écarter de sa mission sans déchoir, il ne change la face du monde en envoyant à son Eglise, qu'il n'abandonne jamais , quelque miraculeux et inespéré secours.

Mais même dans l'hypothèse de ce secours miraculeux qu'il ne serait pas difficile peut-être d'indiquer, que deviendra la France , si elle continue à rejeter toute Religion ? Ouvrez la carte du monde et observez avec attention les changements opérés depuis le commencement de ce siècle dans la distribution de la race humaine sur ce

(vaste espace. Deux puissances rivales, mais qui n'en 'font qu'une, au point de vue de la race, de la langue, des mœurs et des lois, l'Angleterre et les États-Unis, dominent, l'Europe exceptée, sur tout le reste de la planète, ou, pour mieux dire, elles y existent seules, et, les eaux de l'Europe une fois franchies, nous ne figurons à côté de ces deux puissances que pour mémoire. Comment ne pas nous rappeler, devant un tel spectacle, qu'on pouvait se demander jadis si notre race et notre langue ne l'emporteraient pas sur toutes les autres, et si ce n'était pas la forme française que la civilisation européenne emprunterait pour envahir le reste du monde? Aujourd'hui le destin a prononcé,, et deux parties du monde au moins, l'Amérique et TOcéanie, appartiennent sans retour à la race anglo-saxonne.

Mais cet ascendant de la race anglo-saxonne hors de l'Europe n'est qu'une faible image de ce que nous réserve un prochain avenir. Il est peu probable qu'il s'écoule plus d'un siècle avant que les Etats-Unis, qui compteront alors plus de cent millions d'habitants, aient envahi le Mexique, le Brésil, les différents Etats de l'Amérique du Sud, et se soient partagé , avec l'Angleterre , la domination de l'Océanie, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, peut-être de la Chine ».

Or cette race qui couvre le monde, ces deux nations qui n'en font qu'une par le sang , par les lois , l'Angleterre et l'Amérique, ce sont précisément celles qui sont le plus travaillées par le catholicisme. Mens agitât molem. Cela est de plus en plus évident. Supposez qu'elles y cèdent, que, officiellement ou non officiellement, l'Angleterre devienne

1 Prévost-Paradol, la France nouvelle, p. 362.

catholique, ce qui est très possible ; que l'Amérique, qui avait dix évêchés en 1800, qui en a quatre-vingts aujourd'hui, en ait deux cents à la fin du siècle, ce qui est probable : voilà la face du monde religieux qui change ; la crise est traversée ; l'Eglise reprend sa marche glorieuse à travers le genre humain. Seulement, dans cette hypothèse fort probable, que devient la France? Pendant que l'Angleterre, l'Amérique porteront la foi, la liberté, la civilisation sur tous les continents et sur toutes les mers, si la France devient de plus en plus sceptique , matérialiste, athée, je le demande, quel rôle jouera-t-elle? elle achèvera d'étouffer en Europe. Sa juste punition de n'avoir pas voulu promouvoir le règne de Dieu en ce monde sera de perdre le sien , et de traîner au milieu des vieilles nations de l'Occident une existence chaque jour plus insignifiante. Voilà où nous auront conduits nos fautes, et ce qu'aurait conjuré une vue plus haute de notre grande vocation religieuse et morale, de notre glorieuse mission quinze fois séculaire.

Vainement se consolerait-on par la pensée que si, en Europe et dans le monde, les grandes questions politiques se décident désormais sans nous ; que si , même dans Jes choses religieuses, le premier rôle nous échappe, du moins nous resterons l'Athènes moderne, le centre du bon goût et du grand esprit , ce que la Grèce a été dans l'antiquité : le point exquis du globe. Nous l'aurons été sans doute ; mais si nous continuons à abdiquer toute religion , si nous chassons Dieu de notre esprit comme nous l'avons chassé de nos constitutions, le resterons -nous? Ce qui caractérisait l'esprit de la France, c'était l'élévation, la noblesse, la grandeur surtout unie à la simplicité ; qualités rares et rarement réunies, qui nous ont valu la première place

dans les peuples modernes , et que nous aurions dû conserver avec un soin jaloux. Mais non : après une génération de philosophes qui se sont efforcés de le déchristianiser, ce qui était un premier abaissement, car de l'esprit de Bossuet, de Fénelon, de Pascal, de Descartes, de la grandeur et du charme de leur esprit, je ne puis retrancher le Christianisme ; en eux le génie français et le génie chrétien sont si unis , qu'on ne peut les séparer : après, dis-je, cette première génération qui nous a apporté un premier abaissement, voici une foule d'affreux petits sophistes qui ont entrepris la noble tâche de matérialiser l'esprit français, c'est-à-dire de le détruire. Car enfin, s'il n'y a point de Dieu, comme vous dites, point d'âme, point d'esprit vivant et immortel, que deviennent, je vous prie, la vérité, la raison, la vertu, la poésie, l'enthousiasme, la beauté ? Toutes les choses morales s'évanouissent , et les choses morales évanouies, voilà l'esprit français détrôné. Est-ce que son originalité , sa supériorité ne sont pas là ? Est-ce que la physique, la chimie, toutes les sciences que je ne dédaigne pas , où nous avons des hommes distingués, est-ce que cependant c'est là notre vrai domaine, le lieu où s'épanouit et règne notre génie ? Chassez Dieu du monde intellectuel, matérialisez- le, il n'y a plus là pour nous qu'une place vulgaire, la place du premier peuple venu. De notre génie, si élevé, si noble, hautement spiritualiste en tout, dans la philosophie, dans la poésie, dans l'éloquence , dans les arts , ôtez Dieu , l'âme, les choses de l'âme, savez-vous ce qui restera? rien. Ou plutôt deux choses resteront, dont nous n'avons jamais eu lieu d'être fiers, que nous avons toujours portées comme une flèche à notre flanc, et qui, Dieu chassé, c'est-à-dire le frein et le remède enlevés, deviendront notre honte.

Rien n'est parfait sur la terre , et les plus beaux génies ont des côtés faibles : le génie français en a deux : le côté licencieux et le côté frivole. Oui, le côté léger, narquois, souriant, à la fois tendre et railleur, qui devient si facilement grivois, licencieux, voilà notre premier péril. Contenu, réprimé, embaumé par le Christianisme, il n'avait pas donné pendant tout le moyen âge un fruit absolument mauvais. Mais au xvi° siècle, les grandes digues chrétiennes diminuant, il laissa couler un premier flot boueux ; puis vint le xvme siècle, où il déborda. Alors apparurent des livres dont nul honnête homme n'ose avouer la lecture : la Pucelle de Voltaire, la Guerre des dieux de Parny, les infamies de Pigault-Lebrun , etc., pour lesquels il faudrait faire ce qu'on a fait à Naples quand on a déterré les bijoux impudiques des dames romaines : un musée secret. Je ne crois pas que jamais nation ait souillé d'autant de boue son papier ou son parchemin , ni que nulle part il se trouve une collection de livres semblables à ceux qui ont été écrits en France au xvme et au XIXe siècle : romans, poésies, tragédies, contes, feuilletons, suant la corruption, puant l'adultère, et toujours exhalant l'impiété. J'ai eu dernièrement, après la mort d'un vieillard, à épurer sa bibliothèque. J'en suis encore épouvanté. Il faut toujours circuler à travers une bibliothèque française, comme on marche dans certaines rues, sur la pointe des pieds, en tremblant de toucher à une immondice.

Joignez à cela le côté frivole de l'esprit français, que l'irréligion rend plus frivole encore. Car qu'est-ce que la philosophie pour des contempteurs de Dieu et de l'âme ? Qu'est-ce que l'histoire pour des gens qui nient la liberté et ne voient partout que des lois fatales? Qu'est-ce que la poésie pour des esprits qui traînent fr >s la boue ? Don-

nez -leur un journal; c'est assez pour tuer une heure ou deux ; et encore qu'il ne soit pas trop sérieux ! De même qu'à un certain moment de notre histoire, la vieille et lourde épée française tomba de nos mains amollies, de même aussi, la frivolité gagnant nos esprits, on vit le fier et robuste in-folio faire place à l'in-quarto, encore majestueux, et celui-ci au noble in-octavo. Mais déjà son règne s'avance, le petit in-douze, le léger in-dix-huit, si recherchés au siècle dernier, sont encore trop lourds pour nos esprits affaiblis. Voici la feuille détachée, le journal alléchant le lecteur par un attrait frivole, le feuilleton. Mais que dis-je? il était un temps où le journal, grave, vraiment politique , ne faisait à la légèreté de ses lecteurs que la concession du feuilleton. Aujourd'hui, c'est le journal tout entier qui se transforme en feuilleton. Plus de politique , plus d'articles sérieux , plus de nouvelles scientifiques; rien que des cancans de boulevard, des historiettes grivoises , des anecdotes d'actrices et de coulisses. Voilà la nourriture quotidienne de ce peuple que nul autre, depuis la Grèce , n'avait égalé dans les dons de l'esprit. A la longue, l'esprit s'émiette , se pulvérise. Il devient incapable du moindre effort, la plus légère attention le fatigue. C'est un esprit éteint.

Achevons cette œuvre. Chassons Dieu du génie français, et avec lui l'élévation, la noblesse, la gravité, le sérieux, la force , c'est-à-dire la grandeur et la beauté morale ; ne gardons que le côté frivole et le côté licencieux ; attendons" que par leur affinité naturelle ces deux éléments s'unissent, et vous me donnerez des nouvelles de l'esprit français. Nous serons encore la Grèce , mais non plus la Grèce du temps de Périclès ; nous serons la Grèce du temps de Cicéron, à laquelle les Romains demandaient des gram-:

mairiens, des professeurs et des histrions, qu'ils payaient en les méprisant. Vains encore de notre grandeur évanouie, nous fatiguerons la terre des noms de Bossuet, de Pascal, de Corneille, de Descartes ; mais ces grands noms sur nos lèvres ne serviront qu'à mieux montrer combien peu nous leur ressemblons. Amuseurs stériles ou corrupteurs aimables, voilà ce que l'irréligion aura fait de nous. Et la patrie de Bossuet et de Corneille aura été réduite par elle au sublime rôle d'être le Figaro de l'Europe.

Que sont pourtant toutes ces attaques dirigées contre le génie de la France, contre son noble et lumineux esprit, à côté des efforts qui ont été faits, avec un ensemble et une persévérance effroyables, pour gâter et corrompre son cœur ! On a vu plus haut ce qu'est le cœur de la France, son caractère exceptionnellement beau. Mais lui aussi a des parties faibles. Il a un côté éminent, mais éminemment périlleux, s'il n'est pas sans cesse surveillé, dirigé, dompté et transfiguré par la divine influence de la Religion. C'est ce côté qui a produit la chevalerie, le culte délicat de la femme, devenue dans les mœurs chrétiennes du moyen âge un objet d'enthousiasme religieux; l'Eglise, avec son grand sens, son haut génie pratique, ayant compris que le péril de la France n'était pas de périr par l'égoïsme, mais qu'on la corromprait facilement par l'amour ; qu'il fallait par conséquent baptiser l'amour, mettre la femme presque sur un autel, et enflammer le cœur dans le culte du plus sublime idéal. C'est de là encore qu'est venu, dans des mœurs plus modernes, ce qu'on a appelé la courtoisie française, et, d'un autre nom qui n'avait alors rien que de noble, la galanterie . màlnnfta flingnliar xt tutti frunçal» d« raopaat at d'égard»»,

de délicatesse et de prévenance, qui est dans l'ordre des mœurs ce que l'atticisme était en Grèce dans l'ordre de l'esprit. Mais n'abaissez pas le thermomètre religieux. De la chevalerie du moyen âge, de la courtoisie, et, si vous voulez, de la galanterie du XVIIe siècle, vous tomberiez vite à la légèreté risquée et à la périlleuse fadeur du xvnr9 ; et de là, si la Religion diminuait encore, à l'amour mobile, capricieux , libre , corrompu , et par lui à toutes les ignominies et à toutes les ruines.

Eh bien, c'est à ce côté du cœur de la France, le plus déliéat, le plus riche, le plus original, le plus idéalement beau, mais le plus périlleux, toujours à la veille de glisser sur sa pente, qu'a été déclarée la guerre la plus acharnée. Rien n'a été épargné pour le détruire, pour le gâter, pour le déshonorer. Les sophistes sont venus d'abord qui ont entrepris de le débarrasser de tous les liens, de toutes les entraves divines, de tous les jougs de la raison et de la conscience, de jeter à la passion la bride sur le cou, et, comme l'Eglise avait baptisé le cœur de la France pour le purifier, de le débaptiser pour le corrompre. Il se peut qu'au delà du Rhin on puisse platoniquement établir qu'il n'y a point de Dieu , et en conclure , sans autre péril ni pour l'individu ni pour la machine sociale, qu'il n'y a point d'âme, point de liberté morale ni de responsabilité humaine, par conséquent ni bien ni mal. Mais en France cela est impossible. De telles idées ne peuvent pas rester ainsi en suspension dans les esprits ; elles se précipitent aussitôt, comme une corruption, dans les mœurs. Vous dites qu'il n'y a point de Dieu, point d'âme. La conclusion est là, inévitable, ardente. Il n'y a point de Dieu : donc la vérité est une chimère, donc l'immortalité est «tt rôva, dona h venu eut uimj Wtiw> G'twt «» pftàttit d*

certaines natures, « comme le sucre ou le vitriol. » Tant mieux pour vous, si vous sécrétez la vertu, le sacrifice- Moi, je secrète le plaisir.

Aussi, pendant que la libre pensée travaillait à enlever au cœur de la France tout frein et toute digue, voulezvous savoir ce que faisait sa fille, la libre morale? Je dis sa fille, je devrais plutôt dire sa mère. Que créait-elle ? quel nom donner à sa création ? Un nom qui assurément ne souillera pas ma plume, mais dont je me contente de dire que, quand leur règne commence, on s'en va au Bas- Empire. Cachées jusque-là, enfouies sous terre, guettant leurs victimes dans l'ombre, on les a vues tout à coup apparaître dans les rues , arriver aux honneurs , aux scandales de la publicité et de la fortune, traverser Paris dans des voitures de luxe, mollement étendues, insolentes, éclaboussant tout. Le demi-monde naissait, et, dès sa première apparition, il faisait la loi au grand monde. Il lui imposait ses mœurs, ses modes, ses costumes extravagants, ses démarches hardies, jusqu'à son grossier langage. Il le ruinait; semblable à une sangsue, il pompait sa fortune, son honneur, son sang. Après quoi, comme la mer rejette des débris au lendemain d'un naufrage , il lui rejetait ses fils, épuisés, abrutis, le front chauve, les yeux caves , le dos voûté , les joues flétries , incapables de goûter jamais un amour honnête , incapables d'être pères, ou qui ne le seront que pour transmettre à leurs avortons une vie rachitique, un poison fatal, et pour abâtardir la race française. Ah ! vous croyez qu'on peut débarrasser le cœur, surtout le cœur français, de tout frein religieux et l'arrêter sur sa pente ! Il ne s'arrêtera que dans la boue.

Et ce qui s'étalait là, à Paris, d'immoralité honteuse,

les mille voix de la presse le propageaient à travers toutes les provinces, que dis -je? à travers le monde entier. Par elle, Paris enivrait le monde du vin de sa lubricité. Toute l'Europe y venait et s'en retournait gâtée, corrompue. Renversement étrange et assurément bien inattendu de la mission que la France avait reçue, et que pendant quatorze siècles elle avait si noblement exercée.

Nulle part toutefois cette honte ne se laissait mieux voir que sur les théâtres. Ce n'étaient plus ces grands drames de la vertu et de l'amour, ce jeu sublime des plus hautes passions de l'âme, où les Français excellaient, et qu'avaient inauguré dans le monde Corneille et Racine; ni même ce plaisir élégant, délicat, non assez contenu par le Christianisme, mais encore si haut de Molière. Non, ni l'esprit, ni le cœur, ni l'âme n'avaient rien à faire ici. On se réunissait pour voir passer des bandes de filles déshabillées ; et la grande vogue appartenait aux théâtres où elles défilaient sous les yeux du spectateur, plus nombreuses, plus nues, plus impudiques.

Ainsi s'en allaient les mœurs de la France. Ainsi se gâtait le plus pur de son sang. Et, pendant ce temps, le poison fatal s'insinuait, sous une autre forme, au sein des familles. Un luxe inouï les ruinait en les corrompant. Des modes extravagantes où le goût était encore plus blessé que la morale, des nudités honteuses déshonorant la poitrine des plus chastes jeunes filles, des danses indécentes jusque sous les yeux des mères aveugles et des pères coupables : tout semblait se réunir pour aller chercher, aux extrémités des provinces et dans le sanctuaire même de la famille, les dernières gouttes de sang pur qui faisait battre encore le cœur de la France.

Qui peindra l'état de dissolution morale où l'on était

arrivé ? Quand je lis les écrivains de ce temps, les littérateurs, les romanciers, une chose me frappe et m'effraye. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, je trouve une foule de romans intimes, délicats, purs, ayant pour objet le foyer de la famille, roulant sur des riens, mais sur des riens du cœur. En France, c'est tout différent. Il n'y a pas un roman qui n'ait pour base l'adultère, qui ne tire son intérêt de quelque drame corrupteur. Il y faut de l'amour impudique et du sang. On dit que la littérature est l'expression de la société. Serait-ce donc que ces peintres de mœurs, occupés à étudier la société française, ne verraient autour d'eux qu'intrigues, corruptions, adultères? Ou bien serait-ce qu'ils ne savent que ce moyen d'intéresser leurs lecteurs? La vérité est que la France a perdu ses mœurs, qu'elle les perd de plus en plus, et que nous touchons à ce moment où, dans la société comme dans l'individu, quand il a gâté le cœur à un certain degré, le mal attaque la constitution, les racines mêmes de la vie.

Eh bien, à cette corruption du cœur français, à cette mort par la gangrène, y a-t-il un remède? Oui, il y en avait un, admirablement proportionné aux beautés, aux grandeurs comme aux faiblesses et aux périls du cœur de la France. Mais vous n'en voulez plus. La France avait une religion dont le premier symbole était une Vierge, une Vierge idéalement pure, sur le cœur de laquelle les jeunes filles venaient poser leur cœur et y puiser une modestie, une grâce aimable qui les embellissait, qui embellissait nos foyers, qui embellissait jusqu'à nos rues.

Une religion dont le second symbole était une croix, un gibet tout sanglant où l'homme arrivé à la maturité venait poser ses fortes lèvres pour apprendre , non pas à

dominer, mais à servir, mais à se dévouer, à s'immoler, à se contenir, et d'où il rapportait une élévation de pensées, une délicatesse de sentiments, une pudeur virile, une majesté douce qui faisaient le charme, la sécurité et l'honneur du foyer domestique.

Une religion enfin dont le dernier mot était l'amour, l'amour désintéressé et généreux, descendu sur la terre pour nous apprendre à aimer, pour faire couler dans les veines de la société un fleuve d'amour pur.

Et vous ne voulez plus de tout cela ! Et vous vous imaginez qu'avec une morale vulgaire, sans base et sans sanction , vous garderez de tels biens I

Vous garderez la pudeur chrétienne !

Vous garderez le jeune homme chaste !

Vous garderez les mariages unis, heureux, féconds, sans tache, avec cet amour croissant, et cette délicatesse, et ce dévouement, et ce respect que le Christianisme y a mis 1

Vous garderez la virginité de la jeune fille, la dignité de la femme, la sainteté du lien conjugal 1

Ou, ce qui est prodigieux, vous vous imaginez que perdant tout cela, méprisant tout cela , foulant aux pieds tout cela , vous resterez un grand peuple !

Non, non, ce sont les grandes mœurs qui font les grands peuples ; ce sont les foyers purs qui font les fortes races. Et il n'y a de foyers purs , féconds , que ceux qui sont appuyés à l'autel. Souvenez-vous du xvnie siècle. En ce temps-là, comme on l'a dit si énergiquement , « dans la chambre où avait dormi saint Louis, Sardanapale était couché. Stamboul avait visité Versailles et il s'y trouvait à l'aise ». Oui, mais quelques années après la France disparaissait dans un abîme 1

Vous perdrez donc tous ces biens, et je ne voudrais pas répondre que , dans ce désastre , vous gardiez même cette vieille tradition de notre sang, la valeur! Ah! je ne rétracte rien de ce que j'ai dit de l'épée française. Même après nos malheurs elle reste la première épée du monde. Mais il ne faut pas la mettre aux mains des impies , des libertins et des vendus. Quoi ! vous corrompez le cœur, et quand la gangrène y est, vous croyez que le courage, cette fleur exquise, continuera à y germer! Le courage et l'honneur 1 mais c'est ce qu'il y a de plus divin dans le cœur. Cela suppose un fonds exquis de noblesse et d'élévation. Les anciens disaient que la patrie c'étaient les autels et les foyers. Mais quoi ! vous n'avez plus d'autels ; vous les méprisez, vous les insultez ! Vous avez à peine des foyers ; des foyers tristes, moroses, souillés peut-être, où il n'y a pas de berceaux. Pourquoi donc mourriez-vous ? 11 ne vous reste que des intérêts et des plaisirs, c'est-à-dire précisément les choses pour lesquelles on ne meurt pas ?

Jamais je n'oublierai le spectacle que nous eûmes à Orléans le 15 août 1870 et les jours suivants. On y avait donné rendez-vous à tous les dépôts des régiments, à toutes les gardes mobiles des départements voisins, pour essayer d'y former une armée qui réparât nos premiers désastres. On ne rencontrait dans les rues que des soldats ivres , grossiers , blasphémant Dieu, insultant les prêtres. J'y vois encore d'ici un régiment entier de mobiles sous les armes, poursuivant de ses huées, compagnie par compagnie, un vénérable prêtre à cheveux blancs. Ils étaient quinze cents, insultant, armés, ce vieillard. Et quand un passant indigné d'une telle lâcheté en fit la remarque à l'un des chefs, triste, celui-ci leva ses yeux et son épée en l'air, comme pour dire : Qu'y puis-je? Ce jour-là, il

me sembla que je voyais passer la fortune ou plutôt l'infortune de la France.

J'eus la même impression, mais plus vive, le 13 octobre, deux jours après le combat et la prise d'Orléans. J'avais été visiter le champ de bataille et voir si , dans les vignes , on ne trouverait pas quelque blessé qui respirait encore. On creusait, en ce moment, entre la Chapelle- Vieille et Fleury, deux grandes fosses, une pour les soldats français, l'autre pour les ennemis. On les apportait sur des brancards, sur des charrettes ou à bras, de deux à trois lieues à la ronde ; car l'armée française , se repliant sur Orléans, avait couvert une grande étendue de terrain.

En attendant la cérémonie de l'inhumation , on les déposait en monceaux, au bord de ces fosses, les uns sur les autres, graves, austères, portant sur leurs visages l'empreinte encore visible de leurs dernières émotions. Ceux surtout qu'une balle avait frappés au cœur et qui étaient morts instantanément laissaient encore lire sur leur front la fierté, la colère et l'ardeur. Je vois d'ici, contraste étrange, un jeune mobile du Cher, mince, délicat, d'une rare finesse de physionomie , frappé en pleine poitrine , les yeux et la bouche grands ouverts, comme s'il allait parler. Il était couché en travers sur un jeune soldat bavarois, blond, doux, qui semblait dormir, les yeux fermés ; tous deux réunis pour jamais dans les bras de la grande réconciliatrice, la mort. C'est à peu de distance de là que j'eus la vive impression dont je viens de parler. En un lieu écarté, sous un pont de chemin de fer, près d'un fusil abandonné, j'aperçus un sac ouvert. Le vent jouait avec les feuilles d'un cahier de papier qui en était sorti. Je ramassai ce cahier. C'étaient d'abord, écrites sans orthographe et d'une écriture déplorable des chansons de corps de

garde, impies et impures. Et à la suite, de la même main , une histoire de mauvais lieu , qui est bien ce qu'on peut imaginer de plus honteusement, abominablement et bestialement obscène. Pauvre enfant, il s'en est allé au combat, portant cette infamie dans son sac. S'il est mort, c'a été son viatique. Des flots de larmes sortaient de mes yeux, pendant que je rentrais à Orléans, bombardé l'avantveille par les Prussiens. Il me semblait que je venais d'assister aux funérailles de la France. Mais la tristesse n'habitait pas seule mon âme ; l'indignation s'y mêlait. Et, en pensant à ceux qui depuis deux siècles se sont employés si persévéramment à corrompre la France et qui nous ont conduits à de tels malheurs, la fameuse apostrophe d'Alfred de Musset montait à mes lèvres :

Dors-tu content, Voltaire!

Et cependant, si malade que soit le cœur de la France, ce qui périra avant lui, ce qui est entamé davantage en ce moment, c'est le caractère. Ayons le courage de le dire, de tous les dons brillants de la France, le caractère est le moindre. Nature mobile, impressionnable, mue parle sentiment et ayant dû à cela même sa beauté, qui est de premier ordre, un succès électrise ce peuple et le rend invincible, mais un revers l'abat; tour à tour enthousiaste et défaillant, capable d'éblouir le monde par la splendeur de ses victoires , mais capable aussi de l'étonner par l'immensité de ses revers et l'étrangeté de ses catastrophes. Dans la vie civile, c'est le même spectacle : une oscillation étrange entre l'extrême indépendance et l'extrême servitude. Aujourd'hui, susceptible n l'excès, pour un rien il chassera ses rois; et demain vous le verrez, affolé et

tremblant , se précipiter aux pieds du premier venu qui osera lui parler une verge à la main. C'est le seul pays chrétien où la Terreur ait régné, où elle soit toujours possible, et où, dans ces heures d'affollement, on ne sache qu'admirer davantage ou de la bassesse de ceux qui commandent, ou de la bassesse de ceux qui obéissent. Oh! qu'elle avait bien connu l'âme de la France, cette vieille religion chrétienne qui avait travaillé avec tant d'énergie et de suite à soutenir, à fortifier notre caractère ; qui nous avait inoculé l'honneur comme une seconde religion ; qui avait écrit sur la devise de nos chevaliers et de nos soldats : Potius mori quam fœdari; qui avait appris à nos magistrats « à rendre des arrêts , non des services » ; et à nos hommes d'Etat à dire : « Mon âme est à Dieu ; mon cœur est à mon roi ; mon corps est entre les mains des méchants ; qu'on en fasse ce que l'on voudra. » Grâce à elle, grâce à cette austère et forte discipline du Christianisme, ce pays n'avait cessé de présentera l'admiration du monde les plus grands caractères, les âmes les mieux trempées , les convictions les plus solidement assises , les plus beaux types enfin de ce caractère français , naturellement léger, mobile , impressionnable , facile à l'enthousiasme comme à l'abattement, mais élevé par la religion, par la conscience, par l'honneur, par la fermeté des principes, à ce qu'on appelle la grandeur du caractère.

Voilà ce que l'Eglise avait fait, et ce que l'irréligion a détruit. Dormez contents. Il n'en reste rien ou presque rien. Nous venons de traverser d'étranges malheurs. J'ai, selon mon usage, profondément observé autour de moi. J'ai été effrayé de l'abattement des âmes, de l'effondrement des caractères. Il n'y a plus d'hommes. Pourquoi ? parce qu*il n'y a plus de principes. Dans la plupart des hommes,

le sol de l'âme n'existe même plus. Ils ont de l'esprit, de la culture ; ils savent tout ; ils parlent bien de tout ; mais leurs idées en morale, leurs conceptions des premiers problèmes, des choses de l'infini, sont vagues, flottantes, parfois d'une puérilité étrange. Leurs âmes n'ont point d'ancres. Elles ne sont enracinées en rien d'absolu. Etonnez-vous si elles flottent à tous les vents et à tous les flots l Sur quoi s'appuieraient-elles pour résister? Aussi toutes les forces manquent à la fois et en même temps : la force du député , votant dans sa haute et pleine indépendance; la force du préfet, du sous -préfet, du maire, obéissant sans doute , mais jusqu'à la limite de l'honneur et de la conscience ; la force de l'écrivain qui tient une plume et qui la respecte. Tout cela manque à la France, parce que nous n'avons plus dans l'âme cette autre et sacrée force, la plus nécessaire de toutes, la force morale basée sur d'inébranlables convictions; la force qui dit :

Je crains Dieu , cher Abner, et n'ai point Wautre crainte.

Achevez de la détruire , cette force morale ; poussez du pied, comme des chimères, tous les principes ; débarrassez les âmes du peu de convictions qui leur restent ; mais ne vous dites plus jaloux de la grandeur de la France. Tant qu'elle ne vous a pas connus, athées, matérialistes, elle a marché à la tête de l'humanité , et fait son admiration et son envie. Aujourd'hui, grâce à vous, elle commence à l'étonner par l'immensité de ses ruines et par l'étrangeté mystérieuse de ses catastrophes.

Ainsi, au souffle desséchant de l'athéisme politique et social, tout s'éteint, tout s'étiole : l'esprit, le cœur, le caractère, le corps même. Oui , même le corps de la France,

ce corps si sain , si robuste , si bien proportionné , le voilà qui s'en va à son tour. Ce n'est pas seulement la taille française qui diminue, dont il faut de quinze ans en quinze ans faire descendre le niveau pour l'armée; ce n'est pas seulement le sang qui se décolore , en sorte qu'en certains pays, dans les grandes villes, à Paris, on s'imagine errer au milieu d'un peuple de fantômes ; voilà la population qui baisse à son tour, comme une huile épuisée dans une lampe. Un mal inconnu à nos pères, qui n'apparaît que chez les peuples en décadence, ronge chez nous les sources de la vie. Serions-nous donc arrivés à ces jours de l'empire romain où le mariage disparaissait, où il fallait des lois pour obtenir que les jeunes gens prissent une compagne : où il fallait des faveurs, des privilèges, des pensions même, pour obliger les familles à avoir des enfants? Le fait est que, dans la plus récente des statistiques, la France vient la dernière au point de vue du développement de la vie sur la surface du globe. Tandis qu'en Prusse, par exemple, de 1817 à 1864, la population s'est accrue de 82 pour 100, la population française n'a augmenté que de 25 pour 100. Et cette disproportion est encore plus sensible quand on compare la France avec la Russie, l'Angleterre ou les Etats-Unis. Depuis, et pendant plusieurs années, la population est restée stationnaire , et quand la quantité n'a pas fait défaut, c'est la qualité qui a diminué. Manifestement on périt. 0 France , pardonne à un fils qui t'aime; mais comment ne pleurerais-je pas? Voilà la Russie qui est en train de conquérir la haute Asie et qui bientôt peut-être dominera l'extrême Orient. Voilà l'Angleterre qui couvre l'Océanie, l'Australie, les Indes, de ses opulentes colonies. Voilà l'Amérique qui , après avoir rempli les profondeurs de son double continent, débordera bientôt

sur toutes les mers, et toi, ô ma grande France, tu vas manquer de bras pour cultiver ton propre soll

Mais quand je m'attriste et m'inquiète en voyant qu'au souffle glacé de l'irréligion, du matérialisme et de l'athéisme, le corps de la France s'affaiblit et s'étiole, je ne parle pas seulement de son sol, de son sang, de la vigueur et du nombre de ses enfants; je parle surtout du corps social, du corps organisé, de cette admirable nation française, si une, si vivante, si libre, aujourd'hui si agitée, si divisée, si profondément malade, emportée dans des révolutions sans fin, comme ces âmes suppliciées qu'a peintes le Dante et qui roulaient dans de perpétuels tourbillons. Nous avons perdu notre vieille constitution, et nous sommes incapables d'en reiaire une. La première avait des défauts sans doute; mais elle a duré mille ans et a fait de la France, trop charmée de ses rois, une terre où néanmoins la liberté avait toujours un asile, et la plupart du temps un trône. Voilà vingt fois que nous nous mettons à l'œuvre pour reconstruire, sous une forme nouvelle et stable, l'antique édifice de la liberté : à quoi avons -nous abouti? Cherchez quelle est la constitution que nous n'avons pas essayée dans ce siècle; dites celle qui a réussi. Tous les quinze ans nous nous en donnons une nouvelle; puis, cette chose auguste trouvée, que nous devrions entourer de respect, dont il ne faudrait faire la moindre critique qu'à genoux, descendue du ciel, disaient les anciens, et qu'ils cachaient dans le temple, pour que l'éloignement, le mystère, le rayon céleste la rendissent plus vénérable; cette constitution qu'il faudrait traiter comme on traite les racines des arbres que nul ne songe à découvrir, si ce n'est les enfants et les fous; à peine née, nous commençons à l'attaquer, à la critiquer, « an chercher les

endroits faibles; elle sert de but à notre bel esprit, de plastron à nos jeux de mots; si bien qu'au bout de quinze ans, démonétisée, vilipendée, méprisée, ridiculisée, on n'a pas besoin de la renverser, elle s'écroule; tous les quinze ans nous avons « la révolution du mépris ». Et pendant que nous , conservateurs stupides , nous travaillons à ce grand œuvre, au milieu des ruines que nous avons faites, dans la poussière qui s'élève des décombres de l'édifice social, on aperçoit un parti qui guette la société dans l'ombre, pour escamoter le pouvoir, en attendant le jour où il pourra voler la propriété. Pauvre France, à qui te comparerai-je? Tu ressembles à cette femme de l'antiquité qui pleurait et gémissait, parce qu'elle sentait ses deux fils qui se battaient dans ses flancs.

Encore un effort, impies, athées, matérialistes; la France n'est pas encore assez abaissée. Au cœur de l'ouvrier dans les villes, au cœur du paysan dans les campagnes , au cœur de tous ceux qui souffrent , éteignez tous les principes, allumez toutes les convoitises, ôtez tous les freins, déchaînez toutes les passions; pas ne sera besoin des barbares pour détruire la France et en débarrasser le monde. Elle se déchirera de ses propres mains.

Mais non : ces excès ne la préserveront pas des barbares; et l'irréligion, si elle triomphe, l'irréligion qui aura éteint son esprit, gâté son cœur, anéanti son caractère, brisé son unité nationale, lui prépare bien d'autres malheurs. Comme l'archange foudroyé qui garde, dans Milton, de si beaux vestiges de son éblouissante grandeur, n'espérez pas que la France, en se faisant impie, matérialiste, perde le trait suprême de sa belle physionomie, je veux dire son esprit d'expansion, de prosélytisme. Elle qui, au moyen âge, couvrait lé monde de *«» taititutioti» poli"

tiques, sociales, religieuses; qui, aux xvie et xvne siècles, répandait sa langue , ses mœurs , ses arts , et aujourd'hui son code; qui, partout où elle paraît, laisse une France faite à son image; corrompue, elle propagera encore, quoi? Sa corruption. Séduite, elle se fera séductrice. Et quand cet esprit, cette grâce, ce cœur, cette langue, ce zèle, se mettront au service du mal, ce sera effroyable. On la verra chercher dans les universités d'Allemagne les systèmes philosophiques les plus hardis, les plus odieusement avilissants; elle les clarifiera, elle les nettoiera, elle les vulgarisera; et, les tirant des lourds et épais volumes où ils seraient restés ensevelis , elle les jettera dans le monde pour y éteindre toute lumière. Elle réunira les modes les plus licencieuses , les livres , les romans les plus dégradés. Hélas! elle n'aura pas besoin de les emprunter aux autres ; elle les tirera de son propre sein . Et si sa veine licencieuse ne fournit pas assez, elle rééditera ceux du xviii6 siècle ; elle les mettra en feuilletons à quatre sous ; elle les illustrera de crayons obscènes ; elle en chargera la balle de ses colporteurs ; elle en inondera le monde. Comme elle avait autrefois des missionnaires de vertu, elle aura des missionnaires d'immoralité. Par-dessus les Alpes, les Pyrénées , le Rhin , les océans , elle tendra la main à tous les révolutionnaires; elle les réveillera quand ils dormiront; elle attisera le feu jusque dans les vallées les plus paisibles; elle promènera, à travers le globe entier, la torche sanglante de la révolution. Les rois s'épouvanteront de cet apostolat nouveau; les nations encore saines se tiendront à distance et la traiteront comme un lazaret. On fera un cordon sanitaire autour de la nation dangereuse. Et, soit par la volonté de Dieu, qui, se souvenant de l'ancienne France et ne voulant pas l'abandonner, lui enverra d'exem-

plaires châtiments; soit par la jalousie, ou la haine, ou l'inquiétude des rois et des peuples qui chercheront à éteindre ce périlleux foyer; abaissée déjà par l'impiété, stérilisée, amoindrie, déchirée par ses propres enfants, elle se verra encore décimée, foulée aux pieds par l'étranger; et si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! toutes ces causes réunies amenaient sa mort, le voyageur qui en visiterait les ruines n'aurait pas assez de larmes pour pleurer une telle catastrophe.

« Comment est- elle maintenant si solitaire et désolée, cette nation autrefois si pleine de peuple?

« A qui vous comparerai-je, ô fille de Jérusalem? A qui dirai -je que vous ressemblez?

« Tous ceux qui ont passé par le chemin ont frappé des mains en la voyant. Ils ont sifflé la fille de Jérusalem en branlant la tête et en disant : Est-ce là cette nation d'une beauté si parfaite qui était la joie de toute la terre? »

Mais se souvenant que c'est l'impiété, l'athéisme, le matérialisme qui ont déshonoré et éteint la reine des nations, le voyageur s'assiéra pensif sur ses ruines ; il croira entendre les voix qui troublaient Jérusalem à la veille de sa chute : « Les dieux s'en vont. » Il appellera ses enfants et ses petits -enfants pour leur faire comprendre la leçon qui sortira de ses débris, et, leur montrant les merveilles démantelées du Louvre, des Tuileries, les arches rompues de la Seine, il leur dira : « Regardez. Il y eut ici autrefois un grand peuple; mais il est mort parce qu'il a voulu vivre sans Dieu 1 »

402 La RELIGION

Mais non, il ne faut pas finir sur de si tristes pensées. Non, impies, athées, matérialistes, vous n'avez pas l'âme de la France; vous l'avez attaquée de tous les côtés à la fois, avec quel art, avec quel ensemble, avec quelle suite! Vous avez essayé d'aller jusqu'aux racines ; mais vous ne la possédez pas. Elle vous échappe; elle bondit de vos horizons trop étroits, des antres où vous vouliez l'enfermer et où elle étouffe; elle monte malgré vous jusqu'à ces régions sereines où habite la lumière avec la grandeur.

Regardez d'abord l'esprit de la France, son noble, son lumineux et logique esprit. Non, il n'est ni altéré, ni diminué, ni éteint; il brille aujourd'hui d'un éclat singulier, supérieur assurément à celui de la France au xviii0 siècle, égal en certaines parties à celui du xvir9, et, l'oserai-je dire, plus grand en quelques-unes. Sans doute , la langue du XIXe siècle a moins de correction , de grandeur sévère; elle a plus de couleur, de nombre et d'harmonie; elle est plus ample et plus souple. Oh I les barbares que ceux qui veulent immobiliser une langue. Elle vit, elle avance; elle perd certains charmes, elle en retrouve d'autres. Ne voyez-vous pas que des beautés éminentes, qui avaient apparu en germe au xvie siècle, dont la correction trop sévère du XVIIe avait un instant arrêté l'élan , ont reparu de nos jours et donné à notre langue du XIXe siècle un éclat remarquable? Et que de dons , abso-

lument nouveaux, inconnus aux siècles précédents! Voyez la poésie lyrique, par exemple. Le xvne siècle se peut-il comparer à nous sous ce rapport? Il a Racine, il est vrai. Mais la poésie lyrique n'est en Racine qu'un accessoire; et d'ailleurs Racine est le seul; car on ne m'obligera jamais à tenir compte des odes de Boileau ; tandis que nous avons au moins trois lyriques du premier ordre. Et là n'est pas encore notre supériorité absolue, je dirai mieux, notre originalité souveraine. Elle est dans la poésie intime. Sous ce rapport, nous n'avons dans notre passé ni supérieurs ni rivaux. Le XVIIe siècle n'a pas même soupçonné ce genre, où sont nos vrais chefs-d'œuvre. Le Lac, pour n'en citer qu'un , vivra aussi longtemps que la langue française, et il se placera, dans l'admiration de la postérité, à côté au moins de ce que le xvn° siècle a produit de plus beau. Et dans combien d'autres genres n'avons- nous pas tracé un sillon nouveau ! En histoire , par exemple , si vague au XVIIe siècle, si générale, si dépourvue de vraie couleur, Bossuet excepté, parce qu'il avait le génie, lequel supplée à tout. Mais je n'insiste pas ; car mon but n'est pas de faire un parallèle entre l'esprit français au xvn° et au XIXe siècle ; et d'autre part, en voilà assez pour prouver que ni l'impiété , ni le matérialisme , ni l'athéisme n'ont pu encore s'emparer assez de l'esprit français pour le vulgariser, l'abaisser et l'éteindre.

Ce que je veux vous faire remarquer, c'est le caractère de cet esprit français au XIXe siècle. S'il a encore quelque grandeur, c'est qu'il est resté religieux. Il est grand, dans la proportion même où il est chrétien. Quels sont, dites-moi, nos grands philosophes, ceux qui seront dans l'avenir la plus haute personnification de notre génie philosophique? Sans contestation, M. de Maistre, et peut-être M. de

Bonald : l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg et l'auteur de la Législation primitive. Je n'ose placer à côté d'eux M. Cousin, grand prosateur, médiocre philosophe, sans originalité, sans solidité, sans invention, qu'en tout cas l'athéisme et le matérialisme ne réclameront pas pour eux ; mais j'y placerais volontiers le religieux Maine de Biran, celui peut-être qui a porté le plus haut la pensée philosophique au xixe siècle. Et le grand prosateur, quel estil? Chateaubriand, l'auteur du Génie du Christianisme, le chantre des Martyrs. Et je ne lui vois qu'un rival, l'auteur de V Essai sur l'indifférence. Faut- il parler maintenant des poètes? Je sais les défauts de Lamartine. Mais quelle adorable élévation d'âme! Attendez que le vent ait secoué de cet arbre suave une foule de feuilles mortes et quelques fruits avortés, il restera une petite corbeille, pleine de fleurs exquises, de fruits parfumés : fleurs et fruits tout embaumés de l'esprit religieux. Il en sera de même de Victor Hugo; mais cet arbre vigoureux aura besoin d'un plus grand coup de vent. En tout cas, de lui comme de Lamartine, rien ne restera que ce qui a le parfum chrétien. Et si quelques cris portent Alfred de Musset à la dernière postérité, ce que je crois, ce seront ses cris d'aigle blessé, l'effroyable tristesse de son cœur vide, et ses imprécations éloquentes contre ceux qui ont chassé Dieu du monde. Des poètes passons aux orateurs. Y en a-t-il de grands au XIXe siècle? Oui, Berryer d'abord; l'égal des plus grands, non pas de ce siècle, mais de tous les siècles; un des trois ou quatre hommes qui , depuis que le verbe a été posé sur des lèvres humaines, ont bien parlé, en cette pauvre terre où tout le monde bégaye; Lacordaire ensuite, moindre que Berryer, parce qu'il n'avait ni la même simplicité ni le même pathétique; très grand encore

et qui le serait davantage s'il n'eût rien écrit, sa plume étant de beaucoup inférieure à sa parole.

Voilà, parmi les hommes qui déjà nous ont quittés, ceux qui resteront. Et encore resteront-ils tous? Du moins ils apprendront aux âges futurs le caractère hautement spiritualiste, religieux, chrétien, de la pensée au XIXe siècle. Tout ce qui vivra de ce siècle aura reçu le baptême, l'attouchement secret de la Religion. Le reste, tout ce qui aura été mordu par le ver impur de l'athéisme, du matérialisme, s'en ira au panier, à l'égout. Qui, athées, impies, vous mourrez; vous êtes déjà morts. Je cherche parmi vous un nom prédestiné à la gloire, un front promis à l'éternel laurier; il n'y en a pas; je vous défie d'en citer un.

Quand la France n'aurait produit au XIXe siècle que les grands esprits que je viens de nommer, cela suffirait, certes, à établir que son âme est encore profondément religieuse; mais combien cette vérité prend d'éclat quand on étudie le cœur de la France! Ah! c'est lui surtout qui n'est pas près de cesser de battre. Ce cœur mutilé, étouffé, gâté , corrompu par vous , ce grand cœur, lui aussi , vous échappe. Il est vrai que, grâce à vous, il n'a plus d'action politique; il gémit, impuissant, à l'endroit de la Pologne; il crie, il se soulève à l'endroit de la Papauté, chassée, outragée, emprisonnée. Il bondit dans la poitrine de la France; on l'a vu un jour soulever d'enthousiasme une chambre française, arracher à un ministre hésitant, résistant, ce cri fameux : Jamais, jamais! Mais vaincu, étouffé, dans l'ordre politique, sans action sociale, j'allais presque dire exilé de la patrie, du moins de la patrie officielle, il se dédommage dans la vie privée par une foule de créations modernes , les plus touchantes ou les plus

sublimes. C'est îe cœur de la France qui a créé au XIXe siècle les Petites Sœurs des pauvres , et qui en vingt ans a offert plus de cent asiles à des vieillards abandonnés. C'est lui qui, recevant des mains du xvne siècle l'adorable création des sœur Je Saint-Vincent- de- Paul, non seulement ne l'a pa? jpudiée, mais l'a agrandie; lui a donné un élan, unp .tension imprévue ; qui a multiplié ces anges à l'égal d coûtes nos douleurs; qui les a semées, comme une consolation et une espérance, dans les villes et dans les villages, dans les hospices, les prisons, les manufactures, les ateliers, jusque sur les champs de bataille, partout où il y a une larme à essuyer, une plaie à panser, une douleur à consoler, un mort à ensevelir. Et comme ces filles, ces vierges ne suffisaient pas, non content de créer, sur le même modèle, une foule d'autres servantes des pauvres, ni moins bienfaisantes ni moins pures, c'est lui qui a eu l'idée hardie , entrevue par le xvne siècle , mais réalisée par nous seuls , d'aller chercher les jeunes gens dans leurs écoles, les dames du monde dans leurs salons, et de les vouer au service des pauvres. Il est vrai qu'après les avoir calomniés vous les avez chassés. De la même main dont vous signiez la réorganisation de la franc- maçonnerie, vous avez signé leur déchéance, mais sans parvenir ni à les étonner ni à les décourager, et encore moins à les détruire. Et pendant que le cœur de la France créait ces deux armées de la charité, l'armée des vierges, belles, pures, vaillantes, et l'armée auxiliatrice des jeunes gens et des dames du monde , il en créait une troisième , l'armée des missionnaires et des apôtres. Ici encore, la France du xixe siècle surpassait la France du xvne, en même temps qu'elle n'était égalée par aucune autre nation. Au témoignage de tous, le missionnaire français est le pre-

mier missionnaire du monde, le plus gai, le plus vif, le plus hardi, le plus pur, le plus persuasif; création merveilleuse qui nous fait le plus grand honneur, d it vous ne vous êtes pas aperçus, à laquelle vous n'ave jamais donné un regard. Ils vont pourtant, ces jeunet gens, porter sur tous les points du globe , jusque dans ît mers lointaines de l'Inde, de la Chine, du Japon, non seulement la foi, mais le nom de la France*, y faire admirer son génie, son caractère, son cœur, le fond et la fleur de Pâme française dans ce qu'elle a de plus noble, de plus généreux , de plus invincible. Mais vous ne regardez même pas. Vous ne voyez que les meurtrissures que vous avez faites et que vous travaillez à accroître; vous ne voyez pas les flammes qui s'échappent encore de ce coeur blessé par vous, de ce grand cœur qui ne veut pas, qui ne peut pas, qui ne consent pas à mourir.

Aucun des magnifiques instincts de la France n'a donc encore complètement péri. En dépit d'une si longue et si redoutable attaque , elle n'a perdu ni la noble élévation de son esprit, ni la généreuse initiative de son cœur, et elle le doit à cet élément religieux qui faisait partie de son tempérament national et que rien n'a pu lui arracher. Dites-en autant de sa force, de sa vie, de sa virile énergie. Ce qui reste encore de sang pur dans les veines de la France, c'est du sang chrétien. Voyez, par exemple, les provinces où la vie tarit le moins, où les mariages sont encore féconds et les constitutions robustes. Ce sont celles où l'irréligion a le moins pénétré. Et de même, quelles sont celles qui ont fourni à la patrie menacée des bataillons de volontaires plus nombreux, plus intrépides, plus prodigues de leur vie? D'où venaient tous ces nobles jeunes gens, les zouaves de Charette, les volontaires de

Cntlielineau , les tirailleurs de la Bretagne et du Midi, qui, après avoir offert leur épée au service de l'Eglise dans la personne de son chef, vinrent l'ofirir, avec un égal élan, à la France envahie? Même dans les rangs de l'armée, qui dira ce que la pensée de Dieu, ce que la religion vivante dans de nobles poitrines , a suscité d'héroïques dévouements au cœur des généraux, des officiers et des soldats? Combien qui vinrent humblement et simplement, au matin d'une bataille, nous demander de réconcilier et d'unir leur âme à Dieu, et qui partaient ensuite, libres, joyeux et fiers, pour le champ de bataille, où le soir quelquefois nous allions en pleurant recueillir leurs restes glorieux! Ils avaient senti battre le cœur de la France, ces nobles jeunes gens qui, abandonnant leur famille, ces nobles chefs qui, s'enfermant dans Paris et le transformant en un camp austère, avaient pris pour devise : « A vec^ l'aide de Dieu, pour la patrie ! »

Il est vrai qu'ils n'ont pas réussi; mais c'est que les coups venaient de trop haut! Comme ces fils de Niobé, immortalisés par le ciseau de Praxitèle1, qui virent tout à coup pleuvoir sur eux une grêle de flèches sortant de la main des dieux : c'est en vain qu'ils essayent d'échapper; c'est en vain que leur mère, auguste dans sa douleur, leur ouvre son sein comme un refuge; éperdus, impuissants, les yeux et les bras au ciel, il faut qu'ils succombent tous, et qu'ils confessent que, même jeunes, même vaillants, on ne peut pas résister au courroux des dieux. Ainsi de la France en ces tristes jours qui s'achèvent. Nous n'avons pas été vaincus; nous avons été châtiés. Quel aveuglement surnaturel au début de cette guerre! Quelle

1 Ces statues admirables sont au musée de Florence.

série de malheurs incompréhensibles! Tout ce qui peut nous sauver échoue; tout ce qui se fait contre nous réussit. Vit-on jamais un peuple, privé de toutes ses armées, se relever dans un plus sublime élan? Mais vit-on de tels insuccès payer de si héroïques efforts? 0 France, ce n'est pas d'épée qu'il s'agit maintenant, mais de plier les genoux, de se frapper la poitrine, de reconnaître que Dieu est juste et qu'on ne l'abandonne pas impunément!

La France le reconnaîtra; elle redescendra repentante dans les eaux de son baptême. Elle y retrouvera, plus beaux que jamais, son lumineux esprit, son noble cœur, sa virile et fière épée; et, dans les grands mouvements des peuples qui se préparent et qui changeront la face du monde, avec le sentiment de sa haute mission religieuse et morale, elle retrouvera la force et la bénédiction de Dieu pour l'accomplir. Je le verrai de mes yeux avant de mourir, et, en tout cas, j'en emporterai dans la tombe l'inébranlable certitude.

Page 1