DE LA REALITE ET DE LA BEAUTE DE -LA RELIGION
Il y a donc une Religion! Entre cette triste terre et ce ciel radieux, il y a une échelle! L'homme monte; Dieu descend. Comment ne se seraient-ils pas rencontrés?
Cette rencontre auguste de Dieu et de l'homme, si naturelle, si probable, à ne considérer que leurs deux natures, nous avons vu qu'elle est métaphysiquement et scientifiquement possible ; que ni dans les lois générales qui gouvernent le monde, ni dans les découvertes de la science moderne, ni nulle part, il n'y avait d'obstacle sérieux à ce que l'homme qui cherche Dieu et Dieu qui cherche l'homme se réunissent et s'embrassent.
Et, allant plus loin, nous avons affirmé et établi la nécessité de cette union. Sans elle, l'humanité est un être inachevé. L'individu n'a point de grandeur; la famille, point d'amour; la société, point de pureté, de stabilité, de calme; la vie, point de célestes horizons. La Religion n'est pas seulement la base et la clef de voûte du
monde ; Dieu a voulu qu'elle en fût l'espérance et l'enchantement.
Mais si ce commerce sacré entre Dieu et l'homme est possible, probable, nécessaire, il existe; il ne peut pas ne pas exister. Il faut donc en étudier la réalité, voir comment il a apparu dans le monde , par quels progrès successifs il est arrivé à la perfection.
Car, bien que la Religion soit aussi vieille que le monde, qu'elle soit née
Le jour que naquirent les jours,
elle n'a pas été parfaite du premier coup. Oh! sans doute, elle a été dès l'origine la présence réelle de Dieu au sein de l'humanité, la réelle union de Dieu et de l'homme. C'est son élément constitutif. Mais cette présence s'est accentuée en avançant. Ce nœud s'est serré. Comme tous les vrais amours, celui-ci a connu les lois de la marche. Il est devenu plus tendre, plus intime, plus profond. Et, parce que c'était un amour réciproque, chacun de ses progrès est venu à la fois du ciel et de la terre : d'un côté, promis , donné , réalisé par Dieu ; de l'autre , pressenti , rêvé, désiré, demandé par l'humanité, désiré quelquefois jusqu'à l'extravagance, et rêvé jusqu'à la passion.
Mais comment dire ces choses? dans quelle langue? avec quel cœur? Ecartons du moins toute discussion , trop froide ici. Laissons d'inutiles preuves. Il ne serait touché par aucune d'elles celui qui contemplerait sans émotion le vaste et imposant spectacle de la Religion , ses lointaines origines confondues avec celles de l'humanité, cette suite lumineuse , ces développements progressifs , et , dans cette magnifique synthèse, une si pleine correspondance de
toutes choses avec Ja partie élevée, aimante, céleste de l'âme humaine. Toutes ces preuves, du reste, nous les retrouverons plus tard, lorsque le plan de notre ouvrage nous amènera à étudier dans le détail les différentes parties de la Religion. Il ne s'agit en ce moment que d'en contempler l'harmonieux ensemble.
Comment peindre d'abord cette première heure religieuse et virginale du monde, où l'homme, s'éveillant à la vie, naquit en même temps à l'adoration, à l'action de grâce et à l'amour.
Si bref que soit le texte sacré sur ce premier moment solennel et auguste de notre race, on y voit clairement apparaître ce qu'avait deviné la raison et ce que pressent le cœur : à savoir que la Religion commença avec le premier souffle de l'homme , et que l'initiative vint de Dieu. Il parla le premier. Créateur de l'homme qui n'avait ni père, ni mère, ni expérience, il s'en fit l'instituteur ; et il lui ouvrit, dans une révélation qui fut la première, le:-! sources de la Religion, de la famille, de la société et de la science.
J'ai dit que l'initiative vint de Dieu. Mais je me demande comment Dieu s'y prit pour précéder dans le cœur d'Adam le cri de reconnaissance et l'adoration?... Quoi qu'il en soit, Adam venait de naître lorsque Dieu se montra à lui sous les ombrages émus du paradis terrestre. Il était revêtu de cette forme humaine qui est l'idéal même de la
beauté créée. Il parlait à Adam et il le regardait; et, par ce regard et cette parole , il ravissait son cœur et le faisait fondre d'amour. « Vois, lui disait- il, cette terre, ces cieux, ces immensités. J'ai tout fait pour toi. Sois le roi de mes œuvres. Prœsit universœ terrœ. La terre entière, voilà ton royaume. Mange librement de tous les fruits qu'elle te donnera. Toutefois, pour ce qui est de l'arbre de la connaissance du bien et du mal , tu n'en mangeras pas , car au jour où tu en mangerais, tu serais frappé de mort. »
Voilà le premier mot de Dieu à l'homme. Il contient à la fois un don et un ordre : un don, parce que Dieu est père; un ordre, parce qu'il est roi. Le don est immense, dédit universa, afin d'exciter l'homme à la reconnaissance; mais il y a une limite, afin de lui révéler sa qualité de sujet et ses devoirs d'obéissance et de soumission. On le voit, c'est, dès le premier mot, toute l'architecture de la Religion. Elle s'est développée dans la suite. Elle n'a pas changé.
A cette première révélation s'en ajoute aussitôt une autre. Adam commence à prendre possession de son empire. Il regarde la nature, cette longue suite d'êtres qui l'ont précédé , et dont il est le chef parce qu'il les résume tous en lui. Il les regarde, non pas superficiellement et par le dehors. Son œil les pénètre jusque dans les entrailles. Sa lumineuse intelligence conçoit leurs vrais noms. Ses lèvres s'ouvrent... Tout à l'heure c'était Dieu qui parlait; maintenant c'est Adam qui parle. Il parle, parce qu'il a entendu parler. Il ne cherche pas; il ne bégaye pas. Sa langue est riche et profonde. Nul des hommes de génie, qui furent ses fils, n'en parla jamais une plus belle. « Et Adam donna les noms à tous les animaux domestiques et aux oiseaux des cieux et à toutes
les bêtes des champs , et les noms qu'il leur donna étaient leurs vrais noms. » Voilà la seconde révélation , la révélation du langage, et, dans cette seconde révélation, la clef de toute science et déjà la prophétie de la société. Car pourquoi la parole est-elle donnée à Adam? Ce n'est pas pour parler aux animaux : un regard , un geste eût suffi ; ni pour parler à Dieu : le cœur parle à Dieu sans vains bruits de parole, et c'est le meilleur langage. Pourquoi donc cette seconde révélation? J'entrevois le vrai plan de Dieu : la famille et la société.
La longue suite des êtres créés s'était écoulée devant Adam. Il n'en avait trouvé aucun qui lui ressemblât; mais il n'en désirait point. Roi de ce vaste univers, ou plutôt prêtre de ce temple vierge, solitaire consacré à Dieu, fait pour prier, pour aimer, pour chanter l'auteur de son être, il ne soupçonnait pas que son cœur pût être partagé ni occupé par d'autres. L'amour divin lui suffisait, il ignorait l'amour humain , et ces mille nuances d'affection qui remplissent si délicieusement la vie. Tout à coup... je ne sais quel regard de Dieu plus tendre tombe sur Adam : mais je le vois qui défaille dans l'extase. Son corps s'affaisse sur la terre, et son âme s'unit amoureusement à Dieu. Dans cet état , où les puissances intellectuelles et aimantes sont élevées à leur plus haut degré d'intensité, Adam voit Dieu qui se penche sur lui et lui ouvre le flanc; il voit se modeler, dans une beauté suprême, cette chair qui n'est plus sa chair et qui est toujours sa chair; et, les yeux fixés sur cet être si différemment semblable à lui, il naît à l'amour humain, à ces affections si nobles, si pures, si sublimes, quoique d'un ordre moindre , qui , avec l'amour de Dieu , vont charmer, consoler, ennoblir et féconder sa vie. Et, dans l'extase où le jette cette vue, il ne parle plus, il
chanie; et ce chant divin, c'est la révélation même de Tordre qui devra régner dans les affections du cœur de l'homme. « Oh! maintenant, celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair. Elle s'appellera : celle qui vient de l'homme, parce que c'est de l'homme qu'elle a été tirée. Et voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère , et s'attachera à son épouse; et ils seront deux en un. Pr opter ea relinquet homo patrem et matrem, et adhœrebit uxori snœ.
Il sut donc , ce solitaire , il apprit dans cette extase ce que c'est que la paternité , ce grand et auguste amour qui fait un père. Relinquet homo patrem.
Il sut aussi ce qu'est cet autre amour ni moins grand , ni moins profond, plus tendre, plus délicat, plus oublieux de soi-même, et aussi plus fort, qui fait une mère. Et matrem.
Et plus haut que ces deux amours, il entrevit qu'il y en a un troisième qui les fait tous pâlir ! Et adhœrebit uxori suœ.
Et ainsi toute la hiérarchie des amours passa devant ce cœur vierge, dans l'extase!
Elle passa devant lui, pendant qu'il était dans un ravissement d'amour divin, afin de lui apprendre que ces affections n'étaient pas les premières , ni les plus hautes , ni les plus douces , puisque l'amour de Dieu les avait précédées dans son cœur et déjà l'avait ravi si haut; mais aussi qu'elles n'étaient pas opposées à l'amour de Dieu, ni ses rivales , ni ses ennemies , puisqu'il en avait joui dans une divine extase ; et que s'il voulait leur conserver à jamais leur beauté , leur fraîcheur, leur parfum et ce chaste enivrement qu'elles lui avaient apporté, il fallait qu'il sût toujours conserver dans le vase fragile de son cœur mortel
ces deux amours unis comme au jour où Dieu les lui avait donnés, l'amour humain enveloppé, et, pour ainsi dire, embaumé dans l'amour divin.
Telles furent les premières révélations de Dieu à l'homme. Elles portèrent, on le voit, sur trois points : le devoir d'adoration, d'obéissance, d'actions de grâces et de soumission à Dieu; le mariage, son unité, son indissolubilité, sa sainteté, et la subordination de l'amour humain à l'amour divin; et enfin le langage. C'est-à-dire que l'humanité reçut de Dieu dans son berceau la législation primitive de la Religion, la législation éternelle de l'amour, et, dans les formules mathématiques et absolues de la langue qui lui fut donnée , la législation même de la pensée.
Admirable genèse du monde, vraiment digne de Dieu et de l'homme; où l'homme naît dans les bras de Dieu, le corps pétri par ses mains vénérables, l'âme animée d'un souffle céleste , les lèvres ornées de la parole , le cœur palpitant de tous les amours à la foisl Je voile la divinité de ce récit, je ne le prends que comme une hypothèse humaine. Je place à côté l'hypothèse, très humaine aussi, on l'avouera, des matérialistes modernes : cette terre qui vient on ne sait d'où; cette génération spontanée; ces boues qui, chauffées au soleil, engendrent, sans père, sans mère, sans semences préalables, des êtres vivants; ces êtres, vers, insectes, qui pullulent, grandissent, se transforment, produisent tous les êtres et même l'homme; ces chauves-souris qui deviennent des aigles; ces orangs-outangs qui deviennent des hommes; ces hommes qui bégayent pendant des siècles , mangent des glands , cherchent le langage, inventent la morale, la famille, la société; tous ces mystères impossibles et absurdes et, de plu»,
honteux, que la science dévore sans sourciller, et je médis: Mystères pourmystères, j'aime mieux les miens. Et je serais tenté d'écrire le chapitre rêvé par Pascal et qu'il voulait intituler ; Qu'il est plus facile de croire que de ne pas croire.
Voilà donc l'origine de la Religion et sa forme primitive. C'est la parole qui ouvre le grand drame de l'union de Dieu avec l'humanité. Et je ne m'en étonne pas , c'est une douce chose que la parole. Elle mêle profondément les âmes; elle prend mon esprit sur ses ailes légères, et elle le va mettre dans l'esprit de mon ami. Ou plutôt elle sort de son cœur, et elle me l'apporte. Aussi , quand une sympathie s'est éveillée en nous , quelle est notre première aspiration ? N'est-ce pas d'entendre celui qui en est l'objet, de lui parler, de mêler notre cœur au sien dans la douceur d'une conversation intime ? Ce fut le premier besoin d'Adam lorsqu'il s'éveilla à la vie sur le cœur de Dieu, et, après même que le péché eut gêné et interrompu la suite de ces communications divines, le besoin permanent de l'humanité. Pendant quarante siècles elle n'a qu'un cri : Parlez, Seigneur, parlez 1 Ni le spectacle des cieux îe lui suffisait, ni les souvenirs de la révélation primitive. il lui fallait quelque chose de plus précis et aussi de plus tendre. Elle voulait entendre Dieu. Quelquefois, il est vrai, effrayée de sa majesté, se sentant coupable à ses yeux, elle disait : « Oh ! non , que Dieu ne nous parle pas ! » Mais , même alors , elle ne pouvait renoncer à ce bonheur, et elle ajoutait aussitôt : « Du moins , que ce soit Moïse ou
quelqu'un des prophètes ! » Le plus souvent, du reste, elle n'écoutait que son cœur. Ouvrez les poèmes d'Homère ou les livres de Bouddha, le Zend-Âvesta ou les Védas, Platon, Sophocle ou Virgile, tous les monuments de la pensée individuelle et tous ceux de la pensée collective, partout où frémit l'âme de l'humanité, vous n'entendez qu'un cri : Parlez, Seigneur, parlez!
Et de même que cette faute originelle dont Voltaire a dit qu'elle était le fondement de la théologie chez tous les peuples, n'a pu comprimer dans le cœur de l'humanité le besoin d'entendre Dieu et de lui parler, elle n'a pas d'avantage empoché Dieu de s'incliner vers l'homme et de lui répondre. A chaque instant, un homme se lève, marqué de son sceau, porteur de sa parole. Après Adam, Noé; après Noé, Abraham; après Abraham, Moïse; après Moïse, David, puis les grands prophètes : Isaïe, Jérémie, Daniel, Ézéchiel. C'est un dialogue qui ne s'interrompt plus. La terre regarde le ciel, et crie : Parlez, parlez. Le ciel regarde la terre, et dit : Ecoutez, écoutez. Reproduction en grand , et sous une forme sociale , de ce qui se passe à toutes les heures du jour et de la nuit au fond des âmes. Il y a deux mots qui s'y croisent sans cesse. Gomme au beau dialogue de la Résurrection, Dieu dit à l'âme : Marie 1 Et l'âme dit à Dieu : Maître 1
J'admire vraiment que des hommes trouvent ce saint dialogue contraire à la nature. Qu'est-ce qu'il y a là de contraire à la nature? Serait-ce que l'âme appelle Dieu? Ou serait-ce que Dieu lui réponde? Serait-ce que Dieu qui parle à l'âme dans le secret du cœur, adresse à l'humanité tout entière une paroble publique? Ou bien serait-ce qu'il choisisse des hommes, qu'il les marque de son sceau et qu'il en fasse ses légats et ses porte-voix?
Mais, sans revenir sur ce que nous avons dit plus haut et en n'insistant que sur ce dernier point, non encore éclairci , qui ne sent ici une nouvelle et profonde harmonie entre la révélation et la nature ? Comment s'opère, en effet, le progrès intellectuel et scientifique de l'humanité? Est-ce par la contemplation individuelle, par l'étude personnelle des lois immuables de la nature? Chaque homme doit-il regarder le ciel, les astres, la terre, la mer, et se faire à soi-même son astronomie, sa physique, sa chimie , sa géographie ? S'il en était ainsi , nous resterions dans l'ignorance toute notre vie. Le progrès se fait autrement. De quelle manière ? Par les découvertes et l'enseignement des intelligences supérieures. Galilée se lève, et le monde apprend, pour ne l'oublier jamais, le mouvement de rotation de la terre. Newton paraît, et le trésor des connaissances humaines s'enrichit d'un chapitre nouveau : l'attraction. Gutenberg vient, et voilà dans les mains de l'homme un incomparable instrument qui donne à la pensée la rapidité de la foudre et l'indestructibilité du bronze. A chaque progrès de l'humanité apparaît un homme, un génie chef, une intelligent guide, un légat de Dieu, portant pour signe le génie, et chargé de dire à l'humanité : En avant.
L'envoi des prophètes , des thaumaturges , tient à ce plan général qu'il agrandit. Ce n'est qu'u; e extension de la règle universelle établie pour le progrès de l'humanité. Homère, Eschyle, Platon, Tacite, Dante, Shakespeare, Newton, Galilée, Kepler, Pascal, Euler, sont les légats de Dieu pour le progrès intellectuel et scientifique de l'humanité. Moïse, David, Isaïe, Jérémie, Daniel, Ezéchiel, sont les legits de Dieu pour son progrès religieux; les premiers, plus libres, pius hommes, ayant reçu de Dieu
un sublime instrument, mais non assistés pour s en servir; les autres, mus directement par Dieu et puisant immédiatement en lui la parole qu'ils doivent transmettre à l'humanité. Plan merveilleux où éclatent à la fois toutes les délicatesses avec tous les respects. Car s'il était digne de Dieu d'assister l'humanité dans son progrès intellectuel, scientifique et social, combien plus était-il digne de sa bonté , de sa paternité sainte , de l'assister' dans son progrès religieux! Et s'il convenait, dans le premier de ces deux ministères , de dissimuler son action , afin de laisser à l'humanité la gloire de ses découvertes , il convenait , au contraire, que Dieu manifestât son action dans le second, qu'il prît publiquement le gouvernement de l'humanité religieuse , et qu'il la dirigeât lui-même en lui révélant les phases futures de son existence, sur la terre et par delà, à la manière d'un père qui abandonne à des maîtres choisis par lui le soin d'initier son enfant à la connaissance des lettres, des arts et des sciences, mais qui se réserve de former lui-même son âme, de le faire bénéficier de ses propres expériences , et , en lui expliquant le passé et lui révélant l'avenir, de le préparer à la vie qui s'ouvre devant lui.
Ainsi se sont passées les quatre mille premières années de l'humanité. Ainsi s'est formé , dans un dialogue quarante fois séculaire, ce livre incomparable qu'on appelle *a Bible ; livre unique , moitié divin , moitié humain , tout plein des cris de l'âme et des réponses de Dieu ; où chaque siècle a écrit sa page ; où chaque doute a trouvé sa lumière, chaque vice son châtiment, chaque vertu sa récompense, chaque douleur sa consolation; et qui n'a été ouvert pendant quatre mille ans que pour que l'humanité, y épuisant ses tristesses, ses désirs, ses joies, ses ter-
reurs, ses espérances, et Dieu ses leçons, il pût servir à l'éternelle instruction de l'humanité. Une foule d'hommes y ont mis la main ; mais comme ils n'étaient que les échos de l'humanité qui implore ou les porte -voix de Dieu qui répond, à travers la différence de leurs temps, de leurs caractères , de leurs génies , on retrouve en eux le même accent, la même vérité, le même amour, la même humanité et le même Dieu. Et le double et étrange souffle qui passe à travers ces pages , l'un si ému, si troublé , si triste, si suppliant; l'autre si élevé, si simple, si chaste, si peu terrestre , ne permet pas plus de douter de la présence de l'homme dans ce livre que de la présence de Dieu.
Ni Homère, ni Pindare, ni Eschyle, ni Platon, ni Virgile ne présentent ce phénomène. On n'y sent que le souffle de l'homme.
Je le sais : plus haut que ces œuvres du génie individuel, il y a les livres sacrés des nations : les Védas, le Zend-Avesta, le Râmayana , le Mahâbarata , les livres de Bouddha. L'érudition moderne les étudie avec curiosité. Elle a raison , et la foi ne doit craindre ni de la suivre dans cette étude, ni de partager son admiration. Ces livres sont sacrés , en effet. Ils ne ressemblent en rien à ceux dont nous venons de nommer les auteurs; et volontiers je mettrais au frontispice de chacun d'eux l'inscription d'Ash-Nagar : « Ces livres n'ont pas été composés par l'homme seul. » Là, en effet, sont les cris religieux de l'âme humaine , ses tristesses , ses espérances , ses prières, ses éternels gémissements; mais là aussi, pour y répondre, sont de vraies paroles de Dieu. Là se voilent à peine, sous des paraphrases humaines, de manifestes lambeaux de la révélation patriarcale et mosaïque. Là sont venus échouer comme sur un rivage et se fixer, après avoir roulé
de génération en génération dans la mémoire des homme?, des mots dits certainement par Dieu aux premiers pères du genre humain. Toutes ces pages charrient des parcelles du diamant brisé, des fragments confus de la mélodie divine qui a retenti sur le berceau de l'homme. L'antiquité ne l'ignorait pas; voilà pourquoi elle entourait ces livres d'un si religieux hommage. Que si des révélations prétendues se sont mêlées à ces vénérables débris, si l'humanité y a cru , c'est qu'il y en avait de vraies , et que la foi qu'elle avait en celles-ci l'avait préparée à accepter celleslà. Tant l'humanité eut toujours d'horreur pour cette religion qui n'est qu'un stérile monologue! tant elle était persuadée que, puisqu'elle criait vers Dieu, il était imposgible que Dieu n'y répondît pas !
J'aperçois dans les éditeurs et les commentateurs de ces livres sacrés une étrange confusion. Ils lisent la Bible, ils la comparent "aux livres sacrés, et ils s'étonnent; ils disent : « Comment ne pas être frappé des analogies qu'offrent les procédés de révélation et d'inspiration dans tous ces grands livres, les Védas, le Zend-Avesta, les livres de Bouddha, les livres homériques, la Bible, l'Evangile, le Coran, qu'un de nos historiens a si heureusement nommés « la Bible de l'humanité » ? Comment tant de belles pensées , tant de purs et nobles sentiments , tant de maximes excellentes qui leur sont communes , auraientelles des sources aussi inégales , ici la nature humaine T là Dieu? A quoi bon la révélation et l'inspiration surnaturelles , si la conscience et la raison naturelles parlent un langage si peu différent en tant de choses?
Ainsi ces écrivains supposent que Dieu parle seul dans la Bible, et l'âme seule dans les Védas, dans le Zend- Avesta. C'est une double erreur. L'âme parle dans l'Ëvan-
gile autant que dans les Védas, autant dans la Bible que dans le Zend-Avesta. Celle que vous entendez prier, pleurer, gémir, espérer, aimer, s'élancer jusqu'à Dieu dans les livres de Bouddha, c'est la même âme humaine que vous entendez dans la Bible* Où avez -vous trouvé, je vous prie, qu'il n'y a que Dieu dans la Bible, que « révélation et inspiration surnaturelles »? Il y a l'âme aussi; et c'est pourquoi vous avez raison de dire que , dans tous ces livres, « le langage est si peu différent en tant de choses. » Seulement, dans la Bible, il y a Dieu de plus, et par conséquent l'erreur de moins. Et c'est pourquoi le langage, « si peu différent en tant de choses, » est radicalement, absolument différent en tant d'autres.
Non pas , je le répète , que Dieu soit aussi absent que vous le supposez des livres sacrés des nations. Où avezvous pris encore qu'il n'y a , dans ces livres , « que conscience et raison naturelles? » C'est une seconde erreur capitale. Semblable à un vaisseau brisé par la tempête, dont les fragments se retrouvent sur le rivage, mais dispersés, incomplets, rouilles, oxydés, enfouis en terre; ainsi de la parole de Dieu dans ces livres. Elle y est , mais incomplète, altérée, fragmentée, sans ordre, sans lien , sans harmonie, méconnaissable, excepté aux yeux de la foi, qui la reconnaît et qui la souligne avec respect. Et voilà pourquoi , même avec ses adorables débris , intelligibles à la foi seule, la collection de ces livres sacrés n'est que « la Bible de l'humanité » ; l'autre , intacte et vierge, c'est la Bible de Dieu.
Aussi voyez la différence des fortunes. Tandis que ces livres sacrés n'ont jamais pu franchir les limites des peuples au sein desquels ils sont nés comme un écho de la révélation primitive, et aussi pour satisfaire le besoin qtî'a chaque
peuple d'entendre la voix de Dieu ; tandis qu'en dehors de ces limites ces livres ne sont qu'un objet d'archéologie, la Bible est depuis six mille ans le pur froment de l'humanité. Pour elle, il n'y a ni Juif, ni catholique, ni protestant, ni schismatique. Tout ce qui la connaît la vénère; tout ce qui en approche une fois les lèvres ne les en détache plus. Rome la tient ouverte au sein de ses conciles, et l'Amérique au milieu de ses congrès. L'Angleterre en charge ses vaisseaux , et la Suisse en remplit ses hôtelleries. On la trouve dans le sac du soldat prussien marchant à Sadowa, et sous la tête du soldat russe mort à Sébastopol. Le missionnaire français, au fond de la hutte sauvage où il est caché , en baise amoureusement le texte pour se préparer à mourir; et c'est en lisant les premières pages de la Genèse , les premiers versets de l'Evangile , que le Nègre , le Cafre, le Hottentot, commencent à entrevoir le Dieu qui a créé le monde et son divin Fils qui l'a racheté. Toute âme se retrouve dans ces lignes adorables , et , en s'y retrouvant , elle y retrouve son Dieu. Ils sont là tous deux , non pas séparés ni étrangers , mais se connaissant , s'aimant , s'interrogeant , se répondant , s'unissant intimement dans la douceur d'un céleste entretien. « 0 mon Dieu, parlez, votre serviteur écoute. 0 ma fille, entends la parole de mon cœur. » Voilà la Bible. Voilà la Religion dans sa forme primitive. Voilà la première visite de Dieu à l'homme, la première de ses démarches pour répondre à nos aspirations , le premier de ses pas triomphants dans le grand mystère de son union avec l'humanité. Et comme les dons de Dieu sont sans repentance, et que la fin ne détruit pas le commencement, c'est un trésor qui nous restera toujours.
Mais si douce que soit la parole, et quoiqu'elle unisse profondément les âmes, elle ne devait suffire longtemps ni à Dieu ni à l'homme. Ce n'était qu'un avant-goût , un premier pas qui en appelait un second. La parole est douce; quand elle est jointe à la présence , c'est le bonheur parfait. Elle est douce encore dans l'absence, dans la cruelle séparation de ceux qui s'aiment. C'est alors une sorte de demi-présence qui soutient le cœur et le console de ne pas jouir de Tautre. Mais à qui a-t-elle jamais suffi? La vérité est que, même entre ceux qui se connaissent, et à plus forte raison entre ceux qui ne se sont pas vus , nul amour n'est durable , s'il n'est alimenté que par la parole lointaine , s'il ne vient allumer ses flammes ou les retremper au foyer plus ardent de la présence.
Aussi ce fut le profond dessein de Dieu, dès l'origine, de venir habiter parmi nous. Et d'autre part, à peine née, voilà qu'un étrange besoin commence à travailler la conscience de l'humanité, le besoin d'un Dieu, qui vienne demeurer au milieu des hommes , d'un Dieu qu'on puisse voir de ses yeux et toucher de ses mains.
Vous me direz : Mais c'est là du paganisme ; et le paganisme est une erreur et un crime!... Il est vrai; mais toute erreur n'est qu'une vérité qu'on méconnaît ; et sous chaque crime il y a toujours quelque parcelle de bien qui le soutient et le rend possible. Le pur mal n'existe pas. Au fond
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de l'idolâtrie il y avait une grande vérité; sous ces folies du paganisme se cachait un noble besoin qui tient à ce qu'il y a de plus mystérieux dans la nature humaine.
Ce besoin , c'est le besoin de la présence réelle de ceux que nous aimons. Leur parole ne nous suffit pas. Il faut que nous puissions les voir de nos yeux , et les toucher de nos mains, les serrer contre notre poitrine. Sans cela, toute amitié pâlit, tout amour s'éteint.
Pourquoi? Ne le cherchons pas encore; nous le lerons plus tard, quand nous traiterons à fond de l'Incarnation. Constatons seulement qu'il y a là un fait certain, un besoin de la nature humaine, impérieux, invincible.
Ce besoin , je puis sans doute le comprimer dans mon cœur, l'y enfermer comme un captif; je puis le traîner sur l'autel et l'immoler dans la vertu. Mais quand , oubliant les créatures, renonçant à la terre, vierge de tout amour humain , je me tourne du côté du ciel, là encore je cherche des mains que je puisse toucher de mes mains, des pieds où je puisse coller mes lèvres, un cœur que je puisse presser contre la poitrine, un être chéri que je puisse couvrir de mes embrassements.
Et c'était là le besoin qui travaillait l'humanité. Elle avait appelé Dieu du ciel; et comme l'heure n'était pas venue , que ce Dieu jaloux , offensé , s'était enfermé dans sa justice et dans sa sainteté et se refusait aux embrassements de l'humanité coupable; l'homme, qui ne pouvait s'en passer , avait appelé les faux dieux des entrailles de la terre, du sein de la mer, des hauteurs de l'Olympe. Et, sous toutes les formes, les dieux étaient venus. Ils avaient revêtu sous le marbre toutes les séductions de la beauté humaine, et aussi, il faut bien le dirn, toutes les séductions du mal. L'humanité était tombée à genoux devant
ces dieux ; elle les avait touchés de ses mains , contemplés de ses regards. Elle s'était mise à adorer, palpitant dans des marbres sublimes, les conceptions plus sublimes encore de son cœur : des dieux revêtus de notre nature, s'asseyant à notre foyer, peuplant nos montagnes, nos bois, nos sources, protégeant et, pour ainsi dire, partageant nos affections et nos biens. Mais en vain elle les multipliait; en vain Phidias et Praxitèle faisaient respirer le marbre, rien ne pouvait rassasier le besoin qui travaillait la conscience et l'humanité.
Et les livres sacrés des nations, qu'étaient- ils, de quoi entretenaient-ils l'espérance des nations? C'était toujours de la venue des dieux au milieu des hommes, de leur présence sur la terre, de leurs perpétuelles incarnations.
Et telle était la profondeur de ce besoin , que le peuple juif lui-même n'y résistait pas; il lui fallait des dieux visibles. Vainement, pour le préserver de l'idolâtrie, on îui avait interdit les arts, les arts qui sont ce qu'il y a de plus beau sur la terre après la vertu. Les Juifs n'y pouvaient tenir. Et qu'est-ce que leur histoire, sinon un enchaînement de promesses et de chutes ? Ils vont sans cesse des autels de Jéhovah aux idoles, et des idoles à Jéhovah. Et cependant Dieu était venu à leur aide. Il leur avait donné, sinon encore sa présence sensible, du moins un symbole de sa présence, une ressemblance dont le type avait été montré à Moïse. C'était l'Arche d'alliance. Là il habitait au milieu de son peuple ; il reposait en esprit sur les chérubins. Et Moïse pouvait dire avec raison : « Quel autre peuple a des dieux qui vivent avec lui comme Jéhovah notre Dieu vit avec nous? »
Vains remèdes ! aliment disproportionné à la faim et à la soif de l'humanité! ni l'Arche ne suffisait aux Juifs, ni
les idoles aux gentils. Il fallait que Dieu vînt et qu'il habitat parmi nous, plein de grâce et de vérité.
Il vint enfin. Un jour, au centre du monde et au milieu des temps, soixante siècles après la création, dans la grande unité matérielle que le peuple romain avait formée , la grande unité religieuse apparut. Le Verbe se fit chair, et il habitait parmi nous. « Nous l'avons vu , dit l'apôtre saint Jean, nous l'avons entendu, nous l'avons touché de nos mains , nous avons reposé , ravis , sur son cœur l »
0 Dieu! tous les rêves sont accomplis! les rêves insensés des nations..., les rêves sublimes des âmes! Mais elles vous désiraient, Seigneur, ces nations insensées! Mais elles vous devinaient, Seigneur, ces âmes sublimes! Oui, vous étiez l'objet de leur attente, et vous ne deviez pas la tromper !
Et le Verb( s'est fait chair, et il a habité parmi nous. Les petits l'ont vu, et les pauvres l'ont touché. Il a laisssé les enfants : asseoir sur ses genoux , et il n'a pas même éloigné les pécheurs. Ne peignons pas encore ces scènes augustes de l'humanité s'approchant de Jésus- Christ. Et qui en dirait bien d'ailleurs la beauté, l'humilité, la pureté, la délicatesse infinies? Tantôt, comme cette pauvre femme malade , c'était le bord du vêtement que l'on essayait de baiser. Tantôt on s'enhardissait dans l'amour, dans le repentir : on prenait ces beaux pieds nus , les pieds purs et sacrés du Fils de Dieu; on les noyait dans ses larmes; on s'y purifiait sous mille baisers. D'autres fois, puisant dans son innocence , dans son amour , dans la solennité de l'heure que l'on traversait, une familiarité plus grande, on montait jusqu'à son cœur, on mettait sa tête sur sa poitrine et on s'y endormait dans l'extase.
Cela dura trois ans. Après quoi, pour achever de ravir
tous les cœurs , pour les attendrir éternellement , il monta sur le Calvaire, dans la gloire d'une beauté que n'avaient soupçonnée ni Homère ni Phidias, car elle était composée de souffrance , de divinité et d'amour.
Et pendant qu'il mourait ainsi pour donner à l'humanité la mesure de sa tendresse, l'humanité s'évanouissait de douleur au pied de sa croix dans la personne de Marie ; elle se suspendait à ses blessures dans la personne de Madeleine; elle fixait, sur son côté percé, de longs et amoureux regards dans la personne de saint Jean; elle le détachait de la croix , et , avant de l'ensevelir dans le tombeau , elle le couvrait de mille baisers.
Ce fut là la seconde rencontre de Dieu et de l'homme , le second des jours , solennels et augustes , où Dieu s'approcha de l'humanité et s'unit à elle.
Toutes les œuvres de Dieu sont parfaites ; il n'y a point de défaut en elles. A plus forte raison en sera-t-il ainsi de l'Incarnation, qui est son chef-d'œuvre. J'y aperçois néanmoins, non pas trois défauts, mais trois limites qui m'indiquent que ce n'est pas le dernier mot de Dieu dans son union avec l'humanité.
La première limite est celle du temps. Quoi! trois ans, un jour, une heure! trois ans pour tous, un jour pour Madeleine, une heure pour saint Jean! Quoi! l'humanité appelait Dieu depuis soixante siècles, et il ne lui sera donné que trois ans dans cet embrassement fugitif et dou-
loureux I L'époux des âmes , après si peu de temps , aura quitté ses chastes épouses, et nous resterons dans un veuvage éternel! Non, j'en jure par l'amour de Dieu et par celui de l'humanité, cela est impossible. L'ajmour ne réclame pas seulement la présence de l'objet aimé ; il en veut la durée, la permanence. Comme les disciples d'Emmaùs, au soir de cette seconde cène si intime , l'amour dit : Mane nobiscum , Domine ! Restez , restez encore , restez toujours , ne nous séparons jamais !
La seconde limite est celle de l'espace. Où se sont écoulées ces trois années? Dans un petit pays, caché, perdu, qui n'avait pas plus de vingt lieues de tour. Que disais -je donc tout à l'heure, que l'humanité l'avait vu pendant trois ans! Quoi! elle l'aura attendu, désiré avec passion, pendant soixante iècles, et quelques-uns seulement l'auront vu! Et elle n'aura appris sa venue qu'après qu'il aura disparu ! Non 1 non , cela est impossible. Elles crouleront ces barrières du temps et de l'espace , elles crouleront devant le double amour de Dieu et de l'humanité ! Déjà j'entrevois l'Eucharistie; je la devine avant d'avoir ouvert l'Évangile, cette Eucharistie dont saint Augustin disait qu'elle est l'extension de la perpétuité de l'Incarnation. L'humanité, ahl elle est si souvent déçue dans ses rêves! elle ne le sera pas dans celui-là, Jésus -Christ restera avec elle jusqu'à la fin des siècles. Prends ton bâton de voyageur, ô fils d'Adam; quels que soient les rivages civilisés ou barbares où te pousse la fortune, quelle que soit l'église, basilique superbe ou toit de chaume, à laquelle ton cœur triste vienne demander la paix , voici , devant l'autel, la petite lampe qui brûle toujours. Et que dit-elle? Elle annonce l'éternelle présence de Dieu au sein de l'humanité.
J'ai nommé trois limites qui m'indiquaient que l'Incarnation n'était pas le dernier mot de Dieu dans son union avec les âmes; mais comment peindrai -je la troisième? 11 est doux de voir ceux qu'on aime, de les entendre, de les toucher de ses mains , de reposer sur leur cœur , mais il arrive que ce charme incomplet s'empreint de tristesse. Après tout , ce qu'on aime , c'est l'âme , et on ne peut pas la saisir. On en aperçoit sur le front, dans les yeux, sur les lèvres , une ombre , et c'est ce qui rend si désirable la présence extérieure; mais on n'en aperçoit qu'une ombre insaisissable. On voudrait abattre cette muraille du corps, pénétrer derrière le voile. On gémit avec l'auteur de V Imitation : « Oh ! m'unir âme à âme ! sortir de mon corps et pénétrer jusqu'à l'âme! » gémissement inutile, vain eflbrt qui impatiente de la terre et qui fait rêver du ciel.
Mais ai-je bien raison de dire qu'on ne peut pas arriver jusqu'à l'âme? On y arrive, même sur cette triste terre; il y a un moment où l'on sent que les âmes se touchent; où le temps, la distance, la mort même ne peuvent plus les séparer : où la présence extérieure elle-même pourrait cesser, non sans douleur, mais sans péril.
Il y a donc entre les âmes deux sortes de présences. L'une faible, incomplète, qui va, combien lentement, péniblement! du dehors au dedans; l'autre, qu'on soupçonne plus qu'on ne la réalise, tout à fait haute et sublime, qui va du dedans au dedans. Oui, j'ai toujours soupçonné une autre présence que cette présence extérieure, et, je dirai plus, je l'ai entrevue aux plus beaux moments de ma vie. J'ai entrevu que, plus haut que les corps, et indépendamment d'eux, les âmes peuvent s'unir; céleste union où le corps ne sert de rien et devient obstacle. Or, cette présence de l'âme à l'âme, cette fusion
de deux en un, qui, pour nous, d'ordinaire, à peine ébauchée ici-bas , entrevue comme dans un éclair , et réservée au ciel , commence pour Dieu sur la terre dans ses noces sacrées avec l'humanité. Car l'Eucharistie n'est point autre chose. C'est la présence du dedans au dedans ; l'union, sans intermédiaire , de l'âme avec l'âme.
De cette double présence de Notre- Seigneur parla plusieurs fois. Il avait d'abord dit à ses dissiples : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ; bienheureuses les oreilles qui entendent ce que vous entendez. En vérité, ie vous le dis , beaucoup de rois et de prophètes ont désiré voir et entendre ces choses. » C'était là la présence extérieure , du dehors au dedans , non du dedans au dedans ; celle de l'Incarnation , non celle de l'Eucharistie. Elle flattait les sens; elle n'élevait pas assez les âmes. Elle alimentait une affection tendre , douce au cœur, mais imparfaite, trop humaine, pas assez divine. Aussi celui qui avait dit d'abord : « Bienheureux ceux qui voient ce que vous voyez , » va dire maintenant : « Il faut que je m'en aille ; il est bon pour vous que je m'en aille. Expedit vobis ut ego vadam. » Mais ne craignez rien; ce n'est pas l'absence qui va succéder. Oh ! non , c'est une présence plus haute. Ecoutez saint Paul. « Et nous aussi nous avons connu le Christ dans la chair; mais, grâce à Dieu, nous le connaissons mieux maintenant. » Ecoutez Jésus -Christ; il rencontre la Madeleine après sa résurrection , et que lui dit-il? Noli me tangere. Ne me touche plus. Laisse ces relations inférieures à ceux qui ne sont encore sûrs ni de leur amour ni du mien ; à Thomas qui doute , aux apôtres qui chancellent. Pour toi , qui crois parce que tu aimes , monte plus haut. Noli me tangere. Ah 1 toucher de la main, contempler des yeux, entendre la voix, qu'est-ce que cela ?
Un effort pour arriver à l'âme, pour aller, comme on peut, du dehors au dedans. Il y a mieux. C'est la présence du dedans au dedans, la divine, l'adorable présence de l'âme à l'âme.
Qui dira avec quel art Jésus-Christ a réalisé cette union , avec quel art et quelle tendresse! « Jésus, dit l'apôtre saint Jean , ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin. In finem dilexit eos. » Achevant donc la cène dernière, celle qui précédait immédiatement sa mort, il prit du pain entre ses mains, et, regardant ses disc'ples, il leur dit : « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous. » Puis, les yeux au ciel, il bénit ce pain et le leur donna : « Prenez et mangez, dit-il, ceci est mon corps qui va être livré pour vous. Accipite et manducate, hoc est corpus meum, quod pro vobis datur. » Ce n'est plus cette parole : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez. » Ce n'est plus cette présence du dehors au dedans. Voici le moment de la grande union, l'union d'âme à âme. « Prenez et mangez, ceci est mon corps. Celui qui mange ma chair demeure en moi, et moi en lui. » Et puis, prenant la coupe, il la regarde, il la bénit. « Passez-la à la ronde. Ceci est mon sang, qui sera répandu pour vous et pour la rémission des péchés. » Je m'étonne; je suis ravi et heurté à la fois dans mon sens humain. Mais, Seigneur, ce n'est pas possible I Comment I nous mangerons votre corps , nous boirons votre sang 1 Et Jésus ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi ! En vérité , en vérité je vous le dis, celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi , et moi en lui. »
La voyez-vous cette présence du dedans au dedans, cette union d'âme à âme, dont le corps, ici-bas , est l'intermédiaire obligé, mais infirme! C'est lui encore qui la forme
ici : mais un corps tout spirituel , qu'enveloppent de vaines apparences de pain, uniquement pour frapper mes sens et m'avertir que Dieu est là. Ma loi pénètre ce léger voile qui flotte devant mes yeux , et , sous ces apparences , ma main tressaille en touchant le corps et le sang de mon Dieu, ils ne sauraient me suffire. Ii me faut l'âme. « Oh ! m'unir âme à âme ! sortir de mon corps et pénétrer jusqu'à l'âme 1 » Et l'Eglise me répond dans ses chants sublimes : « Ce que Dieu te donne avec le corps et le sang du Christ, c'est son âme et sa divinité 1 » Fermez -vous, mes yeux; recueille-toi, mon âme, et sens l'attouchement sacré de la sienne. Ame à âme, cœur à cœur, sans intermédiaire, sans barrière, sans obstacle 1 Tu in me, et ego in te! Voilà le mystère eucharistique. Qui a communié une fois n'a rien à envier aux contemporains de Jésus -Christ. Il ne l'a pas vu de ses yeux; il ne l'a pas touché de ses mains. Oh! non, il ne va plus du dehors au dedans, lentement, obscurément, péniblement. La dernière barrière est tombée. Il va du dedans au dedans. Tu in me, et ego in te! Moi en toi, et toi en moi. C'est la grande, divine union, entrevue dans nos rêves, réalisée ici. Quand on n'a vu que des yeux, quand on n'a touché que des mains, on peut oublier. Quand on a touché du cœur, quand les deux âmes ont habité l'une dans l'autre, e'est inoubliable à jamais 1
L'Eucharistie est un acte fugitif. Ce serait son défaut, si elle pouvait en avoir un. Mais que dis -je? son défaut 1 Est-ce que, ici-bas, les actes fugitifs ne sont pas les meil-
leurs? Les tressaillements les plus profonds de la joie, nos élans les plus vifs, je les cherche, et je ne les trouve plus. Ce ne sont que des éclairs ; mais ils illuminent la vie.
L'Eucharistie, d'ailleurs, cet acte fugitif, a un fruit immortel; car, à la différence de l'homme, qui déflore ce qu'il touche, Dieu ne peut employer une des beautés de notre nature sans l'embellir encore , en y joignant une des perfections de la sienne. « Je vis , ou plutôt non , ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Et encore : « Si quelqu'un m'ainre, nous viendrons en lui et nous y habiterons. Veniemus, et mansionem apud eum faciemus. » La demeure permanente de Dieu dans l'âme et de l'âme en Dieu, voilà le fruit immortel de la sainte Eucharistie.
« L'usage passe, dit Bossuet; on n'est pas toujours dans ce chaste embrassement. Mais on y est de désir, on y est de droit. Ainsi, dit Notre -Seigneur, qui me mange demeure en moi, et moi en lui. Il n'y demeure pas pour un moment; cette jouissance a un effet permanent. Qui me mange , qui jouit de moi , demeure en moi. Mais l'union est réciproque, il demeure en moi, et moi en lui1. »
Et voilà où Dieu et l'homme en voulaient venir l L'homme aspirait à demeurer en Dieu , et Dieu aspirait à demeurer en l'homme. Les voilà l'un dans l'autre. C'est le dernier mot de la Religion.
A cela elle tendait dès l'origine , et chacun de ses progrès n'avait d'autre but que d'établir, d'affermir, de protéger cette réelle habitation de Dieu au cœur de l'homme. Le baptême la donne, et les autres sacrements aussi, et la prière , et la croix , et l'Evangile ; rien ne descend du
1 Bossuet, Méditations sur l'Évangile, 24e jour.
ciel que pour cette bienheureuse et réciproque union. Mais l'Eucharistie y apporte une fleur de tendresse, un parfum d'amour, une sécurité de possession qui n'appartient qu'à elle. On mange, on boit, on jouit pendant un instant fugitif; cela passe. L'âme ne s'abreuve à cette source qu'un moment ; mais quelque chose demeure : c'est Dieu dans l'âme, et l'âme eu Dieu.
Union si réelle, qu'au fond et dans la substance elle ne sera pas surpassée, même par celle du ciel. La seule différence entre la communion du ciel et celle de la terre, c'est que celle-ci se passe dans la nuit de l'amour. Mais c'est précisément pour cela qu'elle n'est pas le dernier mot. Elle ne suffit pas à l'âme :
0 quando lucescet... diesl
Voilà le progrès qui reste à faire. « J'ai dans l'Eucharistie, continue Bossuet, le Dieu même du ciel, celui qui fait la félicité des bienheureux. C'est la même chose, la même substance; et il n'y a plus qu'à ôter le voile. Seigneur, ôtez ce voile, percez ce nuage! que me restera-t-il entre les mains, sinon cet objet qui fera ma béatitude? N'ai -je pas déjà cet objet dans votre corps? Dans le corps de Jésus-Christ n'ai-je pas son âme, n'ai-je pas toute sa personne, et dans sa personne celui qui y habite corporellement, avec une entière plénitude, c'est-à-dire le Verbe divin ; et dans ce Verbe n'ai-je pas son" Père? Et n'a-t-il pas dit la vérité, quand il a dit : Qui me voit voit mon Père? J'ai donc tout. Que me reste-t-il à désirer, sinon de voir ce que je tiens, de percer le voile, de voir clairement et par une manifeste vision ce que je sais bien que j'ai, mais ce que je ne vois pas 1 ? »
1 Bossuet, Méditations sur l'Évangile, 24e jour.
Oui, voilà le progrès qui me reste à faire, le progrès suprême. C'est le dernier cri de l'amour. C'est le dernier mot du livre inspiré. « Et l'Esprit et l'Épouse disent : Venez, Seigneur Jésus, venez. » Et Jésus-Christ répond: « Oui, je viens sans retard. Etiam venio cito. » Et saint Jean reprend, et toute l'humanité avec lui : S Oh ! venez, Seigneur Jésus; mais cette fois venez sans voile. Amen, veni, Domine Jesu! )>
Arrêtons-nous à ce dernier mot, et, des hauteurs où nous sommes parvenus , jetons un regard comparé sur la Religion et les Religions. Nous avons , dans la beauté progressive de celle-ci, une échelle de proportion qui nous permet de juger celles-là, de les classer dans l'ordre de leur valeur.
D'abord, au plus haut degré de l'échelle, sont manifestement ceux qui n'admettent pas même le commerce de Dieu et de l'homme par la parole; qui veulent bien que l'homme parle à Dieu, mais qui ne croient pas que Dieu puisse lui répondre. Ils n'ont aucun des éléments de la Religion, pas même le premier. C'est la Religion au-dessous de zéro. Aussi cet essai n'est jamais arrivé à l'état social. Et, au point de vue des mœurs, son incapacité est visible, radicale. Ils sont honnêtes, non parce qu'ils ont une religion, mais quoiqu'ils n'en aient pas.
Un peu plus haut, sont ceux qui admettent que l'homme parle à Dieu et que Dieu lui répond ; que l'homme peut appeler Dieu à son aide et que Dieu y peut venir. C'est le minimum de la Religion. A moins que cela, il n'y en a point. Comme cependant ils ont le premier élément , l'élément essentiel de la Religion , ils sont arrivés çà et là aux honneurs de la vie publique. Mahomet, en ce genre, a fait le plus puissant effort. Mais comme cet élément reli-
gieux est le moindre de tous, cette religion a été partout sans efficacité puissante sur le cœur de l'homme. Elle ne l'a pas sublimement soulevé jusqu'à un Dieu qui s'abaissait si peu. Minimum d'amour au cœur de Dieu, minimum de sacrifice et de vertu au cœur de l'homme.
Plus haut, beaucoup plus haut, sont ceux qui n'admettent pas seulement le saint dialogue, public et privé, de Dieu et de l'homme, qui admettent en outre la présence de Dieu sur la terre, sa réelle habitation au milieu des hommes. Ainsi des protestants. Seulement cette habitation de Dieu mérite à peine ce nom. C'est une présence sans durée, rapide, fugitive, non permanente, non étendue à tous, une apparition. Ils posent le principe, et reculent devant la conséquence, que tirerait cependant un cœur vulgaire. Ils s'arrêtent en route, n'osant faire porter à l'amour tous ses fruits. Aussi ils ne soulèvent qu'à demi le cœur de l'homme; ils le font droit, régulier, honnête, jamais sublime. Ils n'ont ni apôtres, ni vierges, ni martyrs. Non pas qu'ils n'aient point de vertus, cela serait-il possible , ayant de tels éléments de religion , la parole de Dieu dans la Bible et sa présence par l'Incarnation? Mais leur vertu est comme leur dogme. Elle s'arrête en chemin. Que voulez-vous, leur Dieu n'est pas sublime dans son amour pour l'homme ; comment l'homme le serait-il dans son amour pour Dieu?
Enfin, plus haut que la Religion naturelle, qui n'admet aucun commerce réel entre Dieu et l'homme; plus haut que le mahométisme, qui en admet un, mais par la parole seulement, par la parole lointaine; plus haut que le protestantisme, qui admet, avec la parole, la présence mutuelle, la réelle mais passagère habitation de Dieu au milieu des hommes; plus haut que tous ces essais reli-
gieux, il y a la Religion catholique, seule Religion complète, parce que seule elle réalise l'union de Dieu et de l'homme d'une manière digne de l'un et de l'autre et avec une grandeur qui n'a pas été égalée ; où Dieu descend véritablement jusqu'à l'homme ; où l'homme monte jusqu'à Dieu ; où l'union est réelle , vivante , intime , supérieure à toutes les unions que l'homme peut accomplir et même rêver sur la terre ! 0 divine hardiesse de cette céleste Religion ! comme elle enseigne en Dieu un amour sublime, elle le réalise en l'homme; comme elle adore dans le ciel un Dieu qui ne garde aucune mesure dans ses tendresses, elle crée sur la terre un homme qui n'en garde aucune dans ses sacrifices. C'est le degré suprême de la beauté morale ici -bas, et de l'union entre Dieu et les âmes. C'est le dernier mot de la Religion,