‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 16 sur 19 · DU TRAITEMENT DIVIN DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT DIVIN DE LA DOULEUR

Achevons tout ce que nous nous proposions de dire sur la Religion considérée d'une manière générale, en traitant de ses merveilleux effets ; laissant de côté ceux qui ont été suffisamment indiqués dans le cours de ce volume, et que de plus longues discussions n'éclaireraient pas davantage, allons tout de suite au plus haut, du moins au plus touchant de tous. Je veux écrire ce chapitre pour ceux qui souffrent. Après tout, la Religion n'est pas pure affaire d'esprit ni de science. On n'est pas toujours dans son cabinet d'étude, à son laboratoire. On est au lit quelquefois, malade. On est au soir de sa vie, désenchanté, triste. On veille une femme qui souffre, un enfant qui meurt. Que d'heures dans la vie où l'on donnerait toute sa science, tout son génie, pour une goutte de consolation ! Que dit alors la Religion? Car si elle ne dit rien, si elle ne peut rien, à quoi sert-elle? Je ferais peu de cas, je l'avoue, d'un Dieu qui me demanderait tout et qui ne me donnerait rien, qui exigerait mes

adorations et qui ne sécherait pas mes larmes, duquel je ne me retirerais pas, non seulement meilleur, mais content et consolé. Et, de toutes les religions, j'irai toujours, comme à la seule vraie, à celle qui pourra me dire d'où viennent mes larmes , et surtout qui saura les essuyer.

La Religion , qui a tant d'ennemis , a trois immortelles compagnes qui ne la laisseront jamais périr. La première, c'est la grandeur même de l'homme, dont seule elle peut satisfaire les nobles élans, les aspirations divines. Je l'ai assez montré pour nTy pas revenir. La seconde, c'est la faiblesse humaine, le côté obscur, orageux, plein de passions de l'âme, que seule aussi elle peut appuyer, assainir, élever à la vertu. Et ceci encore est incontestable et a été établi. Enfin la troisième, la plus puissante, hélas! et la plus immortelle, c'est la douleur.

Plus j'avance dans la vie, plus je vois que toute âme souffre, et plus je sens que, par je ne sais quel mystère, il lui est bon de souffrir. C'est la douleur qui a sauvé le monde païen ; elle a été comme un christianisme intérieur pour les gentils, une préparation évangélique. Et c'est elle encore qui sauve aujourd'hui les hommes du monde. Elle les empêche de s'aveugler tout à fait, de s'endurcir dans les affaires. Elle attendrit leur cœur. Elle les maintient doux et bons. Elle les prêche, apôtre secret, quand plus personne n'ose le faire. Et c'est pourquoi, à l'heure de la mort, on est tout étonné de la facilité avec laquelle ils se rendent à Dieu. « 0 homme, tu n'es qu'un songe rapide , un rêve douloureux ; tu n'existes que par le malheur ; tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée1. » C'est

1 Chateaubriand.

cette « éternelle mélancolie » qui fait l'éternelle Religion. Détruisez la première si vous voulez détruire la seconde. Vous n'empêcherez jamais les yeux mouillés de larmes de se tourner du côté du ciel.

Je voudrais donc méditer sur la douleur. D'où vientelle? A quoi sert-elle? Y a-t-il hors de la Religion un baume? La Religion elle-même en a-t-elle un? Car s'il es1 vrai que la Religion console efficacement la douleur et peut seule la consoler, il y aurait là, en sa faveur, une preuve nouvelle, la plus haute peut-être et assurément la plus touchante de sa vérité, de sa souveraine et impérissable durée.

Seulement , ô vous qui ne connaissez pas la douleur, je vous en prie, ne lisez pas ce chapitre. Vous ne le comprendriez pas, ou vous m'obligeriez à des discussions qui n'ont que faire ici. Je n'écris que pour ceux qui souffrent.

Pourquoi la douleur? Voilà le premier cri de l'âme. Frappé par la maladie, accablé par la mort d'un père, d'une mère, d'un enfant, l'homme n'a qu'un cri : Pourquoi? Il tombe dans le silence. Son regard devient fixe. On dirait qu'il essaye de voir dans l'abîme où s'est enseveli son bonheur. Puis , de temps à autre , il relève la tête , il regarde en suppliant ses amis , et il répète la même parole ; car la douleur n'en a qu'une : Pourquoi? Pourquoi? Oh! dites-moi, pourquoi?

Hélas! pourquoi? Qui le sait? Personne ne le peut dire, ni la science, ni la philosophie. L'amitié même, le cœur

se tait impuissant. Quand les amis de Job le virent accablé par de si grandes douleurs, ils demeurèrent sept jours muets, n'osant ouvrir la bouche, ne sachant comment consoler. Et, à la ruine de Troie, Virgile nous peint les femmes assises sur le bord de la mer, mornes, silencieuses, les yeux noyés de larmes, avec un long regard fixé sur les flots. Voilà l'homme sous les coups de la douleur.

La première fois que ces grandes images passèrent sous mes yeux, j'étais bien jeune alors, je me souviens que je ne les compris pas. Je les trouvais exagérées. Ces longs silences me paraissaient impossibles. Depuis, je les ai sentis monter à mes lèvres, et, en présence de grandes infortunes, j'ai connu, à mon tour, cette am ère douleur de ne pas même oser ouvrir la bouche , sentant que c'était inutile et que je ne consolerais pas.

Et c'est pourquoi , s'il y a quelque part une puissance qui sait consoler, oh ! qu'elle vienne , qu'elle passe tendrement la main sous la tête de celui qui souffre , et qu'elle murmure à son oreille quelques-unes de ces paroles que l'amitié elle-même ne sait pas dire. Si elle le peut, qu'elle réponde à ces pourquoi de la douleur, auxquels il n'y a pas de réponse sur la terre, même au cœur de ceux qui aiment le mieux.

Pourquoi la douleur? Pourquoi la douleur sous un Dieu bon? Je le demandais un jour à un vieillard; et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel il me répondit : « Eh ! mon fils, précisément parce qu'il est bon! » Je fus tenté de me révolter. Aujourd'hui je ne me révolte plus, et je dis : Peut-être!

Autrement, vous seriez donc cruel, ô mon Dieu! Vous avez créé l'homme; il est votre enfant; vous l'aimez : car pourquoi l'auriez-vous créé? De plus, vous êtes grand,

immense, infini. L'homme est faible ; ce n'est qu'un souffle ; et vous prendriez plaisir à le briser! Moi, je ne ferais pas de mal à un enfant. Je suis trop fort. Je rougirais d'abuser ainsi de ma puissance. Quel blasphème donc d'imaginer que vous abusiez de la vôtre , ô mon Dieu , en nous frappant sans but, sans raison, en nous abandonnant froidement aux lois fatales qui nous broient! 0 mon Dieu, avezvous jamais créé une âme pour autre chose que pour le bonheur? Et si votre main la touche douloureusement, ne laut-il pas confesser à deux genoux que vous ne le faites que par bonté, par quelque mystérieux dessein que nous comprendrons un jour?

J'entends des hommes du monde qui se récrient à ce mot. Dire que les douleurs et les afflictions de ce monde viennent de la bonté de Dieu leur paraît un insupportable paradoxe. Cependant réfléchissons.

Ne peut-on volontairement, de propos délibéré, faire souffrir une personne tendrement aimée? En certaines circonstances même, ne peut-on la faire d'autant plus souffrir qu'on l'aime davantage?

Toute la question est là.

Voilà un enfant qui joue sur le bord d'un abîme. Il veut cueillir une fleur, poursuivre un papillon. Il se penche, il va tomber. Tout à coup deux bras violents l'emportent, d'autant plus violents qu'ils sont plus tendres. Il crie, il souffre. D'où lui vient cette souffrance? Evidemment du cœur et de l'amour de sa mère.

Regardez cet autre enfant. Il joue avec un couteau. Il va se blesser. Survient le père qui gronde, qui arrache le couteau, quelquefois violemment, et qui punit même, pour qu'on ne recommence pas. L'enfant crie et tout bas accuse le père. Mais il a tort, et plus tard il le verra.

Autre exemple. Voilà un enfant malade. Sa mère le prend dans ses bras et le présente elle-même au couteau du chirurgien. L'enfant crie. Il repousse le médecin. Il a envie de battre sa mère. Dira-t-on que la mère est cruelle? L'enfant le pourra dire dans un accès de douleur. Mais moi , qui regarde de plus haut, je compatis, à qui? à l'enfant? oui , mais plus encore à la mère. Je sais que le cœur qui souffre ici davantage, c'est le sien.

Ce qui est si beau sur la terre, si lumineux quand on le regarde dans les entrailles de la paternité, placez- le en Dieu et commencez à comprendre! Oh! sans doute, si vous ne croyez pas en Dieu, si vous ne savez pas que nous sommes faits pour lui, en marche pour le rejoindre; si vous regardez ce vaste monde comme un champ clos où luttent des forces fatales, la douleur n'a point de sens. Vous êtes brisé, broyé; que voulez-vous que je vous dise? Qu'alliez -vous faire d'attraper cette maladie? Pourquoi laissiez -vous votre enfant sous les roues de ce char? Il n'y a qu'à dévorer votre chagrin en silence, sans importuner de vos cris un ciel vide et des hommes qui ne peuvent rien pour vous. La punition de vivre sans Dieu, c'est de souffrir sans consolation.

Mais sortez de ce corridor obscur, sortez de cet antre. Placez -vous au grand air et au grand jour de la Religion et de la raison. Croyez en Dieu; à un Dieu sage, puissant et bon ; à un Dieu qui a créé les hommes pour lui , qui les a posés une minute dans le temps afin qu'ils se rendent dignes de l'éternité; afin que leur esprit, leur cœur, leur personnalité, leur amour soient à eux, soient l'ouvrage de leurs mains; à un Dieu qui, pendant que les hommes, ses enfants, travaillent à ce grand œuvre, les surveille, les aide, éloigne d'eux les périls, les excite et les soulève,

pour qu'ils traversent la terre sans s'y arrêter, le monde sans s'y enfermer, s'y abaisser et s'y corrompre, croyez cela, et vous allez commencer à entrevoir dans une lumière divine, qui sera déjà un commencement de consolation , d'où vient la douleur et pourquoi Dieu la permet.

C'est Dieu qui a fait ce monde, et, à dessein, il l'a fait trop étroit pour nous. De sorte que nous n'y pouvons remuer sans souffrir, sans trouver à chaque instant des bornes , des limites , où nous nous heurtons avec douleur. Je dis que Dieu l'a fait ainsi à dessein, afin que ces limites nous poussent à aspirer à mieux, mais je ne sais pas vraiment s'il aurait pu le faire autrement. Quand nous serons un jour dans l'infini, nous nous y dilaterons à l'aise; nous ne trouverons jamais ni limites, ni bornes, ni barreaux, ni termes. Oh! nous serons heureux! Mais, de quelque manière que Dieu arrangeât ce pauvre monde, il était nécessairement trop étroit pour nous. Une âme ne pouvait y tomber sans souffrir, s'étendre sur ce lit de Procuste sans le trouver trop petit, déployer ses ailes sans rencontrer partout des bornes, remuer sans s'y meurtrir. Voilà la terre telle qu'elle a été faite pour notre épreuve , afin que, toujours gênés, nous aspirions à de plus grands espaces et que nous rêvions les horizons infinis.

Supposez cependant une créature qui, au lieu de déployer ses ailes, les replie; qui, au lieu de s'élever \oloutairement dans les airs, s'accroupisse volontairement par terre; qui ne trouve pas ce lit de Procuste trop étroit, au contraire, qui s'y arrange et s'y sente à l'aise ; supposez un grand aigle des montagnes qui , au lieu de gémir dans la cage étroite où on l'a enfermé * en admire les barreaux parce qu'ils sont en or ou en argent, peints en bleu ou en vert ; un être immortel enfin qui ne déploie plus ses forces

infinies; qui s'enferme dans la terre, qui s'y trouve bien, qui s'y parque, qui s'y mure, qui s'y dégrade; qui soit à la veille de s'y déshonorer et de s'y perdre : pourquoi Dieu n'interviendrait-il pas? Ces limites qu'on oublie, pourquoi Dieu ne presserait-il pas sur elles, pour les rendre sensibles? Pourquoi ne les ferait- il pas douloureuses, atin d'obliger à lever la tête? Pourquoi n'arracherait-il pas le couteau des mains de cet enfant? Puisqu'il joue imprudemment sur le bord d'un abîme , pourquoi Dieu ne l'enlèverait-il pas violemment, de sa main paternelle, à ce précipice où il va tomber? Pourquoi enfin, s'il est malade, Dieu, qui est père, qui est mère, ne le mettrait- il pas aux mains du chirurgien? Et s'il le faisait, pourquoi l'homme , étourdi d'abord , aveuglé par ses larmes , ne lui dirait-il pas ensuite : Père, vous avez bien fait?

Voilà le sens de la douleur, le principe essentiel , fondamental, de son traitement divin. Aux pourquoi de l'âme qui souffre, la Religion n'a qu'une réponse, mais tendre et consolante. Elle dit à l'homme : 0 homme, tu es fait pour Dieu. Si donc tu avais eu assez de courage pour traverser ce triste monde sans t'y ensevelir, et un élan de cœur assez vif, un mouvement d'amour assez grand pour monter jusqu'à Dieu à travers le voile des créatures, la douleur n'eût jamais existé. La douleur n'a été créée que pour suppléer aux défaillances de ton amour.

Au début, en effet, sous les arbres de l'Eden, il n'y avait que l'amour, et l'amour suffisait. Ce que fait la douleur aujourd'hui, l'amour le faisait alors et bien mieux. La douleur éclaire, la douleur purifie, la douleur détache des choses qui passent; la douleur élève le cœur en haut. Mais tout cela , l'amour le fait , et plus vite , et plus grandement. Si donc il n'eût pas défailli sous les ombrages du

paradis; si, au lieu de cette légère étincelle qui nous en reste, nous eussions gardé la flamme vivante de l'amour primitif, la douleur n'eût jamais existé. C'est une aile divine qui nous a été surajoutée, au moment où nous enfoncions dans la matière. Dieu nous l'a donnée dans sa bonté comme un auxiliaire.

Voilà ce qu'il faut admettre. Cela ou le désespoir. Cela ou l'odieuse fatalité qui nous broie.

Oui, dans nos douleurs, il faut choisir : ou la froide main de la fatalité qui nous trouve sous la roue et nous écrase sans pitié; ou la main tendre et paternelle de Dieu qui ne nous touche qu'avec respect et compassion et pour nous rendre meilleurs. Dieu bon, ou Dieu tyran; il n'y a pas de milieu.

Pour moi, mon choix est fait. Je ne vous croirai jamais, ô mon Dieu, ni indifférent, ni aveugle, ni injuste, ni cruel. Je baise votre main, et, les yeux aveuglés par les larmes, ne comprenant rien au coup qui me frappe, je veux n'avoir qu'un mot sur les lèvres : « Grâce, vous êtes bon ! Grâce , vous êtes grand et vous êtes sage ! »

Mais il. ne faut pas nous en tenir à ce principe général, ni courir sur de si grandes choses. Il faut entrer dans le détail, il faut suivre de l'oeil et du cœur la main de Dieu touchant douloureusement l'homme, et, par la douleur, l'arrachant, en effet, à tous les périls et l'élevant peu à peu à toute beauté morale et à toute vertu.

Voilà donc, ô mon âme, le vrai plan des choses. La terre est étroite, trop étroite pour un être immortel. Elle me blesse, me meurtrit. Comme un prisonnier, j'y traîne mon boulet. Chaque jour, mes pas plus lourds, mes mouvements plus pénibles, ma tête plus penchée ou plus tremblante me disent assez, sans que Dieu ait besoin d'intervenir, que je ne suis pas fait pour la terre.

L'homme, mon compagnon de route, me le dit mieux encore. A chaque instant il me manque ou il me trahit. Quand je m'appuie sur lui , il se brise comme un jonc et me blesse. Et les meilleurs, hélas! ceux que j'appelle mes amis, ne me sont guère plus fidèles. Ou la mort me les prend , ou je les lasse par mes défauts , ou mes chagrins les font fuir. Combien qui avaient collé leur âme à la mienne , et que la mort m'a violemment arrachés ! Combien qui avaient espéré en moi, qui s'étaient approchés, heureux, de mon cœur, et qui, y ayant trouvé tant de froideur, de personnalité peut-être, s'en sont allés désenchantés! Et combien d'autres que j'ai cherchés, à l'heure où j'avais besoin d'appuyer ma tête douloureuse sur une épaule amie, et que je n'ai plus trouvés ! Oh ! que l'homme est peu propre aux choses profondes de l'amitié , et qu'elle est vraie cette triste parole du Sage : « Il n'y a rien de plus rare qu'un vrai ami. »

Encore s'il n'y avait que l'amitié qui défaille 1 Trahi par elle , meurtri déjà par la vie , on cherche une conso-

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lation. On se dit : Trouvons autre chose, une affection plus tendre, plus profonde, plus désintéressée, une seule,., et oublions tout le reste. L'homme alors avise une créature que Dieu semble avoir faite exprès pour ce noble rôle d'aimer et de consoler; très différente de 1 homme, ne possédant ni sa force ni son ambition, qu'il est certain par conséquent de ne pas rencontrer sur sa route; très différente, mais d'autant plus chère; n'ayant au même degré rien de ce qu'a l'homme, ayant tout ce qui lui manque, dont Dieu a fait le cœur avec un art exquis, que la douleur appelle, qui s'opiniâtre dans le dévouement et où Dieu a mis, comme un dernier don qui les couronne tous, une sorte d'intuition qui lui permet de tout comprendre afin qu'elle puisse tout consoler. L'homme voit cet être que Dieu a fait pour lui. Il tressaille de joie, et il descend de l'autel où il lui a donné sa main, rajeuni, renouvelé. Mais, hélas! hélas! est-ce l'homme qui manque à ce rêve de bonheur? Est-ce la femme? Sont -ce tous les deux? Ou bien, est-ce Dieu qui a voulu que ce rêve ne fût qu'un rêve sur la terre, afin de nous faire lever les yeux vers le ciel, où il sera une réalité? Quoi qu'il en soit, il dure peu, il dure mal. Il ne tient pas ses promesses, même dans les meilleurs, les plus tendrement unis. Et que dire des autres? Que dire des foyers où il n'y a que des cendres éteintes? Et que dire de ceux où la flamme n'a jamais paru, de ceux, moins malheureux cependant, où la flamme brillait, pure et ardente, et où la mort impitoyable a soufïlé le flambeau?

On se sauve de la famille dévastée comme on s'était sauvé de l'amitié éteinte. On se jette dans les affaires, dans une vie plus active, plus bruyante, afin de s'étourdir. Mais on n'a pas mis la mnin A la chose publique, que

voilà la passion qui vous poursuit, la calomnie qui vous soufflette. On croyait connaître tous les hommes, on les voit. On revient meurtri, désillusionné, désaousé de tout.

Comme un voyageur qui gravit une montagne, arrivé seul au sommet, après avoir laissé çà et là sur sa route tous ceux qui l'accompagnaient, se retourne et aperçoit derrière lui, au fond de la vallée, les arbres brisés par la tempête; ainsi, arrivé au sommet de la vie, nous regardons autour de nous , nous sommes seuls. Au loin , dans le vallon , nous apercevons les rêves détruits , les amitiés dévastées, les amours éteints, les générosités aimables qui ont péri en chemin et qui ne se rencontrent plus, et, l'œil attristé, le cœur grave, nous montons lentement ces derniers et glacés sommets de la vie , qui seraient si misérables si Dieu n'était pas au bout. Et las de tout, même de l'espérance, ne comptant plus sur rien , pas même sur l'amitié , sachant toute coupe vide et tout oreuvage amer, nous poussons urt dernier cri : Mon Dieu, mon Dieu!

On demande : Pourquoi la douleur? le voici d'abord : la terre se voile pour laisser resplendir le ciel 1

Oui, dans le grave et sublime enseignement de la Religion , voilà la première raison de la douleur. Faits pour Dieu , nous nous ensevelissons dans les choses du temps. Nous nous bâtissons un nid sur la terre, loin des vents et des frimas, où nous voudrions nous endormir dans le bonheur, où nous rêvons de ne pas vieillir, où la perfection serait de ne jamais mourir. Eh bien , sur ce petit nid où nous oublions l'éternité , de temps en temps Dieu secoue la douleur comme un flambeau.

Mais qui dira ce qu'est Dieu, quand il est forcé d'en venir là? Avec quelle délicatesse il proportionne les coups

aux besoins? Le plus souvent il touche à peine un point douloureux. C'est un rêve qui tombe, une illusion qui s'envole. C'est un ami qui oublie, un cœur aimé qui se refroidit. Involontairement on lève les yeux plus haut. On dit : 0 mon Dieu, il n'y a que vous qui ne passiez pas!

D'autres fois Dieu frappe plus fort. C'est une iortune qui s'écroule, un trône qui chancelle. Le monde ne voit que la poussière qui s'élève d'une si grande ruine. L'âme frappée voit autre chose. Une lumière inconnue commence à lui apparaître ; le ciel se découvre à son œil consolé et la dédommage de la terre qui s'en va. « 0 mon Dieu, disait la reine d'Angleterre , je vous remercie de m'avoir ôté trois royaumes, si c'était pour me rendre meilleure. » Et Bossuet, parlant d'elle, disait : « Elle remerciait Dieu, de quoi? de l'avoir faite reine? Non, Messieurs, mais de l'avoir faite reine malheureuse ! »

Si la douleur est plus grande encore ( car tomber d'un trône n'est pas le plus grand malheur; j'en sais de pires), alors la lumière est, pour ainsi dire, infinie comme le désastre. Telle est sa vivacité quelquefois , qu'elle amène aux lèvres de ceux qui souffrent des paroles aussi belles, des élans aussi purs que ceux de la sainteté. « Oh! qu'il y a de lumière derrière les crêpes noirs , » disait une jeune veuve , brisée à vingt ans dans le plus pur bonheur que l'âme puisse rêver. « L'imagination, disait- elle encore, ne peut pas se figurer ce que je souffre : l'ennui , le vide , le terne , l'obscur qui remplit pour moi la terre ! cette terre que je trouvais si charmante, que je m'inquiétais de tant aimer! Maintenant que je suis amoureuse de la mort! » Notez ces dernières paroles. Ce sont les mêmes qui reviennent si souvent sur les lèvres des saints, dans les derniers jours de leur consommation. En une heure , d'un

coup de son aile, la douleur avait porté cette jeune veuve, cette enfant de vingt ans , à ces hauts sommets du détachement de toutes choses où, pour y monter, il avait iallu quarante années d'efforts à une sainte Thérèse ou à une sainte Chantai.

Quelquefois les coups se multiplient. Dieu tonne sur notre tête. C'est comme un roulement de tonnerre. Mais ici surtout qui dira les tendresses de Dieu? La mère qui présente son enfant au couteau du chirurgien , le couvre de caresses; elle l'inonde de baisers, avant, pendant, après l'opération. Faible image de ce qui se passe dans les âmes. Quand l'épée est entrée jusqu'à la garde , il y a souvent un tel dégagement de lumière , et au fond de l'extrême douleur je ne sais quelle joie exquise et d'une nature jusque-là si inconnue , que l'âme , même la plus éloignée de Dieu , reconnaît sa main et se retourne pour la baiser. J'en veux citer un exemple dont j'ai été personnellement témoin.

J'ai connu, il y a quelques années, un magistrat, parvenu au milieu de sa carrière , dans un honneur, une considération et une influence admirables. Il était riche , heureux; il avait tout, excepté la foi. Marié à une femme d'infiniment de distinction et de piété, père de deux jeunes filles, quoiqu'il ne fût pas chrétien, il les avait fait élever avec tout le soin possible, et âgées alors , l'une de dix-huit ans, l'autre de seize, elles avaient, avec la grâce et le charme de leur âge , ce que la piété , la modestie , l'innocence du cœur ajoutent à la beauté. Souvent je le rencontrais accompagné de ses deux filles. Il était rayonnant de ce noble orgueil ^d'un père qui se sent revivre dans ses enfants dignes de lui. Un jour, l'aînée de ses filles lut prise tout à coup d'un violent mat de tête , et en quelques jours une fièvre typhoïde l'emporta, mourant du reste comme

un ange. Sa sœur, qu'on avait éloignée en toute hâte, mais trop tard, fut prise elle-même à la campagne de la m Ame maladie, et alla bientôt rejoindre sa sœur. Le pauvre père resta huit jours enfermé dans cette maison de campagne, muet, morne, les yeux fixés sur ce lit où il avait vu disparaître son dernier trésor. Il en sortit illuminé à des profondeurs ineffables. Qu'était-ce que ce monde et que valait-il? Que valaient les honneurs, les charges, les grandeurs, l'influence? tout cela maintenant lui était odieux. Que valaient les créatures , puisqu'il avait vu ses deux enfants disparaître, si pures, si aimables, vainement protégées par leur innocence? Il se dit que des coups pareils ne pouvaient pas être le résultat du hasard ; car si le hasard gouvernait le monde , il n'y avait plus qu'à se briser la tête contre le mur. Il se dit qu'ils ne pouvaient pas venir de la volonté insensible et indifférente de Dieu; car il n'aurait pas eu assez de haine pour un Dieu pareil. Il vit que Dieu n'avait pu agir ainsi que par amour, d'une manière qu'il ne comprenait pas maintenant, il est vrai, mais qu'il comprendrait plus tard. Et tout s'illumina à ses yeux.

Il resta dans le monde de longues années encore , toujours magistrat, servant noblement son pays, et étant même parvenu aux derniers honneurs de sa profession ; mais en même temps grand chrétien, étonnant le monde par la fermeté de ses espérances et par la beauté de sa foi , servant les pauvres, leur distribuant les dots de ses deux enfants. Il est mon maintenant, et quand il est sorti de ce monde et que ses deux jeunes filles sont venues à sa rencontre , transfigurées et rayonnantes , tous trois ont compris dans cette étreinte qui n'aura plus de fin pourquoi Dieu les avait séparés un instan. , et comment, en

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couronnant et en préservant les enfants, il avait fait acheter au père, par une séparation d'un jour, l'immense bonheur de vivre pendant l'éternité dans la même lumière et dans le même amour.

Voilà le premier service que la douleur rend aux hommes. Oui, mon âme, comprends-le, profites-en , la première chose que le Dieu de bonté a mise dans les serres sanglantes de la douleur, c'est une gerbe de lumière.

Mais il y a sur cette triste terre un bien autre péril que de s'enfermer dans le temps, de se parquer dans les choses visibles; il y a le péril, en s'y abaissant et en s'y dégradant, de s'y corrompre, le péril de perdre, au contact du mal, la beauté de son âme. Or, Dieu étant ce qu'il est, c'està-dire la justice iniinie , le mal , même le plus léger, ne saurait toucher une âme sans y engendrer immédiatement une punition. La peine, disait déjà le vieil Homère, suit toujours le crime d'un pas lent et sûr. Vous posez aujourd'hui un acte coupable; vous posez en Dieu une raison de vous châtier. Vous posez dix actes coupables , vous posez dix raisons de châtiment. Que serait-ce donc si vous en posiez cent, mille ; si vous faisiez de votre vie une trame où mille culpabilités de toute sorte s'enchaîneraient dans un tissu sans fin?

Quelquefois , quand un vaisseau va en mer, une fente à peine visible s'ouvre dans ses flancs. L'eau y en^re,

lentement d'abord, goutte à goutte; qu'on n'y pourvoie pas, avant quelques jours le vaisseau sera au fond de l'Océan.

Grande et triste image du péril des âmes 1 Elles descendraient presque toutes, lentement et infailliblement, dans les abîmes de la justice infinie, s'il n'y avait pas quelque part une puissance expiatrice, une vertu purifiante qui serve de contrepoids à la multitude de leurs fautes. Et c'est pourquoi on a toujours estimé que , de tous les châtiments, le plus redoutable pour une âme pécheresse et impénitente, c'est d'ignorer la douleur, d'être abandonnée à une félicité sans nuages. Il est des bonheurs qui épouvantent. On les regarde en tremblant.

Vous entrevoyez par là le second rôle de la douleur, sa seconde et sublime mission. Quand l'homme a défailli, quand il a perdu au contact du mal la pureté de son âme et le goût du bien , avec le ressort généreux qui le soulevait de terre, Dieu le confie à la douleur. Elle a été placée près du mal pour l'arracher du cœur de l'homme par la voie d'expiation. La douleur prend l'homme coupable et le trempe dans ses flammes pour le purifier. Ainsi, au contact du feu, on voit l'or rejeter toute scorie de sa substance embrasée.

Je ne pense pas qu'aucun homme sérieux, ayant le sens du bien et du mal , soit tenté ici d'accuser la justice de Dieu. Pour moi, cette justice ne me semble pas seulement un élément nécessaire de sa sainteté ; elle fait partie de sa bonté. Elle m'attire plus qu'elle ne me repousse. Un Dieu qui ne sait pas punir, c'est un Dieu qui ne s'occupe pas de nous. Je ne sens pas le poids de sa main ; mais je ne puis embrasser ses genoux. Qu'avons-nous affaire d'un amour banal que l'on ne peut ni offenser ni blesser? Et

que nous importe un ciel que l'on ne peut pas plus atteindre par une insulte qu'y pénétrer par une prière !

Remarquez d'ailleurs (car je ne prétends pas que ces coups ne sont pas terribles; nous dirons tout à l'heure comment on les adoucit : nous en sommes seulement à montrer comment on les explique , et comment, dans les vues de Dieu, ils ont un but utile, importaut et sacré ), remarquez, dis -je, avec quel art profond Dieu a créé la douleur.

Ou plutôt il est à peine exact de dire que Dieu a créé la douleur, du moins la douleur telle qu'elle existe aujourd'hui. Dieu n'a pas plus fait la douleur qu'il n'a fait la mort. Toutes deux sont nées le même jour, filles infortunées du péché , laides comme lui , chargées d'apprendre à l'homme qu'on ne se révolte pas impunément contre l'ordre éternel, et surtout chargées de l'y ramener par une voie imprévue, mais sublime. Semblable à ces grands maîtres qui avec des ruines et des débris construisent des temples magnifiques, au moment où la douleur faisait sa triste apparition dans le monde, l'amour infini s'en emparait, et rêvait d'en faire le grand moyen de la réhabilitation des âmes. Voulant punir, puisqu'il le fallait, mais voulant plus encore pardonner; se faisant un bonheur de tirer le bien du mal , de faire servir le mal au triomphe du bien , il pétrit avec sa justice et avec son amour un supplice qui pût devenir une réhabilitation. Il dressa au milieu du monde un échafaud qui pût devenir un autel. Il fit la douleur.

Et, afin qu'il fût presque impossible à l'homme de ne pas transformer sa peine en expiation, voyez comment Dieu s'y est pris. Il a dit : « L'homme court à sa perte par une triple pente. Il se corrompt dans des actes oui sont à

Ja fois composés d'orgueil , de concupiscence et de révolte ; eh bien ! je le ressaisirai et je le jetterai de temps en temps, bon gré, mal gré, dans l'humilité, daus l'obéissance et dans le sacritice. Et c'est de ces trois éléments, mystérieusement fondus ensemble, qu'il a composé la douleur.

Approchez d'un malade, d'un mourant. Dans quel état est-il? D'abord dans un état d'humiliation. Cet esprit si vif, si brillant, cette bouche si éloquente, cette science des affaires, où tout cela est-il? Cette femme si belle, elle fait peur. Tous ces dons naturels ont disparu; tout est dans l'humiliation. Voilà le premier état. Il correspond au oremier élément de tout mal, qui est l'orgueil. Regardez ensuite : quelle obéissance passive ! Hier on n'obéissait à personne, pas même à Dieu ; aujourd'hui il faut obéir à tout le monde, même à ses valets. Et quelle souffrance! Où est ce sang qui bouillonnait dans le plaisir? Hélas ! il circule, tantôt trop lentement, tantôt trop vite; mais toujours dans l'obéissance, dans l'humiliation et dans la douleur. Vous voyez bien que c'est tout l'inverse du péché. Obtenez de ce malade un acte d'adhésion intérieure , un acte de résignation et d'amour, et vous sentez avec quelle rapidité il va être rétabli dans l'ordre.

Et c'est là ce qui fait que les âmes ne périssent pas. De temps en temps Dieu les prend, les jette dans la douleur, les appelle, bon gré, mal gré, à l'expiation, et, pour peu qu'elles y consentent, cette souffrance acceptée volontairement les régénère et les rachète. Elle suffit à compenser en eux des monceaux d'iniquités.

Et s'il est facile de voir, à sa seule composition métaphysique, que la douleur est l'œuvre de la sagesse, on voit ]j5us vite encore que c'est l'œuvre de l'amour. Comme la

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douleur se proportionne à chaque âme ! On dirait qu'une main invisible et tendre la dirige aux endroits où il est nécessaire de réparer et de réveiller la vie. Avec quelle opiniâtreté intelligente elle revient toujours à la région du cœur ! Et quels merveilleux effets elle produit ! Elle opère presque comme un sacrement, ex opère operato, par sa propre vertu. Cet homme violent, impérieux, personnel, maintenant que la douleur l'a touché, comme il devient facile à aborder! il vous tend lui-même la main; il vous remercie des moindres attentions. Combien d'humilité est née de la douleur !

Ce cœur sec et insensible, il vous appelle. Il vous demande de l'aimer un peu. L'amour y réapparaît avec les larmes.

Ce jeune homme, si hardi contre Dieu, si invincible à toute lumière d'en haut, étourdi qu'il était par le bruit de ses passions, dès que la douleur le touche, il les sent qui s'apaisent comme un vent qui tombe. Le foyer du mal s'éteint. Ses rêves impurs se dissipent. Tout ce q-ui faisait la honte de son âme, et son désespoir, s'il était chrétien, diminue , disparaît presque , au contact de la douleur.

A peine s'il y a eu consentement, et déjà l'homme orgueilleux s'est soumis; l'homme sec s'est attendri ; l'homme emporté par la fougue de ses passions s'est calmé. L'âme enfin , déformée par le mal , a été reforgée par la douleur comme sur une enclume divine.

Que serait-ce donc , ô mon Dieu , si l'âme adhérait à la douleur ; si elle comprenait son travail ; si à chaque coup de ciseau et de marteau elle disait : Merci ; si elle ne demeurait pas muette, inerte, accablée, aveugle, mais intelligente, vive, ardente, sachant ce que fait en elle le céleste ouvrier, et y applaudissant ?

0 mon âme , connais la douleur de tes fautes , tes perpétuelles défaillances, tes obscurités de chaque jour, tes vanités et tes révoltes; lave-toi dans tes larmes. Je n'ose pas te dire d'aller chercher la douleur. Mais quand elle vient, ne la repousse pas. C'est une amie. Comprendslà ; comprends ce second baptême d'où tu peux sortir si belle 1

Et toi, ô mère, baptise tes enfants dans tes propres douleurs. Quand tu les mets au monde avec de si grandes angoisses ; quand tu passes les nuits à bercer dans tes bra3 ces pauvres petits êtres qui pleurent sans savoir pourquoi (ils le sauront assez tôt!), ne laisse pas inactive cette somme de souffrances. Place -la en rentes sur leur tête. Qu'ils arrivent à l'âge des périls , riches du trésor .des larmes de leur mère, de ses souffrances volontairement acceptées et courageusement offertes pour eux.

Car Dieu a fait cette autre merveille , que la douleur acceptée n'a plus de prix. Ce n'est rien, pour elle, de purifier une âme; sa vertu surabondante rejaillit au loin sur toutes celles qui nous sont chères. C'est comme le parfum d'Aaron qui , après avoir oint et sacré sa tête , descendait le long de sa barbe et embaumait jusqu'aux dernières franges de son vêtement. Lisez, dans la Genèse, l'admirable dialogue de Dieu à Abraham , ces dix justes pouvant servir de contrepoids à des milliers de coupables , et comprenez la toute-puissance expiatrice de la douleur.

Cet homme qui ne prie jamais, qui n'élève vers Dieu aucun hommage , qui le contriste , qui l'insulte peut-être , savez- vous pourquoi il vit , pourquoi il n'est pas frappé ? C'est qu'il y a autour de lui des enfants qui prient, une femme qui pleure, des êtres chéris qui, en mettant leurs douleurs leurs mérites, leurs vertus, leurs innocences ,

dans un des plateaux de la balance, font contrepoids à ce qu'il met d'iniquités dans l'autre.

Et si les peuples subsistent, si ces immenses officines de mal ne crèvent pas sous le poids des iniquités, c'est qu'il y a des expiations volontaires au milieu d'eux, des hommes qui souffrent et qui s'immolent par amour. Et si quelquefois les hontes, les crimes s'accumulant dans les veines des nations, les malheurs s'y accumulent aussi; si on va aux abîmes ; si on en sort ; cherchez bien : vous trouverez qu'il y a eu quelques grandes âmes qui se sont librement immolées; quelques douleurs imméritées, noblement , saintement , sublimement portées , quelques gouttes de sang pur, coulant par amour pour en laver des flots ignobles.

Mais n'entrons pas dans les considérations générales. Cela suffît; et d'autres points de vue nous appellent.

J'entends le poète qui dit :

Tu fais l'homme, ô douleur t

Et un autre poète, son frère de génie, qui ajoute :

Rien ne nous fait si grands qu'une grande douleurl

Et j'entrevois une troisième et plus haute raison de la douleur. Elle n'est pas seulement une lumière au milieu des obscurités et des illusions de la vie, ni un remède en

face de ses corruptions; elle vivifie et agrandit les âmes; j'allais presque dire qu'elle les crée de nouveau; elle y met du moins une beauté, une grandeur touchante que la vertu elle-même n'aurait pas su leur donner.

La vérité est que, sur cette triste terre, il n'y a jamais eu ni une grande œuvre ni une grande âme sans la douleur. Pour être grand, ni le génie, ni la gloire, ni la vertu n'ont jamais suffi. Toujours il y a fallu la douleur.

En vain un homme a amassé sur sa tête toutes les couronnes, l'humanité l'a regardé, et, avant de le saluer grand, elle a attendu quoi? qu'il eût reçu le baptême de la douleur.

La vertu même, la vertu heureuse, n'a pas été la plus grande chose que la terre pût contempler. Toujours il y a fallu ce je ne sais quoi d'incomparable et d'achevé que le malheur ajoute à la vertu.

Comme si, dans cet atelier auguste où se forment les grandes âmes, le génie, la gloire, la vertu ne pouvaient que faire l'ébauche. Les derniers traits, ceux que se réserve le Maître, sont mis par la douleur."

Pourquoi? C'est un mystère, dit-on. Oui; mais le mystère n'est peut-être pas impénétrable.

Nous sommes des êtres petits, parce que nous sommes des êtres limités. Et plus volontiers nous acceptons ces limites, plus nous nous y enfermons, plus nous sommes petits. Pour être grands, il faut en sortir; il faut les briser ; il faut jaillir hors de ce cercle misérable par un suprême effort. Mais pour cela il faut souffrir.

C'est comme ce cercle de charbons ardents que les enfants indiens placent autour d'un insecte qu'ils croient dangereux. L'animal essaye de le franchir; mais, reculant devant la douleur, il se replie sur lui-même, se contracte

et meurt. C'est à quoi se résignent les âmes vulgaires. Les grandes âmes jaillissent hors du cercle, en passant par le feu.

Voyez l'écrivain. Quand est-ce qu'il arrive à de sublimes pensées? Est-ce dans la mollesse, dans l'oisiveté, quand il reste dans les limites apparentes de sa nature? N'est-ce pas plutôt quand il en sort par un effort douloureux? « Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail de dix-sept nuits. Et maintenant que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des souffrances qu'il m'a causées, dans un recueillement aussi saint que la prière, je me demande si ma voix sera entendue. » Voilà comment naissent douloureusement les grandes œuvres.

Et le poète, où trouve -t -il ses accents immortels ?*Qui ne le sait? L'âme ne chante jamais mieux que dans la douleur,

Et chacune de ses blessures

Lui donne un plus sublime accord.

Et plus la blessure est amère , plus le cri est pénétrant.

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Il en est de même des grands caractères, des âmes profondes, des cœurs bons, il faut la douleur. En ceux qui n'ont pas souffert, on dirait que la vie n'a défriché que la surface de l'âme. Leurs sentiments n'ont point d'intensité, leur c.œur point de tendresse, leur esprit point d'horizon. Tout est superficiel en eux, l'esprit vulgaire et la bonti banale.

Bref, à tous les points de vue, la douleur seule entre assez profondément dans l'âme pour l'agrandir. Il y a en

xious des places très élevées où dort la vie, des profondeurs très cachées où gisent des trésors, et que l'énergie de l'âme ne saurait atteindre. Il y faut le coup de foudre de la douleur. Et, j'oserais le dire, il y a des endroits du cœur qui ne sont pas , à peine des germes obscurs , et où il faut que la douleur pénètre pour qu'ils soient.

Vous savez ce qui arrive quand on entend une grande musique. On est d'abord doucement bercé, charmé, ému. Et puis tout à coup, à je ne sais quelle note, sous je ne sais quel coup plus puissant, l'âme est enlevée. Elle a été touchée en des profondeurs inconnues. Et c'est ce que produit quelquefois, mais plus rarement, l'éloquence. Il y a un éclair, un coup de foudre instantané. Tout est enlevé, l'orateur, l'auditoire. On est touché à fond par ce cri, que l'orateur lui-même ne se connaissait pas.

Eh bien ! ce que iait le génie , l'éloquence , la musique ; cette puissance qu'ils ont de pénétrer aux profondeurs de l'être et de le soulever au-dessus de lui-même, c'est la grande puissance de la douleur. De même qu'en frappant un caillou on en fait jaillir la flamme, de même il faut frapper l'âme pour en faire jaillir la lumière , la grandeur, l'héroïsme , le dévouement , mille trésors cachés. La statue est là, enfouie dans ce marbre, il faut l'en faire sortir. L'émeraude est au fond de ce bloc de quartz ; elle ne demande qu'à étinceler. Mais il faut enlever ce manteau de pierre, et pour cela prendre le marteau, le ciseau. L'homme essaye; mais comme presque jamais il n'a le courage de frapper assez fort , pour l'aider dans cette œuvre, Dieu lui envoie la douleur.

Et c'est pourquoi tous les saints, les héros, les génies, toutes les grandes âmes ont été les enfants privilégiés de la douleur, La couronne de laurier n'a jamais reposé que

sur des fronts meurtris. Pensez à Homère, à Milton, au Tasse, au Dante, à Camoëns. Ils ne vivront éternellement que par la grandeur du sentiment; mais cette grandeur de sentiment, cette profondeur d'émotions, ils ne l'auraient jamais connue sans la douleur.

Et que dire des soldats, des héros? C'est la douleur qui fait le soldat. Jamais l'âme ne se déploie mieux , dans une beauté plus touchante et plus vraie, qu'en face de la mort, à ces heures solennelles où le péril lui apporte une si complète abdication de soi. S'oublier et se dévouer jusqu'à la mort , voilà le rôle du soldat. C'est la beauté suprême. Il n'y en a même point d'autres. Cherchez bien. Vous verrez que l'homme ne peut être vraiment sublime qu'en face de la douleur et de la mort.

Et voilà pourquoi il n'y a rien de plus sublime que les saints. Ce n'est pas seulement une fois , par hasard , sur un champ de bataille, que le coup de foudre de la douleur les électrise et les soulève au-dessus d'eux-mêmes ; par leur propre volonté et par celle de Dieu, ils vivent dans la douleur, ils l'opèrent librement en eux. La douleur les arrache incessamment à toutes les limites et du monde et du moi. Et cette vie de sacrifice qu'ils vont chercher, par un suprême effort, jusque dans les profondeurs de l'âme, fume incessamment en eux comme un holocauste. C'est le plus grand spectacle que la terre puisse offrir au ciel.

« Vous ne savez pas, écrivait saint François de Sales, de quoi les anges nous portent envie : certes, de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrir pour Dieu , et ils n'ont jamais souffert pour lui. » Que peuvent-ils offrir à Dieu et à ceux qu'ils aiment? Des vœux, des hommages? Nous aussi, et de plus nos douleurs librement acceptées et amoureusement offertes.

Et ce ne sont pas seulement les anges qui sont jaloux de cette grandeur, de cette beauté touchante. Au sein de la gloire, Dieu est en admiration devant ce que fait l'homme au sein de la douleur. Il lui a envié cette faculté sublime de s'oublier, de souffrir et de mourir pour ceux qu'il aime. Et il semble que si Dieu n'avait pas trouvé le moyen de mourir pour l'homme, qui souffrait et qui mourait pour Dieu , l'homme aurait eu un genre de beauté et de grandeur qui aurait manqué à Dieu. Voilà pourquoi un jour les oieux s'ouvrirent, et le Fils de Dieu monta sur la croix dans une douleur infinie, afin que, quels que fussent les sacrifices de l'homme pour Dieu, il aperçût toujours son Dieu dans la gloire d'une immolation supérieure à la sienne-

Ainsi , la grandeur et la beauté des âmes sont graduées sur la douleur. C'est comme une pyramide. Au sommet, ceux qui ont sur le front la flamme du génie , de la vertu et de la douleur. Et, à leur tête, Celui qui, sous ce triple rapport, s'appelle le premier- né des enfants des hommes. Plus bas , les douleurs moins intenses , et aussi les sentiments moins profonds, les vies plus vulgaires. A mesure qu'on descend , le rire augmente ; à mesure qu'on monte , on voit régner le sérieux, sentiment inséparable des grandes choses; et avec le sérieux la vraie beauté, cette beauté touchante et grave de la vertu , de l'amour et de la douleur dont le charme est ineffable. La douleur est quelque chose de si insigne, qu'elle ajoute à la beauté elle-même. Au visage, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.

Arrêtons -nous un instant sur ce sommet. Il est lumineux. La douleur ne tombe donc pas, seulement sur ceux qui oublient Dieu en ce pauvre monde, ni sur ceux qui s'y corrompent. Les justes souffrent aussi ; les bons sont éprouvés. Ils souffrent pour devenir plus justes; ils sont éprouvés pour devenir meilleurs. Nous voici dans le plus vif des choses. Regardons , sans nous presser. A la triste mais pénétrante lumière de la douleur, nous allons commencer à comprendre la vie.

Quand donc saura- t-on que l'homme est son sculpteur à lui-même; que Dieu l'a placé sur la terre à l'état de germe , précisément pour que ce fût à lui de se créer ; que de ce marbre froid, sans forme, sans individualité, sans personnalité , sans beauté , il l'a chargé de tirer une statue vivante? Mais surtout quand donc saura-t-on que, dans ce travail, Dieu lui a donné pour aide la douleur? 0 homme , vous n'étiez ni beau, ni grand, ni saint; vous l'êtes. Pour* quoi? Vous avez souffert.

Voyez comment naissent les hommes. Tous à l'état de germe. Quelques-uns difformes. Les meilleurs apportent une première sève, âpre et verte, un fond stérile et sec. L'enfance est sans pitié, a dit un grand observateur. Le jeune homme a peu de cœur. Il a du sang, de l'emportement , du feu qu'il prend pour du cœur, ce qui est bien différent ; mais au lendemain même et jusqu'au milieu des plus grands emportements de ce que vous allez nom-

mer de l'amour, à un geste, à une parole impérieuse, ou méprisante , ou personnelle , vous dites : Le cœur n'est pas né. Ecoutez parler un homme jeune encore. 0 jeune homme, tu as la grâce, l'esprit, l'imagination, le feu, la science. Et tu ne parles pas bien. Que te manque -t-il donc? tu n'as pas souffert.

Il faut du temps, des épreuves, des douleurs bien supportées dans une grande douceur, pour donner au cœur sa grâce, à l'âme son élévation, sa beauté morale. Certaines cordes, et les plus belles, ne vibrent en l'homme que quand elles ont été trempées de larmes. Et voilà pourquoi la douleur est si abondante. Le flot qui vient n'attend pas que l'autre précédent soit passé. Douleurs de l'esprit, douleurs du cœur, maladies et souffrances de toutes sortes , l'intarissable amertume coule sans fin et enveloppe la vie. On s'étonne, on se dit : Pourquoi?

Oui, pourquoi le bonheur s'évanouit-il toujours? Et pourquoi la douleur ne finit-elle jamais?

Pourquoi? Pour nous polir; pour nous user par le frottement; pour nous ciseler avec le lent et délicat travail du burin.

Aux uns, les grands coups de foudre de la douleur, semblables à ces puissants coups de marteau avec lesquels Michel-Ange s'acharnait sur ce bloc de marbre d'où devait sortir la statue de Moïse. Aux autres, ce contact continuel , minutieux, pénétrant, délicat, du tour qui donne à un diamant sa beauté, son éclat, son feu. Mais dans les uns comme dans les autres, dans toutes les âmes, la même opération intelligente de la douleur, les aidant à devenir et à se faire belles.

Elle a tant à faire pour cela, la douleur 1 Ne vous étonnez pas si elle revient souvent. Elle passe et repasse aux

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mêmes endroits, particulièrement aux endroits faibles. Vous êtes doux : il faut bien qu'elle vous rende fort. Vous êtes fort : est-ce que vous ne voulez pas qu'elle vous rende doux? Voilà une personne dont le cœur est affectueux; la douleur accourt pour lui faire trouver dans le sacrifice et l'oubli d'elle-même un amour qui ne soit ni mou ni trop humain, mais élevé, noble, actif, agissant et persévérant. En voici une autre dont le caractère est plein de grandeur et de fermeté, mais dont la personnalité se développe sans mesure : comment la douleur n'accourraitelle pas? Il faut bien que les larmes viennent arroser cette sensibilité qui s'éteint et cet amour qui tombe. Ames si fières, si personnelles, qui abondez et surabondez dans le moi, attendez, attendez la douleur: elle vous forcera bien d'aimer. Et vous, cœurs aimants, attendez -la aussi et craignez-la. Elle sera si pénétrante avec vous ! Ah ! elle ne vous iaissera pas vous fondre en de molles tendresses. Il faudra bien que cette sensibilité devienne générosité et vertu.

Non , nous ne comprenons pas assez le travail intelligent de la douleur. Autrement nous adorerions la main invisible et tendre qui dirige le burin. Quand on ne veut passe flatter, et qu'on regarde son âme, on est toujours étonné de voir que la douleur ait frappé si juste.

Et non seulement la douleur touche l'âme avec intelligence, précisément du côté où il y a des lacunes, des ombres, des vices, pour lui donner des qualités qui manquent; souvent on la voit diriger son burin aux plus beaux endroits de l'âme, là où s'ép;inouissent les vertus les plus chèrement acquises. Pourquoi? atin de les iaire grandir dans l'épreuve, atin de les débarrasser de toute rouille. Vous êtes bon, patient; c'est pour cela que vous serez

assailli de toutes sortes d'ennuis. Vous êtes aimant, vous vivrez avec des égoïstes. Votre plus haute vertu, c'est celle-là précisément qui sera méconnue; votre plus belle qualité cherchera vainement son objet. Vous étiez fait pour la vie intime de la famille , peut-être que vous vivrez sans compagne , ou vous la perdrez de bonne heure. Vous portiez dans votre âme tous les rêves de la paternité, vous n'aurez jamais d'enfants. Si vous avez dans l'âme une place sensible , c'est là que la douleur mettra le burin ; et si cette place sensible , vous ne l'avez révélée à personne, elle saura bien la trouver. Et si vous ne la connaissez pas vous-même, elle vous la montrera. Comprenez bien que la douleur n'est qu'un instrument ; il y a derrière elle quelqu'un qui voit clair.

Je veux vous en indiquer d'autres preuves. Avez = vous remarqué avec quel art la douleur se proportionne aux âmes? Elle monte et descend, elle s'élève et s'abaisse avec elles; elle se fait exquise ou grossière selon leurs besoins. Vous ne ressentiriez pas les douleurs délicates de l'âme ; Dieu vous enverra les dures fatigues du corps. Vous ne ressentiriez pas les nobles soucis de l'honneur; Dieu vous enverra les peines vulgaires de la fortune. Vous ne ressentiriez pas les saintes souffrances du cœur ; Dieu vous enverra les sèches inquiétudes de l'esprit. Ne perdez rien de votre noblesse ; car le jour où les douleurs élevées n'auraient plus de prise sur votre âme, elle serait renvoyée aux douleurs grossières.

Et au contraire voyez comme la douleur monte, se spiritualise en quelque sorte à mesure que les âmes se dégagent de la matière. Qui dira les douleurs exquises, inconnues de la foule, réservées à l'homme de génie, aux poètes, aux esprits d'élite? Et comment peindre le mar-

tyre invisible et sublime que Dieu opère au cœur des mères, au cœur ravi des vierges et des saints?

La vie est un creuset où se forment les âmes pour le ciel, et dans ce creuset on a toujours la flamme qu'on mérite. 0 vous qui comprenez ces choses et qui aspirez à l'élévation et à la sainteté, laissez faire la douleur. Celui qui la dirige sait , mieux que vous , où il faut mettre le burin.

Mais ceci me conduit à un autre point de vue plus intéressant encore; car ici les aspects se multiplient k mesure qu'on avance.

Voici une chose que j'ai souvent observée. Elle m'a étonné d'abord, puis elle m'a jeté dans le ravissement.

Toute vie commence par le bonheur et finit par la tristesse. Le bonheur apparaît avec l'aurore de la vie et s'évanouit comme elle; puis la tristesse vient et ne finit plus. Pourquoi cela? Il semble que ce devrait être le contraire. Au commencement, quand je n'ai pas encore agi, rien fait, rien mérité, pourquoi tous les dons et toutes ies joies? A la fin, quand j'ai travaillé, prié, aimé, quand je me suis soumis, pourquoi tous les abandons?

Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie Tout au commencement?

0 mon Dieu, dites-le-moi, afin que la tristesse n'envahisse pas mes derniers jours , et que mon cœur ne se

brise pas dans la vieillesse morose, sans consolation et sans espérance, parce qu'elle serait sans lumière.

Nous l'avons vu, nous sommes ici -bas pour nous créer nous-mêmes, pour travailler à la beauté* de notre âme. Or cette beauté n'est jamais achevée en ce monde. II faut qu'elle croisse toujours. « Soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait. Il faut aller de lumière en lumière, de vertu en vertu. Il faut ne s'arrêter jamais. Or on s'arrête dans le bonheur. On s'y attarde; on s'y oublie. Voilà pourquoi nous commençons par le bonheur. Mais nous n'y demeurons pas. Il faut que Dieu nous en chasse.. Egredere, egredere. Marchez, avancez, sortez de ce qui vous arrête. Ne restez pas en route. Dieu nous a tellement commandé de marcher, dit Bossuet, qu'il ne nous a pas même permis de nous arrêter dans l'infini.

Et c'est pourquoi , quand nous voulons nous arrêter icibas, quand nous nous oublions dans le bonheur, Dieu fait un signe, et la flamme de douleur s'allume sous nos pieds pour nous obliger de partir.

Voilà l'histoire de l'humanité et celle de chacune des âmes.

Voyez le monde. Il a commencé par le paradis terrestre. Mais qu'a-t-i) duré? L'homme n'a pas pu porter longtemps un tel bonheur. Il a fallu que Dieu l'en chassât pour lui faire retrouver, dans les larmes, l'amour évanoui et la beauté perdue.

Voyez le christianisme. Lui aussi a commencé par une sorte d Eden. Mais que dit bientôt le fondateur? « Il est nécessaire pour vous que je m'en aille. Expedit vobis ut ego vadam. » Et il ajoute ces profondes paroles : « Si je ne m'en vais, l'Esprit ne viendra pas. Si enim non abiero, Spiritus non veniet. » En d'autres termes, si le bonheur reste,

le bonheur de cette douce présence du maître et des disciples, l'Esprit ne viendra pas; l'Esprit, c'est-à-dire la grandeur, la vertu, la flamme sacrée du zèle, le beau feu du sacrifice et du dévouement. Spiritus non veniet.

Et ainsi de toute vie. L'entant naît dans une sorte de paradis terrestre, caressé, gâté, enveloppé de tendresse. Mais cela ne dure pas, ne peut pas durer. Il faut qu'il goûte à l'amertume, qu'il boive de l'eau du torrent. Autrement la vjrilité ne viendrait pas. Spiritus non veniet. En le gâtant, ô mère, prenez garde de le gâter.

Le mariage vient. Nouvelle vie. Elle aussi a son heure d'enchantement. Mais si cette heure durait longtemps, que deviendrait l'âme? On oublierait ses parents, ses amis, ses œuvres , les pauvres à visiter, les vertus à acquérir. On s'arrêterait. Or il faut marcher. Egredere, egredere. Il faut sortir, non de l'amour, mais des jouissances de l'amour. 11 faut en connaître les limites, les défaillances. Il faut approfondir son cœur par peines encore plus que par joies. Si enim non abiero, Spiritus non veniet. L'écrit, la flamme, la vertu désintéressée, le sacrifice et le dévouement, voilà où il faut arriver, c'est-à-dire aux vertus de l'amour, qui sont plus belles encore et meilleures que ses joies.

Même spectacle dans la vie religieuse. Elle s'ouvre par les douceurs du noviciat. 0 fiançailles sacrées de l'âme avec Dieu, qui peindra votre bonheur! Mais c'est une lune de miel aussi. Bientôt viennent les sécheresses, les abandons, les obscurités. La lumière, la consolation, l'une après l'autre, se retirent. L'âme marche seule dans le désert , ne tirant plus sa vie que de sa foi et de son amour. Et sous ses pieds s'attise, chaque jour plus ardente, la flamme de la douleur, afin qu'elle ne s'arrête jamais.

Voilà l'histoire de toutes les âmes et de tous les vices. Au début , une heure de ravissement , un enchantement passager, comme une goutte de miel au bord du vase. Puis, à chaque pas, la 6ource des joies diminue, et le torrent des douleurs grossit. Chaque jour le corps plus pesant, chaque jour le cœur plus meurtri, chaque jour le fardeau plus lourd. Ne pouvant plus s'arrêter dans le bonheur, on cherche du moins à s'arrêter dans la peine. Cela est impossible. Après un rêve qui tombe, en voilà un autre qui s'évanouit. Quand on a creusé une fosse, il en faut ouvrir une nouvelle. On a beau dire comme le poète :

Frappe encore, ô douleur, si tu trouves la place!

La place ne manque jamais. La douleur la trouve toujours. Quand elle a meurtri le corps, elle meurtrit l'esprit; quand elle a meurtri l'esprit, elle meurtrit le cœur. Quand elle a meurtri le cœur, elle le meurtrit de nouveau. L'éponge qui est au fond de la mer, après s'être saturée d'eau, devient incapable d'en recevoir davantage. Non le cœur. 11 a une capacité infinie de souffrir. On arrive ainsi au bout. Tout ce qu'on a rêvé s'est évanoui; tout ce qu'on a recueilli est dissipé; tout ce qu'on a fait gît par terre; tout ce qu'on a aimé est mort. Que reste-t-il donc? On est tenté de se décourager, de s'asseoir désespéré sur tant de ruines. 0 homme aveugle, ce qui reste? C'est toi; c'est ton cœur. Au feu de la douleur, tout s'est anéanti, excepté ton âme. Quand le bûcher où mourut Jeanne d'Arc eut laissé tomber ses flammes , tout avait disparu de la noble victime, tout avait été consumé, excepté son cœur. La vie aussi est un feu. Au terme, il ne reste que le cœur,

purifié, agrandi, embelli, transfiguré par la douleur, digne du ciel pour lequel il a été fait et où il peut maintenant remonter.

Voilà où en voulait venir la douleur. Et vous voyez bien qu'au fond la douleur n'est que le suppléant de l'amour. Ce qu'elle fait, c'était à lui à le faire. L'amour illumine, l'amour purifie, l'amour embellit, l'amour rend saint et sublime; et si la douleur fait aujourd'hui ces œuvres -là, c'est que l'amour n'est plus assez puissant pour les accomplir seul.

Mais qu'il est puissant avec elle! Et qu'à son tour la douleur est un faible ouvrier, quand l'amour n'apparaît pas! Le vrai metteur en œuvre de la douleur, c'est l'amour. Seul, il en sait les forces et peut les employer. Un petit amour et une grande douleur, c'est déjà beaucoup; préparez -vous à voir des merveilles. Mais quand l'amour est aussi fort que la douleur, oh! que l'homme grandit vite! Il mûrit en une heure. Son âme devient céleste. Dieu se penche pour la regarder, et l'ange des saintes espérances descend pour la cueillir.

Mais il faut s'élever plus haut, à ce qui est le dernier mot de la Religion sur ce douloureux et impénétrable mystère de la douleur. Qui est-ce qui a fait la douleur? Qui est-ce qui lui a donné le pouvoir d'illuminer, de purifier, d'embellir, de sanctifier les âmes? Qui est-ce qui verse la douleui sur les âmes , comme la lumière et la rosée sur

les champs ? Qui est-ce qui travaille les âmes, sculpteur sublime, pour les- faire belles? Et pourquoi Dieu les veut-il belles par la douleur et par l'amour, si ce n'est parce qu'il les aime? 0 âmes, écoutez ce mot, le dernier, le plus haut, celui qui seul vous consolera. Car il y a des croix si pesantes que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne suffirait pas à les faire porter. A l'infini de certaines douleurs, il faut l'infini des consolations.

Sachez donc que Dieu n'est pas seulement bon, sage, grand, miséricordieux; sachez qu'il nous aime; qu'il a pour nous plus que de la bonté, de l'amour; que cet amour, infini comme lui, a deux traits distinctifs, la passion et la jalousie : en sorte qu'auprès de cet amour ceux de la terre ne sont que des ombres, de pâles feuilles mortes qui tombent sans vie et sans sève. Et comment pourrait-il en être autrement? Est-ce un cœur mort que le cœur de Dieu, un cœur qui ne sache pas aimer? Est-ce de ces demi-cœurs qui n'ont point Je flammes, et dont les pâles étincelles ne savent que retomber sur elles-mêmes, incapables d'aller aux autres et de les enflammer? Ou bien serait-ce un de ces cœurs impuissants qui aiment à la vérité et même avec ardeur, mais qui n'ont pas le pouvoir de réaliser leurs rêves? Gémit-il comme nous d'aimer, et de n'avoir que des mots froids pour le dire? Il est père; il est mère. Or figurez-vous un père qui serait tout-puissant, une mère dont le pouvoir égalerait le cœur? Avezvous pesé ces deux mots : un amour infini? Ah! l'amour fini est déjà sublime; omnia yotest, dit l'auteur de Ylmitation* : que sera-ce donc de l'amour infini? Pesez ce terme : Infini; c'est-à-dire inépuisable; infini, c'est-à-dire

i Imitât, lib. TU, cap. v.

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invincible; infini, c'est-à-dire ne se lassant jamais de donner, et ne se rassasiant jamais de recevoir. « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre esprit , de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces. » Voilà ce qu'il demande, et il le demande parce qu'il le donne. « Sachez-le, votre Dieu est un Dieu jaloux. » Voilà ce qu'il nous crie sur le Sinaï et sur le Calvaire, aux deux moments où il s'est le plus approché de l'humanité, ce qu'il a écrit avec des tonnerres et des foudres , et aussi avec des larmes et du sang, afin que les âmes le sachent et ne puissent plus l'oublier.

Placez-vous dans cette lumière et comprenez la conduite de Dieu. Il aime les âmes; il est jaloux de leur beauté. Il ne les a posées une minute dans le temps que pour qu'elles aient une grandeur de plus , ce je ne sais quoi d'achevé que la liberté seule peut ajouter aux œuvres de Dieu. Avec quelle tendresse il surveille leur vie, il soutient leurs mains pendant ce court mais laborieux travail ! Joies et douleurs, amour et souffrances, comme il ménage tout cela, et uniquement pour les rendre belles, à la manière d'un grand artiste qui unit, d'une main savante, la lumière et les ombres pour charmer le regard et enchanter le goût! « Si Dieu veut votre âme tout entière, écrivait le P. Lacordaire à un jeune homme brisé par une déception dont il ne savait ni vaincre ni oublier l'amertume , faut-il s'étonner qu'il lui ôte tout ce qui pourrait l'enchaîner? C'est un Dieu jaloux, nous dit l'Ecriture. Ces caresses que vous rêviez, cet amour doux et légitime qui coulerait comme un baume de votre cœur épris ; ces choses neffables de l'affection pure qu'il est donné aux hommes dégoûter en passant, tout cela, pourquoi Notre- Seigneur n'en aurait-il pas peur, s'il veut que vous l'aimiez uni-

quement? » Il ajoute ces belles paroles : « Quand Dieu nous broie sous ses verges , n'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur; pas d'autres yeux que ses yeux; pas d'autres lèvres que ses lèvres; pas d'autres épaules pour nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets; pas d'autres mains et d'autres pieds à baiser que ses mains et ses pieds percés de clous pour notre amour; pas d'autres plaies à soigner que ses plaies divines et toujours saignantes? Alîî mon ami, l'amour n'est -il pas l'amour? Vous vous plaignez de n'être pas aimé, et Dieu vous a donné au fond du cœur un amour chaste, immense, invincible. Vous voudriez y mêler d'autres amours profanes ; et Dieu , qui ne le veut pas peut-être, vous frappe et vous blesse. Il vous découvre la vanité du monde. Il vous crucifie pour vous faire aimer davantage et imiter le crucifix. Son dessein sur tous les hommes est d'être aimé d'eux, et toute sa providence est dirigée dans ce but. »

Oui, tout est dirigé dans ce but, les rêves qui tombent et les coups de foudre qui brisent. Tout est ordonné par un amour jaloux qui veut être aimé à tout prix. Là est le grand sens de la douleur, le sens sublime de la mort. C'est l'acte d'un amour passionné, qui travaille à la beauté des âmes, ou qui rompt les liens qui l'empêchent de s'unir à elles. Et l'heure même de la mort ne trouve que là son explication.

Tantôt il attend doucement, patiemment, les âmes. Il les laisse peu à peu mûr» au soleil de la douleur. Il ne les cueille que quand ef * ont perdu toute acidité, toute amertume. Ohl les bo* morts que celles de certains vieillards 1 Mais que Dieu a été bon de les attendre longtemps 1

D'autres fois, Dieu se hâte de retirer du monde certaines âmes qui n'ont fait qu'y apparaître. On les plaint. On accuse Dieu de cruauté. Et jamais l'amour n'a été ni plus délicat ni plus tendre. Dans ces jeunes morts dont l'antiquité, par une sorte d'instinct, enviait la destinée, à travers les larmes qu'ils laissent après eux, la sainte Ecriture veut qu'on admire et qu'on adore ou l'amour infini qui a cueilli un fruit mûr avant l'âge : Consummatus in brevi explevit tempora multa; ou l'amour prévoyant qui a craint pour une plante délicate un orage trop fort : Raptus est ne malitia mutaret sensus suos. On dit : Mais elle était si pure! et c'est précisément pour cela qu'elle a ravi le cœur de Dieu. Mais nous l'aimions tant! Oui; mais il y avait quelqu'un qui l'aimait comme vous, avant vous, qui était plus que vous son père , sa mère , son époux , et qui a fait pour elle ce que vous eussiez fait vous-mêmes, si vous aviez eu l'intelligence et la puissance de Dieu comme vous en aviez l'amour. « Malheureux que nous sommes! écrivait encore l'auteur que nous avons nommé plus haut, nous oublions toujours que ce que nous aimons est aimé par un autre que nous, et que Dieu s'est appelé dans les Ecritures le Dieu jaloux. Nous oublions dans nos amours celui qui aime plus que toutes les créatures ensemble, et qui, afin de leur ôter tout droit de se plaindre jamais de lui , a voulu mourir pour eux, tout éternel qu'il fût de sa nature. Levez les yeux vers ces régions de l'amour sans bornes, c'est là que vous connaîtrez le secret de vos larmes ; vous y verrez dans les embrassements de Dieu l'âme que vous pleurez. Vous y verrez les raisons dn cet ordre qui vous semble cruel , et comment la beauté «ans tache d'une âme chrétienne fait violence à Celui qui fut son premier époux dans le baptême. Et tournant la vue vers

l'horizon douloureux qui va chaque jour s'éloigner de vous, vous connaîtrez peut-être qu'il y eut plus de peines épargnées que de joies ravies aux objets de votre affection, et vous bénirez la main incompréhensible qui bénit toujours quand elle s'étend sur ses serviteurs et ses élus. »

C'est la gloire de la Religion d'avoir mis non seulement sur les lèvres du génie, mais au cœur de tous, d'avoir rendu simples et familières des notions tout à la fois si hautes et si douces, si resplendissantes et si pures. Que sont, à côté de telles pensées, les vaines consolations de la sagesse humaine? Que peut-elle pour expliquer la douleur, pour expliquer la douleur des plus belles âmes, des familles les plus vertueuses , de ceux qui semblaient les plus dignes du bonheur, puisqu'ils ne pensaient qu'au bonheur des autres? Qu'elle nous donne à sa manière raison de cet étrange phénomène moral, capable de décourager la vertu. Et surtout qu'après nous avoir montré la source des larmes, elle vienne les essuyer, car c'est ce dont nous avons le plus besoin, et c'est ce que fait la Religion. Mais il n'y a qu'elle qui le fasse, et, nous l'allons voir, elle le fait divinement

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