CHAPITRE DOUZIEME
du traitement divin de la douleur
(suite)
comment la reugion
après nous avoir expliqué le mystère de la douleur
nous aide a en supporter les coups
Vous me direz peut-être : « Mais, s'il en est ainsi, comment peut-on pleurer sous les coups de la douleur? Si la douleur illumine, purifie, embellit, transfigure; si elle est la grande ouvrière de la vie, envoyée pour créer le cœur de l'homme et pour l'emporter dans le ciel après l'avoir trempé dans ses flammes, pleurer est une inintelligence et une faiblesse; c'est une révolte et un crime. »
Non, ce qui est un crime, c'est de murmurer.
0 Seigneur, je conviens que l'homme est en délire
S'il ose murmurer ; Je cesse d'accuser; je cesse de maudire :
Mais laissez-moi pleurer.
La Religion ne le défend pas. Elle permet les larmes. J'allais presque dire qu'elle les commande. Du moins elle les sanctifie, et, en les sanctifiant, elle les adoucit. Elle
enseigne à pleurer, en regardant dans le ciel, mais sans oublier la terre; plus habile peut-être encore dans l'art de consoler les douleurs que dans celui de les expliquer.
Méditons donc, en paix et pleins d'espoir, ce second degré de la science divine de la douleur. Qui n'en a besoin ? Qui est encore assez ignorant de la vie pour n'avoir pas une plaie au cœur? Qui de nous, en ces tristes temps, n'a mené le deuil autour de quelque tombe chérie? 0 religion, viens, enseigne-moi à pleurer.
Où a-t-on pris que la Religion défendait les larmes? L'âme la plus religieuse de tous les temps, le type idéal de toute vie céleste, au témoignage même de ceux qui ne confessent pas sa divinité, Jésus a pleuré. 11 s'est troublé, il s'est abattu sous les coups de la douleur. Au jardin des Oliviers, baigné de sueur et de sang, il a dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort; » et il a fallu qu'un ange vînt l'aider à boire au calice amer. Sur la croix, il a cherché des consolateurs; il en a eu besoin, quoique, hélas! il n'en ait point trouvé. Au tombeau de Lazarre, il a versé des larmes plus belles encore, puisque c'étaient les larmes du cœur. Mais qu'auraient- elles donc été, ces larmes de Jésus, s'il n'avait pas eu, pour se consoler, le divin pouvoir de se rendre son ami. Trouble sacré, saints frémissements, émotion tendre et divine, vous consolerez éternellement ceux qui souffrent! Larmes précieuses, l'humanité vous a recueillies; elle vous a enchâssées dans l'or et
dans l'argent; elle vous adore à deux genoux, parce que vous lui apprenez que, dans les grandes infortunes, on peut pleurer et gémir sans offenser un Dieu qui a pleuré le premier !
11 est vrai que de faux mystiques se sont emportés à cet excès de défendre les larmes à ceux qui souffrent. Mais l'Eglise les a condamnés et l'humanité en a détourné les yeux avec horreur, pour les reporter, pleine d'une tendre admiration, sur les vrais héros, ses modèles, ceux qui n'ont pas outragé la nature humaine sous prétexte d'honorer Dieu.
D'abord , au pied de la croix, Marie, mère de douleurs, la plus pure, la plus la forte, la plus magnanime des créatures; faible ici, étendue et évanouie selon les uns, debout selon les autres, mais, au témoignage de tous, noyée dans se» larmes et accablée de douleurs :
Stabat mater dolorosa, Juxta crucem lacryrnosa.
Après le Maître, à la suite de la Reine, voici tous les saints. Avez-vous observé quelquefois leurs portraits authentiques? 11 y a quelque chose d'attendri sur leurs visages. Ils ont des larmes dans les yeux; et si vous lisiez leur histoire, vous verriez qu'en effet, ni pères, ni mères, ni épouses, ni enfants, ne se sont jamais trouvés plus humains qu'eux sous les coups de la douleur. Qui ne connaît, par exemple, les larmes de saint Augustin au lit de mort de sainte Monique ; les gémissements , les plaintes éloquentes de saint Bernard à la mort de son frère? Qui n'a encore dans l'oreille les cris déchirants de sainte Elisabeth de Hongrie, quand son jeune et cher époux fut arraché de ses
bras? Voyez dans les auteurs du temps les précautions qu'on dut prendre pour annoncer à saint Louis la mort de sa mère, et, dans la pleine résignation de ce grand saint, ses sanglots, ses évanouissements qui firent craindre pour sa vie, et qui arrachèrent aux assistants ce cri : « Eh! Sire, Sire, n'allez pas mourir aussi! » Faut-il rappeler la lettre et les pleurs de saint François de Sales à la mort de sa mère, et sainte Chantai scandalisant par l'immensité de sa douleur ceux qui la virent pleurer. Les faux mystiques dont je parle ne se sont pas contentés de proscrire la sensibilité et la tendresse ; mais comme il leur fallait des modèles, ils ont altéré l'histoire, ils ont fait des saints faux, méconnaissables, odieux; des saints de pierre et de marbre, sans cœur, sans entrailles, sans amour. Ils croyaient les faire plus grands! Insensés! comme ceux qui, sous prétexte de faire triompher la foi, éteignent la raison et foulent aux pieds l'esprit humain. Ils ne savaient donc pas que le charme souverain des âmes religieuses , ce qui enchantera éternellement l'humanité dans les saints, c'est ce mélange de divin et d'humain , de faiblesse et de force, de sensibilité et de courage, de gémissements dans la douleur, de cris, d'évanouissements à la mort de ceux qu'ils aiment; mais gémissements sans murmures, mais cris sans révolte , mais accablements de la nature dans la plus complète et la plus touchante résignation.
Osons dire toute notre pensée : c'est ce divin qui augmente en eux l'humain. Du moins je n'ai vu nulle part dans l'histoire, et je ne rencontre jamais dans la vie, des cris de douleur pareils à ceux que je trouve dans la vie des saints; et si j'admire leur force, c'est que d'abord j'ai été ravi par leur tendresse.
La Religion ne défend donc pas les larmes. Elle ne les
a jamais défendues. Elle défendrait plutôt de n'en point verser. Elle s'étonnerait du moins qu'au moment où une vie se brise, pas une larme ne jaillisse. Elle verrait là une force qui ne vient pas d'elle. Elle n'y reconnaîtrait pas le cœur qu'elle a essayé de créer, l'amour dont elle a révélé la beauté au monde. Elle s'éloignerait, inquiète de ne pas retrouver sur la face d'un chrétien quelque chose des traits de Jésus-Christ au tombeau de Lazare, sur la figure d'une chrétienne quelque trace des larmes de Marie au pied de la croix. « Bienheureux ceux qui pleurent. » C'est le mot de la nature, mais c'est aussi celui de la Religion.
Pleurez donc; versez des larmes. Voilà votre vie qui se déchire. Voilà que la moitié de votre âme et la meilleure vous est arrachée. Voilà que les fruits de votre amour tombent de vos bras , commes ces fleurs touchées par les premiers froids et qui jonchent tristement la terre. Pleurez, ne vous laissez pas consoler : Et noluit consolari, quia non sunt. Ni l'homme ne peut vous consoler, ni Dieu ne le veut. Non, Dieu ne veut pas de ces âmes qui se consolent si vite; qui, après la mort d'un être chéri, tournent la tête et essayent d'oublier. Ahl pleurez plutôt, n'oubliez jamais. « Les larmes, dit saint Augustin, attestent la douleur, elles attestent l'amour. C'est le sang du cœur qui s'en va en ruisseaux « . »• Laissez ce sang du cœur couleur au pied de la croix, dans la foi, dans l'espérance et dans l'amour,
1 Testantur lacrymae dolorem ; testantur amorem. Erumpunt quasi rivuli sanguinis cordis. (S. Aug. Homil. xxvn.)
4*0 LA KKLIGIOM
Éclairée par la Religion, l'âme affligée pleure donc, mais elle pleure en adorant. Elle dit : « 0 mon Dieu, vous l'avez voulu. C'est donc bien. Ma raison ne le comprend pas. Toute ma nature le repousse. 0 mon Dieu , s'il était possible que ce calice amer s'éloignât de moi! Mais si ce n'est pas votre volonté, fiât! m
Il est vrai que d'abord ce fiât, on ne le dit que du bout des lèvres. Les lèvres tremblent en le disant. Mais, à force d'être redit, il passe comme un baume dans le cœur. Peu à peu l'âme se fortifie; elle monte plus haut; elle dit : Dieu est bon; Dieu fait tout par bonté. Elle dit mieux encore : Dieu est amour; Dieu fait tout par amour. Ou du moins, si ces pleines affirmations de la foi sont encore impossibles à son cœur brisé, elle; dit, comme une jeune veuve accablée de douleur, et qui essayait d'amener peu à peu sur ses lèvres la parole de la foi : « Oh ! oui, j'espère que je suis persuadée que tout ce que tu fais,- ô mon Dieu, est bien fait! » Voilà la première consolation que la Religion donne aux âmes : la vue claire de la bonté infinie de Dieu, et, dans la nuée qui nous enveloppe, sous le coup de foudre qui nous brise, la certitude de son amour.
Quand cette jeune veuve dont je parlerai plus tard fut près de défaillir sous le poids de la croix, le doux et pieux abbé Gerbet, qui lui servait d'ange consolateur, composa, pour la soutenir, un acte de foi qu'il appela le Credo de la
douleur. Faites -vous à votre usage, approprié au genre de croix que vous portez, votre Credo de la douleur. 11 n'y a qu'un Credo de la foi. Il y a mille Credo de la douleur. Faites donc le vôtre. Mais, de quelque manière que vous le composiez, mettez-y les articles suivants :
« 0 mon Dieu, je crois que vous êtes bon; je crois de toutes les forces de mon âme, de toutes les lumières de ma raison , de toutes les intuitions de mon cœur, que vous êtes la bonté même I
« 0 mon Dieu, je crois que vous n'êtes pas seulement bon, tendre, clément, indulgent, miséricordieux; je crois que vous êtes l'amour infini; je crois que toutes vos pensées, tous vous actes ont leur racine dans votre cœur, leur première et dernière inspiration dans votre amour I
« 0 mon Dieu, j.'aime mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, mon époux, mes enfants; j'aime tendrement, profondément, tous ceux que j'aime; ô mon Dieu, je crois que vous m'aimez bien davantage encore!
« O mon Dieu , je ne voudrais pas faire de mat à mon enfant. Comment pourrais -je donc croire que vous vouliez me faire du mal? Il est vrai que je l'ai puni quelquefois; je l'ai même frappé. Je lui ai enlevé des cboses qui lui plaisaient; et, sans m'arrêter à ses cris, je lui ai interdit des amusements qui lui étaient agréables. Mais, ô mon Dieu, que cherchais-je, si ce n'est son bien? Ah! je proteste que je n'ai jamais agi pour lui faire du mal , jamais pour lui prouver ma puissance: j'aurais eu horreur d'une telle pensée; toujours j'ai voulu son bien, je l'ai cherché toujours. Je suis prête à souffrir, à mourir pour le lui procurer. O mon Dieu, voilà mon cœur, ombre du vôtre. Je baise donc ma croix. Je dis : Elle vient de la bonté de Dieu. C'est son amour qui me l'envoie. Je ne le vois pas;
toute ma nature frémit; mais je le crois. Je ferme les yeux, et, brisée, meurtrie, je me repose sur son cœur.
« 0 mon Dieu, j'attends avec impatience, mais en paix, le grand jour de la lumière. Ce jour- là, les brouillards se dissiperont. Je saurai pourquoi vous m'avez enlevé mon père, ma mère; pourquoi vous m'avez arraché mon époux ; pourquoi, dans ce doux nid que j'avais préparé à mes enfants , vous m'en avez emporté un , deux , trois peut-être. Je saurai pourquoi il a fallu que je ne sois pas comprise, que je sois abandonnée, trahie, peut-être calomniée. Je saurai pourquoi il a fallu que la maladie me clouât de si longues années sur un lit de souffrances. Je saurai tout cela, mon Dieu!... Mais déjà je le sais. Le mot de l'éternité, de la pleine lumière, et le mot des ombres est le même : Dieu est bon, Dieu est amour; Dieu fait tout par miséricorde , Dieu fait tout par bonté.
« 0 mon Dieu, vous réunirez ceux que vous séparez aujourd'hui. Vous sécherez les larmes; vous embaumerez les douleurs. J'attends, je crois et j'aime \ »
II faut l'avouer cependant, quelquefois il y a des malheurs qui déconcertent la raison et font chanceler la foi , et où la foi semble même le plus grand obstacle à la consolation. C'est un être tendrement aimé qui est mort sans avoir donné pendant sa vie un regard à Dieu. C'est
1 Voir, dans le Récit d'une sœur, le Credo de la douleur, composé par l'abbé Gerbet. Toutes les paroles en sont tirées de la sainte Écriture.
un enfant, un jeune homme que la mort emporte tout vif au milieu de ses passions. Mon Dieu ! j'aurai toute ma vie dans l'oreille les cris d'une mère dont le fils venait de se suicider. Douleur immense, pour une mère, accablante pour une chrétienne. Mais là même, la Religion ne fait pas défaut à ceux qui souffrent, et l'espérance, agitant son flambeau, verse au sein des plus profondes ténèbres une lumière qui nous empêche de défaillir.
Qui peut dire les miséricordes de Dieu au lit de mort de ses enfants! Là, dans ces ombres confuses de la dernière heure , où l'homme ne discerne plus rien , qui peut savoir ce qui se passe entre Dieu et une âme? Quand l'âme erre sur les lèvres comme un léger souffle, déjà plus de la terre, pas encore du ciel; au moment où Dieu s'approche pour recueillir cette âme, qui peut dire ce qui se passe? Une mère repoussera -t- elle son enfant, même ingrat? N'essayera-t-elle pas, par tous les moyens, de le ramener à elle? Ne fera-t-elle pas les premières et les dernières avances ? N'excédera-t-elle même pas ? Et jusqu'au bout, ne cherchera- t-elle pas à le sauver, même malgré lui ? Or Dieu est plus que mère.
Voyez ce qu'il a fait pour rendre la perte des âmes presque impossible. C'est peu de nous avoir enveloppés de cette grâce dont il est dit qu'elle nous prévient, qu'elle nous accompagne, qu'elle nous suit, qu'elle nous enveloppe et nous baigne comme une atmosphère ; c'est peu d'avoir établi sept sacrements, c'est-à-dire sept fleuves de lumière et de force, qui arrosent la vie tout entière et chaque période de la vie; comme si ce n'était pas encore assez pour rassurer son cœur de père, voyez et adorez l'admirable invention de son amour.
Vous êtes dans une île déserte ; vous êtes seul ; vous
490 LA RELIGIOH
n'êtes pas baptisé. Il n'y a là, pour vous donner le sacre ment de la régénération, ni un prêtre, ni un chrétien, ni un homme. Vous allez mourir. Seriez -vous perdu? Non; car vous avez un cœur; vous en tirez un seul acte, un acte de désir, un acte d'amour, vous voilà baptisé, régénéré, sauvé. Qui enseigne cela? l'Eglise.
Vous êtes malade; déjà vous sentez que la mort étend sur vous ses ailes funèbres. Vous vous rappelez vos péchés, vos faiblesses, tel acte dont la conscience vous dit : « Ceci certainement, incontestablement, c'est le mal. » Le prêtre n'arrive pas pour recueillir votre aveu, l'offrira Dieu, et vous pardonner en son nom. Que faire? Vous avez un cœur, vous en tirez un souffle, un cri, une larme, un regret, un acte d'amour, un seul. Vous voilà absous, purifié, pardonné.
Vous êtes dans une église à l'heure où le saint sacrifice de la messe ne s'offre pas, où nul prêtre n'ouvre les portes du tabernacle. Cependant vous avez faim et soif de Dieu. Vous dites: « Comme le cerf altéré soupire après les sources d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu! » Serez-vous privé du bonheur de la sainte communion? Non; vous avez un cœur; vous en tirez un acte d'amour; vous voilà communié. Qui dit cela? l'Eglise. Et elle enseigne que cette communion du désir peut avoir une telle intensité, qu'elle égale en résultat la communion réelle et que quelquefois elle la surpasse.
Ainsi le cœur de l'homme a reçu de Dieu une sorte de puissance sacramentelle. Il baptise, il absout, il communie. Il produit tout seul les effets des sacrements, et les remplace, quand on ne peut pas les recevoir. Il est à lui seul toute la Religion. Que dites- vous donc quelquefois que nous damnons tout le monde 1 Eh! vous voyez bien que nous ne pouvons damner personne. Cet homme qui va
mourir, il blasphémait tout à l'heure. Le prêtre est venu, il l'a repoussé; le crucifix, il Ta écarté de la main. C'a été son dernier mot, son dernier acte. Puis il est tombé dans les ténèbres et dans ces derniers bégaiements que l'homme n'entend plus. Les secours de la religion ne pourront plus arriver jusqu'à snn âme, désormais trop avancée dans les ombres de la mort. Mais il lui reste son cœur, et pour être sauvé, pardonné, que faut- il? Un simple acte d'amour, un seul désir, un seul regret, un seul mot : « Mon Dieu, je vous aime. » Hommes aveugles, qui pleurez de désespoir autour de cette couche! pendant ce temps, peut-être, les anges emportent l'âme avec des cris de joie. Elle a été sauvée par le huitième sacrement.
Cet homme qui vient de se suicider, oh! il a fait un crime affreux. L'Eglise se détourne avec horreur de ses restes mutilés, et elle fait bien. Mais enseigne-t-elle qu'il est certainement perdu sans ressources? Non, certes; car qui sait ce qu'a fait son âme au moment où elle partit, blessée, de ce monde? qui sait ce qu'elle a vu à la lueur du coup qui l'a tuée, quelle révélation lui a apportée la décharge de l'arme à feu? Elle a eu bien peu de temps, direz-vous. Et que fait le temps ici ? Un mot, un cri, un regard, un élan, c'est assez pour qu'elle sorte purifiée de ce monde.
Ecoutez une histoire :
Dans un des monastères de la Visitation , au temps de la mère de Chantai, il y avait une humble et sainte religieuse, célèbre d'abord à la cour par sa beauté, et plus tard, au cloître, par ses prières perpétuelles et ses pénitences. Elle se nommait Marie-Denise de Martignat; et elle eut jour la révélation que voici :
Charles-Amédée, duc de Nemours, qu'elle avait connu
autrefois à la cour de Savoie, s'étant battu en duel avec son beau -frère le duc de Beaufort, fut percé d'un coup d'épée et tué raide; ce qui jeta la Savoie dans la désolation. Or le matin du jour où avait lieu ce triste duel , et près d'une semaine entière avant qu'on en eût reçu à Annecy la nouvelle, la mère de Martignat vint tout en larmes se jeter aux genoux de la supérieure, en lui disant : « Ma mère, je viens vous dire que le duc de Nemours s'est battu en duel , et a été tué raide; mais ne craignez rien : au moment où l'épée le toucha, dans cet éclair, il a eu le temps d'élever son âme à Dieu et d'obtenir son pardon. Il est en purgatoire. Mais si bas, si bas 1 Hélas! qui l'en retirera? »
Et comme la supérieure hésitait à croire au salut de cette âme : « Ah ! disait la sœur de Martignat, il n'a eu qu'un moment pour coopérer à la lumière de Dieu, mais il l'a fait. » Elle ajoutait : « Je ne suis pas tant émue du lamentable état des souffrances où j'ai vu cette âme, comme je suis arrêtée et occupée en l'admiration du bienheureux moment de grâce qui a fait son salut. Je vois cet instant bienheureux comme un écoulement de l'infinie bonté, douceur et charité divine. L'action dans laquelle il est mort mériterait l'enfer. Ce n'est pas son attention à Dieu qui lui a su attirer du ciel ce précieux moment de grâce ; c'est un effet de la communion des saints , par la participation qu'il a eue aux prières que l'on a faites pour lui. La toute-puissance divine s'est amoureusement laissé fléchir par quelque bonne âme, et a fait ce coup au-dessus des lois ordinaires de la sainte conduite. »
Elle disait encore (car toute cette théologie est admirable, on ne se lasse pas de la citer) : « Dieu s'est servi de l'instinct que nous avons naturellement d'invoquer notre principe, quand nous sommes dans le pressant danger de perdre l'être
que nous tenons de lui , pour toucher ce prince et pour l'attirer par un élan de recours à la divine grâce efficace. La grâce divine est plus active que nous ne saurions concevoir, nous n'avons pas sitôt fait un clin d'œil que Dieu a fait son coup dans une âme qui veut coopérer; le moment dans lequel l'âme fait l'acte de coopération n'est pas de beaucoup plus long que celui dans lequel elle la reçoit , et en cela l'âme fait une admirable expérience qu'elle est créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. »
A partir de ce jour, cette humble et ardente sœur se voua à diminuer, par voie d'expiation et de solidarité, les sou!frances de celui qu'elle appelait « son pauvre prince». Elle pria, elle fit prier pour lui. Elle quêtait partoutdes prières. Elle ne mourut pas sans avoir acquis la certitude que, par le mérite de ses expiations, il avait fait quelques pas vers la lumière où il devait entrer un jour. Et jamais ni prêtre, niévêque, ni supérieure, ni la sainte elle-même ne mirent en doute la vérité de cette révélation.
Oh! que nous connaissons peu le cœur de Dieu! Quand l'homme va mourir, cet homme qu'il a créé de ses mains , qu'il a surveillé avec tendresse pendant toute sa vie, qu'il a talonné, frappé, blessé, illuminé pour le rappeler à lui; qui n'a rien écouté ; quand il va mourir , Dieu se prépare à lui livrer le dernier combat , le combat de l'amour, le combat suprême d'une mère qui , voyant que son fils va lui être arraché, devient folle, devient furieuse, arrive au paroxysme de la colère et de l'amour. Il descend donc, ce Dieu de bonté; il se penche, ce père inquiet, sur la couche douloureuse où va mourir un de ses fils. Il fait appel à tout ce qu'il avait employé déjà pour le vaincre, lumières, grâces, tendresses, bienfaits :
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler!
Si le malade se rend aux premiers assauts, les homme* voient le triomphe, et la Religion se réjouit de la conversion d'un pécheur. Mais si l'homme résiste et entre , avant d'avoir cédé, dans les ombres qui précèdent la mort, le combat ne cesse pas pour cela; il continue, et la victoire peut encore rester à Dieu , alors même qu'il n'y a plus pour les hommes aucun moyen de le savoir. Quand les yeux du malade sont déjà envahis par les ombres de la mort, quand ses pieds sont froids, quand, pour s'assurer qu'il vit encore on est obligé de poser la main sur son cœur, si la main était plus sensible, elle sentirait la lutte qui continue, la lutte suprême. Il s'agit d'obtenir un mot, rien qu'un mot, moins qu'un mot, un souffle, un simple élan. Dieu y travaille avec l'obstination de l'amour; et qui ne sent que Dieu, lutteur habile, bien souvent doit l'obtenir?
Vous me direz : Que savez -vous de tout cela? Où avezvouspris l'histoire de cette lutte? Et moi je vous réponds: Je l'ai prise dans votre cœur. Etes-vous père? Êtes- vous mère? Ce que je dis là , ne le feriez-vous pas? Hé quoi I le cœur de'Dieu ne vaudrait pas le vôtre! et vous auriez l'honneur de faire pour vos enfants plus que Dieu ne ferait pour les siens! Cela est impossible. Et c'est ainsi, ô Religion divine, que nulle douleur ne reste saus consolation. Tu les embaumes toutes dans l'espérance.
Mais ni la foi ni l'espérance ne sont le dernier mot de la Religion. Le dernier mot de tout, c'est la charité; c'est l'amour, « Il y en a trois, dit l'Apôtre, la foi, l'espérance
et la charité ; mais le plus grand des trois c'esj la charité. Tria hœc, major autemhorum estcharitas. » Après donc qu'elle a embaumé la douleur dans ces aromates précieux qu'on appelle la foi et l'espérance, s'enhardissant avec le succès, et sachant qu'il n'est rien qu'on ne puisse obtenir de l'homme quand on s'adresse à son cœur, elle a essayé de transfigurer la douleur par l'amour.
Oui, elle a essayé de faire aimer la douleur. L'application de l'amour à la douleur, la douleur devenant l'objet de cette passion qu'on appelle l'amour, voilà peut-être ce que la Religion a tenté de plus grand sur la terre, et iî faut avouer que si une pareille chose n'est pas un rêve, c'est la solution complète, radicale, et évidemment divine, du problème de la douleur.
Plus je réfléchis, plus je suis étonné du peu qu'ont pu les hommes vis-à-vis de ce problème. Voilà six mille ans que la douleur, semblable au vautour de Prométhée, nous laboure la poitrine, nous broie le cœur : eh bien 1 qu'at-on fait ? A quoi se réduisent tous les efforts des hommes vis-à-vis de la douleur? Ou la nier, ce qui est une folie; ou essayer de la supprimer, ce qui est un rêve ; ou la haïr, ce qui ne sert qu'à l'augmenter; ou tâcher de se distraire et d'oublier, ce qui est ajouter une douleur à une douleur, une tombe à une tombe, ensevelir une seconde fois ceux qu'on a le plus tendrement aimés. Et voilà tout, pourtant!
« Non, vous ne pouvez pas vous imaginer, me disait dernièrement un homme du monde, un ingénieur en chef, arrêté tout jeune par une maladie de langueur au milieu de la plus brillante carrière, vous ne pouvez pas vous imaginer la platitude, la vanité des consolations que je reçois tous les jours. On me dit : « Voyagez, allez en Italie, allez voir l'Orient. ■ — Et avec quoi? Est-ce que j'ai trente mille
francs de renies pour vivre ainsi sur les grandes routes V — Alors, étudiez, faites de la physique, de la chimie, cela récrée. — Mais j'ai quarante ans, toutes mes études se sont dirigées ailleurs. Je ne sais pas le premier mot de ces sciences-là. Il me faudrait un cabinet, des instruments, et je n'ai pas vingt mille francs à y mettre. — Eh bien , alors achetez un microscope et amusez-vous à voir de petites bêtes, c'est intéressant. — Tenez, laissez- moi tranquille avec toutes vos consolations. Je souffre, je suis triste, j'ai la vie à dégoût. Vous ne pouvez rien pour moi. »
« Voilà pourtant, Monsieur, continuait cet ingénieur, mes conversations de tous les jours, ce dont j'ai les oreilles rebattues chaque matin. Et savez- vous quels sont ces beaux consolateurs? des gens qui se portent comme des charmes et qui ont cinquante mille livres de rentes. »
Et celui dont je parle était simplement arrêté par une maladie de langueur au milieu d'une brillante carrière! Mais s'il avait perdu un enfant, une femme chérie, pensez-vous qu'on aurait su lui dire autre chose?
Oh! nous les connaissons, disait déjà Job, ces consolateurs onéreux, consolatores onerosi. Et nous connaissons aussi leurs solutions. Il n'y en a point d'autres que celles que je viens de dire. Et aussi qui est consolé? Où sont les larmes essuyées? Le mondeseremplitd'une foule d'hommes qui ont trop d'esprit pour essayer de la supprimer, et qui, n'ayant pas les lumières de la Religion pour la comprendre, courbent la tête sous ses coups, et s'en vont muets, mornes, silencieux et désespérés. Un médecin de nos jours a dit que les deux tiers des hommes de ce temps mouraient de chagrin. J'en ai eu moi-même des preuves nombreuses. Et comment en serait-il autrement? La douleur en haut, la douleur en bas, la douleur à droite, la douleur à gauche;
ei aucune consolation ! et sur la tête un ciel d'airain ! Il y a de quoi devenir fou.
Et c'est pourquoi, quand je vois que la Religion apprend à l'homme à supporter la douleur, à l'accepter avec foi, avec résignation, avec espérance; quand je vois qu'elle va plus loin, et qu'après avoir fait franchir aux âmes ces degrés élémentaires, elle les élève, même les plus humbles, au degré transcendantal , et qu'elle met tant de lumière dans leur esprit qu'elle les amène à aimer la douleur, je dis que Dieu est là et qu'il n'est peut-être pas de preuve plus haute de sa réelle présence au sein de la Religion.
Dites, tant que vous voudrez, qu'il est impossible d'aimer la douleur, qu'il y a de l'hyperbole et de l'exaltation. Moi, je vous réponds : Ce sont là des faits, des faits d'expérience, des faits qui remplissent la vie de tous les saints, et, à des degrés divers, la vie de tous les chrétiens, même les plus humbles; et j'ajoute que ce sont des faits parfaitement logiques. — Quoi! aimer la douleur l — Eh! oui, si elle nous fait du bien; si, en brisant notre corps, notre enveloppe mortelle, elle illumine notre âme; si elle la purifie et la refond ; si elle lui donne sa vraie grandeur, son immortelle beauté! Supposez que le bloc de marbre sur lequel s'acharnait Michel -Ange à grands coups de ciseau eût eu l'intelligence, est-ce qu'il n'aurait pas tressailli de joie à chaque coup qui le transformait? Et l'or, mélangé de terre, souillé, laid à voir, animez-le; est-ce qu'il ne soupirera pas après la fournaise? Est-ce qu'il ne dira pas : « Il y a un baptême dans lequel il faut que je sois plongé, et combien le temps m'en dure ! Baptismo habeo baptizari, et quomodo coarctor usque dum perfieïatur! »
Voilà l'histoire des saints, des héros le la Religion.
Cherchez bien , vous n'en trouverez pas un seul qui n'ait aimé *? souffrance, non en elle-même ni pour elle-même assurément, mais à cause de ses effets. La douleur est une purification, une refonte; et ces âmes si pures, qui gémissaient de sentir en elles la loi du péché, tressaillaient de joie en voyant la souffrance venir à elles comme un auxiliaire sublime. La douleur est une humiliation ; et ces âmes si humbles se réjouissaient de penser qu'elles seraient étendues un jour sur un lit de douleur, le visage éteint, les traits défigurés, toute beauté évanouie, dans la plus profonde humiliation qu'on puisse subir en ce monde. La douleur, la mort , c'est la séparation de toutes les choses créées, la destruction de tous les rêves, de toutes les illusions, de tous les péchés; c'est la fin du temps et le commencement de l'éternité ; c'est le déchirement du voile qui nous cache Dieu. Gomment les saints qui ne vivaient que pour lui n'auraient- ils pas tressailli? Comment n'auraient-ils pas salué la douleur comme une amie, la mort comme une libératrice? Comment n'auraient -ils pas dit : Cupio dissolvi et esse cum Christo?
Voilà où la Religion conduit ses héros. Elle jette sur la douleur une telle lumière, qu'elle la leur fait aimer. Ils en savourent les délices. Ils s'y plongent comme dans un bain. Ils regardent la croix et lui disent : 0 bona cruxl crux amata !
11 est vrai que je ne parle ici que de la douleur physique, de cette douleur qui brise nos os, qui torture nos membres. C'est de celle-là seulement que je dis que la Religion nous la fait aimer. Mais quand vous, hommes de la sagesse humaine, vous ne parvenez même pas à me la faire accepter, me la faire aimer, ou même simplement me faire entrevoir et comprendre qu'on puisse l'aimer, n'est-ce pas déjà un résultat sublime ?
Quant aux autres douleurs, douleurs de cœur, perte d'être chéris, séparation de ceux qu'on aime, oserai -je bien ici prononcer le mot d'amour? En vérité, je n'oserais. J'aurais peur d'outrager la nature humaine en lui laissant espérer une telle guérison. Et cependant, ce mot impossible, voilà que je le trouve sur les lèvres d'une femme qui a immensément souffert, et puisque nous sommes ici au plus vif de cette grande question , on me permettra de rappeler rapidement, à l'honneur de Dieu et de la Religion , comment en elle la plus cruelle des douleurs a été divinement consolée et presque changée en bonheur.
Je ne sais si la littérature intime du XIXe siècle a produit quelque chose de plus émouvant que le Récit d'une sœur.
Deux jeunes gens se rencontrent à Rome. Ils se voient, ils s'aiment. Ils emportent à Naples l'un le coup de foudre de l'amour, l'autre le germe seulement , mais un germe qui va grandir, et en quelques mois devenir sublime. Ecoutez les confidences du premier, ou plutôt, car tous les charmes devaient se trouver réunis ici, écoutez les confidences de l'un et de l'autre , mêlées à leur insu dans un même récit. Quelle passion , mais quelle pureté ! Quel amour, mais quelle Religion 1 Jamais deux cœurs, en se donnant l'un à l'autre, ont-ils mieux mis aux mains de Dieu le lien sacré qui allait les unir ?
« Je vous jure, écrivait Albert, que, lorsque je suis près de vous, ce que j'éprouve me semble être le présage
d'une autre vie. Comment des émotions de ce genre ne franchi>sent-elles pas la tombe? Oh! non, je ne crois pas qu'on puisse aimer avec innocence, avec profondeur; je ne crois pas qu'on puisse vous aimer enfin, sans êtrs pénétré de religion et d'immortalité1. »
Àlexandrine écrivait de son côté : « Maman proposa au prince Lapoukhin de monter sur la terrasse. Je les laissai monter et suivis le plus lentement possible. Car je me disais : Dans ce moment il va entrer peut-être ! et cela arriva. Et moi , de la joie de le voir, je ne pouvais parler. Cependant, comme ce silence prolongé en disait plus <{ue je ne voulais en dire, ce fut moi, je crois, qui le rompis la première, et toute la soirée je fus si joyeuse ! Oh ! mon Dieu! mon Dieul Dieu tout amour 1 Cette pure extase, cette joie infinie, cet amour qui fait trouver parfait l'objet qu'on aime, n'est-ce pas un avant-goût de la manière dont tu nous permettras d'aimer pour toujours ceux que nous aimons déjà ainsi sur terre * ? »
Et encore : « Nous passions la plus grande partie de nos soirées sur la terrasse d'en haut. Cela était enchanteur. Ces deux golfes, ce rivage, ce Vésuve d'où ruisselaient des rivières de feu, un ciel toujours étoile, un air toujours embaumé, et avec tout cela s'aimer! s'aimer en osant parler de Dieu ! »
Et Albert : « Je voudrais retenir les heures. Chaque jour qui tinit est si beau 1 Oh ! jamais je n'ai mieux ompris le malheur que depuis que mon âme est si remplie de joie. Un si beau bouquet doit-il se faner 1 Oh ! non, c'est pour
1 Récit d'une sœur, par M"" Craven, née de la Ferronays, f.l, p. 49.
* lbid , p. 54.
toujours! ce bonheur doit vivre par delà le tombeau, et c'est le ciel qui s'ouvre pour moi dès ici -bas 1 l »
Et Alexandrine (c'est comme un chant, un concert à deux voix) : « Un de ces soirs, à Castellamare, nous étions ensemble au balcon à regarder le coucher du soleil dans la mer. Maman n'était pas môme dans la chambre. Il nous semblait être seuls au monde avec Dieu. Albert suivait avec extase le soleil , et il dit : « Oh ! si nous pouvions aller où il va l » J'admirais son enthousiasme ; mais je n'en partageais qu'une faible partie. Je pensais plus à lui, et lui, plus au ciel. J'admirais le ciel par lui, lui y allait tout seul. Ohl après des moments comme ceux-là, comme la soirée qui suivait me semblait sanctifiée ! Avec quel délicieux et calme bonheur j'allai m'occuper de ma toilette pour apparaître ensuite un peu plus jolie aux yeux de celui qui me rendait meilleure» l »
Tout est de ce ton. Il faudrait tout citer. Jamais aube plus pure ne se leva sur deux jeunes vies. « Le long de la Villa-Réale, je marchais avec lui et ses sœurs. Leurs parents fermaient la marche. Nous cheminions ainsi presque déjà en famille, éclairés par une lune charmante et par les plus belles étoiles , que nous regardions avec adoration pour Dieu, remplis d'amour et d'amitié les uns pour les autres 3. »
C'est de ce ciel enchanté qu'ils tombèrent, après onze jours seulement de mariage, dans la plus poignante des inquiétudes, et quatre ans plus tard dans la plus effroyable des douleurs. Mais la Religion, qui avait souri à leur bonheur, ne leur fit pas défaut à l'heure suprême. Elle les
1 Récit d'une sœur, t. I , p. 69.
2 Ibid., p. 81.
3 Ibid., p. 89.
unit plus divinement, plus lendrement encore, sur la couche de leurs douleurs. Au moment où l'un arrivait, par une sainte mort, à la vraie vie, l'autre, née dans Terreur, arriva, par une volonté pure, à la vraie foi. La première communion de l'une se rencontra avec la dernière communion de l'autre; et la même hostie, partagée en deux, les unit avec Dieu dans un dernier baiser. « 0 mon Dieu, écrivait huit jours après celle qui survivait, ne sépare pas ce que toi-même tu as uni. Souviens-toi, mon Dieu, mon Père, et pardonne-moi ma hardiesse, souvienstoi que nous nous sommes toujours souvenus de toi ! Souviens-toi qu'il n'y a pas même eu un billet d'amour écrit entre nous où ton nom n'ait été prononcé et ta bénédiction appelée. Souviens-toi que nous t'avons beaucoup prié ensemble ! Souviens -toi que nous avons toujours voulu que notre amour fût éternel * î »
Ce fut le dernier bienfait de la Religion. Si sublime, en effet, qu'eût été son rôle dans cet amour et dans cette douleur, dans cette union de deux âmes et dans leur séparation, elle le fut davantage encore dans la terrible tâche de consoler celle qui restait. Elle l'empêcha à la fois, et de mourir de douleur et de mourir à sa douleur. Elle la préserva de l'immense malheur d'oublier, de se distraire , de chercher au dehors de vaines et honteuses consolations. Cet époux disparu, elle le fit resplendir à ses yeux, en sorte qu'elle commença à vivre avec lui dans une union plus haute que la première. Et comme ce qui lui avait arraché d'abord des torrents de larmes, c'était la séparation d'avec celui qu'elle aimait, l'ayant retrouvé dans l'immortalité d'un nouvel amour, elle se consola.
1 Ilècil d'une sœur, t. I, p. 430.
Sa première vie, si heureuse, ne lui apparut bientôt plus que comme une pâle aurore; l'annonce, bégayée dans le 'angage infirme du temps, de l'union qui les attendait. « Tiens, dit-elle un jour à une de ses belles-sœurs, jettetoi dans la pensée que tout ce qui nous plaît tant sur terre n'est absolument qu'une ombre, et que la vérité de tout cela est au ciel. Et aimer, aimer, après tout, n'est-ce pas, sur terre, ce qu'il y a de plus doux? Je te demande s'il n'est pas facile de concevoir qu'aimer l'Amour même doit être la perfection de cette douceur. Et aimer Jésus- Christ n'est pas autre chose, pourvu que nous sachions l'aimer absolument comme on aime sur terre. Je ne me serais jamais consolée > si je n'avais pas appris que cet amour-là existe pour Dieu , et celui-là durera toujours. » Sa sœur insistant et lui disant : « Tu es bien heureuse d'aimer Dieu comme cela ! » elle répondit : « Oh l ma sœur, comment veux-tu que je n'aime pas Dieu ? Comment veux-tu que je ne sois pas transportée quand je pense à lui? Comment veux-tu que j'aie à cela du mérite, même celui de la foi, quand je sens qu'après avoir tant aimé et désiré le bonheur de la terre, l'avoir eu, l'avoir perdu et avoir été au comble du désespoir, j'ai aujourd'hui l'âme si transformée et si remplie de bonheur, que tout ce que j'ai connu ou imaginé a est rien, rien du tout en comparaison... »
Sa sœur, surprise de l'entendre parler ainsi, lui dit : « Mais si l'on remettait là, devant toi, la vie telle que tu l'avais rêvée avec Albert, et qu'on te la promît pour de longues années ? »
Elle répondit sans hésiter : « Je ne la reprendrais pas ' î a
1 Récit d'une sœur, t. II, p. 405.
iù un autre jour que sa sœur la regardait aller et venir d'un air serein dans cette chambre où elle avait tant souffert, et que sa sœur avait fait allusion à ce passé douloureux, elle lui dit ce mot frappant pour qui sait quelle fut jusqu'au bout la profondeur de son inaltérable amour : « Oui, oui, cela est vrai, c'étaient de cruels et terribles jours; mais aujourd'hui, par la grâce de Dieu, je pleure mon Albert gaiement 1 ! »
Je pleure mon Albert gaiement! Voilà lemot divin. Prendre une âme dans les déchirements de la plus profonde douleur, et, sans violenter la nature, sans sécher brusquement ses larmes, sans outrager l'amour en elle, l'élever doucement, tendrement, jusqu'à l'acceptation volontaire de cette douleur, et de l'acceptation à la résignation , et de la résignation à la paix, et de la paix, du repos du cœur dans une espérance sublime à la joie et à une joie sans oubli de l'être aimé, ou plutôt pleine d'un amour croissant : voilà le triomphe. Mais il n'y a que la Religion qui puisse avoir un triomphe pareil, et il n'y a que la Religion de Jésus -Christ qui l'ait j'amais eu.
Jésus-Christ l J'aurais voulu ne pas prononcer ici son nom. Car je ne traite pas encore de la Religion révélée, du Christianisme; je traite de la Religion en général. Mais le Christianisme est tellement la religion au sens absolu
1 Récit d'une sœur, t. II, p. 409.
du mot, la Religion universelle et éternelle, la Religion du cœur de l'homme et du cœur de Dieu, dès qu'on parle de Religion on arrive au Christianisme, et ici en particulier, par le chemin de la douleur et de la douleur consolée, on y arrive d'un élan irrésistible.
Chose étrange! toutes les religions ont fait adorer le bonheur, le Christianisme seul a fait adorer la souffrance. Les dieux du paganisme se présentaient à l'homme couronnés de fleurs, entourés de ris et d'amours; et je me demande ce qu'ils disaient au pauvre dans son grenier, à l'esclave dans son cachot, à la veuve, à l'orphelin, à tout ce qui souffre, à tout ce qui pleure ici-bas. Aussi ce dut être une révolution profonde que l'apparition de cette religion qui disait: « Le vrai Dieu, regardez-le; le voici. Il est attaché à un gibet. Ses pieds et ses mains sont percés; son front est meurtri; son cœur est blessé; tout son corps n'a d'autre pourpre que la pourpre de son sang. Les dieux anciens étaient les dieux du plaisir. Arrière ces faux dieux! L'humanité n'en a pas besoin. Le vrai Dieu, le voici, c'est le Dieu de la douleur. »
A ce langage étrange, l'humanité a levé les yeux. Elle a cru d'abord à un rêve. Elle s'est dit: « Quoi! est-ce possible? S'il est vraiment Dieu, comment a-t-il souffert? comment est-il mort? Pourquoi n'a-t-il pas foudroyé ses ennemis? Pourquoi a-t-il subi la douleur? Ce n'est pas par faiblesse; il est Dieu. Ce n'est pas par nécessité; il est Dieu. C'est donc par amour. Quoi! il aurait souffert par amour! »
Cela a produit le ravissement On n'en est pas revenu
Les sophistes se sont levés Ils ont dit: « C'est impossible; c'est inconvenant. Un Dieu n'a pu souffrir et mourir pour l'homme! » Mais la mère, pressant son enfant dans
ses bras, a regardé la croix et les sophistes, et elle leur a dit: « Qu'y a-t-il là d'impossible? Pour nourrir mon enfant, je lui donne mon lait; pour le sauver, je lui donnerais bien mon sang. » Et le jeune homme dans les chastes joies de son premier amour, et la jeune fille dans ses rêves d'absolu dévouement, ont regardé la croix et les sophistes, et ils ont dit: « Quoi! vous vous étonnez des humiliations et des douleurs de Jésus-Christ! Vous n'avez donc jamais aimé? Moi, pour prouver mon amour, s'il fallait m'abaisser, m'humilier, souffrir, me faire crucifier, je n'hésiterais pas. » Voilà dix -huit siècles qu'à tous les sophistes l'humanité répond par ce cri du cœur. À l'amour elle répond par l'amour.
Et ce n'a été là que le commencement. Après avoir regardé la croix du Maître , l'humanité a regardé la sienne et l'a trouvée plus légère. L'esclave, battu par son maître, s'est dit : « Il a été flagellé! » Le pauvre, dans son grenier, où il meurt de faim, s'est dit : « Il a eu soif, et on ne lui a donné que du fiel et du vinaigre. » Le roi , non pas sur son trône, mais sur son échafaud, s'est souvenu qu'il avait été lié; et, faisant taire le sang de soixante rois qui se révoltait dans ses veines, il a tendu ses mains pour être garrotté. Le génie mourant a fait mettre le crucifix devant ses yeux, et, comme on lui disait : « Vous ne pouvez plus lui parler! » il a répondu: « Non, mais je le regarde! » Et le sceptique lui-même, rencontrant tout à coup le crucifix, au moment où, dans un accès de jalousie et de colère, il allait poignarder, au milieu de son sommeil, celle qu'il croyait infidèle, s'est apaisé, a jeté son couteau, s'est agenouillé, a baisé le Christ et lui a dit: « 0 Jésus, pardonne-moi. Je suis né dans un siècle impie et j'ai beaucoup à expier. Pauvre Fils de Dieu qu'on oublie,
on ne m'a pas appris à t'aimer. Je ne t'ai jamais cherché dans les temples; mais, grâce au ciel, là où je te trouve, je n'ai pas encore appris à ne pas trembler. Souviens -toi qu'un infortuné n'a pas osé mourir de sa douleur, en te voyant cloué sur la croix. Impie, tu l'as sauvé du mal; s'il avait cru , tu l'aurais consolé ! »
J'entends un académicien , bel esprit , prétendre qu'il ne comprend rien à ce mystère; que les douleurs d'un autre n'ont jamais diminué les siennes, et que ce lui est une médiocre consolation de savoir que Jésus -Christ a plus souffert que lui. Je le plains d'en être là, et son sophisme n'aura de moi qu'une réponse : c'est la suite même de la prière que la vue du crucifix arracha
Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi.
La voici : « Pardonne à ceux qui blasphèment! Ils ne t'ont jamais vu, sans doute, lorsqu'ils étaient au désespoir! 0 Christ 1 les heureux de ce monde pensent n'avoir jamais besoin de toi ! pardonne. Quand leur orgueil t'outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou tard; plains- les de se croire à l'abri des tempêtes et d'avoir besoin , pour venir à toi, des leçons sévères du malheur. Notre sagesse et notre scepticisme sont dans nos mains de grands hochets d'enfants; pardonne-nous de rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au Golgotha. De toutes nos misères d'une heure, la pire est, pour nos vanités, qu'elles essayent de t'oublier. Mais , tu le vois , ce ne sont que des ombres qu'un regard de toi fait tomber. Toi-même, n'as-tu pas été homme? C'est la douleur qui t'a fait Dieu; c'est un instrument de supplice qui t'a servi à monter au ciel te qui t'a porté, les bras ouverts, au sein de ton Pèreglo-
rieux; et nous, c'est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme elle t'a amené à ton Père; nous ne venons que couronnas d'épines nous incliner devant ton image; nous ne touchons à tes pieds sanglants qu'avec des mains ensanglantées, et tu as souffert le martyre pour être aimé des malheureux. »
« Toi-même, n'as-tu pas été homme 1 C'est la douleur qui t'a fait Dieu. » Voilà, dans cet admirable cri, la seule note fausse. ïl aurait dû dire: Tu étais homme et tu étais Dieu; divinement beau comme homme, divinement beau comme Dieu; mais cette beauté, la douleur Ta augmentée encore. La douleur, s'il en eût été besoin, t'aurait sacré une seconde fois roi de l'humanité.
Nous verrons plus loin ce qu'a été cette royale beauté du Fils de l'homme, et nous la verrons grandir au feu de la douleur, je ne sais quoi de plus doux et de plus tendre, de plus chaud, de plus sublimement aimable apparaître dans ses yeux, sur ses lèvres, dans toute sa physionomie, à mesure que la mort approchera. Oh! que Jésus -Christ est beau, à la lumière de la douleurl Faisons comme lui; devenons meilleurs en souffrant.
Il a dit : « Personne ne me prend ma vie, je la dépose librement. » Faisons de même. Souffrons, mourons, non par né essité, comme des esclaves, mais librement, volontairement. Et que ceux qui nous verront sur notre lit de mort disent de nous comme de lui : Oblatus est quia ipse vohiit.
Il a dit : « Nul ne peut donner une plus grande marque d'amour que de mourir pour ceux qu'il aime. » Disons-le aussi, et faisons-le. Donnons à nos souffrances, à nos maladies, à notre mort, avec la gloire d'être un acte libre, la gloire plus grande encore d'être un acte d'amour. Ne
mourons ni par faiblesse, ni par épuisement, ni par maladie; mourons d'amour. Que notre vie serve à nos enfants, à nos parents, à nos amis, à notre pays, à l'humanité, à Dieu! Que la fente par où notre vie se sera écoulée goutte à goutte ait été faite par l'amour!
Il a dit : « Je meurs pour expier vos péchés, pour expier les péchés de l'humanité. Dans un des plateaux de la balance s'amoncellent les péchés de l'homme; dans l'autre, pour faire contrepoids, j'apporte mon sang. » Faisons comme lui. Apportons-y aussi le nôtre. Apprenons au pied de la croix que, par-dessus toutes les gloires dont nous avons parlé, plus haut que la gloire de mourir en victime immolée par l'amour, il y a la gloire de mourir en rédempteur; de souffrir, comme le Christ, en mettant son sang dans la balance où se pèsent les destinées du monde.
Voilà ce que s'est dit l'humanité, et le degré sublime où elle est montée à la suite du crucifix. Ce n'a plus été assez d'accepter la douleur, de l'aimer; elle a soupiré après elle. Elle l'a trouvée trop lente à venir; on a vu des chrétiens, des chrétiennes, s'armer d'une verge et ordonner à leur sang de sortir librement, magnanimement, de leurs veines. On en a vu se lever la nuit, à l'heure où tout est enseveli dans l'ombre, se rappeler que Jésus-Christ avait été flagellé comme un esclave, découvrir leurs épaules et y imprimer ies stigmates sanglants de l'expiation. Que parlez-vous maintenant de consoler la douleur? Voilà qu'à la suite de Jésus-Christ on la désire; voilà qu'on soupire après elle; voilà que vous ne pouvez pas même rassasier dans les âmes le goût qui s'y est éveillé, l'étrange soif de douleur qui les consume. On dira que ce sont des folies; soit, mais on n'en contestera pas la réalité.
Et, quand tous les efforts de l'homme n'ont abouti à rien vis-à-vis de ce sombre problème, on admirera une religion qui, non contente de faire accepter la douleur, la fait aimer, même des âmes les plus humbles, et en est venue à ce prodige, au moins dans quelques âmes héroïques, de la leur faire désirer, chercher, trouver, et, sous les verges volontaires de la pénitence, tressaillir à la fois de douleur et de joie.
0 Christ consolateur! puisque j'ai prononcé ton nom, je ne défendrai pas à mon cœur de monter jusqu'à toi. Je ne t'ai pas encore cherché , et déjà je te trouve ! Je te reconnais à ce signe que toutes les larmes se sèchent sur tes pieds , et que toutes les douleurs s'apaisent et s'endorment sous tes baisers.
0 mon Dieu ! mon Dieu ! que des hommes en viennent à aimer la souffrance ï que de pauvres créatures humaines couronnées d'épines, meurtries, brisées dans leurs membres et encore plus dans leur cœur, surabondent véritablement de joie au milieu de leurs épreuves ! surabundo gaudio in tentationibus meis! Y a-t-il une plus grand h preuve de ta réelle habitation au milieu de nous!