‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · DE LA VRAIE NATURE DE L HOMME · texte numérisé non relu

DE LA VRAIE NATURE DE L HOMME

Quelle est d'abord la vraie nature de l'homme? C'est ia question que se posait Pascal au début de son grand ouvrage, et voici la réponse qu'il y faisait.

Quand l'homme, disait- il, considère avec attention « la nature dans sa haute et pleine majesté » ; ces milliers d'astres qui roulent sur sa tête; « cette lumière éclatante mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; » ces océans qui l'enveloppent de leurs mugissements et de leurs orages; cette terre enfin qui lui paraît si vaste et qui n'est « qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature»; et que de ce grand et imposant spectacle il replie sa pensée sur lui-même, ce premier regard a de quoi l'accabler. Car qu'est-il dans cette immensité? A peine une ombre qui passe . Sicut nubes..., quasi fluctus..., velut umbra.

Mais ce n'est là que le premier regard. « Après tout, reprenait fièrement Pascal, ce monde sublime ne se connaît pas , et l'homme le connaît. Ce n'est qu'un roseau, le plus faible de là nature; mais c'est un roseau pensant. » De ce petit coin du monde où il est comme perôu, il a regardé

les astres et il les a comptés; il a lié deux planches ensemble, et, y attelant les vents, il a traversé les mers; il s'est emparé du globe, Ta défriché, fécondé, embelli; il est en train de le cercler de fer pour le parcourir plus vite, et l'heure approche où l'immensité elle-même, traversée en trois jours, ne suffira plus aux ardeurs de cet être qui passe comme une ombre..., sicut nubes..., velut umbra.

Mais que dis-je? jamais la terre ne lui a suffi. Même avant nos incomparables découvertes, il l'a trouvée petite. Le premier regard qu'il a jeté sur elle a été ce lier et triste regard dont parle la Genèse : Adœ vero non inveniebatur similis ei. Et après que Dieu lui eut donné une compagne, semblable à lui, chargée de peupler sa solitude et de la consoler, il n'a trouvé ni en elle, ni dans la nature, ni dans rien de créé, l'apaisement de ses désirs et le plein rassa- ' siement de son âme. Contemplez cette noble créature, telle que Dieu l'a faite, ardente et inquiète, mélancolique et tendre, généreuse et (ière, se sentant plus grande que tous les mondes, et demandant des ailes pour aller se reposer ailleurs. Touchez toutes ses facultés, et dites s'il y en a une qui se limite à la terre, une seule qui, dans son élan vrai, simple, naturel, ne l'emporte au delà de toules les choses créées, par delà tous les cieux et tous les astres, jusqu'à Dieu.

Voilà la vraie nature de l'âme, l'élan qui la constitue essentiellement. Seulement il ne faut pas courir sur de si grandes choses. Cet élan, il faut le constater scientifiquement, le mettre à l'abri de tout doute; car si par hasard il n'était qu'un rêve, à quoi bon la Religion? elle ne serait non plus qu'une chimère. Si, au contraire, ce rêve est la plus palpable de toutes les réalités; si l'âme, dans son

essence, n'est qu'une aspiration à l'infini, nous toilà en possession du premier élément constitutif de la Religion. Entrons dans le détail : nous allons déjà entrevoir quoique chose de sa vraie nature-

Touchons d'abord une à une toutes les facultés de l'homme pour en saisir la tendance naturelle, l'aspiration vraie, et commençons par l'intelligence.

L'intelligence est la faculté de connaître. Ce qui la caractérise , c'est un inexprimable besoin de voir et de savoir; une soif, dirai-je absurde? dirai-je sublime? de lumière infinie. Je n'étais pas hier, je ne serai pas demain. Je n'ai qu'une lueur d'intelligence. Le moindre coin du ciel, un astre, une fleur, devrait, ce semble, suffire â l'épuiser. Mais non; je veux tout voir, tout pénétrer; mon esprit déborde tous les temps , tous les lieux , tous les espaces , tous les objets créés ; et comme ce poète mourant qui disait : « De la lumière, encore de la lumière, » apr'— avoir tourné toutes les pages d'un livre, regardé tous les astres, épuisé toutes les sciences, avide et irrassasié, je dis : « Après? » Voilà l'esprit de l'homme. Demandezlui de s'arrêter avant d'avoir atteint l'infini , vous l'anéantirez. Ou plutôt, si j'entre un jour dans l'infini, je sens que je ne m'y arrêterai pas, que je marcherai toujours; que jamais il ne viendra une heure où je dirai : « C'est assez; j'ai suffisamment vu; ploie tes ailes, mon esprit; fermons les yeux. » Non, une telle heure ne viendra

jamais. Semblable à ces grands vaisseaux qui , après avoir descendu péniblement le cours de nos fleuves, se plaignant du peu de profondeur des eaux, du resserrement des rives, quand ils entrent dans la mer, s'y dilatent pour ainsi dire , y déploie toutes leurs voiles et y prennent un plus grand élan; ainsi, quand, sortant de la vue incomplète des choses, mon esprit entrera dans l'infini, je sens qu'il y prendra une course nouvelle. Et cette course sera à la fois son repos, sa joie, sa gloire, le seul moyen pour lui d'apaiser cette soif infinie de vérité qui le tourmente sur la terre, parce qu'elle n'est pas rassasiée; qui grandira encore dans le ciel, mais qui ne le tourmentera plus, parce qu'elle sera à la fois toujours renaissante et toujours satisfaite.

L'infini, voilà donc le terme nécessaire des courses de l'esprit de l'homme, et comme l'océan où il se déploie. Mais ce n'est pas tout. « Oh! que l'esprit de l'homme est grand! s'écrie Fénelon. 11 porte en lui de quoi s'étonner et se supasser infiniment lui-même. Ses idées sont universelles, éternelles et immuables. » Recueillez-vous, en efiet, au moment où un objet quelconque apparaît à vos yeux, et suivez les opérations de votre esprit.

Cet objet , je le vois , je le compare avec d'autres ; je le juge. Pour cela, j'évoque, ou plutôt je trouve en moi certaines idées générales, universelles, incorruptibles, absolues , que j'appelle des principes. Ces principes d'où me viennent-ils? Des objets que je vois? Nullement, car ils sont plus étendus non seulement que tel ou tel être, mais que tous les objets ou tous les êtres. Ils sont éternels , immuables, nécessaires, tandis que la nature, dans son ensemble, est finie et contingente. D'où me viennent-ils donc, s'ils ne me viennent pas des objets? où sont-ils?

où résident-ils? En moi? Oui, sans cloute; mais ils ne viennent pas de moi, car ils me redressent. Je les sens supérieurs à moi. Bien loin de pouvoir corriger cette règle du jugement, mes pensées sont eHes-mêmes corrigées, malgré moi , par cette règle supérieure , et invinciblement assujettie à* sa décision. Quand je me trompe, elle ne perd pas sa droiture : quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but; c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée, a l'autorité de m'y faire revenir. En sorte qu'il y a, pour ainsi dire, deux raisons en moi : l'une qui est moi-même, l'autre qui est au-dessus de moi. L'une, celle qui est en moi, imparfaite, fautive, incertaine, changeante, opiniâtre et bornée; l'autre, parfaite, éternelle, immuable, incapable d'être jamais ni épuisée ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous. C'est la conclusion que tirait Fénelon; et se retournant vers cette raison supérieure: « Où est-elle, s'écriait-il, cette raison parfaite qui est si près de moi et si différente de moi? Où est-elle? il faut qu'elle soit quelque chose de réel. Où est-elle cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche 1? » Oui, sans doute, elle est le Dieu que cherche l'âme humaine. Mais alors je ne puis pas faire un acte intellectuel sans que ma raison touche à Dieu. Ma raison est donc attachée et comme profondément soudée à l'infini. C'est le mot de Platon : l'esprit humain est pendu à l'infini par sa racine.

Bossuet expose la même doctrine avec plus d'éclat, et ce grand tour d'éloquence qui donne aux choses du mouvement et de la vie. Il prend trois ou quatre principes , des plus simples : que le tout est plus grand que la partie ;

1 Fénelon, Traité de l'existence de Dieu, l,e part., ch. lu, lx.

que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, etc. Ces principes, il les voit à la fois dans les choses et dans les esprits. Mais supposez, dit-il, que toutes les choses périssent, que tous les esprits s'anéantissent, ces principes s'anéantiront-ils? Ne subsisteront-ils pas dans la ruine de tout? Où sont-ils donc, si ce n'est en Celui qui ne peut s'anéantir? Et comment les ai- je, si ce n'est par une communion actuelle, vivante, incessante, avec l'éternel Esprit dans lequel elles subsistent 4 ?

Ainsi, soit que l'esprit de l'homme, tourmente du besoin de savoir, traverse tous les objets créés, et aille, avant de s'être rassasié, toucher à l'infini; soit qu'il s'arrête à contempler un objet quelconque, et que pour le juger il ait besoin d'emp'runter à la raison éternelle ses immuables principes, toujours il se meut dans l'infini. L'infini est à la fois l'océan où il se déploie et le sol qui le porte. Et voilà pourquoi il n'y a que deux sortes de grands esprits : ceux qui ont des ailes comme Platon, qui traversent d'un élan tous les objets créés, et ne peuvent se mouvoir sans vous emporter avec eux, par relfacement et le mépris de toutes les limites, jusque dans l'infini; et ceux qui, plus calmes, plus froids, comme Aristote , se mouvant à peine, voient passer devant eux les objets créés, les jugent, en disent les rapports, les harmonies, les dissemblances, avec une lucidité parfaite , parce que , chez eux, la petite raison, étroite, bornée, changeante, est sans cesse aidée et vivifiée par la raison éternelle. Ou plutôt la. différence n'est que dans le procédé. Les uns et les autres ne sont grands que parce que ce sont des esprits

1 Bossuet , Traité de la connaissance de L ieu et de soi-même, ch. iv, §5. Voir aussi sa Logique, liv. I, ch. xxxvi et xxxvn.

qui se meuvent plus pleinement que les autres dans l'infini.

Aussi, remarquez-le, il y a de l'infini jusque dans la parole de l'homme. Sa langue est comme sa raison, double: Tune, exacte, mais froide, bornée, étroite; l'autre, immense, absolue, éternelle, infinie. Oh! je sais les douleurs de l'écrivain, de l'orateur. Souvent il lui prend envie de briser l'instrument infidèle de sa pensée, et de s'écrier avec le poète : « L'homme , hélas !

Pour parler n'a que des mots, Des mois sans vie et sans ailes, De sa pensée immortelle Trop périssables échos. »

Mais qu'il ne blasphème pas trop vite la langue que Dieu lui a faite. Sous son apparente pauvreté, sous ses formules si étroites quelquefois, il y a de l'infini. Et c'est là le charme exquis des grands écrivains, ils font penser, ils' font rêver. Ils disent beaucoup; ils laissent entrevoir davantage. Je ne sais quoi de profond et presque d'obscur dans la plus grande clarté, de caché et d'invisible qui pénètre néanmoins comme un glaive , d'inexprimé et de non dit qui éveille en nous mille échos, d'indéfini sans être vague, révèle tout à coup la pensée d'un grand écrivain. On sent une pensée qui n'est pas tout entière dans les mots, qui ne peut pas y être; qui vient de trop haut et est trop vaste; qui remplit les mots et déborde; qui se fait sentir encore plus que voir. Langue deux fois -admirable, pleine d'éclairs brillants et de profondeurs mystérieuses, de lumière sereine et de chaleur cachée; merveilleusement faite pour des âmes que Dieu a pétries de fini et d'infini; qui ont besoin de voir clair, mais qui aiment

aussi à entrevoir, à pressentir, et qui jouissent davantage quelquefois quand elles entrevoient que quand elies voient.

Tel est donc l'esprit de l'homme. Il se meut dans l'infini. Il n'a sa lumière, sa beauté, sa force, sa grandeur, sa poésie, et même sa raison, qu'en proportion qu'il se meut plus pleinement dans l'infini. Ne tirons encore aucune conséquence et parlons du cœur.

Le cœur est la faculté d'aimer, et il semble que de toutes les facultés de l'homme celle-là devrait être la plus facile à satisfaire. Etre d'un jour , doué pour consoler et charmer mon exil de cette tendre faculté d'aimer, je devrais, ce semble, n'avoir qu'à ouvrir mon cœur pour le rassasier. Et cependant, chose singulière! je n'en puis pas venir à bout.

Je ne sais pas qui a fait mon cœur ; mais qui que tu sois, architecte de mon cœur, tu Tas fait d'une étrange façon. A quoi pensais-tu, quand tu as mis en lui cette sensibilité qui fait qu'un rien l'émeut, et cette profondeur désespérante qui fait que rien ne le satisfait ? Tout ce qui n'est qu'entrevu m'attire, m'enchante; j'arrive heureux; et dès que j'approche les lèvres, que je commence à boire : « Ce n'est que cela!... » et je laisse tomber la coupe. Ainsi ma vie s'en va triste, de fleur en fleur, de rêve en rêve , cherchant partout ce je ne sais quoi que désire mon âme, qui suffirait à son bonheur, et que je ne trouve nulle part.

Une grande dame du monde, à laquelle Dieu avait donné tout ce qui fait l'honneur et le charme de la vie, un grand nom, une belle fortune, un mari digne d'elle, de charmants petits enfants, disait : « Il y a quelque chose en moi qui n'a jamais été satisfait. » Voilà le cœur humain. C'est un gouffre d'une forme singulière. Vous y jetez

toutes les joies. Le gouffre tressaille, et, au lieu de se combler, il s'élargit.

« Oh! s'écriait dernièrement un jeune et charmant écrivain, qui dira les ineffables souffrances des cœurs sur la terre, et comment c'est une plainte éternelle que le langage de l'amour? Ecoutez tous les échos élevés de l'âme humaine; si l'homme parle d'aimer, c'est pour pleurer, c'est pour gémir. Plus il est pur, plus il se plaint; plus il est élevé au-dessus des rivages terrestres , plus il se lamente. Si de loin en loin un cantique de joie se fait entendre et interrompt pour un moment cette grande monotonie, c'est pour célébrer le ravissement d'une heure et retomber aussitôt dans l'immensité des désirs. Je ne blâmerai pas le cœur de l'homme. Je ne le plaindrai même pas. C'est à lui de savoir le prix de ses grandeurs. 11 faut au reste lui rendre cette justice qu'il pleure, mais qu'il aime sa blessure, et que la guérison qu'on lui propose dans l'indifférence lui fait horreur. Va donc, immortel plaintif 1 Les hommes ne peuvent rien pour toi, puisque tu ne crains rien tant que leur consolation. Appelle, désire, attend, pleure et languis, et remplis toute la terre du chant de ta chère douJeur. Tu ne seras jamais grand qu'à la condition de souffrir 1. »

Souvent découragé, désespéré d'une poursuite toujours renaissante et toujours si vaine, l'homme retombe sur luimême. La parole amère de Job sort de son cœur. La raillerie monte à ses lèvres. Il dit aux créatures : « Laissezmoi , vous n'êtes que tromperie. Je veux demeurer seul. » Mais jamais la détresse n'est plus cruelle , l'angoisse plus poignante; jamais le vide plus profond et plus redoutable.

1 L'abbé Perreyve, Une Station à la Sorbonne, p. 83.

Et c'est justice. Quoi donc ! il trouverait dans l'égoïsme ce que ne peut pas même nous donner l'amour !

Telle est l'histoire du cœur de l'homme quand il ne demande son bonheur qu'aux créatures. Semblable à l'oiseau enfermé dans une machine pneumatique et qui n'a plus d'air, il s'agite, il s'élance, il retombe sur lui-même, il souflre, il meurt; à moins que, brisant ses entraves, il ne parvienne à s'élancer dans l'air pur et profond de l'infini. m

L'infini! l'infini! voilà le , rêve de nos cœurs, encore plus que le besoin de nos intelligences , ce que nous cherchons dans nos amours , ce qui en fait la beauté , ce qui en fait, hélas! la fragilité et la chimère! Car quelle créature peut nous apporter l'infini? Vainement Dieu nous a doués du doux instinct de trouver parfait l'objet de notre amour, yainement nous le parons de toutes les beautés idéales entrevues dans, nos rêves , nous demandons trop à la créature et nous lui promettons trop, plus que ni e: io ni nous ne pouvons tenir. Aussi, quand tombe le voile divin et que la créature se montre, chétive et imparfaite, derrière ces nuages d'encens , nous sommes elïïayés de notre illusion; nous soullrons; nous nous révoltons quelquefois; jusqu'au jour où, mieux instruits de la caducité des choses de la terre, éclairés, purifiés, nous cherchons dans l'amour infini le supplément de nos périssables amours, et l'arôme où Dieu a voulu, par respect pour notre grandeur, qu'ils trouvassent l'immortalité.

Qui sait si ce n'est pas pour suppléer à ces douloureuse! défaillances du cœur, ou plutôt qui ne voit que c'est pouf aider l'esprit et le cœur de l'homme dans leur aspiration à l'inixri, que Dieu a mis en nous cette belle faculté qu'on appelle l'imagination? J'entends par la cette faculté puis-

santé dont le caractère distinctif est de nous émouvoir à la vue du beau; qui, lorsque la beauté a disparu de nos yeux, la ressuscite dans notre pensée plus belle encore; qui, elle présente, la complète et la transfigure; qui en efface les limites, les faiblesses, les imperfections, les défauts; et qui, s'élevaiit peu à peu jusqu'à la beauté immatérielle, nous donne de tout ce qui est une révélation qui nous émeut. Or ce culte de la beauté sans tache, cette passion pure et ardente qui a créé la poésie, la peinture, la sculpture, la musique; cette foi à l'idéal, c'est-à-dire à quelque chose de plus parfait que tout ce qui existe , qu'est-ce donc, si ce n'est une troisième aile que Dieu a attachée à notre épaule pour nous emporter dans l'infini ? Car où est-elle sur la terre, cette beauté idéale que nous rêvons? Ni dans un individu , ni dans une collection d'individus. Montrez-moi une beauté, j'y trouverai des défauts. Apportez-moi un chef-d'œuvre, j'en concevrai un plus grand. Voilà la Vénus de Milo qui, sortant de terre, fait pâlir La Vénus de Médicis. Voilà les beaux marbres d'Eleusis qui renvoient au second rang l'Apollon du Belvédère. A qui faut-il dire que les plus grandes merveilles, réalisées par le pinceau ou par la plume, ne sont que de vaines ombres à côté des ligures lumineuses qu'avaient entrevues leurs auteurs? Virgile veut brûler l'Enéide; Apelles jette ses pinceaux de dépit. Ainsi fait toujours le génie. Plus il est grand, plus il approche de l'idéal ; mais plus il en approche, plus il le voit reculer et fuir. Pourquoi ? parce que le dernier terme de l'idéal est dans l'infini!

C'est ce sentiment qui fait la beauté, la grandeur, les souffrances , les cris émus du vrai poète , et les attendrissements dont involontairement nous environnons son front meurtri. Il voit les beautés de la terre; il tressaille. Ma'*s

bientôt elles pâlissent ; on dirait des voiles qui s'écartent, des rideaux qui se lèvent, pour laisser apparaître la beauté immatérielle. Il la contemple ravi, il la veut peindre; il cherche au moins à en reproduire quelque ombre; il n'y atteint pas; et ses efforts impuissants, ses désespoirs, ses larmes montrent assez que la beauté qu'il entrevoit est insaisissable , précisément parce qu'elle est infinie.

Ce que je dis de la poésie, il faut le dire de tous les arts, de la peinture et même de la sculpture , et surtout de la musique. Tous ils saisissent l'âme, et ils l'emportent dans l'infini. Regardez ces belles vierges de Raphaël ou sa sainte Cécile; et dites-moi si ces regards, si ce front, si ce sourire, si cette dignité, si cette pureté, si ces draperies, si ces contours suaves sont de la terre , et si , à travers ces expressions lumineuses et pures , vous ne remontez pas à la source invisible de la beauté. Asseyez-vous auprès de cet instrument de musique; et pas n'est besoin que Mozart ou Beethoven le touchent 1 Une voix jeune et fraîche, quelques notes senties , c'en est assez pour vous ravir à vousmême et vous transporter au sein de l'éternelle harmonie.

Ce sentiment est tellement la loi de tous les arts, que nul n'y résiste. Fût-on né dans un milieu mauvais, sans foi, sans élévation, sans idéal; se fût-on voué au culte du réalisme le plus abject, un jour ou l'autre la beauté immatérielle se montre à vous et, pour vous punir, vous arrache un cri d'adoration. « Qui ne se rappelle les larmes versées par Heine aux pieds de la Vénus de Milo, le jour où il s'aperçut pour la première fois qu'il avait besoin de s'appuyer sur quelque chose de plus fort et de plus haut que lui, où cette âme d'artiste, cette nature si profondément esthétique ressentit amèrement l'insuffisance de cet art qui avait été toute sa religion et vit tomber ce beau humain qu'il avait

entouré d'un culte ardent et unique 1. » C'est qu'il n'y a point de beau humain. « Le beau, a dit excellemment Kant, c'est le reflet de l'infini à travers le fini. C'est Dieu entrevu. »

Il n'est pas nécessaire du reste d'être poète, peintre, musicien, pour sentir ces choses; il suffit d'être homme. Qui ne s'est assis un jour au bord de la mer , et qui n'a senti son âme s'élever jusqu'à Dieu? Qui n'a vu quelquefois, au milieu de ces ineffables rêveries, son admiration s'empreindre de tristesse, et une mélancolie sans cause passer sur lui? 0 mon âme, pourquoi regardes-tu plus haut que les montagnes? Que cherches-tu plus loin que la mer, par delà l'horizon? Que demandes-tu aux nuages qui passent, aux vents de l'automne, aux feuilles mourantes des bois? Pourquoi es-tu triste? Que te manque-t-il? C'est Dieu, c'est l'infini qui nous manque, et dont l'absence met dans nos cœurs ces mélancolies sans cause, mais non pas sans charme. Il l'avait éprouvé, ce noble et jeune enfant moissonné avant l'âge, mais déjà célèbre, et qui écrivait ces belles paroles où vit toute la sensibilité d'un cœur de vingt ans : « La splendeur d'une soirée d'été , le calme d'un paysage, un souffle de vent tiède de printemps qui me passe sur le visage, la divine pureté d'un front de madone, une tête grecque, un vers, un chant, que tout cela m'emplit de souffrance l Plus la beauté entrevue est grande, plus elle laisse l'âme inassouvie et pleine d'une image insaisissable *. » Et il ne l'avait pas moins éprouvé, cet autre jeune homme, si déchu, hélas! mais si grand, et

1 Alfred Tonnelle, Fragments sur l'art et la philosophie, p. 150.

s Ibid.

qui a racheté tant de vers d'une beauté si coupable par des cris comme ceux-ci :

Malgré moi l'infini me tourmente I Et encore :

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide, Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.

Et enfin :

Je souffre

Une immense espérance a traversé la terre; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.

L'infini, voilà donc le terme où l'âme aspire sur les ailes de l'imagination comme de la raison , par le chemin du beau comme par celui'du vrai et du bien. Je n'insiste pas sur ce dernier mot; car qui ne sait quelle est notre impuissance à atteindre le bien que nous rêvons? Quel est celui d'entre nous qui , créé pour la vertu , ayant soif de justice , oserait se rendre ce témoignage qu'il est vraiment juste? Nous portons tous en nous l'idéal du bien, un idéal vivant que rien ne peut troubler, qu'aucun crime ne peut corrompre et dont la voix, inentendue de tous , excepté de nous-même, nous dit à tout heure ce qui est bon et saint. Mais n'est-il pas vrai que cet idéal palpitant et incorruptible, nous ne le réalisons jamais? Nous restons toujours loin de lui ; et gravissant sans cesse les sentiers qui y mènent, nous le voyons toujours fuir, s'éloigner davantage, et nous infliger par cette fuite un martyre qui est la plus haute révélation de notre grandeur. « Je ne sais pas, disait le comte de iMaistre, ce qu'est le cœur d'un scélérat, je ne

connais que celui d'un honnête homme, c'est affreux. » Que dire donc du cœur timoré des vierges consacrées à Dieu ! du cœur extasié mais si humble des saints ! Etrange abîme que celui de la conscience! jamais il ne se sent plus vide que quand on y a amassé toutes les vertus.

Et remarquez encore, pour en finir avec ce sujet, ce trait singulier. Précisément parce que toutes nos facultés aspirent à l'infini, tous nos grands sentiments s'achèvent en adoration. Ce que nous aimons, ce que nous admirons, nous sommes toujours tentés de l'adorer. Si la beauté se montre , devant la Vierge à la Chaise, devant la Transfiguration, que disons-nous? « C'est adorable. » Et que disonsnous encore? « On n'en peut parler, on n'en peut faire la moindre critique qu'à genoux *.» Et quand une personne a gagné les sympathies de votre cœur, et que vous lui avez dit : Je vous aime, il faut surveiller votre langue chrétienne pour qu'elle ne s'échappe pas à lui dire : Je vous adore.

Maintenant oubliez l'âme; regardez le corps : d'autres aspects, de nouvelles merveilles, le même spectacle. Cette âme qui, par son intelligence, son amour, son besoin du beau, sa conscience, aspire à l'infini, est attachée à un corps lourd , opaque, fait de terre et qui se traîne par terre. Il semblerait donc que, de ce côté du moins, l'homme devrait se renfermer et se mouvoir dans le fini. Cependant il n'en est rien. Mon corps va mourir; il tombe déjà en nièces. Je n'ai que quarante ans, et comme ce roi, parvenu à ce sommet après lequel il ne reste qu'à descendre la

1 Paroles de M. Cousin devant les sept cartons de Raphaël qui sont à Londres au Brilish Muséum.

pente si rapide des années, je dis mélancoliquement : « Voici qu'au milieu de mes jours je touche aux portes du tombeau. In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. » Que devrais-je faire? M'habituer à cette idée; me dire : « Les feuilles tombent, les fleurs se fanent, les Ilots s'écoulent; tout meurt; il est donc bien juste que je meure aussi. Pas du tout. Je proteste contre la mort. Je lui dis ■ « 0 mort, tu as beau faire, tu ne m'auras pas tout entier. Je traverserai tes ténèbres. » Et, les pieds sur un tombeau, je rêve l'immortalité.

Etre du temps, je méprise le temps; fleur d'un jour, je veux m'éterniser, même sur la terre. L'un veut éterniser son nom, l'autre sa race, celle-ci sa beauté, celui-là son bonheur, tous leur amour. Homère vit pauvre, misérable, aveugle, et se console en pensant que la postérité répétera ses vers. Napoléon paraît au balcon du Louvre, tenant son fils dans ses bras, et crie : « L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi ! » Et dans l'intimité de la tendresse conjugale, qui ne sait que le cœur charmé n'a qu'un mot : Toujours , toujours , toujours l

Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que pour s'éterniser ainsi, on sacrilie le temps. On veille, on s'use dans le présent; pourquoi? pour vivre dans l'avenir. Que dis-je I on se console d'être calomnié, méprisé dans le temps, pourvu que la postérité nous absolve. La postérité! quelle idée, si je meurs ce soir et pour toujours! L'éternité ! quelle ironie , si je ne suis qu'un flot qui passe ! mais quelle preuve que, même par la partie fragile et périssable de mon être, je me meus dans l'infini!

Ainsi , à chaque pas que nous faisons , à chaque coup de sonde, pour ainsi dire, que nous jetons dans l'âme, nous voyons mieux se dessiner sa vraie nature. Elle émerge

hors du temps. Par son esprit, par son cœur, par son imagination , par sa conscience , par sa vie tout entière , elle brise toutes les enveloppes et elle s'élance dans l'infini. Les Grecs avaient trouvé le vrai mot de l'âme. Ils l'ont appelée une aspiration, àaÔjjt-oc. Une aspiration à quoi? à l'infini.

De là résulte une foule de conséquences, une surtout que je ne veux pas développer, que pourtant je ne puis contenir. L'âme aspire à l'éternité , donc elle n'est pas du temps. Elle monte à l'infini par ses tristesses, par ses douleurs, par ses désenchantements, par ses joies, par ses amours; chacun de ses mouvements se termine à l'infini; donc elle n'est pas la terre; donc elle est autre chose qu'une vile poussière ; donc il y a en elle un souffle divin , un esprit qui vient d'en haut et qui n'aspire à y remonter que parce qu'il en descend.

Vous dites que vous ne l'avez jamais vu cet esprit , que vous ne l'avez pas trouvé sous votre scalpel ! Et moi je vous demande : Est-ce que vous ne l'avez jamais senti? Vous ne l'avez pas trouvé sous votre scalpel! Et où l'avez-vous cherché? Quoi! c'est là, au fond de cette salle obscure, dans ce cadavre à demi décomposé, que vous espérez trouver l'âme 1 Elle n'y est plus; elle est partie; elle s'est envolée. Aveugle l vous n'avez plus entre les mains que la cage, la cage vide; et vous niez l'oiseau, le doux rossignol qui chante dans le bocage! Mais c'est de la folie! c'est comme ces personnes qui viennent vous faire visite à l'heure où elles savent que vous êtes sorti.

Voulez-vous trouver l'âme? n'interrogez pas les morts; interrogez les vivants. Mettez la main sur le cœur de l'homme au jour où il bat d'un noble amour. Venez voir Raphaël au moment où il se prépare à jeter sur la toile la

scène de la Transfiguration; ou Mozart, quand le souffle des harmonies infinies le couche palpitant sur son "nstrument sonore; vous verrez l'âme vivante; vous ne verrez plus le corps; vous ne le verrez qu'avec indignation, comme un obstacle; et dans l'éclair des yeux, sur les lèvres, à travers le rayonnement du front, vous saluerez avec émotion, avec certitude, cette chose auguste qu'on appelle une âme! et vous comprendrez que tous les espaces ne sont pas assez vastes pour l'immensité de son vol. Il lui faut l'infini.

Si les considérations que nous venons de présenter à nos lecteurs sont justes, et il n'est personne qui ne puisse les vérifier sur lui-même, on entrevoit déjà quelque chose de la vraie nature de l'âme ; mais pour la bien comprendre, il faut regarder de plus près encore, et se demander quel est le caractère de cette aspiration à l'infini. Est-ce un élan vague et nuageux, quelque chose d'incertain, d'indéterminé? L'homme n'est-il qu'un être sensible et poétique qui aspire à s'élancer par l'imagination et par l'amour au delà du monde matériel? Ce qui le caractérise, n'est-ce que ce triste et glorieux malaise d'un être qui est plus grand que la terre, qui se retourne inquiet sur une couche trop petite pour lui, et qui regarde au delà pour y trouver quelque chose de meilleur? Assurément ce serait beau, et la

conséquence que nous en déduirons tout à l'heure relativement à la Religion y serait déjà tout entière. Mais l'aspiration dont je parle a un bien autre caractère. Elle est nette, précise, pratique, comme la nature même de l'homme. Ce que l'homme voit dans cet infini vers lequel il s'élance incessamment, c'est un être vivant , personnel , à la fois très grand et très bon ; et ce qu'il veut, c'est un commerce rétjl avec lui, une union active, une relation positive et réciproque.

Et remarquez, je vous prie, les deux actes qu'implique ce commerce; actes singuliers, et cependant antiques, universels, invincibles, publics, si inhérents à l'âme humaine, qu'ils en sont comme l'aspiration et la respiration.

D'abord l'homme veut monter jusqu'à Dieu, et il se sent capable d'y arriver. PerJu comme un atome dans les champs de l'immensité, il croit que Dieu entend sa voix, et que, quelle que soit la distance qui les sépare, il y a dans le cœur de l'homme des cris qui, nécessairement, infailliblement, seront entendus. C'est là sa foi. Elle est étrange, bizarrement présomptueuse, si vous voulez; mais enfin elle est antique, universelle, indestructible. Rien jamais, non, rien, rien n'a pu lui arracher cette conviction.

Et non seulement l'homme aspire à monter jusqu'à Dieu et se croit capable de le faire, mais, ce qui est plus étrange peut-être, il aspire à voir Dieu descendre jusqu'à lui. Et il croit ce second acte aussi réalisable, et même aussi certain que le premier.

« Oh! qu'il vienne! » s'écriait Platon, et avec lui toute l'antiquité païenne.

a Oh! qu'il fende les cieux et qu'il descende! Utinam

8^ Là religion

dirumperes cœlos et descenderes ! » s'écriait Isaie, et avec lui toute l'antiquité sacrée.

Brise cette voûte profonde Qui couvre la création, Soulève les voiles du monde, Et montre-toi, Dieu juste et bon !

Voilà le cri universel de la nature humaine. Et comme il est de l'essence de tout profond besoin de se créer une expression publique, universelle et perpétuelle, si vous jetez les yeux autour de vous , dans ce siècle et dans ceux qui l'ont précédé, que verrez-vous sur toute la surface du globe? Des temples, des autels, des prières; des yeux qui se lèvent pour implorer, et des mains qui se joignent pour remercier.

On peut essayer d'expliquer ce fait, prétendre que c'est une illusion et une folie, en rappeler les abus et tout ce qui s'y est mêlé de faux, de puéril et d'odieux; on ne niera pas que cette foi existe; que ce besoin d'un commerce avec Dieu est à la fois spontané et invincible, si ancien, si universel, si perpétuel, qu'il fait partie de la nature humaine, tranchons le mot, qu'il en constitue le fond et, pour ainsi dire, l'essence.

Comment est-ce, en effet, que nous connaissons la nature humaine, ses vrais besoins, ses lois essentielles?

M. Thiers se pose la même question, à propos de la propriété. Ecoutons sa réponse; elle va nous donner de grandes clartés, a Montesquieu a dit : Les lois sont les rapports des choses. J'en demande bien pardon à ce vaste et grand esprit, il aurait peut-être parlé plus exactement en disant : Les lois sont la permanence des choses. Newton observe les corps graves. Il voit une pomme tomber d'un

arbre , suivant le langage terrestre des habitants de notre planète. Rapportant ce fait à un autre, à celui de la lune attirée vers la ter;» , de la terre attirée vers le soleil, il aperçoit dans un fait particulier et insignifiant un fait général, permanent, et il dit : « Les corps graves sont attirés les uns vers les autres proportionnellement à leur masse ; » et il appelle ce phénomène la loi de la gravitation.

« J'observe l'homme, je le compare à l'animal; je vois que, loin d'obéir à de vulgaires instincts, tels que manger, boire, etc., il sort de ces étroites limites, et qu'à toutes ces manières de se comporter, il en ajoute de bien plus relevées. Il a un esprit pénétrant; et avec cet esprit, il cultive la terre, commerce, fait la paix, fait la guerre, s'élève au gouvernement des Etats, puis, s'élevant plus haut encore, arrive à la connaissance de Dieu. Après avoir reconnu en lui cette sublime intelligence qui se développe en s'exerçant, après avoir vu qu'en l'empêchant de l'exercer je la lui fais perdre, je le rabaisse, je le rends malheureux et presque digne de son malheur, je me récrie et je dis : L'homme a le droit d'être libre, parce que sa noble nature, exactement observée, me révèle cette loi que l'être pensant doit être libre, comme la pomme, en tombant, a révélé à Newton que les corps graves tendaient les uns vers les autres.

« Je défie qu'on trouve une autre façon de constater les droits, une autre que la saine et profonde observation des êtres. Quand on a bien observé leur manière constante de se comporter, on conclut à la loi qui les régit, et de la loi au droit. »

Et, appliquant ce principe à la propriété, M. Thiers montre que la propriété est un fait général, constant, universel , de tous les temps et de tous les pays , qu'elle est

par conséquent un besoin, une loi et un droit. « Les naturalistes, dit-il, en voyant un animal qui, comme le castor et l'abeille, construit des demeures, déclarent sans hésiter que l'abeille, le castor sont des animaux constructeurs. Avec le même fondement, les philosophes, qui sont les naturalistes de l'espèce humaine, ne peuvent-ils pas dire que la propriété est une loi de l'homme; qu'il est fait pour la propriété; qu'elle est une loi de son espèce1? »

Assurément , ce sont là de beaux et féconds principes. J'adjure tout homme sérieux de les appliquer à son tour à la Religion, de dire si cette aspiration à Dieu, si ce besoin d'une union active avec Dieu, d'un commerce réel, n'est pas un fait constant, général , universel , affectant tous les temps, tous les lieux, tous les hommes. Je vois partout l'humanité qui croit en Dieu, qui espère en Dieu, qui prie Dieu, qui monte à lui sur les ailes de la foi, de l'espérance, qui le remercie d'être venu à son aide.

Et remarquez, s'il vous plaît, que ce fait universel et perpétuel n'est pas caché dans les entrailles de la terre, au fond des sociétés secrètes , où il aurait pu échapper à la discussion. Il est public. Il fait partie des gloires et des grandeurs nationales. Il s'impose même à ceux qui n'en veulent plus. Il oblige des hommes qui ne prient jamais à se donner de temps en temps, même en public, l'apparence de gens qui prient encore.

J'ai dit : qui ne prient jamais; je rétracte ce mot, car il n'est personne qui ne prie jamais. Il n'est pas de jeune homme qui, au jour où un noble amour vient le relever et purifier quelquefois, ne lève les yeux vers le ciei pour le remercier. Il n'est pas de vieillard qui, à cet âge où la tête

• Thiers, De la Propriété, ch. u.

se penche comme pour s'habituer à regarder la tombe, n'ait éprouvé le besoin d'adorer et d'espérer. Et vous qui vous croyez exempt de cette faiblesse, savez-vous si Dieu ne vous enverra pas , à un moment imprévu , une de ces calamités qui blanchissent l'homme avant l'âge? Sous l'empire de la douleur, vous vous écrierez involontairement : Mon Dieu! ô mon Dieul Cela suffit : vous aurez prié.

Milie conséquences se pressent encore ici au bout de ma plume. Je les arrête, et je me contente de celle-ci : à savoir que l'âme aspire à Dieu et y monte par un élan qui n'est ni vague, ni indéterminé, ni confus; qu'elle veut un commerce positif avec Dieu; et que si, observant la nature humaine, de la permanence des mêmes actes on conclut à la loi qui les régit , parvenu à ce point , je puis dire à mon tour : La tendance à Dieu, l'aspiration à Dieu, le besoin de croire, de prier, d'adorer, est une loi de l'espèce h.umaine, aussi légitimement que je dis : La propriété est une loi.

Si ces principes valent pour prouver la propriété , ils valent pour prouver la Religion. Si vous les récusez à propos de la Religion , ne vous étonnez pas que d'autres les récusent à propos de la propriété. Regardez bien; vous verrez que la Religion, la société, la famille, la propriété, sont assises sur le même fondement. Pas une de ces choses augustes n'est périssable, parce qu'il n'en est aucune qui ne soit un besoin et une loi de la nature humaine.

Il y a même des philosophes, ou plutôt des physiologistes, qui, à propos de la Religion, sont allés plus loin. Ils se sont demandé où était le point précis qui faisait la différence de l'homme et de l'animal, ce qui était tellement propre à l'homme, qu'il se trouvait dans tous les hommes et ne se

trouvait dans aucun animal. Est-ce l'organisation, la structure et le jeu des appareils? Non, disent-ils; car l'anatomie et la physiologie ont montré depuis longtemps une identité presque absolue de composition anatomique entre l'homme et les mammifères. Est-ce dans les facultés de l'esprit? Mais, bien qu'il y ait une différence immense entre le développement intellectuel de l'homme et celui de l'animal, cependant on ne peut méconnaître que, instinct à part, l'animal sent, Veut, se souvient, raisonne, et que l'exactitude, la sûreté de ses jugements ont parfois quelque chose de merveilleux qu'il est, dans bien des cas , impossible d'attribuer à une force aveugle. Est-ce alors dans les facultés du cœur? Bien moins encore, car l'animal aime, hait, se venge, est reconnaissant, se fait tuer pour son maître et pour ses petits. Où est donc alors ce sanctius his d'Ovide, ce quelque chose d'absolument étranger à l'animal et qui fait la différence propre de l'homme? Ces naturalistes répondent : Ce qui différencie essentiellement l'homme de l'animal, c'est la religiosité, la faculté religieuse; en d'autres termes, l'élan vers Dieu, l'aspiration à Dieu.

Voilà ce que disent les physiologistes. Et il faut que cette aspiration à Dieu, ce besoin d'un commerce avec Dieu appartienne bien essentiellement à la nature humaine, pour que des savants distingués, des hommes qui déclarent « ne vouloir être ni métaphysiciens ni philosophes, mais rester naturalistes », aillent jusqu'à en faire le caractère, non seulement principal, mais unique, qui nous sépare des animaux , et qui seul , aux yeux de la science , constitue notre règne, le règne humain >.

1 Mémoire sur l'unité de l'espèce humaine, par M. de Quatrefages. Ce savant Mémoire est parfaitement analysé dans le beau livre de M. Nicolas, l'Art de croire, t. i, ch. u.

LA RELIGION Wô

Une dernière observation va nous faire apparaître tout ceci sous un jour nouveau et non moins étonnant.

Cette aspiration de notre âme à Dieu présente en nous deux caractères singuliers : d'une part elle est nécessaire , puisqu'elle est un des éléments constitutifs de la nature humaine, son élément principal ; mais d'autre part elle est libre. Il est bien difficile de l'arracher d'une âme ; mais elle y subit d'étranges vicissitudes. Elle croît et décroît. Elle pâlit, elle diminue à certains jours; à d'autres, elle ranime ses mourantes flammes; elle ressuscite; et il est curieux de soumettre à l'analyse, à l'exacte observation, le phénomène de sa croissance ou de sa décroissance.

En général , elle croît avec la vertu , elle décroît avec le vice. Je dis : en général; car si elle ne décroît pas toujours avec le vice, si elle survit quelquefois dans la conscience à la ruine du bien , preuve nouvelle qu'elle appartient au fond même de la nature humaine, elle grandit infailliblement avec la vertu. Plus nous sommes généreux, humbles , chastes , plus est vif l'élan qui nous emporte à Dieu. Dans une vie, même troublée, faisons-nous un acte de vertu, de désintéressement, d'oubli de nousmêmes ? à l'instant nous nous sentons mieux disposés pour Dieu, et comme replacés, pour un moment du moins, près de lui.

Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que cette foi en Dieu, qui grandit avec la vertu, grandit aussi avec la

douleur. Vous savez ce que produit la douleur; elle fait tomber tous les rêves, toutes les fausses lueurs. Ce qui est factice disparaît , s'évanouit à son rude contact; elle nous tire de l'illusion et nous remet dans la réalité. Or c'est à ce moment que l'élan vers Dieu prend plus de vivacité. On s'éloigne de Dieu dans le plaisir, on revient à lui dans l'épreuve. Les yeux pleins de larmes se lèvent naturellement vers le ciel.

Et quand la douleur nous conduit peu à peu à la mort, qui ne sait quels accroissements subits et consolants prend la pensée de Dieu? Vit-on jamais un homme qui a cru en Dieu s'en repentir sur son lit de mort et y abjurer sa foi? On en voit, au contraire, un grand nombre qui, ayant douté de tout, retrouvent la lumière au bord du tombeau ; comme si, à mesure que l'âme se dégage des liens du corps et approche des rivages de l'éternité, il lui en revenait une lumière qui dissipe les dernières ombres; ou comme si Dieu, qui est père, se penchait alors avec plus de tendresse vers ses enfants , et faisait un plus grand effort pour les sauver. Le mouvement de retour est , à ce dernier moment, si vif, que la plupart des philosophes du XVIIIe siècle y ont succombé : Boulanger, Gondillac, Montesquieu , Fontenel.le, Buffon; et pour que les autres, Voltaire, Diderot, n'y succombassent pas, il a fallu les précautionner et les défendre contre leur faiblesse, en faisant la garde autour de leur lit. Et comme, au xixe siècle, cette faiblesse a crû encore et que l'homme, plus tourmenté de Dieu, a des retours plus infaillibles vers lui, on a multiplié les précautions , on a fait des ligues pour entourer le lit de mort, des espèces de compagnies d'assurances contre Dieu. Dans ces sociétés protectrices on a exigé de l'homme les plus redoutables serments, et on lui a

LA ftELIGION 95

promis un appui énergique pour l'aider à soutenir jusqu'au bout la gageure de ne croire à r%en. Vains efforts 1 car, tourmentée de Dieu, l'âme ne perd qu'une puissance, celle de revenir publiquement à lui. Mais quoi I à ce moment plus encore qu'au contact de la douleur, toutes les illusions s'en vont; les rêves s'évanouissent; ce qui est faux, factice, tombe de l'âme; et c'est l'heure ou la ioi s'affirme et grandit. Quelle plus grande preuve de sa vérité ! On touche Dieu, pour ainsi dire. On n'a presque plus besoin de croire en lui ; on le voit ; il partage notre couche douloureuse; et l'espérance, agitant son flambeau, nous montre le ciel ouvert où l'amour nous attend.

Et non seulement cette aspiration à Dieu grandit avec la vertu , les douleurs , avec les approches de la mort ; elle grandit, avec la grandeur de l'âme. Elle est à la fois la couronne des grandes âmes quand elles s'y livrent, leur tourment si elles y résistent, leur honneur toujours. Elle s'élève quelquefois en elles jusqu'à une sorte de soif sublime qui est assurément le point le plus élevé de la touchante beauté de l'homme. Regardez, regardez les grandes âmes de tous les temps, de tous les pays, j'entends celles qu'une intelligence plus vaste, une raison plus forte, une imagination plus vive, un cœur plus profond et plus tendre élèvent au-dessus du vulgaire, et dites s'il en est une seule qui n'ait pas porté en elle le besoin de Dieu, la faim , la soif de Dieu, et n'ait pas laissé voir sur son iront : ou, irrassasiée, les stigmates sacrés de ce glorieux tourment; ou, désaltérée et heureuse, la paix ravissante de la vérité trouvée et de Dieu possédé.

Souvent, ému de toutes ces pensées , je me surprends à rêver un grand tableau , une procession comme celle que Flandrin a mise sur les murs de Saint-Vincent-de-PauL

Seulement, si j'étais peintre, je la ferais plus vaste; je la composerais de toutes le^ âmes qui, dans ce triste monde, ont été altérées de Dieu.

Vous y seriez au premier rang, poètes de tous les âges, âmes sublimes et charmantes, qui avez eu vers Dieu de si beau élans. Je vous grouperais autour du divin Homère , votre maître à tous. D'un côté, Orphée et tous les poètes orphiques, si peu connus, si divins. De l'autre, Pindarc et Eschyle; Euripide et Sophocle; Virgile, le tendre et religieux Virgile, et vous aussi, Horace, dont la lyre légère rendit néanmoins si souvent Je son de l'infini. Vous apprendriez au monde, qui vous regarderait passer, que les plus belles âmes sont les plus religieuses, et que, môme au sein du paganisme, la grande poésie a toujours été un cri de l'âme vers Dieu.

Platon conduirait le second chœur. C'est lui qui a dit : c< Que faut-il pour voir Dieu? Être pur et mourir. » Et cet autre mot, plus divin , s'il est possible : « Philosopher, c'est apprendre à mourir. » Il marcherait le premier, soutenant avec tendresse son vieux maître Socrate, et appuyé sur Aristote, son jeune ami, qui concevait Dieu comme le grand aimant des âmes, l'aimant par amour. A leur suite on verrait tous les grands philosophes : Pythagore , qui se préparait par le silence et par le jeûne à mieux entendre l'harmonie des sphères; Cicéron, qui, au milieu des oscillations de son esprit, conserva si vif le sentiment delà Divinité, et lui consacra un langage d'une majestueuse beauté: Sénèque, dont le nom serait si grand si sa vie eût répondu à sa doctrine; tous emportés, par la même passion, plus haut que la nature visible, dans la contemplation de l'infini. Je voudrais que dans l'arrangement de ce groupe, par je ne sais quel coup de pinceau plus hardi, on parvînt

à faire sentir ce mot de Platon qui résume toute sa vraie philosophie : l'homme est fait pour la vérité; mais il faut qu'un Dieu la lui vienne enseigner.

Je ne vous oublierais pas, vous auriez le troisième rang, vierges mystérieuses que l'antiquité connut sous le nom de Sibylles. Vous garderiez sur vos yeux ce voile que la science n'a pas encore pu soulever, et vous tiendriez à la main ces livres que l'on conservait si soigneusement au Capitole, tout pleins de Dieu et de Celui qui allait venir. Soit que vous ayez trouvé ces intuitions divines dans vos cœurs de femmes et de vierges; soit que vous eussiez recueilli ces pressentiments sur les lèvres de l'humanité et que vous fussiez ainsi, sous sa forme la plus charmante, la personnification du peuple altéré de Dieu.

Viendrait ensuite un autre chœur, encore plus beau : le chœur des patriarches et des prophètes. Ceux-ci , les yeux au ciel, regardant de loin la patrie, lui envoyant des regrets avec des désirs , et confessant qu'ils sont voyageurs sur la terre et exilés loin de Dieu ; ceux-là tenant à la main leurs harpes sacrées , et faisant résonner sur leurs cordes, en chants d'une beauté ineffable, l'adoration, la louange, l'action de grâces et l'amour.

Et que serait-ce si, à tous ces représentants du génie religieux de l'antiquité, je pouvais ajouter les grandes âmes de l'humanité chrétienne : les martyrs qui sont morts pour Dieu, les vierges qui lui ont sacrifié tout amour humain; les peintres, les sculpteurs, les architectes qui lui ont élevé des dômes sublimes; les théologiens, les philosophes, les orateurs, les musiciens et les poètes qui l'ont si divinement chanté !

Mais ce ne serait pas assez de peindre cette procession; il faudrait pouvoir animer ces grandes âmes, mettre une

parole sur leurs lèvres. Quels chants on entendrait! quels élans vers la vérité I quels soupirs après la beauté immatérielle et sans tache I Voilà l'esprit humain à sa plus haute puissance 1 voilà le cœur dans sa plus touchante grandeur! voilà l'imagination avec ses plus suaves peintures! voilà l'homme enfin dans ce qu'il a de plus beau et de meilleur! et cet esprit, cette imagination, ce cœur n'ont qu'un mot, un cri : Dieu! Dieu!

Et si, après avoir peint cette divine procession de toutes les grandes âmes qui aspirent à Dieu, on me permettait, comme aux artistes du xve siècle, de jeter sur cette scène une devise et une légende, je n'en prendrais point d'autre*' que cette parole : Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam, quoniam et ipsi saturabuntur. Oui, bienheureux ceux qui ont aspiré après la vérité, la beauté, la justice, l'amour infinis; car comment de tels désirs ne seraient-ils pas rassasiés ?

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