DE LA VRAIE NATUHË DE LA RELIGION
Si tout ce que nous avons dit jusqu'à présent est vrai . c'est-à-dire si l'homme tend à Dieu et si Dieu tend à l'homme, par des motifs différents sans doute comme leur nature, mais des deux côtés profonds et sublimes , il est évident qu'ils ont dû se rencontrer, car qui aurait pu y mettre obstacle? qu'il doit y avoir entre eux des liens, des rapports, certains actes par lesquels l'homme s'élève à Dieu et Dieu descend jusqu'à l'homme, et par conséquent une religion; car la Religion, comme son nom l'indique, n'est pas autre chose que le commerce vivant de Dieu et de l'homme , leur rencontre et leur union mutuelle, l'ensemble des actes qui les conduisent, si on ose ainsi parler, dans les bras l'un de l'autre.
Oui, Dieu et l'homme se cherchant, se trouvant, s'unissant, voilà la Religion.
La Religion n'est pas seulement, comme beaucoup rima-
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ginent , et comme le disait Gicéron , dans la langue superficielle du paganisme, « le culte et l'hommage rendu à la Divinité, superioris naturœ cultum cœremoniamque*. » S'il n'y avait que cela, si l'homme mettait tout de son côté, et Dieu rien du sien, la Religion serait la plus inutile de toutes les chimères. Qu'est-ce que l'adoration, si Dieu n'y est pas sensible? Qu'est-ce que la prière, si elle n'est pas entendue? A quoi sert le repentir, s'il n'est pas suivi du pardon? Que sont enfin tous les actes de l'homme essayant d'arriver jusqu'à Dieu, s'ils n'amènent pas, comme conséquence nécessaire, des actes parallèles de Dieu descendant jusqu'à l'homme? Et on sent même, pour le dire en passant, que, dans cette recherche et cette rencontre de Dieu et de l'homme, Dieu a dû agir le premier et comme donner le signal , parce qu'il est le plus ancien , le plus fort, le plus tendre, et, sous tous les rapports, le meilleur.
Voilà , je le répète , la Religion dans toute sa notion la plus simple. En quoi une telle idée pourrait-elle froisser la raison humaine? Laissez là les sophismes, que nous examinerons du reste plus tard ; recueillez -vous au plus intime de vous-même, en ce lieu auguste et secret où ne parlent que des voix d'en haut : est-ce que vous ne les sentez pas s'éveiller et dire : Voici le vrai. Dieu et l'homme ne peuvent pas être séparés par un abîme. Ils tendent l'un à l'autre par des motifs aussi grands qu'eux. Donc il est impossible qu'ils ne se rencontrent pas. L'homme doit monter à Dieu par l'adoration , par la prière , par l'obéissance, par le repentir et par l'amour; mais il faut que Dieu descende aussi; il faut qu'il vienne à l'homme par
i Cicer. de Invent. lib. II, lui.
le secours, par le pardon, par le bienfait, et conséquemment aussi par l'amour. Cela est évident.
Aussi, comme l'éternelle Religion est renfermée dans cette simple et féconde formule, nulle attaque ne lui a été épargnée. Ne pouvant empêcher l'homme de monter jusqu'à Dieu, car, hélas I comment s'y prendre pour que l'homme ne tourne jamais les yeux vers le ciel? il n'y a rien qu'il n'ait imaginé pour faire disparaître Dieu, et le chasser de la Religion.
Le xviii0 siècle disait : « L'homme contemple Dieu, l'adore, le prie, l'appelle; c'est bien; mais qu'il n'aille pas s'imaginer qu'il pourra arriver jusqu'à lui. Dieu est trop grand. Emporté par sa propre grandeur, il fuit devant l'homme d'une fuite infinie. » Voyez -vous cette reli- * gion, ce supplice de Tantale, ce Dieu fuyant d'une fuite infinie devant l'homme qui le poursuit? Ils étaient charmants, ces philosophes.
Mais on les a dépassés de nos jours, car voici ce qu'on dit: « L'homme contemple, adore, appelle, quoi? Rien. Car il n'y a rien. La Religion est chose purement subjective, sans aucun objet qui y corresponde. Dieu n'est que l'idéal conçu par l'homme , le rêve de son cœur, un pur rêve sans réalité. » C'est l'Allemagne qui produit ces merveilles, et c'est la France qui les exporte et qui les admire.
« La nature, dit Feuerbach, cité avec admiration par M. Vacherot, n'entend pas les plaintes de l'homme; elle est insensible à ses souffrances; aussi l'homme se détourne loin d'elle, loin des objets visibles en général; il rentre dans son monde intérieur, pour que là enfin , dérobé à la vue d'insensibles puissances, il puisse trouver quelqu'un qui l'écoute et le console. Là il exprime les secrets qui \ù tourmentent; là il fait jour à son cœur oppressé. Ce jour
libre pour le cœur, ce secret révélé, cette douleur morale exprimée, c'est Dieu. Dieu; c'est une larme d'amour versée loin de tous les regards sur le malheur de l'homme. Dieu est un indicible soupir caché au fond de l'âme humaine * . »
J'en demande bien pardon à M. Vacherot; mais, en dépit de son admiration, tout cela est ridicule. Quoi! je pleure , et cette larme , c'est Dieu ! ce soupir de mon cœur oppressé, c'est Dieu! Dieu est la prière s'exauçant ellemême! c'est l'écho de nos gémissements! Voilà ce, que vous dites, et il ne me sera pas permis de prononcer ici le vrai mot: athéisme, et, de plus, absurdité! l'homme fuit la nature qui ne l'entend pas. Il se recueille en luimême pour s'écouter et se consoler. Et ce soupir qui s'échappe de son cœur, c'est Dieu! Il n'y en a point d'autre! Et vous appelez cela « une logique impitoyable » ! Dites donc une sottise impitoyable!
Non, le gémissement de l'homme n'est pas Dieu ; mais son gémissement appelle Dieu. Cette larme, toute tiède, Dieu la recueille. Ce" soupir ému, Dieu l'entend. L'homme ne se trompe pas lorsqu'il fuit la nature insensible à ses souffrances et qu'il rentre en lui-même pour y chercher « quelqu'un qui l'écoute et le console ». Ce « quelqu'un», il le trouve, et c'est Dieu. L'union s'opère, jamais plus profonde que quand elle naît ainsi dans les larmes.
0 vous qui lirez ces page^ , qui que vous soyez , quels que puissent être vos systèmes, écoutez bien ceci : croyezvous que Dieu vous entende? et croyez- vous qu'après vous avoir entendu, il puisse vous répondre? Si vous le croyez, que vous soyez catholique, protestant, juif, mahométan ,
1 Vacherot, la Religion, p. 72.
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vous êtes religieux. Si vous ne le croyez pas, vous êtes irréligieux, athée pratique. Vous n'avez un Dieu que pour la forme, pour vous sauver du ridicule et peut-être du remords de ne pas croire en Dieu.
Un Dieu qui ne m'entend pas, ou qui ne me répond pas, n'est pas un Dieu; c'est une idole. Une religion qui n'est qu'un monologue n'est pas une religion. Est-ce que vous parleriez longtemps à quelqu'un qui ne vous répondrait jamais? Un agenouillement éternel devant un sourd et muet, cela ne serait digne ni de Dieu ni de l'homme. La Religion ne se peut pas définir : l'ensemble des devoirs de V homme vis-à-vis de Dieu; à moins qu'on n'ajoute: l'ensemble des devoirs de Dieu vis-à-vis de l'homme < . Autrement cela est faux et de plus dangereux; car, à force de ne voir que l'homme dans la Religion , on finit par oublier Dieu ; on le regarde comme indifférent à une chose où il n'a point de rôle. Il s'efface et disparaît.
Donc, à moins que la Religion ne soit une illusion lamentable , il faut de toute nécessité qu'il y ait des actes réciproques entre Dieu et l'homme ; des actes de Dieu visà-vis de l'homme, comme il y a des actes de l'homme vis-à-vis de Dieu ; quelque chose qui relie Dieu à l'homme, comme il y a quelque chose qui relie l'homme à Dieu. Il faut un nœud, un point, où les deux liens se touchent et se serrent pour s'unir.
C'est là du reste le sens même, l'étymologie du root
i Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne pas créer l'homme. Mais l'ayant créé, il n'était pas libre de l'abandonner. Il se devait à lui-même de lui venir en aide. La source des devoirs qu'il avait contractés librement vis-à-vis de sa créature était en lui. Mais ces devoirs existaient, et ils étaient corrélatifs à ceux de l'homme.
religio, entendu, interprété par les meilleurs esprits. Il vient du verbe religare, qui veut dire lier, relier, unir. C'est ainsi que l'ont compris Tertullien, Lactance, saint Augustin, Jérôme, et, dans les temps modernes, Bossuet, Fénelon, Pascal, Leibnitz. Ne citons que Bossuet, dans lequel on entend toute l'antiquité ecclésiastique et le bon sens de tous les temps : « Tous les actes religieux se doivent terminer à Dieu , et le propre de la Religion , c'est de nous réunir à ce premier être. Saint Augustin nous enseigne que c'est de cette origine que la Religion a pris son nom : Religio dicitur eo quod nos religet omnipotenti Deo. Elle nous lie, elle nous attache, elle nous unit à Dieu, et c'est par cette union qu'elle est définie1. »
J'avoue qu'en lisant cette belle et profonde et cependant si simple théologie, je serais tenté de me plaindre des théologiens des derniers temps, qui, au lieu de s'en tenir à cette grande idée de la Religion , ont presque tous versé dans la notion superficielle de Cicéron , et réduit la Religion à n'être que l'ensemble des devoirs d'adoration, de louanges, d'actions de grâces que l'homme doit à Dieu. Définition superficielle, je l'ai dit; inexacte même, puisque l'essence de la Religion ne s'y trouve pas, et que l'un des deux termes de l'union n'y joue qu'un rôle insignifiant; dangereuse enfin, à cause de cette tendance générale des esprits modernes à ne faire de la Religion que l'adoration d'un Dieu contemplé de loin, un pur agenouillement devant l'invisible.
Ce ne sont pas du reste les grands esprits seulement, ce sont les peuples qui ont conçu la Religion de cette manière élevée et touchante. Toujours elle leur a paru à la
» Boss'et, Œuvres complètes, t. VI, p. 47.
fois divine et humaine , l'ensemble des actes qui unissent l'homme à Dieu et Dieu à l'homme: et non seulement divine et humaine, mais la plus divine, la plus humaine de toutes les institutions. Et, en effet, il n'en est aucune où Dieu et l'homme se rencontrent dans d'aussi incomparables proportions. L'homme s'y trouve avec ce qu'il a de plus élevé, de plus indescriptible, de plus divinement beau: sa soit sacrée de vérité, de justice, de perfection morale, sa noble passion pour l'infini. Dieu y est avec sa majesté, sa sainteté, sa miséricorde et sa tendresse. Tout ce qu'il y a en Dieu de beau, de doux, de bon, de saint, de grand, il l'a mis dans la Religion; et comme il en est de même de l'homme, on conçoit que sous ie rapport de la vie, de la durée, de la fécondité, de la beauté morale, rien ne se compare à la Religion. Antique comme Dieu, universelle comme l'homme, indestructible comme l'un et l'autre, elle traverse tous les temps, tous les lieux ; elle brave tous les orages; -toujours pure dans cette incorruptible partie d'elle-même qui vient de Dieu; belle aussi dans cette autre partie par où elle touche à la terre, et vénérable en dépit des faiblesses de l'homme, qui ne peut pas y avoir de rôle sans y porter son infirmité; toujours féconde, ayant inspiré toute vertu, toute morale, toute science, toute législation, toute poésie dans les temps anciens, et les inspirant encore, elle élève au-dessus des brouillards qui montent de la terre un front où brillent à la fois la beauté divine et la beauté humaine fondues dans une ineffable harmonie. L'humanité qui l'a trouvée sur son berceau la verra encore sur sa tombe, étant juste que, dans cette rencontre de Dieu et de l'homme où l'amour joue un si grand rôle, Celui qui aime le mieux ait le premier mot et le dernier.
La Religion est donc la recherche et la rencontre de Dieu et de l'homme, leur commerce réciproque. Et c'est là, pour le dire en passant, la grande différence de la Religion et de la philosophie, si vainement cherchée quelquefois, si mal comprise. Sans doute, la Religion et la philosophie ont le même objet : Dieu. Mais la philosophie est une étude, la Religion un commerce. La philosophie nous apprend à contempler Dieu; la Religion nous conduit à lui. Ce qui manque à la philosophie, même la plus haute, ce sont deux forces qui ne manquent jamais à la Religion, même altérée : la force ascendante qui porte l'homme dans les bras de Dieu , et la force descendante qui met Dieu dans les bras de l'homme. Otez la Religion, Dieu ne descend plus; l'homme ne monte pas; ou s'il monte, c'est par l'esprit, non par l'âme. Bref, Dieu reste Dieu, l'homme reste homme, l'un dans le ciel, l'autre sur la terre. L'immense abîme , le chaos magnum subsiste avec la philosophie. La Religion y jette un pont.
Et par là vous voyez aussi que la Religion et la philosophie peuvent habiter ensemble l'âme humaine; non pas à des époques diverses et en se succédant, comme dit M. Vacherot, la Religion s'en allant dès que vient la philosophie; mais simultanément, comme deux sœurs qui s'aiment et qui s'aident. L'une, fille de l'homme, montrant Dieu et l'éclairant d'un jour qui vient de son propre génie. L'autre, fille de l'homme et fille de Dieu, le montiant aussi, l'éclairant d'un jour qui est double, qui des-
cend du ciel et qui monte de la terre , et de plus nous le donnant ; toutes deux ni rivales ni jalouses , encore moins ennemies, mais sœurs, et contribuant à rendre, entre Dieu et l'homme, l'union honorable et le commerce plus doux.
Mais ne nous attardons pas et arrivons à la seconde question.
La Religion, avons-nous dit, est la recherche et la rencontre de Dieu et de l'homme. Pourquoi cette recherche? Dans quel but cette union? Evidemment pour y satisfaire l'un et l'autre le penchant sacré qui les rapproche, et pour le satisfaire d'une manière qui les honore tous deux.
En conséquence, comme il n'y a d'union possible entre deux êtres intelligents qu'à la condition de voir l'esprit entrer le premier en scène, l'homme apporte d'abord son esprit , cet esprit inquiet qui veut voir et savoir, cette intelligence qui sait tant de choses, mais qui en rêve et en soupçonne tant d'autres; et Dieu approche d'elle son intelligence infinie, son grand et lumineux esprit; non pas pour étouffer l'esprit de l'homme, comme dit l'irréligion, au contraire, pour l'enrichir; pour que l'homme voie mieux ce qu'il voyait déjà, pour qu'il sache avec certitude ce qu'il ne faisait qu'entrevoir, et même pour qu'il connaisse des choses dont il ne pouvait avoir l'idée.
En second lieu, l'homme apporte son cœur, ce cœur qui est fait pour aimer et qui souffre de languir sur la terre et de défaillir si souvent dans l'amour; et Dieu approche de lui son cœur; non certes, et bien moins encore, pour éteindre le cœur de l'homme, mais pour le réchauffer; pour qu'il puise dans ce rapprochement la force d'aimer mieux, d'aimer toujours, d'aimer dans l'unité, dans la perpétuité, dans la sainteté; d'aimer à la fois Dieu et les hommes, Dieu dans les hommes et les hommes en Dieu.
Enfin l'homme apporte sa vie, cette vie qui veut être heureuse, et qui passe, incessamment meurtrie, déçue, près de tarir; et Dieu approche de lui sa vie infinie, pour lui donner la force, la consolation, la joie, la paix, en attendant la plénitude et l'immortalité.
Voilà le triple objet de cette rencontre de Dieu et de l'homme, de cet hyménée auguste qu'on appelle la Religion. Et il ne peut pas y en avoir d'autre; car l'homme n'a en lui que ces trois éléments : un esprit , un cœur et une vie; et Dieu de même, malgré la sublime obscurité et la riche magnificence de son incompréhensible nature; et par conséquent l'union entre Dieu et l'homme n'existera , ne sera complète qu'à la condition qu'il y aura entre eux union d'esprit, union de cœur et union de vie.
Ce que nous disons là, on le voit réalisé dans l'histoire; et cette belle science des religions comparées qui naît à peine , dont on voudrait bien se servir pour battre en brèche la Religion, qui en sera sous peu la démonstration éclatante, l'a mis déjà dans le plus beau jour. Elle montre, en effet, sur toute la surface de la terre, non pas seulement cette idée que la Religion est un commerce entre Dieu et l'homme, un élan de l'âme vers Dieu et de Dieu vers l'âme; cela est partout, je le répète, et fait le fond de toutes les religions; mais partout aussi cette union est triple, et c'est celle-là même que je viens d'indiquer : union d'esprit , union de cœur et union de vie.
Ouvrez , en effet , les livres sacrés ; étudiez tous les historiens, les récits des voyageurs : que trouvez -vous au fond de toutes les religions? trois choses :
1° Le dogme. Mais qu'est-ce que le dogme? c'est la parole publique de Dieu à l'homme, donnée paternellement, acceptée finalement. C'est l'homme qui veut savoir, s'ap-
prochant de Dieu qui sait; c'est Dieu qui sait, s'approchant de l'homme qui veut savoir. C'est Dieu et l'homme conversant. C'est le sublime dialogue entre Dieu qui est père et l'humanité qui est sa fille. Voilà ce que c'est que le dogme. Qu'y a-t-il de plus simple et en même temps de plus clair?
Je l'avouerai cependant, même dans les meilleurs ouvrages il y a souvent, sous ce rapport, un point de vue étroit, et de nature à jeter un nuage sur la vraie idée, sur la pure et lumineuse notion du dogme. On veut que Dieu n'ait parlé à l'homme que pour venir en aide à sa raison défaillante. Alors on attaque la raison humaine, on l'abaisse, on la méprise, on la montre incapable et stérile, pour en conclure qu'il fallait absolument que Dieu parlât. La raison entend ce langage et se révolte; elle s'éloigne de la Religion, qui n'est pour elle qu'une humiliation, ou si elle y entre , c'est en frémissant. On met ainsi la Religion en hostilité avec la nature humaine; on ébranle dans beaucoup d'esprits les bases de l'édifice qu'on prétendait affermir, et on donne aux adversaires la gloire de défendre les plus nobles facultés de l'homme et de revendiquer ses droits les plus inaliénables.
Mais non, Dieu n'a pas parlé uniquement par nécessité. Il a parlé, parce qu'il est père, et que c'est le bonheur des pères de s'entretenir avec leurs enfants. Est-ce qu'un père ne parle à son fils que quand il voit celui-ci incapable de rien comprendre sans lui? Il agit ainsi quelquefois, pour l'exciter au travail et lui venir en aide. Mais hors de là il lui parle sans cesse , il échange avec lui ses idées ; les deux âmes se mêlent. Allez donc dire à ce père qu'il doit se taire toutes les fois que son fils n'a pas besoin de lui. Vous détruisez la famille, la société. Vous réduisez la con-
versation à un froid et ennuyeux monologue. Ainsi de la Religion; ce n'est pas parce que l'homme est borné que Dieu lui parle. Doublez, triplez son génie, Dieu lui parlera encore, oa autrement il n'y aurait point eu de Religion. La Religion est une union d'âme, et premièrement d'esprit à esprit.
Sans doute, en parlant, Dieu a dit à l'homme des choses que celui-ci n'aurait pas trouvées, des choses infinies. Il était impossible qu'il en fût autrement, étant un esprit infini. Un petit esprit dit des choses petites; un grand esprit dit de grandes choses; un esprit infini dit nécessairement des choses infinies; mais ce n'est pas pour cela qu'il a parlé.
Sans doute aussi , puisque Dieu , après nous avoir comblés de dons naturels, avait résolu de nous élever plus haut encore, à un état qui devait surpasser infiniment toutes les aspirations de notre âme, il a bien fallu qu'il nous le dît, sans quoi nous ne l'aurions jamais su. Il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas là la raison dernière de sa parole. En dehors de cette invention merveilleuse de son amour, il aurait encore parlé. Pourquoi? Parce qu'il est père, et qu'il voulait avoir des rapports avec ses enfants; parce que la Religion est l'ensemble de ces rapports, une société, un commerce, et que le commerce d'esprit à esprit se fait par la parole. Voila le premier élément de toute religion, le dogme, c'est-à-dire la parole paternellement donnée et finalement acceptée.
2° La morale. Qu'est-ce maintenant que la morale? c'est la règle tracée paternellement, pratiquée finalement. C'est l'amour donnant la loi, et l'amour l'acceptant. C'est Dieu dirigeant parce qu'il aime, et l'homme se laissant diriger parce qu'il aime. Voilà l'idée mère de la morale,
et ce qu'on trouve partout. Dans le détail , sans doute, il a pu y avoir des erreurs, des abus. Là n'est pas la question. Dans toutes les religions, Dieu dirige l'homme, et l'homme se laisse diriger par Dieu. C'est l'amour qui fait les lois morales, et c'est l'amour qui les exécute. La morale est la rencontre du cœur de l'homme et du cœur de Dieu pour rendre le cœur de l'homme digne du cœur de Dieu. Tout cela est partout, souvent en germe, en ébauche , quelquefois même défiguré; mais nulle part il n'y a de religion sans morale, ni de morale sans union de l'amour paternel qui commande et de l'amour filial qui obéit.
3° Le culte , le rit , la prière. Voilà le troisième élément universel de la Religion, et on voit tout de suite en quoi il consiste. C'est le secours finalement demandé et paternellement accordé. C'est la faiblesse qui appelle la force à son aide; c'est la force qui vient au secours de la faiblesse. C'est la vie puissante, riche, opulente, infinie , qui s'unit à la vie défaillante pour la soutenir. Voilà encore qui est universel. Dans toutes les religions, l'homme prie, parce qu'il se sent faible, et il appelle Dieu à son aide. Partout il y a la prière intime, la prière publique. Il y a a prière solennelle, plus solennelle, très solennelle, accompagnée de gémissements, de cris émus. Et partout aussi on croit à l'exaucement de la prière. 11 y a partout des rites qui amènent le secours de Dieu, des formules pleines de la force d'en haut, des actes par lesquels on communie à la vie divine , on surajoute à sa vie épuisée , défaillante, une vie infinie.
Tel est le fond de toutes les religions. Ce n'est pas seulement un commerce réel, effectif, efficace, entre Dieu et l'homme, c'est un triple commerce, un commerce d'esprit à esprit, de cœur à cœur, de vie à vie, c'est-à-dire, une
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totale union d'âme à âme. N'êtes-vous pas étonné d'un tel accord? Qui a pu mettre entre tant de peuples si divers d'origine, de langues, de mœurs, d'études, de civilisation, entre tant de religions contradictoires, une si merveilleuse unité? Ecartez par la pensée les erreurs, les superstitions qui sont le fait de l'homme; est-ce que vous ne voyez pas apparaître et comme étinceler , au sein des religions , la vraie, immuable et universelle Religion? Car il n'y en a qu'une, comme il n'y a qu'une logique, une arithmétique, une morale, une justice; et cette unique Religion n'a qu'un but, une fonction : elle unit l'homme à Dieu et Dieu à l'homme.
Voilà un des premiers et des plus beaux résultats de cette science comparée des religions, qui n'avait pas existé jusqu'ici; dont le XVIIe siècle était incapable parce que les monuments manquaient; dont le XVIU0 siècle éLait encore plus incapable, mais par une autre raison, parce que, les monuments commençant à apparaître, il avait des yeux pour ne pas voir; que le XIXe siècle entreprend, et qvtrompera l'attente et l'espérance des ennemis de la Religion ; car, au lieu qu'ils espèrent trouver au fond des religions la négation de la Religion, c'est elle, au contraire, qui en sortira plus brillante et plus belle, y ayant retrouvé ses titres les meilleurs et ses plus invincibles preuves.
Plus on étudiera, en effet, les religions antiques, plus on se convaincra qu'aucune religion n'a été inventée par l'homme. Toutes sont dérivées, copiées, calquées sur l'antique, universelle et éternelle Religion. Il n'y a qu'un type, qui a créé des imitations. Et comme ce type, donné par Dieu, a néanmoins ses racines dans les dernières profondeurs de l'âme humaine, il n'y a et ne peut y avoir partout que les mêmes procédés, vrais dans la Religion, imités dans les
religions. Voilà ce qu'une étude approfondie des livres sacrés et des traditions du genre humain montrera de plus en plus. Alors, sous ces formes diverses, on remarquera avec étonnement un même fond divin ; des actes, partout les mêmes, qui portent les hommes jusqu'à Dieu, et des actes, partout aussi les mêmes, qui ramènent Dieu à l'homme. Et voyant que la Religion n'a jamais été, sur toute la surface du globe, que le commerce réel, efficace de Dieu et de l'homme, on s'élèvera à la pensée qu'une telle institution n'a pas été faite de main d'homme. On cherchera à reconnaître les dérivations, les mutilations, et, sous toutes ces enveloppes qui la défigurent, on soupçonnera, en attendant qu'on l'acclame , la vraie , immuable et éternelle Religion.
Il faut le remarquer en effet, là même où Terreur s'est glissée, elle n'a pu altérer l'essence de la Religion. Les essences sont au-dessus et en dehors du pouvoir de l'homme, celle de la Religion comme toutes les autres. La Religion est restée ce que Dieu l'avait faite. On la retrouve au fond de tous les livres sacrés, dans les Védas, le Zend-Avesta, le Coran, comme dans la Bible, ayant la même physionomie, les mêmes caractères. Nommez-moi un livre sacré, un temple, une nation , une peuplade sauvage, où la Religion ne soit pas ^commerce de Dieu et de l'homme; le triple commerce de l'esprit, du cœur, de la vie tout entière. Montrez-moi une Religion où il n'y. ait pas un dogme, une morale, un culte. Montrez-m'en une seule. L'erreur n'a rien pu sur ce granit. Et de même que les passions humaines, les cieux différents, n'ont pu altérer la physionomie de l'homme, et que sur le front du Cafre, du Hottentot, comme sur le noble visage du Grec ou du Français, on retrouve les traits fondamentaux de la ligure
humaine, ainsi rien n'a pu altérer dans les religions l'essence même de l'œuvre divine; et, sous les enveloppes qui la défigurent davantage , il suffit d'un regard pour y retrouver la Religion, la vraie, universelle et immuable religion.
Mais continuons. Il faut pénétrer plus profondément encore dans l'architecture intime de la Religion, afin de voir combien cet édifice est simple, naturel, en harmonie parfaite avec ce qu'il y a de meilleur en nous.
La Religion est donc la rencontre de Dieu et de l'homme, leur union mutuelle. Nous avons vu pourquoi ils s'unissent : c'est afin de satisfaire tous deux l'attrait qui les incline l'un vers l'autre. Maintenant, après avoir vu le pourquoi, il faut essayer de voir le comment. Gomment s'unissent-ils? comment un esprit peut-il s'unir à un esprit? comment un cœur peut-il s'unir à un cœur? comment une force peut-elle s'unir à une faiblesse? Dieu est une âme, l'homme est une âme ; comment les âmes s'unissentelles ? Il sera difficile de serrer d'un peu près cette question sans jeter sur l'essence même de la Religion une lumière nouvelle.
Quand on réfléchit profondément sur la nature spirituelle de l'homme , on y aperçoit deux grandes séries d'actes qui se correspondent. D'abord des actes solitaires , personnels, je n'ose pas dire égoïstes, à cause du mauvais sens de ce mot, par lesquels, concentrant sa vie, l'homme l'élève à la plus haute puissance. Ensuite des actes de
relation par lesquels il sort de lui, et, se sentant faible, isolé, il noue des rapports avec ce qui l'entoure, pour y puiser un agrandissement et une force. C'est là le flux et le reflux de l'âme humaine, le double mouvement mélodieux et harmonique de sa vie.
Gela posé, examinons d'abord comment les choses se passent dans son intelligence.
L'homme regarde ce qui l'entoure; il réfléchit, il juge, il compare, il conclut : voilà le premier acte. C'est l'acte de raison ; acte solitaire, dont il est inutile de dire la beauté, Descartes l'ayant fait : « Je pense, donc je suis. »
Mais à côté de ce premier acte, immédiatement après ou peut-être avant , peu importe , l'homme fait un second acte , aussi beau , aussi nécessaire à la vie totale de son intelligence. Il rencontre un autre esprit, il l'interroge, il croit en lui; et par ce second acte il entre en relation avec un esprit différent du sien : il s'enrichit de ses pensées ; il cesse d'être un grain de poussière isolé , stérile ; il entre dans l'harmonieuse société des esprits. L'enfant interroge son père et croit à sa parole ; l'écolier croit à son maître, l'épouse à son époux, le malade à son médecin, le soldat à son chef, et l'homme à son Dieu ; sans cela, il n'y a ni famille, ni amitié, ni amour, ni société , ni religion.
On dit : « J'ai ma raison, ma raison me suffit. » Oui, pour certaines choses ; non , pour d'autres. A quoi vous sert votre raison, par exemple, quand vous êtes malade? Vous appelez un médecin, et vous croyez en lui; vous y croyez au péril de votre tête. Et dans combien d'autres circonstances n'agissez-vous pas ainsi? Un des spectacles les plus ordinaires en ce monde, et des plus beaux, c'est de voir un homme qui confie à la parole d'un ami sa femme,
ses enfants, sa fortune, et qui s'en va tranquille, en disant : Je dors en paix; j'ai sa parole. Voilà la base sacrée des relations des hommes entre eux. Ne l'acceptez pas ; tenez-vous-en au seul acte de votre raison; n'ayez foi en personne : il n'y a plus pour vous ni famille, ni amitié, ni amour, ni société, ni sécurité, ni aucune espèce de vie. Les plus saintes choses reposent en partie sur la foi ; et donc aussi la Religion : car Dieu est un esprit, et dans une foule de circonstances il n'y a qu'une manière d'entrer en relation avec un esprit, c'est de l'interroger et de croire à sa parole.
Le second acte solitaire (le l'homme, c'est d'espérer en soi-même, de compter sur sa forco, sur sa propre vie, et, par cetfe noble confiance, d'élever cette force à son plus haut degré. Mais en face de tant d'ennemis, l'homme tout seul est peu de chose. Aussi son second acte, c'est d'espérer en autrui, d'appeler d'autres forces au secours de la sienne. L'espérance est le second acte de relation, et elle a pour fille la prière. L'homme prie l'homme pour obtenir qu'il vienne à son aide; l'enfant prie son père, l'épouse son époux; toutes les faiblesses prient toutes les forces, et en les priant elles s'en emparent. Et c'est là le charme de la famille, de l'amitié, de la société. A chaque instant la force est aux prises avec la faiblesse, et elle est vaincue par elle. Une prière la désarme. Or, s'il en est ainsi sur la terre , si l'homme prie l'homme et obtient par cet acte qu'à la faiblesse de sa vie se surajoute une vie plus haute, qu'est-il donc étonnant que l'homme prie Dieu, et que, par là aussi, il obtienne son appui et son secours?
Enfin l'homme s'aime. Ehl mon Dieul cela n'est ni mauvais ni défendu; cela même est invincible. Mais, grâce à Dieu qui a donné à sa créature la vraie beauté, l'homme
ne s'aime pas seul. Cet acte solitaire ne lui suffit pas. Il sort de lui pour aimer, comme il en est sorti pour croire et pour espérer; et il achève, par ce dernier acte, sa vie de relation. Au delà de la foi, il y a l'espérance; au delà de l'espérance, il y a l'amour; au delà de l'amour, il n'y a plus rien : c'est le don qui consomme tous les dons. Or si , pour rentrer en relation avec d'autres cœurs, il faut aimer; si on aime son père, sa mère, ses sœurs, ses enfants; si on aime si souvent, si facilement; si, quand les hommes manquent, on aime les bêtes , un chien , une araignée; si on aime les fleurs, les arbres, les choses inanimées; si on ne peut pas vivre sans aimer, comment n'aimerait-on pas Dieu? Qui ne voit qu'on ne peut entrer en rapport avec lui que par l'amour, et que cet acte termine nos relations avec Dieu , comme il les termine avec les hommes?
0 homme! reste dans ta solitude, si tu veux. Esprit solitaire, contente-toi de croire en toi, d'espérer en toi, de n'aimer que toi; vis séparé, tu vivras stérile; n'aspire pas à créer une famille, ni même à reposer ton cœur dans une amitié. Pour créer une famille, pour jouir d'une amitié, il faut sortir de soi et se donner à un autre; il faut avoir dans un autre la foi, l'espérance et l'amour. Si donc, plus haut que la famille, que l'amitié, que la société, nous voulons avoir des relations avec Dieu, avec ce grand esprit caché, le plus impénétrable de tous, il faut faire de même: sortons de notre solitude, croyons en lui, espérons en lui, aimons-le. Pourquoi ne ferions-nous pas pour communier avec Dieu ce que nous faisons pour communier au dernier des esprits ? Pourquoi n'aurions-nous pas vis-à-vis de Dieu ce triple et sublime battement de cœur qu'on appelle la foi, l'espérance et l'amour ?
Voilà la Religion, et voilà les religions. Il n'en est pas une qui ne repose sur ce triple fondement, et qui ne conduise les âmes à Dieu par les trois marches de ce céleste escalier. Encore une fois, tout cela n'est-il pas simple, raisonnable, harmonique à l'âme, se justifiant par soimême? Et n'est-ce pas une belle chose que la Religion ait le même fondement que la famille, l'amitié, la société; et que le commerce sacré de l'âme avec Dieu ait les mêmes lois et n'en ait pas d'autres que le commerce des âmes entre elles?
Je n'entends pas dire qu'il n'en coûte rien pour entrer ainsi en relation avec Dieu. Les trois actes solitaires de l'homme, la foi en soi, l'espérance en soi, l'amour de soi, ne coûtent-ils rien? Car combien qui s'abandonnent euxmêmes, qui se désertent lâchement, qui s'aiment peu et qui s'aiment mal 1 Et les actes de relation et de générosité sont-ils si faciles? Vis-à-vis de la créature la plus aimable, est- il toujours si aisé de garder toujours la foi, l'espérance et l'amour? Il en coûte donc pour se mettre en rapport avec Dieu. Mais à peine l'âme s'est donnée que Dieu se donne à son tour. Il la remplit du charme senti de sa présence. De là une lumière qui dissipe toutes les ombres; de là une paix inexprimable qui descend de l'esprit dans le cœur, du cœur dans la conscience, et qui, inondant l'âme tout entière, la rend supérieure aux accidents de la vie, aux maladies, aux douleurs et à la mort même.
Tel est ce sentiment de paix dans la possession de Dieu, cette touchante et profonde félicité , obtenue au prix de la foi , de l'espérance et de l'amour , que les plus incroyants eux-mêmes n'en respirent pas sans regret et sans trouble le parfum. « Ah! disent-ils, si je pouvais croire! » Ils
sentent que la foi les ranimerait, retremperait leur âme amollie, leur vie usée et blasée. La sérénité qui règne sur le front de l'homme vraiment religieux, son calme habituel , ce je ne sais quoi de doux et de pur qui, s'échappant du cœur, se répand sur tous ses traits, les confond d'étonnement, leur arrache quelquefois des soupirs involontaires. Et cependant que voient-ils? Quelques signes extérieurs, faibles indices de la présence de Dieu dans l'âme. Ah! que ne peuvent-ils pénétrer jusque dans le sanctuaire de la conscience; sentir cette paix de l'intelligence rassasiée de cette vérité infinie, cette espérance divine où tous les désirs de la terre viennent s'éte'mdre, ce délicieux amour dont l'âme s'abreuve à longs traits, cette jouissance intime, inénarrable de Dieu , conversant familièrement avec sa créature comme un ami avec son ami! De quelle admiration ils seraient transportés! Et dans le regret d'être privés de ces bienfaits ineffables, avec quelle ardeur ils se dégageraient des liens qui les compriment, pour arriver par la foi, par l'espérance et par l'amour à la pleine possession de Dieu !
C'est ce grand et touchant spectacle , ce don mutuel de l'âme à Dieu et de Dieu à l'âme, qui explique pourquoi la Religion, qui est toujours combattue, est sans cesse renaissante. Elle est toujours combattue parce que l'homme ne peut communier à l'esprit, au cœur, à la vie de Dieu, que par la foi, par l'espérance et par l'amour, c'est-à-dire un triple don, un triple sacrifice, une triple vertu. Elle c<t toujours renaissante, parce que cette communion est si délicieuse, que l'homme n'en supporte pas longtemps l'ahsence : c'est un charme auquel on revient toujours.
Mais il faut monter encore plus haut : à ce qui est le dernier mot de la Religion , Je trait supérieur et divin de sa beauté, la raison suprême de son éternelle durée.
Dieu et l'homme, avons-nous dit, sont deux êtres qui se cherchent et qui se rencontrent dans la Religion. Essayons de trouver une formule plus profonde, et disons : Dieu et l'homme ce sont deux amours qui se cherchent et qui se donnent l'un à l'autre dans la Religion. Et ce mot nous va préparer, et nous servira plus tard à reconnaître parmi toutes les religions celle qui est la Religion. Là est .son critérium infaillible, la marque distinctive de sa vérité.
Que dans l'homme tout se réduise à l'amour, c'est une banalité qui n'a pas besoin d'être prouvée. Le corps est mû par l'esprit, l'esprit est mû par la volonté, la volonté est mue par l'amour; c'est saint Thomas qui le dit : Voluntas bona, amor bonus; voluntas mala, amor malus. C'est donc l'amour qui donne le branle à l'homme tout entier.
On a dit : « L'homme est une intelligence, l'homme est une raison. » Il faut aller plus loin, poser le doigt sur le point central, et dire : « L'homme est un amour. »
En lui , tout vient de là : les grandes pensées, les paroles éloquentes, les décisions héroïques, les beautés souveraines d'esprit, de sentiment, d'action, les vies fécondes, ies morts glorieuses, tout sort du cœur, tout vient de l'amour.
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Le fait est que, dans les grandes âmes, le cœur joue un rôle extraordinaire : il y grandit avec elles; il envahit, il absorbe tout. Elles pensent avec le cœur, elles jugent avec le cœur, elles agissent avec le cœur : ce qui leur fait une beauté singulière et charmante à laquelle on ne résiste pas.
Telle est la vraie nature de l'homme. En apparence Dieu l'a fait multiple. Corps, esprit, imagination, mémoire, volonté, jugement, que de pièces! Mais ces facultés diverses, il les a subitement hiérarchisées. Elles aboutissent toutes au cœur. Que dis-je I il les a unifiées dans le cœur. Et c'est là, à ce centre, qu'il a mis le vide, le gouffre infini, afin que le cœur, en quête de Dieu, entraînât tout l'homme avec lui.
De la vraie nature de l'homme, nous avons vu qu'on a logiquement le droit de conclure à la vraie nature de Dieu; car Dieu nous ayant faits à son image, tout ce qu'il y a de grand en nous est en lui , avec l'infinité de plus. Par conséquent, si l'homme est un amour, il suit que Dieu aussi est un amour. C'est ce qu'avait entrevu Platon, ce que pressentait Aristote, ce qu'enseignait saint Jean : « Deus charitas est, disait-il. Dieu est un amour1 ; » ou plutôt Dieu est amour. C'est là sa vraie nature, son essence.
Or, cet amour, à quoi tend-il? Sans doute, ne cessons de le répéter, il se suffit; il n'a besoin de personne; il trouve en lui-même sa félicité, son aliment infini. Mais vous savez ce qui arrive quand on aime : on veut sortir de soi, créer des heureux, communiquer, épancher son bonheur. Les grands cœurs sont ceux qui éprouvent plus ardemment ce besoin. Si donc 'x y avait un cœur infini,
1 Joan. iv, 8, 16.
un cœur d'une tendresse, d'un amour sans limites, qui pourrait dire ce que serait en lui cette pente, cette ineffable tendance à sortir de soi pour communiquer son bonheur? Voilà la vraie nature de Dieu.
L'homme est un amour qui cherche Dieu pour se ras- ■ sasier aussi, pour satisfaire en lui le besoin qu'il a de se donner : et ainsi Dieu et l'homme ce sont deux amours qui se cherchent. Et vous entrevoyez dès lors ce qu'est la vraie Religion : c'est le temple auguste où ces deux amours se rencontrent.
Oui , Dieu aimant l'homme et l'homme aimant Dieu voilà la Religion, son dernier mot sublime!
Dieu perdu dans sa gloire et tourmenté, si on ose employer de telles expressions, par le besoin de l'homme;
L'homme perdu dans sa misère et tourmenté par le besoin de Dieu.
Dieu n'y tenant plus dans sa solitude, appelant l'homme, le cherchant, venant à lui, descendant de degré en degré, du ciel au Sinaï, du Sinaï à là crèche, de la crèche à la croix , à l'autel ; ne s'arrêtant que lorsqu'il est au cœur de l'homme;
L'homme n'y tenant plus lui aussi, dans sa solitude, écartant les obstacles, s'arrachant aux créatures , demandant des ailes , en trouvant : celles de la foi , de l'espérance, de l'amour; montant de vertus en vertus, de sacrifices en sacrifices; ne se reposant que sur le cœur de Dieu;
Dieu et l'homme se tendant les bras , se cherchant , se trouvant, s'embrassant : voilà la Religion, sa vraie nature, sa divine essence.
Et voilà en même temps son adorable beauté ! car si l'amour, même quand il s'attache à de frêles créatures,
fait de si grandes choses, que sera-ce de l'amour de Dieu pour l'homme et de l'amour de l'homme pour Dieu!
Et c'est là aussi sa marque distinclive, le sceau suprême de sa vérité. L'amour est insatiable; il donne tout, et gémit de n'avoir encore rien donné; dès lors, quelle sera, ditesmoi, la vraie Religion , sinon celle où Dieu et l'homme feront l'un pour l'autre les plus grandes choses? Oui, voilà le Thabjr où il faut sommer toutes les religions de monter, afin d'y laisser prendre leur mesure.
Et c'est là enfin ce qui explique l'indestructibilité, l'éternelle durée de la Religion. Vous vous étonnez quelquefois qu'on ne puisse pas déraciner la Religion. Ahl c'est que pour cela il faudrait anéantir à la fois Dieu et l'homme : car si on ne détruisait que l'homme, Dieu le recréerait pour se donner de nouveau le bonheur de l'aimer ; et si , par impossible, vous détruisiez Dieu, l'homme serait si malheureux, si tourmenté de son absence, qu'il essayerait, si j'ose ainsi parler,- de le créer à son tour. Et ce n'est ni la politique ni la peur, c'est l'amour, l'amour inconsolé, qui a dit :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Homère donne pour origine à tous les dieux l'océan qui entoure le monde. Il se trompe. Si Dieu avait pu être créé par l'homme , c'eût été de l'océan de nos larmes qu'Userait sorti. Il serait né des ineffables tristesses du cœur de l'homme, cherchant Dieu, ne le trouvant plus, et ne parvenant pas à s'en passer 1 ]/.