‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 6 sur 19 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

le drame douloureux de l ' irréligion

l'homme sans religion et sans dieu

En regard de ces purs et vastes horizons que la Religion nous découvre, de cette paix dans la vérité, de cette sérénité qui naît de la vertu, de cette fécondité et de ces forces divines, il faut placer le drame douloureux de l'irréligion.

Je vais dire comment il commence, où en est le triste nœud, à quoi il aboutit. Mais l'irréligion que je veux peindre, ce n'est pas l'irréligion en général; c'est la nôtre, celle dont souffre le XIXe siècle. A l'âge où je suis arrivé , je la connais comme si j'en avais souffert. J'en ai vu, dans tant d'âmes charmantes et chéries, le début orageux ; j'en ai suivi avec tant d'anxiété le triste cours ; tant de cœurs saignants, d'intelligences dévastées par elle, m'ont fait toucher leurs blessures ! Plusieurs de mes amis, de ceux, hélas I que j'appelais mes enfants, en sont morts. Ah! j'ai tant souffert de l'irréligion dans les autres que je ne serai pas embarrassé pour la peindre. Seulement il le faudrait faire avec tant de délicatesse , une plume si émue , de

si tendres accents, un cœur si plein de larmes, que cette simple peinture fût par elle-même un remède.

La France a vu apparaître, il y a un peu plus d'un siècle, et elle contemple, sans assez d'étonnement et d'effroi , un phénomène prodigieux.

Ce phénomène, le voici : c'est un enfant de quinze ans qui ne croit plus à rienl Que dis-je ? ce sont des milliers d'enfants de quinze ans , de jeunes gens de vingt ans, qui n'ont plus aucune espèce de religion 1

Oui , l'irréligion commence aujourd'hui à quinze ans. Et c'est là une première raison pour laquelle je l'appelle un drame douloureux.

Qu'à quarante ans , dans la maturité de l'âge et de la pensée, un homme étudie le christianisme et le rejette, j'aurais peine, sans doute, à m'expliquer une telle infortune; du moins je serais prêt à m'incliner devant elle dans un sentiment de respectueuse commisération. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent.

Voici un enfant. Vous l'avez élevé avec toute la tendresse dont une mère est capable. Vous avez veillé avec un soin jaloux à écarter de son berceau , de sa petite enfance, tout ce qui aurait pu en ternir l'éclat. De vos mains sacrées par l'amour maternel , il est passé , vers l'âge de dix ans, dans d'autres mains sacrées par le sacerdoce, qui ont touché avec respect, élevé, purifié son âme. Après quoi , dans une profonde émotion, vous avez vu cet enfant,

qui est Je vôtre, entrer dans la maison de Dieu et y faire solennellement son premier acte public de religion. 0 mère, c'est la première fois que votre fils unit sa jeune âme à Dieu. Regardez-le bien ; c'est peut-être la dernière !

Et n'insistez pas, même en pleurant. Car il se pourrait que cet enfant de quinze ans vous fit la même réponse qu'entendit un jour devant moi une mère en larmes: « Que voulez-vous que j'aille faire à l'église? je ne crois plus en Dieu. »

On me dira peut-être que c'est là un mot en l'air, une effervescence d'un instant. Mais non : c'est le début d'une vie qui durera vingt ans, trente ans, cinquante ans. Il y en a même qui mourront au bout d'une longue vieillesse sans être sortis de cet état, sans avoir donné dix minutes d'attention à cet acte inqualifiable qui a décidé de leur vie.

Voilà le phénomène. Il est nouveau, incompréhensible. Car, veuillez bien le remarquer, ce qui est étrange ici, ce n'est pas seulement l'âge et la précocité de la chute, c'est l'immensité -de la catastrophe. Autrefois à quinze ans, à vingt ans, on pouvait abandonner quelques pratiques religieuses; on gardait la foi. Le vice pouvait souiller un instant le cœur, et même profondément; mais la foi en Dieu y subsistait, et la confiance en Jésus-Christ, et la prière, et des restes d'amour divin que le moindre souffle pouvait rallumer. Aujourd'hui toutes les digues rompent à la fois, toutes les ancres cassent. Ce n'est pas seulement la foi catholique qui disparaît; toute foi s'en va; toute religion s'éteint. Plus de prières, plus d'autels, plus de Christ, hélas 1 plus de Dieu, à quinze ans!

Vous êtes-vous arrêté quelquefois , muet d'étonnement, devant le spectacle étrange de cet écolier qui ne croit plus

à rien? Ce serait risible, si les larmes ne montaient aux yeux. Il sort à peine de l'adolescence; il est encore incapable d'une pensée virile, d'un examen sérieux : et ce que Bossuet, Pascal, Fénelon, Descartes, Newton, Leibnitz, Euler ont cru après les plus profondes méditations, il le méprise. Pour lui, ces six mille ans de foi religieuse, ces dix-huit siècles de christianisme, et les œuvres merveilleuses qui sont sorties de cette foi, tout cela est mensonge, sottise, superstition, ténèbres. Il regarde le christianisme, ou plutôt il ne daigne pas même le regarder ; mais il le juge et il le rejette. Et, en le rejetant, il rejette toute foi, toute religion, toute conscience, et la croyance même en Dieu. Les âges anciens n'avaient rien vu de pareil, et l'antiquité païenne en aurait eu horreur. Et voilà pourtant ce qu'un libre penseur de ce siècle appelle avec orgueil : « Nos fils! » Ils sont jolis, vos fils!

Encore si ce phénomène douloureux n'apparaissait qu'en quelques jeunes gens, plus ou moins gâtés, on s'en étonnerait moins ; toujours l'indifférence pour les dogmes est née de l'aversion pour les devoirs, et l'état de leurs mœurs expliquerait le renversement de leurs esprits. Mais la triste maladie dont je parle a un bien autre caractère; elle déroute toutes les observations. Ce ne sont pas quelques jeunes gens, plus ou moins tarés, qui en souffrent, ce sont des foules immenses. C'est la moitié, ce sont les deux tiers de la race virile en France qui sont atteints de « cette abominable maladie morale », comme disait l'un d'eux, et qui perdent la foi, et toute la foi à quinze ans.

A quoi cela tient-il ? Gomment expliquer une chute si précoce, une si immense, une si universelle catastrophe? On dit : Rien n'est plus simple. Ce sont les passions qui en sont la cause. Mais je réponds : Est-ce que les passions

sont d'aujourd'hui? EsL-ce qu'elles ont jamais produit rien de pareil? Est-ce que jamais, à aucune époque, on a assisté au spectacle lamentable que voit ce siècle : quatrevingts enfants sur cent qui perdent la foi, et toute foi à quinze ans? Est-il bien sûr d'ailleurs que la corruption du cœur précède toujours en eux l'abandon de la Religion ? souvent elle ne fait que l'accompagner; quelquefois même elle la suit. Et combien qui restent bons, qui ont des vertus, des mœurs, qui ne manquent à aucuns de leurs devoirs, excepté, hélas! à ce qu'ils doivent à Dieu? Non, les éternelles passions du cœur de l'homme, qui expliquent tant de choses, n'expliquent pas un état si nouveau, inconnu à l'antiquité , dont le moyen âge ni le XVIIe siècle n'ont eu aucune idée , qui les aurait frappés d'une indignation étonnée, et qui, propre au xixe siècle, le marquera à jamais d'un signe douloureux entre tous les siècles.

Mais que dis-je! même aujourd'hui, on ne voit rien de tel ni en Angleterre, ni en Amérique, ni en Prusse, ni en Russie, ni en Espagne, ni en Italie, ni dans l'Orient, pas plus chez les mahométans que chez les sauvages. C'est une maladie non seulement nouvelle, mais locale, spéciale à la France, dont il faut par conséquent chercher la cause ailleurs qu'au cœur des malheureux jeunes gens qui en sont la victime. Où donc alors?

Savez-vous ce qu'on appelle en Italie la mala aria? J'étais allé un jour à Ostie, en souvenir de saint Augustin et de sainte Monique. C'était au mois d'août, par une matinée superbe. Le soleil était radieux ; le ciel avait une pureté, une transparence extraordinaire. Et cependant, à mesure que j'avançais, la terre me semblait malade. Au lieu de ces herbes touffues , pleines de senteurs sau-

vagcs, où de grands buffles noirs, ensevelis à moitié dans la verdure, me regardaient passer , je n'apercevais plus que des chardons stériles, quelques touffes de gazon, une terre gercée et de maigres brebis. Arrivé à Ostie, mon étonnement redoubla. La population était partie, en fuite, l'église fermée. A peine si je pus trouver un garçon de ferme, pile, tremblant la fièvre, pour me conduire dans les ruines. Quand je lui demandai ce qui le faisait souffrir, je n'en obtins qu'une répouse : La mala aria! Des miasmes pestilentiels montent en été de ces terres insalubres, et empoisonnent l'air. On ne le respire plus impunément.

C'est l'image de ce qui se passe aujourd'hui en France, au point de vue moral et religieux. La civilisation est belle; mais l'air que respirent les âmes est empoisonné. Des miasmes pestilentiels flottent dans l'atmosphère intellectuelle et pénètrent partout. Le foyer, l'école, en sont pénétrés; nul n'en peut éviter l'influence. Les plus faibles en meurent; les plus forts en souffrent. C'est comme dans la peste, si admirablement peinte par notre grand fabuliste :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous élaient frappés.

Les jeunes gens en particulier succombent en foule , moins consumés au dedans par les passions de leur jeunesse qu'empoisonnés et asphyxiés au dehors par l'air qu'ils respirent dans la société. Regardons tout cela de près; vous allez voir la cause de « l'abominable maladie morale » à laquelle succombe aujourd'hui la jeunesse, et comment se fait peu à peu l'empoisonnement.

[/ Arrêtons d'abord nos regards sur le foyer où naît l'enfant, sur la famille telle que le malheur des temps l'a faite; ou plutôt, afin de mieux sonder l'abîme, voyons-la telle que Dieu l'avait conçue pour que le jeune homme en sortît pur et fort, préparé de loin aux périls qui l'attendent et capable de les vaincre. À quelle condition Dieu a-t-il confié au père, à la mère, l'honneur de la paternité? A la condition de l'unité la plus parfaite. Même esprit, même cœur, même vie , même nom, même chair, selon l'énergie des livres saints : TJnus spiritus et una caro. C'est à ce prix, à ce prix seulement, qu'ils seront père, qu'ils seront mère, qu'ils paraîtront devant Dieu avec l'honneur sublime de la paternité. Ils uniront leurs vies pour donner à leur enfant la vie du corps ; ils uniront leurs esprits pour lui donner la vie de l'esprit ; ils uniront leurs âmes, leurs consciences, leurs amours infinis pour lui donner la vie de l'âme; et lui, fils de son père, fils de sa mère, sain de corps, d'esprit, de cœur, de conscience, engendré complètement, il entrera dans la vie avec un tempérament intellectuel, moral et religieux, capable de résister à toutes les passions et de braver tous les périls. Voilà le mystère du foyer, tel que Dieu l'a fait: et partout où subsiste cette complète unité, il en sort des enfants qui , même aujourd'hui , traversent vaillamment la crise.

Mais, hélas! qu'est devenu ce foyer? Cette œuvre de Dieu, cette pleine et parfaite unité, qu'en avons-nous fait?

On unit encore les êtres extérieurs, surtout les dots. On prend une balance; on pèse deux sacs d'écus. Dans beaucoup de familles, c'est la seule harmonie que je connaisse. Mais qui songe à unir les âmes? La mère croit; le père ne croit pas. La mère prie et adore, le père ni ne prie ni n'adore. Jamais de leurs âmes les parties sublimes ne se sont touchées. L'enfant qui sortira de cette fausse union pourra être vigoureux de corps; il sera rachi tique d'âme; il est incomplètement engendré.

C'est là la première raison de cette faiblesse de tempérament religieux que l'on remarque dans les générations modernes. Et quand l'enfant commence à ouvrir les yeux, là, dans ce foyer, quel spectacle! A sept ans, l'enfant s'en aperçoit et questionne naïvement sa mère; à dix ans, il s'en étonne; à quinze, il s'en scandalise, et, au premier cri des passions, il s'en fait une arme. Et ce n'est pas une fade et froide plaisanterie; c'est une amère leçon donnée aux pères que ces mots recueillis sur les lèvres d'un enfant : « Mère, quand est-ce que je serai assez grand pour ne plus prier Dieu , comme mon père? »

Incomplètement engendré dans la famille au point de vue religieux, et déjà affaibli, dans sa conscience, par le spectacle de son père, le jeune homme passe à l'école; et qu'y trouve-t-il souvent? Pas plus que le foyer, l'école, cette seconde force initiatrice et protectrice de la jeunesse, ne peut être féconde, ne peut engendrer, protéger les âmes, qu'à la condition de l'unité. L'école, c'est la grande voix de l'humanité religieuse, morale et intellectuelle. Ce sont les grands courants de foi, les grandes traditions de goût, les grands sillons de lumière. Ne montrez pas à l'enfant le sophiste qui nie, pas plus que le barbare qui bégaye et le sauvage qui détruit ; ou, si vous les lui faites

voir, que ce soit à la manière de Sparte, qui montrait à ses enfants des esclaves ivres, afin de les en dégoûter.

En est-il ainsi de nos jours? Ce second foyer générateur des âmes, l'école, est-ce que nous l'avons préservée du doute? Est-ce que nous en avons fermé les portes devant tout ce qui abaisse l'enfant et le peut flétrir? Est-ce que nous avons eu soin d'en calfeutrer les fenêtres pour les mettre à l'abri des miasmes pestilentiels? Hélas 1 nous les avons quelquefois ouvertes au grand large; mais c'était pour en chasser Dieu. Le doute, l'impiété, l'indifférence, ont fait irruption de toutes parts; et qu'est devenu l'çn» fant'? « Semblable, disait déjà en 1840 M. de Lamartine, à ces fils de barbares qu'on trempait tour à tour en naissant dans l'eau bouillante et dans l'eau glacée pour rendre leur peau insensible aux impressions des climats, l'enfant a été jeté tour à tour dans l'incrédulité et dans la foi. Il sort de la maison d'un père peut-être croyant, peut-être sceptique; il a vu sa mère affirmer et son père nier; il entre dans un collège divisé d'esprit et de tendances. Il lui faudrait deux âmes, et il n'en a qu'une. On la tiraille et on la déchire en sens contraire. Le trouble et le désordre se mettent dans ses idées. Il en reste quelques lambeaux à la foi, quelques lambeaux à la raison. Il s'étonne de ces contradictions; il commence à se douter qu'on lui joue une grande comédie; que la société ne croit pas un mot de ce qu'elle enseigne ; qu'elle a deux fois et deux morales , une foi et un Dieu pour les enfants, une foi et un Dieu pour les adolescents, peut-être une autre foi et un autre Dieu pour les hommes faits. 11 succombe sous ce spectacle. Sa foi s'éteint; sa raison sans ardeur se refroidit; son âme se sèche, et son enthousiasme se change ou en indifférence ou en découragement. »

Voilà ce que disait M. de Lamartine il y a trente ans. Ecoutons maintenant une autre voix, encore moins suspecte, celle d'Alfred de Musset ■ « Ayant été atteint, jeune encore, d'une maladie morale abominable, je raconte ce qui m'est arrivé pendant trois ans. Si j'étais seul malade, je n'en dirais rien ; mais comme il y en a beaucoup d'autres que moi qui souffrent du même mal, j'écris pour ceux-là... Je n'avais pas seize ans que je ne croyais plus à rien. Ni enfant ni au collège, je n'avais hanté les églises; ma religion, si j'en avais une, n'avait ni rite ni symbole, et je ne croyais qu'à un Dieu sans forme, sans culte, sans révélation. Empoisonné, dès l'adolescence, de tous les écrits du dernier siècle, j'y avais sucé de bonne heure le lait stérile de l'impiété. L'orgueil humain, ce Dieu de l'égoïste, fermait ma bouche à la prière, tandis que mon âme effrayée se réfugiait dans l'espoir du néant. »

Et ne croyez pas que ce fût là une exception. C'était l'état général. « De même que ce soldat à qui l'on demanda jadis: « A qui crois-tu? » et qui répondit: « A moi; » ainsi la jeunesse, entendant cette question répondit : « A rien. »

11 ajoute : « Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les écoles? Les hommes doutaient de tout; les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir; les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil et le blasphème à la bouche. Les cœurs se flétrirent comme des fleurs brisées. Au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal , nous n'eûmes que l'abnégation du bien ; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient pour passe-temps des propos qui eussent fait frémir d'horreur les bosquets immobiles

de Versailles. La communion du Christ, l'hostie, ce symbole éternel de l'amour céleste, servait à cacheter des lettres. Les enfants crachaient le pain de Dieu. Heureux ceux qui échappèrent à ces temps! Heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel! Il y en eut, sans doute, et ceux-là nous plaindront. »

Voilà ce que nous avons fait de l'école, pendant la première moitié de ce siècle. Et de la seconde, que dirai-je? Chassée des établissements d'éducation secondaire, du moins plus surveillée et plus contenue, l'impiété s'est réfugiée dans les cours supérieurs. Là elle a guetté la jeunesse pour la corrompre et l'empoisonner. On a vu des professeurs, des hommes mûris par l'âge, enseigner, aux applaudissements d'une jeunesse corrompue et légère, qu'il n'y a point de Dieu, point d'âme-, point de distinction du bien et du mal, point de liberté morale ni de responsabilité; que le cerveau sécrète la pensée, comme les reins sécrètent l'urine; que la vertu et le vice sont des produits comme le sucre et le vitriol; qu'il n'y a point d'autre Dieu que cejui que l'homme se fait à lui-même, qu'il tire de lui-même comme l'araignée sa toile. Voilà ce qu'ils enseignaient, ces vieillards, à des jeunes gens légers, corrompus, tourmentés de passions. Et ce qu'ils leur disaient encore, c'est que toutes les passions sont dans la nature, et que tout ce qui est dans la nature est bon ; c'est que la morale est une affaire d'instinct, et que la conscience n'est qu'un mécanisme très simple et qui se démonte comme un ressort.

Ah 1 ceux que j'accuse ici ce ne sont pas ces jeunes gens; ceux que j'accuse encore plus que les professeurs euxmêmes, ce sont les pères qui tolèrent un pareil empoisonnement de leurs fils. Je leur dis : Vous êtes des aveugles. 11

s'est levé parmi nous, en France, au siècle dernier, un sophiste qui a dit: L'école sans Dieu. Et au lieu de le chasser avec des verges , comme on fait d'un empoisonneur public, nous l'avons applaudi! Et de ce rhéteur, qui l'ut grand par quelques accents, il est né une foule d'affreux petits sophistes qui répètent tous les jours : L'école sans Dieu. Et vous applaudissez encore! Et quand il sort de là des jeunes gens débauchés, corrompus, qui vous font rougir, vous vous étonnez niaisement! Et quand ces jeunes gens portent dans des congrès publics des cris d'athéisme, et qu'on s'émeut autour de vous, vous dites qu'on fait trop de bruit et que ce sont là des exceptions. A la bonne heure! Mais si la première fois qu'on vit des laves brûlantes au sommet du Vésuve on s'était plus alarmé, ni Herculanum ni Pompéi n'auraient disparu dans une mer de feu ; et le voyageur qui visite avec émotion les restes de ces étranges catastrophes ne lirait pas sur les ruines ces trop tardives paroles : Cavete, posteri, vestra res agitur!

Mais ne parlons pas maintenant des périls de la société : ne nous occupons que des âmes.

Incomplètement engendré dans sa famille, affaibli et comme empoisonné dans l'école, le jeune homme, arrivé à sa vingtième année, entre dans la société; et savez-vous ce qui arrive? Il tombe asphyxié. Car que voit-il? De mauvais journaux dans tous les cafés, de mauvais livres chez tous les libraires; vingt-cinq mille courtisanes embusquées le soir, au coin des rues de Paris, pour solliciter sa jeunesse; des théâtres sur tous les boulevards, et quels théâtres! si odieusement impudiques, que le parterre, peu délicat cependant, s'est révolté quelquefois et a crié: Assez, assez. Voilà pour la vie privée. Dans la vie publique, l'honneur méprisé et remplacé par les honneurs ; des

hommes, enrichis par de honteuses spéculations, marchant tête levée et arrivant aux plus hauts postes; la lâcheté s'appelant modération, et la vertu bêtise; l'adultère, doublé de trahison, devenu si commun qu'il n'étonne plus personne; les mœurs en déroute et toutes les consciences à l'encan. Dans la politique, ni foi, ni loi, ni droits; les causes les plus augustes indignement trahies dès qu'elles sont faibles; les plus infâmes encensées dès qu'elles réussissent ; aucun lien de justice entre les peuples ; et l'Europe transformée en une vaste arène où l'on ne connaît plus, comme chez les sauvages, que le droit du plus fort. « Il y a, disait M. Royer-Collard, une grande école d'immoralité ouverte depuis cinquante ans, dont les enseignements retentissent aujourd'hui dans le monde entier. Cette école, ce sont les événements qui se sont accomplis presque sans relâche sous nos yeux. Cette

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