‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 7 sur 19 · ÉPREUVE EST TROP FORTE; L'HUMANITÉ Y SUCCOMRE · texte numérisé non relu

ÉPREUVE EST TROP FORTE; L'HUMANITÉ Y SUCCOMRE

Et si l'humanité y succombe en effet, comment la jeunesse y résisterait-elle? Car, pour y résister, qu'a-t-il cet enfant de seize ans, de dix-huit ans? 11 a la faiblesse de son esprit, celle plus grande encore de son cœur; il a une conscience incomplètement formée, un sens religieux affaibli et incertain; il succombe donc, et quand on regarde chaque génération et qu'on cherche ceux qui, arrivés à vingt ans, croient encore en Dieu et en leur âme et à Jésus -Christ leur Sauveur, c'est comme dans la grande scène de naufrage si admirablement peinte par Virgile :

Apparent rari riantes in gurgite vaslol

Mais ce n'est là que le commencement des douleurs, Initium dolorum hœc. Si étrange, si injustifiable que soit aux yeux de la raison le début de ce drame douloureux , ce qui suit l'est bien davantage. Il a donc tout nié, ce jeune homme, tout rejeté avec l'ardeur, l'inexpérience de la jeunesse. Ce que Bossuet, Pascal, Fénelon, Descartes, Newton , Leibnitz ont cru après l'examen le plus attentif, ce qui fut le sujet continuel de leurs méditations, ne lui a pas demandé une heure d'examen. Il a tout nié; qm1 va-t-il faire. maintenant? Va-t-il revenir sur cet acte déraisonnable? La foi réfléchie va -t- elle remplacer la foi naïve? Après avoir cru jusqu'à quinze ans sur la parole de sa mère, va-t-il étudier, creuser, approfondir la question religieuse, et élever sa foi à la hauteur d'une science? N'a-t-il fait le vide, comme Descartes, que pour reconstruire? Oh! ce serait trop beau, mais aussi ce n'est pas ce qui arrive. Il n'édifiera rien; il ne se sent pas même le besoin d'édifier. Les affaires le saisissent , les plaisirs et les passions succèdent aux affaires. 11 est absorbé. Vingt ans, trente ans, quarante ans se passeront ainsi: ne niant rien, n'affirmant rien, ayant bien autre chose à faire que de s'occuper de Dieu. Vous avez vu ce qui arrive dans certaines maladies. Après la fièvre ardente, le malade tombe dans une sorte de sommeil léthargique. Son organisme n'agit plus. Il ne voit pas; il n'entend pas; il dort. C'est le second acte de ce drame douloureux de l'irréligion aujourd'hui.

Ne lui demandez pas, à cet homme, s'il sent encore en lui cette insatiabilité d'esprit et de cœur, cette soif sacrée de Dieu, ce dégoût profond de ce qui passe, cette tendance invincible vers l'infini ; il vous regarderait sans vous comprendre; il a éteint tout élan; il ne se pose plus même la question , la question terrible et sublime de l'avenir; il vit au présent, au jour le jour, si c'est là vivre; il dort.

Ne lui demandez pas davantage pourquoi il ne prie plus Dieu, ni ne lui rend aucun devoir religieux. Pourquoi? Il n'en sait rien. Il ne prie plus aujourd'hui, parce qu'il ne priait pas hier, ni avant-hier, ni les années précédentes; parce qu'un jour, il y a bien longtemps, à l'âge de quinze ans, sans savoir pourquoi, il a cessé de prier. Il n'a pas d'autre motif aujourd'hui. Encore s'il niait l'existence de Dieu, cela se concevrait: mais il y croit. Encore s'il était dévoré de passions; mais non : c'est, la plupart du temps, un honnête homme, probe, loyal. Pourquoi donc cet oubli de Dieu? Vous lui posez la question; lui ne se la pose même pas. Après la fièvre, l'absorption; après une négation puérile, un sommeil avilissant. Voilà le second acte de ce que j'ai appelé le drame douloureux de l'irréligion au XIXe siècle.

Jamais je n'oublierai le jour où cette crise m'apparut dans sa plus triste réalité. C'était un matin. Je vis entrer chez moi un jeune homme qui venait m'ouvrir sa conscience à la veille de son mariage. Il avait une trentaine d'années, et il était à la tête d'une vaste industrie qu'il dirigeait avec infiniment d'intelligence et d'honneur. Seulement, depuis l'âge de seize ans, il avait oublié Dieu: pas une prière ni le matin ni le soir; pas une adoration , pas un élan d'âme à Dieu, Et comme il était jeune, que

les grandes douleurs et les déceptions n'avaient pas encore attristé son heureuse vie, lorsque je lui demandai s'il ne sentait jamais en lui le besoin de Dieu, il ne paraissait pas me comprendre. Mais voici ce qui acheva de me jeter dans l'étonnement. Quand je pénétrai dans son âme, chose qui me fut facile, car il était droit et sincère, j'y trouvai des faiblesses sans doute, mais pas de grandes catastrophes : aucun de ces abîmes de mœurs qui appellent l'aveuglement; nulle hostilité contre la Religion et les choses saintes. Seulement Dieu était absent. Son cœur ressemblait à une de ces maisons vides dont le maître est mort et dont les volets sont fermés; ou à un de ces sanctuaires d'où Dieu a été chassé et où il n'y a plus ni autel, ni lumière, ni encens. Et je me rappelle que le reconduisant, après lui avoir serré les mains de ce serrement triste et affectueux dont on use envers ceux qui ont perdu leur père, je me disais en remontant mon escalier: « Non, jamais rien de pareil ne s'était vu ! jamais les âmes n'ont été aussi profondément dévastées, et jamais elles n'ont eu si peu conscience de leur misère I »

C'est là, en effet, la différence essentielle, radicale de ce siècle avec ceux qui ont précédemment souffert de l'irréligion. Autrefois c'étaient les grandes catastrophes de la vertu qui amenaient la ruine de la foi ; on n'oubliait Dieu que quand on avait éteint volontairement toute lumière céleste dans son âme; c'était la vertu qui, en s'en allant, soufflait le flambeau : aussi l'impie , et on appelait de ce nom celui qui n'adorait plus Dieu, était une rare exception et inspirait l'horreur. Aujourd'hui, ce sont des foules immenses qui tombent dans ce lamentable état : et dans ces foules les âmes les plus sincères, les plus droites , les meilleures; d'honnêtes gens qui ne toucheraient pris à un

cheveu sur la tête d'un enfant, et qui vivent trente ans, quarante ans, cinquante ans sans rendre aucun devoir à Dieu. « Je me flatte, écrivait le grand Racine à son fils, que faisant votre possible pour devenir un parfait honnête homme , vous concevrez qu'on ne peut l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. » Eux ne rendent à Dieu aucun devoir, et ils se croient de parfaits honnêtes gens. Voilà le prodige.

Car enfin, la raison, la conscience, le bon sens, la voix de tous les siècles, protestent contre une pareille vie. Partout et toujours l'humanité a cru en Dieu, a espéré en Dieu, a prié Dieu , a entretenu avec Dieu une union vivante, un commerce positif où elle puisait la force. Et par conséquent vous qui ne croyez plus, qui n'adorez plus, qui ne priez jamais, qui n'avez avec Dieu aucune espèce d'union, que voulez -vous que je vous dise, si ce n'est que vous vous excommuniez de l'humanité?

Mais ni l'évidence, ni la raison, ni le bon sens, ni la voix des siècles, ni la voix de Dieu n'arrivent aux oreilles des malades dans ce second moment de la crise que j'ai appelé l'absorption. Ils ne voient plus, ils n'entendent plus, ils sont absorbés. Ils dorment.

Lorsque étonné d'un phénomène si nouveau on cherche quelle en peut être la cause, on s'aperçoit bientôt que, derrière ce sommeil étrange, pour le soutenir et le rendra possible, il y a un enivrement plus étrange encore. Que

voulez- vous! on est né à une époque où la puissance de l'homme a pris des proportions colossales On a assisté à tant de merveilles. On a les chemins de fer et les télégraphes électriques; on attend les hallons. Après l'astronomie, après la physique, qui nous ont. révélé les lois du monde; après la chimie, qui nous a appris à décomposer et à recomposer les éléments, voici la biologie qui pénètre au fond même de l'homme et qui, dit-on, va changer toutes les conditions de la vie, L'enivrement nous gagne; un enivrement nouveau, monstrueux, qui est dans l'air, et que nous respirons à pleine poitrine, presque sans nous en apercevoir.

Enivrement de la science! On n'a plus besoin de Dieu pour expliquer le monde ni pour le gouverner. Qu'il reste dans son ciel, si tant est qu'il y soit, car la science ne l'y a jamais vu.

Enivrement de la raison, de la pensée individuelle I Que nous font les sentiments même unanimes de l'humanité?

... Moi, moi, vous dis-je, et c'est assez I

Enivrement de la critique! On sait les origines de tout, les lois des religions comme du reste. On a analysé les livres antiques; il n'y a de divin nulle part.

Enivrement du progrès, de la civilisation, des destinées sublimes de la société moderne. Ne venez pas vous mettre en travers avec vos dogmes vieillis et vos institutions surannées !

Voilà ce qui vole dans l'air. Si on analysait l'atmosphère intellectuelle de ce siècle, on y trouverait au moins quatre cinquièmes d'orgueil.

Et jusqu'où ne va pas cet enivrement! Jusqu'au délire. On tient les principes , on sait les lois ; il n'y a plus qu'à déduire. C'est une affaire de temps. « Et qui sait, écrivait-on récemment dans la Revue des Deux Mondes, si la science, maîtresse de la vie, n'en va pas modifier les conditions; si une science infinie n'amènera pas un pouvoir infini; si un biologiste omniscient ne nous fera pas vivre TOUJOURS1. »

Voilà ce qu'on dit, ce qui est dans l'air, ce qu'on respire sans s'en douter, et ce qui explique l'étrange phénomène de l'irréligion moderne. Si tant d'hommes vivent aujourd'hui sans prières, sans adoration, sans autel, sans Dieu, c'est qu'au fond, en évitant de se l'avouer, ils s'imaginent qu'ils n'en ont plus besoin : tant l'orgueil est profond, tant l'enchantement est monstrueux, tant est redoutable la crise religieuse que traverse en ce moment l'humanité!

Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de cet enivrement, et s'il y a dans la science, dans la critique, dans le mouvement historique et social, l'ombre même d'une objection contre nos éternels devoirs envers Dieu. En attendant, voyons où aboutit l'irréligion; car c'est la fin qui juge de tout :

En toute chose il faut considérer la fin.

Ce drame deux fois douloureux, et par la manière dont il commence et par la manière dont il se continue pendant

1 Revue des Deux Mondes, octobre 1863.

des années, comment se termine-t-il ? A quoi aboutit l'irréligion ? Est-ce à la lumière, à la vertu, à la dignité, à la fécondité de l'âme? Est-ce du moins à la paix? Voyons-le. Jugeons l'arbre à ses fruits.

Ce serait merveille d'abord que des enfants de quinze ans qui ont rejeté toute religion, toute prière, et qui ne croient plus à rien, pas même en Dieu, eussent conservé la pureté des mœurs. Aussi cela n'est pas. Avec la première défaillance de la foi commence à quinze ans la première flétrissure du cœur. Un poète contemporain qui connaissait bien son siècle nous les montrait tout à l'heure, ces jeunes gens de quinze ans, « assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur et tenant des propos qui eussent fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles; » unissant du reste, comme il arrive toujours, l'impiété à l'impureté; et « la communion du Christ, l'hostie , ce symbole de l'amour éternel , servant à cacheter des lettres ». Tous les contemporains, quels que soient leurs sentiments religieux, déposent de la même corruption précoce, alternant avec la même impiété hardie. Dans la conversation des jeunes gens que je fréquente, et qui sont ce qu'il y a de mieux, écrivait à vingt ans M. de Montalembert dans une lettre intime qui n'était pas destinée à la publicité, il règne une impiété et une impureté qui m'effrayent. » Et ailleurs : « Le doute contagieux, l'impiété froide et tenace régnent aujourd'hui sur toutes les jeunes âmes. L'immoralité la plus flagrante, la plus monstrueuse, est inscrite dans les registres de chaque collège, dans les souvenirs de chaque enfant1. » Veut-on un autre témoin, plus récent, nullement suspect? « On s'étonne,

1 Montalembert, Œuvres, t. 1, p. 14. Lettre à un ami de collège.

dit M. Alexandre Dumas fils, de l'immoralité , du scepticisme, de la dépravation des temps modernes : entrez dans le premier collège venu , remuez celte apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée depuis longtemps. Et quand on n'a pas été un enfant, on ne devient pas un homme '. » — « On répète souvent, dit un médecin, que le niveau du sens moral a baissé. Je crois le fait exact; et je l'attribue à la dépravation, avant l'âge, de l'enfant et du jeune homme.»

Certes , l'immoralité est dangereuse en tout temps ; dangereuse pour l'esprit, pour le cœur, même pour la vie physique; dévastatrice redoutable de tout ce qu'il y a de plus délicat et de meilleur en nous; mais que dire de l'immoralité à quinze ans? Et que dire surtout de l'immoralité, plus précoce encore, de ces petits êtres, flétris avant l'âge, qui cherchent par imitation d'irréalisables jouissances? Croit- on qu'on subisse impunément de telles excitations, incessantes, opiniâtres, et qu'on puisse prévenir la nature- et la violenter ainsi sans l'épuiser et la blesser?

Virgile disait en parlant des premiers jours du monde : « Les créatures, tendres encore, eussent-elles pu supporter ce labeur? »

Nec res hune tenerae possent perferre laborem.

Que dire de l'homme naissant et de ses tendres organes, livrés à ce feu dévorant?

Heureux les jeunes gens qui, à cette première heure critique, sont sous l'œil d'une mère vigilante! A leurs traits

1 Alex. Dumas fils, Affaire Clemenceau.

pâlis, à leur démarche embarrassée, à leur regard fuyant, à leurs yeux entourés d'un cercle bleuâtre, elle aura bientôt reconnu l'invasion du mal, et peut-être pourrat-elle encore y apporter remède.

Tous les médecins s'accordent pour reconnaître que la perversité précoce des sens dévore l'homme tout entier dans le présent et souvent dans l'avenir. L'intelligence est brûlée la première: sa pointe* s'émousse ; la mémoire s'affaiblit. « J'ai connu, dit un médecin, des enfants parfaitement doués qui, au bout de deux ans, n'étaient plus reconnaissables. L'un d'eux, capable des plus sincères affections, s'est gâté comme à vue d'œil. En peu de temps son intelligence s'est émoussée. Il faisait les plus louables efforts et ne parvenait pas à occuper dans sa classe le rang qu'il méritait. Certainement aucun de ses condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui. Les résultats étaient à peu près nuls; ce malheureux enfant avait épuisé les ressources qu'il tenait de la nature; le vice avait détruit les ressorts de l'intelligence. Vainement , la tête entre ses mains, il étudiait patiemment. L'esprit était devenu rebelle. L'abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette intelligence excellemment douée. » — « La perversité des sens, dit un autre médecin, produit souvent un affaiblissement très marqué de l'intelligence et particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des témoignages non équivoques d'une certaine vivacité d'esprit et d'aptitude à s'instruire, deviennent, après s'être livrés à des habitudes coupables, comme hébétés et incapables de toute application. »

On s'étonne aujourd'hui d'un certain appauvrissement de l'esprit français; on dit que l'intelligence, la raison, la nette perception sont en baisse parmi nous; on en

cherche la cause. Elle est là. De quinze à vingt-cinq ans, la jeunesse n'est pas chaste. Elle est flétrie par le mal. Il en reste « pour toujours » un affaiblissement1.

S'il en est ainsi de l'intelligence, de l'esprit, de la mémoire, que dire du cœur ! Qui no sait que de toutes les forces détruites par la perversité précocedes sens, l'amour, l'amitié, la délicatesse, l'enthousiasme, le courage, la charité, la tendresse sont les premières anéanties? Tous les médecins notent encore ici un étrange phénomène. Au contact du vice, sous les influences d'une perversité précoce, les âmes deviennent égoïstes, sèches. Il y en a qui deviennent cruelles. « Tel disposé par la nature à la bonté, à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche, inerte ou même dur... Ce qu'il y a de plus vivant dans la matière, ainsi jeté, tiré à mauvaise fin, et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine, pour courir en tous sens et se transformer ; cette âme du sang , dont il est parlé dans l'Ecriture, en s'en allant altère l'homme et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans ses sources supérieures et reculées *. »

« Dans notre triste monde actuel", dit George Sand, l'adolescent n'existe plus , ou c'est un être élevé d'une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son

1 Voir les ouvrages spéciaux des docteurs Tissot, Deslandes, Ricord, Tardieu, Bergeret, Bourgeois. Nous n'en donnons pas les titres, mais les pères de famille les trouveront bien; et si, après les avoir parcourus, ils ne sentent pas la nécessité de veiller à l'innocence de leurs jeunes gens, il n'y a plus que d'affreux malheurs qui puissent les éclairer, mais trop tard.

* Sainte-Beuve.

être la sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu'il ait conservé la chasteté de l'imagination et la sainte ignorance de son âge... Il est laid, même lorsque la nature l'a fait beau... Il a l'air honteux et ne vous regarde point en face; il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d'une femme lui fait peur. Les caresses d'une mère le font rougir : on dirait qu'il s'en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poèmes de l'humanité ne sont plus pour lui qu'un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût. Il a le gcnt dépravé et n'aspire qu'au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre ce cachet de laideur, pour regarder franchement et porter haut la tête. C'est alors seulement qu'il aimera sa mère, mais déjà les passions s'emparent de lui; il n'aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l'heure, et qui est comme une pause pour l'âme de l'homme, au sein d'une oasis enchanteresse, entre l'enfance et la puberté1... »

On notera tous ces mots recueillis sur les lèvres d'observateurs habiles, non suspects : L'adolescent n'existe plus. — Quand on na pas été un enfant , on n'est pas un homme. — Remuez cette apparente jeunesse; analysez cette vase; la source en est empoisonnée. On pèsera tout cela, et on se demandera si, à moins d'une pleine réforme religieuse et morale, pour retrouver notre honneur compromis et nos provinces perdues, on peut compter sur la France de demain.

Peut-être dira-t-on que beaucoup de natures guérissent, et que d'autres, plus heureuses, échappent à la corrup-

1 George Sand, cité dans l'excellent opuscule du P. Lescœur, l'Etat maître de pension, p. 63,

tion. Je n'en disconviens pas; mais la lèpre sévit sur la multitude; elle en reste marquée « pour toujours ». Il y a diminution d'initiative, d'élan, décourage, de flamme, amoindrissement de bonté, de tendresse. La virilité physique et morale , ce que les Romains appelaient vif tus , ne se retrouve plus. On marche à la décadence.

Et notez que je n'ai rien dit des derniers excès du mal. Je n'ai pas parlé de ces jeunes gens, usés par le vice jusqu'à la moelle des os , qu'on voit errer sur les boulevards comme de pâles fantômes, et dont un grand écrivain disait qu'en les voyant on croirait entendre le pas des fossoyeurs qui se hâtent d'emporter ces cadavres. Je n'ai pas parlé non plus de ces lépreux de la débauche qui restent déshonorés de ses plaies vives, et qui, avec la perfide impudence de l'égoïsme, les apportent en dot secrète à leurs virginales fiancées, et en héritage imprévu à leurs fils. Je n'ai rien dit de ces maladies affreuses dont les médecins, Tissot en particulier, ont donné des analyses et des peintures qui font frémir. Non, je ne m'occupe que de la foule des jeunes gens qui ne vont pas à de si horribles dépravations, mais qui n'en restent pas moins, dans l'esprit , dans le cœur, dans la volonté, dans le caractère, affaiblis « pour toujours ». 0 pères, pensez -y pendant qu'il en est temps! L'incapacité de certains hommes, leur presque idiotisme dans les choses de l'esprit, leur âme sénile avant l'âge, leur corps épuisé à quarante ans , tout cela , c'est le solde de l'impiété et de l'impureté aux âges de la sève, pendant leur adolescence et leur jeunesse. Et quand cela se répète en des millions d'hommes, quand un virus pareil s'insinue dans les veines des générations successives , comment un siècle ne s'en ressentirait-il pas? On aurait pu être un grand siècle, on sera un siècle médiocre.

Et, sur ce fond général de médiocrité et de vulgarité, rien n'empêcherait, l'impiété et l'impureté aidant, de voir apparaître, à de certaines heures de crise, des monstres. Comme ce Raoul Rigault, qui, presque au sortir du collège, fit fusiller les otages, brûler Paris, et voulut « biffer le nom de Dieu ». Le procès de son secrétaire, ou plutôt de son complice, Dacosta, a révélé en Raoul Higault, pendant son adolescence et sa jeunesse, des abîmes d'impudicité *.

Et ce ne sont pas encore là toutes les suites de l'irréligion. 11 en est d'autres non moins dignes d'être étudiées. Après la flétrissure des âmes vulgaires , il y a la flétrissure des grandes âmes. Voyons-la; achevons de juger l'arbre à ses fruits.

Pendant que les âmes vulgaires, affaiblies, stérilisées par l'irréligion, meurent platement après avoir vécu platement, que deviennent les grandes âmes? A quoi aboutit en elles l'irréligion? Je le dis tout de suite, sans crainte d'être démenti : à des angoisses secrètes, à des tristesses amères, et quelquefois à des désespoirs qui montrent, mieux encore que le vulgaire abaissement des uns et les

1 Sur toute celte grave question de l'Irréligion dans la jeunesse, voir Y Avertissement aux pères de famille, par M*1" l'évêque d'Orléans. On y trouvera le plan de cette effroyable campagne, antichrétienne et antifrançaise, avec toutes les preuves à l'appui.

ruines morales des autres, l'absolue nécessité de la présence de Dieu dans les âmes.

Voyez ce jeune homme. Comme il était entré hardiment dans la vie! S'il y avait un Dieu et s'il lui devait quelque chose : c'était bien le dernier de ses soucis. Mais à peine il a fait quelques pas que le doute se présente à lui ; non plus ce doute joyeux, léger, téméraire, dont il s'abreuvait à quinze ans; un doute triste, poignant, qui fait invasion par toutes les fissures , par toutes les meurtrissures de la vie. A quinze ans, à vingt ans, il doutait de Dieu. Maintenant qu'il a un peu vécu, il doute de lui-même; il doute de la légitimité de son premier doute ; il porte amèrement son âme vide, sa vie perdue, son existence sans but, son éternité sans lumière. Il regarde le ciel et il dit : Peutêtre?

Voilà la situation intellectuelle d'une foule d'hommes de ce siècle. On a beaucoup lu; on étudie sans cesse; on a tout vu; et chaque' découverte a apporté une tristesse. On n'ouvre pas un livre, pas une brochure, sans se heurter aux éternels problèmes : Dieu, Jésus -Christ, l'âme. Et comme on ne sait comment les résoudre, qu'arrive-t-il? On n'ose plus regarder ; on ferme les yeux. L'esprit déserte les hauteurs intelligibles où il ne voit plus clair, et se jette à corps perdu dans l'étude de la matière. Là, je le reconnais, on déploie un admirable génie; mais sur Dieu, sur l'âme, sur la vie, que sait-on? Qu'a-t-on découvert? Que laissera- 1- on aux siècles futurs? Rien.

Des flots de lumière sur le monde inférieur, et de profondes ténèbres sur le monde supérieur, et, par suite, des tristesses poignantes et d'amères inquiétudes : voilà le bilan de la pensée au XIXe siècle.

Mais ce n'est pas tout. Il y a au cœur de ces infortunés

un second vautour plus cruel, plus implacable que le premier. Car enfin on peut négliger ces questions; on peut dire : Moi, je ne m'occupe pas de ces choses. Je suis mathématicien, chimiste, ingénieur, magistrat, commerçant; je m'occupe de mes études, de mes devoirs. Et là, je vois clair.

Soit ; mais vous êtes homme. Eh bien ! savez-vous d'où vous venez et où vous allez ? et si vous ne le savez, pas , pouvez-vous vivre en paix? « Gomment voulez-vous , disait M. Jouflroy, que l'homme vive en paix, quand sa raison, chargée de la conduite de la vie, tombe dans l'incertitude sur la vie elle-même et ne sait rien de ce qu'il faut qu'elle sache pour remplir sa mission? Gomment vivre en paix quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où l'on va, ni ce qu'on a à faire ici- bas? quand on ignore ce que signifient, et l'homme, et l'espèce, et la création? quand tout est énigme, mystères, sujets de doutes et d'alarmes? Vivre en paix dans, cette ignorance est chose contradictoire et impossible1. »

« La paix 1 la paix 1 qui me donnera la paix 1 criait Gérard de Nerval. 11 me faudrait des flots de paix pour noyer mes tristesses! Mais comment avoir la paix quand on n'a pas de guide, pas la plus petite étoile sur la tête » ? »

« Quand on est dans la vie, ajoute Jouflroy, vide, agité, privé de guide, aveugle et inquiet • ? »

Et si la paix est impossible; si, un jour ou l'autre, on sent là, sur sa poitrine, le vautour rongeur; si le découragement, si une incurable mélancolie, comme dit encore

1 Jouflroy, Mélanres philosophiques , p. 338.

* Lettres intimes, p. 27.

• Mélanges philosophiques.

Jouffroy, dort avec vous sur le même oreiller, comment avoir la force , la force de gouverner sa vie , de porter noblement, dignement sa couronne d'homme? « Ahl soyez-en sûr, écrivait M. Schœrer, l'incrédulité tend à dépeupler le ciel et à désenchanter la terre. Le surnaturel est la sphère naturelle de l'âme : c'est l'essence de sa foi , de son espérance et de son amour. Je sais bien que la critique est spécieuse; que ses arguments paraissent souvent victorieux. Mais je sais une chose encore: l'âme se trouve avoir perdu le secret de la vie divine; elle est désormais sollicitée par l'abîme; une chute toujours plus rapide l'entraîne loin de Dieu; elle perd tour à tour piété, droiture, génie; bientôt elle gît par terre; oui, et parfois dans la boue i 1 »

Et, avec la paix, elle perd toute joie. Les longues espérances, les doux rêves s'envolent de l'âme, comme une troupe d'oiseaux effrayés. L'ennui, le dégoût en deviennent les sombres hôtes. « Je ne m'apercevais plus de mon existence que par un profond sentiment d'ennui , » disait un de ces jeunes gens que le ver du scepticisme avait piqué dans sa fleur1. Et un autre : « Pourquoi la terre estelle désenchantée à mes yeuxl Je ne connais pas la satiété, je trouve partout le vide... L'ennui m'accable, le dégoût m'atterre... 3. »

Vous demandez, ô pauvre jeune homme, pourquoi la terre est désenchantée à vos yeux? Un des vôtres va vous le dire : « Nous sommes une génération infortunée, une colonie errante dans l'infini du doute, cherchant, comme Israël , une tente de repos , mais abandonnée , sans prophète, sans guide, sans étoile, et ne sachant même pas

1 Schœrer, Mélanges de critique religieuse, p. 183.

2 Gœthe, Mémoires.

3 De Sénancourt, t. I, p. 18.

où dresser une tente dans l'immensité du désert. Voilà pourquoi l'ennui nous dévore, les passions nous égarent, et le suicide, démon des ténèbres, nous attend à notre chevet, ou nous attire le soir sur le bord des eaux. Nous n'avons plus de fond solide pour jeter l'ancre de notre volonté, et cette ancre inutile s'est brisée dans nos mains. Nous avons perdu la garde de nous-mêmes, l'empire de nos affections, la conscience de nos forces. Nous doutons même de notre existence éphémère, de notre rapide passage sur cette terre maudite, et l'on nous voit sans cesse arrêtés devant le spectacle de notre propre vie, comme un homme qui s'agite dans la fièvre et s'éveille en criant : Que signifie ce rêve 1 ? »

Voilà l'abîme où conduit l'irréligion ; et encore n'est-ce pas le dernier mot. Il y a des doutes plus terribles que ceux de l'esprit, des angoisses plus poignantes que celles de la conscience. On a beau être incrédule, cela n'empêche pas la vie de passer comme un rêve douloureux, de s'évanouir comme un songe. Je travaille, je réussis; mais enfin j'ai cinquante ans, j'ai soixante ans; j'ai mon bâton de maréchal; il ne me reste plus qu'à mourir. Ou bien, je suis femme du monde; j'ai brillé un instant; mais c'est fini; il ne me reste qu'à vieillir. Ce n'est pas gai.

Et puis, on meurt autour de moi. Voilà un père : il a une fille charmante; elle meurt à seize ans. Pourquoi? Voilà un jeune homme marié hier; il voit tout à coup son bonheur lui échapper, sa jeune femme moissonnée dans sa fleur. Pourquoi? Il n'en sait rien. In umbra mortis sedent. Accablés, silencieux, étouffant leur chagrin, ne sachant où sont ceux qu'ils ont aimés, s'ils les reverront

1 Lettres à Marcie, lettre IV, p. 194.

jamais, voilà les hommes d'aujourd'hui. L'antiquité avait imaginé un sphinx qui posait une énigme; si on ne la devinait pas, on était dévoré. Depuis qu'on a chassé la Religion, le sphinx a reparu, et il dévore les hommes. Les médecins ont calculé que, parmi nous, la moitié au moins des hommes meurent de chagrin ; et un poète de ce temps a dit que ce qui les tuait, c'était la désespérance. Je l'ai vu vingt fois. Sous les coups de l'adversité, les âmes ne tiennent plus ; elles se renversent. Les plus belles intelligences défaillent tout à coup. En d'autres, c'est la vie qui tarit soudain. Oh ! que les hommes de ce siècle sont malades 1 Le suicide se multiplie; la folie augmente ; la tristesse est partout; l'ennui, l'inexorable ennui se trouve au fond de toutes les âmes, des plus jeunes, des plus belles quelquefois, en attendant le désespoir, l'abrutissement ou le suicide.

Je disais plus haut que , si j'étais peintre , je composerais un grand tableau , comme celui dont Flandrin a orné les murs de Saint- Vincent-de-Paul : une longue procession où l'on verrait passer, à l'éternel honneur de Dieu et de l'humanité, toutes les âmes altérées d'infini. Mais si j'étais peintre, ce n'est pas le seul tableau que je ferais : je lui donnerais un pendant. Je peindrais un autre chœur, le chœur de toutes ces âmes , grandes aussi , altérées aussi , mais qui , n'ayant pas voulu boire à la source d'eau vive , après quelques heures d'agitation et de fièvre , sont tombées dans un sommeil stupide, ou ont demandé au suicide la fin de leur avilissement. Je mettrais au centre ce pauvre et grand Alfred de Musset, si on peut s'appeler grand quand on jette à tous les vents du ciel le plus magnifique génie, et quand, altéré d'infini, ayant reçu de Dieu un cœur irrassasiable , on finit par s'abrutir volontairement

dans l'ivresse, afin de tuer son âme, ou au moins de la faire taire. Auprès de lui, mais sur un second plan, je placerais cet infortuné Jouffroy, qui a tant aimé, tant cherché la vérité; qui ne l'a pas trouvée, parce qu'il la cherchait sur les routes de l'orgueil, mais qui du moins, ne l'ayant pas trouvée, en a gardé une blessure au cœur, et a rempli le monde des tristes accents de son inconsolable mélancolie. Malheureux! qui a cru savoir « comment les dogmes finissent », et à qui il n'aurait fallu qu'un peu d'humilité et de foi en Dieu pour apprendre pourquoi ils ne meurent jamais 1 Tous deux, le poète et le philosophe, seraient au centre , afin de montrer que ni la philosophie, même sincère, ni la poésie, même sublime, ne suffisent, sans la Religion, à donner la paix dans la lumière. Vous vous grouperiez autour d'eux, Henri Heine, Murger, Gérard de Nerval, Hégésippe Moreau, Léopold Robert, âmes de poètes, de peintres, d'artistes, si bien faites pour la beauté, pour l'harmonie, pour l'idéal, et qui n'avez fait entendre au monde qu'un concert de blasphèmes et de regrets, d'ivresse et de deuil, de folies et de désespoirs, terminé dans les uns par l'abrutissement et dans les autres par le suicide! Aussi, tandis que, dans le premier tableau, on verrait les fils de la lumière, les chercheurs de la vérité, debout et en marche, car on marche dans la lumière; vous, malgré vos agitations et vos inquiétudes, je vous représenterais assis par terre, les yeux éteints, les poings crispés, palpant les ténèbres comme ces aveugles qu'a si divinement peints le Dante. Et si on me permettait, comme pour le premier tableau, de jeter sur celui-ci une légende et une devise, en dépit de tant de génie, de si grands efforts, et parfois de si beaux accents, je n'y mettrais qu'un mot : In umbra mortissedent.

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