LE DRAME DOULOUREUX DE L IRRELIGION (SUIT: LA FAMILLE SANS DIEU
Mais voici bien un autre péril. Dans la solitude que lui fait son irréligion, l'homme souffre , et, pour se consoler, il voudrait y attirer sa compagne. Au lieu de l'unité dans la même foi, il rêve l'unité dans la même indifférence. La femme ne croyant pas plus que l'homme, comme lui sans Dieu, sans prières, sans foi, sans espérances immortelles, voilà ce qu'ils veulent et le remède qu'ils ont imaginé. Ils font les plus grands efforts pour inoculer à l'épouse, à la mère, à la fille de l'homme, le venin de l'irréligion. Et que dire, si on réussissait? « Comment concevoir une femme athée? Qui appuiera ce roseau, si la Religion n'en soutient la fragilité? Etre le plus faible de la nature , toujours à la veille de la mort ou de la perte de ses charmes, qui le soutiendra, cet être qui sourit et qui meurt, s'il n'y a point d'existence au delà d'une existence éphémère i ? » Qui lui apprendra à porter dans ses
1 Cnateaubriand , Génie du christianisme,
entrailles mortelles l'homme immortel, à en faire un fils de Dieu? Hélas 1 comment saurait-elle être mère? Elle ne saurait pas même être épouse.
Nous aurons donc la famille sans Dieu? Plus de couche nuptiale bénie du Ciel 1 Plus d'enfant sacré dans son berceau par la Religion 1 Plus de prières ni d'espérances sur la tombe! Spectacle amer, plus lamentable peut-être que celui d'une âme sans Dieu, fécond en toute espèce de malheurs !
Entrons avec gravité et tristesse dans ce délicat sujet. Regardons de près cette nouvelle infortune. Elle est digne de larmes ; mais elle est pleine de lumière. Elle nous préparera à faire un second pas dans la connaissance de cet étrange phénomène que nous avons appelé le drame douloureux de l'irréligion au xix6 siècle.
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Cherchons d'abord d'où vient la famille, comment elle se forme; et ne nous arrêtons pas à établir qu'elle ne vient ni des sens, ni de l'esprit, ni des intérêts. Avec leur mobilité, avec la fragilité redoutable de la beauté qui leur sert d'attrait, les sens ruineraient plutôt la famille. Quant à l'esprit, c'est un astre solitaire qui aspire n briller plus qu'à s'unir. Trop souvent même, c'est un glaive qui blesse, bien loin de rapprocher.
La famille vient de quelque chose de plus noble que les sens, de meilleur que l'esprit, de plus pur, de plus profond. Elle vient du cœur. C'est le cœur qui est l'architecte de ce sanctuaire auguste qu'on appelle la famille.
Le cœur! c'est-à-dire le besoin d'aimer, le besoin, non pas de briller, mais de s'oublier; non pas de jouir, mais de se sacrifier, de se donner tout entier, à une seule condition, qui est de ne se reprendre jamais.
Et non seulement c'est le cœur qui crée la famille, mais il la crée par un acte qui est le plus parfait de tous ses actes ; par une affection qui surpasse toutes les autres en élévation, en profondeur et en durée. Chose singulière! on dirait que le cœur, en quête d'affection, décrive autour de lui je ne sais quels cercles concentriques qui vont toujours en se resserrant; et qu'à mesure que le cercle se resserre, l'affection grandisse et devienne plus intense. D'abord, c'est la foule immense des hommes sur lesquels mon cœur se repose dans un sentiment de bienveillance. Puis, au milieu de cette foule, en voilà que je reconnais , que je salue : ce sont ceux que la langue française , qui dit tout avec tant de délicatesse , appelle mes connaissances, comme pour indiquer qu'il n'y a encore que mon esprit qui soit en jeu. En voici d'autres maintenant, moins nombreux, plus intimes, plus tendrement aimés : ce sont mes amis. Vous voyez que le cercle se resserre et que l'affection grandit. Je regarde encore, et, plus près de moi, touchant davantage mon âme, faisant comme partie de ma vie, voici ma mère, mes frères et mes sœurs. Est-ce tout cette fois? Non, le cercle achève de se resserrer ; le cœur monte encore , et , arrivé au sommet de cette auguste pyramide , il vient un moment où le cœur dit : Vous seul! et, ayant dit : Vous seul! il ajoute aussitôt * Pour jamais !
Eh bien! c'est là, à ce point exquis du cœur, c'est de ce sentiment, le plus humain et le plus divin de tous, que naît la famille. Hélas ! on aime si peu aujourd'hui
et si mal; on aime pour si peu de temps, si peu dans la solitude sacrée de l'unité, que quelques-uns de mes lecteurs souriront peut-être de la naïveté de ma théorie. Mais les âmes élevées et délicates, les cœurs purs la défendront. Ils diront que quand on est monté à un certain degré sur ce Thabor des grandes affections, il y a un mot qui sort du cœur naturellement, invinciblement: Vous seul et pour jamais ! C'est ce mot qui crée la famille.
Eh ! mon Dieu ! c'est lui aussi qui crée le sacerdoce , la vie religieuse; qui fait le prêtre, l'apôtre, la vierge. Un jour, pendant que ce jeune homme priait, je ne sais quelle figure plus belle que toutes celles de la terre a passé devant lui ; ému , les yeux en larmes , il a dit : Vous seul et pour jamais !
C'est donc le cœur qui crée la famille. En voilà la source sacrée et profonde. Et quand on la regarde dans cet idéal , quand, oubliant la terre et tant de tristes choses qui ont abaissé, dégradé et corrompu le mariage, on voit ce qu'il y a de meilleur ici-bas, la vraie paix et le seul benheur de l'homme, sortir de son cœur par l'acte le plus simple et le plus doux, qui est de se donner, on bénit Dieu d'avoir traité l'homme avec tant de délicatesse. Car, qui a. de l'esprit? Qui a de l'argent? Mais le cœur est à tous; il ne manque qu'à ceux qui ne sont pas dignes de l'avoir.
Cela étant, la famille naissant du cœur, il semble que rien ne devait être plus simple que de créer la famille. Et cependant, si vous interrogez l'histoire, ou que vous consultiez l'expérience, vous verrez qu'il n'en est rien. En une chose qui paraissait si simple, si facile et si douce, le cœur a été impuissant. Il a fait des essais admirables, il a eu des élans, des éclairs sublimes; il n'a pas réussi. Il a pu aimer un instant; ce qu'il n'a pas pu, c'est d'aimer
longtemps, d'aimer toujours, d'aimer dans la solitude divine de l'unité. Il a su dire : Je vous airne; il n'a presque jamais su dire : Vous seul et pour jamais !
Rien peut-être n'a jeté sur la vie de l'homme une ombre plus amère. Toutes nos grandes larmes viennent de là. Aussi l'homme a refusé longtemps de croire à une telle impuissance. Il s'est débattu contre cette pensée. Mais enfin il a bien fallu se rendre à l'évidence. Et, obligé d'avouer, malgré lui, la douloureuse insuffisance de son cœur, savez-vous ce qu'il a fait? Au secours de ses affections défaillantes il a appelé, je ne dirai pas la force, mais la loi , la puissance publique, la magistrature de son pays. Il a dit : « Je suis faible; je ne sais pas aimer avec durée, avec profondeur. 0 magistrat, sur ton siège, écoute ce que je dis à cette enfant de seize ans , à cette vierge que j'ai choisie entre millef : Vous seule et pour' jamais 1 Voilà mon serment. Prends-le sous la protection des lois; aidemoi à le tenir. » Quel aveul Ah! j'aurais mieux aimé que la loi ne parût pas ici, en chose si intime et si délicate. Mais puisqu'elle est nécessaire, qu'elle vienne, qu'elle protège ces deux jeunes gens qui s'aiment, qui veulent s'aimer toujours, et qui, ô douleur 1 ne s'en sentent pas capables.
La loi est donc intervenue; et, que dirai -je? elle n'a pas suffi. Elle a été faible, et, je l'ajouterai, elle a été odieuse. Au lieu que la puissance publique aurait dû protéger le cœur contre ses inconstances, c'est le cœur qui a obligé la loi à sanctionner toutes ses faiblesses. Il y a eu des lois pour autoriser la polygamie , pour permettre le divorce, pour sacrer toutes les défaillances ou tous les caprices du cœur, pour ouvrir la porte conjugale à toutes les ignominies et à toutes les brutalités. En sorte que,
même avec l'appui de la loi, le cœur a été impuissant à constituer vraiment la famille, à la mettre dans l'unité, dans l'indissolubilité et dans l'honneur.
Il a donc fallu monter plus haut. Et partout, c'est au pied des autels que les jeunes gens sont yenus se réfugier quand ils ont voulu fonder une famille. C'est à Dieu qu'ils ont demandé la grâce de s'aimer, de s'aimer longtemps, de s'aimer toujours, de porter dans un cœur mortel un amour qui ne sentît pas le poids du temps.
Là ils l'ont obtenue; mais avec quelle peine ! Les fausses religions ont faibli comme les lois. Certains autels ont trahi comme la magistrature. Même la vraie Religion, avant l'âge de sa pleine puissance, a dû faire des concessions aux circonstances du cœur. Comme si Dieu, afin de montrer combien c'est un problème redoutable que la création d'une famille, avait voulu réserver à la vraie Religion, et encore à la Religion arrivée à son plus haut degré de pureté et de puissance, l'honneur d'élever assez le cœur de l'homme pour qu'il puisse dire : Vous seul et pour jamais !
Or c'est à cette antique et universelle expérience que l'on voudrait aujourd'hui donner un démenti. Vous chassez la Religion, et vous vous imaginez follement que vous pourrez créer une famille! Une famille, grand Dieu I un foyer I un lieu où l'on pourra s'aimer toujours ; ou le soir, après les fatigues, les douleurs et les déceptions de la vie, on pourra apporter son cœur meurtri; où l'on aura une couche honorée, des berceaux heureux! Ahl les païens eux-mêmes appuyaient leur foyer à l'autel; et il faut vivre dans des temps aussi troublés que les nôtres pour qu'il soit venu à l'esprit de certains hommes de se passer de Dieu dftnn un,! antrapri*H au»aî redoutable, Mail aussi <i"(
voit-on? Quelles tristesses et quels désenchantements! quelles victimes traînées à l'autel et couronnées de roses arriéres ! quelles catastrophes inattendues , mêlées de sang quelquefois , dont je ne voudrais pas que le récit souillât ces pages, et dont j'ose à peine me permettre le souvenir.
Vous trouviez sans doute la famille trop heureuse, le foyer trop pur, les mœurs trop saintes! on abusait, n'est-ce pas? du bonheur de s'aimer, de s'aimer longtemps et sans nuages, que vous voulez chasser Dieu de la famille! Mais Dieu chassé, les anges tutélaires du foyer conjugal mis à la porte, que vous restera-t-il? Le cœur, dites-vous. Oui, il restera, mais pour votre punition. Il restera avec ses faiblesses, avec ses orages. Et la famille détruite, le sanctuaire conjugal violé, le lit nuptial déshonoré par les plus tristes mœurs, le cœur de la femme meurtri, les enfants absents, les berceaux vides, vous prouveront une fois de plus que l'irréligion , comme l'a dit un des vôtres, n'est bonne qu'à une chose : « à dépeupler le ciel et à désenchanter la terre. »
Il est donc établi par le témoignage de l'histoire , par une expérience de six mille ans, que, sans Dieu, le cœur est impuissant à créer la famille; impuissant à la mettre dans l'unité, dans l'indissolubilité et dans l'honneur chrétien. Il faut maintenant en chercher la raison; et pour cela il fmit étudier l'architecture intima de la famille, ou
plutôt il faut descendre dans le cœur, en analyser les lois; car la famille sortant du cœur, du cœur qui aime, les lois constitutives de la famille ne sont que les lois mêmes du cœur, dans l'exercice de l'amour.
Un jeune et charmant écrivain, plein de délicatesse et de lumière, disait un jour : « La première loi de l'amour, c'est la loi de la marche, du progrès. A partir du premier moment de son existence, l'amour ne peut vivre qu'à la condition de grandir. Il faut qu'il croisse, qu'il monte, qu'il se fortifie par joies ou par souffrances, qu'il s'approfondisse par son bonheur, et plus sûrement encore icibas par ses épreuves et ses sacrifices; en un mot, qu'il marche1. » Le jour où il ne marche plus, où il s'arrête, il décroît; et le jour où il décroît, il est mort.
Et c'est là une des raisons pour lesquelles l'amour est rare sur la terre. C'est sa sublimité même qui fait son impuissance. Car quelle créature , si merveilleusement douée que vous la supposiez, sera capable d'entretenir la flamme d'une telle ardeur? Je le sais, dans la jeunesse, on se flatte d'avoir, sur son front, dans ses yeux, de quoi mériter une telle affection; et à seize ans, à dix-huit ans, couronnée de roses et d'illusions, on s'imagine que l'on pourra croître toujours en grâces, en jeunesse, en beauté aimable; et quand on lit, dans les anciens, ces choses ineffablement belles qu'ils ont écrites sur la fragilité de tout; où l'on voit que les fleurs tombent, que les roses se fanent, et les affections du cœur de l'homme encore plus vite que les roses, on traite cela de vaines phrases, de magnifiques et inutiles amplifications. On est si jeune! et si belle! On est si sûre d'être aimée toujours! Mais, hélas!
1 Henri Pereyve.
il ne faut pas longtemps , il ne faut pas une année quelquefois pour voir ce que vaut ce toujours. Et cette beauté recueille des hommages au dehors, que déjà elle ne dit plus rien à celui qui hier lui jurait un éternel amour.
Voilà le vrai problème du mariage. Vous vous imaginez peut-être que le plus difficile c'est de contenir le flux hardi de l'amour; non : c'est d'empêcher son reflux. Oh! sans doute, il est bien nécessaire de contenir l'amour, de lui fixer d'infranchissables limites, de le rendre chaste et pur, tout ce qui le rend plus pur le rendant nécessairement plus durable, plus profond et plus délicieux. Et c'est en quoi d'abord, sans Dieu, vous serez radicalement impuissants. Mais ce qui est mille fois plus difficile, c'est de soutenir sa marche grandissante, de lui faire une flamme qui se renouvelle toujours.
J'ai lu tous les livres de vos moralistes sans religion; je les ai tous vus inquiets de cette loi de décroissance, de ce reflux redoutable du cœur. Mais qu'ont-ils trouvé? où sont leurs remèdes?
L'un dit : « Si vous n'aimez plus , c'est que vous n'avez pas assez regardé, pas assez approfondi. Il y a un éternel rajeunissement dans l'âme. Le temps qui. effeuille une couronne en refait une autre; et des tresses blondes de la jeunesse aux cheveux blanchis du vieillard , la beauté change, mais ne disparaît pas. » A la bonne heure. Et cependant, ô tristesse! le flux divin dure une heure; puis vient le reflux, et, une fois commencé, il ne s'arrête jamais.
J'en entends d'autres qui disent : « Vous avez tort de ne regarder qu'une créature. Regardez -les toutes. Regardez l'humanité en elles. Une créature a des taches, des ombres; l'humanité n'en a point. L'humanité est belle! » O
sophistes I je ne vous ferai pas l'honneur de vous réfuter.
Voilà pourtant tous vos remèdes. Hors de ceux-là , il n'y a plus que l'amour libre. Mais l'amour libre, qu'est-ce donc, si ce n'est l'aveu amer que vous êtes aussi incapable de contenir l'amour que de l'alimenter? L'amour libre, c'est l'amour laissé à ses légèretés, à ses dégoûts, à ses caprices. L'amour libre, c'est le torrent libre, sur le bord duquel on s'assied impuissant, et qui va au loin porter l'épouvante. ,
Mais non, ce n'est pas encore là le plus haut aveu de votre impuissance. Vous descendrez plus bas; vous irez jusqu'au mépris de l'amour, jusqu'aux ricanements du scepticisme et de l'immoralité. Après avoir exalté l'amour et l'avoir mis sur les autels, vous en rirez comme d'un rêve amer; vous le foulerez aux pieds comme une idole menteuse ; et c'est par là que vous achèverez de ruiner la famille, qui ne peut pas vivre sans lui.
Oh! pour la paix du monde, pour la joie du foyer, n'ôtons pas l'amour à la famille; car si l'amour n'est pas dans la famille, il sera dehors; il corrompra le monde au lieu de l'enchanter. Mais n'ôtons pas Dieu à l'amour; car il n'y a que lui qui puisse à la fois l'alimenter et le contenir. D'une main, il protège les foyers, en interdisant l'ombre même d'un regard; et quand il l'a ainsi réglé, soumis, dompté, seul, ô spectacle divin! il peut le soutenir dans sa marche grandissante. La Religion amène le jeune homme au pied de l'autel ; elle y amène la jeune (il le; elle la fait s'agenouiller et dire : a Mon Dieu, je suis jeune, je suis aimée; mais je reconnais mes misères, et que je ne suis qu'une fleur fragile, incapable d'être aimée seule à seule et pour toujours. O mon Dieu, ouvrez nos
âmes à l'éternel amour, en ouvrant nos yeux à l'éternelle beauté. »
Alors le bandeau se déchire, et par delà cet éclat des traits qui passe si vite, l'œil charmé aperçoit la beauté véritable : une âme créée de Dieu , rachetée par Jésus- Christ, posée un instant sur la terre et portant déjà au sanctuaire intérieur le grand Dieu qui l'a faite pour lui. Qui dira ce qu'un tel regard donne à de jeunes cœurs d'inépuisable aliment? qui dira combien il en a protégé contre ces vulgaires écueils où l'amour expire en se disant éternel? L'âge peut venir, les traits s'altérer, le visage perdre son éclat; mais non pas l'âme qui grandit chaque jour, dont la beauté semble briller plus vive à mesure qu'elle approche de l'éternité. On arrive ainsi à la mort, et sur le bord de la tombe, se souvenant de l'épouse de sa jeunesse, on peut écrire, comme un noble et religieux vieillard de ce temps ; « Notre bonheur dura quarante - sept ans, et notre amour ne dégénéra jamais en amitié. »
Voilà la première loi constitutive de la famille, parce qu'elle est la première loi du cœur : un amour croissant. Vous voyez bien que cette loi est trop élevée, trop nobk, trop idéalement belle pour qu'on puisse la réaliser sans Dieu et contre Dieu.
La seconde loi a le même caractère, parce qu'il y a dans le cœur de l'homme un second rêve, non moins beau, encore plus irréalisable, et sans lequel la famille n'est pas moins impossible. Osons dire toute notre pensée : s'il n'y avait que joie, amour croissant dans la famille, ce pourrait être une grande chose encore, mais de la terre. Heureusement il y a le sacrifice, et c'est ce qui la fait divine.
« Dans le mariage, a dit un illustre écrivain, il y a
autre chose qu'un contrat; par- dessus tout il y a un sacrifice, ou plutôt il y en a deux. La femme sacrifie ce que Dieu lui adonné d'irréparable, ce qui fait la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent sa santé, et enfin ce pouvoir d'aimer que les femmes n'ont qu'une fois; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouer pour celle qu'il aime qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet effort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux. Ce sont deux coupes : dans l'une se trouvent la beauté, la pudeur, l'innocence; dans l'autre un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui ; et il faut que ces deux coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et que le Ciel la bénisse *« »
Voilà la réalité des choses et l'acte austère qu'accomplissent les époux. A partir de cette heure, mille chaînes leur rappellent qu'ils ne s'appartiennent plus, qu'ils se sont donnés. Mille circonstances extérieures les meurtrissent ensemble, et quelquefois l'un par l'autre. Et le mariage qui avait commencé sous les ombrages parfumés de l'Eden s'achève souvent sur une croix.
Voilà le second écueil où sombre l'amour qui prétend se passer de Dieu. Ah! je ne voudrais pas médire du cœur de l'homme. Il n'y a rien de plus beau. 11 tressaille au seul mot de sacrifice. Le dévouement le ravit. Et cependant ce cœur, ce grand cœur, qu'il est court par certains endroits! Qui est-ce qui ne se lasse pas de souffrir? Qui est-ce qui, monté sur ce Thabor où l'on s'immole dans
1 Ozanam , De la Civilisation au v siècle. Quatorzième leçon : Les femmes chrétiennes.
LA RELIGION 2Ôt
l'amour, n'a pas aspiré à en descendre? Tous, nous portons au cœur une plaie ignominieuse : c'est l'impuissance de nous immoler longtemps, même pour ceux que nous aimons le plus.
C'est de là que viennent, après quelques années de mariage, ces aigreurs sourdes, ces dissentiments qui ne savent plus même se dissimuler en public, ce froid glacial , et enfin cette chaîne si lourde qu'on succombe sous le poids. On s'était tant aimés! et on ne peut plus se supporter I Pourquoi? parce qu'on n'a pas su se dévouer.
Et vous espérez que, Dieu chassé de la famille, vous vous dévouerez mieux! Je le veux, quelques belles âmes, quelques cœurs plus sympathiques demeureront fidèles l'un à l'autre , comme ces deux colonnes de marbre blanc qui sont restées debout et unies au milieu des ruines du Forum; mais ce ne seront que des exceptions, et elles rendront plus amère encore la désolation universelle.
Eh bien! là où le monde n'apporte que d'impuissants remèdes ou de fades plaisanteries, la Religion fait mieux : elle apporte une force. Elle place sous les yeux de ceux dont elle bénit le mariage un idéal austère, mais en même temps elle met dans leurs volontés la puissance d'y atteindre. Cet amour qui naît, elle le prend dans ses mains, et elle en fait une réalité permanente. Ce « oui » si solennel, si auguste, si fugitif, elle l'élève à la dignité d'un sacrement; c'est-à-dire qu'il devient, de par la volonté de Dieu, la source vive, mystérieuse, ininterrompue, de la force nécessaire à sa réalisation. Ils peuvent s'en aller maintenant, ces jeunes gens, dans les âpres sentiers de la vie; ils y trouveront des épines, des douleurs; jamais audessus de leur courage. Une intarissable force ne cessera
de les soutenir à la hauteur de tous leurs devoirs. L'ordre, la paix , l'accord , l'amour, régneront toujours sous leur toit, parce que si la croix est là, l'onction de Dieu y est aussi.
Oh 1 que je vous plains, vous qui ne voulez plus de Dieu dans vos amours 1 Vous n'éviterez pas le sacrifice, et vous ne saurez pas le porter. Je vous prédis de tristes jours: des dissensions, des querelles; et, qui sait peut-être? des tragédies ou des Comédies sanglantes, comme celles qui attristent chaque jour les feuilles publiques 1 C'est un calvaire que les époux chrétiens ne vous envieront pas.
Est-ce tout? Avons-nous achevé de voir les grandes lois de la famille et l'impuissance absolue du cœur à les accomplir sans le secours de Dieu? Ohl non. Le père, la mère, même dans l'union la plus intime, ce n'est pas encore la famille, parce que ce n'est pas encore tout le cœur. Sur le tronc uni du père et de la mère une fleur ne tarde pas à paraître : c'est l'enfant. Ai-je dit une fleur, ou une épine? En tout cas l'objet du plus noble orgueil, de la joie la plus exquise; mais aussi pour un père digne de ce nom, pour une vraie mère, la plus douloureuse de toutes les anxiétés I
Oui, ce cher petit être, dès qu'il paraît, il ne déchire pas seulement le sein de sa mère, il meurtrit le front de son père, il l'accable sous le poids de la plus lourde responsabilité!
Encore s'il suffisait de veiller à la conservation de sa santé, à l'épanouissement de sa vie au milieu de tant de périls? Mais il a une âme immortelle. Il faut l'élever, y mettre la dignité, l'honneur, la pureté, la tendresse, la foi ; il faut lui inspirer le respect de soi-même dans l'amour de Dieu et des hommes.
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Et s'il venait à faillir, si le vent des orages, si violents en nos tristes jours, venait à courber sa faible tige, il faut lui parler, l'avertir, le relever; et supposé qu'il résistât et se précipitât dans la honte, il faut pleurer, gémir, s'ouvrir les entrailles et en tirer un cri qui monte jusqu'à Dieu pour le sauver.
Et vous croyez que, sans Dieu, vous accomplirez de si redoutables offices ! Mais si vous ne croyoz ni à Dieu, ni à l'immortalité, ni à l'existence même de l'âme, si votre (ils n'est pour vous qu'un peu de matière fortuitement agrégée et promise au néant, quel souci aurez-vous en lui des choses éternelles?
Oh ! non, vous ne serez pas le père de l'âme de vos enfants. Hélas! vous ne serez pas même pèrel La fécondité, cette troisième loi du cœur et de la famille, vous l'éluderez par un sophisme; la paternité, ce plus grand honneur de la vie, vous la rejetterez comme un fardeau.
Vous n'aurez point d'enfants; ou vous n'en aurez qu'un, pour lui transmettre votre nom et votre fortune : enfant mal élevé, adulé, gâté, précisément parce qu'il est seul; votre tyran dans son bas âge, votre- ami insolent dans sa jeunesse, votre douleur et peut-être un jour votre honte!
Ainsi vous expierez votre crime d'avoir voulu vous passer de Dieu. Vous ne fonderez pas de famille, ou, si vous en fondez une, ce sera pour votre punition. Et cette famille, signalée du doigt par les vieillards, apprendra aux générations futures ce qu'elles doivent éviter pour leur bonheur, comme ces débris ramassés au milieu des écueils et qu'on place au bord «les mers pour indiquer aux vaisseaux qui passent les lieux féconds en naufrages.
L'expérience du reste n'est plus à faire : elle a été éclatante. A peine l'irréligion a commencée souffler en France, que l'on a senti le lien conjugal éclater de toutes parts. Les mêmes coups qui ébranlaient les autels faisaient vaciller les foyers, comme des arbres jumeaux qui ont la même cognée à la racine. Après les grands seigneurs du XVIIe siècle, qui en reconnaissant la sainteté du lien conjugal le méprisaient dans la pratique , jusqu'à demander des places d'honneur pour le fruit de leurs adultères; après les sophistes .du XVIIIe siècle, qui, faisant un pas de plus, attaquaient le lien conjugal lui-même, et qui, ravalant la famille humaine au niveau de celle des bêtes, déclaraient que le mariage était chose passagère, affaire de nécessité et de convention, formé pour la naissance des enfants, et qui disparaissait avec eux 1 ; après, dis-je , ces deux attaques, si redoutables déjà, sont venus les législateurs, fils des sophistes, qui ont consommé la ruine.
On rougit en entendant des jurisconsultes, comme Cambacérès , déclarer « que la volonté des époux fait la substance du mariage, ET QUE PAR CONSÉQUENT LE CHANGEMENT DE CETTE VOLONTÉ EN OPÈRE LA DISSOLUTION*)).
Des députés, rapporteurs de la loi de 1792, déclarer qu'ils ont accordé la plus grande latitude à la faculté du
1 Contrat social, ch. H.
* Premier Projet de Cambacérès , Feuet, t.l, p. 4 et p. 105.
divorce, à cause de la nature du mariage, qui a pour base principale le consentement des époux, et PARCE QUE la liberté INDIVIDUELLE NE PEUT JAMAIS ÊTRE ALIÉNÉE D'UNE MANIÈRE INDISSOLUBLE PAR AUCUNE CONVENTION1 » ;
D'autres députés déclarer « qu'il n'y a pas d'enfants illégitimes, par la raison qu'il n'y en a point de légitimes; et que par conséquent il faut encourager, par tous les moyens , les unions fruit d'un sentiment tendre 2 » ;
Des lois enfin précédées de considérants comme ceuxci : « L'assemblée nationale, considérant combienil importe de faire jouir les Français de la faculté du divorce qui résulte de la liberté individuelle, dont un engagement indissoluble serait la perte; considérant que déjà plusieurs époux n'ont pas attendu , pour jouir des avantages de la disposition constitutionnelle suivant laquelle le mariage n'est qu'un contrat civil, que la loi ait réglé le mode et les effets du divorce, décrète qu'il y a urgence 3. »
Pouvait- on déclarer en termes plus éloquents que, depuis que l'irréligion soufflait sur la France , on ne se sentait plus capable d'observer les saintes lois du mariage?
Le divorce fut donc proclamé On s'y précipita. Ce fut un débordement, comme l'ouverture d'une porte de prison. Rien qu'à Paris, dans les vingt-sept mois qui suivirent la promulgation de la loi, les tribunaux prononcèrent 5,994 divorces!
1 Rapport sur la loi de 1793, p. 17.
2 Opinion du député Chabot dans la même discussion.
3 Loi du 20 septembre 1792. On aura remarqué ces mots : Jouir de la faculté du divorce... Jouir des avantages de la disposition constitutionnelle... On dirait qu'en donnant le divorce, la loi promet le bonheur!... Triste symptôme de l'état des mœurs à cette époque.
1) est vrai que nos mœurs m'ont pas supporté longtemps une telle ignominie. La France a rejeté le divorce avec dégoût. Mais, effacé de la lettre du Code, il subsiste encore aujourd'hui dans son esprit. Le divorce légal a disparu; le divorce clandestin demeure. A chaque instant on le redemande dans la presse. Et, en attendant, on voit se multiplier parmi nous, non seulement les séparations de corps et de biens, à peine connues de l'ancienne France, si nombreuses maintenant et plus scandaleuses que dans aucun peuple, mais ces ménages interlopes qui pullulent dans les grandes villes et qui font que la naissance des enfants illégitimes est, à Paris, dans la proportion de un à trois.
Pendant que les législateurs, cédant d'une part aux suggestions des sophistes et de l'autre au torrent des mauvaises mœurs , imprimaient au front du XIXe siècle le stigmate du divorce, ils créaient, par le mouvement du même esprit , une nouveauté , en apparence très inoffensive, mais qui allait avoir sur lés mœurs une influence fatale.
Je ne suis pas de ceux qui estiment qu'on soi le mariage civil, c'est-à-dire le mariage célébré devant l'État avant ou après le mariage religieux, soit absolument condamnable. Je trouve tout simple que l'Etat connaisse d'un contrat aussi important, et que ses magistrats en dressent l'acte, puisqu'ils sont obligés d'en surveiller les conséquences. Mais cette innovation, il aurait fallu la faire chrétiennement y et non révolutionnairement. Il n'aurait pas fallu que la société commençât par déclarer que le mariage n'est gu'nn contrat civil; ni par dire aux époux : Vous êtes 'pleinement, complètement mariés, forcément par ma seule déularation; co qui est faux, puisque, pour des catholiques,
. il n'y a jusque-là aucune espèce de mariage. Surtout il aurait fallu prendre des mesures pour que jamais, en aucun cas, le mariage civil ne fût, sans la volonté des deux parties, disjoint du mariage religieux; car, dans le cas contraire, il y a un attentat à la liberté de conscience de l'une d'elles, et un piège tendu à sa bonne foi. Surtout il n'aurait pas fallu offrir aux masses l'appât d'un concubinage légal, d'un mariage sans autel et sans religion; et, dans ce mouvement périlleux qui les pousse à se passer de Dieu pour les actes les plus importants de la vie, il ne fallait pas jeter le poids de la puissance publique.
En agissant ainsi, on a affaibli dans une foule d'esprits la vraie notion de la sainteté du mariage ; on a préparé sa dissolution, en le réduisant à un simple contrat civil comme les contrats de louage ou de vente rescisibles par la volonté des parties; et on aurait fait plus de mal encore, si la France n'était pas, en dépit des apparences, chrétienne jusqu'au fond des entrailles, et si ses mœurs ne valaient pas mieux que ses lois.
Une simple modification parerait à tant d'inconvénients. Ce serait que le mariage civil eût lieu, non plus avant la bénédiction nuptiale, mais après. Bénis de Dieu, unis sous le bouclier protecteur de la Religion, les jeunes époux iraient ensuite devant le maire faire régler les conditions civiles de leur mariage. Le maire ne devrait procéder à cet acte qu'après qu'ils se seraient présentés à l'autel de leur choix. La société aurait assurément le droit de l'exiger, et elle pourrait, en des choses si graves, n'admettre au bénéfice du contrat civil que ceux qui auraient accepté le lien religieux. Que si, poussant à ses dernières conséquences le respect pour la liberté, elle consentait à marier civilement ceux qui ne reconnaissent aucune religion, au
moins ne pourrait-on le faire que sur un écrit signé des deux parties, et où tous deux déclareraient qu'ils entendent fonder une famille sans le secours de Dieu.
Une telle réforme a déjà été proposée par des jurisconsultes éminents. Il serait digne des magistrats et des députés chrétiens de ce temps de l'appuyer de leur autorité et d'en poursuivre auprès de qui de droit la réalisation * .
Mais ce n'est là que la première plaie de la famille touchée par l'irréligion. Les observateurs sérieux signalent de bien autres désastres. Ce n'est pas seulement le lien conjugal qui s'affaiblit et se rompt sous cette influence délétère; voilà l'autorité paternelle qui s'en va à son tour. Elle est, sinon détruite, du moins profondément altérée. Tout le monde s'en plaint ; on cherche des remèdes. Mais je ne trouve pas toujours en ceux qui agitent ce redoutable problème toute la lumière que je voudrais. Plusieurs mettent la plaie où elle n'est pas, et j'en connais bien peu qui la mettent là où elle est.
Ce qui obscurcit cette grande question dans certains esprits, c'est que l'autorité paternelle subit à la fois, en ce moment, une transformation et une décadence.
1 Voir le Mariage civil et le mariage religieux, par M. Sauzet. On trouvera, présentées dans le plus beau langage et avec la plus haute raison, toutes les objections contre le mariage civil tel qu'il existe en France , et la nécessité d'une réforme qui opère dans le domaine législatif la réhabilitation du caractère religieux du mariage.
Qu'il se soit fait, au XIXe siècle, une modification profonde dans le rapport des pères et des fils, et, disons -le , une transformation heureuse, cela n'est pas douteux. L'ancienne famille grecque et romaine, ou, si l'on aime mieux, féodale et aristocratique, où le père est tout; où il n'est pas seulement père, où il est maître et magistrat ; où il est le seul homme que l'Etat connaisse et par lequel il gouverne la femme et les enfants; ce genre de famille n'existe plus. Le souffle démocratique l'a emporté. Et s'il n'y avait que cela, je ne m'en plaindrais pas trop.
« Je ne sais, dit M. de Tocqueville, si, à tout prendre, la société perd à ce changement; mais je suis porté à croire que l'individu y gagne. Je pense qu'à mesure que les mœurs et les lois sont plus démocratiques, les rapports des pères et des fils deviennent plus intimes et plus doux; la règle et l'autorité s'y rencontrent moins ; la confiance et l'affection y sont souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre, tandis que le lien social se détend. » M. de Tocqueville ajoute: « 11 suffit, pour juger de la différence des deux états sociaux sur ce point, de parcourir les correspondances domestiques que les aristocraties nous ont laissées. Le style en est toujours correct, cérémonieux, rigide et si froid que la chaleur naturelle du cœur peut à peine s'y faire sentir à travers les mots. Il règne, au contraire, dans toutes les paroles qu'un fils adresse à son père, chez les peuples démocratiques, quelque chose de libre, de familier et de tendre à la fois, qui fait découvrir, au premier abord, que des rapports nouveaux se sont établis au sein <\a, la famille 1. »
Voilà la transformation ; elle est sensible, Si donc il n'y
1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 315,
avait que ce changement dans l'organisation générale delà famille au XIXe siècle, je ne m'en alarmerais pas; et surtout ce n'est pas de ce côté que je tournerais mes regards pour trouver un remède. Malheureusement il n'y a pas seulement modification dans les rapports des pères et des fils, transformation dans l'autorité paternelle; il y a décadence. Elle s'en va. L'irréligion l'a tuée, et cela de deux manières.
Voilà trois siècles que l'irréligion prend parti pour les enfants contre les pères, c'est-à-dire pour l'indépendance contre l'autorité ; pour le caprice et la paresse contre l'expérience, en d'autres termes, pour les grands abus contre les petits. Il n'y a pas de déclamations, de lazzi qu'on ne se soit permis contre les abus de la paternité; et, des mains du littérateur, du poète, la plume passant dans celles du légiste, il n'y a pas de restrictions qu'on n'ait tenté d'apporter à son pouvoir. Après quoi , deux lignes insérées au Code ont édicté sa déchéance :
1° Négation du droit qu'a le père de disposer de ses biens en faveur de ses enfants; de les leur distribuer comme il l'entend, dans son affection, dans son expérience.
2° Proclamation du droit des enfants sur les biens du père, droit absolu, inaliénable et égal pour chacun.
Dès lors les biens du père appartenant aux enfants, le père n'est plus qu'un usufruitier, bientôt un embarras, et, qui pis est, un obstacle. Vienne un certain âge, et, dans le peuple , on lui laisse entendre qu'il vit trop longtemps , on le met cyniquement sous l'escalier. Dans les classes élevées, les formes sont mieux gardées; les pensées souvent ne sont pas meilleures.
Voilà une première déchéance. Que dire maintenant
quand le jeune homme tourne mal, fait des dettes, se jette dans le jeu, dans la débauche, déshonore son père? Il faut que celui-ci souffre en silence. Il pourra bien sans doute faire annoncer dans les journaux qu'il a ne payera pas les dettes de monsieur son fils ». Celui-ci s'en rira Sachant qu'il ne peut être déshérité, il supputera les années de vie qui restent à son père, et il engagera d'avance son héritage dans les mains des usuriers. A grand'peine, avec de hautes protections, dans quelques cas rares, le père pourra le faire embarquer sur un vaisseau. Mais c'est un remède extrême. Un an, deux ans se passent; le jeune homme revient, plus mauvais quelquefois qu'il n'est parti. Il n'y a plus pour le père qu'à boire la honte en silence.
Et voyez l'étrangeté de la loi 1 Elle a ôté au père toute sa puissance quand il s'agit d'accomplir ses devoirs, elle la lui a rendue dès qu'il ne s'agit plus que de satisfaire ses passions. Ce père qui ne peut rien donner à ses enfants , qui est aussi impuissant devant les vices de l'un que devant les infirmités et la pauvreté de l'autre, il conserve une liberté, celle de ruiner ses enfants, même les meilleurs. Il lui reste un pouvoir, c'est de vendre ses biens, de les donner de la main à la main à sa cuisinière , de jouer à la bourse, ou de dissiper dans de mauvais lieux la dot de ses enfants. Voilà une femme, des jeunes filles dans la misère. La loi regarde et passe outre. Elle n'a rien à dire. Tout est parfaitement légal.
Ainsi donc il n'y a pas seulement modification , transformation dans les rapports des pères et des fils au XIXe siècle, il y a déchéance. La paternité est découronnée: découronnée chez les petits et les pauvres avec cynisme ; découronnée chez les grands et les riches avec un respect
apparent, mais enfin déchue et découronnée partout. C'est le fait de la révolution , mais de la révolution inspirée par l'irréligion.
Osons le dire cependant , les blessures que la paternité a reçues ne sont rien à côté de celles qu'elle s'est faites à elle-même. On l'a découronnée; mais elle s'est découronnée la première.
Elle s'est découronnée en perdant la foi.
Dans ce sanctuaire auguste qu'on appelle une famille, dans ce royaume des âmes, elle s'est chassée étte-même. « La famille, le foyer, disait tristement un libre penseur^ c'est l'asile où nous voudrions tous, après tant d'efforts inutiles et d'illusions perdues, pouvoir reposer notre cœur. Nous revenons las au foyer: y trouvons-nous le repos? Nullement: car de quoi allons- nous parler? Des choses qui touchent le cœur: de religion, de l'âme, de Dieu? Non. Hasardez-vous à dire un mot de ces choses à table, à votre foyer, dans le repas du soir : votre mère secoue la tète; votre femme contredit; votre fille, tout en se taisant, désapprouve. Elles sont d'un côté de la table, vous de l'autre.» Oui, voilà la triste position que vous vous faites quand vous abdiquez toute religion et que vous ne rendez plus aucun devoir à Dieu. Vous vous excommuniez de la famille.
Au temps où la paternité n'avait pas perdu son auréole, on se plaisait^t enseigner que, dans l'intérieur du foyer domestique, l'homme était à la fois prêtre, roi, prophète : prêtre, pour prendre dans ses mains et pour offrir à Dieu , unis aux siens , les vœux , les prières de sa femme et de ses entants; prophète, pour entrevoir dans les leçons du passé, dans le mouvement des choses présentes les se-
crets de l'avenir, et pour les expliquer à sa femme plus jeune que lui, à ses enfants qui viennent de naître; roi, pour les diriger tous avec lui vers l'éternité. Voilà ce qu'est l'époux, le père, dans les desseins de Dieu. Et c'est là ce qui fait la désolation amère de nos foyers modernes, où l'homme a défailli; où il n'est plus prêtre, puisqu'il ne prie plus; où il ne peut plus être prophète, puisque, ne croyant à rien, il n'a plus le sens des choses divines et humaines; et où, par une conséquence redoutable, il a lui-même la conscience qu'il ne peut plus être roi : car comment pourrait-il diriger sa famille , ignorant à la fois et le point de départ et le point d'arrivée? Etonnez-vous si, attristée, inquiète de votre nullité religieuse; sentant qu'elle ne pourrait, es choses de l'âme, ni vous demander un conseil, ni vous soumettre un doute; dans cette solitude de conscience qui lui rend si accablant le fardeau de la maternité, le noble souci de l'avenir éternel de ses enfants , la femme a été chercher au pied des autels une direction qu'en beaucoup de choses elle aurait dû trouver en vous, et que vous ne pouvez plus lui donner!
Je fais donc des vœux sincères pour que les magistrats, les jurisconsultes, les députés chrétiens travaillent à rendre au père l'autorité qui lui appartient chez tous les peuples libres. Je suis convaincu qu'il y a à opérer, dans ce sens , une révision sérieuse de nos lois. Mais ce dont j'ai une conviction plus profonde encore, c'est que tout cela ne servira de rien , si le père ne devient digne de respect en redevenant chrétien. Rendez-lui tous les droits que vous voudrez, même le droit absolu de tester; et s'il ne retrouve la foi , s'il ne commence par honorer le premier la Paternité qui est dans le ciel, il ne reprendra jamais sa couronne. Et j'ose dire que s'il retrouvait le droit de tester sans
retrouver la foi, il ne serait plus seulement déchu, il deviendrait odieux.
Ne l'oublions pas, ce sont les pères impies du xvin0 siècle , armés du droit de tester et en abusant , qui ont créé cette effroyable réaction contre l'autorité paternelle dont notre Gode porte la trace profonde , et qui a permis à un député de dire, au commencement de ce siècle, aux applaudissements d'une assemblée française : La puissance paternelle n'existe plus!
Mais pendant que le père se découronnait lui-même en perdant la foi , en n'étant plus , en ne pouvant plus être , si ce n'est dans les choses inférieures, le guide, le directeur de sa femme et de ses enfants , il se découronnait vis-à-vis de celle-ci d'une autre manière. La stérilité volontaire des mariages n'est pas seulement la ruine des nations , elle est la tristesse poignante et permanente des foyers. L'homme y perd le respect dans l'amour, la réserve, la pudeur, la dignité, le prestige. Il blesse sa compagne dans ce qu'elle a de plus délicat. Il l'humilie. Il lui impose un abaissement qu'un ordre seul peut lui faire subir. Elle n'y pense qu'avec effroi, avec dégoût. Là souvent finit l'amour où a commencé l'abus.
Ce ne sont pas du reste les seules conséquences de cette violation des lois essentielles du mariage. Pendant que cette plaie achève de découronner le père aux yeux de sa compagne, elle abaisse celle-ci, mais d'une autre manière.
« Dans l'ordre physique, les médecins observateurs y voient la cause, pour la femme, d'un état maladif qui ne se manifeste point dans les contrées où les mariages féconds sont en honneur. Dans l'ordre moral, les conséquences de la stérilité sont plus regrettables encore. Privées, pendant la plus belle partie de leur existence, des fonctions que leur assigne la nature, les femmes qui ne sont pas soumises à un labeur forcé tombent dans un désœuvrement que leur imagination active ne peut supporter; elles s'ingénient à se créer hors du foyer des occupations futiles; elles se livrent à tous les entraînements d'un luxe insensé *. » Voilà la troisième plaie de la famille sans Dieu. Et je ne parle pas pour le moment des résultats sociaux de la stérilité des mariages : la dépopulation croissante de la France et son abaissement au milieu des autres peuples. Cette question reviendra plus loin.
Certes, je compatis plus que personne à la triste situation que les circonstances économiques de ce siècle et les prescriptions légales de notre Code ont faite aux chefs de famille. Situation non seulement triste et douloureuse, mais fausse , inconnue aux âges précédents , créée par une révolution utopiste et impie, et d'où résultent trois malheurs à la fois : l'affaiblissement de la patrie , le malaise d'une ioule de jeunes ménages, et l'abandon par la plupart des hommes de leurs devoirs de chrétiens.
Que des moralistes, légers d'esprit ou absolus et fanatiques, ne tiennent pas compte d'une situation pareille; soit. Mais là n'en est pas moins le grand problème religieux du XIXe siècle. Les plus fermes penseurs en sont préoccupés. Manifestement nulle réforme morale n'est
1 Le Play, La Réforme sociale, t. II : La famille, p. 322.
possible, tant que cette redoutable question n'aura pas été résolue.
La Religion peut sans doute beaucoup en de telles choses. Elle ne peut pas tout. On n'impose* pas l'héroïsme à dix millions d'hommes. Aussi, quoique les Anglais et les Américains soient des peuples fort religieux, ils ne s'en sont point rapportés à la Religion seule pour résoudre un tel problème. Nos pères avaient fait de même. Ils avaient créé une foule d'institutions par lesquelles la société venait en aide à la Religion. Pendant que celle-ci demande la fécondité des mariages, il faut bien que celle-là la rende possible.
Ces lois, ces institutions, une révolution, encore plus étourdie s'il se peut que coupable, les a tuées. Elle leur a substitué un régime de succession dont s'étonne l'Angleterre et l'Amérique, a inspiré par un amour aveugle de l'égalité1, qui rend tout viager', qui oblige les foyers à se détruire et à se reconstruire tous les vingt ans 3, où les enfants sont un inconvénient pour le père 4, où l'on ne sait que faire des veuves et des vieillards5, et qui a produit tous les vices dont souffrent aujourd'hui les familles, en particulier la stérilité du mariage.
Chose singulière et qui confirme bien ce qui vient d'être dit! cette triste plaie, inconnue même au xvme siècle, a déjà apparu une fois; c'était à la fin de l'empire romain ;
1 M. Edmond About, Le Progrès, 1 vol. in-8°, 1864, p. 295.
2 M. Renan, Questions contemporaines, 1 vol. in-8°. Paris,
3 Portalis, Discussion du Code Napoléon dans le conseil d'État, Jouanneau et Solon, t. II, p. 126.
* M. Renan.
* M. Troplong, Traité des donations, t. 1, p. 11.
et elle était le fruit d'un détestable régime municipal et d'une organisation plus détestable encore des lois fiscales. Elle reparaît de nos jours, et elle est également le fruit d'un absurde régime de succession. D'où on peut conclure avec certitude que nul effort religieux ne guérira jamais cette plaie, tant que la loi n'aura pas été modifiée
Il faut donc y penser sérieusement. Car, avec la stérilité volontaire, ont apparu bien d'autres vices : dans les uns, l'habitude funeste des mariages d'argent, l'exclusive préoccupation de la dot, et les spéculations éhontées sur la mort prochaine des oncles, des tantes, quelquefois des prres et mères , ce qu'on nomme des espérances; dans les autres, l'abandon du mariage, et par suite l'importance de plus en plus considérable accordée aux femmes sans mari; dans tous et partout, « la destruction de l'esprit de famille, l'anéantissement de l'autorité paternelle, la ruine périodique des foyers et des industries tombant sous la loi de partage, la pulvérisation indéfinie des fortunes comme des individus 1 . »
Aussi les hommes les plus éminents commencent à s'émouvoir ; car la redoutable machine qui pulvérise tout continue sa marche. M. Troplong, jurisconsulte, ancien président du Sénat'; M. E. Pinart, magistrat, ancien ministre de l'intérieur 3 ; M. Le Play et d'autres cherchent un remède ; et sans méconnaître la nécessité de la Religion, en lui faisant au contraire une grande part, ils croient avec justice que c'est dans une sage réforme de notre état social que ce remède doit être trouvé. Ils demandent qu'on
1 Lanfrey, histoire de Napoléon /•', t. II, p. 128.
2 Traité des donations , Préface.
3 Discours prononcé en 1865, à la rentrée de la cour impériale de Douai.
revienne non pas au droit d'aînesse et aux privilèges de l'ancien régime, qui n'amèneraient que des abus, mais à une prudente extension de la liberté testamentaire , à la suppression du partage forcé, à une considérable diminution des droits de succession et des frais de justice, enfin à un sage remaniement des lois relatives à la propriété et aux moyens de la transmettre. Nous croyons que des magistrats, des jurisconsultes chrétiens ne sauraient rendre un plus éminent service à la France , à la Religion , aux familles et aux âmes, qu'en dirigeant de ce côté toutes les lumières de leur esprit et le zèle même de leur foi. Il s'agit de l'avenir de la Religion en France.
Mais en demandant une meilleure organisation sociale nous n'avons pas besoin de proclamer bien haut, tous ces hommes éminents l'ont fait avant nous , qu'elle ne suffira pas. Même dans de meilleures conditions légales et économiques , il restera toujours que l'éducation d'une nombreuse famille est une lourde charge, et qu'il n'y a que la Religion, la confiance en Dieu, l'abandon à la Providence, le sentiment de la mission sacrée de la paternité, qui puissent faire accepter à tous la sainte et complète fécondité du mariage.
C'est cet état général de malaise, ces dissensions sourdes entre l'époux et l'épouse, ces froissements continuels de conscience, qui ont amené chez quelques-uns la pensée que, puisque les hommes n'ont plus de religion , si les femmes
n'en avaient pas davantage, peut-être retrouverait- on l'union des âmes et la paix du foyer domestique. Mais il suffit d'un coup d'œil pour voir qu'ils ne réussiront pas dans une telle entreprise; car ils viennent se heurter là, non pas contre une convention sociale ou un préjugé d'éducation, ce qui ne serait rien, mais contre les lois éternelles de la nature humaine. Et, d'autre part, il est évident que, s'ils réussissaient, ce serait la consommation de la ruine.
Ecoutons la Bible, le vieux livre des origines, enseignées par Dieu, acceptées et consacrées par l'humanité. Elle va nous dire ce qu'est la femme, pourquoi elle a été créée, et s'il est possible qu'elle vive sans Dieu et sans religion.
Quand Dieu eut créé l'homme, dit la sainte Ecriture, il le regarda , et, ému de compassion à la vue de sa solitude, il prononça cette parole, une des plus tendres qui soient sorties de ses lèvres: « Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; faisons-lui une compagne , semblable à lui , qui puisse lui servir d'aide : Faciamus ei adjutorium simile sibi. »
Voilà la mission de la femme. Elle a été créée pour aider l'homme. Et l'aider en quoi ? Ah ! dans ses travaux , dans ses chagrins. On souffre tant, quand on souffre seul 1 Ah ! dans ses joies, dans ses rêves de bonheur. On jouit si peu, quand on jouit tout seul! Et comme l'homme n'a pas été créé pour la terre, mais pour le ciel ; comme Dieu a mis en lui , avec de célestes espérances , des élans et des soifs sublimes ; comme il ne doit que traverser ce triste monde, aller au ciel ; ah ! le soutenir dans cette marche , le conduire à l'éternité, y aller avec lui : voilà pourquoi la femme a été donnée à l'homme. Adjutorium simile sibi.
On sent la vérité , la grave beauté de ce point de vue ,
quand on se rappelle la parole qui avait retenti sur le berceau de l'homme : Qu'il cultive la terre, qu'il la domine; qu'il commande aux animaux de la terre, aux oiseaux du ciel, et jusqu'aux poissons qui sont au fond de la mer. Mais, grand Dieu, si l'homme allait oublier le but! Courbé sur la terre pour l'arroser et la féconder, si cette belle terre allait lui cacher le ciel ! sous l'effort de la vie, si son esprit s'obscurcissait et se matérialisait! Donnons-lui un ange de l'éternité, un apôtre, un évangéliste , un docteur tendre, persuasif et aimable, qui sache toujours garder, dans un cœur créé exprès, le goût, le besoin, le vif sentiment des choses divines. Adjutorium simile sibi. « Quand Dieu, épris de l'homme, sa plus parfaite créature, résolut de lui faire un premier don , dans son amour infini , il lui donna la femme L'homme fut le seigneur du paradis, la femme en fut l'ange *. »
La chute qui a amené de si grands bouleversements dans l'ordre de la création n'a rien changé à ce plan harmonieux. Bien qu'à peine créée la femme eût été infidèle à sa mission,, et qu'elle eût usé de ce doux ascendant que Dieu lui avait donné sur le cœur de l'homme pour le détacher de Dieu et de l'éternité , Dieu, en la punissant sévèrement, ne lui retira pas sa mission. Elle continua à être Y aide, le soutien de l'homme. Hélas! quand celui-ci en eut-il plus besoin? La terre se fait froide , le monde triste; Dieu se cache. Voici le péché, l'erreur, tous les maux. Àhl que l'homme ne perde pas sa compagne, son appui, plus cher encore aux jours de la douleur, plus nécessaire à l'heure des ténèbres 1 « Ils sortent ensemble fie la resplendissante demeure; le pied chancelant , le cœur oppressé , les yeux
* Donoao Cortès, Discours sur la Bible.
obscurcis par les larmes; ensemble ils ont traversé les siècles, la main dans la main l'un de l'autre, tantôt résistant aux tempêtes, tantôt se laissant aller, sur la mer de la vie, au souffle de la fortune adoucie. En frappant l'homme prévaricateur de la verge de sa justice, en lui fermant les portes du séjour délicieux qu'il avait préparé pour lui , Dieu , dans sa miséricorde , voulut laisser au coupable quelque chose qui pût lui rappeler le suave parfum du bienheureux séjour : il lui laissa la femme, pour qu'en la regardant il se souvînt du paradis 1. »
Et comme la faute première avait mis une honte au front de la femme, et que l'homme, se défiant d'elle plus qu'il ne fallait, avait abusé de son pouvoir, l'avait emprisonnée, ou écartée, ou accablée; si bien que, dans cet élat d'humiliation et de défiance, elle ne pouvait plus remplir son grand ministère, par amour pour l'homme, Dieu résolut de la relever, de remettre sur son front une beauté plus grande que celle qu'elle avait perdue, afin de lui regagner le cœur de l'homme, et de rendre du même coup à la femme, avec le sentiment de sa mission sublime, le pouvoir et tous les moyens de l'accomplir.
/ Si vous voulez vous rendre compte de toutes ces choses à la fois , ne regardez ni ce beau type d'Eve , pure , gracieuse, faite pour charmer le cœur de l'homme et pour monter avec lui d'un même élan jusqu'à Dieu ; ni même cet autre type, admirable aussi, d'Eve tombée, mais repentante, pleurant sa faute, tourmentée du besoin d'expier, et prise de l'ardent désir d'être la première dans le bien , comme elle avait été la première dans le mal. Pour connaître la fille, l'épouse, la mère de l'homme, il faut monter
1 Donoso Coytès, Discours sp,r la Bible.
plus haut : jusqu'à cette Femme incomparable tout à la fois vierge et mère, qui s'appela Marie. Voilà la femme dans la vraie grandeur de sa vocation. Elle a porté Dieu dans "es flancs; elle a mis au monde le bien, le bien éternel et infini. En elle, et par elle, toutes les femmes ont accompli la mission qu'elles avaient reçue d'élever, de purifier, de consoler l'homme, de le détacher de la terre et de le conduire au ciel. C'est de là que sont venus à la femme, depuis dix-huit siècles, ce saint et universel respect, ce tendre et religieux amour, ces honneurs, ces égards pleins de délicatesse qui font le charme de la société chrétienne; et aussi, dans la femme, cette éclatante pureté, cette auréole de modestie, cette beauté grave, cette liberté aimable , cette vertu généreuse, et ce désir enfin de charmer le cœur de l'homme pour le relever vers le ciel et y aller avec lui.
0 beauté du plan de Dieu! combien d'hommes qui se seraient laissé absorber par les intérêts de la terre, et auraient tout oublié : leur Dieu, leur âme, leur avenir éternel, s'il n'y avait eu près d'eux une épouse, une fille, une mère 1 Combien qui, à l'heure dernière, quand toutes les ombres seront dissipées , diront devant leur juge, avec un cœur *)lein de gratitude : 11 m'est bon de n'avoir pas été seul!
Voilà le rôle délicat , auguste , heureux de la iemme. Et déjà qui ne sent quel trouble l'irréligion apporterait à un plan si beau , quels ravages elle ferait dans une telle âme! Quoi! elle toucherait cette fleur! De son souffle desséchant elle dissiperait ce parfum , ce pur et bienfaisant arôme du foyer domestique 1 Elle abaisserait cet ange !
Mais quand l'irréligion aura arraché Dieu de son âme; quand elle n'aura plus de prières, plus d'espérances im-
mortelles, plus de foi à sa mission divine, cette épouse sera-t-elle plus belle et plus chaste, et vous plus heureux? Cette jeune fille sera-t-elle plus gracieuse . cette mère plus dévouée, et vos enfants mieux élevés?
Mais comment ne sentez-vous pas que le jour où l'irréligion dévasterait le cœur de la femme , c'est à vous, à vos enfants, c'est à la famille tout entière qu'elle apporterait l'abaissement, le trouble, et, qui sait? la dissolution et la honte ! Aveugles ! vous secouez vous-mêmes ies colonnes du temple : vous serez écrasés sous ses débris I
Up'. "a vu
Oui , vous serez écrasés sous les débris ! car si les dons faits à la femme sont admirables , grand Dieu ! qu'ils sont terribles 1 Ils peuvent enchanter et embaumer la famille ; mais ne les détournez pas de leur vraie fin , surtout ne les retournez pas contre elle, car qu'ils pourraient alors lui apporter de trouble, de déshonneur et de larmes 1
Regardons-les à ce point de vue, et achevons de connaître le lamentable abîme de la famille sans Dieu.
Quel est d'abord le premier don que Dieu a fait à la femme?
Je le dirai simplement : c'est sa beauté. Mais saisissons bien le vrai caractère de cette beauté. Comme elle lui a été donnée pour l'aider dans sa mission divine , elle a un caractère divin aussi : c'est de grandir avec la vertu et de décroître avec le vice, d'être indissolublement liée à la pudeur.
La femme est belle et chaste ; d'autant plus belle qu'elle est plus réservée, plus modeste et plus chaste. Sa modestie fait partie de sa beauté. Elle en est le charme et la protection.
En sorte que plus une femme est modeste, plus elle est beîie, et, par un cercle divin, plus elle devient belle, moins elle est exposée.
De là vient que, quand Jésus-Ghrist eut paru et qu'il eut donné à la vertu tout son parfum, la femme fut mille fois plus belle; et en même temps, chose admirable, on vit tomber les murs qui l'emprisonnaient, les voiles jaloux qui la dérobaient à tous les regards. Elle sortit gracieuse, modeste, idéalement pure, telle que l'a peinte Raphaël , mille fois plus attachante que ne l'avait rêvée Phidias. Même ce voile sacré que saint Paul maintenait sur ces yeux tomba à son tour; et on put appliquer à la jeune fille apparaissant dans le monde, à la jeune femme au milieu de nos réunions , le mot adorable de saint Vincent de Paul : « Elles auront leurs vertus pour voile. »
Mais en même temps cette beauté exquise, elle est d'une fragilité redoutable. Non pas en ce sens qu'il suffise d'un coup d'aile du vent pour la ravir. C'est le contraire. Tandis que l'homme ne fait que traverser la beauté pour arriver vite à la force, la femme s'y arrête et y demeure , et l'âge même semble impuissant à en détruire le charme. Mais que le vice la touche , que l'ombre du mal passe sur cette physionomie; c'est fini : le visage reste jeune, les lignes délicates et fines; la beauté n'y est plus. Je ne sais quoi de flétri et bientôt d'abject se pose sur ce masque élégant et -crie à l'homme : Va-t'en.
Et pourquoi cela? Pourquoi cette beauté au front do la femme, si ce n'est pour incliner vers elle le cœur de
l'homme? Et pourquoi cette union divine de la beauté et de la vertu , sinon pour relever ce même cœur vers Dieu?
Le Saint-Esprit a tout dit sur ce mystère dans un mot profond : « Elle seront belles comme des temples. » Pourquoi? Afin que, comme des temples, elles puissent élever les âmes vers Dieu.
Voilà le premier don. Mais, séparé de Dieu et de la vertu, qui ne sent le péril? Avant l'heure où le vice chasse la beauté et la rend abjecte, il y a un moment où il en fait la plus redoutable ae toutes les séductions. « A cause de la beauté de la femme , dit l'Ecclésiastique , beaucoup ont péri. Le regard d'une femme belle , mais sans vertu , brûle comme du feu 1 . »
Ce que nous disons de la beauté de la femme, il le faut dire de son esprit. C'est un vaisseau charmant, ailé, hardi, mais qui a besoin d'une ancre. Autrement mille vents l'emporteront à tous les écueils, deux surtout : sa légèreté, et, hors du droit chemin, son audace. Mais donnez-lui cette ancre, je veux dire la solidité, le sérieux, la fixité dans un principe supérieur et certain qui s'impose à elle et la gouverne; en d'autres termes, donnez-lui Dieu et la Religion, et imaginez quelque chose de plus gracieux, de plus délicat, de plus fin, de plus pénétrant, une plus vive intuition des choses, une ouverture plus charmante.
On compare quelquefois l'esprit de l'homme et celui de la femme; mais comment les comparer? Ils ne se ressemblent en rien. On dirait deux anges descendus de deux chœurs différents. Ils ne se ressemblent en rien; et c'est pourquoi ils s'harmonisent et se complètent. Celui-ci re-
* Eccli. ix, 9-11.
garde les choses , et sa pensée se convertit en lumière ; celle-là les sent, et convertit sa pensée en amour. L'un a le don de tout généraliser, de tout abstraire; elle, bien différente, analyse tout, sort tout de l'abstraction, rend tout vivant. C'est que le premier pense dans sa tête, d'une pensée souveraine qui lui descend au cœur pour s'échauffer; et que celle-là pense dans son cœur, d'une pensée aimante qui monte à son esprit pour s'illuminer. Aussi leur procédé pour communiquer la vérité ne se ressemble pas plus que la manière de l'acquérir. Ce que l'un enseigne, l'autre l'inspire; ce que celui-là impose, celle-ci l'insinue. L'un convainc, l'autre persuade. Merveilleux concert où l'on entend deux voix qui s'unissent. « A celle de l'homme appartiennent les soins éclatants et majeurs; celle de la femme s'exhale en tons mineurs, voilés, onctueux, dont le silence ne laisserait à l'autre voix que la rudesse et la force *. »
Il s'en faut bien du reste que ce soient, les seules différences que l'on puisse signaler ici. Ces deux esprits , si différemment beaux , on dirait jqu'ils ne se meuvent pas dans la même sphère. Ce qui me frappe en étudiant l'esprit de la femme, c'est son infériorité relative dans le? choses que l'homme sait ou doit savoir; c'est son éminente et supérieure aptitude pour celles que l'homme oublie ou peut oublier. Prenez l'homme le mieux doué, l'âme la plus délicate. Dans sa lutte incessante contre les nécessités de la vie, au milieu des absorptions prosaïques du métier ou des affaires, il laisse nécessairement quel que chose; quoi? l'idéal, l'infini. Le présent l'étouffé; le visible l'étreint; son vol s'abaisse, et, ce qui est plus fâ-
1 Gerbet, De la Mission des femme».
cheux, de si délicates facultés non exercées s'atrophient. Qui les lui rendra? Où retrouvera-t-il l'étincelle, l'élan, le goût toujours vif des choses de l'âme? pu? dans l'esprit de la femme. Ce que l'homme oublie si vite, c'est précisément ce que la femme sent le mieux et n'oublie jamais. Ou plutôt elle ne sent que cela; mais elle le sent d'une façon supérieure. Epuisez -vous pour mettre dans une œuvre l'ordre, la logique, la suite puissamment déduite, J£j l'homme en sera frappé , la femme ne s'en aperçoit même pas. Mais qu'une pensée élevée, pure, mélodieuse, sortar^W de l'âme, imprégnée de la douce chaleur du cœur, apparaisse, la femme la saisit au vol, la garde, la fait éclore, vous la rend plus belle. On prétend aujourd'hui que c'est là un défaut, une lacune dans l'esprit de la femme. En tout cas , défaut charmant et dont je serais bien fâché , pour ma part, qu'elle se corrigeât. Lacune heureuse, qui lui défend de rivaliser avec l'esprit de son mari, qui lui permet de le compléter, et, à certains moments et en certaines choses, de le refaire. Où vous voyez une lacune, je salue une harmonie , et en assistant à ces modernes essais d'éducation savante des femmes, à ces tentatives insensées pour mettre dans leur esprit l'ordre logique de l'esprit de l'homme, sa vue raisonnée, sa déduction scientifique des choses, je tremble. On ne réussira pas; et, en essayant de toucher à la nature, on gâtera un chef-d'œuvre. Au lieu de femmes accomplies, npus n'aurons que des hommes manques.
Oh ! les barbares qui veulent charger de science , d'algèbre, de physique, d'économie politique, un esprit si délicat, si ailé ! Autant mettre une balle de plomb dans le calice d'une fleur, fait pour porter la rosée du ciel.
Non pas qu'il ae faille élever l'esprit de la femme : l'éle-
ver, oui; non l'appesantir ni le dévoyer. Ouvrons-lui son vrai domaine : la Religion, la littérature, l'histoire, l'art, la poésie, la peinture, la musique, les horizons illimités du beau, du vrai, du bien; et qu'il s'y épanouisse. Là il excelle. Mais de science , d'algèbre , de mathématiques , de chimie, de physique, de droit, d'agriculture, d'économie politique? Oh! non. Pas de science; mais la fleur seulement de la science, et encore touchée de l'extrémité du doigt.
Que je reconnais bien le génie , le bons sens de Molière dans ce vers admirable :
Et je veux qu'une femme ait des clartés de tout.
Oui , mais des clartés seulement. Et prenez garde de ne pas forcer la dose :
Glissez, mortels, n'appuyez pas.
Car si la femme devient savante, comment faire pour qu'il n'en paraisse rien ? Et vous le savez , si peu que ce soit, adieu le charme et adieu l'influence.
Avouez-le du reste , cette tentative n'est pour vous qu'un expédient. Vous n'avez imaginé de mettre des livres dans les mains de la femme que pour remplacer les enfants qu'elle n'a plus et la Religion que vous ne voulez pas lui laisser. Dieu chassé de son âme, la maison sans berceaux, vous avez été effrayé de sa frivolité, de sa légèreté. A l'ancre brisée de la Religion, il fallait bien substituer quelque chose. Vous avez été chercher l'ancre de la science. Vous ne réussirez pas. Aucune étude ne remplacera ce que vous chassez. Aucuns livres ne suffiront à combler le vide, pas même les vôtres , surtout les vôtres. Le monde sans
Dieu, la science athée, l'homme naissant du singe, la matière s'agrégeant et se désagrégeant selon des formules mathématiques , la physique et la chimie régnant partout, que voulez-vous que devienne l'esprit de la femme au milieu d'un monde pareil? Elle en aura horreur. Elle repoussera vos livres , où elle ne trouvera pas d'aliments ; elle abandonnera toutes vos sciences , et , le monde des beautés idéales lui étant fermé , elle se jettera dans la bagatelle. La frivolité achèvera de dévorer sa vie. Elle n'aura plus d'esprit , de goût , d'intuition , de génie que pour multiplier les modes, pour inventer chaque jour les toilettes les plus excentriques , pour chercher dans la vanité ou dans l'aventure un remède à son désœuvrement. Et comme l'homme, descendu des hauteurs morales et en ayant fait descendre sa compagne, ne trouvera plus aucun agrément dans la conversation de la femme, et celle-ci moins encore dans celle de l'homme, on verra deux cercles se former dans chaque salon : l'un où l'on n'entendra parler que d'affaires, de commerce, d'industrie, de bourse, de chiens , de chevauK , de chasse ; l'autre où il ne sera question que de chiffons. Cependant, de même que nulle doctrine ne se répand en Europe qu'après avoir passé par le cœur de la France, où elle prend l'étincelle, nulle idée non plus, née dans l'esprit de l'homme, ne pouvant se propager qu'après avoir passé par le cœur de la femme, les professeurs d'athéisme, de matérialisme, de socialisme, chercheront des femmes pour complices et pour porte- voix. Ils en trouveront; car, outre cette pente à la frivolité , il y a dans la femme une pente à l'exagération, et, hors du vrai chemin, à lraudace. Ils en trouveront donc, et ils seront dépassés par elles. On entendra dans les clubs des cris d'impiété qui feront frémir; ces cris
sortiront de la bouche des femmes. On se pressera sur les boulevards pour assister à des conférences où l'on enseignera le matérialisme le plus éhonté, le socialisme le plus cynique. Ces conférences seront faites par des femmes. Et le jour où la logique, qui, quoi qu'on en dise, gouverne le monde, fera sortir de ces abominables doctrines des catastrophes, on rencontrera sur ces mêmes boulevards des bandes échevelées et sanglantes, mille fois plus redoutables que des bandes d'hommes ou de bêtes : ce seront des bandes de femmes.
Et ainsi, de même que la beauté de la femme sans Dieu, sans religion, sans modestie, sans pureté, devient un piège, l'esprit de la femme sans Dieu devient un fléau.
Mais ce n'est pas en étudiant l'esprit ni même la beauté delà femme que l'on voit bien la grandeur des dons qu'elle a reçus, leur harmonie avec sa divine mission, et aussi , quand elle y est infidèle , l'étrange manière dont ils se retournent tout à coup contre elle, contre l'homme, contre la société. Pour que ce point de vue arrive aux dernières lumières, il faut étudier son cœur. C'est, le troisième don et la troisième puissance que Dieu lui a faite. Non pas que l'homme n'ait cette puissance aussi ; mais chez l'homme elle n'est que la moitié de son être; chez la femme elle est tout. « Plus superficielle que l'homme en tout le reste , a dit un penseur chrétien , la femme est plus profonde dans l'amour 1. » Et on connaît ce mot touchant d'une femme : « L'amour n'est qu'un épisode dans la vie de l'homme; c'est l'histoire tout entière delà vie de la femme ' . »
Le fait est que Dieu n'a jamais rien fait de plus beau que
» De Bonald.
* Mine de Staël.
le cœur de la femme. C'est une œuvre achevée. Celui de l'homme n'en est qu'une ombre. Tendresse, suavité, dévouement invincible, délicatesse et pureté , intuition , lumière , fidélité patiente et courage obstiné ; cherchez un don qui ne soit au cœur de la femme ; mais il y faut un Dieu. C'est un jardin qui ne donne de fleurs qu'à ce soleil.
Que dis-je? même avec Dieu présent, habitant, embaumant le cœur de la femme, y faisant épanouir toutes les vertus, ce cœur est encore inquiet et irrassasié? Et vous voulez chasser Dieu 1 Ce pauvre cœur vide se retournera contre vous.
La nature, a"it-on, a horreur du vide. Encore plus le cœur et surtout le cœur de la femme.
Aussi Dieu ne l'a pas créé vide; il l'a rempli à plaisir. C'est l'affection de la fille envers ses parents ; l'affection de l'épouse envers son mari ; l'affection de la m3re envers ses enfants; l'affection de la sœur envers ses frères; et, plus haut encore , pour tout unir , l'affection de la chrétienne pour son Dieu. A chaque transformation de la femme, une nouvelle affection s'épanouit en elle comme une fleur nouvelle. Et, chose admirable, à mesure que l'affection devient plus profonde , elle se mêle de devoirs plus graves , plus redoutables, qui font qu'en même temps qu'elle met le cœur dans le bonheur elle met la vie dans la vertu , dans l'immolation, dans le sacrifice. En sorte que quand un cœur porte ainsi , enchâssés les uns dans les autres , tous ces amours , tous ces devoirs, tous ces soucis , toutes ces responsabilités, il est comme lesté. Il peut traverser la vie ans craindre le naufrage.
Mais ôtez tout cela, ôtez cette ancre du cœur comme vous avez déjà ôté l'ancre de l'esprit ; faites le vide, et voyez ce qui arrivera.
Il sort donc, ce cœur vide; car que ferait-il à la maison, dans ce triste foyer d'où l'époux est toujours absent et où il n'y a point de berceaux? il sort, il va dans le monde se distraire, se désennuyer, cherchant quelquefois en secret, sans oser se l'avouer, « ces lacets dont parle saint Augustin, où l'on aime tant à être pris. »
Et que rencontre-t-il ? Ahl des cœurs vides. Il y en a tant dans ce monde!
Et encore, s'il ne rencontrait que ceux-là, qui déjà, en lui montrant leurs plaies, agrandiraient et envenimeraient la sienne. Mais il y trouve aussi, pour sa perte, ceux qu'on a si bien nommés les élégantes bêtes fauves; ces êtres blasés et sceptiques, qui, apercevant une fleur, tournent un instant autour d'elle , lui donnent ce coup qui la fait pencher sur sa tige et se faner pour jamais; et, ce drame d'un instant consommé, le lendemain en s'éveillant, le soleil étant beau et les oiseaux chantant comme à l'ordinaire, se lèvent contents et ont tout oublié.
Et pour résister à de tels périls, qu'a-t-il, ce pauvre cœur vide?
Hélas ! Dieu , qui sait la faiblesse de la femme , et la société, qui la connaît aussi, lui avaient fait jadis trois boucliers : la Religion , la pudeur et la loi.
La Religion ! vous n'en voulez plus.
La pudeur! on sait ce qu'elle est devenue depuis que la Religion est partie. L'oisiveté de l'esprit, la vanité, le vide du cœur, la mode l'ont fait voler en éclats.
Quant à la loi, j'aurais été bien étonné qu'après avoir découronné la paternité , établi le divorce , elle n'eût pas molli devant le séducteur.
Dans tous les pays libres et prospères, en Angleterre, en Amérique, la séduction est un crime. L'honneur de la
femme, de la jeune iille, est placé sous la sauvegarde des lois et la protection des honnêtes gens. Aussi on ne songe pas à déshonorer une jeune tille; on l'épouse. On en fait sa femme, au lieu d'en faire sa victime, un mot d'elle suffisant pour attirer sur la tête du séducteur un inexorable châtiment.
Il en a été ainsi en France jusqu'en 1791 , où un décret, plein de cette sensiblerie bête et coupable qui distinguait les mauvais élèves de Rousseau , supprima la responsabilité de l'homme en matière de séduction.
Alors qu'a-t-on vu? Un spectacle inconnu du reste de l'Europe et qui lui fait dire que le Français a perdu le sens moral. L'honneur de la femme, de la jeune fille, n'a plus été nulle part à l'abri d'une attaque. Pour garder nos jeunes filles pures , il n'y a d'autre ressource que de les cloîtrer, de les enfermer dans sa maison comme dans un couvent, de ne pas permettre à une jeune fille de faire un pas sans sa mère. Ce qui les amène à seize ans, à dixhuit ans, innocentes comme des enfants, mais ignorantes, ingénues, ne sachant rien de la vie, incapables de choisir un mari; et ce qui fait quelquefois de leur mariage une crise douloureuse , pleine d'étonnement et d'effroi, qui a sur leur vie une déplorable influence. Après quoi, tombées dans les liens du mariage comme dans un piège tendu à leur simplicité et à leur ignorance , elles se trouvent tout à coup jetées , sans transition , au milieu d'une société où les moeurs affaiblies, les conversations mal contenues, Jes scandales multipliés, l'opinion publique impuissante et complaisante , l'autorité paternelle faible et le pouvoir marital contesté, les enveloppent du plus grand péril. Et comme une littérature malsaine glorifie les séducteurs et jette le ridicule sur les maris trompés, il ne leur reste
souvent, la Religion absente, aucune espèce de secours.
Quant à la jeune fille pauvre, moins protégée par sa mère trop souvent absente, c'est, si Dieu lui-même s'en va, une victime presque nécessairement vouée au déshonneur. « Et comme l'opinion publique, remarque très justement M. Le Play, manquant sur ce point à la mission qui lui est assignée dans les peuples libres, n'a ni la délicatesse ni l'énergie nécessaires pour préserver de pauvres jeunes filles contre certaines tortures morales ayant le caractère le plus odieux, et en particulier contre la séduction des chefs d'atelier et des employés supérieurs, le mal est arrivé à un tel point en certaines villes industrielles , que les personnes qui ont conscience de la honte imprimée par de telles mœurs à Ja civilisation française, et qui voudraient protester, ne sauraient comment s'y prendre et se verraient elles-mêmes vouées au ridicule 1 . »
Voilà certes d'affreuses plaies, et cependant nous n'avons pas touché le fond de l'abîme. Déshéritée de Dieu, et séduite, la femme se fait séductrice. Il lui aurait fallu de grandes et nobles affections; si vous les lui ôtez, elle en aura de perverses. Si elle ne fait pas le bien, elle fera le mal. Et quand cet esprit, cette grâce, cette persuasion , cette beauté , cette opiniâtreté , et , je le dirai , ce cœur se mettent au service du mal, c'est quelque chose d'effroyable. J'en ai eu quelquefois des révélations qui m'ont fait frémir, et j'ai compris cette parole : Corruptio optimi pessima. 0 choses exquises, ne vous corrompez pas, vous deviendriez les pires !
Ouil la femme, précisément parce que Dieu l'a faite
1 Réforme sociale, t. I, p. 283.
d'une main plus délicate et plus tendre, et pour une grande mission, tombe plus bas que l'homme; elle pousse plus loin que lui la vanité, l'égoïsme, l'amour du monde, l'oubli de Dieu, la haine contre le bien. Ouvrez l'Écriture: quels éloges pour la femme, quand son cœur est à Dieu ! « C'est une perle qu'il faudrait chercher jusqu'aux extrémités de la terre. » Mais quelle colère contre elle lorsqu'elle devient infidèle à sa mission !
Un diplomate disait: Il y a la main d'une femme au fond de tout événement. Hélas ! je regarde toutes les catastrophes, tout ce qui a ensanglanté le monde et tout ce qui l'a corrompu, et je dis : Au fond de toute chute il y a une femme. Initium et finis mulier.
La. première catastrophe du genre humain commence peu après la création du monde et aboutit à la sortie du paradis terrestre. Et que trouvez -vous là? une femme. Initium et finis mulier.
La seconde catastrophe commence à la sortie du paradis terrestre et aboutit au déluge. Et qu'y a-t-il là encore? Qui a amené la terrible vengeance? La Bible le dit : les filles des hommes séduisant les fils de Dieu. Initium et finis mulier.
Les hommes ruisselaient encore des eaux du déluge, et que voit -on partout? qui trouble la foi, la piété, la paix du foyer d'Abraham? Agar. Qui expose et cherche à perdre Joseph? La femme de Putiphar. Qui abaisse honteusement Samson? Dalilah. Qui fait que David cesse d'être David? Bethsabée. Qui déshonore Salomon? Les femmes étrangères. Qui rend Achab impie, parjure et meurtrier? Jézabel. Qui pousse Hérode à décapiter Jean-Baptisie ? Hérodiade. Et que serait-ce si nous entrions dans les temps modernes? Tant la femme a besoin de Dieu! tant il faut
que ce cœur de femme, si aimant mais si passionné, si tendre mais si jaloux, si délicat mais si susceptible, si sensible mais si irritable, si fort mais si faible, si grand mais si petit, si bon mais si mauvais, soit dompté et transformé par la réelle habitation de Dieu , afin que cette vie, cette flamme , cet esprit , cet amour, rendus à leur cours légitime, employés à leur vraie mission, qui est d'élever l'homme à Dieu, donnent du bonheur à la terre et des vertus au ciel l
C'est pour la protéger contre elle et contre vous , contre ces froids courants d'indifférence religieuse qui lui feraient tant de mal, que Dieu a fait à la femme, en vue de sa haute et délicate mission , un dernier don plus grand que tous les autres. Mais comment le nommerai- je? Et si je ne puis pas le nommer, comment faire pour le peindre? Je dirai simplement, avec Tacite, avec les anciens Germains , qu'il y a quelque chose de divin dans la femme : Inesse in eis quid divinum. Mais qu'est-ce? je n'en sais rien. Serait-ce qu'étant plus faible que l'homme, il convenait qu'elle fût plus près de Dieu, subsistant davantage et d'une manière plus sentie en Dieu? Serait-ce qu'appelée plus que l'homme à des œuvres divines: vierge, épouse, mère; incapable d'accomplir par elle-même de si grands ministères, il fallait qu'elle fût en quelque sorte soudée à Dieu , et qu'elle ne pût s'en détacher? Ou bien le fallait-il à cause de ses plus poignantes douleurs? Toujours est-i! que, dans le plus intime de l'âme de la femme, il y a une impression delà main de Dieu, plus tendre, plus délicate et aussi plus forte, qui subsiste à travers toutes les ruines , et que rien ne peut ni effacer ni éteindre.
Voilà pourquoi partout, sous tous les climats, dans toutes les religions , la femme cherche Dieu. Ou plutôt
elle ne le cherche pas, elle le sent; tout son être le lui révèle. Quand la virginité, cette grande lumière, s'en va, la pureté reste et la maternité vient. Mère, elle a l'intuition de Dieu, plus vive encore que quand elle était vierge. Son enfant dans son sein est une lumière ; son mari à son bras est une lumière; sa jeune fille, belle et pure, est une lumière ; son fils de vingt ans, exposé au péril, est une lumière. Il n'y a jamais d'ombres dans un cœur où il y a tant d'astres. Elle a toutes les lumières, parce qu'elle a tous les amours. Il faudrait lui arracher le cœur pour qu'elle n'eût plus l'intuition de Dieu, de l'âme, du bien, du beau, du vrai, du noble, du divin. Pour la jeter dans les bras de l'athéisme, savez-vous ce qu'il faudrait? Qu'elle ne fût plus ni vierge, ni épouse, ni mère.
Voilà le quid divinum. C'est là où se brisera toujours l'effort de ceux qui veulent lui enlever sa Religion. Hue usque ventes, et non 'procèdes amplius. Ah! qu'on éprouve de consolation et d'espérance, quand, après avoir arrêté tristement son regard sur ce déluge d'irréligion qui couvre le monde, où se débattent, misérables et inquiets, tant de jeunes gens, tant d'hommes si sérieux, si intelligents pour tout le reste, si aveugles et si coupables ici, on jette les yeux sur ce point réservé du monde , sur ces cœurs où l'irréligion n'entre jamais que pour un instant et comme une étrangère , sur ces âmes tendres et fortes , intrépides et pures, qui gardent, pour les lui rendre , les croyances que le monde répudie et les vertus dont il ne saurait se passer I Oui , le père a défailli ; le prêtre trop souvent est impuissant. Mais, grâce à Dieu , pour vaincre le mal , pour mettre une digue au torrent de l'irréligion , il nous reste la femme chrétienne, la fille, l'épouse, la mère. Ou plutôt c'est à vous qu'elle reste, hommes inconséquents, qui
croyez qu'on peut chasser Dieu de l'âme humaine et de la société, et conserver la paix, la dignité, le bonheur! Elle reste pour vous consoler. Car, quelle est donc la fin de l'irréligion? Où va-t-elle nous conduire? A quels malheurs privés? Je vous l'ai dit. A quelles catastrophes publiques? Il est temps de le voir; afin que vous respectiez, dans le cœur de vos filles, de vos épouses et de vos mères, une foi qui seule peut vous soutenir à l'heure de la tristesse et du péril , vous consoler et vous sauver.
Seulement, pour accomplir ce grand ministère, il faudrait que la femme n'oubliât jamais son divin idéal, et qu'elle se présentât toujours à l'homme telle qu'on peint la Vierge Marie dans sa pureté radieuse : une couronne d'étoiles sur le front , entourée des anges , touchant à peine la terre de l'extrémité de sa robe , et foulant aux pieds le serpent.