ET LES PORTES DE L'ENFER NE PRÉVAUDRONT POINT CONTRE ELLE
Et je te donnerai les clefs du royaume des CIEUX,
ET TOUT CE QUE TU HERAS SUR LA TERRE SERA LIÉ DANS LE CIEL , ET TOUT CE QUE TU DÉLIERAS SUR LA TERRE SERA DÉLIÉ DANS LE CIEL2.
Ce sont là les paroles créatrices de la Papauté. On y sent le Maître éternel du ciel et de la terre. Lui seul peut parler ainsi. Mais comme de telles paroles ont été habilement et
1 Matth. x, 2.
* loid., xvi, 13-19.
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délicatement préparées 1 Simon est d'abord tiré de la foule, mis à part. Il est appelé Pierre. Lui homme, fils d'homme, il est fait Pierre par cette parole qui fait tout ce qu'elle dit. Puis cette pierre est placée à la base de l'Eglise : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Et voilà du coup l'indéfectibilité promise à Pierre. Le fondement d'une Église éternelle, immuable, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais, pourrait-il disparaître? « Non, reprend excellemment Bossuet, ce qui doit servir de soutien à une Eglise éternelle ne peut jamais avoir de fin1.»
Cette Eglise que Jésus-Christ va bâtir, c'est la restauration de l'éternelle et universelle société des âmes dans le lien sacré de l'amour de Dieu ; société commencée sur la terre, mais qui n'atteindra sa perfection que dans le ciel. Voilà pourquoi Jésus- Christ ajoute : Je te donnerai les clefs du royaume des deux , et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. Nous verrons plus tard en détail tout ce qui se cache sous ces paroles majestueuses. C'est le gouvernement des âmes, le gouvernement suprême, la pleine autorité sur toutes, sans exception, sans limites : « Tout ce que tu lieras. » Qui mettra des exceptions quand Jésus- Christ n'en met point?
Mais cela étant , Pierre ayant la souveraine autorité , ne faut-il pas qu'il ait une pleine lumière? Autrement il égarera les âmes ; il ne leur montrera pas le vrai chemin. Aussi écoutez , et voyez se dérouler peu à peu le plan de Notre-Seigneur. On est à la dernière Cène, à quelques heures du crucifiement. Jésus s'adresse à Pierre : Simon,
1 Bossuet, Sermon sur l'unité de l'Église, Iie partie.
l'église 39
Simon, lui dit-il, voici que Satan a demandé à vous cribler TOUS comme on crible le froment ; mais j'ai prié POUR toi , afin QUE ta FOI NE défaille PAS. Lors donc que tu seras affermi, affermis tes frères*. Voilà un nouveau privilège. Ce n'est plus l'indéfectibilité qui fait que physiquement, matériellement , quoi qu'essayent les ennemis , Pierre ne disparaîtra pas, comme la première pierre à la base de i'éditice ; c'est l'infaillibilité. J'ai prié pour toi, afin que ta toi ne. défaille pas : ta foi sera toujours pure , toujours vraie; ni diminuée, ni obscurcie, ni hésitante; mais ferme, mais lumineuse ; non pas seulement pour toi, pour f éclairer ; mais pour éclairer tes frères , pour les affermir, s'ils viennent à chanceler, car cela est possible. J'aurais pu demander pour eux cette fermeté, je ne l'ai pas fait. Je ne l'ai fait que pour toi. Assez affermit l'édifice qui en affermit la base et le sommet.
Mais éclairer les âmes ne suffit pas. C'est en vain que Pierre leur montrerait le chemin , leur enseignerait la vérité, s'il n'avait pas le pouvoir de les gouverner, et, par ses lois, par sa direction souveraine, de les arracher aux périls qui les menacent. C'est aussi par là que Jésus-Christ achève son oeuvre Après qu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceuxci? Oui y Seigneur, lui répondit -il, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit: Pais mes agneaux. Il lui dit une seconde fois: Simon, fils de Jean, m' aimes -tu ? Pierre lui répondit . Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jéius lui dit Pais mes agneaux Tl lui dit pour la troisième fois Simon, fils de Jean, m'aimes -tu ? Pierre fut contristé de ce qu'il lui demandait pour la troisième fois : M'aimes-tu? et il lui répon-
} Luc. xxii, 31-34.
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dit : Seigneur, vous connaissez toutes choses } vous savez que jç vous aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis l.
On serait infini si on essayait de. dire la beauté et la dresse de ces paroles , ce qu'il s'y cache de délicatesse et de force , et combien est en harmonie avec la mission de l'Eglise cette forme choisie par Jésus-Christ pour l'investiture de la souveraine royauté sur les âmes. Nous l'essayerons plus tard, avec les développements nécessaires. Ne constatons ici que la pleine autorité donnée à Pierre. Tout est mis sous sa houlette : tous les agneaux et aussi toutes les brebis; tous les fidèles et aussi tous les prêtres ; tous les prêtres et aussi tous les évéques. Il ny aura qu'une seule bergerie, dit le Maître , et un seul pasteur. Ce pasteur unique, le voilà. C'est Pierre, c'est le Pape, ayant plein pouvoir d'éclairer les âmes , plein pouvoir de les gouverner, plein pouvoir d'écarter tous les obstacles; ne pouvant jamais manquer à l'Eglise, ni dans l'ordre de la vérité, ni dans l'ordre de la grâce; ne lui manquant jamais, et exerçant sur toutes les âmes la souveraine autorité d'un roi.
C'est par lui que Jésus -Christ commence à bâtir son Eglise. Dans les astres en formation, ce qui paraît d'abord, c'est le noyau central. Dans le corps de l'homme, avant qu'il y ait des organes, il y a un centre de vie. Jésus-Christ suit la même loi. Il commence par le noyau, par le centre^ Il commence par le Pape.
1 Joann. xxi, 15-17.
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Mais après avoir posé au sommet de son œuvre la forme monarchique , la plus belle de toutes , Jésus-Christ fait un second pas. Le Pape ne pouvait rester seul. Comment eûtil atteint toutes les âmes à toutes les extrémités de l'espace et du temps ? Il eût pu sans doute , si Dieu l'avait voulu , se choisir des ministres qu'il aurait institués et révoqués à volonté. Mais cela sentait trop l'humain. Cela eût été éphémère. Il n'y aurait pas eu assez de divinité en eux. Aussi, à côté de la papauté, Jésus-Christ crée l'épiscopat. Il le fait éternel, indestructible, indéracinable comme la papauté elle-même, d'égale institution divine, mais non pas d'égale autorité. Il en choisit les premiers titulaires. Ce sont les Apôtres. Il les forme en même temps que Pierre, et tous ensemble, per modum unius. Ce sont presque les mêmes paroles d'institution , parce qu'en effet la mission est la même. Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie1. Allez, prêchez à tous les peuples 2. Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise3. Recevez le Saint-Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés , ils leur seront remis , et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus *. Et en les quittant ; Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; apprenez-leur à garder tout
1 Joann. xx, 21.
2 Marc, xvi, 15.
3 Mâtth. x, 40.
* Joann. xx, 22'.
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ce que je vous ai enseigné. Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles l.
Ce sont là les paroles solennelles, augustes, par lesquelles Jésus-Christ a institué l'épiscopat, chargé de paître, de gouverner avec saint Pierre et sous sa direction le peuple des âmes. Mais dans cette similitude de paroles adressées à Pierre et aux Apôtres, notez de graves différences. Ce que Jésus-Christ dit à Pierre, il le lui dit à part, séparément des Apôtres ; ce qu'il dit aux Apôtres , il ne le leur dit jamais séparément de Pierre. Outre cette différence dans ce qu'on pourrait appeler le cadre des paroles, comparez les paroles elles-mêmes. Il avait dit à Pierre : Sur toi je bâtirai mon Église; il dit aux Apôtres : Allez, enseignez toutes les nations. Il pose d'abord sur Pierre Je fondement de l'Eglise ; puis il règle son déploiement dans l'espace. Il avait dit à Pierre : Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel ; il dit aux Apôtres : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. Ce sont les mêmes paroles , mais elles ont été dites d'abord à Pierre seul séparé de tous les Apôtres ; ensuite elles ont été dites aux Apôtres, mais unis à Pierre. Enfin quand Jésus-Christ dit : Allez, enseignez toutes les nations, il ne le dit pas à Pierre séparé des Apôtres , ni aux Apôtres séparés de Pierre. Une telle division est impossible. Il le dit à Pierre et aux Apôtres, unis de cette unité indestructible que Jésus-Christ a demandée et par conséquent obtenue, quand il disait : Mon Père, qu'ils soient un comme nous sommes un* ! Qu'on n'essaye donc pas de séparer le Pape des évoques ; mais qu'on n'essaye pas non plus de séparer les évèques du Pape.
l'Matth. xxvm, 18, 19, 20.
1 Joann. xvu, 11.
l'église 43
Ils seront éternellement unis en vertu de la prière, de l'institution même de Jésus-Christ; unis et dépendants; et c'est cette unité , cette souveraineté , cette dépendance qut font l'Eglise , et contre quoi les portes de l'enfer ne prévaudront jamais.
Le Pape et les évêques, est-ce là toute la constitution de l'Eglise ? Pas encore. Si nombreux que soient les évêques, le Pape étant libre de les multiplier à l'infini, il manquerait quelque chose à la beauté, à la souplesse de la hiérarchie catholique , si entre les évêques et le peuple il n'y avait pas d'intermédiaire. Voilà pourquoi un jour un cri s'échappe du cœur de Notre-Seigneur. Oh ! que la moisson est abondante ; mais que les ouvriers sont peu nombreux ' f Puis il appelle soixante -douze disciples auxquels il confie la mission d'aller évangéliser les différents villages et da les préparer à sa venue. On a essayé d'abuser des magnifiques instructions qu'il leur donne, pour faire des prêtres, des pasteurs de paroisse, les égaux des évêques. C'est une erreur. Jésus-Christ ne les traite pas de même. Il ne leur impose pas les mains. Il ne souffle pas solennellement su? leurs fronts. Il laisse à ses apôtres le soin de le faire euxmêmes, afin de bien marquer la dépendance où ils doivent être : brebis à l'égard des peuples , agneaux à l'égard dei évêques. Mais pas plus que les pouvoirs des évêques na viennent du Pape, les pouvoirs du prêtre ne viennent de l'évêque. Ils viennent directement de Jésus -Christ, bieo qu'ils ne s'exercent qu'en dépendance de l'évêque. Le sacerdoce est d'institution divine comme l'épiscopat, comme la papauté. Il est éternel, indestructible comme eux. Ou plutôt il n'y a qu'un sacerdoce unique, dont la plénitude
1 Luc. x, 2.
est dans l'épiseopat, et dont la source comme le couronnement est dans le Pape.
Il y a donc trois degrés dans la hiérarchie: la papauté, iépiscopat, et le sacerdoce. Ce sont comme les os de l'Église, dont l'ajustement et l'emboîtement parfait maintiennent son corps sacré dans la plus magnifique unité.
J'ai défini tout à l'heure l'Eglise : la société des âmes dans k lien sacré de l'amour de Dieu. Je dois ajouter maintenant, pouir que la définition soit plus complète : sous le gouvernement des pasteurs institués par Jésus -Christ, et particulièrevttnt du souverain pontife, son vicaire. Voilà, en effet, l'Eglise, non plus seulement dans les éléments qui la composent , mais dans les articulations sacrées qui lui donnent le mouvement et la vie.
Mais il faut regarder de plus près ce gouvernement de i'Eglise, cette unité, ce bel ordre, cette distinction des pouvoirs, cette harmonie des trois degrés de la sainte hiérarchie, tout cet ensemble si simple, si naturel, tellement adapté aux besoins religieux des âmes que si Jésus-Christ ne le leur eût pas donné, souverainement, divinement, il serait sorti tout seul, pour ainsi dire, des entrailles de l'Eglise, par une sorte de sélection naturelle.
Prenons un groupe d'âmes , le plus humble , ce qu'on appelle une paroisse. Supposons que toutes les âmes y soient altérées de ce besoin de lumière et d'amour qui a donné naissance à l'Eglise. Quel est le sentiment qui les
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dominerait "? Ce serait «Je trouver une source abondante et sure où elles pourraient puiser cette vie divine , en même temps qu'une garde vigilante, capable de la conserver et de la défendre. Ce gardien auguste , ce défenseur incor- Tuptible, cette source sacrée, qu'elles auraient créé au besoin, si Jésus -Christ ne le leur avait donné, c'est le prêtre.
Le prêtre est l'homme des âmes. Il les introduit dans l'Eglise par le saint baptême. Il les nourrit de la vérité révélée ; non pas de ses idées , de ses systèmes philosophiques ou politiques , mais de la pure parole de Dieu dont il n'est que le canal. Le vase peut être d'or, s'il s'appelle Bossuet ; d'argent, s'il s'appelle Massillon ; de bronze, s'il s'appelle Bridaine, ou simplement de terre. Mais d'or ou de terre, ce qu'il contient, ce qu'il transmet aux âmes, c'est la pure vérité révélée de Dieu. Baptisées et instruites , si les âmes viennent à défaillir, le prêtre les purifie dans le sacrement de Pénitence ; il les unit à Dieu par celui de l'Eucharistie ; il prie avec elles ; il les soutient dans leurs luttes ; il console leurs douleurs ; il leur montre le ciel , et ne les abandonne que quand il a déposé leurs corps dans la terre bénie du cimetière, et leurs âmes dans le sein miséricordieux de Dieu. Oh ! l'auguste mission que celle du prêtre 1 quelle fonction ne pâlirait devant celle-là ! Il porte toutes les âmes en lui. Il est leur lien, leur force d'ascension vers le ciel. Par lui, toutes les âmes montent à Dieu. Voilà le prêtre. Il est l'unité de la paroisse dans la lumière et dans l'amour.
Mais ce n'est là encore que le germe initial de la grande unité catholique. Si on s'en fût tenu là , il y aurait eu des millions de petites communautés, isolées, sans lien commun ; des églises, mais point d'Eglise. Jésus-Christ y a
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pourvu , et voici comment. Il a donné au prêtre d'immenses pouvoirs, mais, dans l'intérêt de l'unité, il y en a un qu'il lui a refusé. Le prêtre ne peut pas créer un prêtre. Il meurt stérile, et son église meurt avec lui. On l'a vu au Japon. 11 y avait là des fidèles capables du martyre. Il y avait des prêtres éminents, héroïques. Il n'y avait plus d'évêques ; et l'immense et magnifique chrétienté s'est éteinte. L'évêque seul, en effet, peut faire des prêtres. Ce pouvoir est le pouvoir propre, réservé, incommunicable de l'évêque. C'est par là qu'il est, non pas seulement un préposé supérieur, un chef hiérarchique ; c'est par là que toutes les paroisses, réunies, unifiées dans le prêtre, sont forcées de se grouper autour de l'évêque, qui peut seul leur donner une vie durable, ininterrompue, puisque seul il a le pouvoir de faire des prêtres. Tel est l'évêque. C'est autour de lui , par lui et en lui que se forme et que vit le second groupement des âmes dans l'Eglise : le diocèse. L'évêque est l'unité du diocèse dans la lumière et dans l'amour.
Mais ce n'est pas encore là le dernier mot de l'unité. De même que tous les prêtres s'unifient dans l'évêque, d'où ils tirent la vie , tous les évêques s'unifient dans le Pape, k travers l'espace qui les sépare, les diverses églises se regardent les unes les autres. Elles se reconnaissent pour sœurs. Elles sentent qu'une même sève circule dans leurs veines , et qu'elles ne forment toutes ensemble qu'une seule Église, la grande Eglise de Dieu. Or, au point d'intersection de tous ces désirs d'unité, elles rencontrent un centra d'unité suprême, qu'elles auraient créé elles-mêmes, si Dieu n'avait pris les devants : c'est la papauté. Le Pape est l'embrassement substantiel et vivant de toute la catholicité. Il est en même temps la source inépuisable de toute
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sa vie. Lui seul peut faire des évêques, comme l'évêque seul peut faire des prêtres. Lui seul peut rendre les Eglises immortelles en les revivifiant à la mort de chaque évêque. Lui seul enfin peut les enseigner infailliblement. En lui, l'unité des âmes trouve son image sensible et sa réalité vivante. Tous les fidèles sont dans le prêtre ; tous les prêtres sont dans l'évêque ; tous les évêques sont dans le Pape. Voilà l'unité. Voilà le flux et le reflux de l'amour. Respects, obéissances, dévouements, fidélités, tout monte au prêtre; et par le prêtre à l'évêque, et par l'évêque au Pape. Et puis tout descend , lumières r grâces , pouvoirs , privilèges , bénédictions , tout descend du Pape à l'évêque , de l'évêque au prêtre, du prêtre aux fidèles. Le Pape, c'est l'unité de l'Eglise dans la lumière et dans l'amour.
Ainsi , comme par trois nœuds de vie divine , par trois forcés d'attraction sainte , toutes les âmes sont saisies et groupées, d'abord autour du prêtre dans la paroisse, ensuite autour de l'évêque dans le diocèse, enfin autour du Pape dans l'Eglise universelle. A chaque degré qui s'élève, la vie se verse plus abondante, et le mystère de l'unité s'épanouit.
Mais il faut regarder de plus près encore. Ce n'est pa3 assez de voir combien ces articulations sacrées du corps de l'Eglise sont belles, en parfaite harmonie avec les besoins des âmes ; il faut voir combien elles sont solides, immuables, mises par Dieu hors des atteintes des hommes, et
cependant souples, délicates, indépendantes les unes de» autres , ayant chacune leur fonction propre , quoique étroitement et fortement soudées entre elles et hiérarchisées.
Le péril des constitutions humaines , c'est leur mobilité, l'homme pouvant toujours défaire ce qu'il a fait. Si donc Jésus-Christ avait chargé les Apôtres , les chefs de l'Eglise, de lui donner une constitution , on concevrait qu'il leur ait laissé, dans la même mesure, le pouvoir de la modifier et de la changer. Mais non. Il a tout fait, seul, en roi, en Dieu , sans intervention des hommes. La même puissance qui a jeté les astres dans l'espace a appelé Pierre et les Apôtres. Le même art qui a donné aux étoiles des grandeurs et des feux divers avec des attractions harmonieuses d'où résulte l'unité des cieux , a donné au Pape , aux évêques, aux prêtres des pouvoirs, différents mais également divins, qu'ils ne peuvent ni modifier ni détruire. Papauté, épiscopat, sacerdoce, évangile, sacrements, tout cela est en dehors de l'homme, au-dessus de l'homme, imposé souverainement à l'homme par Celui qui n'a pas dit aux Apôtres : Vous bâtirez l'Église; mais qui a dit à l'un d'eux : Tu es Pierre, et sur cette pierre, Moi, je bâtirai l'Église.
Et non seulement la constitution de l'Eglise est immuable parce qu'elle est l'œuvre directe, personnelle, infaillible de Jésus-Christ, le Verbe incarné, mais elle l'est d'une autre manière plus merveilleuse encore. Ces pouvoirs divins que Jésus-Christ donne aux évêques, aux prêtres, il les a comme incrustés dans leur âme ; en sorte que nul ne peut les en arracher. Il a établi un sacrement dont l'effet est d'imprimer un caractère divin dans l'âme de ses ministres; caractère inamissible, éternel, qui, une fois donné, ne peut être effacé par personne. Le plus humble prêtre, dès qu'il a reçu l'imposition des mains, est prêtrô
pour l'éternité. Ni le pape, ni les évêques, même réunis en concile œcuménique , ne pourraient faire qu'un prêtre ne fût plus un prêtre; et si, n'ayant plus confiance en lui, ils peuvent ne plus lui donner de mission, ne plus lui assigner de territoire et de sujets , et rendre ainsi l'exercice de certains de ses pouvoirs impossible ; plusieurs lui restent qui attestent sa dignité éternelle, et en particulier le plus grand de tous , le pouvoir de consacrer le corps et le sang de Jésus -Christ; pouvoir qui ne peut jamais être invalidé, parce que Dieu lui-même en est le sujet. Dites -en autant de l'évêque ; on peut lui retirer son siège , on ne peut pas lui retirer son caractère. Il est évêque pour l'éternité.
Mais voici le chef-d'œuvre : si la réalité et la grandeur des pouvoirs divins est comme incrustée dans l'âme des ministres de l'Eglise par un caractère inamissible, les limites de ces mêmes pouvoirs y sont incrustées aussi. De la sorte, nulle confusion dans les rangs de la hiérarchie, ni empiétement d'un ordre sur un autre , ne sont jamais possibles. Le prêtre reçoit dans son Ordination le pouvoir de baptiser, d'absoudre, de consacrer ; il ne reçoit pas celui d'ordonner, de faire des prêtres. Ne l'ayant pas par son caractère sacré, personne ne peut le lui donner, ni le Pape, ni les évêques même réunis en concile œcuménique. Et par là il est forcé de s'incliner devant l'évêque , qui , ayant ces pouvoirs plus hauts que le prêtre n'a pas , est son supérieur de droit divin. C'est la même chose pour l'évêque. Il reçoit dans son Sacre des pouvoirs magnifiques : le pouvoir de confirmer, celui d'ordonner, de faire des prêtres. Mais il y a un pouvoir qu'il ne reçoit pas : celui d'enseigner infailliblement. Tous les évêques réunis ne l'ont pas plus qu'un seul évêque; et par là ils sont forcée <f 9 nuuiiner
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devant le Pape , qui seul a l'universelle et infaillible autorité.
On ne voit rien de semblable ailleurs. Les dignités, dans la société civile, sont tout extérieures. Le pouvoir qui les donne ne peut pas les imprimer dans l'âme. Aussi considérez ce qui arrive. Tandis que le moindre souffle des révolutions emporte les maires, les préfets, hélas! et les rois eux-mêmes ; les plus violents orages ne peuvent rien contre le caractère sacré imprimé au front du prêtre , de l'évêque. Chassé, emprisonné, envoyé en exil, le prêtre est toujours prêtre ; l'évêque est toujours l'évêque ; le Pape est toujours le Pape. On leur obéit dans la prison comme sur le trône, et la sainte hiérachie demeure inébranlable.
Mais ce n'est pas seulement l'immutabilité qui résulte de ce caractère sacré, c'est l'harmonie dans le respect; c'est la vénération dans l'amour. Le prêtre vénère l'évêque, au front duquel il voit resplendir la plénitude du sacerdoce. L'évêque vénère le Pape , sur la tête duquel brillent l'infaillibilité et la souveraine autorité. A son tour, le Pape vénère l'évêque, son égal dans les pouvoirs de l'ordre ; et tous deux vénèrent le prêtre, qui n'est l'inférieur ni de l'un ni de l'autre dans ce qu'il y a de plus sublime en eux : îe pouvoir de consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ, et aux pieds duquel ils s'agenouillent tous deux pour confesser leurs fautes et en recevoir le pardon. Ainsi le respect, l'amour, la vénération, l'obéissance, comme les anges dans la vision de Jacob , montent et descendent le long de Bette divine échelle de la hiérarchie catholique.
Du reste, pour que le mouvement et la vie s'ajoutent, dans la constitution de l'Eglise, à sa solide immutabilité, à côté de Y Ordination il y a la Mission. L'Ordination, c'est
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le don des pouvoirs fait par Dieu ; la Mission, c'est le déploiement des pouvoirs permis et réglé par l'Église. L'Ordination ne sert à rien sans la Mission. Ce n'est pas assez d'être prêtre, d'être évêque, il faut être envoyé. Jésus- Christ a dit à Pierre et aux Apôtres : Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Le Pape dit aux évêques : Comme Jésus-Christ m'a envoyé, je vous envoie. L'évêque dit aux prêtres: Comme le Pape m'a envoyé, je vous envoie. Magnifique cascade de pouvoirs et de missions, qui est la preuve de la vie de l'Eglise, et comme un fil conducteur, visible aux yeux , à travers les splendeurs de son unité. Mais envoyer suppose un autre droit : celui de surveiller, de juger, de transférer selon les nécessités de l'Église, et au besoin de rappeler. Et voilà ce qui donne le mouvement , la souplesse à la hiérarchie catholique ; et en même temps ce qui lui donne son auréole. C'est parce que le prêtre qui viendrait à défaillir dans son ministère serait aussitôt interdit par l'évêque , comme en pareil cas l'évêque le serait par le Pape, que le plus humble curé, au fond de nos campagnes, apparaît comme l'Eglise en personne, et est écouté comme Jésus- Christ.
En même temps que Jésus -Christ crée le Pape, les évêques, les prêtres, il les arme. Car créer, envoyer, donner une mission , et ne pas donner les moyens de l'accomplir, serait de la puérilité! Et quelles armes leur donne-t-il? Deux : l'autorité et la liberté, la souveraine autorité au dedans, la pleine liberté au dehors.
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Comment admettre que Jésus-Christ, qui a chargé son Église de conduire les âmes à l'éternité , ne l'ait pas pourvue de tous les pouvoirs, législatif, judiciaire, administratif, dont elle a besoin pour exécuter sa mission? Elle serait au-dessous de la dernière des sociétés. D'autre part, comment pourrait -il y avoir une puissance quelconque, roi, empereur, république, ayant le droit de gêner, d'entraver l'Église dans sa grande œuvre de la sanctification des âmes? Cela est impossible. Ni le droit, ni même la force, personne ne l'aura jamais. On sent d'instinct que quiconque se mettra en travers de cette majestueuse et irrâ ■ sistible marche des âmes vers l'éternité, sera, un jour ou l'autre, renversé et brisé.
Relisons les dernières paroles du fondateur de l'Eglise. Elles sont pleines de lumière. Allez, enseignez toutes les nations; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit; enseignez- leur à garder tout ce que je vous ai enseigné. Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles*. Voilà la charte des droits imprescriptibles et des nécessaires libertés de l'Eglise.
Allez, envers et contre tous. Allez, sans hésitation et sans crainte. Soyez sûrs que ni rois , ni empereurs , ni républiques ne pourront vous enlever le premier droit et la première liberté que je vous donne, qui est le droit et la liberté d'être et d'aller.
Enseignez toutes les nations; apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai enseigné. Voilà le second droit et la seconde liberté de l'Église. Elle est libre dans son enseignement. Tous les pouvoirs humains ne peuvent ni le gêner ni l'entraver. S'ils le font, c'est un sacrilège; et ce sera à leur
» Matth. xxviii, 18-20.
l'église 53
détriment et à leur honte ; car le Verbe de Dieu n'est pas enchaîné, dit l'Apôtre. On enchaînerait plutôt, dit saint Jean Chrysostome, un rayon de soleil. Il faut qu'il irradie le monde, en dépit de tous les obstacles, et malgré toutes les colères.
Baptisez toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Après la lumière, l'amOur. Sanctifiez les âmes , effacez leurs péchés, distribuez-leur les grâces dont elles ont besoin pour réaliser leurs destinées éternelles. Voilà le troisième droit et la troisième liberté de l'Église. Elle est essentiellement libre dans l'administration des sacrements.
Et comme la parole divine et la grâce ne doivent pas cesser de couler dans le monde et qu'elles doivent être distribuées par un sacerdoce qui n'est pas né de la chair et du sang, la quatrième liberté que Jésus- Christ donne à son Eglise, c'est la liberté de V élection. L'Eglise est essentiellement libre dans la transmission de son autorité, dans le recrutement de son clergé , dans le choix et la consécration de ses prêtres, de ses évêques, dans l'élection de son Souverain Pontife. Toute tentative de la gêner ici est un attentat odieux.
Voilà les points essentiels des rapports de l'Eglise avec les gouvernements. Jésus-Christ n'a rien dit de plus. Il n'a pas dit à son Eglise : « Vous vous unirez à telle ou à telle forme de gouvernement; vous préférerez la monarchie ou la république. » Il lui a dit : Allez, enseignez toutes les nations , baptisez-les , sanctifiez-les , sauvegardez vos pouvoirs divins et vos libertés nécessaires ; je vous permets, avec les différents gouvernements, toutes les relations qui ne les compromettront pas.
Mais il a averti son Eglise que ce serait chose très difficile ; que ces droits et ces libertés seraient sans cesse atta-
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qués; qu'à peine trouverait-elle çà et là un gouvernement qui les respecte; et il lui a tracé sa ligne de conduite : s'attendre aux persécutions,' ne rien craindre, parler haut et ferme et compter sur la présence de l'Esprit divin qui n'abandonnera jamais son Eglise, et qui demeurera avec elle jusqu'à la consommation des siècles.
vu
Ce dernier mot nous avertit que nous n'avons pas achevé de voir, dans toute sa beauté, le chef-d'œuvre de Jésus-Christ. Nous avons vu la matière, nous avons vu la forme : une divine statue, un squelette admirable. Mais qu'est-ce qu'un squelette? Il faut que la vie vienne l'animer.
On se rappelle cette magnifique scène de la création d'Adam. Après avoir pris dans ses mains vénérables un peu de poussière, après l'avoir pétrie et en avoir formé le corps de l'homme, tout à coup, ô moment solennel I Dieu tire de son propre cœur un souffle d'amour, et voilà la divine statue qui se dresse, ses yeux s'ouvrent, son cœur bat, et l'humanité commence.
Image imparfaite de ce qui s'est passé à la naissance de l'Eglise. Elle est créée; ses articulations divines, ses grandes artères sont formées ; mais où est le souffle sacré qui va les mettre en mouvement? Jésus-Christ le promet avant de le donner. Il en parle, longtemps d'avance. J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; vous ne pouvez les porter maintenant; mais quand l'Esprit de vérité sera venu, il
l'église 55
VOUS enseignera toute vérité. — Je vous ai dit ces choses; mais le Saint-Esprit, que mon Père vous enverra en mon nom, vous enseignera tout, ET vous fera ressouvenir de tout CE QUE JE vous ai dit. Et encore : Je m'en vais à Celui qui m'a envoyé, mais je ne vous laisserai pas orphelins; je prierai mon Père, et il vous donnera un Consolateur qui demeurera éternellement avec vous, l'Esprit de vérité 1 .
Tout ceci est encore au futur. Ce n'est qu'une promesse ; mais attendons la résurrection , et que Jésus agisse enfin en chef de l'humanité régénérée. Ecoutez : jamais plus de majesté avec plus d'autorité.
Les Apôtres, dit l'évangéliste , étant réunis autour de Jésus, il leur dit : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie.
Ayant dit ces mots , il souffla SUR EUX , et il leur dit : Recevez le Saint-Esprit.
Dieu avait soufflé sur le front. d'Adam : inspiravit in faciem ejus spiraculum vitœ, et il en avait fait une âme vivante; et factus est Adam in animam viventem*. Jésus- Christ souffle sur le front de l'Église : et insufflavit in eos ; et il en fait une société vivante : accipite Spiritum sanctum, et voilà pourquoi aussitôt, d'un mot hardi et tout-puissant, il la jette dans l'espace : « Allez donc, enseignez, baptisez, faites œuvre de vie, et de vie divine. » Euntes ergo. Magnifique ergo qui est toute une théologie !
Cependant, si grande que fût cette scène, elle n'était, dans la pensée du Sauveur, que la préparation à une investiture plus solennelle encore 11 fallait que cet Esprit
1 Joann. xx.
2 Gen. ii, 7.
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divin, cette âme vivante de l'Eglise, vînt l'animer, non pas en secret, en comité intime, mais publiquement et en plein soleil.
Dix jours après l'Ascension, les Apôtres, Pierre en tête, s'étant retirés dans la solitude , selon le précepte de Notre- Seigneur , pour se préparer à devenir les chefs de son Eglise, tout à coup un matin, sur les dix heures, voilà un grand bruit comme d'un vent impétueux qui emplit toute la maison. Et en même temps ils voient paraître des langues de feu qui descendent du ciel et s'arrêtent sur chacun d'eux; et à l'instant, ajoute l'évangéliste, ILS furent tous remplis du Saint-Esprit. Alors, Pierre se levant aves les onze apôtres, éleva la voix... et trois mille hommes se convertirent à sa parole \. »
Sous le souffle de Dieu, Adam s'était levé, et il avait commencé à chanter dans l'extase; sous le souffle de l'Esprit-Saint qui descend en elle , l'Église se lève aussi , elle parle, elle agit, elle convertit le monde. Et désormais dans ses enseignements, dans* ses actes, dans ses résistances, dans ses vertus, dans ses industries merveilleusement fécondes, on sentira un Esprit qui n'est pas de la terre. Le corps de l'Eglise est beau , souple , harmonieux ; mais ce qui est plus harmonieux encore et plus beau , c'est son âme , c'est l'Esprit divin qui l'anime.
Les ennemis de l'Eglise se font d'étranges illusions sur leur puissance. Au fond, que peuvent-ils contre elle? Faire captif un Pape, exiler quelques évêques, supprimer le budget des cultes? Petits moyens. Ce qu'il faudrait, ce serait de saisir l'âme de l'Eglise et de l'étouffer. Mais comment faire, quand on ne peut rien, même contre
1 Act. apost. n, 1 , 2.
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l'âme d'un enfant ! 0 persécuteurs I ô puissants ! Dieu vous livre le corps ; mais il y a une chose que vous n'atteindrez jamais, c'est l'âme! Elle est insaisissable, imprenable, irréductible. Elle défie toutes les forces de l'univers. Vous la cherchez sur les lèvres , elle se retire ; vous la cherchez dans les yeux, elle en éteint la flamme; elle veut se taire, comment la faire parler ? elle veut parler , comment l'en empêcher? C'est un mot, un signe, un geste, un regard, un souffle; c'est moins encore. Ouvrez les yeux, étendez les mains. Que tenez-vous? Rien. L'âme a parlé.
Et si on ne peut rien contre l'âme, même d'un enfant, que pourra-t-on contre l'âme divine de l'Eglise? Voilà dix-huit siècles qu'on essaye, et l'inanité de tant d'efforts prouve qu'on peut tout contre l'Eglise , excepté de mettre la main sur l'Esprit divin qui l'anime.
César disait, dans une tempête, à son nautonier qui tremblait : Quid Urnes ? Cœsarem vehis ! C'est un mot sublime. Il y en a un meilleur. C'est le mot du chrétien qui connaît la vraie constitution de l'Eglise : Quid Urnes? Jesum Christum vehis !
Arrivés à ce terme extrême , nous pouvons maintenant achever et perfectionner notre définition de l'Eglise : C'est la société des âmes dans la foi et l'amour de Dieu , sous le gouvernement invisible de Jésus-Christ , et le gouvernement visible du Pape, son vicaire.