‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 14 sur 68 · PONTIFICALE · texte numérisé non relu

PONTIFICALE

Arrivons maintenant à la définition elle-même. Après tant de paroles inexactes, exagérées, excessives, et, pour ne rien dire de trop , tout humaines que ce siècle a entendues et entendra encore sur cette grande question de l'infaillibilité, il faut écouter la parole de l'Eglise. On en remarquera la netteté, la mesure. L'Eglise n'a rien emprunté aux violents, elle n'a rien cédé aux timides. La définition ne se ressent pas des agitations au milieu desquelles elle a été préparée. Elle est d'une sérénité céleste.

Le Concile du Vatican définit d'abord la primauté du Pape, puis son infaillibilité. D'abord la souveraineté spirituelle, qui est le principe; ensuite; l'infaillibilité doctrinale, qui en est là conséquence nécessaire. Je le répète. une simple lecture à peine commentée de cette page magistrale fera disparaître les dernières ombres, même dans les esprits les plus rebelles.

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Le premier dogme défini au Concile du Vatican , c'est le dogme de la souveraineté spirituelle , immédiate et universelle du Pape sur chaque chrétien, chaque prêtre, chaque évêque; c'est l'objet du chapitre troisième (Devi ac ratione primatus romani Pontificis). On en a peu parlé. Ce chapitre est pourtant d'une immense importance, au moins autant que le quatrième, dont on a fait tant de omit. Après avoir établi que la primauté de juridiction sur toute l'Eglise de Dieu a été immédiatement et directement conférée par Notre -Seigneur Jésus -Christ au bienheureux apôtre saint Pierre , et que cette primauté , instituée pour le bien permanent de l'Eglise, doit nécessairement et constamment subsister, le saint Concile examine quelle est la nature et le caractère de cette souveraineté. Il renouvelle d'abord la définition du concile de Florence : « Nous renouvelons la définition du concile œcuménique de Florence en vertu de laquelle tous les fidèles du Christ sont obligés de croire que le Saint-Siège apostolique et le Pontife romain a la primauté sur le monde entier... » Puis il précise cette définition : « Nous enseignons et nous déclarons que cette principauté de l'Eglise romaine, par une disposition divine, est une principauté de pouvoir ordinaire sur toutes les autres Eglises , et que ce pouvoir de juridiction du Pontife romain, pouvoir vraiment épîscopal, est immédiat; que les pasteurs et les fidèles, chacun et tous, quels que soient leur rite et leur dignité, lui sont

assujettis par le devoir de la subordination hiérarchique et d'une vraie obéissance , non seulement dans les choses qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles qui appartiennent à la discipline et au gouvernement de l'Eglise universelle ; de sorte que , gardant l'unité soit de communion, soit de profession d'une même foi avec le Pontife romain, l'Eglise du Christ est un seul troupeau sous un seul pasteur suprême. Tel est l'enseignement de la vérité catholique , dont nul ne peut s'écarter sans perdre la foi et le salut f . »

Ainsi le Pape n'est plus, comme on l'imaginait, perdu dans un lointain inaccessible. Il est le propre pasteur, j'allais dire le curé de chaque fidèle, de chaque prêtre, de chaque évêque. Entre le Pape et chaque âme baptisée, nul n'a le droit de se placer comme obstacle, comme barrière. Sans doute, par suite des immenses dimensions de l'Eglise, le Pape ne peut pas communiquer d'ordinaire avec chaque âme; il le peut toutes les fois qu'il le veut. Sans doute encore, il passe d'habitude par le canal de l'évêque, comme l'évèque par le canal du prêtre, pour arriver au fidèle; mais ce canal est un moyen ; jamais il ne peut devenir un obstacle. De droit divin, il n'y en a pas, il ne peut y en avoir.

Et si cela est vrai de tous les pouvoirs ecclésiastiques , combien plus des pouvoirs séculiers! Qu'ont-ils à faire et à voir entre le Pape et les âmes? C'est ce que le Concile ajoute immédiatement : « De ce pouvoir suprême du Pontife romain de gouverner l'Eglise universelle, résulte pour lui le droit de communiquer librement, dans l'exercice de a charge, avec les pasteurs et les troupeaux de toute

1 Constit. dogmat. de Eccltsio, Çhristi, I, cap. ni.

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l'Eglise, afin qu'ils puissent être instruits et dirigés par mi dans la voie du salut. C'est pourquoi nous condamnons et réprouvons les maximes de ceux qui disent que cette communication du chef suprême avec les pasteurs et les troupeaux peut être légitimement empêchée, ou qui la font dépendre du pouvoir séculier, prétendant que les choses établies par le Siège Apostolique ou en vertu de son autorité n'ont de force que si elles sont confirmées par l'assentiment de la puissance séculière1. »

Ainsi plus de Gallicanisme, plus de Joséphisme, plus de Régalisme , plus de quarantaine imposée aux bulles des Papes; plus de ces barrières élevées depuis trois siècles contre l'exercice régulier, légitime, nécessaire de la Papauté. Que nul ne se mette entre le père et les enfants I Dieu l'ordonne, et la liberté de l'Eglise l'exige.

Le Concile ajoute : « Comme le Pontife romain , par le droit divin de la primauté apostolique, est à la tête de l'Eglise universelle, nous enseignons aussi et nous déclarons qu'il ert le juge suprême des fidèles, et qu'on peut recourir à son jugement dans toutes les causes qui sont de la compétence ecclésiastique; qu'au contraire le jugement du Siège Apostolique, au-dessus duquel il n'y a point d'autorité, ne peut être réformé par personne et qu'il n'est permis à persome de juger son jugement. Ceux-là dévient du droic chemh de la vérité qui affirment qu'il est permis d'appeler des jugements des souverains Pontifes au Concile œcuménique comme à une autorité supérieure au Pontife roman'. »

V(yez-vous comme toutes ces vieilles machines de guerre

1 Jonstit. dogmat. de Ecclcsia ChrisUr I, cap. m.

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dont on s'était servi, dans ces derniers siècles, pour aflaiolir, énerver l'autorité du Pape, pour le renfermer dans son Vatican et l'y murer avec un profond respect, pour se dérober à ses jugements, même dogmatiques, sont successivement brisées par le Concile œcuménique. Huit cents évêques les font voler en éclats ; car sur le point de la puissance pleine et entière du Pape il n'y a pas l'ombre d'une discussion. Le terrain est déblayé; il ne reste de place que pour le déploiement serein, radieux, de la monarchie pontificale. Elle pourra être contestée au dehors; elle ne le sera plus au dedans. C'est la prépara lion providentielle à une plus complète et indiscutable unité,

Mais n'insistons pas davantage sur ce point déiiui £ Lyon en 1245, à Florence en 1439, et amené en 1870, ai Concile du Vatican, à sa dernière lumière ; et arrivons tout de suite à la définition de l'infaillibilité. Elle est expesée et définie au chapitre quatrième : De Romani Pontifias nfallibili magisterio ; du magistère infaillible du Sourerain Pontife.

Remarquons, a>ant d'aller plus loin, le titre de ce chapitre. Jusqu'au dernier moment, ce titre était : De Rmani Vontificis infallibilitate ; de l'infaillibilité du Pontife Romain. Titra simple et populaire, mais qui manquât un peu de précision ; qui avait, entre autres inconvénients, celui de faire croire que l'infaillibilité était attachée à la personne du Pape et pouvait s'étendre à tous ses actes. Sur

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les observations d'un grand nombre d'évêques , on le remplaça définitivement par celui-ci : De Romani Pontifias tnfallibili magisterio, qui marquait mieux le vrai caractère de l'infaillibilité : un privilège attaché non à la personne , mais à la dignité, et encore à certains actes déterminés de ia dignité.

Cette première lumière jetée dans le titre, le Concile part de ce principe que , si le Pape a la souveraineté spirituelle sur toute l'Eglise , c'est une conséquence nécessaire qu'il ait l'infaillibilité. «Le Saint-Siège a toujours cru, l'usage de T Eglise a toujours montré, les conciles œcuméniques, ceux-là surtout où l'Orient se réunissait à l'Occident dans l'union de la foi et de la charité , ont eux-mêmes déclaré que le pouvoir suprême du magistère est compris dans la primauté apostolique que le Pontife romain possède sur TÇglise universelle, en sa qualité de successeur de Pierre, prince des Apôtres. »

Et après en avoir donné les preuves, le saint Concile ajoute : « Ce don de la vérité et de la foi qui ne peut pas faillir 1 a été divinement accordé à Pierre et à ses successeurs dans cette chaire , afin qu'ils s'acquittassent de leur

1 Hoc veritatis et fidei nunquam defîcienlis charisma. Il faut lioter le mot employé par le Concile ( -/ap'-o^a). C'est un mot propre à l'apôtre saint Paul, et qui ne se rencontre que dans ses lettres (1 Corinth. xn, 4-11 et 31) et dans la première épître de saint Pierre (iv, 10). 11 signifie une grâce donnée en vue des autres, non en vue ni au bénéfice de la personne qui la reçoit. Elle peut être donnée à des pécheurs , même à des infidèles. Elle diffère essentiellement de celle qui, donnée pour le bien spirituel d'une personne , la rend agréable à Dieu. Celle-ci , l'école l'appelle: gralia grattim faciens. Celle-là : gratia gratis data. Or l'infaillibilité n'est pas, dans le langage du Concile, gralia gratum faciens. Ni elle n'engendre, nielle ne suppose la sainteté. C'est une gratia gratis data au bénéfice de l'Église. C'est un ^apia^a.

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charge éminente pour le salut de tous ; afin que tout le troupeau du Christ, éloigné par eux du pâturage empoisonné de l'erreur, fût nourri de la céleste doctrine ; afin que, toute cause de schisme étant enlevée, l'Eglise fût conservée tout entière dans l'unité, et qu'appuyée sur son fondement elle se maintînt inébranlable contre les portes de l'enfer. Or, puisqu'aujourd'hui l'on a besoin plus que jamais de la salutaire efficacité de la charge apostolique et qu'on trouve tant d'hommes qui cherchent à rabaisser son autorité, nous jugeons qu'il est tout à fait nécessaire d'affirmer solennellement la prérogative que le Fils unique de Dieu a daigné joindre au suprême office pastoral. »

Après ces graves paroles, qui indiquent la nécessité et l'opportunité de la définition, le Concile ajoute avec plus de solennité : « C'est pourquoi, Nous attachant fidèlement à la tradition qui remonte au commencement de la foi chrétienne, pour la gloire de Dieu notre Sauveur, pour l'exaltation de la religion catholique et le salut des peuples chrétiens , nous enseignons et définissons ' ( sacre approbante Concilie* ) que c'est un dogme divinement révélé, savoir :

« Que le Pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsque, remplissant la charge de Pasteur et Docteur de tous les chrétiens , en vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit qu'une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être crue par l'Eglise universelle, jouit pleinement, par l'assistance divine qui lui a été promise dans

1 Ici seulement commence la véritable définition, au solennel : Docernvs et definirnus. Le préambule doit être lu avec ie plus religieux respect, mais il d' à l'acte de foi, comme nous

l'expliquerons plus bas.

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la personne du bienheureux Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Eglise fût pourvue quand elle définit la doctrine touchant la foi ou les mœurs; et que, par conséquent, de telles définitions du Pontife romain sont irréformables d'elles-mêmes, et non en vertu du consentement de l'Eglise.

« Que si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la témérité de contredire notre définition, qu'il soit anathème 1 . »

Voilà cette grande définition, préparée par de si patientes études, proclamée à la suite de si ardentes discussions, suivie dans toute l'Eglise d'une si profonde paix et d'une si universelle obéissance. Tous les termes doivent en être pesés. Chacun d'eux a sa valeur. Sous quelques mots très brefs , avec une rare propriété d'expression , avec une mesure extrême, a été réuni, condensé, précisé, élevé au plus haut degré de lumière, tout ce qui constitue le privilège de l'infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife , tout ce que chaque chrétien est obligé de croire et de professer. Essayons de faire toucher tout cela du doigt.

i Docemus et divinitus revelatum dogma esse definimus : Romanum Pontificem, cum ex cathedra loquitur, id est cum omnium Ghristianorum Pastoris et Doctoris munere fungens, pro suprema sua apostolica auctoritate, doctrinam de fide et mon bus ab universa Ecclesia tenendam définit, per assistentiam di. vinam ipsi in beato Petro promissam , ea infallibilitate pollere qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide et moribus instructam esse voluit; ideoque ejusdem Romani Pontificis definitiones ex sese, non autem ex consensu Ecclesiee , irrei'ormabiles esse.

Si quis autem huic JNostrae definitioni contradicere, quod Deus avertat, praesumpserit; anathema sic

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La première chose à noter, c'est le caractère vrai de l'infaillibilité , trop souvent mal compris.

L'infaillibilité est ce privilège surnaturel accordé par Jésus- Christ à tout Pape, en la personne de saint Pierre, de ne pouvoir errer au moment où , parlant librement , ex cathedra, comme docteur suprême de l'Eglise universelle, il définit que telle ou telle doctrine appartient ou n'appartient pas au dépôt révélé de la foi , et que ceux qui refusent d'y adhérer ne font plus partie de l'Eglise.

Voira l'infaillibilité. Elle n'est pas donnée à la personne du Pape, elle est donnée à sa fonction, à son office ; ou plutôt elle est attachée à une de ses fonctions, la fonction de Docteur suprême des chrétiens. Pour être infaillible, il ne suffit pas d'être Pape , ni d'accomplir telles et telles fonctions de la Papauté ; il faut accomplir celle - là. Il faut que le Pape monte sur sa chaire, super cathedram Pétri, et que parlant de là, ex cathedra*, à l'Eglise universelle, exerçant sa charge de Docteur suprême, il déclare que telle doctrine, relative à la foi ou aux mœurs, est une doctrine révélée de Dieu ; qu'il exige de tous les chrétiens Y acte de foi,

1 C'est la première fois que l'Eglise introduit dans sa langue dogmatique officielle le mot : ex cathedra. L'école s'en servait depuis longtemps. Plusieurs Pères l'avaient employé : saint Cyprien , saint Optât, saint Augustin. L'Eglise s'en empare et en consacre le sens. Ce mot ex cathedra désignera désormais les actes accomplis par le Souverain Pontife, en Se qualité de Docteur suprême et infaillible des chrétiens.

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et qu'il chasse de l'Eglise tous ceux qui refuseraient d'y adhérer.

Voilà, je le répète, le caractère vrai de l'infaillibilité. I y a des Papes, et des plus grands, qui n'ont jamais usé dj ce privilège, parce qu'ayant exercé toutes les autres fonctions de la Papauté, ils n'ont pas eu occasion d'exercer cellelà. Ils possèdent l'infaillibilité, comme un saint prêtre posséderait le pouvoir de consacrer le corps et le sang de Notre- Seigneur, quand môme son humilité ne lui aurait jamais permis de monter au saint autel.

Ces premières paroles ont déjà de la clarté ; je voudrais cependant leur en donner davantage encore. Le Pape est donc infaillible. Mais qu'est-ce à dire ? Si j'osais m'expiïmer ainsi, je demanderais : Qui est-ce qui est infaillible dans le Pape? Est-ce Yhomme, l'individu, la personne privée? Non, certes. Gomme individu, comme personne privée, le Pape peut errer. Jean XXII a condamné, comme Pape, ce qu'il avait soutenu comme docteur privé sur la vision béatifique *. Grégoire XI a déclaré dans son testament qu'il condamnait et réprouvait tout ce qu'il aurait pu soutenir d'erroné comme personne privée , « soit par un lapsus linguœ, soit par toute autre intempérance, inadvertance ou légèreté ; tout ce que nous aurions pu dire d'erroné contre la foi catholique , si aliqua dixerimus erronea contra fidem catholicam , nous le révoquons, réprouvons, et nous voulons qu'on le considère comme n'ayant point été dit2? » Voilà la vérité et la sagesse. Mais voyez l'excès. N'y a-t-il pas des catholiques qui s'imaginent que le moindre mot tombé des lèvres du Pape est infaillible f

i Rohrbacher, Histoire universelle de l Église, tom. XX, p. 228. * Ballerini, cap. xv, § 10.

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Et n'ai-je point entendu un brave homme me dire : « Si lo Pape, après une audience, me disait : A demain, je croirais que ni lui ni moi ne pourrons mourir avant 1 » Fanatisme et sottise.

Ce n'est donc pas Yhomme qui est infaillible dans le Pape. Qui est-ce donc? Est-ce Y écrivain? Non. Le Pape peut écrire un livre comme vous ou moi. Il peut avoir de l'érudition s'il s'appelle Benoît XIV; de l'élégance et du charme dans le style s'il s'appelle Grégoire XVI ; de l'éloquence s'il s'appelle Pie IX; de la profondeur s'il s'appelle Léon XIII. Il peut avoir du génie; mais en eût-il, et un génie égal à celui de saint Augustin et de Bossuet, dans ses livres il n'est pas plus infaillible que vous et moi.

Qui est-ce donc qui est infaillible dans le Pape? Est-ce le prédicateur ? Non. A la foule des pèlerins qui viennent le visiter, le Pape parle. Il enseigne, il exhorte, il juge l'état du monde. Sa parole est digne de nos plus profonds respects, mais en aucun de ses discours sa parole n'est infaillible.

Continuons ; arrivons aux dernières clartés. Qui donc est infaillible dans le Pape ? Est-ce le juge ? Non. Le Pape est juge en dernier ressort de toutes les causes ecclésiastiques, de toutes les difficultés qui peuvent s'élever entre les évêques, les prêtres, les ordres religieux, les fidèles eux-mêmes, dans les choses sacrées. H juge souverainement, sans appel. On doit obéissance à son jugement. Mais ce jugement est-il infaillible ? Non. Est-on obligé de croire que le Pape a bien jugé ? Non. On ne lui doit que l'obéissance, comme à tous les jugements des cours suprêmes. , Allons jusqu'au bout. Qui est-ce donc qui est infaillible '? Est-ce l'administrateur, le législateur, celui qui est chargé de gouverner l'Eglise? Pas encore A ce titre, le Pape a le

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4roit de porter des lois qui obligent en conscience toutes (es âmes baptisées. Nul ne peut, sans faute grave, se dispenser d'obéir. Mais ici encore on n'est pas obligé de croire que ces lois sont les meilleures, les plus sages, les plus opportunes, et qu'un autre plan n'eût pas été préférable. Qu'il y ait de la témérité à penser ainsi, simple soldat perdu dans un pli de terrain qui juge le général, lequel voit l'ensemble, je ne le nie pas. Je dis seulement, et nul ne me contredira, qu'on n'est pas obligé à l'acte de foi.

Qui est-ce donc enfin, qui, dans le Pape, est infaillible? Le Docteur, rien que le Docteur; encore faut-il qu'il parle à .'Eglise tout entière et qu'il détinisse un point de foi ou de mœurs. S'il parlait à un particulier dans un bref, dans un rescrit ; si, en remerciant un écrivain, il louait son talent, même sa doctrine ; si, à cette occasion, il signalait les périls du moment, tout cela serait infiniment précieux, digne d'être médité avec respect ; mais l'infaillibilité ne sérail pas là , le Pape n'exerçant pas alors sa charge de Docteur suprême de l'Eglise1.

1 Ce point est si important , qu'on me permettra de le soutenir de quelques textes. Voici d'abord V Instruction pastorale des évèques suisses (juin 1871), hautement approuvée par Pie IX. « Le Pape n'est infaillible ni comme homme, ni comme savant, ni comme prêtre, ni comme évêque, ni comme prince temporel, ni comme juge, ni comme législateur. Il n'est ni infaillible ni impeccable dans sa vie et dans sa conduite , dans ses visées politiques, dans ses relations avec les princes, ni même dans la gouvernement de l'Eglise; mais il l'e3t uniquement et exclusive ment quand, en qualité de docteuT suprême de l'Église, il pro nonce en matière de foi et de mœurs une décision qui doit êtr* acceptée et tenue comme obligatoire par tous les fidèles. »

Le cardinal Manning parle de même : « Par le mot ex cathedra se trouvent exclus de l'infaillibilité tous les actes du Pontife comme personne privée, ou comme docteur particulier, ou

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Est-ce tout cette fois? Pas encore. Voilà un Pape qui monte sur sa chaire, super cathedram Pétri, et qui parle de là librement, ex cathedra, à l'Eglise universelle sur un point relatif à la foi ou aux mœurs. Tout ce qu'il va dire est-il infaillible ? Non. « Même dans les décrets dogmatiques, bulles dogmatiques, etc., on ne doit pas, dit Mflr Fessier, secrétaire général du Concile, regarder indistinctement tout ce qui s'y trouve comme décision dogmatique, et par suite, comme objet de l'infaillibilité; en particulier, il ne faut pas considérer comme tel ce qui n'est mentionné qu'en passant ou ce qui ne sert que d'introduction ou de considérants1. » On entend ici tous les théologiens1.

comme évêque local , ou comme souverain d'un État. Dans» tous ces actes, le Pontife peut être sujet à l'erreur. 11 n'est exempt d'erreur que dans une circonstance, lorsque, comme docteur de rpglise universelle, il enseigne cette Église en matière de foi et de mœurs. » (Histoire du Concile du Vatican, p. 78. 1 vol. in- 12. Paris, Palmé, 1872.) Mais déjà, avant le Concile, les grands théologiens parlaient de même. Cf. Ballerini : De vi ac ratione Primatus Rom. Pontif. cap. xv, § 6. Peirone : De Locis thcologicis, pars I, sect. II, cap. iv. « Neque facta personalia, neque prœcepta, neque rescripta, neque opiniones , quas identidem promunt Romani Pontifices ; neque décréta disciplinée , neque omissiones definitionis , aliaque id genus plurima in censu veniunt decretorum de quibus agimus. Quamquam enim hase omnia pro summa auctoritate ex qua dimanant , magno semper in pretio habenda sint, ac humili mentis obsequio ac veneratione sint excipienda, nihilo tamen minus non constituunt definitionein ex cathedra de qua loquimur, et in qua sola adstruimus pontificiam infallibilitalem. »

1 M*1" Fessier, secrétaire général du Concile , De la vraie et de la fausse infaillibilité. 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1873, p. 67.

2 Quae in Pontificum decretis vel explicandi gratia inducunkur, vel ut objectioni respondeatur, vel etiam obiter et in transcursu prœter institutum praecipuum de quo erat potissimum controversia, ea non pertinent ad fidem, hoc est, non sunt catholicœ fidei judicia. » (Melch. Cano. de Locis theologicis , lib. V, cap. v.)

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Oh ! que sur toutes ces choses il y a d'excès et d'exagération dans une foule d'esprits, ardents, sincères, mais peu instruits. Ainsi, même dans une bulle dogmatique adressée ex cathedra à l'Eglise tout entière pour définir ce qui doit être cru, de flde, sur tel ou tel point de dogme ou de morale, tout n'est pas infaillible. Les considérants qui précèdent, les vues particulières du Pontife romain, les différents arguments qui préparent l'esprit à la définition, rien de tout cela n'est infaillible. Il n'y a d'infaillible, c'est-à-dire d'exigeant l'acte de foi, que les paroles mêmes de la définition; paroles nettes, précises, très solennelles, où l'on affirme que telle ou telle vérité a été révélée de Dieu, et qu'il faut y croire sous peine d'anathème, c'està-dire sous peine d'être exclu de l'Eglise.

L'infaillibilité n'est donc pas , comme on l'imagine quelquefois, un privilège vague, confus, attaché à la personne du Pape, dont il peut user ou ne pas user, à sa volonté, et presque sans qu'on le sache. C'est un privilège attaché à une fonction précise , à un acte solennel , rare , où l'Eglise tout entière est intéressée , et qui , bon gré , mal gré , ne peut s'accomplir sans que l'Eglise tout entière soit, pour ainsi dire , debout pour écouter.

En même temps que, dans la définition de l'infaillibilité , le Concile du Vatican précise , avec cette netteté , quel en est l'organe , et dans quelles conditions le Pape doit être pour jouir de ce privilège surnaturel , il indique , avec non

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moins de clarté, quel en est l'objet. Ce doit êfre une question relative à la foi ou aux mœurs : in doctrina de fide et moribus definienda. Ce que saint Antonin avait admirablement indiqué dans ces mots : « Il faut nécessairement admettre dans l'Eglise un seul chef à qui il appartient de résoudre les doutes en tout ce qui concerne la foi, soit dans l'ordre spéculatif, soit dans l'ordre pratique1. » Et, en effet, pourquoi l'Eglise a-t-elle été fondée ? Pour éclairer mon esprit et diriger ma conscience. Ce qu'il faut donc absolument, c'est qu'elle ne puisse pas exiger de moi un acte de foi à une erreur, ou un acte d'obéissance à une corruption. La vérité surnaturelle, la sainteté surnaturelle, voilà son orbite. Le reste est abandonné aux disputes. Histoire, géographie, sciences, littérature, inventions des hommes, etc., tout cela est l'objet de l'activité humaine. L'Église n'y interviendrait que si elle y était appelée, malgré elle, par une question relative à la foi, a soit dans l'ordre spéculatif, soit dans l'ordre pratique. »

Mor Fessier fait remarquer avec raison qu'il faut en dire autant de tout ce qui, dans l'Eglise, est administration, conduite pratique, discipline, etc. « Il y a, dit- il, quatre classes principales d'objets qui, dans le domaine ecclésiastique, sont soumises au suprême pouvoir du Pape, savoir :

« Ce qui se rapporte à la foi ;

« Ce qui se rapporte à la morale ;

« Ce qui se rapporte à la discipline ;

« Ce qui se rapporte au gouvernement de l'Eglise.

« Au troisième chapitre, le Concile du Vatican déclare que le Pape possède le plein et suprême pouvoir, non scitr-

1 Summ. theol. p III, tit. 21, cap. ni.

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lement dans les choses qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles qui appartiennent à la discipline et au gouvernement de V Église, et que dès lors, en toutes ces matières, il est du devoir de tous d'obéir sincèrement au Pape.

« Mais, arrivé au chapitre quatrième, intitulé : de l'infaillible magistère du Pontife romain, le Concile s'occupe des objets, de la première et de la seconde classe ( la foi et les mœurs) ; il laisse de côté et ne nomme plus ceux de la troisième et de la quatrième (la discipline et le gouvernement de l'Église). Et c'est uniquement au sujet des décisions du Pape touchant la foi et les mœurs qu'il est déclaré , comme dogme révélé de Dieu, que ces décisions, grâce à l'assistance divine promise au Pape, dans la personne de Pierre, ont un caractère de certitude à l'abri de toute erreur, autrement dit infaillible 1. »

On ne peut pas nier cependant que l'infaillibilité du Pape dans les choses de la foi et des mœurs n'ait un contrecoup indirect et nécessaire sur certaines questions voisines, si j'ose ainsi dire, et qui y touchent ; sur certaines vérités qui , bien que non révélées , sont tellement liées avec la révélation , que le dépôt de la foi semble ne pouvoir être exposé, gardé, défini sans un discernement infaillible de ces vérités non révélées. Mais cette extension de l'infaillibilité, admise par tous les théologiens, et qui avait été proposée à l'examen du Concile, n'a pas encore été définie.

Voilà donc les deux grandes et nécessaires conditions de l'exercice de l'infaillibilité du Pape :

1° L'objet de la décision doit être une doctrine relative à la foi ou aux mœurs.

1 Fessier, De là vraie et de la fausse infaillibilité, p. 66.

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2° Le Pape doit déclarer, ex cathedra, en vertu de sa suprême autorité doctrinale , que cette doctrine fait partie intégrante de la vérité révélée par Dieu ; qu'elle doit être crue par l'Eglise catholique tout entière, et que dès lors ceux qui refuseraient d'y adhérer ne sont plus membres de l'Eglise.

Ces deux conditions doivent être réunies. Otez-en une; il n'y a plus de définition. Réunissez-les ; alors il y a définition dogmatique indéformable , c'est-à-dire infaillible. Assisté de l'Esprit de Dieu, qui a bûti l'Eglise pour que la vérité et la vertu y fussent certainement connues , le Pape a posé une affirmation qui ne passera pas avec lui ; qui dans mille ans sera aussi vraie qu'aujourd'hui ; que ni les révolutions politiques, ni les catastrophes sociales, ni les découvertes scientifiques n'entameront pas ; et qui , pas plus dans l'avenir que dans le présent, ne sera réforma ble par qui que ce soit: semblable à ce rayon lumineux qui ne frappe la terre que des millions d'années après s'être échappé de sa source , et dont ni le temps ni l'espace n'ont pu altérer la beauté.

Après avoir défini ces deux points, le Concile en définit Un troisième , le plus important de tous , et en tous cas le plus controversé : c'est que l'infaillibilité du Pape ne se tire pas du consentement ou de l'adhésion de l'Eglise infaillible. Les définitions du Pape sont infaillibles, ex sese, non autem ex consensu Ecclesiœ, a par elles-mêmes, non

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en vertu du consentement de l'Église *. » Sans doute, l'Église dira toujours oui. Elle ne peut pas dire non. Toujours elle répondra à la parole du Pape définissant ex cathedra, par le mot Credo. Mais ce n'est pas là ce qui rend infaillible l'enseignement du Pape. Il est infaillible, non par en bas, mais par en haut ; non par l'assentiment de l'Eglise, mais par l'assistance du Saint-Esprit.

On avait cherché un mot pour bien rendre l'essence da cette infaillibilité qui ne vient pas de l'Eglise , et on avait cru le trouver dans cette phrase : t 'infaillibilité personnelle et séparée du Pape. Mais le Concile a écarté ces deux mots. Le premier : infaillibilité personnelle , a paru à peine toîérable, l'infaillibilité n'étant pas attachée à la personne du Pape , mais à sa fonction ; et le second : infaillibilité séparée, a été jugé détestable. Il ne faut jamais prononcer le mot de séparé quand il s'agit du Pape et de l'Eglise. L'Eglise et le Pape, c'est tout un. Là où est le Pape, là est l'Eglise. Et là où est l'Eglise , là est le Pape. On voit quelquefois des têtes séparées des corps ; mais c'est dans les

1 Ces dernières paroles : sine consensu Ecclesix , ont été ajoutées au dernier moment, pour fortifier le mot : ex sese, et affirmer plus fortement que la validité des détinitions pontificales ne dépend pas de l'acquiescement de l'Église. Elles visent directement le quatrième article de la Déclaration de 1682, où il était dit que les jugements dogmatiques. du Pape ne sont irréformables qu'après le consentement de l'Eglise, Nec tamen irreformabile esse judicium summi Pontificis nisi Eeclesiae consensus accesserit. Quelques évêques, parmi les plus ardents, auraient voulu qu'au lieu du mot: sine consensu, on mît: absque consensu. Mais c'eût été excessif. On aurait pu en conclure que les définitions pontificales, non seulement ne dépendent pas du consentement de l'Eglise, mais qu'elles pourraient être en désaccord avec son sentiment intime. Le Concile, toujours modéré et prudent, repoussa cette formule extrême et s'en tint au sine consensu.

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cadavres. Ce n'est même pas assez de dire que, quand le Pape parle, l'Eglise adhère toujours. On entend l'Eglise dans le Pape. Le Pape parle avec elle, en elle. Ce qu'il dit, il le lit dans les entrailles de l'Eglise. Le même Saint- Esprit qui met telles paroles sur les lèvres du Pape, les met en même temps dans le cœur de l'Eglise , les y avait mises auparavant ; car elles ne montent sur les lèvres du Pape que parce qu'elles sortent du cœur de l'Eglise. Ce qui n'empêche pas que le Pape ne les voit et ne les dit infailliblement que parce qu'il est assisté par l'Esprit- Saint. C'est la rencontre de ces deux infaillibilités, l'infaillibilité active dans la tête, l'infaillibilité passive dans le corps, fondues ensemble, qui forment l'infaillibilité totale du Souverain Pontife.

Voilà, dans sa simplicité, dans sa netteté, dans sa grandeur, dans sa force, cette définition de l'infaillibilité, attendue si impatiemment par les uns , et que les autres déclaraient impossible. Mais l'Eglise, qui sait ce qu'elle est, ce qu'elle possède, a le don de le dire. Ni emphase , ni exagération, ni faiblesse. Une simplicité parfaite , sous laquelle on sent une force surnaturelle. Et en même temps le voilà, ce grand privilège de l'infaillibilité doctrinale, sans lequel une religion ne se conçoit pas ; qu'aucune religion cependant n'a revendiqué ; dont aucune secte n'a osé conserver îe nom ; que l'Eglise catholique seule réclame et exerce depuis dix-huit siècles, et dont elle vient de déterminer avec une hardiesse superbe le siège et l'organe : hardiesse qui n'est pas d'un être humain , et qui suffirait à elle seule à prouver sa divinité.

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