CHAPITRE SIXIÈME
VAINES OBJECTIONS CONTRE i/lNFAILLIBILITÉ PONTIFICALE — RÉSULTATS HEUREUX DE LA DÉFINITION
Bien que j'aie commencé ma vie sacerdotale (mes anciens amis et mes nombreux élèves de 1846 à 1852 le savent) par enseigner les doctrines que je viens d'exposer, et que je n'aie pas cessé de les professer en public et en particulier, je ne suis pas de ceux qui se sont étonnés des vives discussions auxquelles elles ont donné lieu, soit avant, soit après le Concile.
J'ajoute que je ne suis pas de ceux qui les ont regrettées.
Si de telles questions, qui touchent aux entrailles mêmes du Christianisme et aux plus ardentes préoccupations de ce siècle , avaient pu être résolues sans discussion ni émotion, qu'auraient dit les ennemis de l'Église? Qu'il n'y avait plus en elle ni activité intellectuelle ni liberté. Et au contraire, l'ardeur de la controverse avant la décision , jointe à l!unanimité de la soumission après , forme un des grands spectacles de ce siècle, et une preuve nouvelle de la beauté comme de la divinité de l'Église.
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L'opportunité des décrets du Vatican, leur grandeur quand on les considère en eux-mêmes, leur proportion avec les périls actuels des âmes et des sociétés , en fourniront une seconde preuve, dont les commotions de l'Europe se chargeront bientôt de démontrer la puissance.
L'Église ressemble à ces vieillards inspirés dont parle Homère, doués d'une pitié divine pour les hommes, mais qui vivent presque toujours méconnus et même raillés par leurs contemporains , parce que leur pensée, fille d'une sagesse supérieure , connaît des événements qui sont encore cachés à tous les regards.
L'examen rapide des objections que l'on produisait alors mettra en lumière cette vérité.
On disait d'abord, et quelques-uns répètent aujourd'hui : « Le Pape est un homme, comment peut-il être infaillible ? Jamais je ne consentirai à croire qu'un homme ne puisse ni se tromper ni nous tromper. » Eh ! pourquoi pas, s'il a plu à Dieu de faire ce miracle, pour la conservation de la vérité sur la terre 1
Le prêtre aussi n'est qu'un homme 1 Est-ce que vous ne croyez pas à la toute-puissance divine des paroles de l'absolution sur ses lèvres? Le prêtre n'est qu'un homme! Est-ce que vous ne croyez pas à la toute-puissance divine j" des paroles de la consécration ?
Mais quoi 1 consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ, i le faire descendre vivant sur l'autel , est-ce que ce n'est.
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pas un pouvoir plus grand , plus prodigieux , que d'enseigner infailliblement la vérité? Niez, si vous voulez, tous ces pouvoirs, tous ces prodiges qui sont le fond divin, l'essence miraculeuse de l'Eglise. Mais admettre les uns et rejeter les autres : admettre dans le plus humble des prêtres les paroles infaillibles et toutes-puissantes de la consécration et de l'absolution , et rejeter dans le Pape les paroles toutes-puissantes et infaillibles de la définition dogmatique , c'est de la puérilité !
Remarquez d'ailleurs que si le Pape n'est pas infaillible, c'est-à-dire assisté divinement dans l'enseignement de la vérité, il est, en tant que Pape, le moindre des organes divins de l'Eglise. En tant que Pape, il est au-dessous du prêtre, au-dessous de l'évêque. Tous les degrés de la hiérarchie sont assistés miraculeusement, excepté le plus haut.
Le prêtre, quand il fait les fonctions de son ministère, est assisté miraculeusement.
L'évêque, quand il fait les fonctions de son ministère, est assisté miraculeusement.
Le Pape seul, quand il fait les fonctions de son pontificat, ne serait pas assisté miraculeusement! C'est absurde.
Il faut en prendre son parti. Des fondations jusqu'au sommet, l'Eglise est un édifice miraculeux, ou ce n'est qu'un édifice humain. H faut choisir.
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On dit encore: a Non seulement le Pape est un homme ; mais c'est un pécheur. Ce pourrait être un Borgia. Comment admettre que la vérité infinie pût passer par les lèvres d'un pareil homme ? »
Sans doute , le Pape est un pécheur. Mais le prêtre aussi, et aussi l'évêque. Cela les empêche-t-il d'exercer validement les actes de leur ministère adorable?
Cette objection est vieille de quatorze siècles. Il y a quatorze cents ans, une vaste controverse s'éleva dans l'Eglise. On disait que pour que le baptême fût valide, pour que l'absolution fût valide, pour que la consécration fût valide, il fallait que le prêtre fût en état de grâce. Car, disait-on, si son cœur est souillé par le péché mortel, comment sera-t-il le canal de la sainteté infinie? Mais l'Eglise a condamné cette doctrine, et le bon sens la condamne avec elle; car ce serait la ruine du sacerdoce, de la religion, son renversement absolu et irrémédiable. Et, en effet, où serait, dans cette hypothèse, la sécurité, la paix de l'âme et de la conscience? Comment puis-je savoir si le prêtre qui m'a baptisé était en état de grâce ? Je ne le connais pas. Et de même pour l'absolution que je reçois, pour la sainte messe à laquelle j'assiste. Qui m'affirme la sainteté actuelle du prêtre qui m'absout? Il a plu à Dieu de choisir des organes infirmes à travers lesquels son amour, sa lumière pussent arriver aux âmes. C'est son plan, et on en imaginerait difficilement un plus beau.
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Ces organes, il les forme, il les purifie; il n'omet rien pour les rendre aussi dignes que possible de leur ministère sublime. Mais il. les laisse libres. Son action personnelle, divine, ne dépend pas de leur sainteté ou de leur indignité. Comme le soleil qui passe radieux à travers le cristal , mais qui pénètre aussi les verres pleins de poussière , à travers les cœurs purs comme à travers les cœurs coupables rayonnent la vérité infinie, la sainteté infinie; elles vont chercher les âmes, et l'indignité même des ministres ne peut entraver leur marche. La même loi se retrouve au sommet de la hiérarchie, comme à ses degrés inférieurs, et elle achève de montrer la grandeur surnaturelle de la Papauté.
On dit : « Infaillible et impeccable, c'est la même chose. » Où avez- vous vu cela ? Et comment pouvez-vous imaginer qu'en déclarant le Pape incapable de tomber dans l'erreur, l'Eglise le déclare incapable de tomber dans le péché ?
J'assistais dernièrement à un service solennel célébré pour le repos de l'âme de Pie IX. J'ai encore dans l'oreille les gémissements de l'Eglise. Ces supplications solennelles que la religion adresse à Dieu autour de chaque cercueil , elle les multiplie ici ; elle les répète jusqu'à cinq fois. Et voyez de quelles paroles elle se sert : Absolve, Domine, animam famuli tui PU. « Pardonnez, Seigneur, à l'âme de votre serviteur. » Il n'y a plus ni tiare ni couronne; ce n'est plus qu'un fidèle , un serviteur de Dieu : famuli tui PU. Et encore : Nonintresinjudicium cum servo tuo, Domine, quia nullus apud te justificabitur homo, nisi perte omnium peccatorum ei tribuatur remissio. « N'entrez pas en jugement avec votre serviteur, car nul ne sera justifié, à moins que vous ne lui ayez pardonné tous ses péchés, v
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Et le motif de lui pardonner ses péchés : « Pensez, Seigneur , qu'il a toujours cru en vous , ut quia in te speravit et credidit; qu'il a toujours eu une vraie foi , ut sicut hic eum vera fides jungit fldelium turmis. L'Eglise chante cela sur la tombe de ses Souverains Pontifes infaillibles , afin que nous ne nous laissions pas embrouiller l'esprit par des sophismes. Comme Pape , dans l'exercice de sa charge de Docteur suprême, le Pape est infaillible; mais comme homme, dans sa vie privée, il peut perdre la foi. Il a, comme nous , la faculté de se damner.
Et de là ce dernier cri , poussé jusqu'à cinq fois de suite sur la tombe du Souverain Pontife : Erue animam ejus a porta inferiï a Arrachez son âme à la puissance de l'enfer. » Requiescat in pace. « Qu'il repose en paix ! »
0 sublime égalité de tous dans la mort! 0 divine mesure de l'Eglise en toutl Elle se prosterne aux pieds du Pape; mais jamais elle n'oublie qu'il est homme, et que sous la tiare il y a une âme libre qui peut se sauver, mais qui peut se perdre; un baptisé qui peut défaillir dans la vertu, perdre la charité, l'humilité, même la foi, et qui aura un compte d'autant plus redoutable à rendre que sa charge aura été plus sublime !
On dit : a Soit; mais si le Pape était d'un côté, l'Église <ie l'autre, qu'arriverait-il ? »
Supposition absurde. Si, dans une voiture, une roue allait d'un côté et la seconde roue de l'autre, qu'arrive-
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rait-il? Vous me répondez : C'est impossible; elles ont le môme essieu.
Et si , dans un homme , la tête voulait aller d'un côté , les pieds de l'autre? Impossible ; ils ont la même âme.
Dites-en autant du Pape et de l'Eglise. Ils ont le même moteur; ils sont dirigés tous deux par le même Saint- Esprit.
Et non seulement la supposition est absurde ; non seulement elle accuse en ceux qui se la permettent une ignorance absolue de la constitution de l'Eglise, mais elle est contraire à la foi. « Il est de fide, dit Mor Manning, que la tête de l'Eglise, comme telle, ne peut jamais être séparée ni de VEcclesia docens, ni de VEcclesia discens, c'est-à-dire ni de l'épiscopat ni des fidèles. Supposer que cela soit possible, ce serait nier l'office de l'Esprit-Saint dans l'Eglise; office en vertu duquel le corps mystique se trouve fortement lié dans toutes ses parties , la tête avec le corps , le corps avec la tête, et les membres entre eux. Ce serait délier Jésus , c'est-à-dire détruire la parfaite symétrie et l'organisation que l'Apôtre appelle le corps du Christ, et dont saint Augustin dit que comme la tête et le corps forment un seul homme , ainsi le Christ et l'Eglise forment un homme parfait. De cette unité dépendent toutes les propriétés et les dons de l'Eglise , l'indéfectibilité , l'unité , l'infaillibilité. L'Eglise ne peut pas plus être séparée de son chef visible que de son chef invisible1. »
Niez donc la divinité de l'Eglise ; ne la considérez que comme une institution humaine; et alors supposez, tant que vous voudrez, que le Pape puisse être d'un côté, l'Eglise de l'autre. Vous la croyez tout humaine , périssa-
1 Cardinal Manning, Concile du Vatican, p. 141.
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ble , dès lors vous pouvez bien supposer une désunion qui amènera la mort. Mais si vous êtes catholique, si vous croyez que TEsprit-Saint l'anime et en dirige tous les mouvements , alors ne faites pas des suppositions qui sont un outrage à la sagesse de Dieu comme à sa toute-puissance.
On dit : « Mais si le Pape était téméraire , s'il définissait à tort et à travers, sans recherches, sans consultations , sans examen ? »
Je réponds d'abord : De ceci vous n'êtes pas juge. Faudra-t-il donc, pour dire Credo, que chaque évêque , chaque prêtre, chaque fidèle se soit assuré que le Pape a assez étudié , assez consulté , pris assez de moyens de ne pas se tromper ? C'est le libre examen du protestantisme dans l'Église.
Ensuite vous ne vous faites pas une idée vraie de l'infaillibilité. Vous restez dans le domaine des choses humaines. Pour vous, le Pape est infaillible, parce qu'il a étudié, consulté, demandé à tous les évêques la foi de leurs Eglises, vérifié leur unanimité, et qu'il est moralement impossible que toutes les Eglises, toutes les traditions, tous les évêques, parlant de même, puissent se tromper. C'est de l'infaillibilité humaine, l'infaillibilité du consentement général.
Cela se réfère à votre idée de l'Eglise : une grande assemblée, avec un président, enseignant 1? '^rité à la majorité des voix.
Mais ce n'est pas cela. L'infaillibilité est quelque chose déplus mystérieux et de plus profond. C'est le privilège surnaturel accordé par Jésus-Christ au Souverain Pontife de ne jamais se tromper, lorsque, parlant ex cathedra, comme Docteur suprême de l'Eglise universelle, il lui intime Tordre de croire , par un acte explicite de foi , que tel ou tel point de doctrine appartient à la révélation de Jésus- Christ. L'étude , les recherches , la science des consulteurs, le génie du Pape, sont peu ici. Ce qui est tout, c'est l'assistance du Saint-Esprit , qui ne permettra pas que le Pape se trompe, à moins de vouloir briser l'Eglise; ce qui est impossible, puisqu'il l'a faite éternelle. L'emblème du Pape infaillible, c'est saint Grégoire le Grand avec la colombe qui lui parle à l'oreille.
On voit le caractère de toutes ces objections. Elles naissent d'un faux point de vue , d'une assimilation impossible entre la divine constitution de l'Eglise, telle que Jésus- Christ l'a faite , et les monarchies parlementaires qui fonctionnent sous nos yeux. Ce qui éclaire celles-ci , c'est le génie humain. Dès lors on conçoit qu'on en appelle à la sagesse de tous , à de grandes assemblées et à leurs discussions approfondies. Mais ce qui éclaire l'Eglise, c'est l'infaillibilité, c'est-à-dire le Saint-Esprit. Dès lors, qu'importe un homme ou cinq cents ? Si vous croyez que cinq cents valent mieux, qu'est-ce que cela, sinon le doute sur le fait même de l'infaillibilité?
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On dit encore : « Un tet décret armant le Pape d'un pouvoir si illimité n'est-il pas de nature à alarmer les rois , les empereurs , même les républiques , et à porter le trouble dans les rapports de l'Eglise et de l'Etat ? » Vains épouvantails, dont Napoléon 111 en France, et M. de Bismark en Allemagne furent les premiers à sourire, et qu'au lendemain de la définition Pie IX dissipa d'une manière magistrale. « C'est une erreur pernicieuse, disait-il le 20 juillet en recevant l'académie catholique, de représenter l'infaillibilité comme renfermant le droit de déposer les souverains et de délier les peuples du* serment de fidélité. Ce droit a été, en effet, dans des circonstances extrêmes, exercé par les Papes ; mais il n'a absolument rien de commun avec l'infaillibilité pontificale. Il était une conséquence du droit public alors en vigueur et du consentement des nations chrétiennes , qui reconnaissaient dans le Pape l'arbitre suprême de la chrétienté et le constituaient juge sur les princes et les peuples , même dans les matières temporelles. Or, la situation présente est tout à fait différente. La mauvaise foi seule peut confondre des objets si divers et des époques si peu semblables, comme si un jugement infaillible porté sur une vérité révélée a quelque analogie avec un droit que les Papes, sollicités par le vœu des peuples, ont dû exercer quand le bien général l'exigeait. De pareilles affirmations ne sont qu'un prétexte pour exciter les princes contre l'Eglise1. »
1 Discours de Pie IX (20 juillet 1870), cité par les évêques luisses dans leur Instruction pastorale, approuvée par Pie IX.
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Les évêques allemands réunis à Fulda en mai 1871, les évêques suisses réunis en juin 1871 , une foule d'évêques et archevêques écrivant individuellement à leurs fidèles , développèrent la même doctrine. Pie IX ne cessa de les approuver et de les bénir. Il écrit en particulier aux évêques suisses : « Le Concile du Vatican n'a rien conféré de nouveau au Souverain Pontife ; la définition est une simple explication d'un dogme très ancien, et qui laisse les choses dans leur état primitif. Ce dogme, restreint à la doctrine sur la foi et les mœurs , n'innove rien dans les rapports du chef de l'Eglise avec le corps enseignant des pasteurs , ni dans les rapports de f Église avec le pouvoir politique. C'est ce qui prouve la mauvaise foi et l'absurdité de ceux qui cherchent à faire croire qu'un très grave préjudice a été causé, par là, aux droits de l'autorité civile1. »
Sous l'impression salutaire de paroles tombées de si haut, les inquiétudes se sont calmées. A la différence du Concile de Trente , dont la publication canonique fut si difficile , le Concile du Vatican a été publié librement en France , en Espagne , en Portugal , en Italie , en Autriche , partout. Plus tard, il est vrai, M. de Bismark a commencé le Cul turkampf (1871), la République française a chassé les religieux et laïcisé les écoles (1880). Mais tout le monde sait que la définition de l'infaillibilité pontificale n'y est pour rien. C'est le résultat de la crise religieuse qui traverse l'Europe.
* Bref de Pie IX aux évêques suisses (27 nov. 1871).
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Regardons maintenant les objections dirigées contre l'opportunité de la définition. Elles naissent d'un autre faux point de vue et n'ont pas plus de valeur.
On dit : a Soit, l'infaillibilité du Pape est incontestable. Mais à quoi bon la définir ? Où est l'opportunité d'une telle définition? l'Eglise s'en est bien passée depuis dix-huîi siècles 1 Et à quel moment d'ailleurs la définir , quand elle va être pour les orientaux, les protestants, les incrédules de tous les pays , une nouvelle et redoutable pierrre d'achoppement? On cherche l'utilité d'un pareil acte, et on ne la trouve pas. »
Que l'Eglise se soit passée jusqu'ici de l'infaillibilité pontificale, c'est une profonde erreur. Avant d'être définie, l'infaillibilité pontificale existait ; elle a vécu , elle a agi , elle a parlé pendant de longs siècles, sans entraves. On n'a songé à la définir dans les temps modernes que parce qu'elle a été contestée. Si nous n'avions eu ni le concile de Bâle, ni celui de Constance , ni le Gallicanisme , ni le Jansénisme, peut-être la définition eût été ajournée à des siècles. Mais Urbain VIII, Innocent X, Benoît XIII, même Benoît XIV, n'avaient plus la liberté d'agir qu'avaient eue Innocent I01' , saint Léon, le pape Gélase, saint Grégoire le Grand. Une fausse science avait enveloppé leur magistère infaillible de ténèbres qui embrouillaient la foi des fidèles. Il fallait qu'un rayon de lumière perçât ces ombres et remît dans son éclat divin ce qui avait été si malheureuse-
ment obscurci. Sous ce premier rapport, la définition n'était pas seulement opportune , elle était nécessaire.
Que cette définition puisse avoir pour résultat d'arrêter aux portes de l'Eglise les hérétiques et schismatiques qui songeraient à y rentrer, on peut en douter. Si l'autorité dans l'Eglise effraye certaines âmes, elle en attire d'autres. L'infaillibilité pontificale est l'antipode du libre examen. A mesure que le protestantisme goûtera les fruits amers de son principe, à mesure que se creusera dans les âmes cet abîme d'incertitudes tous les jours plus douloureuses , les regards se tourneront vers l'Eglise catholique, et l'infaillibilité pontificale sera leur suprême attrait. Là, du moins, on voit clair; là, on jouit de la paix de l'esprit; là , au milieu des doutes et des angoisses de la vie , on a un point fixe , immuable , où l'on peut reposer son âme inquiète. On sent cela à l'attitude des nouveaux convertis, en Angleterre et en Amérique. Nul plus qu'eux n'acclame le magistère infaillible du Pape; comme des naufragés perdus dans la nuit sombre, trempés par l'onde amère, saluent avec bonheur le fanal qui brille au bord des flots , et ne se plaignent pas qu'il jette trop de lumière.
Du reste, quand même la définition de l'infaillibilité fournirait aux protestants et aux incrédules non pas une raison solide, mais un pur prétexte de déclamations, qu'importe si l'état général de l'Eglise rendait cette définition à la fois opportune et nécessaire ? J'avoue que je n'ai pas compris qu'on soulevât cette question d'opportunité. Car qui peut juger une teîJe question? S'il s'agissait du passé, on en jugerait par l'histoire; s'il s'agissait du présent, le Pape, qui voit l'ensemble, l'universalité des évêques qui touchent tous les points du globe , pourraient peut-être avoir un avis. Je dis peut-être , car qu'est-
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ce que le présent? En tous cas, nul individu, éveque ou prêtre, ne peut poser la question d'opportunité. 11 ne voit qu'un trop petit point du globe; il n'a de l'ensemble qu'une trop vague idée.
Mais il ne s'agit pas du présent; il s'agit de l'avenir. Le dogme de l'infaillibilité du Pape est un astre qu'on allume au bénéfice de l'avenir. Or, qui connaît l'avenir? Qui peut savoir ce qui arrivera demain, quels événements douloureux, effroyables , pourront exiger dans l'Église une souveraineté absolue, indiscutable? Qui pourrait dire ce que la liberté de la presse, établie au milieu des sociétés modernes, va répandre de brouillards dans les esprits et exiger de réponses promptes, décisives, lumineuses, à l'abri de toute contestation ? Gomment calculer ce que la seule disparition du pouvoir temporel pourra exiger de redoublement d'autorité dans le pouvoir spirituel? Frédéric II écrivait : « Supprimez le pouvoir temporel, chaque éveque se fera patriarche, et l'unité de L'Église s'en ira en poussière. » Or, si cela est vrai, qui ne sent que le grand Patriarche, le Patriarche des patriarches, devra avoir sur le front une auréole à laquelle nul ne prétendra jamais? Mais, encore une fois, qui sait l'avenir, et, ne le connaissant pas, comment poser la question d'opportunité?
Pour moi, quand j'ai vu s'élever cette question de l'opportunité, je me suis recueilli en silence, et je me suis dit • Il n'y a que l'Esprit-Saint qui puisse parler sur cette question; attendons; et si le Concile du Vatican définit l'infaillibilité, comme l'Esprit qui l'anime ne fait rien que d'opportun, j'en conclurai que l'avenir est gros de tempêtes, puisque l'ordre est donné de déployer toutes les voiles et d'allumer tous les fanaux.
Mais ces orages et ces tempêtes ne naîtront pas de la ' proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale. C'est ici peut-être que les défenseurs de l'inopportunité se sont le plus complètement trompés. A part quelques-unes de ces légères émotions qui accueillent toujours en ce monde les résolutions capitales ; à part quelques-unes de ces défections qui n'attendaient qu'un prétexte et qui ne sont pour l'Eglise qu'une délivrance, comme un abcès qui crève et qui cesse d'être dangereux, où a-t-on vu un homme important, pur, dévoué, qui se soit séparé de l'Église à cause de la définition ? Où est la tête épiscopale, même la plus compromise , qui ne se soit inclinée ? Et qui ne bénirait les libres discussions qui ont précédé , puisqu'elles devaient avoir pour résultat de mettre dans une plus grande lumière la divine unité de l'Eglise?
On dit : « C'est l'unité dans l'oppression. » Non , c'est l'unité dans la liberté. Depuis trois siècles, à quoi était occupée la Papauté? A faire reconnaître son autorité. Entourée de pouvoirs hostiles , rencontrant des barrières sur toute sa route, même au sein du corps épiscopal, ne pouvant pénétrer librement nulle part, que devait-elle faire, à moins d'abandonner sa mission divine ? Elle devait affirmer son autorité , l'appliquer d'une manière plus sévère et plus détaillée, dans la hiérarchie, dans la discipline, dans les actes personnels de ses enfants, en un mot, pans toutes les sphères où son action s'exerce. Elle devait
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reprendre peu à peu tout le terrain qu'on lui avait ravi. Voilà quelle a été l'occupation de la Papauté depuis trois siècles : maintenir le pouvoir conféré à Pierre et à ses successeurs, et le défendre non seulement contre les efforts faits par le protestantisme pour le renverser, mais contre les efforts du Gallicanisme, du Joséphisme, du Régalisme pour le diminuer. La lutte a eu son dernier terme au concile du Vatican.
Aujourd'hui donc que, du côté menacé, elle est devenue inattaquable, la Papauté pourra détendre ses ressorts ; elle sera moins occupée à affirmer et à maintenir une autorité qu'on ne peut plus contester; elle va être amenée, par le fait même de la définition, à laisser à ses enfants une initiative et une liberté désormais sans inconvénients.
M. Emile Ollivier prétend qu'en ce qui concerne les conciles généraux, la définition a plutôt accru que diminué leurs chances de réunion !. Gela est manifeste. Qui pouvait empêcher les Papes de convoquer plus souvent des conciles œcuméniques? Non seulement la crainte des empiétements du pouvoir civil, mais, avant tout, la crainte des oppositions et prétentions de l'épiscopat, dont on avait eu à Constance et à Baie de si tristes exemples. On redoutait toujours la réapparition de cette théologie révolutionnaire qui mettait le Concile au-dessus du Pape. On ne le craindra plus maintenant. Le Concile du Vatican a placé l'autorité du Pape à l'abri de l'atteinte des évêques ; et , en ne convoquant pas les princes , il a mis fin à leur prétention de régenter le Concile. Rassurée ainsi de toutes parts, sûre
« L'Église et l'État au Concile du Vatican, 2 vol. in-18. Paris, Garnier, 1879, tome II, p. 370.
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d'y avoir sa place incontestée , la Papauté , aux jours difficiles, hésitera moins à convoquer ces grandes assemblées dont la seule réunion a toujours été dans l'Eglise un commencement de paix , et comme un renouvellement de vie.
La définition aura d'autres avantages : elle aidera à la reconstitution des Églises nationales. Il a fallu les briser parce qu'elles s'étaient formées sans le Pape et contre le Pape. Elles s'étaient appuyées au roi afin de mieux résister au Pape. Il a donc été nécessaire de retirer peu à peu ces prétendus droits, ces fausses libertés, de rappeler aux évêques la source de leur autorité, de leur en montrer les limites, et, par des induits toujours révocables ou donnés à court terme , de lier et délier à volonté leur pouvoir, afin qu'ils ne se crussent pas de petits papes chez eux. Mais maintenant que nul doute n'est possible en ces matières , le Pape lui-même rendra aux Eglises particulières une partie de leurs droits antiques. Il n'y a plus d'épiscopat; il n'y a plus, en chaque pays, que des évêques isolés, désagrégés les uns des autres, entourés d'un pouvoir hostile, faibles dès lors comme tout ce qui est isolé. Le Pape infaillible obviera lui-même à cet immense inconvénient. Il refera les antiques épiscopats, liés et cimentés entre eux par des institutions approuvées par lui ; il leur rendra ces droits et ces libertés dont on ne pourra plus abuser, et avec eux cette initiative, cette vie et cette force qui semblent avoir un peu diminué parmi nous.
Il n'est, pas jusqu'aux simples fidèles, aux prêtres, aux écrivains , aux orateurs , qui ne bénéficieront de la définition. Elle leur permettra de suivre désormais avec plus de sécurité et de liberté les inspirations de l'Esprit-Saint. Elle leu** donnera une vue plus profonde de la constitution de
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l'Eglise. Elle les aidera à reprendre le grand travail d'exploration intime des dogmes, commencé par les Pères grecs et latins, continué par les scolastiques, et malheureusement interrompu par les discussions avec le protestantisme et les dissensions intimes dans l'Eglise. La reprise et l'achèvement de cette démonstration intime des dogmes produiraient une conviction plus intense de la vérité divine dans l'esprit de& fidèles , stimuleraient en eux une activité plus énergique, et ouvriraient la porte du retour à une foule d'enfants égarés qui ont besoin de croire, mais auxquels des démonstrations purement extérieures ne sauraient suffire.
C'est par là que se préparera , après trois siècles de discussions et de temps d'arrêt, cette ère grande et nouvelle que pressentait M. de Maistre, quand il disait : « Nous approchons de la plus grande de toutes les époques religieuses. Ou une religion nouvelle est au moment d'apparaître, ou les forces du Christianisme vont être renouvelées d'une manière extraordinaire 1 ; » cette ère de triomphe , non pas , peutêtre, extérieur et politique, mais religieux et divin qu'entrevoyait Pie IX quand il disait : a Oui , ce changement , ce triomphe viendra ; je ne sais si cela arrivera de mon vivant, du vivant de ce pauvre Vicaire de Jésus- Christ, mais je sais que cela arrivera. La résurrection viendra ; et nous verrons l'insuccès de toutes ces impiétés * ; cet accroissement enfin de lumières et de forces divines, et par là ce renouvellement de la face du monde que tous espèrent et qui est trop profondément entré dans les âmes pour qu'il n'y faille pas voir un de ces pressenti-
1 De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , XIe entretien. * Pie IX. Année du plébiscite romain, 1872.
ments que Dieu permet pour soutenir son Eglise au milieu des obscurités et des périls qu'elle traverse en ce m& ment.
La définition dogmatique du Concile du Vatican est le point de départ de ce nouveau mouvement de l'Eglise, et l'axe autour duquel il va tourner.