DE LA Y1E DE L'ÉGLISE . — LES LOIS DE CETTE VIE
L'Eglise est la société des âmes dans la lumière divine et dans l'amour divin.
Nous avons vu comment Jésus-Christ l'a créée, ou plutôt réorganisée ; car elle remonte nécessairement aux origines mêmes du monde. Nous avons vu ensuite comment Dieu, par les prophètes et plus tard par son divin Fils, lui a confié le dépôt sacré de la vérité et de l'amour, et comment, pour que ce dépôt ne périsse pas, il l'en a instituée la gardienne et l'interprète infaillible. Il reste maintenant que l'Eglise accomplisse sa mission ; qu'elle unisse toutes les âmes dans la lumière de la vérité ; qu'elle les élève et les sanctifie dans la lumière de l'amour ; en un mot , qu'elle fasse vivre le monde de la vie divine qui lui a été confiée.
Après la question de la création et de la constitution de l'Eglise, il y en a une troisième qui domine et juge les autres, la question de la vie. L'Église a-t-elle la vie divine en elle ? A-t-elle une vie assez abondante et assez haute pour satisfaire toutes les soifs de l'humanité: la soif de lumière, la soif d'amour, la soif de sainteté, la soif de
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bonheur éternel ? En fait, a-t-elle réussi à les satisfaire et dans quelle mesure? Voilà les deux questions qui se présentent à nous : premièrement ce que doit être la vie de l'Eglise; ensuite ce qu'elle a été. Les lois d'abord, les faits ensuite.
Commençons par étudier la vie de l'Eglise dans les lois qui la constituent.
Qu'est-ce que la vie ? La vie est un développement. Elle suppose deux choses : une partie immuable , autrement l'être s'évanouirait ; une partie muable, autrement l'être se pétrifierait. Si rien ne demeurait, il n'y aurait bientôt plus d'être ; et si rien ne changeait , il n'y aurait pas de vie.
Darwin a essayé de faire de la variabilité la loi unique du monde. C'est une erreur. Combien de choses qui ne varient jamais ! Les éléments, la marche des astres, la structure des plantes , la succession des saisons , l'organisation des animaux, de l'homme, etc. En général ce qui est constitutif ne varie pas. C'est la marque de fabrique, le sceau du Maître. Personne ne peut y toucher. Après cinq ou six mille ans, l'homme reste dans sa structure intime ce que le font voir les momies de l'Orient. Il en est de même des oiseaux, des insectes, absolument semblables aujourd'hui à ceux qu'on trouve dans les hypogées de l'Egypte. Il n'est pas jusqu'aux ferments microscopiques développés dans le
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jus de raisin, qui ne soient restés les mêmes depuis le temps de Noé.
Mais il ne faut pas pour cela nier la variabilité. C'est la seconde loi du monde. La variabilité, c'est le développement, c'est le progrès, c'est la vie. La variabilité affecte tous les êtres vivants. Et par conséquent si l'Eglise a la vie, on ne doit pas trouver seulement en elle une constitution immuable que ni le temps ni les hommes ne peuvent altérer ; on doit y trouver, à côté de cette immutabilité, à partir de cette stabilité, un développement continu, progressif, qui est le signe même de la vie.
Autre considération. Pour qui est faite l'Eglise? Pour l'homme. Il faut donc qu'elle ait l'immutabilité, afin que chaque génération la trouve sur son berceau ; mais il faut aussi qu'elle ait le progrès ; car l'homme marche ; il avance ; il est progressif dans son esprit, qui veut toujours du nouveau ; progressif dans son cœur, qui dit : encore, encore ; progressif même dans son être physique ; ce qui trompe sous ce dernier rapport, c'est la mort; mais la mort n'est pas un arrêt ni une fin : la mort est un commencement. Et par conséquent si l'Eglise voulait répondre aux aspirations de l' homme, il fallait qu'elle progressât comme lui, et qu'elle joignît à la grandeur d'une antiquité immuable la beauté et le charme d'une jeunesse qui se renouvelât toujours, a Aussi, dit Bossuet, une des qualités de l'Église, c'est sa perpétuelle jeunesse et sa nouveauté qui dure toujours. Renovabitur ut aquilœ juventus tua *. Et encore : Renovabitur de die in diem -. D'où résulte cet effet merveilleux qu'au lieu que, selon la vie
i Ps. en, 5.
* 11 C r. iv, 16.
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animale, plus nous avançons en âge, plus nous vieillie sons ; r Église, au contraire, plus elle s'avance, plus elle rajeunit1. »
Troisième considération. Avez- vous remarqué la grande loi des œuvres de Dieu? Tout ce qu'il fait en lui, ad intra, comme disent les théologiens , tous les actes qui appartiennent à l'essence même de sa vie ont pour caractère l'immutabilité. Il est ; il engendre son Fils ; du Père et du Fils procède le Saint-Esprit; hier, aujourd'hui, demain, toujours, sicut erat in principio, et nunc, et semper. Mais dès qu'il agit pour l'homme , il y ajoute une autre loi , la loi du développement, du progrès.
Il crée, par exemple. Il aurait pu d'un mot, d'un geste3 jeter dans l'espace tous les cieux , toutes les étoiles , toutes les fleurs, tous les hommes. Non , il n'agit pas ainsi. Pourquoi ? Parce que l'homme n'est pas fait ainsi. Il crée par journées, par semaines, par époques, comme vous voudrez ; mais il crée en suivant la loi du progrès successif. Il va d'une création à une création plus belle.
Le premier jour, il fait la terre, le minéral, froid, inerte, insensible, immense de nombre, varié d'aspect. Puis la végétal, qui est un nouveau monde, plus beau que l'autre, puisqu'il a le mouvement, la sève, la fécondité. Ensuite l'animal, qui a déplus l'instinct, un commencement d'in*
1 Bossuet, Sermon sur la pénitence 2* point.
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ielligence, de volonté. Enfin l'homme, qui ajoute à tout eela trois choses sublimes: la pensée, la liberté et l'amour. Est-ce tout? Non. Quatre mille ans s'écoulent. Voici une nouvelle création. Sur l'homme, Dieu greffe le chrétien, l'être divin et humain en Jésus-Christ. Et plus tard , après des siècles, il fera le saint transfiguré et glorifié dans les splendeurs du ciel; et qui sait quels progrès immenses, lumineux , nous sont réservés pour occuper l'éternité ? car Dieu nous a tellement faits pour marcher qu'il ne nous a pas même permis de nous arrêter dans l'intini. Voilà la loi de la création. Elle monte ; elle avance ; elle se développe successivement. Sa loi c'est le progrès.
Après avoir créé les êtres libres, raisonnables, Dieu les a éclairés. Comment? D'un coup, d'un grand et seul jet de lumière? Pas davantage. Il a illuminé lentement, successivement. Il tire peu à peu les rideaux, les voiles. Il ouvre progressivement, devant l'œil charmé de l'homme, des livres de plus en plus beaux.
Le premier livre, la première oible, si j'ose ainsi dire, ! c'est la bible de la nature. Ces cieux, cette terre, ces belles matinées ruisselantes de rosée, de lumière, de chants d'oiseaux, de bourdonnements d'abeilles ; ces splendides couchants de soleil, ces soirées recueillies comme une prière, ces feuilles d'automne séchées comme nos illusions, emportées par le vent comme nos rêves, toutes ces choses qui parlent si tendrement à l'âme : voilà le premier livre destiné à porter à nos cœurs le nom et le souvenir de Celui: qui a tout fait pour nous.
Après ce livre, Dieu en ouvre un second plus beau , une bible encore plus divine, c'est la bible de l'humanité Que sont toutes les splendeu.-s de la nature auprès des splendeurs d'une àme, auprès de ces élans vers rinlini, de ces
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vies sacrifiées comme une goutte d'eau pour la justice, de ces dévouements héroïques d'une mère I Les deux peuvent périr ; tant qu'il y aura en ce monde un cœur d'homme , il y aura de Dieu , de sa bonté , de son amour, une preuve incomparable. Car que ne fera pas Dieu, si d'humbles créatures font de telles choses ! Et quels miracles ne sortiront ,pas de cet océan d'amour, si une seule goutte de cette liqueur divine, renfermée dans un vase fragile, en produit quelquefois de si beaux I
Après le livre de la nature, après le livre de l'humanité, Dieu en ouvre un troisième, plus grand, plus clair, plus précis, plus lumineux. Il parle à l'homme. Pendant quatre mille ans, c'est une suite de prophètes qui expliquent Dieu, l'homme, le monde, le passé, le présent, l'avenir; livre merveilleux, tout ruisselant de lumière.
Est-ce tout ? IN on. Qu'est-ce que la nature ? qu'est-ce que l'humanité? qu'est-ce que la Bible? que sont les prophètes? Voici la personnalité même de Dieu ! Apparuit humanitas Salvatoris nostri Dei ' . Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité. Verbum caro factura est, et habitavit in nobis, plénum gratîœ et veritatis * .
Maintenant que reste- t-il ? quels progrès à faire, sinon que le voile qui couvre , pour la tempérer, l'humanité de Notre-Seigneur, se lève à son tour, et que , dans les splendeurs du ciel , nous voyions Dieu face à face ?
Après le progrès des êtres, après le progrès des lumières, voulez -vous voir le progrès des amours? Dieu nous aime ; il nous aime infiniment. Or ici, dans cet
i Tit. m, 4.
* Joan. i, 14.
amour, y aura-t-il émission totale, rayonnement subit, instantané? Ou bien progrès, développement successif? Examinez et admirez.
Il crée d'abord. Il pétrit tendrement, amoureusement, dans ses mains vénérables, la belle statue du corps de l'homme ; puis il cherche dans sa poitrine, dans son cœur, pour l'animer, un souffle pur. L'amour éclate ici avec une grandeur, une générosité admirables. Et cependant qu'estce que la création à côté de l'Incarnation ? Et qu'est-ce que l'Incarnation à côté de la Passion ? Un Dieu souffrant , flagellé, insulté, mourant pour l'homme 1 Nous croyons avoir | touché le terme. Voilà l'Eucharistie. Et l'Eucharistie ellemême a un vainqueur, le Ciel.
Ainsi partout et toujours, tout ce que Dieu fait pour l'homme, en vue de l'homme, a pour caractère le mouvement, le développement successif, le progrès. En lui-môme, il est Pêtre immuable, la lumière immuable, J'amour immuable. Mais quand il se penche sur son trône pour verser au dehors de lui, sur les créatures, l'être, la lumière et l'amour, il les verse d'après une loi qui est toujours la loi du progrès.
Et ainsi, dans toutes les œuvres de Dieu, vous trouverez toujours ces deux caractères: parce qu'elles viennent dej Dieu, elles sont immuables; et parce qu'elles sont faites pour l'homme, elles marchent. Comment l'Eglise, le chefd'œuvre de Dieu, échapperait-elle à cette loi ? et ne faut-il pas nous attendre à voir ces deux caractères des œuvres divines poussés ici à leur beauté suprême? Aussi voyez sous quelle forme Jésus-Christ nous présente son Eglise. Sous la forme J'une semence toute petite, la plus petite di toutes, minimum quidem omnibus semmibus } mais qu» grandit et se développe jusqu'à ce qu'elle soit un grand arbre
Et fit arbor\ L'Eglise sera donc immuable, non pas à la manière d'une pyramide, d'une borne: elle sera immuable à la manière d'un arbre, d'un de ces grands cèdres de la montagne : ses pieds sont fortement enracinés ; il se rit des orages ; et pendant qu'il demeure debout , immobile , inébranlable, la sève circule, la tige grandit, les feuilles s'ouvrent, les fleurs s'épanouissent; si une branche se sèche, une autre la remplace ; et dans son abondante vie il étend autour de lui de si magnifiques ombrages que tout le monde vient s'y reposer. Voilà l'image sous laquelle Jésus-Christ nous a peint son Eglise dans son double élément constitutif, l'immutabilité et le progrès.
ni
Cela étant, on peut se demander dans quel sens se fera ie développement de l'Eglise, s'épanouira sa vie ; et, si elle est divine, quels fruits inconnus à la terre viendront révéler sa divinité.
Pour cela interrogeons de nouveau l'idée de la vie. Nous avons vu ses deux éléments constitutifs, l'immutabilité et le progrès, et nous les avons retrouvés dans l'Eglise. Voyons ses grands caractères.
Le premier c'est l'antériorité, l'antiquité. La vie précède le vivant. Le père précède le fîfs. Et c'est parce qu'il le précède dans la vie, dans la vertu, dans la connaissance des hommes et des choses, qu'il peut le créer, le guider,
* Matth. xni , 31 , 32.
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le défendre, l'aider à progresser. Et voilà pourquoi, à mesure que le fils monte dans la vie , le père y monte aussi , et quand il est arrivé à ce sommet après lequel on ne peut plus, hélas! que descendre, au moment où le fils qui grandit pourrait le dépasser, je ne sais quelle majesté se met sur ses cheveux blancs. Le temps sacre ce père, ce vieillard, et lui fait une telle auréole que, fût -on vieux soi-même , c'est un bonheur de s'incliner dans le respect , dans l'amour, devant celui qui porte sur son front la couronne de la paternité.
Il en est de même de la vie sociale. Ce qui la sacre , elle aussi , c'est le temps , c'est l'antiquité ; ce sont ces racines mystérieuses qu'elle plonge dans le passé, et que les peuples ne découvrent que quand ils sont en délire.
La vie intellectuelle n'échappe pas à cette loi. Nous avons, il est vrai, le goût des idées nouvelles; mais au fond nous n'avons de confiance que dans les idées éprouvées par le temps. De là ce mot profond d'un vieil Egyptien à Solon : a Solon, Solon, avec tout votre génie, vous autres Grecs n'êtes que des enfants, parce que vous n'avez pas de sagesse blanchie par l'âge. »
Et si c'est là le caractère de toutes les vies , jugez de ce que sera celle de l'Eglise, destinée non pas à un homme, à un peuple, à un siècle, mais à l'humanité tout entière. 11 faudra que chaque peuple, chaque siècle voie l'Eglise penchée sur son berceau , le précédant dans la vie ; et pour cela elle devra remonter aux origines mêmes du monde, pour ne finir qu'avec lui.
Et c'est là l'argument simple et tout-puissant avec lequel le genre humain repousse dans l'ombre ces sociétés qui ont une date : « Quoi ! vous êtes née hier ! Que faisait donc le monde avant vous ? Vous dites que l'Église était morte ,
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et que vous l'avez ressuscitée. Quoi 1 vous avez créé votre mère ! De qui donc êtes-vous née ? »
Et c'est là l'antique et toujours nouveau tressaillement des catholiques , quand ils voient que de Léon XIII on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre ; d'où , en reprenant les Pontifes qui ont servi sous la Loi , on va jusqu'à Aaron et à Moïse ; de là jusqu'aux patriarches et aux origines même du monde. Quelle suite ! quel enchaînement merveilleux ! mais quelle conviction de la vérité ! Car le premier caractère de la vie, c'est de tout précéder, afin de pouvoir tout engendrer !
Le second caractère de la vie , c'est l'expansion hors de soi. On n'est père que pour communiquer la vie. Et voilà pourquoi, quand Dieu eut créé l'homme, il lui dit: Crescite et multiplicamini '. Et de même, on n'est père par l'intelligence, on ne tient une plume, on n'a une parole sur les lèvres, une pensée dans l'esprit, que pour la communiquer, pour éclairer l'humanité. Qu'est-ce qu'un esprit qui ne luit pas, qui ne rayonne pas ? J'entends dire de certain» savants que ce sont des puits de science. Il s'agit biei, d'être un puits ! C'est un astre qu'il faut être, un soleil tout ruisselant de lumière et de chaleur.
Et si cela est de la vie naturelle , de la lumière , de l'amour, si l'âme toute pleine de ces saintes choses a besoin de s'ouvrir pour donner des rayons, des parfums, que sera-ce donc de la vie divine, de cette vie qui est la vérité infinie, la chaleur infinie, l'amour infini? Ah 1 s'il y a quelque part une société qui ait ce saint dépôt, il sera facile de la reconnaître. Elle battra ses rives, ou plutôt elle n'en voudra point accepter. Les âmes , toutes les âmes , où
* Gen. i, 22.
qu'elles soient, sous quelques cieux qu'elles se trouvent, ce sera son empire. Elle travaillera à les conquérir toutes.
Arrière donc ces sociétés religieuses qui sont cantonnées dans un petit coin de terre, dans un pli de terrain, et qui ne lèvent jamais la tête pour voir s'il n'y aurait pas des âmes de l'autre côté de la montagne I Elles n'ont pas la vie. Car l'effort de la vie est de se répandre, et l'effort de la vie infinie est de se itépandre sans cesse et partout.
Le troisième caractère de la vie, c'est l'unité. La vie ne se répand que par l'union et pour l'union. Erunt duo in carne una 1. Et l'enfant qui sort de cette union ne la brise pas. Le père, la mère, l'enfant, c'est toujours un. Et quand , las des tristesses de la vie , nous cherchons à nous reposer, c'est là, dans l'union des cœurs, que nous venons trouver le seul bonheur qui soit digne de nous. La lumière unit, l'amour unit, la vérité unit, la vie unit; tout ce qui est bon, tout ce qui est noble, tout ce qui est pur, tout cela unit. Il n'y a de joie, de force que dans l'unité. Jugez donc de ce que seront la lumière infinie, l'amour infini, la vie infinie. Elles mettront nécessairement dans le monde une unité qui fera pâlir toutes les autres unités.
Enfin le dernier caractère de la vie, c'est la sainteté. Pour durer longtemps, la vie, même physique, doit êtrt pure. Les excès la tuent. La moindre défaillance morale, le moindre péché a un retentissement proportionné dam la partie matérielle de notre être, et l'affaiblit. Le poète & bien peint ce grand caractère de la vie :
Mens sana in corpore sano.
» Gen. ii, 24.
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Dans ces conditions-là, l'homme ne serait pas mort. Sa vie aurait duré toujours.
De même la vie intellectuelle doit être pure. Elle est fuite pour élever les âmes , les détacher de terre , les mettre dans l'idéal. Si elle manque à cette noble mission, les âmes se corrompent et s'énervent. C'est un peuple qui court aux gémonies.
À plus forte raison en est -il ainsi de la vie divine? Elle est nécessairement sainte. Nul brouillard ne peut la voiler; nulle défaillance, même de ceux qui sont chargés de la répandre , ne peut la corrompre. Et nous en avons le si vif sentiment que nous ne saluons pas l'Église d'un autre nom : la sainte Eglise, sancta mater Ecclesia.
Ainsi une, sainte, catholique, immuable ou perpétuel^, telle doit nous apparaître la société qui a le dépôt de la vie divine. Et si vous me demandez pourquoi la vie, à tous ses degrés , a de tels caractères , je vous répondrai que ce sont les caractères mêmes de Dieu : Dieu un , Dieu saint , Dieu universel ou infini, Dieu antique ou éternel. Il a fait toutes les vies, toutes les paternités à son image, afin de les rendre vénérables; et comme il voulait que l'Eglise eût le dépôt de la plus divine de toutes les vies, qu'elle fût la paternité à son plus haut degré , il a imprimé en elle ces caractères dans un éclat que nul ne pût ni contester ni ternir.
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Voilà donc la vie divine confiée par Dieu à son Église . une vie qui n'aspire à envahir le globe que pour le mettre dans l'unité de la vérité et de la sainteté de l'amour.
Mais comment se va faire cet épanouissement de la vie de l'Eglise? Sera-ce un épanouissement spontané, purement miraculeux, Dieu agissant seul? Non. L'homme y aura sa part d'action. La vie de l'Église ressemble à celle de la nature. Or, celle-ci, l'homme ne la crée pas. Elle existe avant lui, immense, profonde, indestructible; mais c'est lui qui l'éveille, qui la dirige, qui, de ses sueurs, de son travail, de son génie, lui donne la grande fécondité. Ainsi de l'Eglise. Elle a deux magnifiques ouvriers, Dieu et l'homme; et l'homme presque autant que Dieu. Vous croyiez que c'était Dieu seul qui bâtissait l'Église; non , c'est l'homme aussi. L'architecte de ce magnifique édifice où reluit la suprême beauté, vous pensiez que c'était seulement l'amour de Dieu pour les âmes; non, c'est aussi l'amour des âmes pour Dieu. Ou plutôt ces deux amours travaillent ensemble, et j'aurais peine à dire celui des deux qui donne à l'Église plus de beauté.
Reprenons de nouveau nos belles notes de l'Église , et voyons quelle part y ont nos deux ouvriers.
Et d'abord, l'antiquité de l'Église, sa perpétuité, qui l'a créée? Dieu assurément, l'amour de Dieu pour les âmes. Il fallait qu'au moment où l'humanité apparaîtrait, elle trouvât l'Église penchée sur son berceau, lui offrant la
■ lumière et la grâce infinies; et d'autre part, si longue
que fût sa durée, il fallait que l'humanité la trouvât encore sur sa tombe, accomplissant sa mission auguste de tutrice et de directrice du genre humain. Voilà la part de l'amour divin dans l'œuvre de la perpétuité de l'Eglise. Mais quand les hommes égarés ont voulu éteindre cette lumière, supprimer, anéantir cette grâce, qui a résisté? qui a triomphé du temps, de la persécution? qui a maintenu la perpétuité de l'Eglise au prix de son sang, au prix de sa vie? C'est l'homme, l'amour de l'homme pour Dieu. C'est lui qui a créé le martyr. Cherchez une plus belle création que celle-là. Un être infirme, craignant la douleur, n'ayant qu'un souffle de vie , attaché passionnément à l'existence et disant à Dieu : « Je vous aime tant que pour vous défendre , pour empêcher qu'on ne touche à votre œuvre , je donnerais ma vie comme une goutte d'eau. J'ai horreur de souffrir : n'importe , je laisserai briser mes membres pour vous. Je voudrais avoir mille vies pour vous les donner. » Voilà le martyr. Et il y en a des millions. Il y en a eu à toutes les époques : une chaîne sanglante, ininterrompue, depuis le Calvaire jusqu'à nos jours. Regardez ce beau fait de la perpétuité de l'Église , et voyez-en les deux sublimes architectes : l'un l'amour de Dieu pour l'homme, qui accomplit des miracles pour que jamais la lumière, la vérité, la grâce, ne manquent à l'humanité; l'autre l'amour de l'homme pour Dieu, qui jette à flots son sang pour que jamais on ne touche à l'œuvre rédemptrice de l'amour infini. Quand la création, repliant ses voiles, entrera dans l'éternité, ces deux amours se féliciteront l'un l'autre de n'avoir rien épargné pour mener à bon terme l'œuvre superbe de la société des âmes dans la lumière et dans l'amour.
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On éprouve la même impression quand on étudie la catholicité de l'Eglise. Qui a voulu que l'Église ne fût bornée ni par les océans ni par les montagnes , et qu'elle s'étendît partout où il y avait des âmes , si ce n'est l'amour de Dieu pour l'homme? Mais qui a réalisé ce plan, si ce n'est l'amour de l'homme pour Dieu? De quel ravissement vous seriez saisi, si vous pouviez voir l'amour divin travaillant certaines âmes pour les amener à l'Eglise, y semant des doutes célestes, leur ménageant des occasions providentielles, y entretenant la bonne foi, la pureté, le repentir, et récoltant dans l'ombre, dans le secret, sous un voile que l'homme ne peut soulever, une foule d'âmes nées dans l'hérésie ou le paganisme? C'est divin. Mais quel autre saisissement s'emparerait de votre âme, si vous pouviez voir les efforts de l'homme pour coopérer à cette œuvre 1 Ecoutez les pas des missionnaires dans l'immensité. Il y en a partout. Les îles de l'Océanie , les rives inhospitalières de la Chine, de la Corée, les vastes forêts du Japon sont sillonnées par une foule d'apôtres qui n'ont qu'une idée fixe : aider Jésus- Christ à conquérir le plus d'âmes possible. Je parlais tout à l'heure de cette merveille qu'on appelle le martyr; comment peindre cette autre merveille qu'on appelle l'apôtre ? Oh 1 qu'ils sont beaux, mon Dieul les pieds de vos apôtres, et que leurs mains sont fécondes! Qui dira ce qu'un François Xavier a ajouté à la catholicité de l'Église? Qui comptera les âmes baptisées par un missionnaire, même le plus humble? On en a vu de profondément inconnus, dont les bras tombaient de fatigue après en avoir baptisé des milliers. Ici encore, quand les temps seront finis, et que les deux grands amours, constructeurs de l'Eglise, se rencontreront et s'embrasseront dans l'éternité, quel est celui qui
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méritera plus de félicitations pour avoir travaillé davantage à ce grand œuvre?
Et que dire maintenant de la troisième note de l'Eglise, l'unité? Qui y travaille le plus, de Dieu ou de l'homme? Ecoutez l'Amour infini qui crie : Mon Père, qu'ils soient un comme nous sommes un! Voyez- le incliner les âmes les unes vers les autres pour les unir entre elles et avec Dieu , dans la lumière, dans l'amour, dans l'obéissance, et constituer, sur une terre que l'anarchie dévore , le grand miracle de l'unité. Mais d'autre part, voyez comme l'homme y coopère 1 Que de magnifiques travaux des docteurs pour faire resplendir l'unité! Que de craintes délicates d'en obscurcir la splendeur! Que de renoncements à ses opinions personnelles , depuis les rétractations de saint Augustin jusqu'à la soumission de Fénelon ! Quelle tendre , profonde, héroïque soumission au souverain Pontife ! Quelle adhérence pleine d'amour au centre de l'unité ! Pour contribuer à la perpétuité, à l'indéfectibilité de l'Eglise, l'homme a donné sa vie. Pour aider à la catholicité , il a quitté son pays, sa famille. Pour maintenir dans le monde l'unité, il sacrifie ses idées personnelles, ses opinions, ses systèmes, ce à quoi il tient quelquefois plus qu'à la vie. L'Eglise s'élève ainsi, pétrie des tendresses de Dieu et des sacrifices de l'homme. Dieu y met sa puissance, et l'homme y met son sang, le sang de son âme plus même que celui de son corps.
Tout ceci est peut-être plus visible encore quand il s'agit de la sainteté. Qui dira les ravissantes industries de Dieu pour rendre l'homme saint? Mais qui peindra les ardeurs de l'homme pour répondre à de telles avances? Les grâces intérieures, les sacrements, la présence réelle de Notre -Seigneur multipliée, étendue aux plus humbles
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hameaux , le tribunal de la pénitence et la sainte communion, autant de miracles par lesquels l'amour infini travaille à mettre la sainteté dans les âmes. Et d'autre part , les vœux sacrés de religion, l'obéissance des uns, la virginité des autres, l'apostolat de ceux-ci, les pénitences et les sacrifices de ceux-là, autant de moyens pris par l'homme pour entretenir et développer la sainteté de l'Eglise. Sous l'action de ce soleil qu'on appelle l'amour de Dieu pour l'homme, sous ia bénédiction de cette rosée qu'on appelle l'amour de l'homme pour Dieu, fleurissent les plus grandes merveilles que l'homme ait jamais pu concevoir. Que sont les fleurs de nos gazons, les étoiles de notre ciel , à côté de l'âme d'une sainte Cécile, d'une sainte Rose, d'une sainte Thérèse; à côté de la mâle vertu d'un saint Laurent; à côté de l'esprit angélique d'un saint Augustin , d'un saint Thomas? Toute création pâlit auprès de l'Eglise; et on sent que l'univers, avec ses magnificences, n'est qu'une œuvre secondaire, comme ces beaux cadres artistement travaillés , mais qui ne le sont avec tant d'art que pour mieux faire saillir la peinture qu'il doivent entourer d'un cercle d'or.
Livrons donc nos cœurs à une juste fierté. Que Dieu ait bâti l'Eglise, qu'il l'ait faite une, sainte, universelle, perpétuelle, cela n'est pas étonnant. Ce sont les caractères mêmes de sa sublime essence, et il en avait déjà mis une ombre jusque sur la création matérielle. Mais qu'il ait appelé l'homme à coopérer à une telle œuvre, et que l'homme ne s'en soit pas trop mal tiré; que l'homme, qui passe comme un éclair, ait mis la main , une main puissante , à l'éternité de l'Eglise; que l'homme, qui. n'occupe qu'un point de l'espace, ait travaillé et travaille chaque jour à l'immensité de l'Eglise; que l'homme, plein d'obscurités dans l'es-
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prit, de faiblesses coupables dans le cœur, ait fait et fasse chaque jour l'unité lumineuse et la sainteté de l'Eglise; que tous nous soyons appelés à cette œuvre, non seulement l'évêqûe, le prêtre, mais le simple fidèle, mais l'humble femme; c'est là une de ces merveilles qu'on ne connaît pas assez , car elles nous prosterneraient ravis aux pieds de Celui qui, dans c2s conceptions, est encore plus délicat que hardi 1
Ces grands caractères , l'unité , la catholicité , la sainteté, la perpétuité, forment l'auréole de l'Eglise. Ce sont les quatre diamants de son diadème. S'ils jetaient tous leurs feux à la fois et avec tout l'éclat dont ils sont capables, telle serait la beauté de l'Eglise que la foi deviendrait impossible. On verrait. On ne pourrait plus dire : Credo in Ecclesiam. Aussi Dieu ne les fait pas briller tous à la fois. Il tempère leurs feux avec un art infini. Quand une note s'obscurcit, l'autre s'éclaire. La catholicité n'a pas toujours existé; mais c'était le temps où la sainteté était le plus visible. La sainteté a pâli au Xe siècle; mais l'unité et la catholicité resplendissaient. Quand, au XVe siècle, l'unité se voile dans le grand schisme d'Occident, la catholicité et la sainteté se raniment. La perpétuité, la divine immutabilité de l'Eglise ne peuvent jamais disparaître ; mais il y a contre elles de si incessantes, de si furieuses attaques, qu'il faut , par moments, du courage pour y croire.
Ces obscurcissements passagers et partiels tiennent à un
grand dessein de Dieu. Il fallait sans doute que l'Eglise se présentât entourée de lumière ; sans cela , on n'eût pas reconnu sa divinité. D'autre part, la lumière ne devait pas être trop vive; autrement, que serait devenue la liberté, et par suite le mérite ? Il fallait qu'on pût voir ou ne pas voir, selon les dispositions du cœur. Assez de lumière pour éclairer les humbles ; assez d'ombres pour aveugler les orgueilleux. Ni une irradiation totale de la divinité, ni une exclusion totale; mais partout un Dieu qui se cache, pour donner du mérite à la foi et du charme à l'amour. Voilà le plan de Dieu.
Pour jeter des ombres sur ce fond trop éclatant de l'Eglise, Dieu n'a eu, hélas! qu'à nous laisser faire. Si nous avons aidé au resplendissement de ces notes divines , nous avons trop souvent aidé à leur obscurcissement; et dans ce grand œuvre, il y a peut-être, pour nous, moins à nous réjouir qu'à pleurer.