‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 17 sur 68 · LA DIVINE IMMUTABILITÉ DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LA DIVINE IMMUTABILITÉ DE L'ÉGLISE

Ouvrons maintenant l'histoire, et voyons ce qu'a été, en fait, cette vie de l'Eglise, dans son double élément, en apparence contradictoire, en réalité superbe : l'immutabilité et le progrès.

Vainement les hommes ont voulu tirer l'Eglise à eux , la faire marcher avec leur siècle; elle a l'immutabilité de l'être, l'immutabilité de la lumière, et l'immutabilité de l'amour.

Vainement d'autres hommes ont essayé de la pétrifier , de la clouer sur place, de la condamner à une immobilités de momie ; elle a le progrès de l'être , le progrès de la lumière, et le progrès de l'amour.

C'est par ces deux caractères , magnifiquement unis , qu'elle confond ses ennemis et qu'elle ravit ses enfants , en leur prouvant par là qu'elle a vraiment la vie en elle. In ipso vita erat ' ; Mais où elle achève de les ravir , c'est quand elle leur montre les beaux fruits de cette vie par-

| 1 Joan. i, 4.

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faite , et comment elle s'épanouit en unité , en catholicité et en sainteté.

Entrons dans le détail , et commençons par l'immutabilité de l'Église.

Que l'Église doive être immuable, c'est ce que dirait la raison, quand même l'étude de la constitution de l'Église, de ses éléments essentiels, ne le démontrerait pas. L'Église est la vérité ; or la vérité ne change pas. L'Église a en dépôt la parole de Dieu. Or Dieu ne dit pas oui aujourd'hui, non demain. De plus, pour qui l'Église a-t-elle reçu ce précieux dépôt? pour les âmes, pour toutes les âmes, qu'elles aient vécu à l'aurore du monde ou qu'elles doivent en voir le couchant. Or toutes ces âmes ont les mêmes droits à la vérité, les mêmes devoirs, la même obligation de croire. Donc l'objet de leur foi doit être le même. On ne peut pas enseigner à celles-ci le contraire de ce qu'on a enseigné à celles-là. Enfin qui a organisé l'Église pour qu'elle puisse distribuer la vérité aux âmes? Jésus -Christ, le Verbe incarné. Il a lui-même inspiré les Évangiles, créé les différents degrés de la hiérarchie , attaché les effets aux sacrements. Donc personne ne peut y toucher , sous peine de ne plus être sûr que les effets divins resteront attachés à des formules qui ne seront plus celles de Jésus-Christ.

Telle est la foi de l'Église à toutes les époques. Toujours et partout, vous trouverez dans tous les esprits la certitude absolue, invincible, que les hommes ne peuvent

rien changer à la constitution de l'Eglise, pas même le concile œcuménique, pas même le Pape. L'Eglise est audessus des atteintes des hommes. C'est Jésus-Christ qui l'a faite, seul, souverainement, divinement, sans concours des hommes; ce qui implique que nul ne peut y toucher que lui.

Et non seulement c'est un article de la foi catholique qufl l'Eglise est immuable de droit divin ; mais on croit partout à cette triple immutabilité dont je parlais tout à l'heure : l'immutabilité de l'être, l'immutabilité de la lumière, et l'immutabilité de l'amour. Cette triple immutabilité est de l'essence de l'Eglise.

D'abord, l'Eglise est la société des âmes. Son premier élément immuable et indestructible , c'est donc sa constitution sociale. Or, qui a jamais pensé que l'épiscopat pourrait supprimer la Papauté? ou que la Papauté pourrait supprimer l'épiscopat? ou encore que le Pape et les évêques réunis pourraient supprimer le sacerdoce? Cela est impossible.

De plus l'Eglise est la société des âmes dans la lumière. Son second élément immuable est donc le dépôt de vérité qu'elle a reçu. Quel catholique oserait jamais enseigner que l'Eglise , même réunie en concile œcuménique , pourrait retrancher un article du Symbole ou créer un dogme nouveau? Les fidèles, à Constantinople , ayant entendu changer un mot dans l'Evangile, poussèrent un cri d'indignation, dénoncèrent l'archevêque, qui, s'étant obstiné, fut déposé.

Enfin l'Eglise est la société des âmes dans V amour divin. Son troisième élément indestructible est donc la loi morale, la grâce qui aide à l'observer, les sept sacrements qui la distribuent. Dira-t-on, a-t-on jamais dit que

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l'Eglise pourrait retrancher un des articles de la loi morale, créer ou supprimer un seul sacrement? Tout cela est en dehors de l'homme, au-dessus de l'homme, immuable, indestructible, de granit. On n'y touche pas. C'est la marque divine. Voilà la foi de l'Église.

Du reste, en réclamant cette immutabilité pour les éléments constitutifs de l'Église, nous ne demandons rien qui ne soit nécessaire partout. Est-ce que dans tous les êtres, même les plus progressifs, il n'y a pas une partie stable, immuable, qui sert à constater l'identité de Tètre? De l'enfant à l'homme, de l'homme au vieillard, quelles transformations! Mais c'est le même être; c'est la même constitution, le même battement alternatif du cœur et des artères, les mêmes fonctions de la poitrine, la même organisation des os et des nerfs. Essayez de changer tout cela; les plus hardis ne l'ont pas même tenté; et ils ont prouvé par là la puissance infinie de Celui qui, ayant créé les êtres, leur a donné une constitution à laquelle on ne peut pas toucher. Ainsi en est- il de l'Église. Pas plus le Pape que les évêques ne sauraient modifier sa constitution hiérarchique, doctrinale et sacramentaire. Pas plus les empereurs que les républiques ne pourraient la détruire. L'Église descend d'un siècle à un autre, toujours semblahle à ellemême, toujours identique, toujours immuable, s'enrichissant chaque jour sans changer jamais, et offrant à toutes les, âmes, sur quelque point du temps ou de l'espace qu'elles apparaissent, la même lumière et le même amour.

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Mais si nous ne demandons rien que de simple, de naturel, de nécessaire, en réclamant l'immutabilité des éléments essentiels de l'Eglise, avouons que nous exigeons quelque chose d'effroyablement difficile : tant l'homme est mobile I tant il est avide de nouveauté, tant il brûle vite ce qu'il adorait hier! tant chaque lieu, chaque siècle, chaque civilisation le trouve différent de lui-même. Il faudra donc que le Christianisme, sans changer jamais, le satisfasse toujours. « Il faudra, dit l'abbé Perreyve, qu'il satisfasse tour à tour les Juifs, les Grecs, l'Orient, l'Egypte, Rome, la Gaule , la Germanie , la Bretagne , les Barbares et tout l'avenir.

« Les hommes les plus divers par le génie se passeront l'un à l'autre le flambeau de cette foi; et dans un changement si continuel de ses destinées, elle ne subira jamais la moindre altération.

« Elle se retrouvera identique sur les lèvres de l'oriental Origène, du juriste Tertullien, du platonicien Justin, de l'éclectique Clément, de l'orateur Chrysostome, du philosophe Augustin. Les âmes rêveuses et poétiques la recevront avec saint Grégoire de Nazianze,, et en même temps les âmes de diamant comme saint Athanase. Elle ne changera pas pour passer des subtilités alexandrines dans les écrits d'un saint Léon, d'un saint Grégoire, ces graves et exacts Romains, hommes de gouvernement, chez lesquels le sens pratique domine tout.

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a Puis, après avoir purifié les brillants génies de ces Grecs, et sanctifié la droite et ferme raison de ces Romains, il faudra tout à coup que cette même doctrine convienne aux Barbares; qu'elle soit comprise des Francs sous leurs peaux de bêtes, acceptée des Goths et des Vandales. Elle passera des portiques harmonieux du Parthénon et des ombrages embaumés de l'Acropole aux rochers de l'Armorique, aux mers glacées des Scots, aux forêts des Grisons. Après avoir détaché les âmes de Corinthe et d'Athènes des rêves dorés de la lyre d'Hésiode et d'Homère, il faudra qu'elle aille, dans les imaginations exaltées et farouches des hommes du Nord, prendre la place des mythologie3 Scandinaves et des rudes divinités de l'Edda.

« Quand le mélange de la raison grecque et de l'astuce barbare aura enfanté la scolastique, il faudra que cette doctrine se trouve encore celle qui convient; qu'elle occupe les luttes subtiles du moyen âge , qu'elle suffise à l'activité des écoles et au réveil favorisé de la raison ; qu'elle soit assez forte en même temps pour soulever, puis pour maîtriser et diriger l'ardeur de la chevalerie, et inspirer de son souffle les grandes épopées guerrières.

a Alors viendra la Renaissance; et il faudra qu'une seconde fois l'Eglise se trouve aux prises avec le génie d'Athènes; qu'après avoir soutenu, consolé, organisé le monde dans les ténèbres des invasions, elle le contienne dans l'enivrement du quinzième siècle; c'est ce qu'elle saura faire avec un bonheur égal à ses périls; et, sans se troubler ni se contredire, elle se retrouvera sous le pinceau de Raphaël et le ciseau de Michel-Ange ce qu'elle était sous les porches des vieilles abbayes, à Chartres, à Saint-Ouen, à Westminster.

« Que dire encore? Quand un monde nouveau sera dé-

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couvert au delà de l'Océan , il faudra que l'Eglise aborde ces contrées nouvelles, et que la doctrine qui convenait aux cités du douzième siècles se trouve prête à élever et à sanctifier les citoyens de Washington1. »

Tout cela déjà donne à réfléchir; et ce n'est là pourtant que le commencement du prodige. Ce ne sont pas seulement les hommes qui changent, ce sont les idées, les sciences, les besoins intellectuels. Il faudra donc encore que l'Eglise s'accorde avec les progrès scientifiques, industriels , avec les découvertes de tous les âges.

« Bacon va venir; puis Kepler, Newton, Leibniz; et après eux BulTbn, GeolTYoy Saint- llilaire, Cuvier, Burnouf, Ilumboldt. Des sciences nouvelles paraîtront. On verra grandir l'ethnographie et la linguistique dans de telles proportions, que ce sera moins l'accroissement des sciences antiques que l'apparition de sciences nouvelles. Les lois qui ont présidé aux origines communes, puis aux distinctions primitives des langues et des races, aux premières grandes transmigrations humaines, seront de plus en plus découvertes! On fouillera l'Orient. On fera sortir de la terre et des ruines d'antiques inscriptions; on apprendra l'art de les lire. Quant aux temps évangéliques , on arrivera bientôt à les connaître mieux que nous ne connaissons le temps de François Ier. Tout y deviendra clair et précis, et la moindre erreur n'y pourra passer inaperçue. Avez-vous prévu qu'un Anglais, M. J. Schmith, entreprendra une longue et patiente critique maritime des voyagus de saint Paul relatés dans les Actes, et que pas un détail de ce voyage, pas une démarche du bâtiment ,

1 L'abbé H. Perreyve, Entretiens sur VÊglise catholique, 2 vol. in-8°, Paris, Douniol, 1S05, t. 1, p. 430.

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pas un promontoire contourné , pas un souffle ni une manœuvre ne passeront sans qu'on les examine selon toutes les règles de la géographie moderne, de la rose des vents, de l'art de la navigation antique, et comme un contre-amiral examinerait le journal du bord d'un capitaine de vaisseau ? Voilà des épreuves que n'auront assurément prévues ni saint Paul , ni son historien saint Luc.

« Ce que je dis du progrès scientifique , il faut le dire du mouvement historique, social, industriel. D'immenses changements s'accompliront dans la condition des hommes. Or que deviendront, au milieu de révolutions si radicales, les bases posées au temps de Néron par le Christianisme aux relations des riches et des pauvres , des maîtres et des serviteurs, des époux et des épouses, du souverain et des sujets; seront-elles encore supportables au temps de saint Louis , au temps de Louis XIV ? Pourra-t-on les accepter après 89 et la Révolution française 1? »

Voilà l'épreuve solennelle, décisive. Si le Christianisme sort vainqueur, ayant répondu à tout, sans changer en rien, proclamons- le divin. Mais non, il ne réussira pas. Son immutabilité ne pourra pas durer. On voudra le changer, le modifier, le détruire, le perfectionner, chaque siècle avec ses idées politiques et sociales , chaque homme avec ses passions; et il aura autant à craindre de ses amis que de ses ennemis , de ses évêques et de ses prêtres que de ses persécuteurs et de ses bourreaux. Ouvrons l'histoire et assistons au déchaînement de toutes les forces humaines contre l'Eglise, et au triomphe de sa divine immutabilité.

1 L'abbé Perreyve, Entretiens sur l'Église catholique, t. I, p. 441.

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U y a, sur la terre, deux forces principales : la force des corps et la force des idées; et comme nous ne sommes pas seulement esprit et corps, que nous avons un cœur, il y a une troisième force, plus redoutable que les deux autres : la force des passions. Qui a jamais résisté à ces trois forces réunies ? Où sont les institutions , même les plus solides, que le souffle des idées n'ébranle, que le feu des passions ne dévore , que le choc des violents ne renverse? L'Eglise seule a subi tout cela, successivement et simultanément sans la moindre lésion.

La première de ces trois forces, la force des corps, a pour instrument et pour emblème l'épée , c'est-à-dire ce qu'il y a à la fois de plus noble et de plus vil , de plus noble quand elle couvre les frontières de la patrie , de plus vil quand elle menace les têtes pour faire pâlir les consciences. Or voilà dix-huit siècles que l'Eglise a cette épée brutale, cette vile épée sur la gorge.

La première fois qu'elle sentit sur son cou le froid de cette épée, elle descendait du Calvaire; car je laisse les Pharaons, les Nabuchodonosor, les Antiochus, toute la série des persécuteurs avant Jésus-Christ; elle descendait, dis-je, du Calvaire, où son Chef avait été attaché à un gibet. Les douze Apôtres périrent dans la même ignominie; et, après eux, des millions de chrétiens. Epiloguez tant que vous voudrez; diminuez le nombre des martyrs; arrangez à votre aise le caractère des persécuteurs. Re-

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faites Néron , replâtrez Tibère , falsifiez Dioclétien ; toujours est-il que pendant trois siècles les chrétiens tendirent le cou, et que pendant trois siècles l'épée frappa sans pitié, sans merci, avec rage, jusqu'à s'ébrécher, jusqu'à voler en éclats, jusqu'à tomber des mains des bourreaux épuisés de fatigue , jusqu'à arracher au dernier des persécuteurs ce cri de la colère humiliée : Galiléen, tu as vaincu.

Ce que l'empire romain avait fait en grand , tous les peuples, tous les gouvernements le firent. L'Eglise rencontra partout la pointe de cette épée brutale; soit quand elle s'avança au milieu des nations barbares , sur les bords du Rhin, du Danube, de la Vistule, du Dnieper; soit quand elle revint sur les bords de la mer Caspienne, de 3a Baltique , au milieu des populations fanatisées par le mahométisme ; soit lorsqu'elle s'élança à la conquête des deux Amériques; soit enfin quand elle se jeta, intrépide et tendre, sur les rivages de la Chine, de la Cochinchine, du Japon , de la Corée. Toujours l'épée, l'odieuse épée. Les dix persécutions de Chine, pour ne parler que de celles-là, égalèrent celles de l'empire romain. Toujours, pour entrer dans un pays, l'Eglise a dû passer par le sang.

Encore s'il n'y avait eu que les empereurs païens qui eussent dirigé cette vile épée contre la poitrine de l'Eglise ; mais à peine elle tombait de leurs mains fatiguées, qu'elle était immédiatement ramassée par d'autres qui n'auraient , jamais dû la toucher. Depuis Constance jusqu'à Frédéric Barherousse, depuis Henri III d'Allemagne et Philippe le Bel jusqu'à Louis XIV, depuis Louis XIV jusqu'à la Convention, depuis la Convention jusqu'à la Commune, qui n'a pas frappé l'Eglise? Ehl mon Dieu! il ne faut pas s'en étonner! Quand un homme a en face de lui une puissance

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libre, d'apparence faible, désarmée et cependant invincible parce qu'elle est divine, s'il veut la faire plier à sa volonté, la changer, la modifier, et qu'il ne le puisse pas, alors il y a pour lui , dans cette inégalité , quelque chose qui le blesse, qui l'irrite; il met la main sur son épée ; il se dit : « Il faut en finir ; il faut faire taire tous ces genslà ; les faire taire ou les faire céder. » Et alors arrivent les mesures restrictives, les persécutions odieuses, les mises hors la loi , les captivités et les exils , qui font la suite sanglante et glorieuse de l'Eglise. Que de fois n'a-t-elle pas connu ces choses? Mais qu'a-t-on pu contre elle? Qu'y ont gagné tous ces tireurs d'épée, tous ces persécuteurs armés? Ils se sont déshonorés, voilà tout. « Ils y ont gagné, s'écriait éloquemment M. de Montalembert, ce qu'on gagne quand on frappe une femme, une mère. Elle vous dit : Frappez-moi ; mais vous ne me vaincrez pas , et vous vous déshonorerez i . »

Voilà le premier spectacle que présente l'histoire de l'Eglise. Je le contemple avec émotion , avec admiration ; et, repassant dans mon esprit ces odieux attentats, je baise sur le cou de l'Eglise notre Mère la marque de leur épée impuissante, et je salue en elle une première immutabilité dix-huit fois séculaire : l'immutabilité de l'être.

1 Discours du 19 octobre 1849, Œuvres complètes, t. p. 289.

Il faut rendre justice à l'humanité. Après s'être abandonnée à la violence, elle en rougit. Elle en reconnaît l'inutilité, sauf à y retomber plus tard. Elle flétrit même les persécuteurs. Elle dit : « Laissons l'épée, la vile épée. Ne nous combattons plus que sur le terrain des idées. > Gela vaut mieux, en effet. Quoi! entre vous et moi , sur la question de Dieu, de l'âme, de l'éternité, qu'a à voir l'épée 1 Et comme disait ce courageux député, sur les marches de la Convention : « Quand vous m'aurez coupé la tête, y verrez-vous plus clair? » Laissons donc la force brutale, qui n'a rien pu contre l'Église, qui ne pourra jamais que lui mettre une auréole sur le front; et voyons si la force des idées pourra davantage contre elle.

Au fond, la force des idées est bien autrement redoutable. Qu'est-ce qu'une épée à côté d'une idée? L'épée est périssable ainsi que la main qui s'en sert. Mais dès qu'une idée est sortie du fourreau, elle frappe le monde, elle l'agite, elle le bouleverse; rien ne peut la retenir. La persécution de Néron , celle de Catherine II, celle de Tien-ti est morte avec eux. Quand finira celle de Luther, celle de Rousseau, celle de Voltaire? Et par conséquent, avoir lancé contre l'Église toutes les forces des corps, ce n'était pas assez pour prouver sa divine immutabilité , il fallait lancer contre elle toutes les forces des idées.

Ce fut ce qui eut lieu, avec un art, une richesse d'attaques extraordinaires. Voilà dix-huit siècles que l'Eglise

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traverse un ensemble de négations les plus hardies, les plus captieuses, placées sur les lèvres des plus grands génies. Que n'a-t-on pas nié? De quoi n'a-t-on pas ri? On atout attaqué : tout dans le Credo, tout dans le Décalogue, tout dans la constitution de l'Église. Et comme le glaive de l'esprit est bien plus beau que l'autre , comme il a des ressources infinies tandis que celui-ci ne sait que couper des têtes, qui dira le nombre, la variété, la grandeur, la beauté des attaques? Et avec tout cela, qu'a-t-on pu? Y a-t-il une ligne du Symbole qui ait pâli? un mot, un seul mot de l'enseignement de l'Eglise qu'il ait fallu désavouer, retirer? Il y en a de semblables dans la science, dans la philosophie, dans l'histoire naturelle, dans le droit; des choses qu'on a crues autrefois, qu'il a fallu abandonner, qu'on n'oserait plus soutenir. Y en a-t-il une , une seule , de ce caractère dans l'Église? A-t-elle cédé sur un seul point?

« Les Etats périroient , dit Pascal , si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais l'Église n'a souffert cela et n'en a usé. Aussi il faut des accommodements ou des miracles... Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant; mais que l'Église se soit toujours maintenue et inflexible , cela est divin i . » Herder dit de son côté : « Jamais Rome ne s'est courbée devant les hérésies, quelque puissantes ou menaçantes qu'elles aient été; les empereurs d'Orient, les Ostrogoths et les Visigoths, les Bourguignons et les Lombards étaient ariens; ils avaient beau menacer et quelquefois dominer Rome , Rome demeurait catholique. Elle a fini par retrancher de sa communion l'Eglise grecque , sans être retenue par la con-

* Pensées, II« partie, art. 4 et 6.

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sidération que ce schisme lui enlevait la moitié du monde *. »

Et pendant que l'Eglise demeurait ainsi immuable et invincible, que devenaient ceux qu'avait emportés l'esprit de nouveauté ? Où sont les systèmes d'Arius , de Nestorius ? Où sont même les doctrines de Luther, de Calvin, de Baius, de Jansénius? Et par conséquent, que pourrezvous aujourd'hui ? Nier Jésus-Christ ? Ils l'ont nié avant vous. Attaquer l'Eglise? Ils l'ont attaquée avant vous, mieux que vous. Leur sort vous attend. Vous irez dormir dans la même poussière et dans le même mépris.

Et nous, fils de l'Eglise, après avoir baisé sur le cou de notre Mère la marque de votre épée impuissante , nous baiserons sur son front, à ce lieu auguste où réside la pensée de l'Eglise, la marque plus impuissante encore de vos négations et de vos sophismes ; et nous saluerons en elle une seconde immutabilité. En face de la force brutale T l'immutabilité de l'être; en face rie la force intellectuelle, l'immutabilité de la doctrine.

En même temps que l'Église subit depuis dix-huit siècles ces deux attaques si redoutables , elle en subit une troisième autrement terrible : c'est le choc des passions. Et ces passions amollissantes, énervantes, elles ne sont

* Herder, Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité, t. IV, p. 19.

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pas seulement dans ses ennemis, elles sont dans ses enfants, et elles y font d'horribles ravages. Toute son application est de les combattre, de les éteindre. Elle n'y réussit pas toujours. Il y a eu des époques néfastes où le mal a pénétré dans l'Eglise à un degré qui humilie, qui épouvante. Il a souillé la robe de ses prêtres; il a fait fléchir le cœur de ses religieux; et, s'enhardissant avec 3e succès , il a essayé de jeter une ombre au front même de ses Pontifes. Avouons tout cela; et, bien que les ennemis de l'Eglise aient singulièrement exagéré ces désordres, acceptons-les comme ils les donnent. Qu'en est-il résulté? L'amour saint a-t-il péri dans l'Eglise ? Le dépôt sacré de Sa grâce et de la vertu a-t-il disparu de ses mains ? Certes, non. Même dans ces temps troublés , même quand ses chefs étaient entachés, l'Eglise a toujours eu la pleine lumière du bien et du mal. Elle a toujours vu le mal, tout le mal , les moindres nuances du mal ; et toujours elle l'a haï, flétri, condamné même dans ses membres. Jamais elle n'a baissé pavillon devant lui. On aurait pu craindre que . gouvernée par un Alexandre VI , son enseignement moral ne vînt à faiblir. Il n'en a rien été. Le Bullaire d'Alexandre VI est irréprochable, comme le sont les conciles des IXe et Xe siècles. Ces évêques simoniaques, réunis en conciles, flétrissaient la simonie; ces évêques conçu binaires proclamaient la loi de la chasteté sacerdotale , comme si un esprit plus pur qu'eux eût parlé par leur bouche.

Considérez bien ce spectacle digne d'une éternelle admiration. Voilà une Eglise qui a aujourd'hui 45 000 prêtres en France, qui en a 30 000 en Italie, 40000 en Allemagne , 200 000 dans le monde entier ; qui en avait le double au moyen âge; qui en a eu des milliards depuis

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scn origine , et qui , par ces milliards de voix , n'a pas cesser d'enseigner à l'humanité à haïr le mal et à pratiquer le bien; qui, contemporaine de toutes les races, compagne de voyage de tous les peuples , sous tous les cieux, a été appelée à résoudre toutes leurs difficultés morales, leurs doutes, leurs scrupules, leurs cas de conscience; et qui, parlant par des millions et des millions de voix pendant dix-huit siècles, se présente aujourd'hui au monde vierge de toute altération morale. Gela ne s'était jamais vu. Tous les philosophes ont faibli dans l'antiquité. Tous les fondateurs de religion , tous les hérésiarques ont faibli dans les temps modernes. L'Eglise jamais. Elle n'a pas sacrifié une vertu; elle n'a pas abandonné un principe; elle n'a pas légitimé une passion- Elle n'a jamais, ni par sa parole ni par son silence , au milieu des temps les plus malheureux , fait une seule brèche à la beauté ' morale de la doctrine qu'elle a reçue. Chose superbe qu'une telle virginité de doctrine au milieu des immondices de l'humanité dégénérée! On pense à l'image évangélique d'un lis qui fleurit sur un fumier.

Et non seulement elle a gardé le dépôt de vertu et de grâce qui lui avait été confié , mais elle n'a pas cessé de le faire fleurir. Même dans ces temps misérables , elle a créé une foule d'institutions d'une efficacité surhumaine. De ce foyer de mauvaises mœurs, elle a tiré des saints et des saintes d'une merveilleuse beauté. Comme ces vierges qu'on traînait aux lieux infâmes, l'Eglise a traversé les époques les plus néfastes sans y laisser sa virginité; elle en est sortie, tenant toujours dans ses mains la coupe sacrée de l'humilité, de la chasteté, du dévouement, de l'amour sublime de Dieu et des hommes. Rien n'a pu la lui arracher; et nous, ses enfants, émus et fiers d'un tel

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spectacle , nous saluons en elle une troisième immutabilité. En face de la force brutale, l'immutabilité de l'être; en face du conflit et du choc des idées , l'immutabilité de la doctrine ; en face du déchaînement des passions , l'immutabilité de l'amour.

Ce qui met le comble au prodige , c'est que cette triple immutabilité repose sur un seul homme. Oui, sur un seul homme , si mobile par sa nature , si exposé , par cette mission extraordinaire , à voir se soulever contre lui toutes les tempêtes. Le Pape est l'immutabilité de l'Eglise faite homme. C'est sa perpétuité incarnée. Toutes les autres Eglises pourront défaillir; une seule est assurée, l'Eglise où siège Pierre. Toutes les successions apostoliques pourront se brouiller ou s'interrompre ; une seule ne se brisera jamais. Toujours un Pape succédera à un Pape, et toujours le dépôt divin descendra intact, immuable, vierge de tout changement , d'un Pape à un autre , jusqu'à la fin des siècles.

De la sorte, il y aura toujours dans l'Eglise un type invariable auquel chaque Eglise particulière devra venir se confronter , pour savoir si , dans, la suite des temps , sans qu'elle l'ait voulu, sans même qu'elle l'ait su, elle n'a pas changé.

Et de la sorte aussi, chaque Église particulière qui doit être apostolique , c'est-à-dire remonter , par une succession non interrompue , de ses pasteurs actuels jusqu'aux

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apôtres, aura un point de repère, immuable et authentique, où elle pourra retrouver et refaire sa succession apostolique , si le temps l'a détruite ou obscurcie.

Regardez , à ce point de vue , la succession des Pontifes romains. Descendez-la de saint Pierre à saint Clément, à saint Grégoire, à saint Innocent jusqu'à Léon XIII; remontez-la de Léon XIII à Pie IX, à Grégoire XVI, à Benoît XIV jusqu'à saint Pierre. Quelle suite jamais interrompue, jamais brisée! C'est comme l'épine dorsale de l'Eglise où viennent s'attacher toutes les côtes, tous les nerfs, autour de laquelle circulent tous les fluides vitaux. Quelle simplicité pour se reconnaître dans la suite des siècles 1 Quelle facilité aux Eglises de voir à quel endroit elles se soudent! Mais quelle hardiesse à Celui qui a fait cette merveille! Briser l'épine dorsale d'un homme, un coup suffit pour cela, et c'est la mort. Les ennemis de l'Eglise le savent bien; aussi se sont-ils rués sur la Papauté : tous les porteurs d'épée , parce que le Pape incarne en lui l'immutabilité hiérarchique; tous les hérétiques, tous les schismatiques, parce qu'il 'incarne en lui l'immutabilité doctrinale ; toutes les passions , parce qu'il incarne en lui l'immutabilité sacramentaire. Cela dure depuis dixhuit siècles ! Un seul homme contre tous , un homme dont la tête ne tient à rien , et qui encore a la maladresse de se laisser mourir de temps en temps, en sorte que son siège devient vacant, d'autant plus facile à renverser. Mais la ruse n'y a pas mieux réussi que la violence; et aujourd'hui, après 1881 ans, nous saluons en Léon XIII le 260e anneau de l'épine dorsale de l'Eglise , toujours menacée et jamais brisée , toujours immuable et toujours vivante et vivifiante.

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