CHAPITRE NEUVIEME
DE LA VIE DE L'ÉGLISE [Les faits) LE PROGRÈS DIVIN DE L'ÉGLISE : 1° LE PROGRÈS DE L'ÊTRE
Mais si belle que soit cette immutabilité , cette stabilité granitique, il y a quelque chose de plus beau dans l'Eglise, c'est son progrès , son développement successif et continu. On parle toujours de l'immutabilité de l'Eglise; il faut parler de son progrès. Là est le charme, et, je l'ose dire, le miracle des miracles.
Sans doute Dieu aurait pu créer seul et achever luimême son Eglise; il a mieux aimé la faire achever par l'homme. C'était plus délicat et plus tendre , plus en harmonie avec cette nature de l'homme, industrieuse et active, qui ne s'intéresse qu'à ce qu'elle fait. En même temps donc qu'il mettait sur les éléments constitutifs de l'Eglise l'immutabilité divine comme une marque de fabrique, il jetait ces mêmes éléments dans le momde à l'état de germes, et il chargeait l'homme de les cultiver et de les faire épanouir.
Regardez, en effet, l'Eglise; qu'est-elle au sortir au Cénacle ?
1° Au point de vue de Y être, c'est un petit germe, con-
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fié au zèle de l'homme, qui doit se développer incessamment par les travaux des missionnaires et des martyrs., jusqu'à ce qu'il devienne un grand arbre qui ombrage la terre entière.
2e Au point de vue de la doctrine, c'est un petit germe, confié à l'esprit de l'homme , qui doit se développer sous la* contemplation des docteurs, donner chaque jour des lumières plus vives, et, en ravissant les âmes, les mettre dans une unité que le monde n'a jamais soupçonnée.
3° Au point de vue de l'amour, c'est un petit germe, confié au cœur de l'homme , qui doit se développer sous la contemplation des saints , et peu à peu élever l'homme de terre, le purifier, et l'unir intimement à Dieu.
Triple et magnifique progrès qui épuisera les efforts de Fhomme pendant la durée des siècles, et que nous allons voir s'accomplir sous l'impulsion secrète de Jésus-Christ, chef invisible de l'Eglise, et sous la surveillance et la direction du Pape , son chef visible.
Voilà ce qu'il faudrait, non pas dire, mais chanter; car c'est un poème, le poème de l'amour de Dieu pour l'homme, et de l'amour de l'homme pour Dieu.
Dans l'étude de ce progrès divin de l'Église, commençons par le progrès de Y être.
Au sortir du Cénacle, que voyons-nous donc? Dne petite semence cachée en terre. Pendant trois siècles, on l'a foulée aux pieds, d'abord sans la voir, ensuite pour
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l'étouffer. On a piétiné dessus. On a creusé le sol, ouvert les catacombes, fouillé toutes les profondeurs pour extraire la petite semence. Mais en vain! Est-ce que l'homme peut quelque chose contre les semences de Dieu ?
Dieu a semé la vie physique sur le globe et dans les entrailles de l'humanité. Tâchez donc de l'empêcher de sortir des flancs de la terre et du cœur de l'homme.
Il a semé la vie intellectuelle dans l'esprit humain. Essayez de le bâillonner. Vous réussirez deux minutes. Après quoi le verbe de l'homme jaillira d'autant plus ardent que vous l'aurez plus contenu.
Il a semé la vie divine; et vous vous imaginez que voi pourrez la supprimer! Mais non. Le petit grain de sénevé sort de terre ; il pousse malgré Néron , malgré Domitien , malgré Dioclétien. Voici déjà la tige. Elle monte. Elle a des fleurs, des fruits. Vous ne l'empêcherez pas de devenir un grand arbre.
Et ce qui frappe ici , c'est que cette croissance prodigieuse n'a pas été un accident imprévu , mais la réalisation d'un plan , prédit , annoncé , avec la plus étrange de toutes les hardiesses. Dès le premier jour , sans tâtonnement , sans hésitation, l'Eglise a déclaré qu'elle envahirait toutes les nations , et qu'elle remplirait le monde jusqu'à la fin des temps. Elle a avisé un mot qui rendait bien sa prétention, le mot : Catholique, c'est-à-dire universelle. Elle en a fait son nom propre. Elle l'a inscrit comme un article de foi, dans ce Credo primitif, composé par les Apôtres avant leur dispersion : Credo in Ecclesiam catholicam.
Humainement parlant , c'était absurde. Où y a-t-ii jamais eu un empire universel ? Et si l'épée , la force ont échoué , combien plus l'idée échouera-t-elle ? On peut courber les têtes sous le glaive; mais comment loger une
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idée, la même idée, dans tous les esprits? Pour que j'accepte vos idées, il faut que je chasse les miennes. Et j'y tiens; et moins on en a quelquefois, plus on y tient. Et ce n'est pas seulement l'individu qui a ses idées , et qui conspire, par toutes ses puissances, contre l'expansion d'idées qui ne sont pas les siennes, un peuple aussi a ses idées; et quiconque les attaque , attaque plus que ses frontières , il attaque son âme dans ce qu'elle a de personnel et d'original. Un siècle même a ses idées, et dix fois, en ce dixneuvième siècle , on a vu , à l'émotion de la France , quels orages on soulève dès qu'on essaye de toucher aux idées favorites d'une époque. Que serait-ce si j'ajoutais qu'au moment où les Apôtres sortaient du cénacle, chaque peuple avait ses idées religieuses , ses dieux qu'il appelait DU nostri, qui faisaient partie de sa vie, de son histoire, et qui reposaient, honorés et respectés, sous la garde de son épée.
Voilà l'état du globe et pourquoi j'ai dit que vouloir en prendre possession et y établir une Eglise catholique, c'était une prétention absurde.
Mais quoil ai-je bien pu prononcer ce mot-là? Une prétention absurde 1 Disons plutôt une prétention sublime. Et que me font toutes vos idées propres, personnelles, toutes vos différences de nationalités, de civilisations? Il n'y a que deux choses en ce monde , et ces deux choses sont catholiques : Dieu dans le ciel , et l'âme sur la terre.
Oui , sous tous les climats , sous tous les habits , sous la peau noire ou blanche du Cafre, de l'Européen, il n'y a qu'une chose : l'âme, l'âme humaine, partout la même, tourmentée des mêmes désirs, pleurant des mêmes douleurs, agitée des mêmes inquiétudes, et ayant besoin par conséquent des mêmes lumières, des mêmes espérances et du même amour. Et au-dessus de cette âme, perdu
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dans le ciel , ou plutôt penché amoureusement vers elle , il n'y * qu'un Dieu, le même Dieu, créateur, sauveur, et rémunérateur de tous. Et pour aller de ce Dieu unique à cette âme unique, il n'y a qu'une échelle, il ne peut pas y en avoir deux : l'échelle de la foi , de l'espérance , de l'amour; l'échelle où monte et descend la vraie religion, la religion universelle , chargée de prendre les âmes sur la terre et de les conduire à Dieu.
Et, par conséquent, vous, dieux particuliers, dieux des nations , dieux des races , vous n'êtes pas le vrai Dieu , parce que vous n'êtes pas le Dieu catholique. Et toi, au contraire, ô sainte Eglise, quand au milieu de ces religions , de ces sectes , étroites , locales , qui n'aspirent qu'à illuminer une montagne, une vallée, un pli de terrain, une caste , une école , je te vois poser hardiment sur ton étendard ce mot superbe : Ecciesia catholica, l'Eglise de toutes les âmes, je ne puis retenir un cri d'admiration. J'ignore si l'Eglise est en état d'accomplir un tel programme, mais je dis que le programme est sublime, que toute religion qui ne l'arbore pas est irrémédiablement condamnée, et que c'est une forte présomption que l'Eglise pourra le mettre à exécution, puisque si longtemps d'avance elle a été capable de le concevoir et de l'annoncer au monde.
Mais il faut regarder de plus près. Après tout, une prétention, c'est une prétention. Ce peut être une vue de génie; ce peut n'être qu'une vanité ridicule. Voyons les faits.
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Tour réaliser cette prétention, il fallait manifestement trois choses. D'abord une lumière catholique, convenant à toutes les âmes, en quelques lieu, en quelque état intellectuel quelles fussent. Ensuite , pour porter cette lumière au monde entier, un cœur catholique qui aimât toutes les âmes, et qui les aimât d'un amour aussi vaste que le monde. Enfin, quand la lumière aurait été donnée au genre humain, une puissance catholique, universelle, qui s'implantât partout où il y aurait des âmes , pou-' entretenir cette lumière, la protéger et l'empêcher de périr.
C'est-à-dire que pour réaliser cette prétention sublime, il fallait trois choses plus sublimes encore.
D'abord il fallait une lumière universelle, une lumière catholique, qui pût nourrir toutes les âmes sous tous les cieux et dans tous les temps. Or c'est ce dont ne sont pas capables les doctrines humaines. Toute doctrine, en efïet, qui passe par l'esprit humain s'y moule, pour ainsi dire, à son image, et y reçoit trois empreintes qui l'empêchent de devenir universelle : 1° l'empreinte de celui qui l'a conçue; et plus il est puissant, original, plus l'empreinte est profonde; 2° l'empreinte du pays où elle est née. On a beau être grand , on est d'un lieu , d'un pays. On a respiré un certain air. On a une certaine manière de sentir, d'écrire. Voyez avec quelle peine les livres allemands deviennent populaires en France. Demandez aux Anglais ce qu'ils pensent de nos écrits les plus français. Règle générale, plus on est de son pays, moins facilement on passe la frontière; 3° l'empreinte du siècle où le livre est né. Un livre est d'un siècle comme il est d'un pays. Il en a les idées, les illusions, les générosités, les rêves. C'est ce (|ui en fait le charme, mais c'est ce qui en fait la fragilité.
Le temps fait un pas, et il emporte le livre avec tant d'autres choses finies qui ne renaîtront jamais.
Voilà l'histoire des doctrines , quand elles ont passé par le cerveau de l'homme. Elles s'y font étroites comme lui. Et aussi il n'y a jamais eu de doctrines humaines qui aient revêtu le caractère de l' universalité. Platon a mieux que personne bravé le temps , mais il n'a enchanté que les sommets de l'humanité. Mahomet a enthousiasmé le désert, mais il n'en est pas sorti. Bouddha n'a pas su franchir les' frontières de l'Inde , ni Confucius celles de la Chine. Et depuis Jésus- Christ , il y a eu des Églises anglicanes, des Eglises russes, des Eglises grecques, cantonnées dans un seul pays. Il n'y a jamais eu, et il n'y a encore qu'une seule Eglise qui ne connaisse pas de frontières; qu'une seule doctrine qui, passant par des milliers de bouches, parlant toutes les langues, n'a reçu aucune des empreintes dont je viens de parler, et qui aussi ne s'est arrêtée nulle part. Semblable à son divin Fondateur, qui apparut un jour portant la plus sublime physionomie qui fut jamais , mais une physionomie où n'apparaît aucun des cachets de temps, de lieu, .(de race; qui n'est ni celle d'un Juif, ni celle d'un Grec , ni celle d'un Romain; qui est la physionomie même de l'homme à travers laquelle transpire la divinité.
Encore n'était-ce pas assez d'avoir une lumière universelle, une lumière qui allât à toutes les âmes; il fallait la leur porter , la porter au genre humain tout entier. Mais comment faire? Depuis que Dieu a dit à l'humanité : Crescite et multiplieamini , elle s'est éparpillée sur le globe. Où la retrouver? Quels déserts à franchir pour aller rejoindre certaines peuplades! Quels fleuves à passer I Quels monts à gravir ! Qui donnera des ailes ? Qui donnera des
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forces? Qui aimera assez, jusqu'à la souffrance, jusqu'à la mort? Qui saura se sacrifier pour des peuplades inconnues , sauvages , cruelles , laides à voir ? Où y aura-t-il un cœur assez large , assez vaste , assez universel , assez catholique, pour ne s'arrêter jamais ? Écoutez.
Un jeune homme a vingt ans. Il se promène dans les rues de Paris, sur les boulevards. Il est jeune; il pourrait être heureux. Tout à coup une pensée le saisit ; il se dit : « Il y a, par delà les mers, des peuples qui sont dans les ténèbres. Au lieu de vivre dans les bras de ma mère, de mes sœurs, de mourir entouré de mes petits -enfants, j'irai visiter ces sauvages, je leur porterai la lumière. » Il part, il abandonne sa patrie, le toit qui l'a vu naître, l'arbre témoin de ses premiers rêves, toutes ces choses aimables dont on ne sait le prix que quand on les a quittées. 11 laisse son vieux père, sa mère qu'il ne reverra plus, son costume national, sa langue. Il ne sera jamais éloquent, jamais savant; il balbutiera toujours. Désormais sa vie va se passer, non pas dans l'action , son accent étranger le trahirait; il vivra caché dans une pirogue, enfoui dans une cave, n'en sortant que la nuit comme un malfaiteur. Un jour ou l'autre il sera pris , chargé d'une cangue; il mourra étranglé ou sous des coups de rotin. Voilà ce qu'il sait. Et il part. Il part sans regrets; que disje? heureux. II court, il vole. Qui l'emporte? Qui lui a parlé au cœur ? Qui le soutient ? Qui lui met la sérénité sur le front, l'ivresse dans l'âme? Vents, portez-le sur vos ailes. Flots , courbez-vous. C'est le cœur de l'Eglise catholique qui passe. C'est la vraie Eglise qui va chercher ses enfants.
Est-ce tout ? Le miracle de la catholicité est-il accompli? Non; et j'ose dire que le plus difficile n'est pas fait-
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Une lumière catholique, et, pour la porter à l'humanité tout entière, un cœur catholique, aussi vaste qu'elle, c'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après tout, l'apôtre passe; il fallait quelqu'un qui restât. Il fallait le pasteur après l'apôtre ; il fallait l'évêque qui gouvernât ce qui avait été évangélisé. C'est-à-dire qu'il fallait, boa gré, mal gré , implanter au sein de chaque nation un pouvoir distinct et indépendant qui prît le gouvernement de3 âmes, et qui ne laissât au pouvoir civil que le maniement des affaires temporelles. Partout, avant Jésus-Christ, le roi était pontife, gouvernant les âmes avec les corps. Et la pente doit être bien irrésistible, puisque même depuis Jésus-Christ, en pays chrétien , tout roi qui s'est séparé de l'Eglise a ropris sa tiare. Or il fallait la briser, et obliger chaque peuple a admettre à côté de son gouvernement national un gouvernement indépendant, à côté de sa hiérarchie nationale une hiérarchie indépendante, et, pour tout dire, à côté et comme au milieu de son unité nationale une unité indépendante, dont la clef serait ailleurs, aux mains d'un souverain étranger. Jugez de la difficulté ; puisque même aujourd'hui, après dix-huit siècles qui auraient dû nous y habituer, dans un pays catholique comme la France , ce mot suffit à soulever des tempêtes.
Et cependant, malgré tant d'obstacles, le petit grain de sénevé n'a pas cessé de se développer. Suivons-en la croissance ininterrompue et merveilleuse.
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Quand l'Eglise apparut, l'empire romain achevait le plus vaste essai d'unification des peuples qui eût encore été fait. Il avait posé une pointe de son compas à Rome , et il avait tracé, avec l'autre pointe, une circonférence qui ne paraissait pas devoir être dépassée. L'Eglise accepta le monde tel qu'il était. Elle mit le trône de son chef à Rome, et elle envoya ses douze Apôtres dans toutes les directions. Il y a des érudits qui prétendent que, même du vivant de saint Pierre, l'immense circonférence romaine fut dépassée, et qu'à la mort des douze Apôtres le monde tout entier avait été évangélisé. Ils invoquent à F appui de cette thèse les paroles très nettes des Apôtres et des premiers Pères de l'Eglise : saint Paul , par exemple , qui affirmait aux Romains que leur foi était annoncée dar/t tout le monde; et aux Colossiens, que V Évangile était connu Àe toute créature qui était sous le ciel, qu'il était prêché, qu'il fructifiait , quil croissait par tout l'univers; saint Justin, qui, cent ans après Jésus-Christ, comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient deçà et delà sur de> chariots, sans avoir de demeure fixe, a Ce n'étoit point une vaine exagération, remarque Bossuet; c'étoit un fait constant et notoire qu'il avançoit en présence des empereurs et à la face de tout l'univers1. » Saint Irénée vient un peu après , et on voit croître le dénombrement qui se faisait des Eglises. Au milieu du IIIe siècle, Tertullien et Origène montrent dans l'Eglise des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettait pas. Ceux qu'Origène exceptait , qui étaient les plus éloignés du monde connu, y sont mis peu après par Arnobe. Théodoret en fait l'énumération :
1 Bossuet, Histoire universelle, part. II, chap. xx.
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« Non seulement les Romains et tous ceux qui vivent sous leur empire, mais encore les Scythes, et les Sarmates, et les Indiens j et les Ethiopiens, et les Perses, et les Chinois, et les Hyrcaniens, et les Bactriens, et les Bretons, et les Cimbres , et les Germains, et, pour tout dire d'un seul mot, tout le genre humain et toutes les nations *. »
N'insistons pas sur cette évangélisation du globe entier , du vivant même des Apôtres*. L'Evangile avait sans doute lui sur ces nations si éloignées , mais il y avait paru probablement comme un éclair qui brille dans les ténèbres et s'évanouit. Ce qui est certain , c'est qu'au IVe siècle l'Église avait établi dans tout l'empire romain , non pas seulement sa doctrine, sa morale, mais sa hiérarchie.
Inutile d'en faire la preuve pour l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, dont les grandes églises de Jérusalem, d'Antioche, d'Ephèse, de Gorinthe, de Thessalonique, apparaissent à chaque page des Épitres de saint Paul et de Y Apocalypse de saint Jean.
L'Italie ne reste pas en retard. L'Eglise de Rome est fondée dès le premier jour; et bientôt de Baïa, de Pouzzoles , de Gatane , jusqu'à Ravenne et à Milan , des sièges épiscopaux sont établis. La plupart même se réclament d'une origine apostolique.
L'Afrique vient en même temps et dans un éclat extraordinaire. Je ne parle ni de ses martyrs, ni de ses docteurs; je parle de sesévêques, de' ses diocèses. Au temps de saint Augustin, elle compte plus de quatre cents évêchés. Dans 4a grande conférence présidée par saint Augustin pour
j Theod., Grsecor. affect. curatio ix de Legibus, p. 125. Édit. M igné.
2 Gaume, Evangélisation apostolique du globe, p. 56.
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tâcher de réunir les évêques restés catholiques et les évêques devenus donatistes, il y avait deux cent quatre-vingtsix évêques catholiques et cent cinquante-neuf évêques donatistes, qui la plupart redevinrent catholiques.
L'Espagne, qui se glorifie d'avoir été évangélisée par l'apôtre saint Jacques, a, elle aussi, dans les premiers siècles, des évêques, des conciles, des saints. Au concile d'Elvire , tenu vers 305 , il y a dix-neuf évêques ; et Ton a des preuves certaines que tous les évêques d'Espagne n'y assistaient pas.
Faut-il parler de la Gaule ? Dès le Ier siècle , on voit des évêques à Marseille, à Arles, à Vienne, à Limoges, à Narbonne , peut-être à Paris ; dès le second siècle , à Lyon , à Autun , à Langres, à Besançon , etc. ; au troisième siècle, partout. Les conciles des Gaules sont célèbres dès le temps de saint Irénée.
Voilà le premier flot évangélique. D'un élan, d'un premier bond il a envahi et submergé tout l'empire romain ; et cela , malgré les dix persécutions et d'effroyables obstacles. Quand Constantin monte sur le trône, la carte de l'Eglise catholique égale, si elle ne la dépasse, la carte de l'empire romain.
Mais Jésus-Christ n'avait pas dit : Allez, enseignez l'empire romain; il avait dit : Allez. , enseignez, toutes les nations. Le flot envahissant reprend son cours, et se dirige du côté de ces fameuses îles Britanniques l'Angleterre, l'Ecosse,
rirlande, que l'aigle des Césars n'avait pas pu dompter. Déjà, au second siècle , le pape Eleuthère avait envoyé des apôtres à Lucius, roi de la Grande-Bretagne; déjà deux femmes, deux esclaves avaient apporté une première annonce de la foi à l'Irlande; déjà l'évêque Ninianus avait pénétré en Ecosse , et par vingt ans d'apostolat y avait fondé une communauté chrétienne. Mais ce n'étaient que des avant-coureurs, et cette race indomptable et fière avait besoin de plus grands coups. Voici enfin les vrais apôtres et les fondateurs de l'Eglise d'Angleterre : saint Patrice, qui illumine et enthousiasme l'Irlande , et , après trente-trois ans d'apostolat, y laisse cette vaillante et florissante Eglise que nulle persécution , nulle épreuve n'ont jamais pu abattre ; saint Colomba, qui parcourt en tous sens les îles et les golfes de la côte d'Ecosse, en convertit les habitants , baptise leurs vieux chefs , sacre leur roi Aïdan , et préside , simple moine, à la fondation de plusieurs évêchés; saint Augustin surtout et ses quarante moines romains qui abordent en Angleterre , en font la conquête au prix d'efforts surhumains , et y insèrent une telle sève de foi catholique , que presque immédiatement , par la multitude de ses saints évêques, de ses saints moines, de ses vierges consacrées à Dieu, elle mérite le nom d'île des Saints, en même temps que par l'ardeur de son prosélytisme elle se prépare à accélérer et à doubler le mouvement de la propagation de la. foi.
L'Angleterre conquise, l'Eglise va s'appuyer sur elle pour aller en avant. Après ce premier pays que la Rome païenne n'avait pu se soumettre, il fallait en conquérir d'autres qui lui étaient restés encore plus inaccessibles. Il fallait passer le Rhin , passer le Danube , la Vistule , remonter l'Escaut, et pénétrer dans les immenses forêts de
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la Germanie et de la Scandinavie. Depuis longtemps l'Eglise possédait déjà ce que je me permets d'appeler les bords romains du Rhin et du Danube. On y comptait, au ve siècle , vingt évêchés ; cinq au midi chez les Bavarois : Salzbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven; cinq au centre chez les Alemans : Augsbourg, Coire, Constance, Bâle, Strasbourg; dix au nord chez les Francs orientaux : Mayence , Spire , Worms, Trêves, Metz, Toul, Verdun, Cologne, Maestricht, Cambrai. C'est la frontière du Rhin et du Danube, telle qu'Auguste l'avait tracée, y heure était venue de la passer, et d'entrer résolument dans ces immenses contrées où nul rayon de la civilisation n'avait encore pénétré. Une foule d'apôtres ambitionnent cet honneur et ce péril. Au premier rang paraît saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, qui, de Mayence où il s'établit, de Fulde où il fonde un monastère, évangélise pendant trente ans les contrées occupées par les Thuringiens, les Alemans, les Hessois, les Cattes, les Saxons. Il fait venir d'Angleterre des prêtres, des moines, des religieuses, bâtit un grand nombre d'églises, érige des évêchés; et s'enfonçant toujours au milieu des populations païennes, il meurt martyr à la limite de la Frise orientale. Ses disciples , électrisés par ses exemples , continuent son œuvre; et après cinquante années de travaux, de souffrances héroïques, la Germanie est définitivement chrétienne.
Pour achever cette gigantesque entreprise, déjà couaû^néede si heureux succès, deux grandes races restaient cï gagner au Christianisme, la race Scandinave et la race slave. La première fut entreprise par un moine franc, aaint Anscaire, que ses immenses travaux ont fait suraommer l'apôtre du Nord, il convertit le Holstein, Je
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Sleswig, le Jutland, pénètre jusqu'en Suède, et envoie des disciples en Danemark, en Norwège, dans l'Islande, le Groenland, les îles Féroë. La résistance fut longue , sanglante; une foule d'apôtres y trouvèrent le martyre. Enfin, après de longues souffrances, le Danemark devient chrétien sous le roi Kanut le Grand , la Suède et la Norwège sous les deux Olaf; l'Islande elle-même se rend, et la foi pénètre jusque dans le Groenland.
Pendant ce temps , la race slave se convertissait à son tour. Deux grands missionnaires de même nom, saint Adalbert archevêque de Magdebourg, et saint Adalbert évêque de Prague, érigeaient successivement les évêchés d'Oldenbourg dans la Wagrie , de Brandebourg dans la Sprée, de Prague dans la Bohême, de Breslau en Silésie, de Colberg en Poméranie , de Gnesne , de Posen , de Cracovie i en Pologne. Leurs disciples pénétraient d'un côté jusqu'en Prusse, de l'autre jusqu'en Hongrie, et y érigeaient des évêchés. Avant la fin du XIe siècle, on comptait au delà du Rhin et du Danube treize archevêchés et soixante-treize évêchés. Les missionnaires occidentaux se rencontraient aux dernières profondeurs de la Bulgarie , de la Lithuanie et de la Russie, avec les missionnaires grecs , saint Cyrille et saint Methodius , envoyés par le pape Adrien. II; et, grâce aux efforts de ces deux saints et de leurs compagnons, l'œuvre était finie de ce côté. On avait pénétré d'une part jusqu'à la Sibérie , de l'autre jusqu'en Islande; la foi était maîtresse des îles Féroë; et l'on assure que des vaisseaux norwégiens avaient porté au Groenland le premier évêque d'Amérique , quatre cents ans avant Christophe Colomb.
On s'arrête ému en présence de la marche irrésistible de cette nouvelle puissance, qui, privée de tout secours
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humain, sans armes, sans épée , dépasse toutes les frontières devant lesquelles s'est arrêtée l'aigle romaine, et "installe partout, jusqu'aux extrémités de l'univers, non seulement sa doctrine, sa morale, sa discipline, mais sa hiérarchie. Si la première explosion du Christianisme avait été admirable , du moins n'avait-il rencontré que des populations coulées dans le même moule par l'administration romaine, ayant à peu près les mêmes mœurs, parlant la même langue, et comme préparées par l'unité Civile et politique à une grande unité religieuse. Ici tout manquait à la fois; rien ne se ressemblait; et un tel triomphe dans un tel dénuement, au milieu d'une telle diversité de langues , de coutumes , de mœurs , de caractères, présentait le miracle de la prise de possession du globe sous une nouvelle face, avec quelque chose de plus saisissant.
Pendant que l'Église réalisait ainsi en Occident la parole de Notre-Seigneur : Allez, enseignez toutes les nations, elle continuait à la réaliser en Orient. Des grandes Églises d'Antioche,de Jérusalem, de Gonstantinople, elle s'était avancée peu à peu dans la Médie, la Perse, dans les Indes, jusqu'en Chine. Au concile de Nicée, en 325, il y a déjà des évêques persans. Cinquante ans après , on trouve des chrétientés nombreuses en Chine et dans les provinces intermédiaires entre la Chine et les Indes. Vainement, à partir du Ve siècle, les malheurs pleuvent sur l'Orient et
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s'y succèdent sans relâche. D'abord les barbares , qui couchent dans la poussière les magnifiques églises de l'Afrique. Ensuite le mahométisme , qui courbe tout sous son cimeterre, en Egypte, en Palestine, en Grèce, jusqu'à Constantinople. Enfin le schisme, qui détache successivement les vieilles chrétientés orientales du centre de l'unité, les affaiblit, les corrompt, les rend la proie facile du mahométisme, et les jette dans la dégradation et l'esclavage. L'Eglise gémit de telles catastrophes; mais rien ne peut ni la décourager ni l'abattre dans l'œuvre de l'évangélisation de l'Orient. Ce n'est pas assez pour elle d'appeler tout l'Occident aux armes, moins encore pour reconquérir le tombeau de Jésus-Christ que pour délivrer les âmes et les Eglises d'Orient. Ce n'est pas assez de tenter avec une abnégation sublime et de renouveler, sans se lasser jamais , les essais d'union, si souvent infructueux, à cause de la perfidie des Grecs. Elle sème à profusion les apôtres à travers tout l'Orient. A peine les dominicains, les franciscains, les carmes ont pris naissance, qu'elk les pousse à la conquête , ou plutôt à la résurrection des Eglises orientales. Dès la lin du XIIIe siècle, les franciscains ont des stations chez les Grecs et chez les Tartares , en Perse, en Arménie, sur les bords de la mer Noire, jusque dans le Thibet et la Chine. Leur action est telle qu'au XIVe siècle le chef d'une de ces missions franciscaines ne craignait pas de demander d'un seul coup, à un chapitre général, l'envoi de quatre mille missionnaires, et que le chapitre général ne trouvait pas sa demande excessive. Les dominicains rivalisent avec les franciscains, en nombre comme en zèle. En 1253, Innocent IV leur écrivait en ces termes : « A nos chers lils les Frères prêcheurs qui prêchent dans les terres des Sar-
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rasins, des Grecs, des Bulgares, des Cumans, des Éthiopiens, des Syriens, des Goths, des Jacobites, des Arm niens, des Indiens, des Tartares , des Hongrois et autres nations infidèles de l'Orient, salut et bénédiction apostolique, etc. » On en dirait autant des carmes; et si les grandes missions n'ont pas toujours obtenu, à cause de cette perfidie des Grecs dont je viens de parler, tout le succès qu'on en espérait, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui il n'y a pas en Asie la moindre communauté retienne dans laquelle ne se trouve une portion de fidèles persévérant dans l'union avec l'Église catholique , et que des peuples entiers, les Arméniens, les Maronites, leur ont dû de rester purs de toute hérésie et de tout
schisme.
Rien de tout cela cependant ne pouvait satisfaire l'imnse besoin qu'avait l'Église de promouvoir le règne de Jésus-Christ jusque dans l'extrême Orient. Par delà ces régions de l'Orient occidental, l'Egypte, la Palestine, la Syrie, qui avaient défailli dans l'hérésie ou qui avaient été courbées' sous le cimeterre mahométan, il y avait, on n'en pouvait plus douter, les missions entreprises vers la haute Asie les avaient fait connaître, de grands empires ;i0n soumis à l'islamisme : toute l'Asie orientale, le Tfaibet, la Chine, le Japon, la Tartarie, peuples immenses plongés dan» l'idolâtrie, et où l'Église brûlait d'établir le règne de Jésus-Christ. Mais comment faire pour y pénétrer ? Le chemin était barré. Les croisades n'avaient pu le dégager. On ne pouvait plus vaincre par les armes l'islamisme, qui se tenait debout comme une barrière inf; chissabk. On avait essayé de longer les bords de la une, c'était un immense détour, et on avait arrêté d'un coté par l'islamisme, de l'autre par le schisme
grec, non moins intolérant. Que faire? Il fallait arriver pourtant. N'y aurait-il pas moyen d'aller par mer aux Indes orientales? Est-ce qu'on ne disait pas que la terre était ronde ? Ne pourrait-on pas doubler le cap de Bonne- Espérance et se frayer vers les Indes une route inconnue? C'est de ce désir que naquirent Christophe Colomb, Àméric Vespuce, Vasco de Gama, Sébastien del Cano; il ne s'agissait pas de trouver de nouvelles terres pour le plaisir d'agrandir le globe; il s'agissait de frayer une route à Jésus -Christ et d'aider à l'accomplissement de la parole divine : Allez, enseignez toutes les nations. Lisez l'histoire de ces grands navigateurs;- écoutez le cri d'enthousiasme de l'Eglise; voyez s'élancer sur leurs traces, par ce chemin ouvert, les apôtres plus nombreux que jamais : dominicains , franciscains , carmes , auxquels se joignent les jésuites qui viennent de naître, et à leur tête le grand, l'incomparable missionnaire saint François Xavier. Le Japon est conquis, la Chine se rend, les forêts du Paraguay fleurissent, les Indes voient des merveilles égales à celles des Catacombes. Il n'y a plus à en douter, on touche à l'heure où les chrétientés d'Orient rejoindront, à travers les Antipodes, les chrétientés d'Occident, et où l'Eglise pourra chanter , sur le globe enfin conquis , l'hymne du triomphe : le Christ règne, il est vainqueur!
On sait assez que ce rêve n'a été qu'un rêve. Mais pourquoi? Comment de telles espérances ont-elles été trompées? Comment avons-nous perdu toutes ces conquêtes
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du Japon ? Dans celte Chine , qui compte quatre cents millions d'habitants sur les douze cents millions qui peuplent le globe , comment n'avons-nous plus qu'une poignée de catholiques (six cent mille à peu près)? Comment l'immense Asie dort-elle encore dans son immobilité , son despotisme, sa polygamie? Comment Bouddha a-t-il encore deux cents millions d'adorateurs? Comment, à nos portes , sur les bords de cette Méditerranée qu'on a appelée un lac français , qui devrait être au moins un lac chrétien et catholique, l'Afrique, l'Egypte, la Syrie, la Palestine, sont-elles encore dans un tel état de dégradation? Quelle est la cause d'un arrêt si brusque , si douloureux dans la propagation de la foi ?
Il n'y a à cela qu'une cause : le protestantisme! C'est lui qui, au moment où de telles espérances allaient se réaliser, coupant l'Europe en deux, a enlevé d'un coup aux missions la moitié de leurs ressources : tous ces apôtres de l'Angleterre, de l'Ecosse, de l'Allemagne qui, dans les âges précédents, avaient fait de si admirables conquêtes. C'est lui qui, non content de diminuer le nombre des missionnaires, les affaiblit en obligeant les évêques, les prêtres, les religieux de France, d'Italie, d'Espagne, de Portugal, d'Autriche, à concentrer tout leur temps, toutes leurs ressources pour résister aux attaques du protestantisme. Comment songer à évangéliser la Chine , le Japon, la haute Asie, quand on a à peine assez de forces pour lutter, en Europe, contre l'hérésie, le schisme, la guerre civile et religieuse? Et quand la controverse avec les catholiques eut fait rougir le protestantisme de sa stérilité, c'est lui encore qui acheva de détruire les missions en envoyant, à la suite des apôtres catholiques, des fantômes de missionnaires, mariés, commerçants, semant
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des bibles et des calomnies, au lieu de semer leur sang. Alors, à la place de ce grand spectacle de l'unité, de la charité, de l'amour de Dieu et des hommes, qui a toujours triomphé quand il a paru sans alliage, les infidèles ne virent plus que des divisions, des disputes, de la haine. Etait-ce Dieu qui pouvait se révéler ainsi à eux? Ils détournèrent la tête et se replongèrent dans l'idolâtrie.
On ne peut songer sans frémir de douleur à ce que serait aujourd'hui le monde , sans l'avènement désastreux du protestantisme, qui en a brisé l'unité et l'élan. Le flambeau évangélique qui avait éclairé l'Occident jusqu'à l'Islande aurait probablement éclairé l'Orient jusqu'à ses dernières limites. L'unité de foi régnerait sur le globe. Que de douleurs on n'aurait pas connues 1 Que de progrès de civilisation on aurait faits! Pourquoi Dieu a-t-il permis un tel arrêt dans la marche ascendante de l'humanité? Pourquoi, quand l'Eglise allait réaliser la parole divine, Allez, enseignez toutes les nations, lui a-t-il fait subitement rebrousser chemin? Taisons-nous, et adorons les impénétrables desseins de Celui pour qui mille ans sont comme un jourl
Mais si le protestantisme a pu arrêter l'élan de la catholicité, il n'a pu ni en compromettre l'existence, ni même en voiler l'éclat, ni, à plus forte raison, en supprimer le principe. Au contraire, il l'a fait resplendir, en montrant que ce caractère est un caractère réservé à l'Eglise catho-
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lique. Comment! depuis huit siècles, l'Angleterre produisait en abondance des apôtres féconds et puissants, qui ont converti, de siècle en siècle, des peuples entiers; et, à peine touchée du protestantisme, elle n'en a plus! L'Ecosse n'en a pas davantage, ni la Suisse, ni l'Allemagne. Où sont les Eglises calvinistes établies en Chine, en Corée? Où sont les missionnaires luthériens au Japon? L'Angleterre, il est vrai, a établi des évêques dans ses vastes possessions indiennes ; mais elle les établit avec ses consuls , ses généraux , ses banquiers , ses commerçants , comme un élément de sa puissance. Ils avancent ou reculent avec le drapeau anglais. Ce n'est pas l'Egiise d'Angleterre qui gagne du terrain, c'est l'empire britannique. Cherchez un évêque anglican qui ait Repassé les limites de la puissance anglaise et qui ait prêché l'Evangile au péril de sa vie. Cherchez-en un , un seul, qui ait donné sa vie pour Jésus-Christ. Ah! le moment n'est pas venu de discuter avec le protestantisme. Que volontiers, cependant, je lui dirais :.« Pourquoi n'avez-vous plus d'apôtres? Vous avez autant de génie que nous, plus d'argent, plus de vaisseaux , une intrépidité proverbiale , plus d'ardeur à courir le monde. Et vous n'avez plus d'apôtres ! Qu'est-ce donc qui manque à votre Eglise ? Est-ce qu'elle ne serait plus mère ? »
A côté de ce premier témoignage apporté par les temps modernes en faveur de la catholicité de l'Eglise, il y en a un second. Dieu a voulu que, même dans les pays où le schisme et l'hérésie ont le plus prévalu, il y restât, non seulement des groupes de catholiques, des débris isolés et individuels, mais des peuples entiers, que l'immense défection environnante ne put entraîner, et qui conservassent, au milieu de la nation hérétique, un inextinguible
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foyer de vie catholique. Ainsi, par exemple, dans cette grande et puissante Angleterre, à côté d'elle, depuis trois siècles , il y a l'Irlande, l'Irlande persécutée, affamée, et toujours debout , gardant au milieu des splendeurs de la domination anglo-saxonne cette foi et cette pureté de mœurs que la plus sanglante et la plus implacable des persécutions n'a pu ni contester, ni entamer, ni détruire. Ainsi en est-il de l'Allemagne. En vain ce rusé, habile et brave Frédéric II a-t-il voulu fonder un Etat exclusivement protestant; il a trouvé, à l'extrémité orientale de son empire, les héroïques populations de la Silésie, et à l'extrémité occidentale, celles non moins admirables de la Westphalie et des duchés du Rhin , qui ont opposé à tous ses efforts des cœurs catholiques aussi grands que l'épreuve, et devant lesquels il a dû céder. Depuis, l'empereur Guillaume et le prince de Bismarck ont en vain repris ce rêve en l'agrandissant ; il a fallu faire entrer la Bavière dans leurs combinaisons; Dieu l'a voulu ainsi, afin d'attacher aux flancs de ce nouvel empire trois grandes nations catholiques, qui ne lui permissent pas d'agir comme une puissance exclusivement protestante.
Et que dire de la Russie ? Elle a cru faire merveille en s'annexant la Pologne. Et elle n'a pas soupçonné ce que Dieu allait tirer de son crime abominable. La Pologne a été subjuguée sans doute pour bien des raisons , et nous ne les connaissons pas toutes. Mais l'une d'elles était d'attacher au flanc de la Russie et d'insérer dans ses entrailles vingt millions de catholiques, qui protestassent dans le présent par l'énergie de leur foi et qui préparassent l'avenir par l'invincibilité de leurs espérances.
Voilà comment Dieu a défendu le principe de la catho-
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licite en Europe. Il a incrusté un Etat catholique dans chaque État hérétique ou schismatique , comme on enchâsse un diamant dans l'alvéole qui le contient. Un jour, quand les desseins de Dieu seront accomplis, l'alvéole s'en ira en poussière, le diamant, la perle précieuse éclatera, et ces grandes nations redeviendront catholiques.
Mais ce n'est pas seulement de cette manière, négative, pour ainsi dire , que l'auréole de la catholicité a été maintenue au XIXe siècle sur le front de l'Eglise; elle l'a été directement, positivement, par la multitude des apôtres, des martyrs qu'elle n'a pas cessé d'envoyer jusqu'aux extrémités de la terre, et, je le dirai, en dépit de tant de malheurs, par la grandeur de leurs conquêtes. Grâce à eux, l'Eglise a maintenu la foi dans les républiques de l'Amérique du Sud , et elle l'a établie dans l'Amérique du Nord. Il n'y avait qu'un seul évêché en 1800 dans les États-Unis; il y en a quatre-vingts aujourd'hui; il y en aura cent cinquante à la fin du siècle. Ainsi encore elle a pénétré dans les Indes , et elle y a multiplié les évêchés au milieu d'une population catholique qui croît chaque jour. Elle a baigné de son sang, avec une obstination sublime, les rivages de la Chine, et douze persécutions aussi violentes que celles de Néron et de Dioclétien n'ont pu entamer le petit troupeau de six cent mille catholiques, plus forts que toute épreuve. Le Japon a d'abord mieux réussi dans sa haine. Après avoir été civilisé parles apôtres du Christianisme, il s'est retourné contre ses bienfaiteurs; il les a proscrits, et, afin qu'ils ne rentrassent pas, il s'est fait une barrière infranchissable en posant un crucifix par terre dans tous ses ports, et en exigeant que tout étranger le foulât aux pieds pour entrer. Néron n'avait
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pas imaginé cette ceinture-là. Mais elle n'a pas suffi. Les apôtres ont attendu les heures de tempêtes et se sont fait jeter par l'orage sur les côtes, à travers d'inaccessibles rochers. La Corée a vu des dévouements pareils, et ses vingt mille catholiques n'ont baissé la tête devant aucune menace. Partout, enfin , en dépit d'obstacles épouvantables, il y a des apôtres , des martyrs ; ils parlent , ils souffrent , ils ont faim et soif, ils répondent aux mandarins : Je suis chrétien. Ils donnent leur vie avec le même enthousiasme que les martyrs des premiers siècles.
Et pendant que ceux-ci fondent en Chine, en Corée, au Japon, des chrétientés que le Pape bénit, et auxquelles il envoie des évêques, voilà d'autres missionnaires qui pénètrent dans l'Australie , à Botany-Bay , parmi les condamnés anglais ; à Taïti , parmi les nègres ; dans les îles Gambier, dont ils font un nouveau Paraguay; dans la Nouvelle-Galles, qui est presque entièrement catholique; dans la Nouvelle-Zélande et les îles Sandwich, où la foi se multiplie. Tout ce dernier mouvement date d'hier, et déjà il y a dix évêchés dans l'Australie et les îles adjacentes, avec des religieux, des sœurs de Charité, des écoles , des hospices , toutes ces magnificences évangéliques qui sont l'apanage glorieux et réservé de l'Eglise catholique.
Je sais que toute cette évangélisation de l'extrême Orient n'est pas finie. Il s'en faut bien. Mais si je ne me trompe , nous sommes au terme de ce brusque et fatal arrêt que le protestantisme nous imposa. Nous n'avons, je le reconnais, ni assez d'hommes ni assez d'argent pour ces immensités, mais les événements vont nous venir en aide et doubler nos forces. Les sommations de la Russie et des Etats-Unis, en ouvrant le marché du Japon, ont fait
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du même coup relever la barrière sacrilège qui arrêtait les missionnaires, et le souffle de civilisation européenne qui passe sur ce beau pays y aidera à la renaissance d'une religion qu'il a tant aimée, où des millions de Japonais , hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, enfants même sont morts si généreusement pour elle. D'autre part, la France et l'Angleterre, en imposant à la Chine des relations commerciales avec l'Europe , amèneront le même résultat pour cet immense empire, moins réfractaire qu'on ne l'imagine à la foi chrétienne, puisqu'il l'avait embrassée de si bonne heure , et que peu s'en est fallu qu'au xvie siècle il n'ait été entièrement conquis. De tous côtés, ce semble , la voie se fraye pour l'Eglise et l'Evangile. Les chemins de fer y aideront encore. Vous en avez couvert l'Europe, l'Amérique; couvrez-en le Japon, la Chine, la Corée, l'Inde, l'Australie. Vous avez percé l'isthme de Suez, percez celui de Panama ; jetez des lignes télégraphiques sur tous les continents, faites-les passer sous toutes les mers; hâtez l'heure où, pour se désennuyer, le flâneur parisien s'amusera, en lisant les journaux et en fumant son cigare, à faire le tour du monde; par hasard, à côté de lui , sur la même banquette , il y aura un prêtre qui dira son bréviaire, une sœur de Charité qui égrènera son chapelet, une carmélite enveloppée de ses longs voiles. Ce sera l'Eglise catholique qui s'en ira en chemin de fer achever de réaliser aux extrémités du monde la parole de son divin Maître : Allez, enseignez toutes les nations.
Voilà la catholicité de l'Eglise. On le voit, elle est l'œuvre collective de Dieu et de l'homme. Dieu a donné le germe, la petite semence; l'homme l'a cultivée, arrosée de ses sueurs, de son sang, de son amour, et il en a fait
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ce grand arbre qui remplit le monde. Et ce que l'homme a fait depuis dix-huit siècles, il le fait aujourd'hui, il le fera demain. Il faut que la plante sublime sorte du cœur de Dieu; mais il faut aussi qu'elle germe du cœur de l'homme : Rorate, cœli, desuper... Aperiatur terra, et germinet...