‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 19 sur 68 · LE PROGRÈS DIVIN DE L'ÉGLISE. — 2° LE PROGRÈS DE LA LUMIÈRE · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS DIVIN DE L'ÉGLISE. — 2° LE PROGRÈS DE LA LUMIÈRE

L'étonnement qui saisit l'âme en présence de ce premier progrès de l'Eglise, de ce déploiement de son être et de sa vie extérieure parle travail et les efforts de l'homme, sous la direction invisible de l'esprit de Dieu, redouble quand on étudie le progrès de sa Vie doctrinale. Celui-ci est encore plus extraordinaire; il est plus inattendu. L'unité de l'Eglise semble le repousser, du moins Tunité comme on l'entend d'habitude; car la grande, la "majestueuse unité de l'Eglise, telle que Dieu l'a faite, l'exige au contraire et l'appelle. Gomme en Dieu, par la triplicité des personnes, l'unité divine n'a pas été vaincue, mais glorifiée; ainsi l'unité de l'Eglise ne souffre pas de ce progrès doctrinal. Elle le porte dan3 ses flancs sans en être embarrassée. Il se meut en elle sans la meurtrir, en la montrant plus beile. Par lui, elle cesse d'être exclusivement divine; elle devient humaine. Elle ouvre à l'immutabilité de Dieu et à l'activité de l'homme un nouveau champ où ils se rencontrent et s'embrassent.

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La vérité étant essentiellement une, l'Eglise qui en a reçu ta dépôt est une aussi. Et comme ce dépôt ne lui a été confié que pour mettre les âmes dans la même lumière en communiquant la vérité, l'Eglise produit l'unité. C'est ce qui la distingue des fausses religions , et le signe éclatant auquel on la reconnaîtra toujours.

Dans une œuvre pareille, on aurait conçu qu'il n'y eût point de place pour l'activité humaine. Dieu aurait pu agir seul. Il ne l'a pas voulu. Il a trouvé plus délicat et plus beau d'appeler l'homme à coopérer à cette merveille. En conséquence, au lieu de placer les vérités dans son Eglise, comme on place des pierres sur une route, sorte de blocs archéologiques, autour desquels l'Eglise n'aurait eu qu'à monter la garde , il les a semées comme de beaux germes qui doivent peu à peu lever de terre et s'épanouir; et il a chargé les hommes, sous l'inspiration de son saint Esprit, sous la direction de son Eglise infaillible, d'en tirer tout ce qu'ils contiennent : les feuilles, les fleurs et les fruits, c'est-à-dire leurs conséquences logiques et toutes leurs applications.

Voilà le miracle de l'unité. C'est l'embrassement de l'Esprit de Dieu et de l'esprit de l'homme. C'est l'Esprit de Dieu apportant à l'humanité une telle lumière que l'esprit de l'homme est comme saisi et ravi. C'est l'esprit de l'homme, tourmenté, inquiet, s'arrêtant tout à coup devant cette lumière, s'y calmant, et pénétrant chaque jour plus profondément, trouvant sans cesse du nouveau dans cette antiquité, du mouvement dans cette immutabilité, s'y rassasiant et s'y épanouissant.

Deux fois déjà j'ai indiqué ce point de vue ». L'heure

1 Le Christianisme et les temps présents, t. III, ch. i, § 5; i. IV, ch. m, § 6.

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est venue de l'approfondir, de l'appuyer sur des textes précis, et de montrer ce beau progrès doctrinal, si inconnu de quelques-uns, si blasphémé par d'autres, et qui est une des plus splendides preuves de la hardiesse et de la bonté de Dieu dans la création de son Église. Entrons dans le détail.

Quel respect Dieu a toujours eu pour la magnifique activité de l'esprit humain ! Que de précautions pour que cet être avide de progrès, fait pour la lumière infinie, ne s'ennuyât pas trop dans les ombres monotones de ce pauvre monde 1 Quels champs il lui a donnés à explorer! D'abord la terre avec toutes ses merveilles , les astres avec leurs prodigieuses grandeurs, les sciences mathématiques et physiques et toutes leurs applications; puis le monde moral , social et ses lois ; la philosophie et ses problèmes ; et, comme si. ce n'était pas encore assez de ces immensités que l'esprit humain parcourt depuis six mille ans avec un enthousiasme toujours nouveau, il lui ouvre maintenant les champs de l'infini, et il lui en révèle les secrets dans des formules qu'il est chargé de creuser, de développer, sans qu'il parvienne jamais à en épuiser ni la beauté ni la fécondité.

Considérez bien le caractère de ces formules révélées. C'est le même plan que pour toutes les sciences. Il y en a I d'abord d'absolument éclatantes et évidentes enseignées par les prophètes et les apôtres en de tels termes, avec

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une clarté si lumineuse, que le doute n'est pas possible. On ne les définit même pas. A quoi bon? Si quelqu'un vient à les nier, on n'a besoin que d'un mot pour l'écarter : Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus. « Ceci a été cru toujours, cru partout, cru par tous. » Comment pouvez- vous le nier? Une chose qui a été crue toujours et partout et par tous touche à l'évidence. A peine si l'Eglise a besoin d'être assistée pour garder, sur de tels points, son dépôt.

Mais toutes les propositions révélées n'ont pas ce caractère. Il en est de moins lumineuses , d'enveloppées , d'implicites. Il en est qui sont renfermées en puissance (potentialiter ) dans les propositions éclatantes , comme une conséquence dans un principe. Elles ne sont pas moins divinement révélées que les autres ; car qui révèle le principe révèle nécessairement la conséquence. Mais elles ne sont pas si -visibles. Il faut du temps, un effort pour les dégager. Un choc est nécessaire pour que l'étincelle jaillisse.

Prenez les grandes propositions de la foi, et voyez ce qu'elles contiennent. Celle-ci, par exemple : Jésus-Christ est le Fils de Dieu fait homme. Voilà le principe. Il étincelle dans les livres saints. Mais que de questions se posent ! Si Jésus-Christ est vraiment Dieu et homme , y at-il en lui deux personnes, la personne divine et la personne humaine, ou n'y en a-t-il qu'une? N'y a-t-il en lui qu'une nature, ou y en a-t-il deux? etc. etc.

Si Jésus-Christ est Dieu, on doit donc l'adorer. Mais qui doit-on adorer en lui? N'est-ce que la divinité? Peuton adorer l'humanité qui lui est unie? Son esprit, son cœur, son corps, sa croix méritent-ils une vraie adoration? Oh! sans doute tout cela est dans le dépôt sacré î

Mais il faut l'y découvrir, et presque toujours l'en tirer par voie de conséquence.

Autre proposition. Le Pape est le chef de l'Église; il a la primauté sur tous les chrétiens. Mais quelle primauté? N'est-ce qu'une primauté de préséance? Est-ce une primauté de juridiction, d'enseignement, de gouvernement? Il est indéfectible; mais est-il infaillible? et l'est-il directement, par l'action de l'Esprit-Saint sur lui, ou à cause de son union avec l'Eglise infaillible? etc. etc.

Ainsi de toutes les questions. Il y a un principe éclatant, lumineux, qui brille en caractères de feu dans les saints livres. Celui-là, on n'a presque pas besoin de l'établir, tant il est évident, ayant été cru toujours et partout, et par tous : Quod semper , quod ubique, quod ab omnibus. Et puis , dans ce principe éclatant , lumineux , se cachent une foule de conséquences, moins visibles, mais qui font effort pour sortir, et que le temps, la logique, le mouvement des esprits , le travail des théologiens , les négations des hérétiques, et par-dessus tout l'action providentielle du Saint-Esprit qui sait les moments et les heures, amènent peu à peu à la lumière.

C'est là ce développement des dogmes voulu par Dieu , parce que le développement, le progrès sont plus beaux que l'immobilité; destiné à provoquer, à aiguiser l'activité de l'homme, et garanti par l'Eglise, divinement assistée pour cela.

C'est de là qu'est née, dans l'humanité, une nouvelle vie intellectuelle, la plus élevée, la plus profonde qui ait jamais été. Entrez dans une bibliothèque, et voyez avec quelle passion l'esprit humain s'est jeté dans l'étude de ces formules sacrées; quels beaux horizons elles lui ont ouvertes; quelles spéculations hardies elles lui ont inspirés;

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et comment , au lieu de l'éteindre , elles l'ont rallumé et aiguisé. L'histoire du développement des dogmes serait le plus beau chapitre d'une histoire du développement de l'esprit humain.

Mais est-il vrai que Dieu ait livré à l'activité intellectuelle de l'homme les formules sacrées de la révélation , et qu'il l'ait chargé de les approfondir et de les développer ? Ecoutons saint Vincent de Lérins. Il n'y a pas dans l'antiquité une page plus précieuse et plus belle que celle où ce saint docteur expose cette grande idée , tant oubliée au xvn9 siècle, et dont l'oubli a été la cause de si redoutables malentendus. Il établit d'abord l'immutabilité de la foi de l'Eglise. C'est par là qu'il faut commencer : elle ne change pas , elle ne varie pas ; elle est toujours la même , immuable et éternelle comme la vérité. Ce principe établi , le saint docteur se fait une objection : a Mais alors, dira-t-on peut-être, n'y aura-t-il jamais, dans l'Eglise du Christ, aucun progrès religieux? » La réponse est admirable. Certes, qu'il y ait un tel progrès, et que ce progrés soit très grand, se trouverait-il pour le nier quelqu'un qui soit assez ennemi de Dieu^et des hommes? On remarquera cette phrase superbe. Oh! oui, il faudrait êire bien ennemi de Dieu et des hommes pour imaginer une doctrine sans développement. Elle répondrait si peu à la nature de l'homme qu'elle ne tarderait pas à disparaître dans l'indifférence et le mépris.

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« Seulement, continue le saint docteur, il faut bien prendre garde que ce soit vraiment un progrès et non un changement. Il y a progrès quand une chose se développe en elle-même ; il y a changement quand une chose cesse d'être elle-même et devient autre. Qu'elles croissent donc ces saintes doctrines, il le faut! Qu'elles progressent grandement, rapidement dans le cours des âges, avec la science, l'intelligence , la sagesse de tous et de chacun, de chaque individu et de toute V Église! Mais qu'elles progressent dans leur nature propre... Il y a, certes, une grande différence entre la fleur de l'enfance et la maturité de l'homme. Mais l'homme est le même que l'adolescent... Que la doctrine de l'Eglise obéisse donc à cette loi du progrès ; qu'elle s'approfondisse avec les âges; mais qu'elle demeure toujours une, pure, incorruptible. Tout ce que la foi de nos pères a semé dans le champ de l'Église, que tout cela, grâce au travail de ses enfants, soit cultivé, embelli, florissant; que tout cela mûrisse, progresse et se développe, à la condition de ne perdre rien de sa première intégrité. »

On ne peut pas mieux dire, ni mieux peindre l'état d'une doctrine qui , semblable à une fleur , s'entr'ouvre , et peu à peu laisse voir toutes ses merveilles et éclater tous ses parfums.

Mais qui est-ce qui pourra faire ce travail et tirer d'une doctrine toutes les conséquences qu'elle contient? Tout le monde, continue le saint docteur , le théologien, le prêtre, le docteur, l'âme fidèle contemplant avec amour, avec humilité, le dogme révélé, entr' ouvrant avec respect la fleur et en tirant toutes ses merveilles, a 0 Timothée! ô prêtre! ô théologien 1 ô docteur! si la grâce de Dieu t'a rendu capable d'être par la science, par le génie, par

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l'étude, le gardien du tabernacle spirituel, va donc; travaille avec amour les pierres précieuses de la science divine, enchâsse - les , enrichis-les; ajoute-leur tout l'éclat, toute la grâce, toute la beauté qui te sera possible. Qu'en t'écoutant, ce qu'on croyait dans l'obscurité , on le comprenne dans la lumière; et que, grâce à toi, la postérité possède, dans la clarté de la raison , ce que l'antiquité vénérait sans le comprendre! »

Mais l'homme peut se tromper : qui surveillera son travail ? qui empêchera le prêtre , le théologien , le docteur, même le plus savant et le plus humble, de tomber dans l'erreur? L'Eglise, qui n'a été établie que pour cela. « L'Eglise de Jésus-Christ , fidèle gardienne de la doctrine qui lui a été confiée, n'y change rien, n'y diminue rien, n'y augmente rien. Mais si elle y trouve des points inachevés ou non coordonnés, elle les travaille, elle les éclaire, elle consolide et confirme ce qui déjà était exprimé, et en même temps elle garde avec soin ce qui était défini. Que fait-elle dans ses conciles que de mettre en plus vive lumière ce qu'on croyait plus simplement jusqu'alors , et de iaire enseigner avec plus de précision ce qu'on croyait plus vaguement? C'est ce qu'a toujours fait l'Eglise catholique. Elle a résumé une science immense dans de brèves formules, et souvent, pour aider l'intelligence, elle a créé un mot nouveau pour fixer le sens antique de la foi *. »

Je prie le lecteur de relire cette très belle page, vieille de quinze siècles, d'en peser, d'en travailler tous les mots. Il aura l'idée de la vie doctrinale de l'Eglise ; et il sera préservé à jamais du péril de parler des dogmes nou-

,ux.

1 Vinc. Lirin. Cofn. Monitor. xxu, xxni.

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Si des premiers siècles, qu'on entend tous en saint Vincent de Lérins, nous passons au moyen âge, nous avons en saint Thomas un de ces docteurs dans lequel aussi on entend tous les docteurs. Il traite cette question avec cette lucidité froide qui est le caractère singulier de son génie. Après avoir posé l'objection de l'immutabilité sans progrès , il la réfute ainsi : « Je réponds et je dis que les articles de foi sont à la doctrine chrétienne ce que sont les principes connus par eux-mêmes à la doctrine que l'on acquiert par la raison naturelle , principes dans lesquels on trouve un ordre qui consiste en ce que certaines choses sont contenues implicitement dans les autres... Il faut donc dire que, quant à leur substance, le nombre des articles de foi ne s'est pas accru avec le laps de temps , parce que tout ce qu'ont cru ceux qui se sont succédé jusqu'à nos jours était contenu implicitement dans la foi de nos pères qui nous ont précédés; mais ce nombre s'est accru sous le rapport des explications des vérités révélées, puisqu'il en est que nous connaissons explicitement aujourd'hui, et qu'on ne connaissait pas dans les premiers temps de cette manière. » Et saint Thomas achève enj disant que , comme il y a un progrès de la foi dans chaque individu, il y en a un aussi dans le genre humain 1.

1 Summa. 2* 2», quaest. 1, art. vu.

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A ces deux témoignages ajoutons-en un troisième, plus grand encore. Dans la bulle Ineffahilis , adressée à l'Eglise tout entière pour définir le dogme de l'Immaculée Conception , cette doctrine du développement des dogmes et des conditions de ce développement est expressément et admirablement enseignée. Toute la bulle serait déjà par ellemême un témoignage, car elle montre la foi à la Conception Immaculée déposée en germe dans la révélation et croissant d'âge en âge; mais du fait particulier elle remonte au principe général et le met en pleine lumière. « Que cette doctrine de l'Immaculée Conception de la très sainte Vierge , développée chaque jour avec tant de puissance ■:t d'éclat par le sentiment plus profond de l'Église, par V enseignement, par l'étude, parla science et par la sagesse, conrirmée et merveilleusement propagée chez tous les peuples de l'univers catholique, ait toujours subsisté dans cette même Eglise comme reçue des ancêtres et revêtue du caractère de doctrine révélée, c'est ce qu'attestent avec une force invincible les plus illustres monuments de l'Eglise orientale et occidentale. En effet, l'Eglise de Jésus-Christ, vigilante gardienne et vengeresse des dogmes déposés dans son sein, n'y change jamais rien, n'en diminue rien, n'y ajoute rien; mais, traitant les anciens dogmes avec attention , fidélité et sagesse , elle s'applique à limer et à polir ce qui a été indiqué anciennement et ce que la foi des Pères a semé, de manière que les anciens dogmes acquièrent de l'évidence, de la clarté, de la précision; mais qu'en même temps ils retiennent leur plénitude, leur intégrité, leur propriété, et qu'ils croissent seulement dans leur genre, c'est-à-dire dans le même dogme et dans le même sens. »

On ne saurait parler d'une manière plus profonde et

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plus lumineuse1. Du reste, avant la publication de la bulle Ineffabilis , il s'était passé un fait des plus importants. Pie IX avait réuni en 1852 une commission de cardinaux et de théologiens , et leur avait posé la question de savoir à quelles conditions une doctrine peut être définie de fide. Que répondent-ils ? Disent-ils qu'il faut que cette doctrine ait été crue toujours, et partout, et par tous? Si cela était, à quoi se réduirait l'infaillibilité de l'Eglise? A définir l'évidence.

Voici la réponse de la commission :

1° Pour qu'une doctrine puisse être définie, il n'est pas nécessaire que les opinions n'aient jamais varié à son égard dans l'Eglise , ni que les fidèles et les maîtres de la foi aient toujours été d'accord.

2° Il n'est point nécessaire qu'on puisse alléguer, en faveur de cette doctrine, des témoignages explicites ou implicites de l'Ecriture sainte. Une doctrine peut être définie sur la tradition seule, sans le témoignage de l'Ecriture.

3° Il n'est pas nécessaire, pour constater la tradition, qu'on produise une série non interrompue de témoignages des Pères, série qui remonterait aux Apôtres pour descendre jusqu'à nous.

Après avoir établi ces règles négatives si importantes, et, je le dirai tout à l'heure, si peu comprises jusque-là,

1 Voir aussi la lettre de Léon XIII à monseigneur l'archevêque de Bourges, 19 septembre 1878: « Gomme il est défendu de rien ajouter ou retrancher à la doctrine enseignée par le Christ, Vénérable Frère, et qu'ainsi il n'est permis ni au Souverain Pontife ni à toute l'Eglise enseignante d'introduire un nouveau dogme, il s'ensuit nécessairement que s'il se présente quelque chose d'obscur, de difficile et comme en germe dans les saintes lettres ou dans la tradition, il leur appartient seulement de l'expliquer, de l'élucider, de le définir. »

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la commission détermine les caractères positifs auxquels on reconnaît une doctrine susceptible d'être définie. Ces caractères sont au nombre de cinq :

1° Que Ton produise quelques témoignages solennels, décisifs , qui renferment la doctrine à définir.

2° Que Ton puisse indiquer un ou plusieurs principes révélés qui renferment la doctrine à définir.

3° Qu'on ne puisse nier cette doctrine sans renverser un ou plusieurs articles de foi certains.

4° Qu'on s'appuie sur l'accord actuel de l'épiscopat catholique,

5° Et sur la pratique de l'Eglise1.

Ainsi, pour résumer, Dieu a confié à son Eglise le dépôt des vérités qu'il faut croire. C'est un foyer de lumière, intense, insondable. Dans ce foyer, il y a des doctrines d'un éclat si grand , que tous et toujours y ont adhéré : quod semper, et ubique, et ab omnibus. Il y en a d'autres moins éclatantes , moins lumineuses , sur lesquelles on a pu discuter, mais révélées elles aussi, et qu'on ne saurait nier sans ébranler tout l'édifice de la foi. Enfin, il y en a d'implicites, de cachées, d'enfermées dans les choses lumineuses , mais qui se dégageront peu à peu et arriveront à la pleine lumière. L'esprit humain , la foi , le génie, l'amour, travaillent incessamment sur ces données, les éclairent, les distinguent, les séparent, cherchent les mots pour les bien dire ; et à côté de ce travail humain , on sent dans les choses elles-mêmes , si je l'ose dire, une force vivante qui les pousse à la lumière, qui fait sortir les conséquences des principes , et qui amène à la

1 Cette pièce si importante a été donnée par le cardinal Manning dans son Histoire du concile du Vatican, Appendice, n° XIX.

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surface telle ou telle doctrine , selon les temps , les périls , les maladies, les besoins d'une époque.

C'est-à-dire que le livre de la foi n'est pas un livre fermé , confié à la garde de l'Eglise comme un objet archéologique. C'est un livre vivant qui, sans changer, grandit tous les jours , qui se développe à chaque siècle , et qui étincelle sous les regards de l'Eglise, son commentateur et son interprète infaillible.

C'est faute d'avoir compris ces choses que les protestants se sont tant égarés en se référant à l'image immobile, pétrifiée des premiers siècles. M. de Bonald en fait la remarque. Après avoir noté la grande loi du développement des dogmes , il ajoute : « L'histoire de toutes les sciences n'est que l'histoire de leurs progrès. Le Christianisme, qui a donné la pleine et parfaite connaissance des personnes sociales et de leurs rapports, n'est luimême, depuis la publication du Livre qui contient le germe de toutes les vérités morales et sociales jusqu'aux actes de ses dernières assemblées et aux écrits de ses derniers docteurs, qu'un long développement de la vérité, semblable, dit son Fondateur, au grain qui mûrit et à la pâte qui fermente. C'est là l'écueil où l'orgueil et l'ignorance des novateurs ont fait un si triste naufrage. Faute d'avoir connu ce développement nécessaire, ils ont taxé d'inventions modernes des institutions moins aperçues

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dans les premiers temps et plus publiques dans le nôtre 1. »

Ces dernières paroles, décisives contre le protestantisme , renferment l'argument que Léon X faisait déjà valoir à la diète de Worms, en 1521 , par son célèbre ambassadeur Aléandro : l'argument du corps humain lont les différentes parties deviennent plus grandes dans la suite des temps , mais dont la grandeur était renfermée en principe dans leur origine; et encore l'argument du grain qui, semé en terre, contient en soi la racine, la tige, l'herbe, l'épi , la fleur et le fruit. En sorte , disait le représentant du Pape , que c'est la même foi qui , semée dans le champ du Seigneur, multiplie et se développe comme nous voyons 1 .

Oserai-je émettre un doute , avec tout le respect dû à un pareil génie ? Il me semble que Bossuet ne s'est pas assez placé à ce point de vue , dans sa controverse avec les protestants. A force de répéter que la doctrine catholique « venue de Dieu a d'abord toute sa perfection comme un ouvrage divin ; qu'elle a d'abord été entièrement connue et complètement professée » ; ce qui est vrai absolument, mais seulement en ce sens que qui admet les principes admet toutes les conséquences qui y sont contenues , il jetait les protestants, Jurieu, Claude , même Leibniz, dans l'exaspération. « Je suis tenté de croire, disait Jurieu , que M. Bossuet n'a jamais jeté les yeux sur les quatre premiers siècles. Autrement comment pourroit-il se faire qu'un homme savant pût donner une marque d'une si profonde ignorance? Il dit que la vérité de Dieu a d'abord eu

1 De Bonald, Législation primitive, liv. I, chap. vin, note 6. * Audin, Vie de Luther, t. II, p. 72.

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sa perfection , c'est-à-dire qu'elle a été très bien connue et très heureusement expliquée d'abord. C'est le contraire de cela qui est vrai; et pour le nier, il faut avoir un front d'airain1. »

Peut-être les aurait-il amenés plus facilement en leur expliquant cette grande loi du développement, qui de nos jours a fait tant de conquêtes en Angleterre et en Amérique. Si, parmi nos lecteurs, il se trouvait un protestant embarrassé par cette apparence de mutabilité du dogme catholique, je le conjure de lire le beau livre du cardinal Newman. Il était protestant lorsqu'il le composa. Voyant, à n'en pas douter, que depuis dix-huit siècles il y avait dans le dogme catholique un mouvement qu'il ne pouvait pas nier , il se posa cette question : Est-ce une corruption ? Est-ce un développement? Tout change en ce monde. Mais il y a des choses qui changent parce qu'elles se corrompent ; et il y a des choses qui changent parce qu'elles se développent. Il étudia alors les lois qui président à ce développement ; il chercha à se rendre compte du caractère des choses éternelles tombées dans le milieu du temps, et y prenant une manière d'être qui, sans altérer leur nature, leur donne une physionomie nouvelle. Il arriva à se convaincre, à voir avec clarté, avec évidence, ■ que le dogme catholique n'a pas atteint du premier coup sa perfection; mais que ce fut le dessein de Dieu de l'y amener peu à peu, posant d'abord les principes, et laissant au génie de l'homme, à son coeur, à sa foi, sous la surveillance et l'inspiration et la direction du Saint-Esprit, à en tirer les conséquences. Bientôt la lumière devint

i Bossuet, Premier avertissement aux protestants , n° 2. Citations faites par lui.

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si vive qu'il n'y put résister. Avenir, position, fortune, il quitta tout pour entrer dans l'Eglise éternelle mais progressive, où tout demeure immuable, comme il convient à une œuvre divine, mais où tout se développe, comme il convient à une œuvre faite pour l'homme ; où l'on ne renie rien de ce qui a été une fois proclamé , mais où l'on tire incessamment , des entrailles de ce qui est , les conséquences qui y sont cachées et qui ne demandent qu'à briller.

Et ce que je conseille aux protestants, je le conseille aux catholiques qu'a étonnés la définition de l'Immaculée Conception et de l'infaillibilité du Pape. Qu'ils lisent ce livre ; qu'ils étudient cette antique doctrine du développement, trop abandonnée au xvir9 siècle, où elle contrastait avec la majesté un peu immuable de toutes choses. Qu'ils se rappellent certaines paroles de Notre -Seigneur, non pas dites seulement aux Apôtres, mais à l'Eglise tout entière : Non potestis portare modo; cum autem vmerit Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. « Vous ne pouvez pas encore porter ceci; mais quand l'Esprit-Saint sera venu , il vous enseignera toute vérité ! ; » non pas des vérités nouvelles, mais des vérités non suffisamment vues, non complètement dégagées des éléments où elles étaient contenues. Qu'ils voient tout cela, et ils béniront Dieu d'avoir fait son Eglise, à la fois divine et humaine, immuable comme Dieu , progressive comme l'homme et par l'homme, seule capable de nous attirer par le charme humain de son développement et de son progrès, et de nous dominer par le charme divin de son immutabilité.

* Joan. xvi, 12.

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On aurait pu craindre que ce travail , confié à l'activité de l'esprit humain, aboutît à la division. Mais, non. Quand on étudie le développement des dogmes, ce qui frappe encore plus que le mouvement, l'ardeur, la hardiesse des esprits, soulevés au-dessus d'eux-mêmes par la Révélation , c'est , dans cette activité , dans cette passion intellectuelle, la merveille vivante de l'unité.

Pesez bien ce phénomène. Voilà des hommes, éminents par leur science , leur génie , en nombre immense , disséminés depuis dix-huit siècles sur toute la surface du globe; combien hardis dans leurs spéculations , combien opposés dans leurs opinions particulières, combien divisés souvent par des rivalités profondes; ne parlant pas la même langue, n'ayant pas les mêmes usages, les mêmes habitudes d'esprit, ennemis quelquefois au point de vue politique; et néanmoins tous un, tous unanimes dans la même foi ! Comment expliquer cela ?

Voilà des hommes , hardis d'esprit , indépendants de caractère, qui passent leur vie à creuser les dogmes, à en supputer les fondements, à en tirer les conséquences, à en développer les preuves , à en étudier les harmonies avec la philosophie, les sciences, l'histoire; cela se fait sur une échelle immense; cela dure des siècles; et Y unité demeure.

Si tout était enfoui dans le silence, dans l'absolue et inflexible immobilité, cette unité se comprendrait encore.

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Mais quoi! l'Église ouvre elle-même carrière à ces re^ cherches; elle y provoque ses apologistes; elle les invite à fouiller les archives, à étudier les sciences. Les écoles s'ouvrent, les docteurs disputent, les théologiens créent des systèmes. Chaque dogme est un champ de bataille; et, après dix siècles, vingt siècles de discussions, de spéculations hardies, Y unité est plus belle, plus forte, plus florissante que jamais. Encore une fois, qu'y a-t-il donc là?

Ailleurs , dès que la discussion commence , elle aboutit à la division , à la dislocation, ou même à la mort. Ici, elle aboutit à Y unité.

Quelques hommes, il est vrai, tombent, vacillent : Tertullien, Arius, Pelage, Luther, Lamennais, ce qui prouve la liberté; mais l'immense multitude demeure, fixée, radieuse, en paix, dans Y unité.

Comment cela se fait-il? Comment l'Eglise a-t-elle maintenu son unité en cherchant la lumière, en appelant le monde entier à la discussion? Fouillez l'histoire de tous les temps , et si vous découvrez quelque part un assemblage aussi extraordinaire, la science unie à la foi, le génie soumis à l'autorité, et l'unité éclatant plus belle au sein de la discussion, vous aurez fait une découverte digne d'occuper l'attention du monde entier. Mais non ; vous ne trouverez rien de semblable. Vous trouverez le contraire : ou l'immutabilité borne, sans progrès; ou le progrès fou , sans unité.

Donc pour la raison impartiale , pour la bonne foi , pour le sens commun , il en découle cette légitime conséquence qu'il y a dans l'Eglise catholique quelque chose qui ne se trouve point ailleurs.

Mais quoi donc ?

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Écoutez ce mot admirable de saint Pierre à Jésus-Christ : Domine, ad quem ibimus? Verba vitœ œternœ habes. « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. » Ou, pour traduire plus exactement : « Vous avez des paroles vivantes , d'une vie éternelle. » Et mieux encore : « Des paroles pleines d'une telle vie , où la vitalité est poussée à un si haut degré , que , quand on les a entendues, on ne peut plus s'en aller; il faut demeurer ravi. » Domine, ad quem ibimus? Verba vitœ œternœ habes *.

Voilà ce qui créé l'unité.

L'unité ne vient pas de l'extérieur. Nulle force humaine , de quelque ordre qu'elle soit , ne la soutient. Le magistère infaillible de l'Eglise la protège , mais ne la crée pas. Elle vient du dedans , de l'inimitable beauté , de l'incomparable vie de la parole confiée à l'Eglise. Verba quœ ego locutus sum vobis, spiritus et vita sunt*.

Hors de là, même dans les plus grands génies, la pensée est faible, à peine vivante. Elle n'atteint que la superficie des âmes, l'épiderme. Celle-ci seule va au fond.

Des pensées vivantes, qui aillent au fond des âmes, et qui les ravissent jusqu'à les mettre dans l'unité, où y en a-t-il, grand Dieu! Jamais la pensée ne naquit plus vite qu'aujourd'hui ; jamais elle ne mourut plus vite. Les

i Joan. vi, 67-69.

2 I'bid., 64.

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pensées tombent comme ces feuilles d'automne qui n'ont plus de sève. Les journaux meurent ; les brochures meurent; les livres meurent : semblables à ces éphémères que la science vient de découvrir et qui épuisent en une seconde toute leur vitalité.

Et, dans ce court instant où la pensée humaine a une espèce de vie, quelle est sa suprême ambition? C'est de trouver des lecteurs. Mais un lecteur, qu'est-ce donc? Ce qu'il faudrait , ce serait de trouver des disciples ! Ce serait d'incarner sa pensée, non pas dans les pages d'un livre immortel; ce serait de l'incarner dans les âmes. Ce serait de créer des millions d'âmes qui se nourriraient de notre pensée, qui vivraient de notre pensée, je n'ose pas dire qui mourraient pour notre pensée. Mais qui connaît cela aujourd'hui ? qui l'a connu jamais ? Là plupart des hommes écrivent sur le sable; quelques-uns sur des feuilles volantes ; un petit nombre sur le parchemin ; personne sur le cœur vivant. Voilà le bilan de la pensée humaine au xixe siècle.

Je me trompe, il y a, même aujourd'hui, même en plein XIXe siècle , une parole vivante : Verba vitœ œternœ; une parole qui ne s'incruste pas seulement sur le marbre impérissable d'un livre; qui ne crée pas seulement une école de trois à quatre cents disciples; qui va au fond de deux cents millions d'âmes, et qui, en les ravissant, les met dans l'unité! Et ce n'est pas là du passé contestable. Hier elle s'est fait entendre cette parole vivante. Hier il s'est levé ce vieillard auguste à qui a été confié le devoir de l'interpréter. C'était le 8 décembre 1854. Le monde entier fit silence pour écouter. Et à peine le Pontife qui siège au Vatican eut prononcé une parole , que , cette parole s'enfonçant comme un trait lumineux dans tous les

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esprits, l'immense assemblée qui l'entourait cria : Credo. Et la parole vivante aborda à Marseille, et la France cria : Credo. Elle passa les Pyrénées, et l'Espagne cria : Credo. Elle traversa les Alpes, et l'Autriche et la Hongrie et la Pologne et la Belgique crièrent : Credo. Elle monta sur les vaisseaux de l'Angleterre, et les deux Amériques crièrent : Credo. Et comme, en certains défilés des grandes Alpes, il y a des échos qui répètent la parole, on entendit ies chrétientés naissantes de l'Océanie, de la Chine, de la Corée, du Japon, répéter : Credo, Credo , Credo!

Ce qui s'est passé le 8 décembre 1854 s'est renouvelé depuis avec encore plus de solennité. Tout l'épiscopat était réuni en concile œcuménique à Rome. Il s'agissait d'une question immense dans ses résultats pratiques. La discussion avait été ardente, passionnée. Tout à coup il y eut un grand silence. La parole vivante allait se faire entendre. On avait annoncé des schismes, des séparations. Quelle est la tête épiscopale qui ne s'est pas courbée? Une seconde fois en ce siècle on entendit deux cents millions d'hommes crier : Credo!

Et remarquez bien le caractère de cette parole , qui met dans le monde une si merveilleuse unité. Si elle était toute lumière , tout évidence , je comprendrais cette union de tous les esprits; mais, chose étrange, cette parole, j'allais dire qu'elle est tout obscurité. Car que dit-elle? A quoi demande-t-elle la foi? Elle dit qu'il y a un Dieu en

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trois personnes, égales, distinctes, et qui néanmoins ne font qu'un seul Dieu ; que tous les hommes naissent coupables, ennemis de Dieu, ayant tous péché en leur pre mier père ; que Dieu s'est fait homme dans le sein d'une Vierge; que Dieu est mort; que Dieu est caché sous les apparences d'un peu de pain ; qu'il y a un enfer éternel et un Pape infaillible. Voilà ce qu'elle prêche ; et c'est avec ces incompréhensibilités , le monde dirait avec ces absurdités, qu'elle met deux cents millions d'hommes dans l'unité. Sondez la vitalité d'une telle parole! Deux cents millions d'hommes, je ne dis pas seulement dans l'unité de la lumière, ce qui serait déjà splendide; je dis dans l'unité du mystère, dans la foi à l'incompréhensibilitéF Voilà le trait divin. Et, s'il se trouvait parmi mes lecteurs quelques-uns de ces hommes qui haussent les épaules au seul nom de mystère, je leur dirais : 0 sages du monde,, puissants philosophes , princes de l'esprit , vous avez tout pour vous, la raison, l'évidence, l'érudition, la critique, la science, et vous ne pouvez pas fonder une école! Celles que vous avez essayé de fonder sont en pleine déroute. Et nous, nous avons le mystère, c'est-à-dire, selon vous l'absurde, selon vous la déraison et la folie; et nous arrivons à l'unité , non pas sur une petite échelle , mais sur l'échelle grandiose de deux cents millions d'hommes î Que voulez-vous de plus pour prouver la toute-puissante vitalité de la parole confiée à l'Eglise : Verba vitœ œternœ f Encore n'est-ce pas tout. Cette parole, étrangement puissante, ne saisit pas seulement les esprits, elle va jusqu'au fond des consciences, et, après avoir fondé l'unité des intelligences, elle crée l'unité des volontés; dans quoi?... toujours dans la liberté! Tandis que, hors de là , la pensée impuissante appelle forcément la coaction

extérieure, l'épée; ici point de troupes, point de police, point d'armes; et cependant une société immense, universelle; un roi, des magistrats, des préceptes, des lois. Comment entre-t-on dans cette société? Par la liberté, a Voulez-vous être baptisé? — Je le veux. » Gomment en sort-on? De la même manière, quand on le veut. Et que fait-on des lois, des préceptes? Ce qu'on veut. Catholique aujourd'hui, protestant demain, impie et athée aprèsdemain; on est libre, sinon devant Dieu, du moins devant les hommes. L'Eglise n'a qu'une peine, une peine de dignité et d'honneur, dont elle use rarement; le droit de dire : « Vous ne voulez plus de moi; je ne veux plus de vous. Vous êtes sorti le premier; je ferme la porte. » Et encore ne la ferme-t-elle jamais assez pour que le coupable ne puisse rentrer. Eh bien, dans de telles conditions, où ne subsisterait pas pendant une heure la plus humble des sociétés, la petite royauté de Monaco, elle vit, cette société immense , universelle ; il règne , ce roi de deux cents millions d'âmes : tant est puissant l'esprit qui anime l'Eglise, la parole vivante qui incessamment la crée.

Ah ! je le sais , ce fait est bien vieux pour frapper les esprits. Il en est de cette merveille comme du soleil , qui a le tort de se lever chaque matin. Mais supposez qu'un de ces grands esprits du paganisme qui aspiraient à l'unité et ne savaient comment y arriver; supposez que Platon, qui, avec tout son génie , ne fonda qu'une école , entrât dans une de nos cathédrales un jour de Pâques , et qu'au moment où il en franchirait le seuil , il entendit s'élever la grande voix du peuple chrétien : Credo in unum Deum; et qu'il vît cette foule, enfants, femmes, vieillards, unis dans la sublime lumière de l'unité de Dieu, lui qui l'avait entrevue, mais qui n'avait pas osé la découvrir, jugeant

le peuple incapable de la comprendre, j'imagine que l'étonnement le clouerait sur le seuil. Et si, prêtant l'oreille au cantique qui emplit la basilique , il entendait ces autres paroles : Et in Jesum Christum, Filium Dei uni' genitum, natum de Maria Virgine; c'est-à-dire si, après avoir vu l'unité des âmes dans la lumière accessible, il voyait l'unité des âmes dans le mystère , dans la lumière inaccessible et transcendantale , son grand esprit pénétrant d'un coup d'aile dans ce second monde , il se prosternerait à deux genoux , étonné et ravi . Et si , continuant à écouter pour avoir le dernier mot d'une scène si inattendue, il entendait la grande voix : Et in unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam, c'est-à-dire non plus seulement l'union des esprits, mais l'union souveraine des âmes, des consciences, des vies dans l'universelle liberté, ah ! il ne dirait plus : « Il faut qu'un Dieu descende sur la terre pour enseigner l'humanité; » il dirait : « 11 est venu; je le reconnais; je l'adore; » et il joindrait sa voix aux acclamations de l'univers entier qui dit : Credo,

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