‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 20 sur 68 · LE PROGRÈS DIVIN DE L'ÉGLISE. — 3° LE PROGRÈS DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS DIVIN DE L'ÉGLISE. — 3° LE PROGRÈS DE L'AMOUR

Après le progrès de l'être, après le progrès de la lumière, reste le progrès de l'amour. Mais quoil est-ce qu'il y a un progrès dans l'amour? Est-ce qu'il n'est pas de son essence de naître instantanément, comme un coup de foudre , et d'avoir , à son début , un éclat , une beauté , une douceur, une délicatesse, une force qui ne seront jamais surpassés? Est-ce qu'il n'en a pas été ainsi dans l'Eglise? Est-ce que Jésus-Christ n'a pas , d'un coup , irradié sur elle tout son amour? Est-ce que celle-ci ne le lui a pas aussitôt rendu dans des proportions, sinon égales, du moins sublimes? Qui a jamais aimé Jésus-Christ comme les douze Apôtres, comme les premiers martyrs, comme les vierges de la primitive Eglise? Où retrouver cette aurore du Christianisme, alors que les fidèles n'avaient qu'un cœur et qu'une âme , et qu'ils vivaient tous dans une sorte d'extase, l'extase de l'amour à sa première heure?

Cela est vrai. Ce début est ineffable, comme tous les

l'église 231

débuts de l'amour. Et cependant j'entends M. Renan qui dit : « Jésus-Christ est mille fois plus aimé aujourd'hui qu'il ne l'a été de son vivant. » J'entends M. Havet qui répète : « On n'a jamais aimé Jésus- Christ comme on l'aime aujourd'hui. » Il y a donc un certain progrès dans l'amour de Jésus-Christ et des âmes ; et il faut même que ce progrès soit assez évident pour qu'il ait été remarqué par de tels aveugles.

Cherchons en quoi il consiste; étudions ce que l'abbé Perreyve a si délicieusement nommé la marche de l'amour. « C'est à savoir, dit-il , qu'à partir du premier moment de son existence, l'amour ne peut vivre qu'à la condition de grandir. Il faut qu'il croisse, qu'il monte, qu'il se fortifie par joies ou par souffrances, qu'il s'approfondisse par son bonheur, ou plus sûrement encore, icibas, par ses épreuves et ses sacrifices, en un mot, qu'il marche et qu'il avance toujours, et qu'il augmente à chaque pas la grandeur de ses conquêtes et de ses dons1. »

En a-t-il été ainsi de l'amour des âmes pour Jésus- Christ, et de l'amour de Jésus-Christ pour les âmes? Regardons.

Ce qui fait la sainteté substantielle de l'Église, c'est son amour pour Jésus-Christ; et ce qui crée en elle cet amour, et le renouvelle, et l'anime, c'est son incessante contemplation de la beauté de Jésus-Christ. Jésus-Christ

* Perreyve, Une Siation à la Sorbonne, p. 208.

232 l'église

pose devant son épouse comme le Bien-Aimé. Elle le re- j garde, elle l'admire, elle le chante; elle se plonge avec délices dans la contemplation de ses perfections; et, comme il est infini, étant Dieu, elle y revient sans cesse, sans parvenir à se satisfaire jamais.

Tantôt c'est une vue générale qui la jette dans l'extase. Tantôt, pour essayer de mieux voir, elle analyse, elle détaille. On dit qu'on a tout nié en Jésus-Christ, tout conspué , tout couvert d'outrages , ses pieds , ses mains , sa tête, son cœur, son humanité, sa divinité, sa vie, sa mort. C'est vrai. Mais l'Eglise aussi a tout adoré, tout admiré, tout aimé, tout couvert de ses baisers, de ses enthousiasmes ou de ses larmes.

Pour donner plus d'acuité à sa contemplation, elle l'a, pour ainsi dire, régularisée. Chaque année, elle fait comme le tour de cette beauté adorable. Elle regarde successivement , avec des prières et des ravissements , sa nativité pleine de grâces , sa charmante adolescence , sa vie cachée à Nazareth, ses prédications et son zèle apostolique en Galilée , sa passion , sa flagellation , sa mort d'amour à Jérusalem, sa résurrection et son ascension. Quand elle a fini elle recommence , jamais lasse , mais jamais satisfaite , avec un amour nouveau, grandissant, avec une sorte de désespoir de ne pouvoir pénétrer plus avant dans la contemplation de telles beautés. Elle y éprouve une sorte de dépit. Elle appelle chaque fidèle en particulier à essayer de faire mieux qu'elle :

Quantum potes, tantum aude; Quia major omni laude, Nec laudarê sufficis.

Mais bientôt, lasse de tant d'efforts impuissants, elle

l'église 233

convie les âmes d'élite à se grouper autour de tel ou tel acte de Jésus-Christ , autour de tel ou tel mystère de sa vie. Un seul ; c'est bien assez pour épuiser l'adoration , l'amour, l'admiration, l'enthousiasme d'une vie tout entière. Ici c'est sa sainte enfance qui les ravit; là sa face adorable couverte de soufflets et de crachats ; ailleurs ses pieds et ses mains percés, son cœur entr'ouvert. Comment naissent ces dévotions spéciales? Qui le dira? Elles se multiplient dans l'Eglise. Elles attestent, par leur nombre, une vie, une activité, une nouveauté, une ardeur jamais satisfaites; comme des étincelles qui ne jaillissent incessamment d'un foyer que parce qu'il est incandescent. Dans ce mouvement, dans cette vie, serait-ce téméraire d'indiquer un ordre , un progrès ?

Au début, dans les catacombes, pendant que les fidèles sont brisés , broyés , foulés aux pieds , traînés sur l'échafaud , la grande dévotion , c'est la dévotion à Jésus-Christ ressuscité , au divin Jonas sorti du ventre de la baleine , au divin Orphée qui charmera les bêtes féroces et qui construira l'Eglise au son de sa lyre. Voilà ce qu'on voit sur les murs des catacombes ; jamais sa croix, jamais sa flagellation , jamais sa face couverte de crachats ; mais sa lyre , sa houlette , sa belle robe blanche de ressuscité , sa charmante figure de jeune adolescent qui n'a pas connu les morsures du temps ni les blessures de la mort. Sur les chevalets et au milieu des bûchers , on vit de cette dévotion faite de foi et d'espérance.

Constantin paraît; le Christianisme monte sur le trône; les fidèles vont être dans les honneurs et les plaisirs ; quelle est la dévotion qui , peu à peu , sans qu'elles y songent, s'empare de toutes les âmes? la dévotion à la croix. Dans les douleurs , c'était la dévotion au triomphe 1 Dans

234 l'église

les joies, c'est la dévotion à la croix! La croix sort de terre, où on l'avait cachée depuis trois siècles; elle étend ses beaux bras, et l'on y voit monter le divin Crucifié couvert de sang et de blessures. A ces populations que menace la décadence du Bas-Empire, à ces barbares qui arrivent pleins de brutalité et de violence, il fallait ces coups hardis de Dieu pour les réveiller ou les adoucir , cette révélation pénétrante de l'amour infini dans la souffrance. La dévotion à la croix , à la couronne d'épines , aux clous, à la colonne, aux pieds et aux mains percés par amour, remplit toute la fin de l'empire romain et toute l'invasion des barbares. Elle pénètre les âmes; elle les attendrit; elle les exalte d'un tel amour qu'on voit les nations chrétiennes s'ébranler, se mettre en marche pour délivrer le tombeau de Jésus-Christ; et la vue de Jérusalem leur arrache des sanglots, qui, dans ces rudes âmes de soldats, vont jusqu'à l'évanouissement, et quelquefois jusqu'à la mort.

Peu à peu, sous cette sainte influence, les esprits s'élèvent, les âmes s'attendrissent. A ce moment, une autre dévotion grandit à l'horizon; une dévotion plus profonde qui frappe moins les sens , qui va plus au cœur , qui suppose dans les populations une foi plus tendre et déjà plus intérieure : la dévotion à Jésus-Christ caché dans la sainte Eucharistie. Un Pape ordonne d'élever à la messe la sainte Hostie au moment de la consécration, pour appeler les fidèles à une adoration plus explicite. Un autre Pape établit les belles processions de la Fête-Dieu. Un troisième demande aux deux plus grands génies de son temps , saint Bonaventure et saint Thomas, de chercher dans leur cœur, dans leur foi, des chants qui soient à la hauteur de l'enthousiasme universel. Un saint moine, emporté par

l'église 235

le souffle qui domine tout , soupire le quatrième livre de Y Imitation. Et l'Eglise, renouvelée et comme rajeunie par ces splendeurs nouvelles , se prépare à entrer résolument dans les terribles épreuves qui se préparent.

Quelques siècles se passent; voici une autre dévotion, plus délicate encore, qui suppose des âmes plus intérieures, préparées par la sainte Eucharistie à comprendre toutes les délicatesses de l'âme de Notre-Seigneur : c'est la dévotion au Cœur de Jésus. Elle aussi, elle descend du Ciel, et elle pousse des profondeurs de la terre. Elle vient à son heure , et elle fait faire aux populations chrétiennes un pas en avant, un véritable progrès dans l'amour.

Et ce n'est pas tout. Voici à l'horizon une autre dévotion, la dévotion à l'Eglise, la dévotion au Pape, dont on parlait si peu autrefois, et qui vont remplir le ciel chrétien de clartés inattendues et si nécessaires.

Entre ces grandes lignes, et comme au milieu de ces dévotions majeures, placez les dévotions secondaires. Etudiez les dates de chacune d'elles , le temps où elle naît , le milieu où elle s'épanouit. Quel ordre! quel mouvement l quelle vie! quel rajeunissement perpétuel de la foi, de la piété et de la sainteté! L'amour divin est dans l'Eglise. Il y est immuable et invincible , nous l'avons vu ; mais en même temps il y est progressif et vivant. Il avance toujours ; et dans cette marche incessante , la première chose à noter déjà , c'est le progrès des dévotions.

236 l'église

Mais contempler, admirer, adorer, ce n'est rien quand on aime. Il faut se donner à celui qu'on aime. Il faut se sacrifier, s'immoler pour lui. Et ici quel nouveau progrès se présente à nous !

Qui dira d'abord comment est née la loi sublime de la continence ecclésiastique , de la chasteté sacerdotale? Estce Jésus-Christ qui l'a demandée aux Apôtres, et ceux-ci aux évêques et aux prêtres? Sont-ce les prêtres de l'Eglise primitive qui l'ont votée par enthousiasme? Quoil nous montons tous les jours au saint autel, nous tenons tous les jours dans nos mains le corps très pur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce corps vierge né d'une Vierge, et nous ne lui ressemblerions pas ! Qui ne regarderait la loi de la chasteté sacerdotale que d'un point de vue tout humain, en serait déjà ravi. C'est elle qui a fait le prêtre , qui lui a donné son auréole, sa grandeur sacrée. En le mettant dans une solitude auguste, elle lui a attiré la vénération , la confiance ; elle lui a donné la liberté. Mais qui la contemplera d'un regard plus élevé y verra, avant tout, un fruit suave de l'amour de Jésus-Christ. Lui seul a pu créer cette merveille. Mais, grand Dieu! que c'était hardi! Il fallait demander à l'homme un amour si intense qu'il allât jusqu'à sacrifier à Dieu la plus ardente comme la plus légitime de toutes les passions. Contenir en soi la vie; se dire que, ni dans le temps, ni dans l'éternité, on ne verra sa postérité remplir le ciel et

l'église 237

la terre; mourir seul après avoir vécu seul : de quel amour de Dieu il faut être pénétré pour faire un tel sacrifice! Or ce sacrifice, l'amour de Dieu le demande, non pas à quelques âmes choisies , mais à des foules immenses : à quarante-cinq mille hommes en France, à deux cent mille hommes en Europe , à des millions , à des milliards depuis dix-huit siècles. Et pour le demander, il n'attend pas que les années aient blanchi les fronts , et appris aux jeunes gens , couronnés de roses et d'illusions , que tout passe , et que le plus pur amour ne laisse bientôt que des cendres; il veut que l'homme sacrifie à Dieu, dans sa jeunesse , non pas la réalité si triste qu'il ignore , mais les charmants rêves , les ineffables espérances qui font battre un cœur de vingt ans. Ce qu'il fallait craindre , en demandant une telle chose , ce n'était pas qu'elle fût refusée ; on ne refuse aucun dévouement à cet âge; c'est qu'elle n'engendrât plus tard des regrets, et que l'Eglise pérît pour avoir trop présumé de la force de l'humanité. Au contraire, l'Eglise a pleinement réussi , malgré des difficultés effroyables ; et elle a prouvé ainsi , en une sphère où nulle religion n'a osé se hasarder , qu'elle possède dans l'amour de Jésus-Christ une puissance surhumaine de dévouements et de sacrifices.

Et cependant , si extraordinaire que fût cette première floraison de vertus née de l'amour pour Jésus-Christ , il y en eut peu après une seconde , plus vaste encore , plus

238 l'église

spontanée, non moins merveilleuse. Jésus-Christ avait dit : Si vous voulez être parfaits, vendez tout ce que vous avez, et suivez-moi1. Il avait dit : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive1. Il avait dit : Il y en a qui se sont faits vierges pour le royaume du ciel. Que celui qui peut entendre cette parole l'entende3. On vit donc des âmes, soulevées par ces paroles, avides de les mettre en pratique, se réunir et s'engager par des vœux publics, solennels, irrévocables : 1° à n'avoir jamais d'autre amour, à ne recevoir jamais d'autre témoignage de tendresse que celui de Jésus-Christ : c'est le voeu de chasteté ; 2° à ne plus rien posséder sur la terre , ni maison , ni terres , pas même l'habit qui les couvre , et à vivre comme des mendiants : c'est le vœu de pauvreté; 3° àrenoncer àleur propre volonté , et à demeurer en perpétuelle dépendance comme des enfants : c'est le vœu d'obéissance. Était-ce assez de hardiesse? Conçoit-on que l'Eglise en ait autorisé le projet? Non pas que cela soit absolument impossible Mais il y a une condition, c'est d'aimer. Quand on aime, on obéit; quand on aime, on méprise les choses de la terre. Quand on aime, on met sous ses pieds tous les autres amours. Trouvez-moi des âmes qui aiment Dieu uniquement, passionnément, et je les ferai vivre dans la pauvreté, dans l'obéissance, dans la chasteté. Pour elles , ce ne seront pas trois sacrifices; ce seront trois ravissements. Mais où sont-elles les âmes qui aiment Dieu ainsi , qui , unies à des corps fragiles, sensibles, ardents, soient tellement éprises de Dieu qu'elles ne voient que lui , et qu'il leur suffise ?

i Matth. xix, 21.

2 Luc. ix , 23.

3 Matth. xix, 12.

l'église 239

Où elles sont! dans l'Eglise catholique; et elles ne sont que là.

Et ce qui frappe , quand on connaît la nature des ordres religieux, c'est leur nombre. Que quelques grandes âmes, émues de la beauté divine de Jésus-Christ, passionnées d'amour pour lui , se vouent à la chasteté , à l'obéissance , à la pauvreté ; à la bonne heure ! Mais ce sont des foules immenses; ce sont des armées qui se renouvellent à chaque siècle. Qui dira le nombre des enfants de saint Benoît? (Jui peindra les multitudes qui se lèvent tout à coup sur les pas de saint Dominique et de saint François d'Assise? Comment énumérer les familles de saint Ignace , de saint Philippe de Néri, de saint Vincent de Paul, de saint Alphonse de Liguori? Et les femmes luttent avec les hommes , et souvent les surpassent en nombre , en activité , en héroïsme, en sainte ferveur. Et voilà dix-huit siècles que cela dure, et que chaque parole du Christ suscite des milliers de héros.

Et ce qu'il faudrait dire encore pour voir toute la beauté de ce phénomène, c'est l'heure providentielle où se lève chaque armée religieuse, dans quel ordre, dans quelle succession, dans quelle harmonie avec les temps, dans quel progrès. On sent, sous cette germination sainte, un esprit caché qui détermine pour chacun les moments et les heures; à moins qu'il ne faille y voir le travail incessant de l'amour qui n'est jamais satisfait , même de ses créations les plus belles , et qui épie sans cesse les besoins , les périls, les souffrances de l'humanité pour y trouver l'occasion de se surpasser. Spectacle magnifique qui ne se voit que dans l'Eglise catholique , et qui prouve que l'amour y est, non seulement immuable et invincible, mais progressif et vivant.

240 l'église

Et ce qui le prouve encore mieux, le voici. Dans toute armée de braves, au milieu et au-dessus des corps d'élite, il y a ce qu'on nomme les héros ; des hommes qui ont , en face du péril , une audace , un sang-froid , une bonne grâce, un bonheur qui électrise tout ce qui les approche. C'est le spectacle que présente aussi l'Eglise catholique. Elle voit naître de temps en temps des êtres qui portent encore plus haut l'amour de Dieu et des hommes. Jusqu'où? me direz-vous. Ne vous révoltez pas de ce que je vais dire. Jusqu'à la passion , jusqu'à la folie! J'ai déjà décrit ce phénomène1. Au pied du Calvaire où Jésus-Christ est mort d'amour pour l'humanité , apparaissent des êtres qui ont juré de vivre et de mourir d'amour pour Jésus-Christ ; des êtres inclinés comme nous vers les choses terrestres , obscurcis, enténébrés par elles, et qui aiment Dieu comme on n'aime pas un père, une mère, une épouse, des enfants; qui vivent sous le charme, dans le ravissement, dans l'extase , dans les plus sublimes et les plus extravagantes folies de l'amour.

Et comme il ne faudrait pas qu'un tel phénomène pût être considéré comme le résultat d'une illusion, Dieu sacre cet amour. Il montre par des signes publics qu'il le partage. Il aime comme il est aimé. Peu à peu entre Dieu et le saint une sorte d'identification , résultat de l'amour ,

1 Le Christianisme et les temps présents, t. III, ch. xv, § 3.

l'église 241

s'opère. Le saint entre, comme dit l'Ecriture, dans les puissances de Dieu. Il devient prophète, c'est-à-dire qu'uni à Dieu, qui sait tout, il connaît le passé, le présent, l'avenir; il sonde les cœurs, il voit les âmes à travers les poitrines. 11 devient thaumaturge, c'est-à-dire qu'uni à Dieu , qui peut tout , il commande aux éléments , aux maladies, à la mort. Et c'est si bien la conséquence nécessaire de son amour que l'Eglise ne met jamais un Saint sur l'autel avant d'avoir constaté qu'il a fait des miracles , c'est-à-dire qu'il est entré dans ce degré d'union où ce qui est à l'un est à l'autre. Mais longtemps avant l'Eglise, moins sévère qu'elle, le monde s'émeut. On s'approche du saint avec vénération ; on touche ses vêtements ; on baise la trace de ses pieds ; et , quand il meurt , on se partage ses vêtements , en attendant le jour où on le placera sur l'autel.

Voilà le fait. Le contestez- vous? Mais comment faire? Ce n'est pas là *m de ces événements cachés dans un coin reculé du globe, perdus dans les lointains de l'histoire. Il est né avec l'Eglise ; il est un des éléments essentiels de son établissement; il a grandi, envahi le monde avec elle; il a fleuri partout avec une telle magnificence qu'il n'est pas une nation, pas une province, pas une ville, sur toute la surface du monde chrétien, qui un jour ou l'autre n'ait eu l'honneur, le bonheur suprême d'enfanter un saint. On composerait une bibliothèque immense avec tout ce qu'on a écrit sur les saints. Le père Bollandus et ses compagnons, qui ont essayé d'en rédiger l'histoire scientifique et critique , en ont déjà publié soixante-trois volumes in-folio. Je vous conseille, je ne dis pas de les lire, la vie n'y suffirait pas, mais de les parcourir. Vous serez émerveillé. C'est là qu'on voit bien quelle est la

242 l'église

■oute-puissance de l'amour qui est dans l'Eglise; comment elle fait des saints avec toutes les âmes : un prêtre , un guerrier, un roi, un philosophe, une vierge; avec toutes les races : sainte Cécile, sainte Agathe, sainte Agnès, au milieu des débris pourris de l'empire romain; sainte Geneviève, sainte Radegonde, sainte Clotilde, mi les passions effervescentes des Barbares; sainte Rose de Lima, dans les forêts vierges de l'Amérique.

C'est là aussi qu'on voit ce qu'il y a d'ordre, de progrès dans l'apparition des saints. On s'imagine qu'ils sont éparpillés dans l'histoire, sans lien, sans cohésion. Grande erreur! Ils naissent à une heure marquée dans décrets de l'amour infini. C'est un chœur, un orchestre ; et il n'y a rien de si beau à étudier que l'ordre de ir sublime apparition. Mais ceci nous entraînerait trop loin, et un volume ne suffirait pas à indiquer les grandes aes d'un si magnifique sujet.

Mais c'est là surtout qu'on voit dans une lumière incomparable que l'Eglise seule produit des saints. L'Église grecque reste unie à l'Eglise catholique jusqu'au IXe siècle; et jusque-là, que de saints! Les Ephrem, les Chrysostome , les Basile , les Nazianze , etc. Au IXe siècle , elle se pare de l'Eglise; plus de saints. Pourquoi cela? que vest-il donc passé? Et non seulement elle n'a plus de maints, mais elle n'en revendique plus. Allez à Constantiaople, à Moscou, à Saint-Pétersbourg; ouvrez ses livres : elle chante, elle célèbre tous les saints qu'elle a eus quand tle était unie à l'Eglise romaine. Depuis , elle n'en a plus ; elle n'a pas osé en écrire un seul dans le catalogue de sa liturgie.

L'Eglise anglicane offre le même spectacle. Que de saints quand elle était unie à l'Eglise romaine! C'était

l'église 243

l'île des Saints , l'île des Edouard , des Alfred , des Thomas de Cantorbéry. Depuis, elle a eu des orateurs, des écrivains , des amiraux , des philanthropes ; mais des saints des passionnés de Dieu et des hommes! Pas un. Depuii Henri VIII, elle n'a pas mis un seul nom nouveau dans ses diptyques.

Et ainsi de l'Allemagne, de la Prusse, de la Suède. Et ces grandes et infortunées nations n'ont rien imaginé de mieux , pour masquer leur infécondité , que de blasphémer la sainteté : à peu près comme des femmes stériles qui , au lieu de porter noblement leur stérilité si elle est un malheur, ou de la cacher si elle est un crime, se mettraient à railler ou à insulter les mères qui ont l'honneur et le bonheur d'avoir des enfants.

Cet honneur et ce bonheur , l'Eglise catholique l'a seule ; elle l'a toujours eu; elle l'a aujourd'hui comme autrefois, et tous les désordres des hommes, toutes les commotions des sociétés ne l'ont pas empêchée de produire avec abondance le fruit suave de la sainteté parfaite. N'est-ce pas hier qu'elle enfantait saint François de Sales et sainte Chantai , dont il y aura probablement des parents parmi mes lecteurs ? N'est-ce pas hier qu'on rencontrait dans les rues de Paris ce vieux prêtre à la soutane rapiécée , à l'air vulgaire et sublime, que les pauvres appelaient M. Vincent? N'est-ce pas hier que l'Italie voyait avec admiration ce vieil évêque qui disait toujours son chapelet, ce qui ne l'empêchait pas d'être un grand théologien que l'Eglise vient de décorer du nom de Docteur ? N'est-ce pas hier que vivait cette sainte et angélique Marguerite- Marie , dont le xvme siècle a tant ri , et dont le nom de famille , un peu bizarre , fait encore le bonheur de tant d'idiots?

Vous dites : Où sont les saints? je n'en ai jamais ren-

contré. Peut-être, et e'est le malheur de votre vie. C'est la preuve que vous suivez des chemins où ils ne sont pas. Prenez-en d'autres, et, qui sait? il vous arrivera peut-être ce qui m'est arrivé à moi-même. J'étais bien jeune; j'entrais un jour, au fond d'un petit village, dans une misérable église. On m'avait dit qu'il y avait là un vieux prêtre d'une rare sainteté. Je venais le voir comme on va voir un phénomène. Il apparut ; il arrêta sur moi un regard d'une beauté surnaturelle. J'en fus ému au point de tomber à genoux, inondé de larmes. J'étais plus jeune encore; j'arrivais à Naples. Une jeune reine venait de mourir. Je ne l'ai pas vue ; mais la ville était encore embaumée des parfums de sa sainteté, et j'ai senti, à l'arôme céleste qui s'exhalait de son souvenir, qu'il y a quelque chose de plus haut que la jeunesse, la beauté, la gloire, la couronne royale ; quelque chose de plus auguste et de plus doux : la sainteté. Ah! vous n'avez jamais vu de saints! Allez sur le chemin de l'humilité, de la pénitence, du dévouement, du sacrifice, vous en trouverez; car il y en a toujours eu , et il y en aura toujours !

Page 1