L'ÉGLISE ET LES ÉGLISES
Après avoir étudié I'Église, il faut étudier les Églises. À côté de la tige verdoyante, les branches détachées, mortes ou mourantes. En dix -huit siècles, agités de tant d'orages, qu'est-il étonnant qu'un certain nombre de branches aient été emportées par le vent ? Mais la plupart sont aujourd'hui si complètement en poussière qu'il n'y a plus lieu de s'y arrêter. Deux seules subsistent et méritent encore attention : le schisme grec et l'hérésie protestante ; la branche arrachée du côté de l'Orient , et la branche arrachée du côté de l'Occident. L'une qui , après un premier craquement au IXe siècle et d'inutiles essais de réunion, s'est définitivement détachée du tronc au XIe siècle, et a jeté une partie de l'Orient dans le schisme ; l'autre qui a * été brisée par l'orage du XVIe siècle, et qui a entraîné dans sa chute l'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse et une partie de la France. Toutes deux tombées avec un bruit fîTroyable, qui couvrent encore de leurs débris une grande
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étendue de terrain , qui ne sont pas complètement desséchées aujourd'hui, et qui, semblables à certains arbres couchés dans le fossé, laissent apercevoir, au sommet de leurs rameaux éteints , des restes de leur première fécondité.
Cependant nous ne parlerons pas ici de la première. Qui a jamais eu, en France, en Italie, en Espagne, en Autriche, l'idée de se faire schismatique grec? De ce côté, nul attrait. Cette Eglise, dont une moitié courbe la tête sous le knout des tzars et l'autre sous le cimeterre des sultans , ce sacerdoce marié , ce dogme immobile , cet art byzantin, ne disent rien à notre nature libre, progressive et ardente : objet de curiosité pour les antiquaires , sans intérêt comme sans péril pour les croyants.
Tout autre est le protestantisme. Non pas qu'il exerce sur les catholiques une grande fascination ; on reste catholique ou on devient incrédule , mais on ne se fait pas protestant. Toutefois il est là, sous nos yeux; nous le coudoyons tous les jours ; il est rempli, d'ailleurs, d'une foule d'âmes droites, sincères, qui n'attendent peut-être, pour redevenir catholiques comme leurs ancêtres, qu'un coup de lumière un peu plus vif. Nous nous y arrêterons donc, et, laissant de côté une foule de choses secondaires, d'objections vingt fois résolues, nous essayerons de nous placer au centre des événements contemporains et d'envisager le problème tel qu'il se pose aujourd'hui.
Ce problème, le voici.
Le principe du protestantisme est le libre examen. Or le libre examen est destructeur de toute religion et de toute société. Les docteurs catholiques l'ont établi avec une logique et une éloquence incomparables. Bossuet, à leur tète, a prophétisé vingt fois que le protestantisme périrait
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par son principe, et que sa dissolution religieuse amènerait, dans les pays protestants, la dissolution sociale.
Cependant jusqu'ici il n'en a rien été. Après trois siècles et demi, le protestantisme paraît plus solidement assis qu'au premier jour. Il porte sans peine son principe dissolvant ; et , bien loin qu'on ait vu apparaître dans les nations protestantes la dissolution annoncée , ce sont elles , l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis, qui semblent précéder les nations catholiques dans la voie de la civilisation et du progrès.
Voilà le problème tel qu'il se pose aujourd'hui. Comment se fait -il d'abord que la religion protestante subsiste encore, et n'ait pas été dévorée par son principe? Comment se fait-il ensuite que, dans les Etats protestants, ce principe n'ait pas détruit la société , mais qu'au contraire ceux-ci paraissent avoir aujourd'hui plus de vitalité que les Etats catholiques ?
Essayons de répondre à ces deux questions.