ET DE LA PRÉTENDUE DÉCADENCE DES NATIONS CATHOLIQUES
[Suite,)
II ne faut donc pas parler de la décadence des nations catholiques. Fût-elle vraie, comme, au lieu de coïncider avec le plein épanouissement de l'esprit catholique au sein de res nations, elle coïncide, au contraire, avec une de ces heures néfastes où les races latines, prises de vertige, n'ont travaillé qu'à chasser la religion de leurs institutions civiles et politiques, cette décadence serait une preuve de plus de la toute- puissance que possède l'Eglise pour élever les peuples à la vraie grandeur. Mais non, je le répète, il n'y a pas de décadence; il y a malaise, maladie; il y a des convulsions et des défaillances, conséquence logique et punition de l'apostasie.
Regardons maintenant ce qu'on appelle la marche ascendante des nations et des gouvernements protestants, et voyons si , ici encore , nous ne serions pas dupes des apparences et victimes des mots.
Posons d'abord en principe que, quelle que soit l'influence de la vérité et de l'erreur religieuse sur un peuple , cette influence n'est pas toujours libre de produire ses fruits naturels. Il y a tels temps où la vérité est refoulée, momentanément rendue stérile. Et par contre, il y en a d'autres où l'erreur religieuse, qui devrait décomposer un peuple, mettre en poussière ses bases nécessaires, est comme annihilée. Ses effets naturels sont suspendus. Ce peuple peut même triompher un instant, ayant le poison dans le sein. Donnons -en un exemple célèbre, l'islamisme.
Aux Xe et XIe siècles, tout homme instruit sait qu'on désespérait de l'avenir des nations catholiques. Une partie du monde chrétien était tombée sous le joug de l'islamisme; l'autre, sous le régime oppresseur du schisme de Photius. Ce qui restait était misérable. La discipline de l'Eglise s'était affaiblie dans le trouble des guerres civiles ; la science avait disparu avec la vertu ; et la Chaire de saint Pierre elle-même , disputée par l'intrigue , ne voyait passer que de grands coupables ou de tragiques victimes. En face de cette horrible décadence grandissait la jeune et brillante civilisation des Arabes. Que pouvaient penser les chrétiens", lorsqu'ils contemplaient, le long des côtes de l'Afrique et de l'Asie, les écoles, les académies, les bibliothèques , les mille monuments que l'islamisme vainqueur créait tous les jours? Les Arabes traduisaient Aristote, composaient
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des chroniques, traçaient des cartes de géographie, cultivaient la médecine, la chimie, l'algèbre, les arts; et leurs armes victorieuses venaient épouvanter l'Italie et menacer Rome. Quel spectacle! Et il fallut le porter deux cents ans! Certes la chute était profonde, et jamais on ne dut parler plus haut de la décadence des nations catholiques et de la marche ascendante des nations mahométanes. Et cependant il n'y avait là qu'une vaine apparence. Cette brillante civilisation reposait sur le faux. Un moment, le génie de ces races ardentes, leur élan irrésistible, l'ivresse de la victoire, la beauté de leur imagination, avaient dompté et refoulé sous terre tous les mauvais principes qui couvaient dans leur sein. Bientôt ces principes détestables allaient reparaître, produire leurs fruits honteux; et tandis que l'Europe catholique, sortie de sa crise, enfantait le siècle de saint Bernard et celui de saint Louis, la civilisation mahométane, abandonnée à elle-même, se préparait à devenir la honte et l'opprobre du monde civilisé. On ne porte pas impunément un cancer dans son sein. Il finit par être le maître; et, en dépit de tout génie, de toute éloquence, de toute poésie, de toute ardeur guerrière, il couche le malade dans son lit, et le conduit tout doucement à la mort.
Prenons un autre exemple. Plaçons-nous au milieu du xvue siècle, en 1640, dix ans avant le traité de Westphalie. Le protestantisme semblait vaincu. L'Angleterre se débattait dans une révolution religieuse et politique qui allait conduire Charles Ier sur l'échafaud. L'Allemagne Hait rongée depuis trente ans par une guerre civile implacable; et le protestantisme y aurait péri, si la France catholique, aveuglée par Kichelieu, ne lui eût tendu la main. C'était l'heure où les races latines entraient dans
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leur plus grand éclat; où la France prenait définitivement le sceptre de l'Europe civilisée; où l'Espagne avait encore sur le front le reflet des splendeurs d'Isabelle la Catholique; où le Portugal venait d'arriver, par des prodiges d'audace, à l'apogée de sa puissance maritime et coloniale; où la Pologne couvrait l'Europe de son épée invincible ; où le saint-empire romain , menacé par la France , faisait encore grande ligure ; où partout éclataient les arts , les sciences et les lettres. Nous en aurions conclu la vérité du catholicisme avec aussi peu de raison que nous conclurions aujourd'hui la vérité du protestantisme de la marche ascendante de l'Angleterre, de la Prusse et des Etats- Unis. La religion est un grand principe d'élévation pour les peuples; mais il n'est pas seul, et il y a une foule <r autres éléments dont il faut tenir compte.
Après ces observations préliminaires, arrivons à ce qu'on appelle la marche ascendante des nations protestantes. Assurément, ce serait une folie de nier leur grandeur actuelle. Plus on contemple l'Angleterre , par exemple, cette nation si peu nombreuse, si mal assise sur un sol trop étroit , et étendant néanmoins sa domination sur cent soixante - quatorze millions de sujets et de vassaux ré?pandus dans les deux mondes, plus on est frappé de ce prodige d'équilibre, et des qualités maîtresses d'esprit, de caractère et de volonté qui, seules, ont pu le rendre possible. La grandeur des Etats-Unis n'est pas moins incon-
testable. La force qui a groupé ces émigrants de tout nom et de toute langue sur des étendues illimitées, et leur a fait une telle position sur le sol , est une des plus grandes forces qui aient apparu dans l'histoire. Il faut en dire autant de la Prusse , quoique sa naissance si récente , son extension si rapide, qui semble tenir à un homme et qui peut-être ne lui survivra pas, ne permettent pas de savoir ce qu'elle sera demain. Mais cette grandeur des races protestantes avouée , et aussi large qu'on voudra , bien des considérations se présentent à l'esprit.
La première, c'est que cette grandeur a été préparés par l'Eglise. L'Angleterre a été catholique pendant mille ans. Elle n'est protestante que depuis trois siècles. C'est pendant ces mille ans qu'elle s'est formée; qu'elle a acquis ses rares et fîères qualités qui la font si grande, ses institutions précieuses, son parlement, son jury, ses universités, ses libertés publiques qui la protègent et la conservent aujourd'hui. Les plus populaires de ses rois, Alfred, Edouard le Confesseur, Richard Cœur-de-Lion, Edouard III, Henri V, sont des rois catholiques. Ses plus beaux monuments, cathédrales, églises, écoles, châteaux, qu'elle entretient et restaure avec un si pieux respect, sont l'œuvre des générations catholiques. Les noms même de ses collèges : collèges de Sainte-Madeleine, de Saint- Jean, de Saint-Alban , de Saint- Edouard , du Corpus Chrîsti à Oxford, du Corpus Christi à Cambridge, d'Ail' soûls ou des Ames du Purgatoire, etc. etc., témoignent de Tantique foi de l'Angleterre. Ajoutons que nulle race n'a enfanté plus de saints : elle a forcé le monde, par le spectacle de sa fécondité surnaturelle, à la surnommer Vile des Saints; ce qui prouve à quel degré elle avait été pétrie, pendant mille ans, par l'Eglise catholique. Parmi
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tant de choses qui font sa gloire et sa force, cherchez-en une qui soit protestante, exclusivement protestante; vous n'en trouverez pas. Tout ce qu'il y a en elle de grand , de noble, de libéral, lui vient de l'Eglise. Il faut en dire autant des États-Unis, qui sont, avec les modifications nécessaires, comme un prolongement de l'Angleterre. Quant à l'Allemagne, elle n'a pas subi moins profondément l'empreinte de l'Eglise catholique. La Prusse était un fief de l'ordre Teutonique. Presque tous ses seigneurs étaient évoques; il faisait bon vivre sous leur crosse, comme dit le vieux proverbe des bords du Rhin. Et si le génie de ces races germaniques est resté encore dur, parce que l'Église n'a pu achever sa tâche, elles ont cependant., dans leur rudesse native, je ne sais quoi d'élevé, de tendre, d'idéal, qu'elles doivent au catholicisme. Jean Tauler, Henri Suso, Eckhart, Ruysbroch, .Otto de Passau, ont communiqué à la langue allemande ce caractère profond et mystérieux dont la réforme a ar- ■té le développement, et en même temps cette aptitude à exprimer les pensées abstraites dont la sophistique a tant abusé de nos jours 1 .
En somme, toutes ces races germaniques et anglosaxonnes ont été formées , pétries pendant mille ans par l'Église catholique. Comment ne leur resterait-il rien du sein fécond où elles ont été conçues, à la manière d'un homme qui , abdiquant à trente ans les principes de son
i Lindemman, Histoire de la littérature allemande, 1846, p. 304. Baumer, Influence du Christianisme sur le haut allemand, Stuttgard, 1845. — Wedewer, le Christianisme et la langue allemande. Voir, dans cet ouvrage, une liste de mots qui doivent au Christianisme un sens particulièrement profond. — Voir aussi Mundt, l'Art de la prose, allemande.
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enfance et la religion de sa jeunesse , n'en doit pas moins ce qu'il a de meilleur à la chrétienne qui a été sa mère et à l'éducation qu'il en a reçue ?
On ne contestera pas , je pense , cette première observation; mais peut-être dira-t-on que si la grandeur des nations protestantes a été préparée par l'Eglise catholique , c'est le protestantisme qui l'a achevée , en leur apportant un nouveau et tout-puissant principe d'ascension : la liberté civile et politique. C'est ce qu'on essaye de dire, en effet. Mais l'histoire proteste contre cette insoutenable prétention. La liberté civile et politique existait avant la réforme, et presque partout celle-ci l'a comprimée. M. Guizot en fait l'aveu pour l'Allemagne, où il reconnaît que le protestantisme a plutôt apporté la servitude que la liberté civile 1. Dœllinger a démontré la même chose pour la Hollande, la Suisse, l'Ecosse, la Suède, la Norwège, et tous les pays Scandinaves , où cette hérésie a entravé la liberté et exalté le pouvoir absolu2. M. de Chateaubriand pense de même : t Jetez, dit-il, les yeux sur le nord de l'Europe , dans les pays où la réformation est née, s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède , la Prusse , la Saxe , sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemark est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gênes ni Venise. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature , et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires et démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald , berceau de la liberté helvétique, le
1 Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, leçon XII. * Dœllinger, l'Eglise et les églises, ch. m, p. 69.
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repoussèrent. En Angleterre , il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avait déjà jugé et déposé des rois; les trois pouvoirs étaient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des lords et des communes ; la monarchie représentative était trouvée et marchait; le temps, la civilisation, les lumières croissantes auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant1. » Bal mes a creusé ce point de vue, qui est le vrai. Il a tracé, de l'époque qui a précédé la réforme, une peinture célèbre , et il a montré jusqu'à l'évidence que tout était prêt pour le plein épanouissement de l'Europe chrétienne, au triple point de vue intellectuel , moral et social. Il n'y avait qu'à laisser faire le temps pour que toutes ces nations, l'Angleterre à leur tète, arrivassent au sommet de la grandeur. Elles y seraient parvenues sous l'influença du culte catholique , non pas tout aussi bien , comme dit Chateaubriand, mais mille fois mieux et plus vite que sous l'empire du culte protestant. Celui-ci a été un arrêt forcé, une entrave de plusieurs siècles. Voilà ce qu'établit Balmès; et il intitule son chapitre : L'élan universel de la civilisation contrarié par l'apparition du protestantisme '.
1 Etudes historiques, François Ier.
* Balmès , le Protestantisme comparé au catholicisme, ch. xlv.
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Mais allons plus loin. Le problème curieux qui se pose n'est pas de savoir si le protestantisme est pour quelque chose dans la grandeur des races anglo-saxonnes et germaniques. Le problème est de savoir comment elles ont pu y arriver en dépit du protestantisme; comment elles n'ont pas été gênées, arrêtées par lui. En bonne logique, le principe fondamental de la réforme est essentiellement destructeur et désorganisateur de la société. Il aurait dû ronger ces deux races à la manière d'un poison. Au contraire, elles ont grandi; elles se sont développées au point d'éclipser les nations catholiques. Voilà le vrai problème.
A quoi cela tient-il ? A trois causes , très curieuses à étudier; car, bien loin de montrer la puissance civilisatrice du protestantisme, elles en attestent, au contraire, la nullité religieuse et politique. Cette affirmation étonnera peut-être mes lecteurs; et cependant rien n'est plus vrai. Si la réforme a aidé à la grandeur des nations protestantes, ce n'est pas par ses qualités, c'est au contraire par set> aéfaillances et par ses périls; à la manière d'une maladie chronique, qui peut pour un temps contribuer à entretenir une certaine force dans un malade, par les pré- ; cautions qu'elle impose et par les excès qu'elle rend I impossibles. Voilà la vraie situation des nations protestantes, et la singulière raison de leur grandeur momen-j tanée.
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Entrons dans le détail, et donnons-en la preuve.
1° La première raison de la grandeur des nations protestantes, c'est qu'elles n'ont pas encore eu ta folie, qu'elles n'ont pas encore commis le crime énorme de chasser Dieu de la société. Au contraire, elles ont maintenu avec un soin jaloux la religion à la base de leurs institutions civiles et politiques. Pourquoi? Elles étaient trop faibles pour agir autrement. Elles y auraient succombé. N'oublions pas, en effet, que si le protestantisme n'a pas tué les nations qui l'ont adopté, bien peu s'en est fallu. Pendant un siècle, elles ont oscillé sur leurs bases. La guerre effroyable des anabaptistes et des paysans avait commencé à les inonder de sang. La peur les a prises .Si on laissait faire les Zwingle, les Muncer, les Jean de Leyde , ces vrais fils du libre examen , rien ne demeurerait debout , ni la religion ni la société. Il faut donc se défendre, s'unir, l'Eglise et l'Etat, pour résister. De là, dans les nations protestantes, cette fusion de la religion et du gouvernement; toutes les forces religieuses mises au service du pouvoir civil , et couvertes à leur tour de son épée ; ces peines sévères édictées contre ceux qui toucheraient à l'un ou à l'autre ; ces professions solennelles, publiques du culte national qui est dû à Dieu. L'Angleterre, la Prusse, les Etats-Unis en sont encore là, et nous offrent le spectacle de peuples qui, en tant que peuples, reconnaissent et pratiquent leur religion.
Et, pendant ce temps, que faisaient les nations catholiques? S'imaginant follement que leur stabili râ et leur prospérité n'avaient rien à craindre, elles commençaient ce grand duel entre l'Eglise et l'Etat qui dure encore et qui est la principale cause de nos malheurs. Au lieu d'appuyer l'Eglise et de s'appuyer sur elle, les rois la jalousaient, cherchaient à ruiner son influence. Au xvn8 siècle,
Louis XIV voulait l'asservir. Au xviii6, Louis XV la livrait aux railleries des philosophes et aux attentats des parlements. Bientôt on la traita comme une ennemie, et on traîna ses évoques et ses prêtres sur l'échafaud. Et, quand le vertige fut passé , la royauté , qui n'avait rien appris et rien oublié, reprit ses mesquines jalousies. Le XIXe siècle aura été occupé tout entier à chasser Dieu des lois, des institutions, des écoles, des armées, des hôpitaux, de partout. Les nations protestantes n'ont pas une base religieuse suffisante pour résister à de pareilles folies. Elles le savent bien. Elles nous regardent avec effroi, et, averties par nos malheurs, elles n'en continuent qu'avec plus de soin à maintenir Dieu et la religion à la base de leurs constitutions politiques. Ce respect du premier des principes sociaux a contribué pour une part considérable à leur donner cette stabilité et cette force que les nations catholiques retrouveront quand elles le voudront, mais quelles ont perdues par leur apostasie.
2° La seconde cause de la marche ascendante des nations protestantes, c'est le soin qu'elles ont eu jusqu'ici de conserver, et de développer en elles les vertus naturelles. Voyant s'éloigner les belles et grandes vertus surnaturelles , réservées au catholicisme qui seul les a jamais produites : la chasteté, l'humilité, la charité, le dévouement poussé jusqu'au martyre, elles se sont attachées d'autant plus aux vertus naturelles. Comme elles n'avaient plus que ce reste de religion , elles s'y sont cramponnées frénétiquement. Si cela s'en allait, que resterait-il? Elles ont donc fait des lois pour prescrire la prière , le repos du dimanche. Elles en ont entouré la solennité d'une sorte de consécration politique et sociale. Elles ont prêché la justice, la probité, l'honnêteté, l'obéissance à l'autorité, la
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respect du serment, de la foi jurée, au point de faire rougir les catholiques de leur légèreté en des choses si graves. Or ces vertus-là, ce sont précisément elles qui sont la base de la prospérité des peuples : Justitia élevât gentes1. Les vertus surnaturelles ont surtout leur récompense dans le ciel ; les vertus naturelles l'ont en ce monde. Dès lors, puisque les nations protestantes les ont mieux gardées que nous, pourquoi Dieu ne les en récompenserait- il pas? Pourquoi ne les traiterait-il pas comme il a traité autrefois les Romains? x S'il a fallu, dit Bossuet, quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde comme un présent de nul prix... Vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs. Receperunt mercedem suam, vani vanam*. D'autre part, pourquoi Dieu ne nous donnerait -il pas cette leçon et cette punition ? Quoi 1 nous jouons avec les choses les plus sacrées ; nous employons tout notre génie à chasser la religion de nos lois, de nos institutions ; nous descendons au-dessous des nations protestantes qui, n'ayant conservé qu'une moitié de la révélation, la mettent avec tant de soin à la base de leurs constitutions politiques ; nous qui avons tout le dépôt, nous le chassons de partout, et nous continuerions à grandir 1 et nous resterions les maîtres 1 Cela est impossible. Nos souverainetés nationales ont à leurs bases moins de vérité révélée que les souverainetés protestantes ; il est juste qu'elles s'abaissent devant elles, et qu'elles les voient monter à une grandeur politique que nous sommes incapables d'atteindre. Dieu est
1 Prov. xiv, 34.
1 Oraison funèbre du prince de Condè.
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le maître, et il a bien des manières de notifier ses leçons.
3° La troisième cause de la marche ascendante des nations protestantes , c'est qu'elles n'ont pas encore subi les coups de la Révolution. N'allons pas imaginer que ce soit une gloire pour la réforme ; c'est une nouvelle preuve , très éclatante , de sa nullité religieuse et sociale. La Révolution a regardé le protestantisme ; elle ne l'a pas trouvé redoutable. Elle a même senti d'instinct qu'elle pourrait avoir, dans ce protestantisme qui n'a plus de principes, qui n'a que des intérêts ou des haines , un auxiliaire au moins transitoire ; s'en servir au besoin comme d'un cheval de renfort. Quand on aura renversé la grande, la terrible ennemie, l'Église catholique, le protestantisme ne gênera pas beaucoup. Plus de religion 1 plus de Dieu! Attaquons-nous donc à celle qui est la religion; les religions tomberont ensuite, et toutes seules.
Le protestantisme a d'abord été blessé de cette exclusion. Puis il s'y est fait. Il a cherché à en bénéficier. Il a même fini par s'unir à la Révolution , par haine d'abord , pour mieux écraser l'Eglise; par intérêt ensuite, pour se mettre à l'abri. La Révolution a accepté ses services, et les lui a payés en dirigeant ses coups ailleurs, et en le laissant tranquille. Mais cette situation durera-t-elle? N'est-elle pas en voie de se modifier? De graves raisons porteraient à le croire. « De politique qu'elle était, la Révolution devient sociale, et d'anticatholique elle devient athée. Sociale, elle demande le nivellement des fortunes, l'abolition de la famille , la liquidation de la société tout entière; athée, elle ne veut plus de Dieu. L'heure est venue pour elle d'entamer les sociétés protestantes. Elle est à l'œuvre. En Allemagne, en Suisse, en Angleterre,
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aux Etats-Unis, d'effrayants symptômes de son travail, souterrain ou à ciel ouvert, se révèlent de toutes parts. C'est dans ces divers pays que s'élaborent les doctrines les plus dissolvantes. On ne peut guère douter que leurs ravages ne soient d'autant plus rapides et plus irrémédiables qu'elles ne rencontreront aucun de ces principes fixes et immuables qui conservent seuls dans les âmes les graves et austères enseignements du Christianisme. Au sein du protestantisme, ces principes n'existent plus, ou n'existent qu'à l'état d'opinions , c'est-à-dire sans base de certitude, et par conséquent sans force de résistance... Restera-t-il au protestantisme assez de ressort pour combattre ces doctrines subversives et les faire reculer ? Je ne le pense pas 1 . »
Ce qui augmente le danger, c'est qu'au moment où la Révolution dirige ses coups du côté des nations protestantes, leurs Eglises nationales s'en vont. Cet accord de l'Eglise et de l'Etat, qui avait fait leur force, se brise. Le mouvement ascendant des nations protestantes en est cause. En s'augmentant , elles absorbent dans leur sein une foule de groupes catholiques qu'on ne peut pas briser, enchaîner comme autrefois, dont il faut respecter les libertés. Les gouvernements se voient obligés de ménager les catholiques, de leur accorder des droits, et peu à peu de se séparer de leurs Eglises nationales. C'est un acheminement à leur suppression. Cette révolution est accomplie aux Etats-Unis ; elle est commencée en Angleterre ; elle va se précipiter en Allemagne. Il n'y aura plus dès lors, à proprement parler, de gouvernements protestants,
1 L'abbé Martin, de l'Avenir du protestantisme et du catholicisme, p. 526.
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comme il n'y a plus de gouvernements catholiques. Il n'y aura plus que des religions vivant de leur propre vie, sans appui de l'Etat. On verra alors ce que vaut le protestantisme et ce qu'il durera en face de la liberté de la presse et de la Révolution. On verra aussi ce qu'est la solidité de ces Etats qui paraissent si grands. Sous les coups de la Révolution , il y aura des ruines plus lamentables que celles qu'ont connues les nations catholiques.
Voilà les trois causes de la marche ascensionnelle des nations et des gouvernements protestants. Le protestantisme n'y est pour rien. Leur grandeur ressemble à la grandeur des Romains. Elle est le résultat de principes et de vertus naturelles que les nations protestantes ont mieux conservées, parce qu'elles se sentaient moins soutenues par leur religion, et comme mises en péril par elle.
Mais si cette grandeur, préparée par le catholicisme et à laquelle le protestantisme n'a guère contribué que par sa faiblesse religieuse et politique , en exigeant des contreforts et en empêchant les excès ; si, dis-je, cette grandeur est réelle, il faut avouer qu'elle est singulièrement incomplète, précisément parce que le catholicisme n'est plus là. D'une part, elle manque des vertus délicates, ou charmantes , ou sublimes , que le catholicisme lui aurait données ; de l'autre, elle est déshonorée par des vices honteux que le catholicisme aurait détruits.
Et d'abord croit-on que le catholicisme, qui est tout
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amour, n'aurait pas fini par atténuer au moins cette brutalité prussienne, cette sécheresse genevoise, cet égoïsme anglais , tellement éclatants qu'ils ont passé en proverbe ? Croit-on qu'il n'aurait rien pu contre l'insupportable et odieuse arrogance de la diplomatie anglaise vis-à-vis des faibles, contre l'action agressive et dissolvante de la puissance prussienne à l'égard du droit et de la liberté des autres, contre le honteux matérialisme du peuple américain? Et, au contraire, serait-ce beaucoup s'avancer de prétendre que le protestantisme , au lieu de combattre ces tristes défauts, les a flattés, fortifiés et agrandis?
Si la puissance politique et le caractère national des races anglo-saxonnes et germaniques restent entachés de vices si honteux que l'Eglise aurait combattus efficacement et peut-être détruits, que dire de leur prospérité industrielle, manufacturière et commerciale? Il ne faut pas nier que le protestantisme ait contribué à cette grandeur matérielle ; mais ici encore par ses défauts. En diminuant les horizons célestes, il a augmenté les préoccupations terrestres. D'autre part , en supprimant toutes les ressources de la charité, il a obligé les individus à compter davantage sur eux-mêmes. Cela est incontestable. Mais combien il a payé cher de tels progrès 1 Pour faire face à des besoins qui grandissaient tous les jours , il a fallu créer ce qu'on a si tristement nommé a les nègres de l'industrie ». A l'homme artiste, du moins à l'homme ouvrier, il a fallu substituer l'homme machine. C'est pitié de le voir, n'ayant besoin dans son travail ni de force ni d'adresse, étant là seulement pour surveiller cet ouvrier de fer, avançant avec lui, reculant avec lui ; simple aide des machines, et machine lui-même. Il sort de là, éteint, étiolé, la face blême» les muscles raidis. Tel est ce genre d'ouvrage que tout ce
qui ne sait rien faire vient s'offrir aux manufactures pour servir les machines. Plus il en vient, plus le salaire baisse, plus ils sont misérables. Et d'autre part, il n'y en a jamais assez. Pitt a dit un mot terrible : « Prenez les enfants. » Ce mot pèse lourdement sur l'Angleterre comme une ma* lédiction. Depuis ce temps, la race y baisse; ce peuple, jadis athlétique , s'énerve et s'affaiblit. Qu'est devenue cette fleur de teint et de fraîcheur qui faisait tant admirer la jeunesse anglaise?... Fanée, flétrie... On a cru M. Pitt, on a pris les enfants l .
Du moins si ce renouvellement de l'esclavage antique procurait du bonheur aux riches et au moins du pain aux pauvres. Mais non. Les riches regorgent d'or et meurent d'ennui. L'affreux spleen les ronge. Les pauvres deviennent des multitudes et meurent de faim. On frémit quand on parcourt la riche Angleterre et qu'on voit la foule immense, odieuse, implacable de ses pauvres. Un sur huit habitants ; d'antres disent sur quatre. Dans les villes un peu considérables on les compte par dix mille. Et quels pauvres ! Tombés dans une sorte de torpeur inerte qui est le dernier degré de l'abaissement. La police les saisit, les entasse dans les works-houses, espèces de dépôts infects, mal aérés, où l'étranger contemple avec épouvante des milliers d'êtres avilis, flétris avant l'âge par la misère et la débauche, qui ignorent s'il y a un Dieu, une éternité, et qui, dans ce fonds de dégradation, plus voisins de la brute que de l'homme, ne savent pas même maudire, et sont devenus incapables de se révolter.
Pour tirer ces êtres d'un tel abîme d'humiliation , il faudrait ce que la charité a de plus ingéi/ *ix, de plus délicat,
1 Michelet, le Peuple, 3e édit., p. 91.
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de plus tendre, de plus persuasif, de plus divinement consolateur. Mais la charité n'existe pas en Angleterre. Là point de sœurs de Saint -Vincent -de -Paul au lit des mourants. Point de Petites -Sœurs des pauvres pour recueillir la vieillesse désespérée. Point de dames du monde pour faire apparaître , dans la mansarde du pauvre , la douce figure de la religion. On fait la charité en Angleterre comme on y propage la foi , sans payer de sa personne , en donnant sa souscription à l'œuvre des Bibles et à la taxe des pauvres. Et bien que ce dernier impôt soit onéreux , les secours accordés à chaque malheureux sont insignifiants.
Alors que faire, puisqu'on n'est ni secouru ni consolé? S'étourdir. Et pour s'étourdir, s'enivrer. « A Glascow, dix mille individus s'enivrent le samedi soir, immédiatement après la paye , et restent ivres le dimanche , le lundi , et quelquefois le mardi. Dans cette même ville, on arrête vingt mille femmes ivres au point de ne plus pouvoir se tenir debout. A Edimbourg, on a créé de vastes établissements où l'on met en pratique, sur une vaste échelle, Fart de perdre la raison pour UN PENNY (dix centimes)*. »
Les femmes y ajoutent une autre ressource : se prosti tuer. Osons le dire, la prostitution de Paris n'ost rien à côté de celle de Londres. Là elle est telle que les Anglaises n'y suffisent pas , et qu'il faut que le monde entier lui envoie des victimes.
Les observateurs s'indignent : « Ne peut-on, disent-ils, filer et tisser le coton, la laine, la soie, par grandes masses et à bon marché, en développant toute la puissance des machines, qu'au prix de cette effroyable série d'horreurs,
1 Moigno, Splendeurs de la foi, t. IV, p. 694.
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qui sont la destruction de la famille, l'esclavage, la décré- 4 pitude et la démoralisation des enfants, l'ivrognerie des hommes, la prostitution des femmes, la décadence universelle de la moralité et de la vie 1 . »
Le spectacle que présentent les Etats-Unis est un peu différent, quoique beaucoup de ces traits s'y retrouvent. « Mais qui peindra l'abaissement où ce peuple est tombé?... Le dieu dollar y règne en maître sur toutes les classes de la société... Les Américains ne demandent pas si une personne est honnête, mais si elle est habile (sachant gagner de l'argent). Dans ce but, ils brûlent la vie. Le sentiment est éteint en eux ; il n'y a de place que pour la sensation. La justice est vénale , et la corruption des juges s'étale quelquefois en plein jour. La charité n'existe pas. Rien de plus commun que de trouver le matin , dans les rues , plusieurs infortunés morts de faim. Et ces avortements innombrables, pratiqués insolemment par des proxénètes millionnaires ; et ce mépris de la vie des autres , au point que deux capitaines de steamers n'hésiteront pas à sacrifier cent ou deux cents passagers pour distancer le navire rival. Au lieu de s'indigner, l'opinion publique s'en occupe à peine ». » Voilà bien des vices, et il y en a d'autres où la main maternelle de l'Eglise n'aurait pas été inutile.
Quant à l'Allemagne , ce serait long d'énumérer ici les symptômes de décomposition, disons mieux, de barbarie, qui éclatent de toutes parts au sein de l'empire : l'envahissement souterrain du socialisme; le paupérisme qui grandit à vue d'œil ; la démoralisation des ouvriers, même des femmes ; l'épuisement des caisses de l'Etat , même après
M. Léon Faucher, Études sur l'Angleterre, t. I, p. 381. Moigno, Splendeurs de la foi, t. IV, p. 698.
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l'absorption de nos cinq milliards, etc. C'est un cri universel , que les odeurs de Berlin menacent d'effacer celles de Paris, de Londres et de^ New -York.
On le voit , sous le rapport de la vraie civilisation , les nations catholiques n'ont rien à envier à l'Angleterre, à V Allemagne, aux Etats-Unis; et, si les races anglo-saxonnes ou germaniques semblent en ce moment les dominer au point de vue politique , elles les laissent bien loin derrière elles au point de vue de la vraie civilisation.
Osons dire toute notre pensée. Même si elles fussent demeurées catholiques, les races anglo-saxonnes et germaniques n'auraient pas égalé les races latines. Il leur manque le goût. Elles ont la lourde épée, elles n'ont pas la lyre. Elles peuvent écraser les peuples, elles ne peuvent pas les charmer. L'Angleterre n'a que des orateurs politiques, ce qu'exige sa vie parlementaire, et des conteurs^ comme il convient à une nation qui s'ennuie. Son grand poète contemporain , Byron , est froid , triste et désespéré comme elle. Mais les grands génies de l'avenir, les poètes de l'idéal, les musiciens, les peintres, tout ce qui demande de la flamme , de l'enthousiasme , tout ce qui , après avoir enchanté un pays, va éclairer, consoler, enchanter les autres peuples, elle ne l'a pas. Enveloppée de brouillards, elle est dans le concert européen ce qu'est une fille triste et boudeuse. Elle ne dégage pas de soleil. Elle ne rayonne pas de lumière. Elle n'est pas , elle ne sera jamais de ces
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races qui éclairent le monde et qui le consolent en le charmant.
L'Amérique, pas davantage. Point de goût. Ses femmes ne savent pas s'habiller. Point d'art. Ses architectes ne savent construire que des Bourses ou des chemins de fer. Point de musique ni de peinture. Ses riches couvrent d'of nos chanteurs et nos peintres, mais sans les comprendre et sans être capables de les apprécier. L'art vit d'idéal. Or l'Américain le méprise ; et cet abaissement le chasse absolument du petit groupe exquis des nations initiatrices : la Grèce , l'Italie de la Renaissance , l'Espagne d'Isabelle la Catholique et la France de Louis XIV.
L'Allemagne aurait pu peut-être entrer dans ce groupe , quoiqu'à un rang inférieur ; mais son schisme du xvie siècle, en paralysant ses plus belles qualités, l'en a rendue incapable. Elle a gardé son goût de la musique, et elle a engendré Beethoven. Elle a gardé son goût de la poésie, de l'art; mais , après avoir engendré Schiller, qui s'est fait catholique, elle n'a plus créé que Goethe, qui s'est fait païen. Elle a conservé son goût de la contemplation, de l'idéal, de la pensée pure; mais, n'ayant plus ni frein ni fanal, elle n'a donné au monde que des sophistes : Kant, Fitche, Hegel, Strauss, dont nos pauvres Français stériles ont essayé de s'emparer, sans parvenir à féconder avec eux leur propre stérilité. Peu à peu , le génie allemand s'abaissant , ils sont descendus à la petite érudition. Ils ont des savants ; a mais savants à leur manière, savants terre-àterre, à la manière des érudits. Ils établissent et ils analysent patiemment les faits, chassant nonchalamment la petite bête, etc. 1. » Or, rien de tout cela ne suffit à créer
1 Moigno, p. 697.
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une civilisation. Il ne sortira jamais du génie allemand quelque chose d'assez élevé, d'assez clair, d'assez universel pour saisir l'humanité et la teindre de ses couleurs.
Et ajoutons que la langue manque. « La langue allemande est une langue très riche, philologiquement hardie dans sa composition, originale et même bizarre dans sa grammaire, comme si elle craignait que l'on ne comprenne trop tôt ce qu'elle veut dire. Mais elle n'est nullement la langue de l'apostolat et de l'enseignement. Elle n'est pas même une langue populaire. Elle reste forcément ignorée de la majorité de ceux qui la parlent, presque autant que le chinois. En réalité la langue allemande n'est pas faite , elle est et sera toujours à faire. On l'apprendra par nécessité, on la parlera par force, et on l'oubliera aussitôt qu'on le pourra ' . »
Je ne crois donc pas à l'avenir civilisateur des races germaniques et anglo-saxonnes. Elles peuvent dompter le monde ; elles ne peuvent ni l'élever, ni le moraliser, ni le charmer. Or, dompter le monde, ce n'est rien. Un portefaix aurait dompté Virgile et renversé Homère. Mais cela ne dure pas; cela passe comme un orage, comme une trombe. Il n'y a d'éternel que l'art avec lequel on charme le monde, et la religion avec laquelle on le sanctifie!
Oserions-nous aller plus lom, et nous permettrait -on d'émettre un doute, même sur la durée de <a puissance
1 Moigno, t. IV, p. 697.
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politique des races anglo-saxonnes et germaniques? Ii leur manque le premier élément de toute grandeur solide, le sol, sans lequel un peuple ne vit que par miracle et pour un temps.
Le sol est à un peuple ce que le corps est à une âme. Sans doute on peut trouver une grande âme dans un corps débile; mais combien elle sera gênée pour faire de grandes choses et pour les faire longtemps ! Donnez à Bossuet , donnez à Berryer une complexion maladive, et voyez combien seront diminués les éclats de leur éloquence. Donnez à Napoléon des poumons de poitrinaire , et dites s'il sera capable de parcourir l'Europe à cheval. Aux grandes âmes, non pas pour qu'elles soient grandes , mais pour qu'elles fassent de grandes choses, il faut des corps proportionnés, capables de répondre, sans se briser, à la grandeur de leurs élans et à la spontanéité terrible de leurs émotions.
Il en faut dire autant du sol. Que voulez -vous que devienne un peuple dont les pieds ne sont pas largement çfc solidement posés sur un sol en rapport avec son âme ? Il pourra avoir un élan , mais qui ne se soutiendra pas. Or, à ce point de vue , les nations protestantes sont mal partagées. L'Angleterre colossale porte sur la pointe d'une aiguille. Elle a vingt millions d'Anglais , juste de quoi être une nation de quatrième ordre, et elle a cent soixante-quatorze millions de sujets et de vassaux répandus dans les deux mondes. Sa vie est un miracle d'équilibre. Je ne la regarde pas sans songer à ces statues, qu'un art de décadence met quelquefois sous nos yeux, les pieds posés sur un socle étroit , le corps jeté en avant , et les mains hardiment étendues dans l'espace. On cherche le centre de gravité. Les pieds crispés, les nerfs gonflés vous disent que vous êtes en présence d'un tour de force. Ce n'est pas
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l'Apollon du Belvédère ni la Vénus de Milo , noblement posés sur leurs bases ; c'est de l'équilibre. Mais cela dupera-t-il ? Cela peut-il durer ? Est-ce que les Indiens seront toujours des Indiens, toujours des enfants, toujours des sauvages? Est-ce qu'ils n'arriveront pas à âge d'hommes, à la maturité, à la liberté, au gouvernement d'eux-mêmes? Est-ce que ce n'est pas inévitable ? Alors que deviendra la puissance de l'Angleterre? Ce qu'est devenue Venise, ce qu'est devenue Carthage, ce que deviennent les races mercantiles, dont toute la puissance est au dehors, et qui n'ont pas sous leurs pieds un sol vaste, riche, fécond, capable de porter une grande nation, de la nourrir et de lui suffire.
La Prusse est encore plus mal partagée. Elle étouffe sur son sol maigre. Elle y meurt de faim. Aussi, que répondait M. de Bismarck à ceux qui lui reprochaient de sacrifier trois cent mille hommes à sa jalousie haineuse de la France? « Trois cent mille hommes I c'est ce que l'Allemagne jette chaque année à l'hydre de l'émigration! » Combien comptez- vous d'Espagnols, de Français, d'Italiens en Allemagne? Infiniment peu. Et ces rares émigrés y meurent d'ennui. Combien comptez -vous ou comptiezvous avant la guerre de Prussiens en France? Des centaines de mille. La France a tiré de son sol , en moins de deux ans, les cinq milliards d'indemnité de guerre. L'Allemagne a englouti nos cinq milliards, et déjà la crise financière lui fait pousser des cris de détresse. Pour sortir de cette prison où elle étouffe, il faudra que la vaillante Hollande , malgré tant de souvenirs de gloire , devienne la province maritime de ce nouvel empire. Mais même avec ce soupirail, la Prusse manquera d'air et n'entretiendra sa puissance que d'une manière factice et par conséquent peu durable. Tout ce qu'elle pourra faire, si nous continuons
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à faiblir, ce sera de nous envoyer en France ses grossiers habitants. On les débarbouillera, on les policera, et, en échange de leur rude énergie qu'ils infuseront dans notre sang , nous leur donnerons la grâce , la délicatesse , la générosité. Ils ne feront pas de nous des Prussiens; nous en ferons , au bout de deux ou trois générations , des Français. La France restera ce qu'elle est, la France; et la Prusse sera toujours la Prusse : une terre laide et maigre , qui ne peut pas nourrir ses enfants.
Je ne vois qu'une nation protestante qui ait un beau sol, vaste, fertile, bien proportionné, l'assiette parfaite d'un grand peuple : l'Amérique. Mais l'Amérique est-elle une nation protestante? Toutes les religions y fleurissent, et le catholicisme autant et plus que les autres. Né d'hier , déjà il surpasse en nombre chaque secte en particulier. Demain il occupera la moitié du sol habité. D'ailleurs l'Amérique est trop loin de l'Europe. Et quand même le peuple américain parviendrait à maintenir son unité et ne se fractionnerait pas comme l'Europe en plusieurs nations , il est peu prabable qu'il puisse avoir une grande influence sur nous. Il est trop inférieur dans les dons de l'esprit. Il ne cultive ni la philosophie , ni les lettres , ni les arts. Il manque de goût. C'est un ouvrier, un mécanicien. Ce n'est pas un civilisateur.
Il conviendrait peut-être, pour achever la démonstration, de comparer, à ce dernier point de vue, les races latines avec les nations protestantes. Mais à quoi bon? Qui ne connaît la beauté parfaite du sol de la France , de l'Espagne, de l'Italie? Quelle terre fut plus belle, dans de plus harmonieuses proportions avec la destinée du peuple qui l'occupe? Et non seulement belle, mais riche, féconde, ornée de tous les dons du ciel, de ceux qui font le
charme de la vie comme de ceux qui en font la sécurité et la force. Aussi toutes les nations de la terre viennent visiter la France, l'Italie, l'Espagne, s'y établissent, y trouvent le repos, le bien-être, le soleil, l'art. Au contraire, ni le Français, ni l'Italien, ni l'Espagnol n'éinigrent Ils restent chez eux, parce qu'ils y sont bien.
Que faudrait-il donc pour que les races latines reprennent le sceptre du monde? Qu'elles sortent victorieuses de la crise; qu'elles rejettent le poison qui les dévore; qu'elles rétablissent, sur leurs fondements ébranlés, l'autorité politique , l'autorité civile et l'autorité domestique ; et que , répudiant des erreurs funestes, elles remettent Dieu au sommet de leurs lois et de leurs constitutions. Alors elles retrouveront leurs forces, et on verra renaître, sous leur direction , Vélan universel de la civilisation contrarié par l'apparition du protestantisme.
Mais, d'autre part, que faudrait-il pour qu'à cet élan de la civilisation se joigne une renaissance superbe et une extension nouvelle de l'Église? Que les races anglosaxonnes et germaniques reviennent à la foi. Alors elles retrouveraient, elles aussi, avec l'accroissement de leurs magnifiques qualités, avec l'atténuation et la diminution de leurs défauts , le rôle que Dieu leur a réservé dans le développement historique de son Église, qu'elles ont admirablement rempli pendant des siècles, et qui nous manque si cruellement aujourd'hui.
Toutes les grandes races ont une mission providentielle
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et un service spécial à rendre à Jésus -Christ. Dieu s'est servi des races latines pour développer l'autorité de l'Eglise, ses traditions divines et ecclésiastiques, ses dévotions , son culte , et en général toute sa beauté extérieure. Disciplinées par le génie romain, habituées à l'autorité, à la hiérarchie, douées d'une âme tendre et profonde, ces races étaient merveilleusement propres à fournir à l'Eglise les éléments humains dont elle avait besoin pour ce travail. Il a duré près de dix -huit cents ans, du concile de Nicée à celui de Trente , et du concile de Trente à celui du Vatican. Il est fini. Cette première période est terminée.
Dieu va se servir maintenant des races anglo-saxonnes et germaniques pour répandre et propager partout son Église. C'est leur mission antique et providentielle. Elles l'ont remplie merveilleusement du VIe siècle au XVIe. Elles vont la reprendre. Tout est prêt pour cela. D'une part, il faut que l'Eglise franchisse ses limites. Elle ne peut demeurer éternellement à la même place. Elle s'y étiolerait. D'autre part, pendant que les races latines, France, Espagne, Italie, restent chez elles, les races anglo-saxonnes envahissent le monde. Les voilà maîtresses partout , en Amérique , en Australie , en Océanie , sur tous les rivages de l'extrême Orient. Si loin qu'aborde un Européen, c'est en anglais qu'il est salué. Les Allemands marchent sur leurs traces. C'est par trois cent mille hommes qu'ils inondent chaque année les diverses parties de l'Orient. Seulement ils se fondent au milieu des populations anglo-saxonnes et se laissent absorber par elles; en sorte que celles-ci sont en train de devenir seules maîtresses. Ce qui se passe aujourd'hui ressemble à ce qu'on vit sous Auguste un peu avant la naissance de Jésus-Christ. Les Anglo- Saxons, comme autrefois les Ro-
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mains, prennent silencieusement position pour une mission qu'ils ignorent encore. Et pendant qu'ils se répandent ainsi, voilà que Dieu commence à ouvrir leurs yeux. Le voile qui leur cachait la divine beauté de l'Eglise se soulève peu à peu. Ils commencent à voir que tout n'est pas autorité, hiérarchie, cérémonies, pompes extérieures dans l'Eglise romaine ; qu'il y a un fond et un suc divin qui vient de l'antiquité et qui alimente les âmes. Ceci compris, les conversions iront vite.
Un brillant et profond observateur se demande combien de temps sera nécessaire pour porter jusqu'aux extrémités de l'Orient la grandeur et la toute-puissance anglo-saxonne. Il répond que deux siècles sont à peine nécessaires pour cela 1 . En faudra-t-il autant pour que la race anglo-saxonne redevienne catholique? Soit que l'Angleterre se convertisse en masse, officiellement, et que la mère patrie donne le branle à tout le reste; soit qu'elle ne revienne à la foi que lentement, par une infiltration secrète du catholicisme à travers les masses, serait-ce bien se hasarder de penser que ce travail sera fini avant deux siècles? Or, supposez qu'au moment où les races saxonnes arriveront à dominer tout l'Orient, elles retrouvent la foi; voyez -vous les conséquences ? Avec quelle rapidité l'Eglise sortirait de l'épreuve qu'elle traverse aujourd'hui ! Gomme elle se relèverait vite l La face du monde serait changée. Si , à ce moment, les races latines ont rejeté le poison qui les dévore , l'illumination générale en sera accélérée ; sinon , elle en sera peu retardée. Et l'Eglise, pleurant sur la France, l'Italie, l'Espagne, comme elle pleura autrefois sur l'Afrique , s'élancera sans elles à de nouvelles destinées l
1 Prévost- Paradol, la France nouvelle, liv. III, chap. m; 1 vol. in-8«. Michel Lévy, 1868.