LA SOCIETE MODERNE
J'ai vu hier, à la vitrine d'une librairie, un livre intitulé : Du Conflit entre* l'Église et la société moderne. Je regrette de n'avoir pas acheté ce volume; car, de qui soit-il, d'un ami maladroit ou d'un adversaire, il soulève une question si grave qu'il faut absolument que je m'en rende compte.
Serait-il bien possible qu'il y ait conflit entre l'Eglise et la société moderne? Et quel genre de conflit?
Est-ce un conflit à mort? Quoi! la société moderne tuera l'Église! Mais c'est impossible. Quoi! l'Eglise tuera la société moderne ! Mais c'est odieux.
1 Les questions traitées dans cette troisième partie étant de la dernière délicatesse , nous avons cru devoir en soumettre l'examen à quatre théologiens, appartenant à des communautés religieuses, professeurs de théologie dans nos grands séminaires, hommes savants, de sagesse et de mesure. Ils nous ont déclaré qu'après le plus sérieux examen ils n'y voyaient rien à reprendre au point de vue de la doctrine. Les idées, vagues, confuses, violentes, de ceux auxquels n'agrée pas notre théorie n'étaient pas d'ailleurs de nature à nous en détacher.
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Et quelle situation naîtrait de là pour les catholiques ? Moi, j'aime l'Eglise de toutes les forces de mon âme. Je mourrais pour elle. Et je devrais la voir attaquée , minée incessamment par la civilisation moderne? Quelle douleur!
D'autre part , j'aime tendrement la société moderne. Que voulez- vous! je ne «uis pas né au milieu des invasions barbares. Je n'ai pas été porté, dans un berceau d'écorce , sur les épaules d'une sauvagesse. Je suis né en plein XIXe siècle. Ces institutions , ce sont mes pères qui les ont créées ; ces inventions , ce sont mes contemporains qui les ont faites. Il y a du sang des miens à la racine de celte société moderne. Et vous me dites qu'il y a conflit à mort entre elle et l'Eglise l Vous me déchirez l'âme. Que voulez-vous que je devienne? Louis XIV disait :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle!
Je sens deux hommes en moi!
Ce serait bien pire ici. Il faudrait, si vous dites vrai, que moi , chrétien , je maudisse ce que moi , Français , moi, citoyen, j'admire. C'est impossible.
Ou mauvais chrétien , ou mauvais citoyen : voilà l'alternative que vous me posez; je n'en veux pas.
D'ailleurs comment y aurait-il conflit, conflit à mor'i entre l'Église et la société moderne?
L'Église est la vérité; il faudrait donc que la société moderne ne fût que Terreur.
L'Église est le bien; il faudrait donc que la société moderne ne fût que le mal.
Mais quoi! la civilisation moderne, ce serait l'erreur totale , le mal total ! y pensez-vous ? Je regarde toutes les civilisations. J'en cherche une qui fût l'erreur totale, 1p
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mal total. Je n'en connais point. Non , l'homme n'est pas ainsi fait, qu'il puisse imprimer à ses œuvres un tel caractère. A tout ce qu'il crée il met son effigie : un peu de bien et un peu de mal; de sublimes côtés et de faibles parties ; de l'ange et de la bête. Et c'est le travail des grandes âmes de démêler ces choses et de travailler à diminuer m qui vient de la bête, et à développer ce qui vient de l'ange. Condamner en bloc est d'un présomptueux et d'un sot
Ajoutons une autre considération. Cette civilisation mo derne , quelle est donc son origine? Si le paganisme était mort hier, et qu'un siècle ou deux de Christianisme comblassent seuls l'intervalle, vous pourriez dire que le paganisme a filtré sous terre et qu'il a reparu. Mais quoi ! il y a dix -sept siècles que le Christianisme est le maître. Pendant dix -sept cents ans, évêques, prêtres, moines, voui avez pétri cette masse. Et tout à coup il en sort une société qui est toute erreur, tout mal. C'est impossible. Non seulement la nature humaine proteste, mais l'histoire,, mais la divine et sainte influence de l'Église! Le vase qui a porté pendant de longs siècles un parfum, en garde l'arôme. La civilisation que vous condamnez , chrétienne d'origine, fabriquée avec des éléments chrétiens, doit avoir de nobles, de sublimes parties; et si elle en a de faibles , de périlleuses , de mauvaises même, sunt bona mixta malts, il peut y avoir entre elle et l'Église des difficultés, il ne peut pas y avoir de conflit, surtout de conflit à mon.
Conflit à mort, jusqu'à ce que l'une des deux parties succombe I Je reviens sur ce mot qui m'épouvante. Croyezvous que l'Église veuille tuer la société moderne? Croyezvous la société moderne en état de tuer l'Église? Alors quel avenir nous faites -vous? Je sais bien ce que vous dites, que la fin du monde arrive. Vous l'appelez ; vous k
désirez. Voilà votre solution. C'est-à-dire que vous créez des impasses, et que, pour en sortir, vous inventez des ehimères. Bel expédient, en vérité 1
Je n'ai pas encore acheté le livre : Du Conflit entre l'Église et la société moderne. J'ignore où il place le conflit. Mais , en attendant, l'idée de la société moderne ne me sort pas de l'esprit. Est-elle donc vraiment aussi mauvaise qu'on le dit? Est-elle l'erreur totale, le mal total? N'y a-t-il plus rien en elle qui sente ce sein maternel et pur de l'Eglise d'où elle est sortie?
Je me trompe peut-être; mais il me semble qu'il faut être aveugle pour ne pas apercevoir dans la société moderne des parties superbes, entrevues seulement jusque-là, jamais réalisées, du moins dans cet ensemble et avec cet éclat.
Énumérons rapidement les principales :
1° La liberté individuelle et la sécurité absolue de la propriété. Regardez les siècles écoulés ; voyez ces deux principes fondamentaux, bases de toute société civilisée, lutter contre tant d'obstacles, monter si lentement, si péniblement à la surface ; et dites s'il y a eu une société où ils aient été aussi universellement acceptés et aussi solidement établis.
2° L'égalité civile , l'égalité de tous devant la loi. Voilà une nouveauté magnifique. Nous sommes tous égaux par notre origine, égaux par notre nature, égaux par notre destinée, égaux en Adajn et en Jésus -Christ : pourquoi
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donc ne le serions-nous pas devant la loi ? Et cependant quelle peine n'a pas eue l'Eglise pour faire entrer ce beau principe dans la vie sociale ! L'antiquité lui a opposé sa distinction d'hommes libres et d'esclaves ; le moyen âge sa distinction de seigneurs et de serfs; les derniers siècles, leur distinction de nobles et de roturiers , formant comme deux castes dans la nation. Elle a triomphé de tout. Car d'où provenait ce mouvement si lent, si délicat, si irrésistible, qui, pendant quinze siècles, a successivement abaissé toutes les barrières? Quelle est la force qui peu à peu a rapproché tous les rangs? La force de Celui qui a dit : Vous êtes tous frères* , c'est-à-dire égaux, non seulement devant Dieu, mais devant les hommes, dans la vie civile et sociale comme dans la vie surnaturelle.
3° L'accessibilité de tous aux emplois publics. On ne me contredira pas si je dis que c'est encore là un diamant tombé de l'écrin de l'Eglise. Personne assurément n'a mis plus haut que l'Eglise l'autorité, la hiérarchie, l'ensemble des pouvoirs et des dignités. Seulement tous peuvent y prétendre. Le dernier des fidèles peut devenir prêtre; le dernier des prêtres peut devenir évêque; le dernier des évêques peut devenir Pape. Il n'y a ici ni caste ni cercle fermé. Tout est ouvert. L'immense hiérarchie appelle à elle tous Tes mérites, tous les talents, toutes les vertus. Oh ! combien encore l'Eglise a eu de peine à amener à maturité, dans la vie sociale, ce beau fruit de l'Evangile l Elle y a employé l'enseignement, l'exemple, l'insinuation > l'influence ; et enfin , après des luttes séculaires , après des délicatesses et des attentes dont sont seuls capables les êtres immortels, elle en est venue à bout. On parle des conquêtes
• Matth. xxm , 8.
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de 89. J'accepte le mot avec les distinctions nécessaires. Seulement ce sont les conquêtes de l'Eglise sur l'orgueil de l'humanité.
4° J'aperçois encore un autre trait de la physionomie de la société moderne : c'est la sympathie pour ceux qui souffrent, une tendre inclination vers les petits et les pauvres; une tendance irrésistible, parfois mal dirigée, exploitée même par quelques-uns , mais dans la foule profondément sincère et toujours vive, à améliorer leur sort intellectuel, moral et matériel. Tout cela qui a été si complètement inconnu de l'antiquité , qui n'a d'abord paru, dans la société chrétienne, qu'à l'état individuel , qui a pénétré peu à peu dans les mœurs, arrive enfin dans les lois, et marque d'un trait nouveau la constitution légale de la société moderne.
5° Ne notons plus qu'un dernier trait. C'est le sentiment de la dignité humaine. La société sait l'homme grand et le respecte. Elle le respecte jusque dans son berceau, jusque dans le sein de sa mère. L'homme à son tour se sait grand. Il a le vif sentiment de sa dignité. La femme l'a aussi, autant que lui, plus que lui quelquefois. Et cela suffit à repousser bien loin des abus monstrueux. Il importe peu que ce sentiment de la dignité humaine soit, dans beaucoup, ou mal compris, ou stérile,, ou versant à l'orgueil, ou dépourvu de sa base nécessaire, qui est la religion : il existe; et il suffirait seul, à défaut de tous les autres, pour marquer la société moderne d'un caractère d'élévation et de beauté irréalisé jusque-là.
Assurément, en tout ceci il n'y a pas place pour un conflit, pour un dissentiment quelconque entre l'Eglise et la société moderne. Tout ceci est l'œuvre du Christianisme, sort des entrailles de l'Évangile, et en est enfin, après des siècles de résistance, l'épanouissement social
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Mais ce ne sont là que les premiers traits de la physionomie de la société moderne. Il y en a d'autres , et de plus rares. L'un d'eux est le vaste développement de toutes les sciences ; cette passion de tout savoir, cette audace de scruter la nature jusque dans ses dernières profondeurs, et, avec cela, un tel bonheur de découvertes qu'il est impossible maintenant de prévoir où l'on s'arrêtera. Il a fallu de longs siècles d'éducation intellectuelle pour donner à l'esprit humain cette solidité et cet équilibre qui lui ont permis de telles hardiesses.
C'est cependant ici que notre auteur, dont je viens d'acheter le livre, commence à placer le conflit entre l'Eglise et la société moderne. L'Eglise ne comprendrait rien à ce grand mouvement scientifique. Elle ne le dirige pas, parce qu'elle manque de lumière; même elle le suspecte, elle en a peur, peut-être parce qu'elle manque de force. Encore n'est-ce pas tout. Si on allait au fond, bien au fond, on trouverait probablement qu'elle le condamne, et qu'elle est à la veille de le combattre , parce qu'il lui est contradictoire.
Il y a ici autant d'erreurs que de mots. Jamais l'Eglise n'a condamné ce mouvement scientifique. Elle ne le condamne pas plus qu'elle ne le craint.
L'Eglise ne craint pas la science ; elle ne craint que les demi-savants.
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L'Eglise ne serait pas ce qu'elle est, si elle n'avait pas la certitude intime, absolue de sa divinité. On reconnaîtra qu'elle a foi à son infaillibilité. Or cette foi est incompatible avec les craintes qu'on suppose. Vous vous imaginez l'Eglise préoccupée, inquiète. Ab ! qu'on ne scrute pas les cieux! Qui sait ce qu'on y trouverait? Ah! qu'on ne creuse pas la terre ! Qu'on ne fouille pas les couches du sol ! il en sortirait peut-être la contradiction de mes dogmes. Voilà l'état où vous supposes l'Eglise. C'est de l'enfantillage. Creusez tant que vous voudrez. La vérité est une, quoiqu'elle ait plusieurs rayons. Mais ce magnifique rayon que vous appelez la science ne contredira jamais cet autre rayon , magnifique aussi, qu'on appelle la foi. Ils se fondront dans un même éclat.
De fait, si on en excepte la malheureuse affaire de Galilée, question de vraie science embrouillée de fausse exégèse, et où d'ailleurs aucune décision ayant les conditions de l'infaillibilité n'intervint jamais, quel est le progrès scientifique que l'Eglise n'a pas encouragé? Ce sont des prêtres qui, au moyen âge, ont découvert la boussole, la poudre à canon, la rotation de la terre, le mouvement des cieux. Ce sont des génies profondément religieux, Kepler, Newton, Leibniz, Pascal, Malebranche, qui ont créé, au xvii8 siècle, ce grand courant scientifique, que nous continuons sans avoir encore pu le dépasser. Aucun d'eux n'a été gêné par sa foi dans ses explorations les plus hardies. Aujourd'hui, nommer Cuvier, Elie de Beaumont, Ampère, Biot, Cauchy, Claude Bernard, de Quatrefage, Dumas, n'est-ce pas montrer la foi unie à la science, la foi pleine, ardente, gouvernant toute la vie, ou du moins lafoi retrouvée sur le lit de mort, et n'exigeant, au point de vue scientifique, ni un désavœu ni la moindre rétractation?
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Et de même que l'Eglise n'a jamais entravé aucun progrès scientifique, quel est le progrès scientifique qui a entravé l'Eglise? Une découverte entrevue, incomplète, a quelquefois semblé une objection ; une découverte approfondie et achevée a toujours été une confirmation. On Ta éprouvé vingt fois dans ce siècle. Quelle admiration ressentirait Bossuet, s'il voyait comment la science explique cette création de la lumière avant le soleil, qui l'avait tant embarrassé 1 Quelle merveille que la manière dont se lèvent les uns après les autres tous les voiles qui couvraient l'œuvre des six jours ! S'il en reste , ils se dissiperont à leur heure. Voilà ce que sait l'Eglise. Aussi elle attend, sûre de l'avenir. Et pas plus la joie précipitée de ses ennemis que l'inquiétude involontaire de ses enfants ne troublent cette haute sérénité intellectuelle qui est le signe d'un être en possession de la vérité.
Maintenant si vous demandez à l'Eglise où va ce grand mouvement scientifique, quelle modification il apportera dans l'état social, franchement, elle ne le sait pas. Si l'on eût demandé aux Papes saint Léon, saint Grégoire le Grand, aux évêques saint Ambroise, saint Augustin , où allait l'empire romain; si les empereurs seraient assez puissants pour refouler les hordes barbares, ou s'ils seraient brisés par elles , et quel genre de société en sortirait ; avec leur génie , ces grands hommes auraient pu répondre peut-être. Mais comme évêques , comme Papes , parlant au nom de l'Eglise, ils n'en savaient rien. De même si on eût demandé aux Papes et aux évêques du xive siècle , au moment où se fit le premier craquement dans l'édifice du moyen âge, quand apparurent les légistes et les communes, où allait le monde et sur quelle base se reconstituerait l'avenir, ils auraient dit, eux aussi : Nous n'en savons rien. Nous savons quelle
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est la destinée éternelle des âmes; nous ignorons quels seront les développements successifs des sociétés.
Ne demandez donc pas à l'Eglise où va ce grand et magnifique mouvement scientifique du xixe siècle, comment il pénétrera les masses et quelles transformations il amènera dans le monde. Sa mission n'est pas de vous le dire. C'est à votre génie à ic prévoir. Assez fait l'Eglise, quand elle vous rappelle incessamment que la justice seule élève les peuples, et que si les âmes s'abaissent et se corrompent, c'est en vain que les peuples amassent des canons et des soldats. L'Eglise ressemble à ce fanal qu'on allume sur le bord de la mer. Il montre les écueils , mais les vaisseaux restent libres de choisir leur route, à condition d'en subir les conséquences.
Il n'y a donc aucun conflit entre l'Eglise et la société moderne sous le rapport scientifique. Ou plutôt c'est à l'Eglise que la société moderne doit cette maturité de la raison, cette discipline de l'esprit, qui lui ont permis l'élan, la hardiesse d'exploration , et en définitive ce bonheur de découvertes, qui caractérisent les temps présents et qui en font la gloire.
Continuons à observer la société moderne. J'y aperçois un autre trait frappant : c'est l'ensemble de ses libertés publiques1. Laissons de côté la liberté religieuse, tout de-
1 Quand nous parlons des institutions et des libertés publiques qui caractérisent la société moderne, nous entendons les considérer en elles-mêmes, dans leur idéal chrétien, telles qu'elles pourraient et devraient être réalisées dans une nation catholique; et non telles qu'on les pratique d'ordinaire aujourd'hui, nos législateurs et gouvernants étant presque tous saturés de l'esprit révolutionnaire, qui est le pire ennemi , on le verra tout à l'heure, de la société moderne.
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mande à être examinée plus attentivement et à part, et dont nous parlerons plus loin N'étudions d'abord que la liberté politique , et disons bien haut que loin qu'un conflit soit ici à craindre, c'est à l'Evangile, c'est à l'Eglise que les sociétés doivent l'épanouissement, et l'épanouissement sans péril, des libertés politiques.
Ecoutons saint Thomas. Ce grand génie et ce grand saint cherche, dans le silence de la contemplation, quel pourrait être l'idéal d'une société politique, et voici en quoi il le fait consister. « La bonne organisation politique, dit-il, exige une chose essentielle, c'est que tous aient quelque part dans le gouvernement : ut omnes aîiquam partem habeant in principatu. C'est là, ajoute-t-il, le vrai moyen de conserver la paix dans une nation et de faire que le peuple entier aime et défende sa constitution, lit omnes talem ordinationem ament et custodiant 1. » Voilà l'idéal. Et en ëfFet on ne conçoit rien de plus parfait. Or c'est cet idéal très noble et très digne d'un peuple chrétien , impossible avant l'Evangile et hors de lui , que la société moderne cherche à réaliser. Elle y travaille avec une ardeur parfois mal dirigée et au moyen d'institutions souvent pas assez contenues , qui dépassent le but et produisent par moments un état de malaise. Mais aucune de ces institutions n'est mauvaise en soi , ni opposée à la loi de Dieu, et dès lors aucune d'elles n'est capable d'attirer sur la société qui les emploie les anathèmes de l'Eglise.
Examinons ces institutions à ce point de vue. Il n'y a rien de plus important et qui mérite plus l'attention du lecteur.
La première de ces institutions est le contrôle du pou-
1 Swnm. 1a 2œ, quœst. GV, art. u.
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voir par des assemblées délibérantes. Ces assemblées ont pour première fonction de voter la collection et la répartition des fonds publics , et pour seconde fonction de contrôler les actes du pouvoir au point de vue de l'honneur du pays à l'extérieur et de sa sécurité à l'intérieur. Je ne pense pas que personne trouve qu'il y a rien là de mauvais en soi , d'opposé à la loi de Dieu. De telles assemblées ont toujours existé en France, et on ne les a jamais supprimées qu'à son détriment et quelquefois à sa honte. Qu'à de certains moments de notre histoire, ces assemblées aient usurpé sur le pouvoir royal; que s'arrogeant une autorité qu'elles n'avaient pas, elles en aient indignement abusé; que par leurs excès de paroles elles aient, à d'autres époques , entretenu dans le pays l'agitation et le malaise, je ne le nie pas. Mais là n'est pas. la question. Il s'agit de savoir si ces assemblées sont une institution mauvaise, coupable en soi, opposée à la loi de Dieu. Evidemment non. Et dès lors il faut chercher ailleurs la raison pour laquelle l'Eglise chargerait, dit-on, de ses anathèmes la société moderne.
Dans l'ancienne France, les membres de ces assemblées délibérantes étaient désignés par leur naissance , leur caractère, la classe à laquelle ils appartenaient. Aujourd'hui, où il n'y a plus déclasses, ils sont désignés par l'élection. Restreinte d'abord à quelques-uns, cette élection a été récemment dévolue à tous. C'est ce qu'on appelle le suffrage universel. Voilà la seconde institution au moyen de laquelle" la société moderne essaye de réaliser l'idéal d'une société politique indiquée par saint Thomas : Ut omnes aliquam partem habeant in principatu.
Je n'ai pas à examiner si cette tentative hardie n'a pas été prématurée; si ce qui est possible dans une petite
nation comme la Suisse peut se réaliser dans une grande nation comme la France ; si le peuple est mûr sous le rapport de l'instruction et de la moralité pour une fonction si délicate; ce sont choses livrées à l'appréciation des hommes politiques et dont la solution n'est pas à chercher ici. Je n'ai à examiner qu'une seule question : le suffrage universel est -il mauvais en soi, opposé à la loi de Dieu,, capable d'attirer sur la société moderne les anathèmes de l'Eglise ? Qui oserait le prétendre? Bien loin qu'il soit mauvais, j'oserais dire qu'il est trop beau. Il sort des entrailles de l'Evangile , mais comme un fruit exquis , dont l'usage doit être l'honneur et le privilège réservé d« l'humanité régénérée.
A toutes les époques , l'Eglise a largement usé du suffrage universel; elle en use encore. La plupart de ses grands ordres religieux se gouvernent par le suffrage universel. Prenez des âmes droites, ne voulant que le bien public , votant sous la seule inspiration de leur conscience , dans un détachement absolu d'elles-mêmes, qu'y a-t-il de plus beau alors, de plus vrai, de plus légitime que le suffrage universel ? Si , établi au sein d'une nation , il présente des inconvénients, savez-vous d'où ils viennent ?\ De l'institution ? Non ; mais des ignorances et des passions de ceux qui doivent en user. Règle générale : plus une société sera chrétienne , plus elle sera capable du suffrage universel. Mais si, au moment où vous introduisez dans la société cette institution délicate, vous travaillez à chasser Dieu des âmes, c'est-à-dire la vertu, l'oubli de soi, li sacrifice de ses intérêts à la chose publique; si vous n'amenez aux urnes que des passions ou des colères au lieu d'y amener des consciences; alors, privée de sa lumière et de son frein , cette institution, déjà périlleuse, se re-
IT1 l'église
tournera contre la société. Elle en deviendra la ruine. On la verra, insoucieuse de l'honneur, livrée aux instincts pervers, flairer les condamnés de la loi, de l'autorité, de la conscience publique, et porter de ce côté d'abominables préférences. On ne sera bientôt plus assez malhonnête pour mériter les honneurs du suffrage universel. La société affolée le supprimera comme une institution malfaisante. Ou plutôt, obligée d'y revenir, car certaines choses entrées dans la vie sociale n'en sortent plus, la société lui cherchera des freins , des tempéraments ; elle n'en trouvera point hors de l'Église, et elle apprendra ici encore à ses dépens qu'on ne peut pas jouir des fruits de l'Évangile en coupant l'arbre, et posséder la gloire des libertés publiques sis chassant la religion qui les a apportées au monde et qui seule peut en être l'arôme.
Avec les institutions que je viens de dire : assemblées délibérantes, — nationale, départementale, communale, — élues au suffrage universel, la société moderne n'a pas cru avoir suffisamment réalisé l'idéal d'une vraie société politique , où tous ont une certaine part dans le gouvernement : Ut omnes aliquam partent habeant in principatu; et elle y a ajouté le droit pour chacun d'émettre publiquement ses opinions sur la bonne ou la mauvaise u^rche des affaires publiques. C'est ce qu'on nomme la liberté de la presse. Elle est inscrite dans toutes les constitutions qui se sont succédé parmi nous depuis 1789. De France , elle s'est répandue partout , et il n'est presque plus un Etat où elle ne règne, et partout elle est souveraine.
Que faut-il penser de la liberté de la presse? Je ne demande pas ce qu'il faut en penser comme citoyen : si, étant donnés le pays, le caractère du peuple, la législa-
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tion actuelle , c'est une institution utile ou nuisible ; je n'examine pas ce point. Je parle en chrétien , en prêtre. Je demande au nom de la foi, de la religion : « Est-ce une institution mauvaise en soi , opposée à la loi de Dieu ? Tenons-nous là, enfin, la raison pour laquelle, au dire de quelques-uns , l'Eglise ne pourrait jamais s'entendre avec la société moderne ? »
Si par liberté de la presse on entend un droit naturel, antérieur et supérieur à toute constitution, de parler, d'écrire, d'imprimer et de publier ses pensées quelles qu'elles soient, sur toute espèce de sujet, sans réserves ni limites, assurément une telle liberté est coupable, contraire à la foi , à la morale , au bon sens , dix fois condamnée par l'Eglise et digne de tous les anathèmes. Nous verrons que c'est ainsi que l'entend la révolution ; jusqu'ici cependant elle n'a pu faire pénétrer cette espèce de liberté de la presse que dans une seule de nos constitutions, celle de 1793. Mais supprimez ces excès. Supposez une liberté de la presse limitée par de bonnes lois , mise sous la surveillance d'un pouvoir sage et vigilant , devant rendre compte aux tribunaux de ses délits, une telle liberté serat— elle mauvaise en soi , contraire à la foi , capable d'attirer par elle-même sur la société moderne les anathèmes de l'Eglise? Je le répète, évidemment non.
On voudra bien convenir, en effet, que nulle société n'a jamais existé et ne pourrait pas exister sans aucune liberté de manifester ses opinions. La compression des esprits ne saurait aller jusque-là. L'obtînt-on, elle ne durerait pas ; et le peu qu'elle durerait serait à la honte du peuple qui l'aurait subie. On voudra bien convenir ensuite que si cette liberté de la presse était soumise à des lois gages, justes, contenue dans ses excès, réprimée sévère-
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ment dans ses délits; que si des mesures étaient prises pour en chasser les gens sans aveu et sans nom , et pour n'investir de ce droit redoutable que des hommes dignes de l'exercer; cette liberté de la presse, au lieu d'être un péril, pourrait être très salutaire, empêcher de grands abus , indiquer et imposer de nécessaires améliorations , et servir au développement des intelligences et au progrès des sociétés.
Il y en a un bel exemple dans l'Église. En aucune société, on l'avouera, les principes essentiels n'ont été mieux sauvegardés. Nul ne peut toucher impunément à un dogme, à un sacrement, à un point de discipline générale. Toutes les bases sont à l'abri. Mais, cela préservé, quelle liberté d'opinions ! Contemplez toutes ces grandes écoles théologiques ; que de discussions 1 que de systèmes opposés! avec quelle ardeur on soutenait sa doctrine! de quel enthousiasme on acclamait le maître sous la bannière duquel on se plaçait! Quelquefois la lutte devenait si vive que l'Église, pour le bien de la paix, imposait le silence. D'autres fois , elle se contentait d'interdire les qualifications trop dures. Mais le plus souvent elle laissait toute liberté; et c'est cette liberté de parole, de discussion , d'école , qui a , sans péril , puisque les bases doctrinales étaient sauves, fait ce grand édifice de la théologie catholique, lequel se construit encore aujourd'hui de la même manière et par l'usage de la même liberté. Or si une telle liberté, les précautions prises, est licite dans l'Église, comment ne le serait-elle pas dans l'Etat, moins assisté de Dieu que l'Église, nullement assisté même, n'ayant pour se diriger que des lumières humaines, et ne pouvant, dès lors, qu'être reconnaissant à Ceux qui veulent bien lui en donner ?
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En soi donc , et les précautions prises pour éviter l'abus et sauvegarder les bases nécessaires, la liberté de la presse ne serait pas mauvaise. Bien entendue et sagement pratiquée, elle est utile, et, dans une certaine mesure, nécessaire.
Ces principes posés , nous serons plus à l'aise pour dire toute notre pensée. La liberté de la presse sort, comme toutes les libertés publiques, de l'Évangile. Elle est née de la parole qui a racheté l'humanité, du sang précieux qui a diminué en elle les inclinations mauvaises et rétabli sur la terre la possibilité du règne du bien. Mais c'est peut-être, de toutes les libertés, la plus délicate, celle qui a besoin, pour vivre, d'une atmosphère plus pure : fleur exquise, née de l'Évangile , et qui ne peut s'épanouir qu'au soleil de l'Evangile. Otez-le-lui, elle se corrompt et empoisonne la société.
A défaut de l'expérience, la raison suffirait à le montrer. Moins une société est chrétienne, plus se multiplie dans son sein la race des ambitieux , des débauchés, des avides, des ennemis de Dieu et des âmes. Or, la presse leur offre précisément l'asile dont ils ont besoin. Elle les enveloppe de ses voiles anonymes , et elle leur permet de se cacher dans les colonnes d'un journal , comme derrière des broussailles, pour tirer de là sur les âmes et sur la société.
D'autre part, en proportion que cette influence religieuse diminue, toutes les forces de résistance baissent. Le pouvoir n'est plus assez puissant, la loi assez respectée, la conscience publique assez délicate , les mœurs assez pures pour étouffer, sous la réprobation publique et sous la répression légale , les abus de la presse. Elle devient maîtresse , et la dissolution de la société commence : nous ne
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le voyons que trop de nos jours. Que n'a-t-on pas essayé depuis quatre-vingts ans pour contenir et diriger la presse I Et qu'a-t-on pu ? Régime préventif au moyen de la censure; régime répressif au moyen des tribunaux et du jury; régime du cautionnement, des avertissements, de la signature obligatoire, etc. ; la presse a tout fait voler aux éclats. La société a toujours été vaincue.
C'est la lutte du taureau avec un essaim de guêpes. Le superbe animal s'irrite; il frappe du pied la terre ; il donne des coups de corne dans le vide; il écume. Vains efforts. Percé en tous sens, meurtri, tuméfié, il faut qu'il succombe sous les mille blessures de son insaisissable ennemi.
Voilà la situation. La liberté de la presse est une chose trop parfaite pour subsister sans péril dans une société qui n'est plus chrétienne. Une telle société parviendra encore à se débarrasser des bandits qui infestent les routes ; elle ne viendra pas à bout des bandits qui infestent la presse.
En présence de ce spectacle, que fait l'Église? Elle gémit de sentir la société si faible. Elle pleure de lui voir tolérer de tels abus. Elle l'avertit des périls qui la menacent. Elle lui vient en aide en condamnant la liberté illimitée de la presse. Ce prétendu droit, qu'on dit antérieur et supérieur à toute constitution, ce droit de publier ses opinions quelles quelles soient, saiis contrôle et sans limite, elle le déclare faux, absurde, contraire à la raison autant qu'à la foi, et digne de toute espèce d'anathème. Mais, sage et modérée en tout, dirigée par l'Esprit de Dieu qui n'outre rien , elle ne condamne pas la liberté limitée de la presse, surveillée, contenue, réprimée par de bonnes lois; et surtout elle n'anathématise pas la société moderne à cause d'elle.
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En résumé, de toutes ces libertés publiques qui forment comme l'architecture de la société moderne, aucune n'est mauvaise en soi , aucune n'est de soi contraire à la loi de Dieu. Toutes, bien dirigées, pourraient être utiles. Elles sortent de l'Evangile, dont elles sont la réalisation sociale. Mais c'est leur honneur de ne pouvoir donner leurs fruits que dans une société imprégnée de l'esprit de l'Évangile.
Arrivons maintenant à une question plus délicate encore : la liberté religieuse. J'entends par là la liberté des cultes, et, dans une région encore plus profonde, la liberté de conscience." Est-ce ici que nous allons trouver enfin la raison pour laquelle l'Eglise ne pourrait jamais s'entendre avec la société moderne ?
Sans doute la multiplication des cultes ne sera jamais regardée comme un bien. Le bien, c'est que toutes les âmes n'aient qu'un Dieu, une foi, un baptême, une Eglise, une même marche vers l'éternité d'où elles sont descendues. La raison, le cœur, la conscience disent avec Jésus-Christ : « Mon Père, qu'ils soient un! »
Si donc la liberté des cultes s'était établie comme une glorification de la multiplication des cultes, si la société moderne avait déclaré qu'elle donne la liberté à tous les cultes parce qu'ils sont tous également vrais, la liberté des cultes serait inacceptable. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi; la liberté des cultes s'est imposée comme une nécessité , résultant de circonstances devant
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lesquelles toutes les résistances humaines ont été impuissantes.
Le culte juif a triomphé le premier. Par son invincible vitalité, il a lassé les gouvernements; il les a obligés à lui faire sa place au soleil. On ne peut pas toujours tuer, ni mépriser, ni avilir. Et si le culte juif est libre, la société chrétienne n'en est pas responsable; elle ne lui a pas donné la liberté, il l'a prise. Du reste, longtemps avant que les gouvernements cédassent, la Papauté leur avait montré l'exemple, en ouvrant elle-même aux juifs persécutés un asile où ils avaient avant tout la liberté de leur religion.
Le culte protestant a conquis sa place d'une manière encore plus irrésistible. Après qu'il se fut répandu dans les hautes classes de la société française, il a tout à coup pris les armes et revendiqué le droit de vivre. La guerre a duré de longues années, sans qu'on pût le réduire. Il a même été au moment de monter sur le trône ; et quand le catholicisme , par un coup du ciel , lui eut ravi le prince auquel il allait devoir le triomphe, celui-ci donna au protestantisme la liberté qu'il avait conquise à la pointe de l'épée et qu'on ne pouvait plus lui refuser. L'édit de Nantes fut signé aux applaudissements de la France entière , épuisée et lasse des guerres religieuses. Et la preuve que ce fut l'acte d'une nécessité politique absolue, c'est que , quand Louis XIV , après que la France se fut reposée pendant quatre-vingts ans , voulut reprendre l'expulsion des protestants pour faire rentrer son royaume dans l'unité de la foi, il n'en put venir à bout. Une seconde fois les armes tombèrent des mains de la France catholique, et elle dut se résigner à supporter la liberté du culte protestant.
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Depuis , elle n'a pas fait un pas nouveau dans cette voie. 11 n'y a que trois cultes reconnus en France : le culte catholique, le culte protestant et le culte juif; et ces deux derniers le sont par suite de circonstances où se sont brisées et se briseraient encore aujourd'hui toutes lea forces humaines. Que rêverait-on donc autre chose? Ce serait rêver l'impossible. Et comment l'Eglise pourraitelle maudire la société moderne pour un fait que la France catholique a dû subir et n'a jamais pu empêcher? La liberté des cultes n'est qu'un traité de paix après des guerres qu'il ne faut pas recommencer. Elle n'implique nullement en soi la vérité ou la fausseté de ces différents cultes. Ce n'est pas un principe, c'est un fait.
Sans doute on peut regretter qu'une nation comme la France , où il y a près de quarante millions de catholiques et seulement cinq cent mille protestants et à peine deux cent mille juifs, n'affirme pas mieux sa foi et ne proclame pas au moins, comme dans le concordat de 1801, que « la religion catholique est la religion de la grande majorité des Français » ; ce qui transformerait la liberté des autres cultes en une noble hospitalité ; mais la question n'est pas là. La question est de savoir si la liberté des cultes , telle qu'elle s'est établie en France , non pas comme une doctrine , mais comme un fait , est illicite , coupable , digne d'attirer les anathèmes de l'Eglise sur la société moderne. Or qui oserait le prétendre ? Est-ce que le Saint- Siège n'a pas formellement permis le serment de fidélité à telle charte, celle de 1830, par exemple, où la liberté des cultes est hautement affirmée ? Donc si l'Eglise ne peut pas s'entendre avec la société moderne, ce ne sera pas encore à cause de la liberté des cultes.
Reste la liberté de conscience ; et ici encore , malgré les
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délicatesses extrêmes du sujet, quelques mots suffiront pour montrer qu'aucun conflit n'est à craindre sur ce terrain et n'est même possible entre l'Eglise et la société moderne.
Assurément il n'y a point de liberté de conscience visà-vis de Dieu. En présence de la vérité et de l'erreur, du bien et du mal , révélés , connus , il y a la possibilité du choix, il n'y en a jamais le droit.
Assurément encore, l'Eglise, qui représente Dieu, qui possède le dépôt de la vérité, ne peut pas admettre vis-àvis d'elle la liberté de conscience. Pour elle, tout homme naît sujet de la vérité, soumis à ses lois, et, dans la . mesure où il la connaît, obligé de la professer. Voilà pourquoi l'Eglise baptise l'enfant qui vient de naître, sûre de ne supprimer en lui aucune liberté légitime, et de ne lui faire aucun tort; sûre au contraire de lui faire un grand bien, en le plaçant le plus tôt possible. dans le royaume de la vérité.
Mais ce que nous disons de Dieu et de l'Eglise, à savoir que vis-à-vis d'eux , source ou dépositaire infaillible de la vérité, il n'y a point de- liberté de conscience, peut-on le dire de l'Etat? Demandez à l'Eglise elle-même si l'Etat a le droit, en vertu de son autorité propre, de gêner ma liberté religieuse. Elle répondra que non. Car, pour diriger ses sujets dans les questions de religion, il faudrait que l'Etat pût juger certainement, infailliblement de la vérité. Les rois chrétiens le faisaient, je le reconnais; mais c'était par délégation, et non en vertu d'un droit propre inhérent à leur couronne. L'Eglise en faisait ses évéques extérieurs; ils lui prêtaient leur bras; à la bonne heure. Mais isolez l'État de l'Eglise ; où l'Etat trouvera-t-il le droit de me dicter les dogmes qu'il faut que je croie? J'en sais au-
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tant que lui. Et que sera-ce donc lorsque l'Etat, comme aujourd'hui, se composera successivement et même simultanément de catholiques, de protestants, de juifs, de rationalistes, d'hommes qui ne croient à aucune religion? Vous me direz que c'est un malheur. Oh ! oui , et très grand. Mais essayez donc de le changer? En attendant, et dans de telles conditions , la liberté de conscience s'impose comme une nécessité absolue. C'est la seule institution actuellement possible. Voilà ce que voit l'Eglise, et, de ce chef encore, nul conflit ne saurait exister entre elle et la société moderne.
Il y a cependant une tache, une lacune dans la société moderne ; mais cette tache ne lui est pas essentielle , et cette lacune pourrait être comblée. A cet ensemble de libertés publiques un couronnement manque : c'est l'adoration, publique, nationale, de Celui qui a créé* l'homme et la société; la reconnaissance officielle des droits de Dieu, souverain des peuples autant que des individus, et de Notre -Seigneur Jésus -Christ, à qui toutes les nations ont été données en héritage. Ce couronnement ne manque pas partout à la société moderne. Il ne lui manque ni en Angleterre, ni aux Etats-Unis, ni en Prusse, ni en Bavière, ni en Hollande, ni en Belgique, etc. Il n'a pas toujours manqué à la France. Ce qui prouve que la société moderne n'y répugne pas. Et, en effet, aucun de ses éléments ne le repousse. Au contraire, tous rappellent. C'est comme
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une cathédrale dont on a renversé la flèche. L'édifice est encore beau et sublime, mais incomplet. Il ne perdrait rien , il gagnerait à retrouver sa tour aérienne.
Qu'il en soit ainsi de la société moderne, c'est ce dont on peut se convaincre en lisant les Cahiers du clergé, de la noblesse et du tiers état, en 1789. Ces Cahiers sont l'acte de naissance de la société moderne. C'est là qu'on voit apparaître, désiré, demandé par le clergé, par les nobles, j par tout le peuple, l'ensemble des libertés publiques et des institutions qui constituent la société moderne : la périodicité des assemblées nationales, le vote de l'impôt par elles et par elles seules ; le suffrage universel ; la liberté de la presse , sauf la répression des abus ; l'inamovibilité de la magistrature; la gratuité de la justice, etc. etc. Dans aucun cahier n'apparaît le soupçon que ces grandes institutions pourraient être incompatibles avec une religion nationale. Au contraire, tout cela doit s'harmoniser. On veut la liberté , mais dirigée , protégée par la religion ; la jeune liberté contenue entre ces deux rives augustes : la vieille royauté et la vieille religion. C'est l'idée générale. M. Quinet en fait l'aveu, et M. Taine aussi.
Que cette union des libertés publiques et de la religion , désirée et demandée partout, ait été possible et le soit encore, c'est ce que démontre l'exemple des nations que j'ai citées plus haut. C'est ce qui ressort évidemment de l'étude approfondie de nos libertés publiques. Aucune d'elles, pas même la liberté des cultes, n'est inconciliable avec la profession publique, nationale de la religion par l'Etat. Aucune ne repousse la prière des grandes Assemblées qui représentent la France, ni la loi du repos du dimanche, de la cessation du travail au jour consacré à Dieu. Aucune ne demande que le mariage religieux soit non aveDu aux
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yeux de l'autorité publique; et la société comme la famille gagneraient à ce que l'Etat se contentât de constater la célébration religieuse du mariage pour en assurer les effets civils. La société moderne ne répugne donc pas à son couronnement religieux; et, par conséquent, l'absence de ce couronnement n'est pas un de ces obstacles insurmontables qui empêchent toute entente. Ce n'est qu'une ombre accidentelle, due à la mollesse des catholiques, et qu'ils pourraient faire disparaître. Qu'ils travaillent à améliorer l'esprit public, à répandre la foi dans les mœurs , à la faire pénétrer dans les lois; et un jour, -vainqueurs de toutes les difficultés, ils pourront placer la croix au sommet de la société moderne. Pour cela, ils n'auront pas même à déranger une seule des pierres de l'édifice.
Résumons- nous et concluons.
Il y a , dans la société moderne , des éléments de différents ordres.
Il y a d'abord en elle des parties superbes , nées de l'Evangile, qui en sont certainement l'épanouissement social ; dont on suit, depuis dix-huit siècles , malgré toutes les ré-, sistances, la lente et irrésistible élévation, et qui sont arrivées enfin à un haut degré de développement, quoique ce ne soit pas le dernier.
Il y a ensuite en elle d'autres parties , superbes aussi , nées également de l'Evangile , mais introduites , prématurément peut-être, dans la société actuelle, irréalisables, si
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l'on veut, dans les conditions où nous sommes, et qui en tout cas auraient besoin, pour porter leurs fruits sans péril, qu'un souffle chrétien plus profond pénétrât toutes les classes de la société.
Enfin il y a en elle des parties périlleuses, qui ne sont pas sorties de l'Evangile et ne peuvent pas être données comme un progrès ; qui sont nées de tristes conflits , et qu'il faut accepter comme un douloureux, et cependant utile et nécessaire traité de paix.
Voilà les principaux éléments de la société moderne. Prise dans ce qui fait le fond, et en en séparant le mal accidentel qui n'appartient pas à son essence , c'est encore la moins imparfaite des sociétés qui aient jamais existé. Elle est bien supérieure à l'empire romain , même remanié chrétiennement par Constantin et Théodose; bien supérieure à la société féodale du moyen âge avec son absence de sécurité pour les personnes et les propriétés, sa distinction odieuse des hommes libres et des serfs, la brutalité de ses mœurs et l'imperfection de sa justice; bien supérieure même à la monarchie absolue de Louis XIV avec ses abus de tout genre.
M. de Talleyrand disait : « La révolution fera le tour du monde. » J'en demande bien pardon à ce pénétrant obser- \ vateur, c'est la société moderne , et non la révolution qui fera le tour du monde. Déjà elle règne en souveraine en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. Elle a pénétré en Italie, en Espagne, en Autriche, en Prusse. La Russie n'a pu lui fermer ses portes ; elle force en ce moment celles de Constantinople ; et elle vient d'entrer jusque dans le Japon. Rien n'a pu lui résister, et rien ne la fera reculer. Gharlemagne ou saint Louis monteraient sur le trône de France qu'ils seraient obligés d'en accepter les grandes lignes. Us
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pourraient la perfectionner, non la détruire. Un moment , au début de ce siècle, on a pu croire que cette modification générale des lois et des institutions n'était qu'un accident, une mode passagère ; après quoi la vieille société reprendrait son cours. On comprend aujourd'hui qu'on s'est trompé. C'est une époque qui commence. Or les époques durent quelquefois mille ans.
Voilà ce que la Papauté a vu, comme nous, avant nousr mieux que nous. Aussi jamais elle n'a attaqué la société moderne dans ce qui en constitue l'essence ; elle n'a jamais dit qu'elle ne pourrait pas s'entendre avec elle. Au contraire, elle l'a reconnue officiellement; elle a traité avec ses chefs ; elle a autorisé le serment à ses constitution». Elle n'a pas cessé de la protéger, de la défendre... contre qui? Contre sa pire ennemie, la Révolution.
Qu'est-ce donc que la Révolution? Voilà ce qu'il faut essayer de voir à fond. Cela, bien compris, jetterait une grande lumière sur une situation pleine de malentendus.